Ç LV
1. Or, cet autre procédé ne pouvait évidemment consister que dans l’onverture des artères mêmes du cerveau.
À près avoir opéré successivement , dans diverses ex. périences , l'ouverture de plusieurs de ces artères qui rampent sur la face supérieure des lobes cérébraux , l’une de celles qui m'a paru la plus commode à atteindre, ei qui donne par conséquent les résultats les plus faciles à obtenir, est celle qui rampe à la face antérieure et supérieure des lobes cérébraux, près du bord supérieur et interne de l'orbite; mais, et il est presque inutile d'en avertir, quelle que soit l’artère que l’on ouvre, les résultats sont toujours au fond les mêmes.
Il est presque inutile aussi de répéter que le peu d'épaisseur des os frontaux des pigeons laisse voir les artères de la face supérieure du cerveau comme à nu; d’où il suit qu'on peut toujours les atteindre avec certitude. De plus, comme ces artères sont très-superficielles , et qu'il suffit de les percer une seule fois pour obtenir un épanchement aussi rapide qu'abondant, on ne court jamaïs le risque de blesser la substance du cer- Veau ; CE qui est un avantage immense, et que n'a pas le procédé de l’ouverture des sinus : car, comme il faut toujours percer ces sinus à plusieurs reprises, on sent qu'il est presque inévitable qu’à force de revenir dans le crâne , on ne finisse par blesser plus ou moins queques unes des parties mêmes de l’encéphale.
Ces préliminaires posés , je passe aux expériences:
Sur un jeune pigeon, je perçai l'artère superficielle
qui rampe , ainsi que Je l'ai déjà dit, près du bord interne et supérieur de l'orbite.
Cette artère était celle du lobe Ebsbe droit À peine fut-elle ouverte que je vis un épanchement rapide se former sur ce lobe droit.
Bientôt P épanchement gagna le lobe. gauche ; et De | l'animal n’y voyait plus.
Bientôt encore l’épanchement gagna le cervelet ; aussitôt le trouble des mouvemens parut. Enfin, l’épanchement s’accroissant de plus en plus, des convulsions violentes survinrent ; et l’animal succomba dans ces convulsions.
A l'ouverture du crâne, je trouvai, comme dans toutes les expériences où j'ai laissé succomber l'animal aux effets de l’épanchement, toute la surface de l’encéphale, jusqu’à l’origine de la moelle épinière , recouverte d'une couche épaisse de sang coagulé, et toute la dure-mère fortement distendue par cette couche de sang interposée entre elle et l’encéphale. Il est à remarquer en outre que, dans le cas de l’euverture d’une artère du cerveau , le sang s’épanche en entier, ou à peu près du moins, sous la dure-mère , tandis que, dans le cas de l'ouverture d’un sinus, le sang s’épanche, partie sous la dure-mère, et partie entre le crâne et la dure-mère.
3. Sur un second pigeon, je perçai la même artère ; et Je vis, successivement et rapidement , l'épanchement gagner les deux lobes , Le cervelet , Les parties profondes
de lencéphale ; eu, à chaque progrès qu’il faisait , l'ordre
(7365 ) des phénomènes changer, à mesure que chacun de ces progrès lui faisait comprimer une partie nouvelle.
Ainsi, à mesure que l’épanchement gagna les lobes cérébraux, l'animal perdit la vue ; à mesure qu'il atteignit le cervelet, l'animal perdit l'équilibre de ses mouvemens; à mesure enfin que l’épanchement comprima la moelle allongée, des convulsions violentes survinrent. Je n'avais vu (à l'extrême rapidité près, dans la succession des phénomènes ), dans aucune de més premières expériences sur les lésions isolées des diverses parties du cerveau , des résuliats plus distincts et mieux circonscrits.
Dans l'expérience précédente, j'avais laissé succomber l'animal dans les convulsions. Dans celle-ci , dès que les convulsions parurent, j’enlevai la portion des os frontaux et de la dure-mère qui recouvre les lobes cérébraux (ou, en d’autres termes, j'enlevai les parties qui comprimaient l’épanchement , et je permis à l’épanchement de se faire à l’extérieur (x1)) ; et, sur-le-champ, les convulsions, le trouble des mouvemens, la perte de la vue, tout disparut ; et l'animal reprit, avec une rapidité surprenante, toutes ses facultés.
4. Cette rapidité avec laquelle l'animal reprend ses facultés , et, pour ainsi dire , renait à la vie, dès l’instant où la compression cesse , est au reste l’un des phénomènes qui m'ont le plus frappé dans le cours de ces expériences. Maïs il y a des degrés’, soit dans la rapidité,
(x) Quant à cet épanchement on hémorragie extérieure, comme il ne s’agit ici que de l'ouverture de petites artères , cette hémorragie s'arrête tonjours d’elle-même et bientôt. Je reviendrai d’ailleurs, dans un autre Mémoire, sur cette cessation spontanée de certaines hémorragies dans les animaux. | EU
soit dans la plénitude de cette renaissance des forces, selon les effets produits. Elle est, par exemple, soudaine , complète, assurée, s’il n’y a que stupeur et perte de la vue; elle l’est de même , s’il n’y a que trouble des mouvemens, ou si les convulsions ne subsistent que depuis peu de temps ; mais, à mesure que les convulsions subsistent depuis plus long-temps , il y a de moins en moins lieu de compter sur ellé.
5. Sur plusieurs lapins , après avoir percé le crâne, j'injectai, au moyen d'une petite seringue , une certaine quantité d’eau entre le crâne et la dure-mère.
Sur tous ces lapins , dès que l’épanchement dépassait une certaine limite, Je voyais survenir tous les effets de la compression du cerveau; et dès que, ou l’épanchement, ou le crâne étaient enlevés, je voyais, dans les cas du moins où la substance du cerveau n'avait pas été blessée , tous ces effets disparaître.
6. Une précaution essentielle , dans ces expériences, pour ne pas blesser la substance du cerveau par Pinjection , est de n’opérer cette injection qu'entre le crâne et la dure-mère. Une seconde précaution est de diriger le jet du liquide vers les paroïs internes du crâne , et non vers le cerveau ; et encore, avec toutes ces précautions , on court toujours le risque de blesser plus ou moins la substance de cet organe.
Ainsi , ce procédé est défectueux , parce qu'il complique ou fait courir le risque de compliquer plus ou moins les épanchemens par des lésions : le procédé de l’ouverture des sinus est défectueux, parce que les épanchemens qu'il produit sont presque toujours insuffisans pour déterminer les efieis de la compression cerébrale ,
et que, pour les rendre suflisans, on court encore le risque de compliquer les épanchemens par des lésions. Le procédé par l'ouverture des artères , tel que je viens de l’exposer, n’a aucun de ces inconvéniens : il doit donc leur être préféré sous tous les rapports.
7. J'ai répété les expériences qu'on vient de voir, un si grand nombre de fois, sur des pigeons, sur des poules, sur des lapins, qu'il ne peut y avoir aucun doute sur leurs résultats ; résultats d’ailleurs par eux-mêmes si nets, si évidens, et, s’il m'est permis de Île dire, qui éclairent d'un si grand jour l’une des lésions principales de l'organe le plus important de l'économie.
8. Ainsi donc, 1° les épanchemens cérébraux, parvenus à une certaine limite, déterminent les effets nombreux et divers de la compression du cerveau ; et 2° ils
ne déterminent ces effets que parvenus à cette limite. S V.
1. Deux faits sont donc à expliquer dans l’action mécanique de ces épanchemens : l’un , pourquoi leurs effets sont multiples ; l’autre , pourquoi ils ne produisent ces eflets que parvenus à une certaine limite.
2. Or, quant au premier fait , mes précédentes expériences ayant montré que chaque partie de l’encéphale a ses fonctions propres, et conséquemment aussi ses symptômes, car les symptômes ne sont que les fonctions troublées , il s’ensuit rigoureusement que, dans tout épanchement plus ou moins général, comme il y a plusieurs parties atteintes , il doit y avoir aussi plusieurs symptômes ou effets produits; il s’ensuit encore que,
( 568 } selon que telle ou telle partie est plus tôt ou plus tard atteinte, ct elle l’est plus tôt ou plus tard selon le lieu qu'occupe le siége primitif de l’épanchement, ce doit être tel ou tel effet qu’on observe d’abord; ils’ensuitenfin que l’on peut toujours conclure, par chaque effet produit, le moment où l’épanchement, ou, plus exactement, action compressive de l’épanchement atteint chaque partie distincte de l’encéphale : par la perte des sens, la compression des lobes cérébraux ; par le désordre des mouvemens, la compression du cervelet; par les convulsions, la compression de la moelle allongée ; par la mort, la compression du point que j'ai nommé point vital et central du système nerveux.
3. Quant au second fait, il suffit, pour en démêler la cause , de considérer que le cerveau possède une force de ressort propre; et conséquemment que, pour que les effets de la compression surviennent, il faut d’abord que cetie force de ressort soit vaincue.
4. Je ferai voir , dans un second Mémoire, que cette force de ressort ou d'expansion constitue l’une des propriétés les plus prononcées du tissu nerveux. D'ailleurs, les expériences les plus simples ne sauraient laisser aucun doute sur son existence.
5. Si, après avoir mis une partie de l’encéphale à nu , on comprime cette partie, non avec un bouchon, comme le faisait Saucerotte (1) , mais avec le doigt ou la main, on reconnaît bientôt qu'il faut un certain effort de la part du doigt ou de la main sur la partie, pour déterininer, en la comprimant , les effetsde la compression.
(1) Prix de l Académie royale de Chirurgie , t. IV.
On reconnaît , en outre, que ces effets ne surviennent qu'autant que la partie éprouve déjà un certain affaissement ou déformation ; et qu'ainsi le cerveau est susceptible de céder ou de s'affaisser jusqu'à une certaine limite, avant d'être altéré au point que ses fonctions soient troublées (1).
6. Or, soit pour produire ce premier affaissement, soit pour combler Îe vide qui en résulte , soit pour surmonter complètement la force de ressort du cerveau par laquelle il tend sans cesse à reprendre son expansion vaturelle ; 1l est évident qu'il faut nécessairement une certaine quantité de liquide , ou, en d’autres termes, que l’épanchement dépasse une certaine limite ; et il le faut d'autant plus que l’épanchement, par son poids seul , ne peut produire aucun de ces effets.
5. Ainsi, par exemple, si, après avoir mis toute la partie supérieure de l’encéphale à nu, on la recouvre d’éponges imbibées d’eau , le poids de ces éponges et de cette eau surpasse incomparablement le poids de tout épanchement qui pourrait se former entre le crâne et le cerveau, long-temps avant qu'il survienne aucun des effeis de la compression.
Ce n’est donc ni par leur poids seul, ni par leur poids méme que les épanchemens déterminent les effets de la compression du cerveau ; mais parce que, poussés de toute la puissance des forces circulatoires entre le cer-
veau et ses enveloppes ; et le-cerveau: résistant moins
(x) Limiie qui peut être portée d’autant plus loin que la force qui produit l’affaissement agit d’une manière plus lente, comme dans les épanchemens chroniques , séreux ou autres , par exemple ; mais il n’est question ici que des épanchemens produits d’une manière subite.