PAR MM
MH. LACAZE-DUTHIERS, docteur ès sciences ,
Et A. RICHE, chef des travaux chimiques à la Faculté des sciences de Paris.
Les physiologistes modernes, en appliquant les découvertes de la chimie à l'explication des phénomènes de la vie, ont fait faire depuis quelques années d’immenses progrès à la science. Combien de faits complexes, mystérieux, inexplicables ou réputés tels, sont devenus simples et faciles à comprendre par leur comparaison avec ceux quis’observent journellement dansles laboratoires. Mais, dans cette voie si féconde ouverte par Lavoisier, il est des écueils dont on lit souvent trop peu de cas ; aussi les résultats se trouvent-ils quelquelois sujets à contestation. Si les observateurs, se plaçant un peu moins exclusivement au point de vue chimique, avaient tenu plus de compte des forces vitales , ils auraient moins prêté à la critique , et n'auraient pas si souvent donné lieu à des discussions aussi vives que longtemps prolongées.
Toutes les fois, en effet, que pour répondre au besoin d’une observation expérimentale , on est obligé de faire sortir un être des
(1) L'Académie des sciences, sur les conclusions du rapport d'une commission composée de MM. Dumas, Milne Edwards et de Quatrefages, rapporteur, a donné son approbation au travail de MM. Lacaze-Duthiers et Riche, et a ordonne l'insertion du mémoire dans e Recueil des savants étrangers. (Voyez les Comptes rendus de l’Académie, année 1853,)
4° série. Zooc. T. LE. ( Cahier n° 2. ) 2 6
conditions où il vit habituellement, on doit se demander si les résultats obtenus sont bien la conséquence de l'exercice des fonctions, tel qu'il aurait lieu dans un état normal, ou bien si la position toute nouvelle n’a pas été la cause des faits observés; en un mot, si l'on peut rigoureusement conclure de l'observation d’un être placé dans des conditions nouvelles, que les choses se passeront toujours de la même manière. Nous le répétons, on semble trop souvent avoir jugé en physiologie de ce qui doit être, d’après ce qui est dans un cas accidentel, tout particulier , et nécessairement déterminé par le besoin de l’expérience.
Parmi les questions de chimie physiologique, il n’en est guere qui ait plus vivement excité l’émulation des savants que la production de la graisse par les animauæ. L'importance économique qui s’y rattache peut, à elle seule, expliquer les nombreuses discussions auxquelles elle a donné lieu; elle à soulevé les controverses et les polémiques les plus vives , et elle est devenue célèbre par les noms des chimistes qui en ont fait l’objet de leurs études. On sait que les hommes les plus illustres de France et d'Allemagne ont pris part à la lutte avec un talent qui honore à la fois les deux pays. Sans reprendre ici tout ce qui a été dit sur la question, et renvoyant aux publications de l’époque, nous nous bornerons à dire que l’on n’a pas assez tenu compte du travail de organisme indépendamment des phénomènes chimiques. Cette mfluence de l'organisme sur les expériences ne peut être mise en doute : qui ne connait les merveilleux résultats d’une alimentation toute spéciale, qui transforme jusqu’au sexe de quelques animaux ? Ne sait-on pas, en effet, que les Insectes, dans quelques cas, font, par l'aliment qu'ils donnent à leurs jeunes , tantôt des femelles fécondes, tantôt des ouvrières restant à tout jamais stériles? Et comme , dans l’étude de la production de la graisse, on est toujours forcé d’expérimenter sur l'alimentation, il ne serait pas impossible que , dans quelques expériences , on eût placé les animaux dans des conditions qui ne sont plus celles où ils vivent habituellement.
Pour se livrer à ces recherches, avec chance d’éloignér toute critique, il faut done trouver dans la nature une expérience touté préparée par les conditions biologiques elles-mêmes, où rien né
SUR L'ALIMENTATION DE QUELQUES INSECTES GALLICOLES. 83 soit changé dans l’accomplissement des phénomènes vitaux, et où soient éloignées toutes les causes d'erreur. Ifaut en un mot rencontrer un de ces exemples heureux, où l'observateur n’a plus qu'à contrôler le travail de la nature.
Cette expérience , nous avons cru la trouver dans le développement et l'alimentation des Znsectes gallicoles. On sait, en eftet, que ces animaux naissent au milieu d’une tumeur végétale nommée alle; que celle-ei sert à la fois à les nourrir et à les protéger, pour qu'ils puissent accomplir heureusement leurs métamorphoses. Séparés du monde extérieur, et pour ainsi dire enfermés dans une boîte à expérimentation , iln’y a pas de causes d'erreur possibles , et l'aliment qu'ils trouvent autour d’eux leur étant destiné dès son origine ne saurait leur être mieux approprié. La relation de eause à eflet n’est pas douteuse, et, & priori, le raisonnement indique que le jeune animal doit rencontrer dans la Galle tous les éléments nécessaires à son développement , car la tumeur ne s’est produite qu'à la suite de la piqüre faite par une femelle pour déposer ses œufs, et le but final de la Galle est de répondre à tous les besoins de l'être qui éclora dans son intérieur.
Il ne semble pas possible de rencontrer des conditions plus heureuses : on peut observer la nature et la prendre sur le fait, à l'abri de toutes les causes d'erreur ; aussi est-ce avecempressement que nous avons saisi l’occasion de rechercher si réellement les insectes vivant et se développant au milieu des Galles faisaient oui ou non dela graisse. À cette question principale est venue s’en ajouter une autre qui présente ausside l'intérêt, et quin’a été l’objet que de bien peu de recherches : c’est celle de savoir comment les animaux utilisent les matériaux que leur fournissent les aliments.
Avant d'entrer dans les détails de l'expérience , il est nécessaire de bien en earactériser le champ ; cela permettra de saisir quel a été notre but, ef comment nous avons cherché à l’atteindre.
D'abord sur quelles espèces de Galles avons-nous expérimenté, et quelle idée faut-il se faire de leur composition ?
On trouve dans le commerce plusieurs variétés de Galles, qui viennent pour la plupart du Levant ; c’est sur elles qu'ont été faites nos recherchés. Trois espèces offrent des caractères distincts ; nous
8! M. LACAZE-DUTHIERS ET A. RICHE. — MÉMOIRE les avons toujours choisies avec soin, afin d’avoir des éléments comparables, et de ne point introduire d'éléments hétérogènes dans les analyses.
L'une, d’un vert foncé, présente quelques tubereules où mamelons peu saillants ; son épiderme est lisse : c’est la Galle d'Alep.
Une.autre, blanchâtre, la plus volumineuse de celles que lon trouve dans le commerce, y reçoit souvent le nom de Galle blanche. Son épiderme est rugueux ; elle porte des tubereules plus accusés que la première.
A la limite extrême, ces caractères sont très nets, et permettent de distinguer facilement les deux variétés; mais quand le volume et la teinte se rapprochent un peu, on éprouve de la difheulté à dire à laquelle des deux espèces appartiennent les échantillons ; nous avons éloigné avec le plus grand soin les noix de Galles dont les caractères n'étaient pas parfaitement accusés.
Enfin il est une troisième espèce, bien différente des deux premières, qu'il est impossible de confondre avec elles : c’est le Gallon d'Alep, la pette Galle couronnée d'Alep. D'un volume bien moindre, d’une teinte verdâtre foncée, elle présente une couronne de tubercules , qui lui donne l’aspect d’un fruit de Coquelicot ou de Myrte.
Dans le courant du travail, nous désignerons ces variétés par les noms de Galles vertes , Galles blanches et Gallons d’Alep.
Quelle que soit l'espèce, on trouve toujours que ces Galles sontformées d’une série de couches concentriques les unes aux autres, dont la composition varie avec le but que chacune d'elles doit remplir. Considérée le plus largement possible, une Galle se compose d’une enveloppe externe épidermique, d’une couche parenchymateuse assez étendue, de tissus cellulaires dont les éléments varient plus ou moins de forme , d’une zone dure et résistante, entourant une pelite masse centrale, composée de cellules molles remplies de féeule. Ces deux dernières parties nous intéressent seules ; nous les désionerons par les noms de masse centrale alimentaire et de zone ou couche protectrice, laissant le nom général de parenchyme à tout le reste du tissu revêtu par l’épiderme (L).
(1) Voyez, pour plus de détails sur la structure des Galles, le travail que l'un
Ces noms indiquent le butdes tissus ; c’est au milieu de la masse centrale qu'est enfermé l’œuf, et c’est à ses dépens que se nourri la larve quand elle est née. Lorsque toute la partie alimentaire est consommée, la couche résistante ne fournit rien à la nourriture de l’insecte, qu'elle protége seulement, et auquel elle oppose une barrière infranchissable jusqu’au moment où toutes les métamorphoses sont accomplies. C’est donc la couche protectrice qui Hmite la loge à expérience , et qui sépare la partie alimentaire du parenchyme.
Ce résumé très suecinct de la nature des Galles suffit déjà pour faire comprendre à lui seul quelle devait être et quelle a été notre manière de procéder. Nous avons pris, d’une part, la masse alimentaire; de l’autre, l'animal développé ; nous avons cherché la composition de l’un et de l’autre , puis nous avons comparé. N'est: il pas évident que, d’après ce bel axiome formulé par M. Dumas : « Rien ne se perd dans la nature, » on doit trouver dans l’insecte les éléments que l'analyse a fait reconnaitre dans la masse qui avait servi à son développement.
Notre travail a dû porter sur les éléments, non pas seulement au point de vue chimique, mais encore et surtout au point de vue des rôles physiologiques qu’ils jouent dans la nutrition. On sait que tous les aliments se groupent en trois catégories bien distinctes : les aliments réparateurs où azolés ; les aliments respiratoires , soit hydrogénés, soit carbonés ; et les matières salines. Nous avons cherché d’abord quelle était la richesse des aliments pour chacun de ces groupes ; ensuite, par des recherches toutes semblables sur les insectes, nous avons déterminé ce qu'étaient devenus les matériaux des premiers , et nous avons alors fait le parallèle entre les deux.
Pour pouvoir arriver à des résultats satisfaisants et fixer les idées, nous avons dù commencer par établir les poids des différentes parlies à analyser. Ainsi, après avoir fait des pesées nombreuses de masses alimentaires, aussi bien développées qu'il a été possible de les rencontrer quand elles étaient encore entières, avant que la larve fût même reconnaissable, nous avons trouvé, en moyenne , pour
de nous a publié dans les Annales des sciences naturelles, Boranique, 3° sér., L. XIX, cahier no 5.
la masse de [a Galle blanche, le chiffre 86,00 ; pour le Gallon d'Alep, 55,90. Ces moyennes, résultant de plusieurs pesées, s’approchent beaucoup de la vérité, car l’analyse d’un certain nombre de ces masses nous à permis de remonter au chiffre 86,00 et 55,90, avec des différences sur les décimales telles que 0,24, 0,53.
Le poids moyen de chaque larve est de 19,00 pour la Galle blanche, de 12,50 pour le Gallon d'Alep.
Voilà les données de l’expérienee. Nous allons passer successivement en revue les masses alimentaires, en les étudiant sous les quatre points de vue de leur valeur nutritive, et en ayant som de les comparer aux aliments ordinaires des animaux. Il ressortira de cet examen d’autres faits, démontrant les rapports et les différences qui existent entre l’alimentation des insectes qui vivent libres dans les champs, et de ceux qui naissent enfermés dans les productions pathologiques si admirablement organisées pour les conduire jusqu’à leur complet développement.