PARTIE ZOOLOGIQUE
MÉMOIRE sur L'ORGANISATION DE L'ANOMIE (ANOMIA EPHIPPIUM), Par le Dr LACAZE-DUTHIERS.
Les études d'anatomie comparée ont toutes pour but, d’une maniére plus ou moins éloignée, plus ou moins directe, de rapprocher les organismes afin d’en reconnaître les différences, et de chercher quelles lois ou principes président à leur formation. La nature a multiplié les formes, et caché, dans bien des cas, sous des détails infinis, des choses différentes en apparence, quoique semblables au fond. Des modifications souvent très sensibles, mais de peu d'importance, conduisent aux innombrables formes que l’anatomiste voit devant lui. Parmi les causes qui entrainent le plus fréquemment ces transformations, on peut placer les conditions biologiques ; que nous en saisissions ou non le but , elles jouent un grand rôle dans la modification des types.
Ainsi, qu'un poisson soit toujours occupé à chercher sa proie, en nageant à plat, tout près du fond des lieux qu’il habite , et bientôt
on le voit revêtir une forme particulière. Il devient Pleuronecte, pour employer l’expression consacrée : ses yeux se placent d’un même côté de la tête ; sa bouche, ses ouïes se modifient ; en un mot, sa forme devient différente de celle du poisson qui nage dans les’ conditions ordinaires. Par des études comparatives, les ichthyologistes n’ont pas tardé À reconnaître la cause de ces changements, à donner l’explication de toutes les anomalies, et à pouvoir rapporter l’organisation des Soles ou des autres Pleuronectes au type régulier.
Cet exemple n’a pas été choisi sans raison, comme on le verra ; il fera comprendre le but de mes recherches sur l’organisation de l’Anomie. J’ai voulu, en effet, reconnaitre si les irrégularités , les anomalies qu’on observe dans ce Mollusque, et que son nom rappelle (A), avaient pour origine une condition biologique particulière , ou bien si elles étaient la conséquence d'un plan tout spécial ; enfin si l’on pouvait, s’expliquant la déformation de l'être, en rapporter toute l’organisation à celle des Lamellibranches les plus réguliers , dont le groupe est si bien caractérisé.
On sait que l’Anomie vit attachée aux rochers, aux autres corps solides sous-marins, aux coquilles vivantes, et que son adhérence est extrême. Son test prend la forme, l'empreinte des corps auxquels il est invariablement fixé en se moulant sur eux. On sait aussi que c’est à l’aide d’un os très dur, qui passe au travers de l’orifice de l’une des valves, qu'a lieu l’adhérence. Cet os a reçu indifféremment le nom d’ossicule ou d'opercule. Sa nature a été diversement interprétée.
Bruguières (2) dit que les Anomies « appartiennent à l’ordre » des Coquilles multivalves ; elles sont formées de trois valves » distinctes. Elles s’attachent sur les corps au moyen de leur » troisième valve, qui, par sa nature, a beaucoup d’analogie avec » les opercules des coquilles univalves. »
Cette opinion ne semble pas être celle de Poli (3). L'auteur ita-
(1) De avoporos, dissimilis.
(2) Articles Anowre, Vers (Mollusques), t. 1, p. 70, Encyclopédie méthodique (1789).
(3) Poli, Testacearum ulriusque Siciliæ, p. 185, 2e partie.
SUR L'ORGANISATION DE L ANOMIE. 7 lien à décrit avee soin l’ossicule des Anomies , mais il n'en à pas reconnu l'origine. |
Cuvier (4) montre le musele central de l’animal traversant l’ouverture de la coquille , et venant « s’insérer à une troisième pièce ou plaque, tantôt pierreuse, tantôt cornée, par laquelle l’annmal s'attache aux corps, » tandis que le reste de ce muscle sert à jomdre une valve à l’autre.
De Lamarck (2) pense que l’opercule osseux a été pris à tort pour une troisième valve ; il n’est que l'extrémité dilatée et densifiée du tendon du muscle intérieur de l'animal , enfermé de manière à remplir le trou ou l’échancrure du crochet de la valve aplatie.
Dans l’article Axowe du Dictionnaire d'histoire naturelle, M. Deshayes (3) remarque que l’on n’a pas assez étudié l’analogie qui existe entre le Mollusque qui nous occupe et les Térébratules ; que « la petite valve des Anomies représente la valve perforée des » Térébratules ; et que l'osselet qui passe à travers représente le » ligament suspenseur de ceux des Brachiopodes qui en ont un. » Voilà une opinion différente de celles qui viennent d’être citées, et qui conduit à éloigner des Acéphales lamellibranches le Mollusque qui va nous occuper. M. Deshayes dit que l’on doit le considérer comme intermédiaire entre les Ostréacées et les Brachiopodes (h).
Siebold , dans son Anatomie comparée , consacre un paragraphe spécial aux Lamellibranches privés de locomotion , et qui sont dépourvus de byssus. Il décrit encore l’ossicule comme la terminaison du musele des valves (5). Ainsi, pour cet auteur , l’Anomie offre une organisation toute spéciale.
MM. Forbes et Hanley, dans un ouvrage récemment publié en Angleterre, ont indiqué à l’état de doute l'opinion qui fait la base de notre travail. Ces auteurs observent que l’Anomie se rapproche
(1) Cuvier, Règne animal, édition illustrée, t. VIIL, p. 193.
(2) Lamarck, Animaux sans vertèbres, 2° édition , t. VII, p. 272.
(3) Dictionnaire d'histoire naturelle de Charles d'Orbigny, article ANOME ,
(4) Loc. cit., p. 559, vol. A.
(5) Siebold, Anat. comp., t. I, p. 249, S 180.
beaucoup du genre Pecten , et que le genre Hemaipecten de Reeve est venu combler la lacune qui les séparait. Ils pensent que le sinus auriculaire de la valve plate des Peignes est l’anatogue de l’échancrure profonde qu'on remarque sur la valve inférieure de l’Anomie, et ils ajoutent que si l’on avait étudié de très jeunes individus , on pourrait rencontrer l’animal produisant un byssus, qui, passant par le sinus, se fixerait à l'extérieur, et formerait le processus operculaire avec une partie du muscle adducteur (2).
Ces auteurs citent des extraits d’un travail de M. Clarck, dans lesquels on ne voit point développer cette idée de l’origme de l’opercule ; du reste , à la fin de la citation, on trouve que la cause de l'irrégularité plus ou moins grande est la facilité avec laquelle ces animaux se moulent sur les corps étrangers , dont ils empruntent, pour ainsi dire, la forme.
Je n’ai pu trouver d’autres travaux sur l’animal intéressant dont je vais essayer d’esquisser l'anatomie et d'expliquer les formes anomales. Dans ceux que je viens de citer , on peut remarquer des oppositions assez grandes ; car admettre que l’Anomie est tantôt multivalve , tantôt voisine des Brachiopodes , tantôt, au contraire , très rapprochée des Pecten , ou bien enfin croire que le muscle des valves est, pour ainsi dire, fixé par une de ses parties aux corps environnants, c’est montrer quel vague existe encore sur ce Mollusque. Ces raisons m'ont encouragé à faire connaitre les résultats de mes études anatomiques. Je me propose de les faire suivre de recherches d’embryogénie, espérant ainsi confirmer les unes par les autres.
(1) Forbes and Hanley, 1850, t. IF, p. 333 : « .… and when the every young » fry of this genus shall have been carefully observed, we believe they will » found spinning a byssus which, passing through this sinus, fixes the shell in » the first instance, before a portion of it becoming attached, eventually be- » comes detached with a part of the adductor muscle, and forms the opercular » process. »
ORGANISATION DE L'ANOMIA EPHIPPIUM (1).
L’Anomie présente, dans tous les points de son organisation , une telle irrégularité, un tel déplacement des parties, que l’on éprouve, en commençant son étude, une peine assez grande à bien s'orienter, et à reconnaître ou fixer la position de quelques organes.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est la présence de cet opereule osseux placé à peu près au centre du manteau, qu'il paraît avoir perforé. L'animal ressemble , qu’on me passe la comparaison , à un Champignon dont le chapeau serait formé par le manteau et le corps, et le pédoncule par le petit osselet.
Le manteau , taillé sur le modèle de la coquille, en est, si l’on peut dire , la reproduction ; il ne s’agira ici que de lui, l'étude de la coquille trouvant mieux sa place au moment où il sera question du développement : d’ailleurs elle a été parfaitement décrite par les conchyhologistes. |
Le côté droit (2) du manteau, régulier dans la plus grande partie de son étendue, n’est pas perforé en avant par l’opercule, comme on le croirait; il présente une échancrure profonde (3) qui loge celui-ci : l'angle de réunion du bord libre se prolonge en une lan guette pointue qui entoure lossicule (4) à sa base, semble fermer l'échancrure en avant, et lui donne l'aspect d’un trou. Il n’y à donc ici que le prolongement d’un appendice et que son recroquevillement. |
Le voile gauche ne présente aucune particularité analogue (5).
(1) Anomia ephippium, Bruguières, Encycl. méth. — Lamarck, Anim. sans vert. — Poli, Test. utr. Siciliæ.
(2) Dans tout ce travail, la position des organes sera indiquée d’après la position de l'animal, la bouche étant en avant, l'anus en arrière, la charnière en haut, l'ouverture ou manteau en bas.
(3) PL E, fig. 2.
(£) PL I, fig. 2 (x).
(5) PL I, fig. 4.
La réunion sur le dos des deux moitiés du manteau ne se fait que dans une très courte étendue ; elle n’a guère que 1 centimètre dans les plus grands individus. On y remarque un orifice (4) dont on ne peut avoir la connaissance que par les soins les plus minutieux. Il donne passage au ligament élastique, et à la dent cardinale de la valve plate, droite; et pour peu que l’on ouvre lanimal sans précautions, on déchire la mince languette qui le limite en haut. Il paraît avoir pour cause la soudure de deux prolongements qui entourent ce ligament , et passent derrière lui. Ce doit être quelque chose d’analogue à ce qui s’observe dans les Myes, et surtout dans les Pholades.
L'animal est presque rond et très aplati. On distingue sur Îles deux faces des muscles, bien différents en nombre, suivant que l’on regarde à droite ou à gauche; ils occupent à peu près le centre de la figure. À droite, on n’en voit qu'un (2), presque circulaire ; il est placé en arrière de l’ossicule (3). A gauche (4), on en compte trois, formant une série courbe, à concavité antéro-inférieure. Chacune des masses est forte et bien développée. Enfin, en avant, et tout à fait sur le bord du manteau, près de la petite perforation dorsale dont il vient d’être question, on distingue un quatrième muscle (5) peu considérable, qui ne paraît pas avoir été indiqué. Cette différence dans le nombre des paquets musculaires à évidemment embarrassé les auteurs qui n’ont pas fait de longues recherches anatomiques ; aussi voyons-nous que le musele addueteur des valves a été considéré comme très volumineux, et se partageant en deux parties, unies du côté gauche, séparées à droite, et se rendant l’une à l’ossicule, l’autre à la valve.
Cette opmion n’est nullement justifiée par les dissections ; en effet, le muscle, qui semble au centre du lobe droit (6), est le
) PL. I, fig. 2 (x).
) PI. M fig. 2 (y).
PL. I, fig. 2 (w/).