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INTERPELLATION SUR CERTAINS ACTES DU GOUVERNEUR DE LA MARTINIQUE

M. le président' L'ordre du jour îippelle la discussion de Tinterpellation de M.Knight sur certains actes de M. le gouverneur de la Martinique.

La parole est à .M. Knight.

M. Knighl Messieurs, des circonstances particulièrement graves m'obligent à devancer le moment où je me proposais de monter à cette tribune afin d'examiner les projets qui vous seront soumis par le Gouvernement pour venir en aide à la Martitique, si cruellement éprouvée î

Vous connaissez, messieurs, par ses détails, l'épouvantable catastrophe du 8 mai.

Dans l'espace d'une fraction de seconde, la ville de Saint-Pierre fut tordue, broyée, brûlée par une formidable éruption du mont Pelée. Le volcan avait accompli impitoyablement son œuvre de destruction, semant sur divers points la désolation et la dévastation. Cette tragique catastropiie jeta le monde entier dans la consternation, mais elle détermina en même temps chez les peuples civilisés, cet admirable élan d'universelle pitié et de touchante solidarité grâce auquel notre pauvre colonie pût être secourue.

J'ai pour premier deToir d'adresser à tous, grands et petits, à la France et aux nations étrangères les remerciements et l'expression de la reconnaissance de mes compatriotes, qui n'oublieront pas, non plus, en quels termes émus Fhonorable président de cette Assemblée a demandé au Sénat de vouloir bien s'associer au deuil qui les frappait

Je m'efforcerai, dans cette discussion, de conserver tout mon sang-froid ; j'essaierai de maîtriser une émotion, qui va sans cesse grandissant depuis six mois au spectacle de tant d'insupportables souffrances, en face de si mortelles angoisses. Aussi, si, malgré ma volonté, ma pensée ou ma parole franchissait la limite où je voudrais les maintenir, je compte sur l'indulgence du Sénat pour m'excuser. J'aurai d'ailleurs besoin de toute cette indulgence pour mener jusqu'au bout là tâche difficile que je me suis imposée, dans le seul intérêt de la vérité et de la justice.

Cette interpellation, messieurs, ai-je besoin de le dire? n'est pas dirigée contre le Gouvernement, dont je m'honore d'être un des plus sincères amis; elle n'est i^s dirigée non plus contre M. le ministre des colonies personnellement, auquel, pourtant, on pourrait reprocher d'avoir trop de confiance dans les rapports et documents officiels de M. le gouverneur Lemaire et de ne juger que sur les seules appréciations de ce haut fonctionnaire. Ces documents ont parfois un caractère vraiment tendancieux. Ne vontils pas jusqu'à accuser la population d'indifférence, d'oisiveté et d'apathie ! jusqu'à dénoncer je ne sais quelles menées coupables qui seraient dirigées contre la personne du gouverneur ou contre son autorité?

Ces appréciations seront discutées à leur heure, mais elles contrastent singulièrement avec les témoignages de tous ceux qui ont vécu cette période douloureuse qui a suivi le 8 mai. Elles sont en opposition avec les déclarations de nos officiers qui ont procédé au sauvetage des populations du nord. Elles sont en contradiction avec les constatations de la mission Bloch elle-i»ème. Elles jurent enfin avec l'hommage que, dans son discours de rentjrée, M* le procureur général de la Martinique rend à la population pour le calme, l'énergie, le patriotisme qu'elle n'a cessé de montrer au milieu de toutes «es épreuves.

{Très bien! très bien!) Et, à ce propos, messieurs, qu'il me soit permis d'élever une protestation indign e contre les accusations qui se sont fait jour dans une certaine presse.

Dès le lendemain de la catastrophe du 8mai,lacalomnie s'est produite sous saforme la plus injurieuse. Dans ce concert de men* songes et d'outrages dictés par la haine, par les sentiments de plus basse rancune, personne n'a été épargné. Fonctionnaires, représentants, corps élus, chacun a eu sa part.

On est allé jusqu'à accuser M. Decrais, l'honorable prédécesseur de M. Doumergue,

d'avoir causé la mort des 30,000 habitants de Saint-Pierre, pour les avoir retenus dans leur ville à la suite de considérations d'ordre politique.

Et, sans respect pour la mémoire d'un mort, on a accusé également le gouverneur Mouttet, ce haut fonctionnaire qui avait péri en accomplissant son devoir, de s'être opposé, dans un intérêt électoral, à l'exode des habitants de Saint-Pierre.

On ne peut qu'opposer le mépris le plus dédaigneux et le plus haatain à de pareilles accusations, dont on devine aisément les tendances.

Mais si M. le gouverneur Lemaire ne va pas jusque-là, il n'en est pas moins vrai, comme je le démontrerai, qu'il ne cesse d'accabler de ses reproches la population.

Est-ce pour libérer sa conscience troublée, pour la décharger des 2,000 victimes qu'a faites son imprévoyance qu'il présente, sous un jour défavorable, ces 25,000 sinistrés qui sont à bout de souffrance, parce qu'ayant connu toutes les souffi^ances, et qui poussent vers la France le cri de leur suprême détresse?

Mais, si le désastre sans précédent du 8 mai ne pouvait être ni prévu ni conjuré, nous avions au moins le droit de penser que le volcan n'aurait pas fait d'autres hécatombes humaines. Et ce n'est pas sans une douloureuse stupéfaction que nous apprenions la nouvelle catastrophe du 30 août : 2,000 moris, plus de 500 blessés, tel est le bilan de cette sanglante journée.

Un pareil malheur n'avait pu se produire que parce que les habitants du Nord, précédenunent ramenés dans leurs foyers, y avaient été maintenus malgré les avertissements que le volcan s'était chargé luimême de donner. Le mont Pelée, en effet, dans la période qui a précédé le 30 août, était en pleine recrudescence éruptive. Et le gouverneur pouvait aisément arracher au danger tant de vies menacées et sauver les infortunés qu'il a laissé périr d'une mort affreuse.

Je ne me dissimule pas, messieurs, la gravité d'une semblable affirmation, et si je la porte à cette tribune, c'est que les preuves qui la justifient sont réellement accablantes. Le Sénat jugera.

Depuis le 8 mai, messieurs, les éruptions se suivent avec plus ou moins de violence jusque vers mi-juin. A partir de cette époque, ime accalmie se produisait, si bien que la mission Lacroix remettait au gouverneur intérimaire un rapport daté du 4 juillet où je lis :

« De toutes ces constatations, il résulte que le volcan est, à l'heure actuelle, dans une période d'activité décroissante. Nous n'avons constaté aucune manifestation pouvant faire supposer un nouveau paroxysme, sans qu'il soit possible toutefois d'établir sur des bases scientifiques im pronostic définitif pour l'avenir.

« Il nous semble donc qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que vous fassiez rétablir les postes de gendarmerie du Carbet, du Fonds-

Siûnt-Denis et de Saint^lames, à condition, bien entendu, que les manifestations ultérieures du volcan soient suivies de près. Il en est de même de la réinstallation des communes du Nord, à l'exception des habitations comprises sur la côte entre le Rocher de la Perle et Saint-Pierre. »

M. Lacroix va à la Guadeloupe pour y étudier les manifestations de la Soufrière. Mais brusquement, le 9 juillet, une éruption éclate. Le chef de la mission, rappelé par le gouverneur intérimaire, revient à la Martinique; il poursuit, pendant vingt jours, ses observations. A la veille de son départ pour la France, le 31 juillet, il confirme au gouverneur intérimaire, dans toute son intégralité, son rapport du 4 juillet.

Après la catastrophe du 30 août, dans les premiers jours de septembre, l'éminent professeur au Muséum, interrogé par le journal le Temps, fait les déclarations suivantes :

« Si j'ai été pressenti par le gouverneur intérimaire sur la question du retour des populations du Nord dans leurs villages, ce n'a été qu'officieusement, et voici dans quelles circonstances. L'agglomération des réfugiés dans Fort-de-France avait créé une situation qui ne pouvait se prolonger.

Les fièvres, et en particulier la fièvre typhoïde, exerçaient leurs ravages ; les décès se multipliaient chaque jour. Un membre de notre commission, M. Giraud, est encore sérieusement malade. L'administration était résolue à un changement devenu inévitable. Comme on ne pouvait maintenir le statu quo, il fallait ou faire évacuer l'Ue, ou renvoyer les réfugiés chez eux. C'est alors que le gouverneur intérimaire me demanda ce que je pensais de la possibilité de ce renvoi.

« Je répondis que, dans l'état actuel (c'était à la fin de juillet), ce renvoi ne me paraissait pas eontre-indiqué ; qu'il pouvait se faire, mais à la condition expresse qu'on organiserait les moyens d'évacuation les plus rapides qu'il serait possible, et que, d'autre part, on surveillerait de près la marche de l'activité volcanique, afin de prendre les mesures qui deviendraient nécessaires, »>

« J*ajoute que la situation^ depuis cette époque, parait avoir manifestement changé.

Si j'avais été à Fort-de-France en août, je serais allé, aux premières alertes, voir moimême ce qui en était, et, les conditions n'étant plus les mêmes (vous savez que des nouvelles alarmantes ont précédé la récente catastrophe), j'aurais certainement donné un avis opposé à celui que je donnais en juillet. »>

L'Importance de ce document ne saurait échapper, messieurs, à votre attention. Dès les premiers jours du mois d'août, le gouverneur Intérimaire, sollicité par des préoccupations de divers ordres, se croyant surtout couvert par le rapport de M. Lacroix, décida la réintégration dans les communes du nord ; pendant toute la période de ee rapatriement, aucune nouvelle manifesta-

SEAiNCE DU 5 DECEMBRE 1902

tlon volcanique n'était venu éveiller la moindre inquiétude dans les esprits.

Le gouverneur titulaire, M. Lemaire, nommé par décret du 29 juillet, débarque à Fort-de-France le 21 août, et son arrivée coïncide avec une recrudescence de Tactivîté volcanique. Quel devait être le principal souci du chef de la colonie ? Oh ! certes, la tâche était noble pour un administrateur dévoué qui aurait voulu se consacrer au soulagement et au relèvement de ce peuple en détresse. Mais avant tout, Thomme qui avait accepté Thonneur d*un pareil poste devait sentir grandir en lui la prévoyance; la prévoyance, qui est la qualité maîtresse des gouvernements, et qui, en celle que nous envisageons, était d'autant plus indispensable que la moindre négligence pouvait et devait entraîner la mort de plusieurs milliers d'honunes.

Donc, M. Lemaire, en mettant le pied sur le sol de la Martinique, a dû fixer les yeux sur le volcan et méditer profondément les réserves formelles contenues dans le rapport du 4 juillet de la mission Lacroix, rapport qu'il connaissait.

S'il ne Ta pas fait, il a été coupable.

S'il la fait, comment ne s'est-il pas empressé, surtout après le 26 août, de rappeler les populations du nord? A-t-il reçu, ce jour-là au moins, des indications qui suffisaient, et au delà, à éveiller son attention «ur les dangers que couraient ces popula- 1S<ms? Oh! les avertissements ne bai ont pas manqué. Nous Usons, en effet, dans le rapport du capitaine -de vaiseeau Ptvet, commandant le T^ige, au ministre de la maifoe:

« Le 26 août, à sept heures du matiti, par calme plat, nous vîmes subitement s'élever au-dessus de la montagne Pelée un nuage ép9skB qui, d'un seui jet, monta à une aitltede d'enTiroa 10,000 mètres, mesurée da Wfd. Dufviit la nuit, les édairs eiHonnaienit ^ne façon prescpie oontlnuelle les oeodros que le vent chassait vers la côte ooest »»

Le goirvemeur M. Lemaire, à supposer qu^ ne connût pas les observations relevées par les officiers du Tage, a vu assurément cette colonne de projection de 10,000 mètres de hauteur qui a été aperçue de tous les points de la colonie et qui a semé l'épouvante dans les cœurs.

M. Lemaire n'a pas vu, il est le seul à n'avoir pas vu. Soit. Mais il avait les dépêches alarmantes des maires des communes menacées, notamment celle que hii adressait, ce jour4àmême, 26, le maire de Grand- Rivière.

Voici cette <lépèche :

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