‹ Annales des sciences naturelles (volume 3)Chapitre 62 sur 78 · QUE · texte numérisé non relu

QUE

Si le tigre a été mis au nombre des animaux de Russie, déjà du temps de Pallas, cela à été à tort et uniquement dans la vue d’orner la Faune de ce pays du nom du plus beau et du plus cruel des animaux, comme l'appelle Linné. On savait alors seulement , d’après la déclaration de Païlas lui-même, qu’il existe des tigres au-delà du lac Baïkal, sur les bords des lacs

(1) Note de M. de Humboldt,.

Il n’est peut-être pas sans intérêt de rappeler aux lecteurs de l'intéressant Mémoire de M. Ehrenberg sur l’existence du Tigre du Bengale en Sibérie, que deux grandes chaînes de montagnes couvertes de neiges perpétuelles , et dirigées de Pest à l’ouest (le Système du Kuen-lun ou Koulkoun , entre Koten et Ladak , par lat. 359 =, et le Système du Thianchan , Montagnes célestes ou Mouz-tagh, entre Tli et Koteu, par lat. 420 ), séparent l’Himaiaya des plaines de la Dzoungarie et de la Russie asiatique méridionale , dans lesquelles on voit paraître de temps en temps de grands Tigres entièrement semblables à ceux du Bengale Il est par conséquent impossible que ces animaux viennent de pays chauds pour faire de simples incursions en été vers Les 489 ou 530 d, latitude. Leur séjour d’hiver doit être au nord des Montagnes célestes, et M. Ehrenberg les considère avec raison comme appartenant (de même que la belle Panthère à longs poils ) à l'Asie septentrionale.

Paris, en janvier 1831.

Dalaï et Aral, c’est-à-dire , dans les parties de la Mongolie et de la Boukharie les plus voisines de la Russie. Toutefois cetteanticipation témoigne hautement en faveur de la sagacité avec laquelle l'esprit exercé de Pallas avait su pressentir, comme il lui est arrivé pour tant d’autres choses , que le tigre serait trouvé plus tard sur le territoire alors encore peu exploré de l’empire russe. Ce n’est qu'en l’an 1814 que l’on sut , pour la première fois, grâce à M. le professeur Spaski, à Pétersbourg, qu’il vient des tigres jusqu’à Koliwan, dans les monts Altaï , et mème jusqu'à l’Obi près de Barnaoul. Un zélé zoologiste de Russie, M. le conseiller d'État Fischer, à Moscou, donna à ce fait plus de publicité, en l’insérant la même année dans sa Zoognosie , d’où il a été extrait et répandu plus au loin par des auteurs français, et d’abord par M. George Cuvier ; il a été rapporté également par M. Oken, dans son Æandbuch der Naturgeschichie (Manuel d'Histoire naturelle ). Bien qu'il soit maintenant bien connu, nous croyons devoir appeler l'attention particulièrement sur les rapports géographiques dignes de remarque, dans lesquels se trouve le tigre russe, rapports qu'il convient de faire ressortir avec d'autant plus de force et d’évidence que le fait de l’existence actuelle des grandes formes animales dans des contrées aussi boréales semble devoir contribuer beaucoup à éclaircir le phénomène singulier de la présence, en apparence contre nature , dans ces mêmes lieux des restes fossiles d'espèces animales qui ne vivent plus.

M. le baron de Humboldt, dont l’infatigable activité embrassa tant d'objets divers dans son voyage de Sibérie, pendant lequel j'eus l'honneur et le plaisir de laccompa-

gner conjointement avec M. Gustave Rose, ne contribua pas peu à compléter les données sur le tigre du Nord. Moi-même , partout où l'occasion s’est présentée, je me suis efforcé d'étendre nos connaissances sur l'existence de cette forme animale sous une latitude aussi septentrionale. M. de Humboldt, en me communiquant les remarques faites par lui, ma mis à même de tracer l'exposé suivant des données qui ont été recueillies par nous. Puisse ce petit Mémoire , pour servir à l’histoire du tigre et de sa distribution géographique , donner lieu à de nouvelles et ultérieures recherches sur cet objet !

D’après les avis des voyageurs , recueillis et communiqués à M. de Humboldt par M. le colonel Gens , à Orenbourg, à qui la science est redevable de notions exactes sur l'Asie centrale, on observe fréquemment des tigres au moni Parabagataï, au sud-ouest du lac Dzagsan. Il n’est pas rare non plus d’en rencontrer des traces , à 200 milles d'Allemagne (environ 333 lieues françaises) plus à l’est, sur la frontière qui sépare la steppe des Kirghises de la petite horde et le Turkestan , près de Sussac, à 45° de latitude boréale, un peu au nord-ouest de la rivière Sir Deria (Taxartes) , c’est-àdire , au voisinage du lac Aral.

En outre, conformément aux renseignemens qui nous sont parvenus directement, le tigre se trouve encore aujourd’hui à l’entour du lac Baïkal et dans les montagnes de la Daurie ; il est arrivé , en effet, plusieurs fois que des Cosaques de lIriysch ont tué des tigres dans la steppe des Kirghises, en les attaquant à coups de lance et montés sur leurs chevaux.

Il nous a été rapporté également par plusieurs per-

à ( 390 ) sonnes que l’on tuait des tigres tous les deux ou trois ans; entre Schlangenberg, le lac de Koliwan, Boukhtarminsk et le lac Dzagsan. M. le conseiiler d’État Gebler ; à Barnaoul , qui a bien mérité de l’histoire naturelle de Sibérie, et dont les efforts ont surtout enrichi l’entomologie, m'a assuré que , durant les vingt années de son séjour à Barnaoul, il a entendu lui-même parler de quatre tigres qui ont été tués dans cette partie de la Sibérie, savoir : deux par des Cosaques et les deux autres par des paysans. Une des peaux avait été envoyée à Pétersbourg et une autre à Moscou. L’une d'elles fut achetée à son propriétaire , au prix de 25 roubles, ce qui équivaut à 25 francs. L’avant-dernier tigre à été assommé fort courageusement à coups de hache par un Cosaque, en l’an 1824, dans la partie occidentale de l'Altaï, mon loir de Boukhtarminsk. Le dernier tigre tué l’a été en 1828 , près d'Irkouzk sur la Lena, à 52°: de latitude boréale, c’est-à-dire, à une latitude bien plus septentrionale que celle de Paris, et sous ün climat bien plus froïd que ceux de Pétersbourg et de Stockholm.

D’après les communications qui nous ont été faites per M. Fischer, à Moscou, le plus grand des deux tigres de Sibérie qui se trouvent au cabinet d’histoire naturelle de: Moscou , a été apporté d’Irkouzk ; le plus petit est celui envoyé par M. Gebler et provenant de la partie occidéntale de PAltaï. Il y à aussi à Moscou une péau de tigre du Caucase dont les dimensions sont inférieures à celles de l'individu précité.

11 résulte de tout ce qui vient d’être rapporté que l'existence du uügre, entre le 45° et le 53° degré de latitude nord , dans toute l’Asie centrale ; entre les monts

) Célestes (Tianschan) et les monts Altaï , dans la Mongolie et la Dzoungarie chinoises ; aussi-bien que dans la Boukharie , est une chose parfaitement démontrée, et que conséquemment le tigre vit dans un climat plus froid que ne l’est celui du nord de l'Allemagne.

En ce qui concerne le fait de la présence de tigres dans les régions au S.-E. du lac Baïkal, on présume que ces animaux y viennent de la Mongolie, d’où ils se sauveraient vers le nord , lorsque l’empereur de Chine fait faire la chasse aux tigres au-delà du mur dans cette partie de son empire. M. Fischer, au contraire, crut trouver dans le pelage plus long du tigre d'Irkuzk et dans sa taille plus grande, des caractères qui le distingueraient du tigre du Bengale, et qui pourraient faire penser qu'il est originaire des environs du lac Baïkal , etc.

Enfin ; nous eûmes la satisfaction de constater par nous-mêmes toutes ces données si intéressantes. Un Allemand au service de Russie, M. Klostermann , directeur de police à Semipalatna , possédait une grande peau bien conservée de ce tigre du Nord; il en fit présent à M. de Humboldt, qui me chargea de l’offrir en son nom au Muséum royal de Berlin , où elle se trouvé actuellement. Cette peau, bien que ses bords ne soient pas assez complets pour qu'elle puisse être empaillée et montée , est néanmoins fort instructive. Suivant les renseignemens qui nous ont éié communiqués par M. Kiostermann, ce tigre a été pris, près du Semirec , entre l’Irtysch supérieur et la steppe des Kirghises de là horde moyenne , c'est-à-dire , à 48° : de latitude nord, qui correspond à peu près à celle des villes de Vienne , Mumich, Strasbourg et Paris.

Voici ce’ qui résulte de examen comparatif de cette peau avec celle du tigre du Bengale. Les dimensions qu'offre cette peau tannée , bien qu’elles ne donnent avec exactitude que quelques - unes de celles qu'avait l’animal vivant, peuvent toutefois servir utilement de points de comparaison.

Abstraction faite d’un petit bout qui manque au nez et qui peut être évalué assez sûrement à environ 2 pouces , perte qui a été sans doute amplement compensée par l’extension qu'a subie la peau dans l'opération du tannage , la longueur totale depuis le nez jusqu'à la racine de la queue est de 6 pieds et demi. La queue est Jongue de 2 pieds 5 pouces; mais il lui manque évidemment une bonne partie de sa longueur naturelle. L’espace compris entre les yeux, mesuré à la commissure antérieure des paupières , est de 2 pouces 9 lignes. Ces dimensions ont été prises la peau étant étendue sur une surface plane. Le membre thoracique droit, depuis le milieu du dos jusqu'au milieu de l’articulation de la main { coude faux), est de 1 pied 5 pouces 6 lignes. Le membre pelvien, du même côté, offre jusqu'au bassin (genou faux) la longueur de 2 pieds 4 pouces.

La largeur commune des raies qui ornent les flanes est de 6 à 9 lignes. Quelques raies au milieu du dos ont plus d'un pouce de large; et au ventre, où les poils sont bien plus longs , il y a des raies noires, larges de plus de 2 pouces.

Le fond du pelage du dos est un agréable fauve rougeâtre. Il règne dans la ligne médiane du dos 28 raies anguleuses , dont les côtés sont tournés en arrière; les plus postérieures de ces raies, à partir du milieu du dos,

se touchent et se confondent presque toutes, par suite du prolongement des sommets de leurs angles : il en résulte dars cette parlie du dos une raie noire longitudinale, presque complète. Les flancs, qui sont d’un beau fauve, tirant davantage sur le jaune foncé, offrent (à gauche) 24 raïes transversales, couleur de velours noir, dont un grand nombre se ramifient, quelquesunes s’anastomosant entre elles. Ces raies disparaissent un peu au cou. Les quatre membres ont la couleur fauve du dos à leur partie externe; ils sont plus pâles vers le bas et offrent des raies obliques , d’un noir foncé à ceux de devant, d’un brun foncé à ceux de derrière. L'abdomen , le côté interne des membres, la gorge , le bassin interne et la mâchoire inférieure sont blancs , rayés de noir très-foncé. La queue est fauve à sa base en dessus, blanche vers sa pointe ; elle offre, dans la longueur de 2 pieds 5 pouces, 9 taches circulaires qui forment des anneaux larges et obliques.

Voilà les caractères offerts par la peau mentionnée, qui peuvent servir à fixer les idées sur les rapports qui existent entre le tigre du Bengale et celui de la Russie asiatique. L’individu que j'ai vu à Pétersbourg était presque aussi riche en raies transversales noires ; maïs Je suis resté dans l'incertitude sur son origine de Sibérie. Les deux ügres sibériens que j'ai été à même de comparer au Muséum de Moscou avaient bien moins de raies transversales ; et le plus grand se distinguait surtout par un fond bien plus pâle, et par des bandes transversales plus brunes que noires. Sa taille est, du reste, bien loin d'atteindre les données que l’on a sur celle du tigre du Bengale ; et la longueur un peu plus considérable de ses poils, ainsi

que le rudiment à peine sensible de crinière, ne sont pas faits pour établir une distinction entre lui et le tigre du Bengale.

C’est aux naturalistes anglais, à qui l'accès de l’Inde est plus facile, à multiplier autant que possible les descriptions détaillées des deux sexes du tigre du Bengale , pris à l’état sauvage , et à faire attention surtout , en ce qui concerne la coloration , à la ligne médiane du dos, dont les bandes transversales pourraient bien être moins variables que les bandes des flancs qui se ramifient. Nous manquons également encore de données exactes sur les rapports de la queue à la longueur du corps. Les tigres captifs que l’on fait voir pour de l’argent peuvent facilement donner lieu à des observations fausses.

Je pense donc, d’après la comparaison que j'ai pu éiablir entre le tigre de la Russie asiatique et celui du Bengale , que ces deux formes opposées sous le rapport du climat où elles vivent, ne peuvent pas être considérées comme deux espèces particulières ,; et que le tigre sibérien n’est autrement intéressant que par ses rapports géographiques et géognostiques.

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