V É G ÉTAT I O N M AL G A G II E
INTRODUCTION
L'homme a sur les ilores des pays qu'il habite, et surtout peut-être dans les régions tropicales, une influence beaucoup plus grande qu’on ne le croit généralement.
On lui doit notamment, dans certaines îles, la destruction presque totale de la flore autochtone, destruction parfois si complète qu'on serait tenté, faute de témoins pouvant servir de termes de comparaison, de nier cette influence, ou tout au moins de n en pas saisir toute l importance. Ainsi, aux Seychelles, «à la Réunion, à Maurice1, presque rien n'a subsisté de l’ancienne flore, et il faut de pénibles recherches pour retrouver quelques spécimens de la végétation primitive et des luxuriantes forêts qui pourtant, jadis, recouvraient ces îles.
Il n’en est heureusement pas encore de même à Madagascar. La végétation autochtone y a bien été détruite sur près des neuf dixièmes de sa superficie, mais le versant Est conserve encore de vastes forêts, le Sud est presque intact et çàet là on trouve encore, dans l'Ouest et le Centre, des témoins suffisants pour étudier la flore primitive et faire comprendre toute l'ampleur des modifications causées par l'intervention de l'homme sur cette partie du globe.
En fait, l île malgache nous montre actuellement, avec une netteté admirable, une des phases de la lutte de l'homme contre la nature, lutte toute brutale où la raison n intervient
t. Baker: Flora of Mauritius and the Seychelles. fntrod., p. 15.
LA VEGETATION MALGACIIK
pas. L’étude de cette phase et la reconstitution de celles qui l'ont précédée peuvent nous fournir d utiles indications, non seulement sur l'ensemble des conditions biologiques de notre île, mais aussi sur celles d’autres pays tropicaux où des explorateurs ont signalé des formations de savanes, des parcs, des bosquets, qui nous semblent ne pas avoir de causes premières naturelles et nêtre simplement, comme ici, qu'une conséquence des feux.
Mais, sans nous occuper de ce qui peut se passer, ou non, dans les régions à climats plus ou moins similaires, jetons un coup d’œil d’ensemble sur les conditions actuelles de la végétation malgache.
Dans le Centre et l'Ouest s'étendent d'immenses prairies constituées par des Graminées dont les chaumes, hauts, suivant les régions, de 40 centimètres à 2 mètres, se dessèchent chaque hiver. Les Malgaches, soit pour se frayer un passage à travers ces hautes herbes, soit pour nourrir leur bétail, soit par simple habitude et sans raison aucune, brûlent annuellement ces herbes sèches. Une mince ligne de feu s’étend, des flammes plus ou moins violentes, selon la force du vent, s’élèvent, et le feu passe et s'éteint, semblant n’avoir causé aucun autre dégât que la destruction des parties aériennes de quelques Aragues arbustes qui croissent dans la prairie, ou la disparition de l’extrême lisière de quelques bosquets isolés.
Dans l'Est, pour faire des cultures toutes temporaires de riz, ces mêmes Malgaches abattent les forêts que l'on observe encore sur ce versant, attendent que le bois soit sec, puis profitent d’un beau jour pour y mettre le feu. Sur l’emplacement de la forêt ainsi détruite se développe une végétation particulière, mode transitoire entre la forêt et la prairie que nous appellerons la « brousse des tavy », ou « savoka ». Cette brousse des tavy, à la longue, brûle et disparaît à son tour et est remplacée par une prairie toute semblable à celles du Centre et de l'Ouest, et, comme elles, soumise au même régime de feux annuels.
Ces causes, agissant de date immémoriale, depuis la venue de l’homme dans l'ile, lentement, mais d’une façon continue,
IMRODl’CTIO.N
comme la goutte d'eau qui sculpte des montagnes et les fait disparaître ensuite, ont profondément modifié la végétation primitive qui couvrait l'ile. Elles donnent à la’ végétation actuelle malgache, en dehors de toute considération d'altitude et de climat, deux aspects si différents qu’un observateur, même superficiel, y distingue immédiatement deux flores, deux végétations, entre lesquelles il n'est aucun caractère commun.
Une étude approfondie confirme et accentue cette impression première. En fait, ces deux végétations sont totalement différentes.
La première, que nous appellerons végétation modifiée , est très pauvre en espèces, et ces espèces sont ou cosmopolites, ou introduites, ou tout au moins très répandues dans l'ile ; elle est constituée par des prairies ou par de la brousse des tavy, c’est-à-dire par des formations d'origine toute artificielle. Sauf dans les « savoka », les espèces sont presque toutes à tiges annuelles. Cette végétation varie peu dans les différentes régions de l'ile et paraît être indifférente aux changements de climat et d'altitude ; elle semble, enfin dévorer l'autre et s'étendre de plus en plus à ses dépens.
La seconde, que nous appellerons végétation autochtone , est, au contraire, excessivement riche en espèces, et ces espèces sont toutes essentiellement malgaches. Elle est représentée par des forêts, des broussailles, des associations végétales toujours très complexes, et par des formations toujours plus ou moins vierges. Ses espèces sont toutes arborescentes, ou sylvicoles ou encore crassulescentes et vivaces. Elle varie énormément selon l'altitude et les degrés de longitude ; enfin, elle semble être en voie d'extinction rapide et n’existe déjà plus qu'à l'état de témoins isolés, plus ou moins étendus.
L'origine de ces deux flores est totalement différente. L'une est une résultante toute artificielle de l’action de l'homme et du feu. L'autre résulte des seules forces de la nature, qui a été livrée à elle-même sur une ile isolée pendant de longues périodes géologiques.
LA VÉGÉTATION MALGACHE
Ceci une fois bien compris, on voit combien toutes les études sur les subdivisions de la flore malgache, sur sa composition et ses affinités avec les flores des pays voisins, sont entachées forcément d’erreur, si l'on n'a pas tenu compte, au préalable, de ces deux manières d'être, si distinctes, de la végétation de l’ile. Aussi, dans cette étude, qui a surtout pour objet la forêt malgache et les conditions d'ensemble qui lui ont permis de se former et d'acquérir ses caractères biologiques si spéciaux, et de celles qui la font maintenant disparaître, étudierons-nous séparément la végétation modifiée par l'homme et le feu, et la végétation autochtone vierge, telle que ses restes, malheureusement de plus en plus réduits, nous ont permis de l'observer.