‹ Annales des sciences naturelles (volume 3)Chapitre 63 sur 78 · IX · texte numérisé non relu

IX

Eclaircissemens sur la grande Panthère du Nord,

Felis Irbis, espèce qui a été méconnue jusqu'alors.

Buffon décrivit le premier, vers lan 1959, sous le nom d'Once, une espèce de Panthère, se distinguant de

la Panthère vraie (nom par lequel le naturaliste français

désignait le Jaguar) par une taille bien inférieure, une queue beaucoup plus longue et des poils bien plus grands , de couleur grise où blanchâtre. Buffon ne trouva aucune différence entre les taches du Jaguar et celles de cette Once à poils longs et blarchâtres. Il représenta , en outre, le Léopard comme se distinguant par un pelage plus beau, d’un jaune vif et luisant, aussi-bien que par des taches plus petites , formées chacune par une réunion de quatre points. Ces trois formes constituèrent, aux yeux de Buffon, les Panthères de l’ancien monde, desquelles il distinguait les Panthères d'Amérique. Il décrivit , en effet, une Panthère d’Amérique , sous le nom de Jaguar , sans que l’on sache jusqu’à ce jour quel animal il avait eu précisément en vue. T'outefois son prétendu Jaguar n’est qu’une espèce trèsvoisine du Felis mitis.

Cette classification des grands Chats tachetés par Buffon est devenue une source d’erreurs nombreuses et de difficultés d'autant plus grandes , qu’il s’est prononcé d’une manière plus déterminée et plus erronée sur la patrie des animaux qu’il a décrits. Il à fallu le temps de tout une génération et l’activité de plusieurs hommes pour remonter à la cause de ces erreurs ; et si nous voyons enfin clair dans cette affaire autrefois si embrouillée , c’est aux eflorts de M. Geoffroy et surtout de M. George Cuvier que nous en sommes redevables. Les animaux empaillés du cabinet de Paris, qui avaient été décrits par Daubenton , d’après le système de Buflon, et parmi lesquels se trouvait aussi l'Once (Voy. Buffon, tom. IX, p. 199), et apparemment le même individu

qui avait été figuré , ne semblent plus exister du tout ;

car nulle part il n’est fait mention de ces exemplaires originaux, bien qu'ils eussent offert le moyen le plus facile et le plus sûr pour dévoiler toutes les erreurs.

Une circonstance qni a encore servi à augmenter la confusion, c’est que Buflon a donné le nom d’Once, que Linné avait déjà assigné au Jaguar, nommé par lui Felis Onca , à un animal tout autre , pensant qu'il pourrait faire oublier le nom portugais d'Onça employé par Linné pour désigner la Panthère d'Amérique, s'il lui substituait celui de Jaguar qui est, d’après Margrave, le nom usité par Îles naturels du pays. Il s’ensuivit que le nom d’Once, Uncia, dont Cajus s'était servi long-temps auparavant pour désigner la Panthère proprement dite, eut tout-à-coup trois significations différentes, dont aucune n'était cependant fondée sur une base bien certaine.

Schreber, admettant presque sans critique, dans son ouvrage général sur les Mammifères qu'il publia en 1775 , toutes les espèces de Panthères décrites, accueillit les déterminations de Buffon , et les accompagna d’appellations latines. Ainsi , l'Once de Buffon reçut le nom de Felis Uncia; tandis que le Jaguar de Buffon, que Schreber regardait avec cet auteur comme identique avec le Felis Onça de Linné, fut également nommé Felis Onça. Malheureusement ce fut là une nouvelle méprise ; car, sans doute, le Jaguar de Margrave est le Felis Onça de Linné , tandis que la figure de Buffon, ainsi que celle donnée par Schreber, représente un animal tout autre, et, comme nous l’avons déjà dit, voisin du Felis Miuis. Voilà donc, de compte fait,

quatre acceptions différentes sous lesquelles a été pris le mot Once, et dont aucune n'exclut les autres. Enfin, ce qui rend ce terme surtout impropre, c’est que , prise d’une manière générale, sa signification correspond à celle de Lynx.

Buffon déjà , pour composer l’histoire de son Once, s'était servi des passages des voyageurs les plus divers et souvent inexplicables ; mais il semble avoir mis surtout à contribution , soit les notices données sur de jeunes Léopards , qui ont les poils plus longs que les individus adultes, soit les histoires de chasse relatives au Felis jubata. Schreber répéta tout cela et y ajouta une autre assertion inexacte , tirée de la collection des historiens russes par Müller, t. 117, 1758 , d’après laquelle cette Panthère blanche existerait aussi en Chine sous le nom de Pou-Pi. Or, Müller dit bien , à l'endroit cité , qu’il vient des peaux de Panthères de la Chine, et qu’elles y sont appelées Poupi ; mais il distingue (p. 607) la Panthère blanche, nommée Jrbis en langue Boukhare et kalmouque , et dit que les Kalmoucs font le commerce des peaux de cette espèce qu’ils apportent de la rivière d’Ili. Müller ne ditnullement que l’on rencontre en Chine cette Panthère blanche et lynxiforme, qui ne pouvait décidément être rapportée qu’au Felis Uncia. Cela n’empècha cependant pas Pallas de répéter l’assertion de Schreber.

En 1977, Erxleben , dans son Systema regni animalis , supprima le Felis Uncia de Schreber, en er rapportant la figure et la description à la Panthère proprement dite, Felis Panthera.

En 1788, Gmelin admit dans la 13° édition du Sys-

:( 398 ) tema naturæ de Linné, l’'Once dé Buffon sous le nom de Felis Uncia.

Son exemple fut suivi par Pennant et Shaw en 1793 et en 1800.

En 1809, M. George Cuvier établit uue distinction entre les Panthères dans les Annales du Muséum , en déclarant avoir fait de vains efforts depuis dix ans pour irouver une peau parfaitement semblable à celle que représente Buffon sous le nom d’Once. Il cherche à démontrer en même temps : 1° que les caractères fondés sur l’infériorité de taille, qui a été atiribuée à l'Once par Buffon , tenaient à ce qu'il ne l'avait pas comparée réellement avec la Panthère d'Afrique, mais avec le Jaguar d'Amérique, chat bien plus grand, qu’il prenait pour la Panthère d'Afrique (ce qui avait déjà été démontré en 1804, par M. Geoffroy, dans les Ænnales du Muséum) ; 2° que la teinte du poil et l’irrégularité des taches pouvaient bien appartenir à une variété de Panthère d’un fauve plus pâle , comme on en trouve quelquefois des peaux chez les fourreurs. M. Cuvier conclut

de ses recherches que le Felis Uncia n’est qu'une va-

riété de Panthère.

En 1811, Pallas, dans son ouvrage intitulé Zoographia rosso - asiatica , appliqua la figure et la description de l'Once ei du Felis Uncia de Schreber et de Buffon, à une Panthère de l’Asie septentrionale, nommée Bars ou Jrbis, dont la peau était exposée au Muséum de Pétersbourg, et qui par ses poils longs et lisses se faisait reconnaître aussitôt pour un animal du Nord. Mais Pallas supprima le nom d’Uncia, et l'appela Felis Pardus , admettant que le Felis Pardus de Linné est un

és

synonyme de la Panthère de Buffon, dont il croit également avoir trouvé le représentant en Russie , au nord- ouest de l'Asie, savoir au Caucase. Suivant lui, le Felis Pardus de Russie ( frbis ) serait un peu plus petit et plus grêle que la Panthère de Buffon | mais néanmoins plus grand que ne l'indique Daubenton. Bien que Pallas n'eût aucune connaissance des travaux importans publiés sur cet objet par les savans français, surtout par M. Cuvier, et qu'il prit pour la Panthère les figures du Jaguar de Buffon (Felis Pardus, Guvier), il est néanmoins facile de se retrouver dans ses données , comme on verra plus loin. Quant à l'Once blanche ei à longs poils de Buffon , il dit expressément que c’est une espèce propre qui appartient à la Russie.

En 1812, parut la première édition des Recherches sur les Ossemens fossiles, où M. Cuvier émit de nouveau l'opinion qu'il avait énoncée en 1809.

En 1814, fut publiée la troisième partie de la Zoognosie de M. Fischer à Moscou, qui contient une notice sur la Panthère russe en question. D'après M. Fischer, la Panthère de l'Altaï et de la Dzoungarie, quoique d’une teinte plus pâle que la Panthère d’Afrique , ne serait pas une espèce propre.

En 1817, M. Cuvier eut de nouveau occasion de se prononcer sur cette question , dans son Règne animal; mais il se borne à dire qu’il distingue, comme précédemment , deux espèces de Panthère, sans pouvoir se rendre compte des descriptions et des figures de la Panthère , du Léopard et de l’Once, établies par Buffon.

Dans l’année 1820, M. Desmarest, s'appuyant de l’autorité de M. Cuvier, représenta , dans l’article Mamma-

( 400 ) logie de l'Encyclopédie méthodique , l’Once de Buffon comme une variété du Felis Pardus de Linné.

En 1923, l’auteur des Recherches sur les Ossemens fossiles , dans la seconde édition de cet ouvrage , renonce à croire à l’existence en Afrique d’un animal distinct de la Panthère ( Felis Pardus de Linné) et formant une espèce à part sous le nom de Léopard. Il pense, au contraire, que s’il existe un Léopard distinct spécifiquement de la Panthère , que ce doit être un animal dont il a reçu des peaux des îles de la Sonde. Il rapporte par conséquent toutes les descriptions précédemment faites de deux espèces de Panthères d'Afrique à des variétés de la Panthère ( Felis Pardus ). En ce qui concerne le Felis Uncia, il continue à le rejeter, attendu qu'il cherche en vain depuis vingt ans à voir une peau qui ressemblât parfaitement à celle figurée par Buffon. En confirmation de cette opinion. il allègue le jugement porté par M. Fischer en 1814, qui prétend que la Panthère blanche d'Asie n’est qu’une variété de la Panthère ordinaire. Quant aux données fournies par Pallas, M. Cuvier n'en fait pas mention.

Dans le cours de la même année , Desmoulins fit passer les vues de M. Cuvier dans le Dictionnaire classique d'histoire naturelle.

Vint enfin M. Temmink , naturaliste plein de mérite, qui reprit celte question en détail, et la soumit à une nouvelle critique. Voici ce qu'il dit à ce sujet dans son ouvrage qui a pour titre Monographie de Mammalogie :

La différence d’àge des individus examinés a beaucoup contribué à répandre l’obscurité dans les descrip-

tions des espèces de Panthère; de plus, l’origine ou la

(4or )

patrie de ces animaux ayant souvent été indiquée comme très-accessoire , ou mème négligée , une confusion complète a dû nécessairement en devenir la suite. M. Temmink appelle particulièrement l’attention sur ce que les jeunes Panthères ont des poils plus longs et conséquemment des taches plus effacées ou plus irrégulières que les individus adultes, et que le nombre et la positon des taches, même chez des animaux du même âge, varie du plus au moins , comme la remarque en a été faite déjà antérieurement par d’autres auteurs.

S'étayant de ces principes, M. Temmink admet, comme M. Cuvier, qu'il n’y a en Afrique qu’une seule espèce de Panthère à plusieurs variétés, et qu'un deuxième nom ne doit être donné qu’à un animal semblable, mais spécifiquement différent et existant dans l'Asie orientale.

M. Cuvier décrivit le Léopard des îles de la Sonde, sous le nom de Felis Leopardus, comme se distinguant de la Panthère d'Afrique, 1° par une coloration d’un beau fauve, 2° par des taches plus petites et plus annelées , et 3° parce qu'il a le tiers extrème de la queue noir en dessus et aux côtés , avec cinq ou six anneaux blancs.

De même, M. Temmink distingua la Panthère de Java, qu’il appelle Pardus et non Leopardus , d'avec la Panthère d'Afrique , qu'il aomme au contraire Leopardus, par les caractères suivans :

1°. Une taille plus petite d’un cinquième, à égalité d'âge ;

2. Une queue plus longue, puisqu'elle égale la longueur du corps ;

Page 1