‹ Annales des sciences naturelles (volume 5)Chapitre 4 sur 111 · ALPHONSE MILNE-EDWARDS · texte numérisé non relu

ALPHONSE MILNE-EDWARDS

Presque en même temps viennent de s’éteindre Alphonse Milne-Edwards, l’éminent directeur de la section zoologique des Annales des sciences naturelles, et Georges Masson, qui en était l'éditeur si apprécié. C’est avec une profonde douleur que nous rendons un dernier hommage à la mémoire de ceux qui portèrent ce recueil à un degré si haut de prospérité. Le nom de Masson demeurera inscrit sur le titre de la plus ancienne des publications zoologiques françaises ; le nom de Milne-Edwards, qui depuis sa fondation n'avait cessé de s’y trouver, disparaît malheureusement, laissant dans la science de notre pays un vide dont près de quatre-vingts ans de gloire mesurent la profondeur.

Nous nous proposons de retracer dans les Archives du Muséum d'hastoire naturelle, à qui Georges Masson avait donné un nouveau relief, le rèle que les deux Edwards ont joué dans les sciences naturelles : les discours prononcés aux obsèques d’Alphonse Milne-Edwards ont été pieusement recueillis dans le Bulletin des naturalistes du Muséum sa dernière fondation; qu'il nous soit permis de venir, à notre tour, au nom des Annales des sciences naturelles, payer un tribut de regrets et d’admiration à leur dernier directeur. Longtemps associé à son père dans la direction de ce savant recueil, il le dirigeait, seul à sa tête, depuis la mort de son illustre fondateur. C'était une des tâches auxquelles il se vouait le plus volontiers. N’avait-1l pas donné aux Annales le meilleur de lui-même ? Dès 1856, il y publiait un premier travail sur les dimensions des globules

du sang chez certains Vertébrés, et depuis lors, c'est-à-dire depuis quarante-quatre ans, il n’a cessé d’y collaborer activement. C’est là qu'ont paru ses recherches sur les Chevrotains, les Lémuriens, les Édentés, les Limules, de nombreux documents sur les Oiseaux fossiles, sur les Crustacés et surtout, en 1861, la note célèbre où il affirmait pour la première fois l'existence d'animaux à de grandes profondeurs de la mer, où il préludait en quelque sorte aux expéditions qui nous ont fait connaître, d’une manière encore incomplète sans doute, mais tout à fait inattendue, la faune splendide des abîmes océaniques. Il devait plus tard organiser lui-même les campagnes du Travailleur et du Talisman, et peut-être les fatigues éprouvées durant la dernière de ces campagnes, celle de 1883, qui ne dura pas moins de trois mois dans les régions tropicales, ont-elles été l’origine, ont-elles au moins aidé au développement de la maladie qui l’a si prématurément enlevé.

Réservé et discret, quoique de relations charmantes, courageux à l'extrême, il laissait à peine soupconner ses souffrances; mais elles paraissent avoir été presque continues depuis dix-sept ans. Ce furent les années où, placé à la têle du Muséum d'histoire naturelle, en possession d’une influence égale à celle dont son père avait usé si longtemps pour le bien de la science, il déploya la plus grande somme d'activité et se révéla non seulement savant éminent, mais organisateur, administrateur de premier ordre et même, à l’occasion, diplomate. Car il avait pris une part importante à l’organisation de nos missions les plus difficiles aussi bien dans l'Afrique centrale que dans l’Indo-Chine.

Les Annales des sciences naturelles le mettaient en rapport avec les plus actifs des naturalistes de notre pays. En contact incessant avec les jeunes travailleurs qui dépensaient toute leur ardeur au service des sciences naturelles, nul ne leur faisait un accueil plus cordial, ne s’intéressait davantage à leurs travaux et à leur avenir; nul n'était mieux en mesure de donner à cet intérêt une forme efficace. Il fut

ainsi, malgré ses nombreuses occupations administratives, un naturaliste exactement informé et avec qui tous les zoologistes n'avaient cessé d'entretenir des rapports empreints de respect et d'estime.

Son souvenir reste comme un exemple pour tous ceux qui sont appelés à lui succéder; c’est dire que nous ferons tous nos efforts pour que l’œuvre fondée par Audouin, Brongniart, Henri Milne-Edwards et Dumas, œuvre qui, des mains d'Alphonse Milne-Edwards, tombe dans les nôtres,

conserve le renom auquel elle était parvenue.

EDMOND PERRIER

Page 1