DEUXIÈME MÉMOIRE SUR LES
Présenté à l’Académie des sciences, le 12 septembre 1853,
Par M. Camille DARESTE,
J'ai présenté à l’Académie, en janvier 1852, un Mémoire sur les crconvolutions du cerveau chez les Mammifères (1). Je m'étais proposé, dans ce travail, de démontrer, à l’aide de tous les faits qui m'étaient alors connus , la règle suivante : Dans tous les groupes naturels de la classe des Mammufères, le développement des circonvolutions est en rapport avec le développement de la taille.
Je ne connaissais alors la disposition des circonvolutions cérébrales que dans un nombre d'espèces assez restreint ( 80 environ ), et je n'avais pu, par suite de mon séjour loin de Paris, mettre à
profit, pour mes études, les riches collections de la galerie d’anatomie comparée du Muséum. Aussi, en faisant connaître aux physiologistes les premiers résultats de mes recherches, je ne m’abusais point sur leur signification , et je comprenais parfaitement qu’ils ne pourraient entrer dans la science d’une manière définitive qu’autant qu’on les aurait étendus à un nombre d'espèces beaucoup plus considérable.
J'ai pu, dans ces derniers temps , reprendre ce travail, que le défaut de matériaux m'avait contraint d'interrompre. M. Duvernoy, et je saisis cette occasion de lui témoigner publiquement ma reconnaissance, à bien voulu mettre à ma disposition les cerveaux de Mammifères qui appartiennent à la galerie d'anatomie du
(1) Voyez Annales des sciences naturelles , 3° série, t. XVII, p. 30.
Muséum. Cette collection , commencée sous l’admimistration de G. Cuvier, et accrue par les soins de ses deux successeurs dans Ja chaire d'anatomie comparée, est probablement aujourd’hui le plus riche dépôt qui existe en ce genre, et m'a, par conséquent, fourni pour mon travail les éléments les plus précieux. Leur étude m'a pleinement confirmé dans les idées que j'avais émises l’année dernière, mais avec doute, et en provoquant à leur sujet de nouvelles recherches.
Ce sont les résultats de mes nouvelles études qui forment le sujet du Mémoire que je présente actuellement à l'Académie.
Mais, avant d'aller plus loin, il est nécessaire, pour prévenir des objections que l’on pourrait me faire, et pour répondre à des objections qui m'ont été faites, de rappeler certains faits de l’histoire des circonvolutions cérébrales.
L'anatomie nous apprend que les circonvolutions du cerveau présentent, dans les divers individus de l’espèce humaine, des degrés très inégaux de développement. Que l’on mesure la profondeur des sillons qui les séparent, ou que l’on examine le nombre plus où moins grand des dépressions et des anfractuosités que leur surface présente, on trouve que ces détails de conformation sont soumis à de nombreuses variations individuelles. Bien plus, de semblables variations peuvent être constatées, quand on compare l’hémisphère cérébral gauche et l'hémisphère cérébral droit chez un même individu.
Voici comment s'exprime à ce sujet M. Cruveilhier, dont le Traité d'anatomie descriptive est l’un des plus complets qui aient été publiés récemment sur cette branche des sciences de l’organisation : « Le volume des circonvolutions est variable dans les divers individus, sous le point de vue de la hauteur et sous celui de l'épaisseur, et toujours en raison directe du volume de l’hémisphère cérébral : sous ce double rapport , il y a de très grandes différences individuelles. » (Tome IV, p. 241, 3° édit. ) Et ailleurs (p. 236 ) :
«La différence que les cireonvolutions présentent dans leurs dimensions, et plus particulièrement dans leur hauteur chez les divers individus, doit déterminer des différences correspondantes dans
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES, 79 l’étendue de la surface générale que présente le cerveau, et ces différences méritent d'autant plus d’être notées qu’on a fait jouer un rôle très important à l'étendue de cette surface dans le développement relatif des facultés intellectuelles... Chez l’homme, la profondeur des anfractuosités , et, par conséquent , la hauteur des circonvolutions, m'ont toujours paru en rapport direct avec le volume et le poids du cerveau. »
J'ai donc dû tout d’abord, au début de mes recherches, me demander si, en dehors de l'espèce humaine , les circonvolutions pourraient présenter dans leur développement de semblables différences individuelles. Ici, je me suis trouvé en présence de difficultés assez grandes ; en effet, les collections anatomiques ne nous présentent le plus ordinairement qu "un seul cerveau pour chaque espèce ; et d’ailleurs on comprend que ces variations Individuelles ne pourront se montrer qu'autant queles cerveaux seront pourvus de circonvolutions, et que les circonvolutions elles-mêmes seront nombreuses et compliquées. La collection du Muséum m'a permis toutefois de m’assurer que ces variations individuelles existent, en présentant à mon observation, dans le genre des Cerfs, un certan nombre de cerveaux appartenant aux mêmes espèces.
Ainsi il y a d'assez grandes différences, sous le rapport du développement des circonvolutions , entre le cerveau d’une Dame morte à la Ménagerie le 3 janvier 1845, celui d’une autre Daine morte le 21 novembre 1851, et celui d’un Daim mort le 15 novembre 1851 ; entre le cerveau d’une Biche de Cerf-Cochon morte en décembre 1841 ; et un autre cerveau d’une Biche de la même espèce, morte le 4 novembre 1850 ; entre le cerveau d’une femelle d’Axis née à la Ménagerie le 2 juillet 1831, et morte le 27 mai 1847, et celui d’un Axis mort-né le 5 août 1844 ; entre le cerveau d’un Cerf de Virginie mort le 10 mars 1846, et celui d’une Biche de Virginie morte le 18 novembre 18/3.
J'ai voulu me renseigner d’une manière plus complète sur les animaux auxquels ces cerveaux ont appartenu, pour savoir s'il serait possible de rattacher les différences qu’ils présentent à certaines circonstances appréciables ; et, dans ce but, je me suis adressé
76 €. DARESSE. — MÉMOIRE
à M. Geoffroy Sunt-Hilaire: Voici ce qui résulte des recherches que ce savant a bien voulu faire à ma prière sur les registres de la Ménagerie :
La Daine morte à la Ménagerie le 3 janvier 1845 y était née le 25 juin 1844; celle qui est morte le 21 novembre 1851, etle Daïm mortle 15 octobre de la même année, avaient été donnés par le roi, le 4 octobre 1842. Ce dernier avait déjà plusieurs années.
La Biche de Cerf-Cochon morte en: décembre 1841 était née à la Ménagerie le 21 août de la même année; celle qui est morte le 4 novembre 1850 était née à la Ménagerie le 6 octobre 18/40. |
Enfin le Cerf de Virginie mort le 10 mars 1846 avait été donné le 4 avril 1843 ; et la Biche de Virginie morte le 18 novembre 1843 était née à la Ménagerie le 2 août de la même année.
En comparant entre elles toutes ces dates, j'ai pu m'assurer que le développement des cireonvolutions était, comme on pouvait facilement le prévoir, dans une relation évidente avec l’âge des animaux. Il m’asemblé également quele sexe pouvait avoir sur ce développement une certaine influence, et que les circonvolutions étaient généralement moins développées dans les femelles que dans les mâles. |
Mais quelle que soit la cause de ces différences mdividuelles , cause qui ne pourrait être déterminée d’une manière précise que par des recherches étendues sur un bien plus grand nombre de cerveaux, il n’en est pas moins vrai que ces différences individuelles existent chez les animaux, comme dans l’espèce humaine, bien qu'elles y existent peut-être d’une manière moins tranchée.
J'avais besoin , au début de mes recherches, d'établir ces faits d’une manière certaine, pour qu'il ne püt y avoir d'incertitude sur mon point de départ. Que s’agit-il, en effet, dans tout mon Mémoire ? De constater le degré de développement des circonvolutions cérébrales. Or il importe de ne pas oublier que , si les eirconvolutions sont variables individuellement, et si, dans le même individu, leur degré de développement est en rapport avec l'âge et avec d’autres conditions encore peu appréciées, nous ne pourrons connaitre
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES. 77 complétement ce degré de développement d'après le cerveau d’un seul individu , surtout si les renseignenmients que nous possédons sur ce cerveau se bornent à l'indication pure et simple de l’espèce à laquelle il appartient. Malheureusement, tel est l’état de presque tous les cerveaux conservés dans les collections anatomiques.
Tant que nous ne saurons pas d’une manière positive que le cerveau que nous examinons appartient à un individu mâle, et ayant atteint son développement complet, nous ne pourrons évidemment pas connaitre avec précision le degré de développement que les circonvolutions peuvent attemdre dans une espèce.
Il résulte de tout ce qui précède que , dans l’étude comparative du degré de développement des circonvolutions cérébrales, nous ne pouvons, le plus souvent, connaître ce degré de développement qu'avec un degré plus où moims grand d’approximation , et que, par conséquent, si quelques faits de détail se trouvaient en contradiction avec une tendance bien manifeste observée dans la généralité des cas, ces exceptions ne pourraient être une raison suffisante pour infirmer la règle générale.
Ces considérations étaient nécessaires pour bien établir la nature des résultats que je cherche à faire connaître dans mon Mémoire.
J'entre maintenant dans l’examen des faits particuliers. Lei, comme dans mon premier Mémoire , je me bornerai à constater ces faits et à indiquer leur tendance générale, sans m'occuper de l'étude complète et approfondie des circonvolutions dans chaque espèce, étude qui n'aurait en définitive qu’un assez médiocre intérêt au pomt de vue de la physiologie, et qui d’ailleurs n’entre pas dans le plan de mon travail.
Ces principes étant posés, tous les faits nouveaux que j'ai observés n'ont confirmé dans les idées que j'avais émises dans mon premier Mémoire.
L'ordre des Primates m'a présenté les cerveaux d’un très grand nombre d'espèces appartenant à presque tous les genres, et aussi d’un très grand nombre d'individus appartenant à chaque espèce,
Tous les faits nouveaux que j'ai observés m'ont fourni de nouvelles confirmations de la règle établie.
La tribu des Simiens est celle qui comprend les plus grandes espèces ; aussi les circonvolutions y sont beaucoup plus développées que dans les autres tribus. J'ai constaté ce fait pour l’'Orang-Outang et le Chimpanzé. Le cerveau du Gorille n’a pas encore été observé ni décrit ; espérons que cette lacune de la science ne tardera pas à être comblée par les soms des naturalistes qui visiteront Les côtes du Gabon, et qui, je n’en doute point, s’efforceront de réunir tous les documents relatifs à l’histoire d’un animal si intéressant à tant d’égards.
Les circonvolutions sont beaucoup moins développées dans la tribu des Cynopithéciens, dont la taille est généralement moindre que celle des Simiens. Elles présentent, du reste, assez peu de différences dans les divers genres de cette tribu ; ce que l’on pouvait également prévoir, puisque tous ces groupes ne présentent pas de erandes variations pour la taille. Toutefois, la règle générale est ici encore bien manileste. Les grandes espèces, comme les Cynocéphales et les Macaques, ont les circonvolutions beaucoup plus développées que les petites espèces, celles du genre Cercopithèque, par exemple. Cette inégalité dans le développement des circonvolutions peut d’ailleurs s’accomplir de deux manières différentes. Ou bien les circonvolutions sont moins développées sur toute la surface du cerveau ; Ce qui arrive, par exemple, quand on compare les Cercopithèques aux Macaques ou aux Cynocéphales. Ou bien, tout en étant également développées sur certains points, elles le sont beaucoup moins sur d’autres; c’est ee qui rend fort intéressante l’étude du cerveau du Cynopithèque. On sait que cette espèce, placée d’abord dans le genre Cynocéphale sous le nom de Cynocéphale nègre (Cynocephalus niger), est devenue, dans la classification de M. Is. Geollroy Saint-Hilaire, le type d’un genre particulier , distinct des véritables Cynocéphales non seulement par ses earac- {ères, mais aussi par sa patrie et par sa petite taille. Le cerveau du Cynopithèque nous présente, dans la région antérieure, des eirconvolutions aussi nombreuses et aussi compliquées que celui des
| SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES. 79 Cynocéphales ; mais les circonvolutions de la région occipitale ont, au contraire , un développement beaucoup moindre (4). Le cerveau d’une autre petite espèce de cette tribu, le Talapoin , dont M. Is. Geoffroy-Saint-Hilaire a fait récemment un genre à part sous le nom de Miopithèque, aurait iei un grand intérêt. Je ne puis que signaler cette étude aux anatomistes.
Quant aux Singes de la troisième tribu, les Cébiens, et à ceux de la quatrième, les Hapaliens, je n'ai rien à ajouter à ce que j'en disais dans mon premier Mémoire. Je dois toutelois faire une rectification : j'ai dit par erreur que les circonvolutions manquent sur le lobe occipital dans tous les Singes qui n’appartiennent pas à la première tribu ; cela n’est vrai que pour les petites espèces. Dans les grandes, les circonvolutions existent sur le lobe occipital, mais beaucoup moins développées que sur les lobes antérieurs du cerveau. Ainsi, dans la tribu des Cynopithéciens, ces circonvolutions existent dans les Cynocéphales ; et dans la tribu des Cébiens, elles existent chez les Lagotriches et les Atèles (2).
(4) Je n’ai point cité dans le cours de ce Mémoire la liste des espèces dont j'ai étudié le cerveau ; ce serait une lecture fastidieuse et sans intérêt: mais je crois nécessaire de l’établir en note, au sujet de chaque famille,
Dans la tribu des Cynopithéciens, j'ai étudié les cerveaux des espèces suivantes : Semnopithèque entelle. — Cercopithèques blanc-nez, moustac, monoïde,
mone, malbrouc, grivet, callitriche, patas. — Cercocèbe mangabey (Cercocebus œthiops), enfumé (C. fuliginosus). — Macaque bonnet chinois, ordinaire, ouanderon, Rhésus, maimon. — Magot. — Cynopithèque nègre, — Cynocéphale hamadryas, papion, mandrille.
(2) Espèces dont j'ai étudié le cerveau : 1° Tribu des Cébiens. — Saimiri seiurin. — Nyctipithèque sélin. — Sajou ordinaire, capucin, à gorge blanche, — Atèle Belzébuth, aux mains noires. —- Plus, deux cerveaux désignés dans la
collection sous les noms d’A£. griseus et d’At. Brissonü, dont je n'ai pu retrouver la synonymie dans le Catalogue des Primates & Muséum, publié par M. Geoffroy Saint-Hilaire. Enfin, le cerveau du Callitriche molock, qui a été décrit par M. Gratiolet dans son Mémoire sur les plis cérébraux des Primates (ce Mémoire est inédit, mais il est analysé dans le rapport que M. Duvernoy en a fait à l'Académie). 2° Tribu des Hapaliens. — Ouistiti ordinaire. -— Tamarins marikina, pinche. — M. Owen a décrit et figuré le cerveau du Tamarin aux mains rousses (Phil. trans., 1837, pl. V, fig. 87).
L'absence des circonvolutions dans les Singes de la tribu des Hapaliens est un fait qui a déjà été constaté depuis longtemps par les observations de M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire , et par celles de M. R. Owen.
Dans la famille des Lémuridés, les mêmes faits se retrouvent. Les Makis, les plus grandes espèces de cette famille, ont les circonvolutions assez développées. Elles existent, mais beaucoup moins développées, dans le Nycticèbe et dans le Chéirogale, Elles manquent complétement dans les Galagos et les Microcèbes (1).
Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit dans mon premier Mémoire ni sur la famille des Tarsies, ni sur l’ordre des Chéiroptères. Je rappelle seulement que dans cet ordre, les faits connus , si peu nombreux qu’il soient encore, confirment tous la règle, puisque la Roussette, l’une des plus grandes espèces, possède déjà des circonvolutions, tandis que nos Chauves-Souris ordinaires en sont dépourvues.
J'ai pu, au contraire, multiplier considérablement mes observations sur les Mammifères de l’ordre des Carnassiers, et, en partieulier, sur ceux de la famille des Viverridés de M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, famille qui correspond assez exactement à celle des Carnivores de Cuvier ; tandis que, dans mon premier Mémoire, cette famille me présentait encore de très nombreuses lacunes.
Dans la famille des Ursiens, les cerveaux des deux espèces de Ratons (Procyon lotor et Procyon cancrivorus) et des deux espèces de Coatis (VNasua fusca et Nasua rufa) sont bien manifestement plus pauvres en circonvolutions que ceux des diverses espèces du genre Ours, qui se trouvent en assez grand nombre dans la
{) Espèces dont j'ai pu étudier moi-même le cerveau: Le Maki roux ( Lemur fulvus). — Le Vari(L. macaco). — Le Chéirogale de Milius (Cheirogaleus Milii). — Le cerveau du Mongous (Lemur Mungos) a été décrit par Leuret ; celui du Galago du Sénégal (Galago senegalensis), par Laurillard et M. Fr. Cuvier fils (dans la 2° édition du Traité d'anatomie comparée de Cuvier ; celui du Microcèbe par M. Is, Geoffroy Saint-Hilaire. Enfin, je dois la connaissance du cerveau du Nycticèbe à une bienveillante communication que m'a faite ce dernier savant.
collection du Muséum, et qui présentent tous un développement très notable des circonvolutions.
Maintenant la règle est-elle vraie pour les différentes espèces de ce genre? Cette question serait d’un très grand intérêt pour mon travail, d'autant plus que c’est un point sur lequel un habile physiologiste , M. Gratiolet, qui a contredit les idées que j’ai émises dans mon premier Mémoire , s’est appuyé pour étayer les objections qu'il m'a faites. Malheureusement il y a ici une lacune dans la science. Jusqu'à présent on n’a point déterminé d’une manière précise et définitive les diverses espèces du genre des Ours ; et l’on comprend facilement que la solution du problème anatomique que j'imdique ne pourra être obtenue que lorsque le problème zoologique aura lui-même été résolu. De plus, je ferai remarquer que les cerveaux d’Ours de la collection du Muséum ne sont point désignés d’une manière précise; qu'un certain nombre d’entre eux sont simplement désignés par le lieu de leur provenance, et que les indications qui pourraient faire reconnaitre l’espèce , le sexe, l’âge, sont très incomplètes : de telle sorte qu’il ne m'est guère possible de faire usage de ces matériaux pour la thèse que je défends ici.
Il y a toutefois un fait que je dois signaler, bien qu’il soit contrare à mes doctrines. Comme l’a indiqué M. Gratiolet, le cerveau de l’Ours euryspyle , l’une des plus petites espèces du genre, est plus riche en circonvolutions que celui de l’Ours blane, l’une des plus grandes. Le fait est exact, je me plais à le reconnaitre; c'est d’ailleurs la seule exception que je connaisse à la règle générale. Ne peut-on pas toutefois se demander si cette exception ne tiendrait pas à une différence d'âge? Les Ours dont les cerveaux sont dans la collection du Muséum ont vécu à la Ménagerie. Les Ours blancs qui sont morts à la Ménagerie n’étaient-ils point de jeunes individus chez lesquels les circonvolutions n’avaient point acquis leur complet développement? Je me contente de poser cette question, à laquelle il ne m'est pas possible de répondre. Mais si l'on se reporte à ce que j'ai dit précédemment sur les variations
que l’âge peut introduire dans les divers degrés du développement 4e série. Zoor, T. I. (Cahier n° 2.) ? 6
82 ©. DARESTE. — MÉMOIRE des circonvolutions , et aux exemples que j'ai indiqués dans le genre des Cerfs, on verra que cette remarque n’est peut-être pas inutile,
Dans la tribu des Mustéliens, je n’ai pomt de fait nouveau à ajouter à ceux que j'ai fait connaitre dans mon premier Mémoire.
J'ai observé dans la tribu des Viverriens les cerveaux des espèces
suivantes : le Suricate (Suricata capensis) ; l’'Ichneumon de Pharaon
({chn. Pharaonis); le Nems (Zchneumon cafer) ; le Paradoxure (Paradoxurus typus) ; la Civette (Viveira Civetta) et le Zibeth (W”. Zibetha). Toutes ces espèces ont à peu près le même cerveau , à l'exception toutefois des deux dernières, qui, ainsi que je l'ai fait remarquer pour la Civette, dans mon premier Mémoire , ont une taille plus considérable et un cerveau un peu plus compliqué.
Dans la tribu des Caniens , la règle trouve également son appli-
cation dans les espèces sauvages. Les circonvolutions sont plus développées dans le Loup que dans le Chacal et le Renard , et dans ces deux espèces que dans l’Isatis et le Fennec, dont le cerveau vient d'être placé tout récemment dans la collection du Muséum. Je laisse ici de côté tout ce qui se rattache aux variétés du Chien domestique. J’ai quelques motifs de croire que l'influence de la domesticité a modifié, relativement à ces animaux, l’application de la règle générale. Malheureusement, l'insuffisance des matériaux m’empêche pour le moment de suivre cette étude aussi complétement qu'elle le mérite : je compte m'en occuper sitôt que J'aurai pu recueillir un nombre suffisant de faits authentiques et bien observés (1). -. Danslatribu des Féliens, en outre des cerveaux de l’Hyène rayée et de l’Hyène tachetée, j'ai étudié les cerveaux d’un grand nombre d'espèces du genre Chat. Ce sont : le Lion , le Tigre , le Jaguar, la Panthère, le Cougouar, le Guépard, le Lynx, l’Ocelot, le Caracal, le Chaus, le Serval, le Chat ordinaire et le Chat de Sumatra. La règle me paraît parfaitement applicable à toutes ces espèces.
(1) Cette remarque sur l'influence de la domesticité, influence que j'ai déjà indiquée dans un appendice de mon premier Mémoire, est également applicable ‘aux autres Mammifères domestiques; aussi les ai-je laissés en dehors des obser- -vations qui font le sujet de ce travail,
Je dois entrer ici dans quelques détails ; car , dans les objections qu’il m'a faites, M. Gratiolet a cité le cerveau de l’Ocelot comme ayant des circonvolutions plus développées que celles du Cougouar et du Guépard.
Cette objection m'imposait le devoir de comparer ces cerveaux avec le plus grand soin. Leur étude très attentive m’a conduit à des conclusions toutes contraires à celles de M. Gratiolet.
Si nous examinons comparativement le cerveau du Cougouar et celui de l’Ocelot, nous trouvons les résultats suivants : La circonvolution supérieure, celle qui longe la grande scissure supérieure du cerveau, est beaucoup plus compliquée dans le Cougouar que dans l'Ocelot, et elle présente, à sa partie postérieure, un sillon assez profond qui la partage d’arrière en avant. Rien de pareil ne se voit dans le cerveau de l’Ocelot où cette même circonvolution ne présente que quelques dépressions de peu d'importance. La deuxième circonvolution, celle qui borde extérieurement la première, est à peu près lisse dans l'Ocelot, tandis que dans le Cougouar, elle présente sur son bord externe des replis assez nombreux. Enfin elle présente , dans le Cougouar, un repli qui forme un passage à l’une des circonvolutions latérales qui se dirigent perpendiculairement sur les premières, tandis qu’elle est parfaitement libre dans l'Ocelot. Quant aux autres circonvolutions, elles présentent à peu près la même disposition et le même degré de développement sur le cerveau du Cougouar et sur celui de l'Ocelot, et 1l n'y a rien en elles qui indique une supériorité quelconque en faveur du € cerveau de l'Ocelot.
Le cerveau du Guépard ressemble beaucoup à celui du Cougouar ; il en diffère seulement en ce que les dépressions qui existent sur les circonvolutions sont un peu moins marquées, ainsi que le sillon qui existe d’arrière en avant sur la circonvolution supérieure ; mais il Distde encore un ph de passage, tandis que le cerveau dé l'Ocelot n’en présente point.
Dans les observations qu’il m'adresse, M. Gratiolet paraît attacher une grande importance à la profondeur relative des sillons qui
séparent les circonvolutions ; je me suis expliqué sur ce sujet au commencement de ce Mémoire, et je n’y reviendrai point iei.
Ainsi done, à l'exception du genre des Ours, tous les cerveaux que j'ai étudiés dans la famille des Viverridés nous présentent dans leur disposition une confirmation très manifeste de la règle. J'ai étudié également celui du Kinkajou et celui du Phoque (Phoca vitulina ); mais ces cerveaux appartenant le premier à une famille composée d'une seule espèce, le second à une famille plus nombreuse, mais dont les cerveaux sont encore assez rares dans les collections, avaient un moins grand intérêt pour moi, puisqu'ils ne pouvaient se prêter que plus difficilement à des études comparatives. Toutelois, si nous comparons le cerveau de ces animaux à celui des Viverridés, nous verrons que ces cerveaux ont un degré de développement assez semblable à celui des animaux de même taille; que les circonvolutions sont très simples dans le Kinkajou ; qu'elles ont, au contraire, dans le Phoque, un haut degré de développement.
Je n’ai rien à ajouter à ce que j'ai dit dans mon premier Mémoire au sujet des Insectivores et des Rongeurs ; ces animaux, étant de petite taille, ont le cerveau lisse, et les espèces que j'ai étudiées depuis la rédaction de mon premier Mémoire ne m'ont présenté aucune exception à la règle. Je dois toutefois rappeler ici le fait si curieux de l'existence des circonvolutions dans le cerveau du Cabiai, le plus grand de tous les Rongeurs, fait qui nous présente l’une des preuves les plus remarquables des idées que je cherche à introduire dans la science (4).
(1) Espèces de l'ordre des Insectivores dont j'ai pu observer le cerveau : le Desman, la Musaraigne, la Taupe, le Hérisson, le Macroscélide. Le cerveau du Tanrec a été décrit par Leuret.
Espèces de l’ordre des Rongeurs : Écureuil ordinaire, Écureuil palmiste, Polatouche, Rat, Souris, Loir, Lérot, Muscardin , Campagnol , Gerboa , Surmulot, Rat d'eau, Rat-Taupe, Marmotte, Castor, Porc-Épic, Coendou, Capromys, Lièvre, Lapin, Cobaye, Agouli, Paca. Le cerveau du Cabiai a été décrit par M. Duvernoy ; les cerveaux de l'Hydromys, de l'Échimys, du Souslic, de l'Oryetère, de l’Alagtaga, de l'Otomys, du Chinchilla, de l'Ondatra et de l'Hélamys, ont été décrits par Leuret,
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES, 39 Dans l'ordre des Pachydermes , j'ai pu étudier les cerveaux des Damans du Cap et de Syrie, du Sanglier, du Pécari ordinaire et du Pécari à collier, du Tapir d'Amérique, de la plupart des espèces du genre Cheval et de l’Hippopotame. Je connaissais d’ailleurs le cerveau de l’Éléphant par la description qu’en a donnée Leuret. La règle est ici d’une application évidente depuis les Damans, où les circonvolutions sont d’une simplicité extrême, jusqu’à l’Hrppopotame et à l’Éléphant , dont le cerveau serait même , d’après Leuret, supérieur au cerveau de l'Homme, en ce qui concerne le développement des circonvolutions. Ces observations sont d'autant plus remarquables que cet ordre des Pachydermes est un ordre peu naturel, et qui, dans les classifications, doit être divisé en plusieurs familles très distinctes.
Je dois ajouter à cette liste un fait qui, bien qu'iln’aitpas, au point de vue de la zoologie, une bien grande importance, acquiert un certain intérêt, par suite des conditions toutes spéciales dans lesquelles il a été observé : il s’agit, en effet, du cerveau d’un animal fossile, le Palæotherium medium. Dans un crâne de cet animal, Cuvier a trouvé une masse de gypse qui, s'étant moulée dans la cavité crànienne, peut nous donner une certaine idée du cerveau qui y était contenu. Or ce cerveau ne présente rien qui soit contraire à la règle. Cette observation est trop curieuse pour que je ne doive pas citer ici les paroles mêmes de Cuvier :
« J'ai eu jusqu’à l'empreinte du cerveau lui-même, et toute sa forme moulée en plâtre dans le creux du crâne... Ce cerveau est ovale, assez large, un peu aplati ; les circonvolutions sont assez nombreuses. Il tient de celui du Mouton et de celui du Cochon (longueur d’un hémisphère du cerveau, 0°,078; sa largeur, 0*,036) (1). » Il ne faut pas oublier que la taille du Palæotherium medium était celle du Cochon.
Lors de la rédaction de mon premier Mémoire, je ne connaissais,
(1) Cuvier, Recherches sur les ossements fossiles 4e édition, in-8, t. V, p. 64. Il y a dans le même ouvrage deux autres observations de cerveaux d'animaux fossiles, qui pourraient , au premier abord , paraître contredire la règle ; mais je ne crois pas qu'en tenant compte des conditions dans lesquelles elles ont été
dans l’ordre des Ruminants, qu’un très petit nombre de cerveaux. La collection du Muséum m'a permis d'étendre mes études sur un très grand nombre d’espèces ; et ces études m'ont conduit à des
faites, elles puissent devenir pour des anatomistes le point de départ d’objections sérieuses.
Tel est d'abord le Palæotherium crassum (ibid., p. 64). Mais cette observation est tout à fait incomplète; Cuvier dit seulement :.« On reconnaît dans cette pièce l'empreinte de la convexité latérale du cerveau et de quelques-unes de ses anfractuosités qui ne paraissent pas avoir été fort multipliées. »
La seconde observation est plus explicite ; c'est celle du cerveau de l’Anoplo therium commune, animal de la taille de l'âne. « Un hasard heureux, dit Cuvier, m'a procuré quelque idée de la forme du cerveau dans l’Anoplotherium, La tête dont je viens de parler était tout environnée d'un mélange de glaise et de gypse ;'et c’est précisément ce qui l'avait rendue si friable, car les os contenus dans la marne se brisent généralement quand on veut les en tirer, sans doute parce que cette terre ne les a pas préservés comme le gypse. Mais dans ce cas-ci sa présence a été heureuse , elle s’est moulée dans la cavité du crâne ; et comme cette cavité ellemême dans l'animal vivant s'était moulée sur le cerveau, la glaise nous représente nécessairement la vraie forme de celui-ci. Il était peu volumineux à proportion, aplati horizontalement ; les hémisphères ne montraient pas de circonvolutions, mais on voyait seulement un enfoncement longitudinal sur chacun. Toutes les lois de l’analogie nous autorisent à conclure que notre animal était dépourvu d’intelligence. » {Jbid., p. 76.)
Si nous avions ici la représentation exacte du cerveau de l'Anoplotherium, ce cerveau présenterait une exception flagrante non seulement à la règle que je cherche à établir, mais même aux idées les plus généralement admises par les zootomistes sur la constitution du cerveau. En effet, dans une famille naturelle la disposition générale du cerveau est très sensiblement la même pour toutes les espèces ; et l’ordre des Pachydermes ne nous présente aucun cerveau qui puisse être comparé à celui de l’Anoplotherium. Mais je ferai remarquer qu'en examinant avec soin la figure que Cuvier a donnée de cette pièce, on y voit non seulement l’enfoncement longitudinal indiqué dans le texte, mais aussi un certain nombre d'éminences et de sillons , il est vrai, très peu marqués, Il semble que l'on ait sous les yeux l’image d’un cerveau encore revêtu de ses membranes: condition qui rend, comme le savent tous les anatomistes, les circonvolutions beaucoup moins apparentes ; s’il en était ainsi, le cerveau de l'Anoplotherium pourrait “rentrer dans la règle.
Mais quelle que soit la valeur de cette interprétation, il ne faut point oublier qu'il ne s’agit ici que d'un moulage, et que rien ne prouve que l'empreinte soit fidèle et qu’elle reproduise exactement le cerveau de l'animal. L'empreinte du
résultats parfaitement semblables à ceux que j'avais observés dans les autres classes.
Ainsi, comme on pouvait le prévoir, les circonvolutions sont très développées dans la famille des Camélidés ; les cerveaux des animaux de cette famille que j'ai étudiés sont ceux du Chameau, du Dromadaire et du Lama ; elles sont également très développées dans la Girafe. | |
Au contraire, la famille des Tragulidés, dans laquelle les circonvolutions cérébrales m'’étaient inconnues, et n’avaient encore été décrites par aucun zootomiste, m'a fourni récemment un des exemples les plus remarquables de la règle queje cherche à établir. On sait que ces animaux sont les plus petits de l’ordre des Ruminants : il y avait donc, et je signalais cette lacune dans mon premier mémoire, à savoir si le cerveau deces animaux présenterait des circonvolutions nombreuses comme celui des autres Ruminants ; ou si, par absence ou le peu de développement des circonvolutions, il se rapprocherait de celui des Mammifères dont la taille est petite. Cette dernière prévision s’est réalisée à ma grande satisfaction.
Comme ce cerveau est, du moins au point de vue de mes recherches, l’un des plus curieux que me présente la classe des Mammifères, je crois devoir donner sa description avec quelques détails. Il ne faut point oublier que l'intérêt de cette description tient en grande partie à la taille même de cet animal, qui ne dépasse pas celle d’un Lièvre.
L’encéphale du Chevrotain a, dans sa longueur, 0*,042 ; la longueur des hémisphères est de 0*,03 ; leur épaisseur, de 0*,08.
Ce cerveau est, au premier aspect, très notablement différent de celui des autres Ruminants. Il ne nous présente pas de circonvolu-
cerveau de Palæotherium est formée de gypse pur, celle du cerveau d’Anoplotherium est formée de marne. Cette dernière circonstance n'est-elle pas pour quelque chose dans la différence de netteté des résultats? |
Cuvier lui-même ne paraissait pas attacher une bien grande importance à cette observation , puisqu'il dit seulement que cette pièce lui a donné quelque idée du cerveau de l’Anoplotherium.
tions véritables; mais seulement quelques sillons peu nombreux, très peu profonds, et qui n’offrent ni replis ni ondulations.
Voici la disposition de ces sillons :
On voit, d’arrière en avant, le long de la scissure antéro-postérieure, deux sillons qui occupent un peu plus du tiers de la longueur totale des hémisphères ; ces deux sillons circonserivent des espaces que l’on pourrait, à quelques égards, comparer à des eirconvolutions ; espaces très étroits, et dont l'épaisseur n’est que de 0,002 à 0",0053. |
En dehors, on trouve deux autres sillons à une assez grande distance des premiers. Entre ces deux sillons et les deux premiers se trouve circonscrite une bande de matière cérébrale qui est fort large en arrière (0,012), et beaucoup plus étroite en avant (0®,005). Ces deux bandes sont séparées l’une de l’autre, à la région postérieure des hémisphères, par les deux bandes que j’ai précédemment décrites. À la région antérieure, elles se réunissent et s’accolent l’une à l’autre, de manière à former les deux bords de la grande scissure antéro-postérieure ; ces bandes présentent deux dépressions à leur partie postérieure.
Enfin on trouve sur les parties latérales des hémisphères deux autres bandes de matière cérébrale, séparées des deux précédentes, par le sillon que je viens de décrire, dans toute leur partie moyenne, et qui se confondent au contraire avec elles par leurs extrémités antérieure et postérieure. Ces bandes ont une épaisseur qui est à peu près la même partout (0°,005) ; elles présentent à leur milieu un sillon vertical, qui est comme une ébauche dela scissure de Sylvius.
Le cervelet ne présente que onze lamelles au lobe médian etneuf lamelles aux lobes externes. Ces lamelles sont elles-mêmes très simples, et ne présentent point les nombreux replis que l’on observe sur le cervelet des autres Ruminants.
Comme on le voit, l’encéphale de cet animal est parfaitement conforme à ce qu'indique la règle ; puisque sa surface est à peine sillonnée, etne présente rien de comparable aux anfractuosités si nombreuses et si ondulées que nous offrent les cerveaux des autres Ruminants.
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES. 89 La dernière famille, celle des Antilopidés, m'a présenté un très grand nombre de cerveaux appartenant à des espèces très diverses, et particulièrement aux Cerfs et aux Antilopes. Ici les résultats que j'ai obtenus ne sont point d’une parfaite netteté, par suite de deux circonstances sur lesquelles je me suis expliqué déjà, mais que je dois rappeler ici. Ainsi la domesticité pouvant exercer une influence sur le développement des circonvolutions, je n’ai pas attaché une grande importance aux cerveaux de Bœufs , de Moutons et de Chèvres , que j'ai trouvés dans la collection : ces cerveaux ne sont pas d’ailleurs assez nombreux pour que j'aie pu chercher à déterminer la loi de cette variation. D'un autre côté, les différentes conditions d'âge etde sexe peuvent faire varier considérablement l’état de développement des circonvolutions dans une même espèce, surtout lorsque cette espèce est de grande taille, et que les circonvolutions atteignent à l’âge adulte un haut degré de développement. Aussi, pour bien faire ce travail, serait-il nécessaire de ne considérer que le cerveau des mâles adultes ; mais c’est là une condition que je n’ai pu remplir : car les indications qui accompagnent ces cerveaux sont très incomplètes, et je n’ai pu recueillir, à leur égard, que des documents insuffisants. Toutefois, en tenant compte de ces difficultés inhérentes aux conditions dans lesquelles je me suis trouvé pour cette étude, il m'a semblé qu’on ne pouvait méconnaitre l'application de la règle générale, sinon comme complétement démontrée ,au moins comme extrèmement probable. Ainsi dans le genre Cervus de Linné ou, comme on l'appelle aujourd’hui, dans la tribu des Cerviens, le développement des circonvolutions marche parallèlement à la taille du Muntjac et du Cerf rouge, au Chevreuil, au Cerf-Cochon, à l'Axis, au Daim, au Cerf de Virginie, au Cerf de Malabar, au Cerf ordinaire, au Renne, au Cerf du Canada et à l'Élan. De même, dans l’ancien genre des Antilopes de Linné, on observe également une série ascendante depuis les plus petites espèces , celles dont les circonvolutions cérébrales sont les plus simples, jusqu'aux espèces les plus grandes, chez lesquelles les eirconvolutions ont atteint leur plus complet développement. Ainsi les circonvolutions sont plus simples chez la Gazelle, le Kevel, la Corinne, le Chamois, l’Anti-
lope des Indes (A. cervicapra); un peu plus compliquées chez le Nanguer, le Guib et l’Addax ; plus compliquées encore chez le Nylgau ; enfin, c’est dans le Canna que leur développement est le plus complet (L).
Je laisse de côté dans cette étude les genres Bœuf, Mouton et Chèvre : les cerveaux de ces animaux que j'ai observés ne contredisent pas la tendance générale ; mais il y a là, comme je l’ai déjà indiqué, des conditions nouvelles qui pourraient modifier l’application de la règle. Cette question formera peut-être le sujet d’un nouveau mémoire, si je puis réunir un nombre suffisant de maté- TAUX.
L'ancien ordre des Édentés de Cuvier pourrait, au premier abord, paraitre contredire la règle. Lei, en effet, rien n’est plus variable que la configuration du cerveau. Il est lisse chez les Paresseux (Bradypus tridactylus), les Tatous cachicame (Dasypus novemcinctus) et encoubert (Dasypus sexcinctus), l'Ornithorhynque. Les eirconvolutions existent, au contraire , dans les Pangolins (Manis pentadactyla et Manis Temninchi), ainsi que dans l’Échidné. Le petit Fourmilier (genre Dionyæ de M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire ou Cyclothura de M. Gray) a le cerveau lisse d’après Tiedemann ; les circonvolutions existent, d’après Leuret, dans le cerveau de l’Oryctérope. Mais il ne faut point oublier que cet ordre de Cuvier est fort peu naturel ; et que maintenant, dans les classifications les plus ordinairement adoptées, on en a séparé, d’une part, les Bradypes, pour former l’ordre des Tardigrades ; de l’autre, l'Échidné et l'Ornithorhynque, pour former l’ordre des Monotrèmes, qui, par les conditions toutes spécialesde leur organisation, se distinguent si nettement non seulement des Édentés, mais même de tous les autres Mammifères. Il ne reste doné dans l’ordre des vrais Édentés que les Tatous, les Pangolins , les Fourmiliers et l'Oryetérope. Or ces animaux euxmêmes sont très différents les uns des autres, et doivent former dans la classification des familles bien distinctes. Il en est de même
(1) Il existe encore dans la collection du Muséum un cerveau de Tchicara et un cerveau de Bubale; mais ils sont trop mal conservés ‘pour que j'aie pu les étudier.
dans les Monotrèmes pour l'Échidné et l’Ornithorhynque. Nous ne devons donc pas nous étonner si ces animaux ne peuvent être comparés entre eux sous le rapport de leur cerveau. Je ferai d’ailleurs remarquer que le petit Fourmilier et l’Oryctérope, qui, bien qu'assez différents l’un de l’autre, ont cependant assez de traits communs pour avoir été classés dans une même famille, celle des Myrmécophagidés de M. Is. Geoffroy, nous présentent une remarquable application de la règle, puisque le Dionyx, dont la taille est très petite, n’a point de circonvolutions , tandis qu'elles existent chez l’Oryctérope, dont la taille est beaucoup plus grande.
J'indiquais dans mon premier mémoire , comme très curieuse à étudier , la série des Marsupiaux , dans laquelle je ne connaissais alors que les cerveaux de trois espèces : la Marmose, le Kangourou géantetle Wombat. J'ai pu ajouter à ces faits ceux que m'ont présentés la Sarigue ordinaire (Didelphis virginiana) , le Dasyure de Maugé, le Phalanger ursin, le Potorou, le Kangourou élégant. Le cerveau du Dasyure ursin a été décrit par M. Owen (Plhulos. trans., 1837, pl. V, p. 87) Cette liste est encore peu nombreuse. Si d’ailleurs on se souvient que cette série de Marsupiaux est formée d’un certain nombre de petites familles, on verra que les résultats de leur étude ne peuvent pas être encore très rigoureux. Toutefois nous avons trois espèces appartenant à une famille assez naturelle : le Potorou , le Kangourou élégant et le Kangourou géant. Ces trois espèces, très distinctes par la taille, sont également distinctes par la disposition du cerveau, lisse chez le premier, peu sillonné chez le second, et présentant des circonvolutions chezle troisième. Le Wombat, qui forme à lui seul une famille particulière, et qui est un des plus grands de la série des Marsupiaux, a des circonvolutions. Tous les autres, dont la taille est petite, ont, au contraire, le cerveau lisse.
Ces faits sont d’ailleurs fort remarquables à un autre point de vue. Les naturalistes modernes, et particulièrement M. Is. Geofiroy Saint-Hilaire, ont fait ressortir , en diverses circonstances, les analogies que peuvent présenter des animaux appartenant à des divisions différentes. Or on sait que les Mammifères ordinaires et
les Marsupiaux nous offrent un des exemples les plus remarquables
de ces suites de termes correspondants, qui forment, suivant l'expression de M. Is. Geoffroy, des séries parallèles. Il est très curieux que , si l’on compare le cerveau des Marsupiaux à celui des ordres correspondants de la série des Mammifères ordinaires, nous retrouvons encore l'application de la règle. Les Dasyures, les Sarigues, les Phalangers, tous animaux de petite taille et comparables aux Insectivores,ont le cerveau lisse. Les Kangourous et le Wombat sont, au contraire, comparables aux Rongeurs ; or le Wombat etle Kangourou géant ont une taille,bien supérieure à la taille moyenne des Rongeurs ; nous venons précisément de voir que ces deux animaux ont des circonvolutions.
Je n’ai rien à ajouter à mon premier mémoire en ce qui concerne l'ordre des Cétacés, les cerveaux de ces animaux étant encore fort rares dans les collections (1). .
Après avoir ainsi achevé cette revue de la classe des Mammifères, je dois faire ressortir les conséquences générales qui en découlent.
Toute loi en physique ou en histoire naturelle repose sur l’induction. Il est évident que, pour que l’induction soit légitime, elle doit reposer sur un très grand nombre de faits ; et que, plus les faits seront nombreux, plus seront inattaquables les règles générales qui résulteront de leur étude.
Dans mon premier Mémoire , je ne eonnaissais guère que soixante-dix espèces , tandis que pour la rédaction du Mémoire actuel, j'ai réuni des observations appartenant à près de deux cents espèces. D'ailleurs, il y avait beaucoup de familles que je ne connaissais point ; d’autres, dans lesquelles je ne connaissais qu’un très petit nombre de cerveaux. C’est pourquoi je ne me prononçais qu'avec doute, et en sollicitant de nouvelles recherches. Maintenant que j'ai plus que doublé le nombre de mes observations , que j’ai pu les étendre à un nombre plus considérable de familles, et que les résultats de mon travail sont venus sur tous les points confirmer la
(1) Je vois dans le Lehrbuch von vergleichenden Anatomic, de M. Stannius, que le cerveau de l’Hyperoodon a été décrit par M. Eschchricht ; mais je n’ai pu, jusqu'à présent, trouver le Mémoire qui contient cette description.
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES. 93 règle, il y a là une présomption assez grande en faveur de la réalité des faits que j'annonçais il y à un an.
Mais cette présomption deviendra beaucoup plus forte, et la probabilité se rapprochera beaucoup plus encore de la certitude, si nous examinons de plus près la nature des résultats obtenus.
Les cerveaux que j'ai étudiés cette année dans la collection du Muséum sont très mégalement répartis dans la classe des Mammifères. Certaines familles ne m'ont présenté que très peu d’espèces, tandis que d’autres familles m’en ont présenté un nombre considérable : tels sont les Primates , les Viverridés et les Rumi-
nantis.
Cette inégalité m'a été profitable. En effet, si l’ignorance où nous sommes encore de l’état du cerveau dans un certain nombre de types importants de la classe des Mammifères pouvait retarder l'admission de la règle en tant qu’elle serait applicable à la classe entière , cette objection ne serait valable pour aucune de ces trois familles. Là, en effet, l’organisation du cerveau nous est connue dans tous les types génériques de quelque importance .
J'ai voulu d’ailleurs évaluer d’une manière plus précise l’exactitude des résultats que j'ai obtenus. Pour cela, j'ai cherché à établir le rapport qui existe entre le nombre des observations que j'ai faites et le nombre de celles qui resteraient à faire, pour que, dans l’une de ces divisions de la classe des Mammifères , toutes les espèces fussent observées. Un pareil calcul ne peut être fait que d’une manière approximative ; car il y a encore, même dans la classe des Mammifères, un assez grand nombre d’espèces qui nous sont inconnues. Mais, en tenant compte de cette particularité , voici quels sont les résultats qui ressortent de ce calcul.
Je me suis servi, pour cette évaluation, du Catalogue des Primates du Muséum d'histoire naturelle, publié, au commencement de l’année dernière, par M. Is. Geoffroy.
A cette époque, la collection du Muséum, qui est probablement la plus riche de toutes, contenait cent quatre-vingt-sept espèces , réparties en quatre familles, neuf tribus et quatre-vingt-huit genres.
En ajoutant à ces chiffres deux espèces formant chacune le type d'un genre particulier, le Gorille et le Pérodictique , espèces qui n'appartenaient point alors à la collection du Muséum, on obtient un total de cent quatre - vingt-neuf espèces et quarante genres (1).
Ce chiffre de 189 espèces n’est d’ailleurs qu approximatif, puis= qu'il n’exprime que le nombre des espèces conservées au Muséum, et non le nombre total des espèces de Primates. Il est clair qu’il né nous est point possible de donner ce nombre d’une manière précise ; mais on peut , jusqu'à un certain point, le considérer comme égal aux 1920; du nombre total, ce qui porterait ce nombre total, d’une manière approximative , à 200. En divisant 200 par 46, nombre des espèces de Primates dont j'ai étudié le cerveau , on obtient pour quotient le nombre 4 # ; ce qui veut dire , en d’autres termes , que je connais la disposition du cerveau pour plus d’un quart des espèces , ou que sur quatre Primates il en est au moins un dont les circonvolutions cérébrales ont fait le sujet de mes études.
Il ya, dans ces chiffres, une base évidemment très suffisante pour une Induction légitime ; mais nous pouvons, en examinant de plus près la nature des observations que J'ai faites, arriver à des résultats encore beaucoup plus précis. En effet, si les 46 espèces que j'ai étudiées n'étaient point également réparties dans l’ordre des Primates, s'il y avait dans cet ordre des types nombreux et importants qui fussent restés en dehors de mes études, le résultat général pourrait laisser des doutes dans l'esprit des zootomistes. Or ces A6 espèces appartiennent à 3 familles, 7 tribus et 26 genres. Nous avons donc des observations faites, dans à familles sur Æ, 7 tribus sur 9 , 26 genres sur 40. Maintenant, si nous examinons la répartition des genres observés, nous verrons que nous connaissons 2 genres sur 4 dans la tribu des Simiens ; 7 sur 11 dans la tribu des:
(1) Ce chiffre ne peut être d’ailleurs considéré que comme une approximation ; car on sait que la détermination précise des espèces est l’un des plus difficiles problèmes de la zoologie, et qu'il est souvent impossible, dans la pratique, d'établir nettement les différences qui séparent l'espèce de la variété.
Cynopithéciens, 8 sur 10 dans la tribu des Cébiens, 2 sur 2 dans la tribu des Hapaliens, 3 sur 7 dans la tribu des Lémuriens , 2 sur 2 dans la tribu des Galagiens , À sur À dans la famille des Tarsidés. Ainsi done , à l'exception de la tribu des Indrisiens et de la famille des Chéiromydés , divisions qui ne comprennent actuellement que l espèces, et dont la seconde se distingue de tous les autres Primates par son organisation exceptionnelle, nous connaissons la disposition générale du cerveau dans tous les types génériques un peu importants de l’ordre des Primates. Cette conclusion serait encore beaucoup plus nette si , au lieu de considérer l’ordre entier, nous nous étions borné à la famille des Singes.
La conséquence qui me paraît ressortir le plus naturellement et le plus légitimement de toute cette discussion , c’est que la loi qui forme le sujet de ce Mémoire doit être considérée comme démontrée à l’égard du premier ordre de la classe, l'ordre des Primates. S’il en était autrement, il faudrait renoncer à toutes les applications de l'induction, et, par suite, à l'établissement des lois générales, non seulement dans les sciences naturelles, mais dans toutes les sciences d'observation. |
Quand on a constaté l'existence d’une loi pour un certain ordre de faits, on peut et l’on doit se demander si l'extension de la loi à d’autres ordres de faits analogues n’est point quelque chose d’extrêmement probable. C’est là une notion capitale dans l'emploi de l'induction, et l’une des méthodes les plus fécondes que nous pos- Sédions pour arriver à des découvertes. En histoire naturelle particulièrement , cette méthode prend une importance nouvelle par suite des idées qui tendent à se répandre de plus en plus (4) sur le parallélisme des séries , et sur l’existence , dans chaque série, de termes correspondants caractérisés par des modifications organiques analogues. Or ces analogies qui existent entre les termes correspondants des deux séries seront d'autant plus multipliées que ces deux séries elles-mêmes seront plus voisines de leur
(1) Ces idées ne sont pas d’ailleurs bornées à l’histoire naturelle: elles sont également applicables à la chimie, et en particulier à la chimie organique : ce que prouvent les travaux les plus récents dont s'est enrichie cette science.
organisation, comme cela arrive pour deux familles ou deux ordres d’une même classe. | |
IT est donc à priori très probable qu’une loi générale, démontrée pour une famille ou pour un ordre de la classe des Mammifères, devra être également applicable aux autres familles ou aux autres ordres ; etnous pourrions le supposer déjà en l’absence même de toute observation. Mais telle n’est point la question. La famille des Viverridés , l’ordre des Ruminants, nous fournissent un nombre assez considérable d'observations , qui toutes ou presque toutes confirment la règle. Quant aux autres familles, si le nombre des observations est encore assez restreint, cependant toutes celles que nous possédons confirment la règle au lieu de la contredire. Ainsi donc, les faits observés et toutes les données de l'induction doivent nous faire admettre comme très probable l'application de la règle à toute la classe des Mammifères.
Et ici je dois encore faire remarquer que quand bien même il y aurait quelques exceptions à la règle , quand bien même des faits déjà connus ou des faits à connaître ne se soumettraient pas aussi facilement à la loi, ce ne serait pas cependant un motif suffisant pour la méconnaitre.
Je dois insister sur ce point, parce que les résultats que j'avais déjà indiqués dans mon premier Mémoire ont été contredits par un habile physiologiste, M. Gratiolet. J’ai déjà répondu à ses observa-
tions, et j'ose espérer que les personnes qui auront pris la peine de
lire l'attaque et la défense reconnaitront que notre débat provient, en grande partie, d’un malentendu, et de l’idée très inexacte que M. Gratiolet s'était faite de mon premier travail. Pour faire cesser toute mcertitude à cet égard , et pour ne pas prolonger une discussion où l’on m'attribuait des idées assez différentes de celles que je soutenais, J'ai pris le parti, dès l’année dernière, de publier mon Mémoire sans attendre le jugement de l’Académie.
En fait, les opinions de M. Gratiolet et les miennes ne diffèrent que très peu. De son aveu, la règle que j'ai établie est d’une applicahion habituelle ; elle est vraie généralement dans les détails des genres, mais elle peut subir des exceptions frappantes. Tout notre
, Le"
débat porte uniquement sur ce point : La règle est-elle ou n'est-elle pas sans exception ?
Les exceptions mentionnées par M. Gratiolet portent uniquement sur les Ours et sur les Chats. J'ai cherché ‘à démontrer, dans le cours de ce Mémoire, que l’objection tirée de la comparaison des cerveaux du Guépard et de l'Ocelot n’est point fondée : du moins, en comparant très attentivement ces cerveaux lun à l’autre , il ne m'a pas été possible de reconnaitre la justesse des observations qui m'étaient faites. Quant aux Ours , j'ai reconnu dans mon Mémoire qu'effectivement la loi ne se vérifie pas d’une manière satisfaisante à leur égard. J’ai montré d’ailleurs, au commencement de ce travail, que les circonvolutions, comme, du reste, tous les autres organes , sont soumises dans leur développement à des causes de variations nombreuses ; que ces variations individuelles peuvent tenir en partie à des causes appréciables, comme l’âge et le sexe ; et que ces exceptions, que je suis loin du reste de méconnaïtre, auraient besoin de s'appuyer sur des observations faites chez des individus complétement développés et parvenus à l’âge adulte. Je me suis suffisamment expliqué sur ce sujet au début de ce travail.
Mais il ne faut point se méprendre sur la nature de ces exceptions ; car les objections auxquelles elles donnent lieu ne peuvent, en aucune façon, empêcher de reconnaître le caractère de généralité de la loi. Si l’on se rappelle tous les faits sur lesquels la loi est établie, on verra que, dans la classe des Mammifères , toutes les espèces à cerveau lisse ont une petite taille ; que toutes les espèces à circonvolutions nombreuses et compliquées sont, au contraire, de grande taille. Ce fait est très général ; du moins, dans toutes les espèces que j'ai eu occasion d'étudier, je n’y connais point d’exception. Les seules difficultés qui se présentent ne se retrouvent que chez des espèces très voisines et peu différentes par la taille, et portent uniquement sur quelques inégalités dans la complication plus ou moins grande des circonvolutions. Elles ne peuvent done être un motûf suffisant pour méconnae la règle, du moins dans ce
qu’elle a de plus général.
4e série. Zooz. T, I, ( Cahier n° 2. ) 5 7
Mais, quand bien même de nouveaux faits viendraient à augmenter le nombre de ces exceptions , il me paraitrait peu conforme aux méthodes des sciences naturelles d'y voir un motif pour méconnaître l'existence de la loi générale.
Dans les sciences. physiques, la détermination des lois se présente dans des conditions extrêémement favorables , celles de l’expérimentation. La méthode expérimentale permet de dégager plus ou moins complétement le phénomène principal que l’on étudie de tous les phénomènes accessoires qui peuvent le compliquer. El en résulte qu'en éliminant successivement toutes les causes d’erreur, nous pouvons donner à l'observation le plus haut degré de précision dont elle est susceptible ; et que, sinous ne pouvons pas toujours atteindre le but, nous pouvons cependant nous en rapprocher sans cesse de plus en plus. |
En. histoire naturelle, il n’en est pomt amsi ; car, le plus souvent, nous ne pouvons employer la méthode expérimentale, et nous sommes réduits à l'observation pure et simple. L'observation est d’ailleurs beaucoup plus difficile en histoire naturelle qu’en physique ; car, par suite de la grande complication des êtres organisés, nous n'avons jamais devant les yeux des faits simples et nettement définis. Ainsi, dans de pareilles conditions, nous ne pouvons obtenir des résultats d’une parfaite exactitude : tout ce que nous pouvons espérer, c’est de constater par de nombreuses observations l'existence de faits généraux qui seront comme l'expression commune d'un grand nombre de faits de détails. Les lois, en histoire naturelle, ne peuvent done avoir la valeur absolue qu'elles ont en physique et en mécanique ; leur véritable nature est heureusement exprimée par le terme de tendances , sous lequel elles sont désignées par M. Milne Edwards.
Maintenant, devons-nousméconnaître l’existence d’une tendance ou d’une loi, parce que, de quelque manière qu’on la désigne , elle ne s’appliquerait qu'à la pluralité et non à la totalité des faits observés ? Il en pourrait être ainsi, si les êtres ou les phénomènes que nous observons étaient parfaitement simples , et s’ils n'étaient soumis qu’à des actions également très simples. En physique même, où
nous pouvons expérimenter, ét, par suite, observer les faits dans des conditions aussi simples que possible, il existe aussi des exceptions ; mais ces exceptions, qui tiennent à l'influence partielle de causes secondaires, ne prouvent rien en réalité contre la règle générale, quelle que soit d’ailleurs la nature de ces causes secondaires, et qu’elle ait été ou non appréciée par les physiciens.
Ainsi done, je me crois plus que jamais en mesure d'établir, comme une loi ou comme une tendance générale, cette règle : que, dans tous les groupes naturels de la classe des Mammifères , le développement des circonvolutions est en rapport avec le développement de la taille. Si, dans mon premier Mémoire , je m'exprimais avec quelque hésitation , et si le peu de faits qui étaient alors à ma Connaissance ne me permettaient point une parfaite assurance ; aujourd'hui les nouvelles études que je viens de faire n’ont fourni la démonstration la plus complète de la thèse que je voulais soutenir ; tellement que la taille et la famille d’un Mammifère étant connues, nous pouvons infailliblement déterminer le degré de perfectionnement de son cerveau. Qu'il me suffise de rappeler ici un fait, l’un des plus curieux que mes études m’aient fait connaître. Dans mon premier Mémoire, en m'occupant de l’ordre des Ruminants, j'me diquai le cerveau du Chevrotain comme étant, à mon point de vue, l’un des cerveaux les plus curieux à étudier. La théorie indiquait qu'il devait présenter fort peu de circonvolutions : le fait s’est trouvé conforme aux prévisions de la théorie.
Maintenant, quelle peut être la nature de cette relation que nous avons constatée entre la taille des animaux et le développement de leurs circonvolutions cérébrales? On m'a dit : Ce que vous avez pris pour une relation paraît étre seulement une sorte de coïncidence habituelle qui n’a rien de nécessaire (A). En d’autres termes, devonsnous voir ici seulement un simple effet du hasard, ou bien cette coïncidence est-elle produite par les conditions mêmes du développement des Mammifères ? ;
Jai cherché , dans mon premier Mémoire , à rendre compte de
(1) Observations de M. Gratiolet publiées dans la Revue zoologique de M. Guérin-Méneville (mars 1882,
cette coïncidence, à montrer qu'elle se lie à d’autres faits du développement 1 système nerveux ; je n'y reviendrai point ici. Je ne sais jusqu'à quel point les considérations que j'ai présentées sur ce sujet pourront être admises par les physiologistes ; mais, quelle que soit leur valeur réelle, et quand bien même elles ne seraient point admissibles , il n’y a point toutefois de motif légitime pour méconnaitre cette coïncidence. Nous avons établi que deux ordres de faits, très dissemblables au premier abord, sont partout et toujours en relation ; tellement que la talle d’un Mammifére étant connue, nous pouvons en conclure nécessaire= ment le degré de développement de son cerveau, et réciproquement. S1l en est ainsi, la règle existe; elle doit entrer dans Îa science quand bien mème nous ne pourrions en donner l’explicaion. De ces deux faits qui s’accompagnent toujours, lequel est cause, lequel est effet ? Ou bien, n’y a-t-1l pas là deux effets dissem blables d’une cause unique et encore inappréciée ? Ces questions restent encore presque entièrement à résoudre ; mais quelle que doive être leur solution , rien ne peut nous empêcher de méconnaitre le fait en lui-même. Autrement il faudrait méconnaitre la plupart des règles générales qui ont été établies en histoire naturelle ; car, si l’on y fait attention, on verra que toutes ces règles générales ne sont, en réalité, le plus ordinairement du moins, que des coïncidences dont l'explication nous échappe (1).
En terminant ce travail, il me reste à dire quelques mots sur une question qui s’y rattache intimement; celle de la relation que l’on a établie entre le développement des circonvolutions et eelui de l'intelligence. Pour que cette vieille idée , rajeunie de nos jours par les doctrines phrénologiques , de l'influence du développement des circonvolutions sur le développement de l'intelligence fût exacte , il faudrait évidemment, d’après tout ce qui précède , que les petites espèces fussent peu intelligentes, et que les grandes espèces, au contraire, fussent les mieux douées sous ce rapport. Je doute qu'aucun naturaliste voulüt admettre une pareille asser-
(1) Je citerai, par exemple, les observations de M. Is, Geoffroy Saint- FA eur la taille des animaux, Vovezles Essais de 5oologie générale,
tion. Je ne puis ici traiter cette question dans tout son ensemble ; elle exigerait un Mémoire spécial et détaillé. Je me bornerai seulement à quelques observations.
La famille des Singes nous présente des espèces très petites à cerveau lisse, et des espèces de grande taille à cerveau plissé. Ces petites espèces sont-elles moins intelligentes que les grandes, comme on a paru le croire dansles objections qui m'ont été faites (1). Je me bornerai ici à citer quelques faits qui me paraissent dans cette discussion avoir une importance d'autant plus grande , qu'ils ont été observés par des naturalistes qui ne s'étaient point préoccupés de la question en litige.
M. de Humboldt, qui a observé le Saimiris en Amérique, s’exprime ainsi : « La sagacité de ce petit Singe est si grande, qu'un de ceux que nous conduisions à San-Toma de la Nueva-Guyana distinguait , parmi les différentes planches annexées au Tableau élémentaire de l'Histoire naturelle de M. Cuvier, celle qui présente les formes extérieures des Insectes. Les gravures de cet ouvrage ne sont pas coloriées, et pourtant le Titi avançait rapidement sa petite main dans l'espoir de prendre une Sauterelle , une Guèpe ou une Demoiselle, chaque fois que nous lui présentions la onzième planche. Il restait, au contraire , dans la plus grande indifférence lorsqu'on étalait devant ses yeux les gravures qui renferment les têtes des Mammifères ou les squelettes des Oiseaux (Obs. de z00logie, t. I, p. 334). »
Les observations de M. Audouin sur les Ouistitis sont également nettes. Voici comment elles sont rapportées dans les Éléments de zoologie de M. Milne Edwards (1° édit., p. 280): « D’après des observations faites par M. Audouin sur ces animaux en captivité, il paraïtrait qu'ils ont assez d'intelligence pour profiter des leçons de l'expérience, et un instinct qui leur fait reconnaître , au premier abord , les Insectes dont ils ont à redouter la piqure... M. Audouin remarqua que l’un de ces animaux, ayant un jour lancé du jus de raisin dans son œil pendant qu’il mangeait un grain de ce fruit , ne
(1) « La prétendue intelligence de certains Mammifères à cerveau lisse estelle autre chose que de l'instinct? » Observations de M. Gratiolet.
manqua plus de fermer les yeux toutes les fois qu’il lui arriva d’en manger de nouveau. »
Je me borne à ces deux citations dues à des observateurs très exacts ; elles me paraissent parfaitement coneluantes.
Si cependant 1l pouvait encore rester des doutes dans l'esprit des naturalistes, j'espère qu'ils se dissiperaient par la connaissance d’un fait très curieux qui m'a été communiqué récemment par notre célèbre physiologiste, M. Claude Bernard. Ce fait est l'existence de circonvolutions cérébrales dans les Poissons du genre Mormyre : elle a été constatée récemment par M. Marcusen, de Saint-Pétersbourg.
L’exitrème intérêt de ce fait m'engage à transmettre ici quelques passages d’une note manuscrite de M. Mareusen, note dont je dois la communication à M. Claude Bernard (4).
« Cette famille a un cerveau plus développé que celui des Poissons en général, des Amphibies, des Oiseaux, et même de quelques Mammifères. M. Erdl et M. Rod. Wagner en ont parlé , sans pourtant en donner la description. L’encéphale de ces Poissons est volumineux ; il remplit toute la cavité osseuse , et il a une grande ressemblance avec celui des Rongeurs. Il présente un’ grand cerveau formé de trois lobes, un lobe antérieur, un lobe médian et un lobe postérieur. Le lobe postérieur présente à la surface des circonvolutions très prononcées ; les autres lobes en présentent aussi : seulement il faut, pour les voir, enlever une couche superficielle de matière grise. Ces trois lobes couvrent tellement les autres parties de l’encéphale qu'ils la cachent. Pourtant on rencontre des différences dans les différentes espèces. Dans le Mormyre bané, par exemple, les lobes antérieur et médian ne forment qu’un seul lobe, dans l'épaisseur duquel se trouve un enfoncement profond , indiquant en quelque sorte la division en deux lobes. En outre, le cerveau ne couvre pas tout à fait les parties sous-jacentes, et ne va pas
(1) J'ai pu, grâce également à la bienveillance de M. Claude Bernard, vérifier plusieurs des détails qui suivent sur un cerveau de Mormyre oxyrhynque. La note de M. Marcusen est d’ailleurs intéressante à un autre point de vue, en ce qu'elle signale chez les Mormyres l'existence d'un appareil électrique.
SUR LES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU CHEZ LES MAMMIFÈRES. 103 aussi loin en arrière; tellement que l’on voit sur la ligne médiane les tubercules quadrijumeaux et le cervelet. Les lobes du cerveau sont creux ; mais ils ne contiennent point de corps ganglionnaires comme les corps striés, etils ne se trouvent point en communication avec le troisième ventricule, Le cervelet est très grand ; il a un lobe médian. »
Je ne crois pas qu'aucun naturaliste puisse prendre l'existence de ces circonvolutions chez les Mormyres pour l'indice d’une supériorité intellectuelle.
lei se présente une question fort intéressante d'anatomie pathologique, mais que l'absence presque complète de matériaux empêche d'étudier. L'idiotie est-elle nécessairement liée à un défaut de développement dans les circonvolutions , à un état d’imperlection du cerveau matériellement appréciable? Ou bien ne peutelle pas coïncider avec un cerveau complétement développé? Je n'ai pu malheureusement trouver, sur ce point si important pour la physiologie , l’état du cerveau chez les idiots, que quelques observations rapportées dans l’ouvrage de M. Parchappe ( Traité théorique et pratique de la folie, A18AL). Ces observations , au nombre de six, ne peuvent évidemment pas avoir une bien grande importance dans la question qui nous occupe : il en faudrait un bien plus grand nombre. Toutefois la dernière de ces observations, celle du n° 327, nous montre la nullité de l’intelligence existant avec un cerveau bien développé. Il n’est pas nécessaire d’insister iei sur l'intérêt que présenteraient de pareilles recherches, qui ne peuvent être d’ailleurs multipliées avec fruit que par un médecin attaché à un grand établissement d’aliénés.
Les questions que j'ai étudiées dans ce Mémoire me conduisent naturellement à une autre question, la détermination des caractères typiques du cerveau dans chaque famille naturelle de la classe des Mammifères. J’ai déjà réuni quelques observations sur ce sujet; mais les résultats que je possède ne sont pas suffisamment complets pour pouvoir être actuellement publiés. Ils feront probablement l’objet d’un troisième Mémoire. |
NOTE SUR DES EXPÉRIENCES PTT RELATIVES AU DÉVELOPPEMENT DES CYSTICERQUES, Extraites d'une Lettre, en date du 19 mars 1854, adressée à M. MILNE EDWARDS,
Par M. VAN BENEDEN,
.…,.. Je vous ai fait part, dans ma dernière lettre, de quelques expériences que J'étais en train de faire sur le développement de certains Cestoïdes (1). Voici le résultat d'une de ces expériences :
Le Cochon, qui a pris, à la fin d'octobre dernier, des œufs de Tœænia solium rendus par une femme de la ville, a été tué cette semaine, et j’ai trouvé dans ses muscles, surtout dans les muscles intercostaux, un grand nombre de Cysticerques complétement développés, c'est-à-dire des Scolex.
Il est inutile de vous entretenir encore une fois de l’éclosion des œufs de Tænia crassicollis dans les Souris et les Rats, ces expériences ayant complétement réussi déja à MM. Küchenmeister et Leuckart.
En disant, le 13 janvier 1749 : Les Vers vésiculaires ou Cystiques (Cysticerques, etc.) sont des Ténioïdes incomplets (2), je ne croyais pas que nous aurions été sitôt en possession de la démonstration complète de ce phénomène.
(1) Annales des sciences naturelles , 3° série, t. XX, p. 318. (2) Bull. acad. royale de Belgique, t. XVI, p. 50.