‹ AnnalesChapitre 58 sur 77 · R. THÉOPHILE · texte numérisé non relu

R. THÉOPHILE

Sans réponse, le maire de Grand-Rivière envoie le 28 août un deuxième message :

« 28 aoOt 1902.

u Maire Grand-Rivière à gouverneur Fort-de-France.

« Depuis le 26, situation inchangée ; le volcan fume et gronde toujours. On ne compte plus les éruptions, taat elles sont nombreuses.— Trépidations continuelles du sol. — Population effrayée commence à émigrer vers Lorrain et Trinité. — Aucun travail n'a pu être repris. — Les habitante sont dans la plus grande anxiété : les pluB résolus conunencent à se décourager.

« Commune isolée : pas de téléphone. — Communication par mer iaterrompue par un rideau de cendres. — Les nouvelles du chef-lieu mettent trois jours à oous parvenir par la poste.

« Il faut être sur les lieux pour constater cette situation par trop décourageante.

« Lemaire, « &. ivàoFmuL »

M. le gouverneur i>e répond pas. Faul-il ajdmettre que M. Lemaire ait cru à i'exa^ ration de oes communications? il lui appartenait tout au moins de les vérifier ou de les faire vérifler.

En tout cas, messieurs, voici une circonstance plus frappante et plus grave encore, dont le gouverneur n'a pas tenu compte à la suite de je ne siiis quelle aberration qui Fempêchait de se rendre à l'évidence, d'ouwir les yeux à la lumière.

Le 26 août, vers midi, une délégation des habitants du Carbet et du Morne-Rouge, composée de femmes et d'hommes, se rend près du chef de la colonie. Elle lui expose l'afTolement dans lequel se trouve la population en présence des manifestations du volcan. Ils lui disent, ces délégués, que la montagne est entièrement embrasée, que les déchai:ge8 électriques décliirent constamment les nues, que le sol tremble au point de déterminer des nausées cliez beau-

coup d'entre eux. Us implorent du gouverneur l'autorisation, pour tous, d'évacuer sur Fort-de-France. Le gouverneur reste impassible, n renvoie ces malheureux avec l'ordre de rentrer chez eux.

L'honorable M. Sévère, le chef de Tédilité de Fort-de-France, intervient. 11 proteste contre l'inhumanité d'une pareille décision.

Il montre au gouverneur tous les dangers qui menacent les habitants du Morne- Rouge. Rien n'y fait, M. Lemaire se montre inflexible et donne à M. Sévère l'ordre de délivrer à chacun des délégués, le jour même, une ration de vivres, et deux tiers de ration, c'esUà-dire une ration de route pour le lendemain 27. Indigné de cette résolution, M. Sévère, pour mettre à couvert sa responsabilité, deufiande au gouverneur un ordre écrit. Et c'est au travers de la feuille où il a relevé les noms des délégués que le chef de la colonie rédige de sa main et signe cet ordre.

Voici d'ailleurs, à ce sujet, la lettre que m'adressa M. Sévère, le maire de Fort-de- France.

» Paris, le 30 octobre 1902.

« Je ne puis que vous confirmer les renseif^ments qui vous ont été donnés concernant la réception faite aux habitants du Morne-Rouge qui, le 26 août, à la suite de la vMeRte éruption du matin, s'éiaieHt rendus auprès du gouverneur M. Lemaire pour lui demander l'évacuation de leur commune.

« Voici exactement ce qui s'est passé :

« Vers quatre heures de Taprès-midi, j'ai trouvé dans la cour de la mairie de Fortde-France un groupe de sinistrés, hommes et femmes, qui se plaignaient très hautement que le délégué de l'administration leur eût refusé toute ration afin de leur imposer le retour immédiat au Morne- Rouge et au Carbet, d'où ils venaient et où leurs vies étaient cependant menacées. Pat^eant leurs appréhensions, je me rendis immédiatement au gouvernement pour intercéder en leur faveur. Malheureusement, M. Lemaire ne voulut pas se rendre à mes observations et me déclara qu'îl avait désiré le retour immédiat de ces gens dans leurs communes. Je ne pus obtenir de lui que Tordre de délivrer à ces sinistrés, qui avaient voyagé toute la journée, une ration pour le jour même et deux tiers pour le lendemain. Cet ordre me fut donné par écrit sur la feuille même qui avait servi à prendre les noms des délégués. R est ainsi conçu : « Après vérification d'identité en tant que sinistrés, ration ordinaire aujourd'hui et demain, deux tiers. Veiller au non cumul, en avisant les localités où ces sinistrés percevaient ration 26 août 1902.

Le gouverneur, signé : lemaire. >►

u Je quittai le chef de la colonie en lui déclarant que je ne partagerais pas avec lui les responsabilités qu'il acceptait Et le lendemain matin, en la compagnie de mes deux adjoints, j'eus l'occasion de lui renouveler les appréhensions dont je lui avals fait part la veille.

ANNALES DU StNAT

« Rentré à la mairie, je portai, par voie d'affiche, à la connaissance des intéressés Tordre que je venais de recevoir, et je le communiquai au délégué de Tadministration au service des secours.

« Votre bien dévoué,

« SKVERB. »

Ainsi donc, en présence d'une manifestation aussi imposante, en présence de ces femmes, dé ces pères de famille éplorés qui viennent lui crier de les sauver de la mort, la seule préoccupation du gouverneur est d'empêcher la possibilité d'une fraude à laquelle pense de suite son esprit soupçonneux et si plein de méfiance î Et cette méfiance est une des caractéristiques de M. Lemaire ; nous y reviendrons à l'occasion.

Mais, en dépit de ces ordres, au risque de perdre le bénéfice de toute assistance, quelques-uns des délégués sont restés à Fortde-France. Les autres — et c'est le plus grand nombre — sont retournés au Morne- Rouge pour y mourir!

L'opinion publique s'émeut de cette attitude du gouverneur. Devant la clameur qui s'élève, M. Lemaire sort enfin de son indolescence. Le 30 août, à cinq heures de l'après-midi, il informe le chef de l'édilité du chef-lieu de son intention d'aller le lendemain sur le croiseur Suchet, à Grand- Rivière, pour en ramener un demi-millier de sinistrés. Un demi-millier î et il y en a 20,000 dans le Nord! 11 n'est même pas question du Morne-Rouge, si directement menacé. Et pourtant, cette commune, située à l'intérieur de l'île, pouvait être évacuée sur un simple ordre télégraphique à la population, ordre que ses délégués avaient sollicité le 26 août, et qui, depuis, était attendu avec t^nt d'anxiété.

D'ailleurs, il est trop tard. Le gouverneur n'a pas encore donné l'ordre au Suchet d'appareiller que l'irréparable est accompli. La liste déjà si longue des morts doit s'augmenter encore et dans une proportion qui ne pourra jamais être exactement établie. Qui peut dire, en effet, combien d'autres en dehors des 2,000 victimes annoncées, combien d'infortunés couchés dans les ravins, au flanc des montagnes, dorment de l'étemel sommeil sans avoir été reconnus?

Et qui racontera le spectacle de tous ces malheureux couverts d'affreuses brûlures, se traînant éperdus, affolés, pour chercher un refuge, des secours jusqu'au Lorrain, à 10 et 20 iiilomètres de leurs territoires!

Et dire, messieurs, qu'un liomme aurait p\i empêcher cette nouvelle hécatombe, et qu'il ne l'a pas fait! Je ne l'accuse que d'imprévoyance et d'indolence ; mais c'est déjà trop qu'une pareille accusation puisse se produire. 11 n'en est pas moins coupable celui par qui un nouveau deuil a frappé la France et désolé encore une fois la Martinique. Par lui, les larmes ont recommencé à couler sur les visages de mères et d'orphelins. Par lui, il y aura désormais, dans ce pauvre pays, un peu plus de souffrances et de plus grandes détresses à recourir.

Que pourra-t-on invoquer pour la défense de M. Lemaire? N'est-ce pas lui qui, au moment où le péril se manifestait, a maintenu les populations dans les centres menacés? Et celui-là seul n est-il pas responsable qui, prévenu à temps de l'imminence du danger, n'a rien fait pour le conjurer?

On dira peut-être que le nouveau gouverneur, arrivé seulement le 21 août, n'avait pas eu le temps d'étudier la situation. Cette excuse est inadmissible.

M. Lemaire, en quittant la France, connaissait toute l'étendue des responsabilités qui lui incombaient. Il n'avait besoin d'aucune étude pour se convaincre qu'on ne laisse pas des êtres humains sous la menace d'un volcan en pleine éruption. Et, en outre, le rapport de M.Lacroix ne contenaitil pas des réserves formelles, dont il devait se souvenir au moment critique, s^'ll voulait dégager sa responsabilité?

Mais, après la catastrophe du 30 août, le gouverneur, a-t-il au moins essayé d'effacer la douloureuse impression qu'avait produit son attitude? Non.

Le 2 septembre, le Tage^ de retour du Lorrain, débarque à Fort-de-France dixneuf blessés. Toutes les autorités les attendent sur les quais. Seul, le gouverneur est absent.

A l'hospice du Lorrain, 300 blessés se traînent, ils ne peuvent être casés faute de lits. Les médicaments font défaut. Un médecin et deux sœurs sont seuls à assurer le service. Le maire du Lorrain informe le chef de la colonie de cette situation. Il lui demande de faire évacuer en grande partie les victimes sur Fort-de -France, ou 140 lits sont disponibles à l'hospice et où une ambulance est organisée au port Saint-Louis, n ne reçoit aucune réponse.

Ces malheureux, messieurs, sont presque tous morts, faute de soins.

Et le gouverneur, oublieux de tous ses devoirs, ne s'est rendu ni à l'hospice de Fort-de-France, ni à celui du Lorrain, porter à ces agonisants la marque de sympathie et les paroles de consolation qui sont de mise en pareilles circonstances. Dans de moindres désastres, le chef de l'Etat, lui, croit de son devoir de venir porter aux victimes l'expression de sa touchante sollicitude.

Mais ce n'est pas tout.

Au lendemain de cette catastrophe, le 8 septembre, le gouverneur lance la circulaire suivante. Ecoutez, messieurs :

« Prière à M. le délégué de l'administration de me faire connaître s'il arrive encore des sinistrés du Morne-Rouge. Renvoyer ces hommes à Colson et ne leur délivrer aucun carnet, ne donner qu'une ration de route. Informer tous gens Fonds-Salnt- Denls et Morne-Rouge qui ne justifieraient pas d'avoir à Fort-de-France abri et travail par eux-mêmes qu'Us aient à se grouper ailleurs. Inviter les autorités municipales de ces communes à diriger le mouvemeirt dans ce sens. Faire appel à M. le maire du chef-lieu, me rendre compte de tous inci-

dents. Le programme de dissémination hors Fort-de-France et de concentration sur de nouveaux points sera inflexiblement poursuivi. »

C'est là tout ce que son cœur lui dicte envers des malheureux qui sont encore sous l'Impression et des spectacles auxquels Us ont assisté, et des dangers auxquels ils ont échappé. Us pensaient, tous ces Français en détresse, que plus de commisération était due à leur malheur. Us étalent loin de s'attendre à la sécheresse et à rinflexibiUté affichées dans la circulaire de ce représentant de la RépubUque.

.Messieurs, je crois avoir sufûsamment démontré la responsabilité qui pèse sur M. Lemaire ; je vous al fait voir que, dans des circonstances si malheureuses, avant comme après la catastrophe, ce haut fonctionnaire n'avait jamais laissé percer le moindre senUment d'humanité. Vous ne serez donc pas surpris que ses actes adminlstraUfs ne soient marqués d'aucune soUlcitude envers nos concitoyens sinistrés.

Je sais bien que M. le ministre va venir vous lire à la tribune ces beUes circulaires du gouverneur où perce un souffle d'humanité ; je m'attends à ce qu'il porte à votre connaissance certains arrêtés qui semblent marquer des préoccupations favorables à la population.

Mais, ces circulaires et ces arrêtés constituent la façade de son administration. Us sont en opposition avec les actes du gouverneur. Et c'est par ce moyen que M. Lemaire est arrivé à tromper l'honorable M. Doumergue. C'est pourquoi, au début de cette interpeUation, j'ai exprimé le regret que M. le ministre des colonies ne jugeât que sur les seuls rapports et documents officiels du gouverneur.

Sans entrer dans les détaUs des actes administratifs du gouverneur, qui prêtent pourtant à tant de critiques, vous me permettrez, messieurs, de vous Ure un des arrêtés du chef de la colonie :

« Le gouverneur de la Martinique,

« Vu l'article 15 de l'ordonnance organique des 9 fé\Tier 1827-22 août 1833 ;

« Vu la décision du 3 septembre 1902, aUouant aux sinistrés ime aUocatlon en espèces ;

« Considérant, d'une part, que le taux flxé par l'article 6 de ladite décision a été, par l'expérience, démontré trop élevé ; la plupart des sinistrés désertant ou refusant le travail même destiné à leur procurer à eux personneUement des moyens de relèvement et de ra\italUement ;

M Considérant, d'autre part, la nécessité d'encourager les sinistrés désireux de profiter des avantages que l'adminlstraUon leur offre pour rétabUr leur situation perdue,

« Décide :

" Art, i". — A partir du 27 septembre, le tarif des indemnités-secours aux sinistrés est fixé comme suit :

« Adultes, homme ou femme, 50 centimes.

« Enfants au-dessous de seize ans, 20 centimes.

« En aucun cas Findenuiité collective pour une famille ne pourra dépasser le ctiifTre de 1 fr. 60.

Art. 2. — Des allocations spéciales pourront, dans les cas méritoires et particuliers, être accordées par le gouverneur.

« Art 3. — Tout sinistré désireux de travailler recevra le salaire normal de son labeur.

« Art. 4. — Le secrétaire général, le trésorier-payeur et les présidents des commissions locales de secours sont, chacun en ce qui le concerne, chargés de Texécution de la présente décision, qui sera publiée au Journal et au Bulletin officiels de la colonie et enregistrée partout où besoin sera.

» Fort-de-France, le 18 septembre 1902.

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