HISTORIQUE
Giovanni Bianchi (1) désigna déjà sous le nom de Mentula cucurbitacea marina un ver qui paraît avoir été le Séernaspis.
Renier (2) semble l’avoir signalé sous le nom de Echinorhynchus scutatus vel clypeatus.
Ranzani (3) reconnut sa parenté avec les Annélides, le rangea dans le genre Thalussema et en mentionna les caractères extérieurs les plus saillants.
Un auteur anonyme (4) l’éloigne du Thalassema pour le rapprocher de l’Aphrodite et paraît tout disposé en même temps à prendre l’anus pour la bouche et le bouclier pour la tête. |
Un peu plus tard Eysenhardt (5) confirma en grande partie les observations de Ranzani ; il semble avoir deviné l'ovaire, à moins qu'il n’ait désigné comme tel les organes segmentaires ; mais le pharynx fut pour lui une énigme. Eysenhardt appela le bouclier une coquille et fit du Sernaspis un genre à part.
Otto (6) retourna positivement l'animal ; il considéra l’anus
(1) De conchis minus notis, edit. altera, dupl. appendice aucta. Romæ, CI 19 CCEX, p. 110, tab. V. D. E.
(2) Alfonso Renier, Tavole per servire alla classificazione degli animali (Nova Acta Acad. Curios. Nat., XI, p. 531).
(3) Ranzani, Opuscoli scientifici, 1817, fase. Il, p. 112 (Isis, 1817, Bd II, p. 1457, Taf. I).
(4) Isis, 1817, Bd. II, p. 1461.
(5) Eisenhardt, Ein paar Worte über das von Ranzani beschriebene Thalassema, etc. (Isis, 1878, Bd Li, p. 2086, Taf. XX VI, fig. 1, 2).
(6) D: À. G. Otto, Animalium maritimorum nondum editorum genera duo. Cum tabulis duabus pictis. De Sternaspide, tab. I. (Nova acta Acad. Caes.
: Leop. Nat. Cur., X, pars 11, p. 619-627.
2 M. RIENSCH.
comme bouche et réciproquement; c’est lui qui créa le genre et le nom de Sfernaspis auquel il ajouta celui de ‘halassemoîdes comme désignation spécifique.
Otto dit avoir trouvé dans Ranzani une figure de ce ver avec la désignation de Schreiberius Bremsü. Noici ce que Claparède dit en note à ce sujet (À) :
« Ge nom de Schreiberius Bremsu ne m'est connu que par une citation d'Otto (Anemalium marilim. nondum editorum genera duo. — Nova actu Acad. Gaes. Curios. Nat., X, pars IL, p. 626) faite de mémoire, ainsi que ce savant le remarque expressément. Je ne sais cependant si ce nom, cité également par Delle Chiaje, mais sans doute sur la foi d'Otto, est bien authentique. Je suis porté à croire plutôt qu’il est le résultat d’un défaut de copie du mémoire de Chamisso et Eysenhardt (Nova acta Acad. Caes. Leop. Car. Nat. X, p. 351), dans lequel je trouve, à propos du genre Séernaspis, la phrase suivante : « Secunda hujus generis species ea est, cui Renierus olim nomen Echinorhynchi scutati, dem Schreiberius, Bremsertus et Ranzanius nomen Thalassematis scutati mdidere. »
Le nom de Séernaspis thalassemordes proposé par Otto fut adopté par la plupart des auteurs.
Le Règne animal de Cuvier fait mention du Sternaspis et en donne une anatomie succincte (2).
Krohn (3) rectifia l’erreur fondamentale d'Otto et remit notre animal en place ; 1l découvrit le cerveau, le collier et le cordon nerveux, ainsi que le vaisseau ventral.
Müller (4) donne exactement la grosse anatomie du Sternaspis ; il décrit les faisceaux de soies, même les rudimentaires, puis le bouclier, les terminaisons externes des organes
(1) Claparède, Les Annélides chétopodes du golfe de Naples, p. ‘354-356, pl. 31, fig. 9.
(2) Regne animal de Cuvier. Zoophytes, pl. 22, fig. 3, 3a, 3b (tirées d'observations inédites de M.'H. Mine Edwards).
(3) Uber Sternaspis (Muller’s Archiv, 1842, IX, p. 426).
(4) Max Müller, Observat. anatom. de vermibus quibus marilamis. Dissiertatio inauguralis. Berol., 1852.
sexuels, les branchies; al parle de l'intestin et du système vasculaire, de l’ovaire avec ses lobes, des oviductes. Müller prend les organes segmentaires pour un organe unique, il en décrit assez bien la structure mtime. Il fait deux espèces avec les Sternaspis de Naples et de Trieste, mais cette dishinction ne me paraît pas justifiée.
Malmgren (1) et Claparède (2) adoptèrent la désignation de Sternaspis scutata; Claparède confirma les indications de Krohn et de Müller et donna des détails sur l’histologie des vaisseaux branchiaux ; jy reviendrai.
Kowalevsky (3) décrivit le mode de formation des œufs.
J'ai commencé à m'occuper du Sternaspis en août 1880 avec des animaux provenant du golfe de Gascogne, auxquels vinrent bientôt s’adjomdre d’autres spécimens pêchés dans le golfede Marseille. Mais, dès les premiers jours de septembre, je fus obligé d'abandonner ces recherches que Je ne pus reprendre que vers le milieu de décembre de la même année. A la fin de mars une nouvelle interruption devint malheureusement nécessaire ; prévoyant qu’elle serait de longue durée, Je résumai mes observations en deux notes que M. Alph. Milne Edwards voulut bien communiquer à l’Institut (4). Je ne pus reprendre mes recherches que fin janvier 1882,
Dans l'intervalle avait paru une monographie du Sternaspis par Vejdovsky (5). C’est à ce travail (ainsi qu’à l'ouvrage de Claparède, loc. cit.) que j'ai emprunté presque entièrement l'historique qui précède; ce travail a été communiqué à l'Académie des sciences de Vienne le 20 janvier 1881; j'ignore quand il a été publié; je n'en ai eu connaissance qu’en août 1881. Mon premier sentiment fut de renoncer à
(1) Malmgren, Annulata polych. Speisb., Gronl., etc., p. 85.
(2) Claparède, loc. cit., pl 31, fig. 9.
(3) Kowalevsky, Sur le développement des œufs du Sternaspis (Zapisk. Kiefkavo Obscheiva lestesvoispitateley, vol. I, 1871).
(4) Comptes rendus de l'Acad. des sc., 11 avril et 2 mai 1881.
(5) Vejdovsky, Unitersuchungen über die Anatomie, Physiologie und Entwicklung von Siernaspis. Denkschriften der Mathematisch-Naturwissenschaftlichen Classe der Kaïserlichen Akademie der Wissenchaften. Bd XLIIL.
4 M. RIRTSCE.
compléter mes recherches; mais en lisant la publication de Vejdovsky, je m’aperçus que le professeur de Prague n'avait pas épuisé des chapitres importants, tels que les appareils circulatoire et digestif, et aussi que nous étions quelque peu en désaccord pour d’autres questions; je me remis done, dès que je pus le faire, au Sternaspis et j'espère que mes recherches complèteront utilement celles de Vejdovsky ; elles les rectifie. ront peut-être sur quelques points.
L’habitat de ce ver semble très étendu ; il a été trouvé à Naples, Trieste, au cap Breton (golfe de Gascogne), à Nice, etc. Dans le golfe de Marseille, on le rencontre dans divers fonds vaseux ; il a surtout été pêché au large de Mejean à un kilomètre à peu près de la côte. Le genre Sfernaspis est du reste cosmopolite, on en connaît une espèce au Japon, Sternaspis costata, une autre dans l'Atlantique boréal; cette dernière n’est, d’après M. Marion, qu’une forme rabougrie du Sternaspis scutata; la forme japonaise semble donc seule devoir être-maintenue comme espèce distincte.
Le Sternaspis habite à des profondeurs variant entre 50 et 300 mètres. À Marseille 1l a été pris ordinairement à une profondeur de 55 à 65 mètres.
Ce ver se tient dans la vase, et ne s’accommode ni du gravier, ni même du sable fin. Sila drague ne ramène pas une vase très fine, on peut être certain de n°y pas trouver de Sternaspis.
Il est facile de le conserver une quinzaine de jours dans des cristallisoirs avec de l’eau de mer fréquemment renouvelée ; dans le sable ou le gravier il meurt rapidement (3 à 6 jours. Vejdovsky, L. c., p. 3). On peut garder surtout longtemps les Sternaspis en les mettant dans des cristallisoirs avec de l’eau de mer et un peu de la vase dans laquelle on les a trouvés. On renouvelle fréquemment l’eau par décantation. Dans l’obseurité, à la cave surtout, la vase peut se garder aisi quelques semaines sans entrer en putréfaction ; quand la décomposition
commence, ce qu’on reconnait à l’odeur et à quelques animaux ARTICLE N° 9.
LE STERNASPIS SCUTATA. 5
que l’on trouve morts, on sort les Sternaspis survivants de la vase pour les mettre dans l’eau pure. Enfin 1l est bon d’aérer l’eau par un courant d’air. En employant ces différentes précautions j’ai pu conserver mes animaux pendant six à sept semaines.
C’est un ver fort paresseux, on le trouve presque toujours enfoui dans la vase jusqu'aux branchies, qui flottent ordinairement au dehors; il est couché sur le dos, plus souvent sur le ventre, et a la portion antérieure du corps rétractée. Quand on l’excite ou que, pour un motif quelconque, 1l éprouve le besoin de changer de place, il est susceptible de déployer une activité assez grande quoique de courte durée; il chemine alors rapidement sur ou dans la vase. Pour cela 1l projette brusquement en avant la partie antérieure de son corps et s’arc-boute sur les soies de cette région et sur le bouclier, de sorte que toute la région intermédiaire ne touche pas le sol; puis il attire en avant la portion postérieure du corps, les soies antérieures servant de point d'appui; enfin, 1l se rétractedans cette portion postérieure devenue immobile pour recommencer ensuite la même série de mouvements ; mais bientôt il s’arrête pour rester ordinairement en place des heures entières pendant lesquelles il ne sort de son immobilité que pour avaler de la vase. Pour cela il projette d’abord la région antérieure du corps, puis le pharynx, lui-même protractile, qui se montre alors formé d’une série de bourrelets disposés en cerele; les cils vibratiles qui couvrent le pharynx amènent dans l’œsophage les particules de vase.