I.A IlÉGION OIUKNTALE
savoka et des restes de bois sur les hauteurs. Lorsque la Forêt orientale a été détruite par une cause naturelle, elle se régénère par un processus excessivement complexe, phénomène qui devra être étudié de près par les forestiers, qui ignorent encore les moyens de reconstituer une forêt détruite, à Madagascar.
La forêt, dans les deux dernières Formations, résiste parfaitement aux feux ; et il n'v a jamais eu d exemple de forêt incendiée sur la côte Est tout entière. Pour la détruire, il faut un tavy, c’est-à-dire un abatage préalable ; et tous les bois détruits dans l'Est l'ont été par ce moyen. La forêt orientale est d'ailleurs souvent protégée par une zone de savoka, qui ne flambent qu’aux abords de la prairie. C'est seulement lorsque cette zone protectrice est détruite, lorsque la prairie est entrée en contact avec la forêt, que les feux de brousse la détruisent, comme dans l'Ouest, par attaques répétées et successives. On voit déjà au Sud-Est, au Nord-Est, et dans l'Onkay, lieux où la dénudation est plus avancée, d’assez nombreux exemples de massifs ainsi lentement détruits.
Dans toutes les régions de l’île, le paysage des endroits en voie de dénudation a un faciès particulier, résultant du mode de destruction des bois. Dans l’Est, et partout où la forêt a été détruite par les tavy, c'est sur les sommets des collines ou les crêtes des montagnes que des arbres persistent le plus longtemps. Les bords des rivières, les vallées, les vallonnements sont, au contraire, toujours si dénudés que l'on pourrait croire, de prime abord, à une localisation de la forêt sur les cimes. Cet aspect caractéristique résulte pourtant, simplement, de ce que les indigènes ont toujours recherché et recherchent encore, pour faire leurs tavy, les endroits les plus frais, les plus fertiles, et. en même temps, les plus accessibles. Les voies naturelles de pénétration dans la forêt sont les cours des rivières et des ruisseaux, et c’est toujours sur leurs bords que les indigènes commencent à la détruire.
Les savoka, avons-nous dit plus haut, seraient fatalement destinés, si l’homme et le feu n’intervenaient pas, à redevenir tôt ou tard des forêts. En effet, ces savoka ne sont autres qu’un premier cycle de régénération qui ne va ordinairement
LA VÉGÉTATION MALGACHE
pas plus avant, parce que les feux des tavv ont détruit non seulement les graines enfouies dans l'humus, mais aussi tous les porte-graines des alentours. Dans la région du Sambirano et sur la presqu île Masoala. où nous avons observé des exemples d une régénération plus complète, la végétation uniforme des Savoka est peu à peu remplacée par une futaie d'essences à bois blanc et à croissance rapide, tels que Ficus. Dombeya, Macaranya. etc. Puis ces arbres disparaissent à leur tour pour faire place à une forêt dont l'hétérogénéité croîtra en même temps que 1 âge.
Ce mode de régénération est en somme assimilable à celui des forêts de hêtres, mais il ne faut pas oublier que nous l’avons observé sur l’emplacement d’anciens tavv. c’est-à-dire sur des sols prh’és d’humus et de graines. Dans les conditions naturelles, il doit être tout autre et bien plus actif. Observons donc ce phénomène en pleine forêt, sur l'emplacement d'un ou plusieurs arbres que la vieillesse ou la tempête viennent de faire tomber. La chute de ces géants a créé dans la futaie, en écrasant les arbres ou arbustes voisins, un large vide par lequel Pair et la lumière pénètrent largement jusqu'au sol. Air et lumière font rapidement périr le sous-bois, sauf les plantules de certaines espèces dont il sera question plus loin : et l’amas de débris ligneux. Aite pourri ou dévoré par les insectes, disparait bientôt sous une multitude de plantes, qui s'emparent de l'emplacement vacant.
Toutes ces plantes constituent alors un hallier inextricable qui rend impossible toute autre végétation. Elles appartiennent à un assez grand nombre d'espèces que nous grouperons, d’après certains détails biologiques, en trois catégories différentes. Les unes, que nous appellerons plantes alternantes , sont herbacées ou ligueuses et ne se voient jamais dans les futaies des alen-
tours. Leurs graines ne peuvent germer qu'à la lumière et, par suite, attendent, indéfiniment enfouies dans l’humus, l'accident fortuit qui leur permettra de pousser. Parmi ces espèces alternantes, dont quelques-unes se retrouvent dans les savoka. on remarque surtout Arnomuni angusti folium, Ampelosicyos scandens. des Macaranga , Croton. des bambous et quelques
LA RÉGION ORIENTALE
Graminées ou Cvpéracées. La vie de ces plantes est relativement courte et elles n'apparaissent jamais que dans les clairières temporaires, les vides accidentels ou naturels de la forêt.
D'autres, parmi lesquels on peut citer le Ravenala, certains Palmiers et plusieurs lianes, arbres et arbustes, sont plus
Forêts détruites par les tavy et remplacées immédiatement par la prairie, sans la phase intermédiaire des savoka. Environs de Vohipeno (S.-E.).
durables et persisteront dans la futaie nouvelle, mais leurs graines, comme celles des premières, ne peuvent germer que dans les éclaircies. Aussi n’en voit-on jamais que des individus adultes dans la futaie voisine.
Enfin, les espèces de la 3° catégorie germent à l'ombre dès la chute du fruit, mais ne peuvent ensuite se développer qu’à la lumière. Sous la voûte sombre de la futaie, elles attendent indéfiniment, à l’état de jeune plantule à vie ralentie, que la mort frappe un des géants qui les ombragent. Dans la forêt normale, on ne trouve ces espèces qu'en cet état ou sous celui d individus adultes, mais jamais dans le stade intermé-
LA VKGÉTATIO.N MALGACHE
diaire. Ce sont surtout des lianes, qui attendent ainsi l'arbretuteur. le compagnon de toute leur vie, qui doit croître et mourir avec elles.
Les plantes de ce hallier grandissent et se ramifient de plus en plus. Beaucoup disparaissent, et, sous 1 ombrage devenu plus clair, apparaît enfin la quatrième catégorie que nous distinguons parmi les plantes de la forêt : celle des espèces qui germent et se développent à l'ombre. C'est un semis épais d'arbres et d'arbustes. Ce semis grandit. Les arbustes du sousbois croissent sous les jeunes arbres de la futaie future. Ceuxci, en montant, cueillent les lianes qui doivent s associer à eux. Et la forêt, tout aussi hétérogène qu une vieille futaie, se trouve ainsi bientôt reconstituée.
Au cours de ce phénomène de régénération, dont la durée peut être évaluée à lo ou 30 ans, deux choses nous semblent surtout dignes de remarque. La première, c'est que I on trouve très rarement sous l'emplacement d'un arbre mort des jeunes plants de son espèce, ce qui revient à dire que le cycle de reconstitution que nous venons de décrire peut être considéré comme un véritable cycle d assolement. La seconde est que les conditions nécessaires au développement de chacune des espèces de la forêt sont complexes et multiples, et que chacune d'elles attend très longtemps, peut-être pendant des siècles, sous forme soit de graines enfouies dans l'humus, soit de jeunes plantules à vie ralentie, que ces conditions se soient réalisées.