LEMAIRE
Et, dans un arrêté suivant, le gouverneur a soin de déclarer que « sera rayé de la liste des secours tout sinistré qui serait convaincu d'avoir refusé du travail ».
Vous ne serez pas sans avoir remarqué tout ce qu'il y a de tendancieux dans ces considérants.
Qui sera donc juge de ce refus de travail?
Qui donc viendra près du gouverneur pour défendre ces malheureux contre une dénonciation qui suffit à les faire rayer impitoyablement de la liste des secours? Mais ne voyez-vous pas, messieurs, que le gouverneur livre les sinistrés à la discrétion du capital et du patronat ?
M. Tamiral de CuTerville et M. Gustave Denis. Il faudrait apporter la preuve de pareilles accusations.
M. Knighl Et je dis, monsieur le ministre, sans crainte d'être démenti par vous, qu'il n'y a pas à la Martinique du travail, même pour une partie de la population échappée au désastre.
Dans la partie du sud, la population normale a toujours suffi aux besoins des exploitations agricoles. Les travailleurs de ces centres ne trouvent môme à être employés que trois jours par semaine : et vouloir y envoyer les sinistrés du Nord, c'est donner la facilité aux propriétaires d'avoir des bras à bon marché, de provoquer, par conséquent, une baisse des salaires.
Voici, messieurs, une circulaire du gouverneur du 9 septembre, où je lis :
« Le gouverneur à MM. les présidents des comités de secours.
« Afin de faciliter votre tâche et aider à fixation sinistrés sur habitations, les géreurs, sous garanties que proposerez, seront constitués biUeteurs pour payement d'indemnités aux sinistrés employés chez eux. Tout sinistré valide qui refusera travail à conditions raisonnables perdra assistance. »
Comment ! des particuliers recevront, sur leur demande, des sinistrés, les emploieront, et ils seront chargés de leur payer les indemnités auxquelles ils ont droit?
Ne voyez-vous pas quels abus peuvent
résulter de semblables procédés? Ne voyezvous pas que ces travailleurs sont ainsi livrés complètement à la merci de leurs employeurs ? Ne voyez-vous pas qu'ils vont tomber dans un véritable état de servitude dont ils ne pourront s'affranchir? car le jour où Us essaieraient de secouer le joug qui leur pèse, sur une dénonciation du propriétaire, ils seront radiés de la liste de secours, pour avoir refusé le travail.
Et puis, à défaut d'humanité, à défaut d'autres considérations, le gouverneur ne voit-U pas que si le nombre des sinistrés, sans travail, sans assistance, grossissait démesurément, il en résulteraii un véritable danger social ?
Il appartenait au gouverneur d'agir par persuasion, par excès de bonté, et non par des menaces qui n'étalent pas de mise en pareilles circonstances.
Messieurs, il y a, à la Martinique, des souffrances dont vous ne pouvez vous faire une idée, des détresses qui vous tireraient les larmes des yeux, si vous pouviez les voir.
Je reçois une correspondance volumineuse de ce pays ; certaines de ces communications^ sont vraiment attristantes et leur lecture provoque l'émotion la plus poignante.
Telle cette lettre d'une jeune flUe de seize ans, annonçant que ses parents, las de solliciter un secours qu'Us ne peuvent obtenir, préfèrent retourner à leur ancien foyer, sous la menace du volcan, estimant que la mort serait pour tous une véritable lU)ératlon. « Je n'ai pas le courage de suivre les miens, écrit la malheureuse enfant, je suis trop jeune, je ne veux pas mourir. »
Ce n'est pas là, messieurs, un fait exceptionnel. Les sinistrés qui avalent fui le mont Pelé ne craignent plus de braver la mort. Ce sentiment se généralise à la Martinique à tel point que le gouverneur, ému d'une pareiUe situation, sentant peut-être le remords assaiUlr son âme, ne voulant pas accepter encore une fols les terribles responsabilités qui pèsent sur lui depuis la catastrophe du 30 août, fait insérer dans le Journal officiel de la colonie la note suivante, qui n'est que la constatation of flcieUe de ce déplorable état de choses :
« Gouvernement de la Martinique. — L'administration est Informée que diverses personnes circulent et séjournent dans la zone évacuée à la suite de l'éruption volcanique ; eUe les prévient que cette zone n'a pas cessé d'être dangereuse et que toute personne qui s'y aventurera sera considérée comme le faisant à ses risques et périls. »
Oui, messieurs, ces Infortunés agissent à leurs risques et périls, parce qu'Us aiment mieux demander à la mort de mettre un terme à leurs angoisses.
On se rend compte ainsi de la somme de souffrances et de détresse qui pèse sur mon malheureux pays. On se demande si, en présence de 8enû)lables tendances, Il n'est pas du devoir du Gouvernement d'Intervenir pour rappeler à son représentant
là-bas qu'il doit tout faire pour mettre fin à cette situation, qu'il lui faut avoir de la peatienc, qu'U vaut mieux pêcher plutôt par excès de bonté, par excès de générosité pour empêcher le retour de faits aussi lamentables.
Mais que dire de cette préoccupation du gouverneur de substituer partout l'élément militaire à l'élément civil ? Vous le verrez notamment dans un arrêté dont je ne vous donnerai pas lecture pour ne pas fatiguer votre attention, mais que M. le ministre a en sa possession, et qui figure au Journal officiel du 5 septembre. Vous y verrez un capitaine d'artlUerle appelé à procéder au morcellement des habitations achetées par la colonie. Vous verrez le chef de la colonie, dans d'autres décisions, confier à des officiers la direction des travaux qui seront exécutés sur les propriétés destinées à devenir pour les sinistrés c^ que le gouverneur appeUe des camps de concentration.
Les officiers ainsi nommés sont chargés de recruter les travaUleurs, de les diriger, de les payer et de survelUer leur instaUatlon. M. le gouverneur delà Martinique, se croyant assurément au Congo, délègue à l'élément militaire son autorité et le charge de créer des « centres de colonisation ».
11 oublie, sans nul doute, qu'il est dans une vielle terre française et non dans nos nouvelles possession d'Afrique. Là, Il n'y a pas encore d'administration civile qui puisse assurer les services ; on recourt à nos officiers pour la direction de certains travaux.
Mais à la Martinique, où le corps des ponts et chaussées est parfaitement organisé, queUe nécessité y avait-il de placer les malheureux sinistrés, qui sont en pleine souffrance, sous la discipline Inflexible de l'autorité militaire?
n y a là un véritable danger, auquel 11 Importe de mettre fin.
Aucune considération ne saurait justifier M. le gouverneur Lemalre d'avoir, de propos délibéré, écarté des fonctionnaires, qui ont, en toutes circonstances, fait leur devoir.
Je vols M. le ministre ouvrir son dossier; Il peut y lire dans un arrêté du 4 sep* tembre :
« Le service des ponts et chaussées de la colonie mettra, dans les conditions réglementaires, à la disposition de M. le capitaine Morln le matériel dont 11 pourrai disposer, et qui sera nécessaire à l'accomplissement de la mission confiée à cet officier. »
A côté de tous ces actes arbitraires, dont le Sénat ne manquera pas de s'émouvoir, je dois signaler que les camps de concentration qui sont sous la direction de l'autorité militaire ont été constitués en violation de la loi municipale de 1884. A la Martinique, comme en France, on ne peut organiser la vie communale sans créer des municipalités. Et cependant, le gouverneur a cru pouvoir, en envoyant sur certains points des groupes de nos concitoyens, y compris le corps municipal, les placer, au mépris de la loi, sous les ordres de l'autorité mUitaire.
fl y a ll^ messieinrs, un arbitraire que n'acceptera assurément pas le Sénat.
ïl me reste à montrer le gouverneur de la Martinique, dépassant, cette fols, toute mesure, commettre le fait le plus grave que non seulement un fonctionnaire, mais qu'un «îtoyen puisse commettre.
Dans un but que Je préciserai, le chef de la colonie Intervient pour donner im ordre dont Feffel sera d'arrêter le cours de la justice.
Et ne croyez pas, messieurs, que cet abus soît un fait exceptionnel dans la carrière de m. le gouverneur Lemaire.
M. le ministre des colonies sait assurément qu'il existe dans ses archives un volumineux dossier concernant une première intervention de M. Lemaire dans Tadministration de la justice.
Alors que ce fonctionnaire est lieutenantcolonel du Congo, une rixe éclate entre miliciens. Des blessures graves sont faites ; une instruction judiciaire est ouverte.
Des loactionnaires, témoins du délit, sont ag»pelés ^vant le jnge d'instrutïtion-.
Ils pef oseiit de prêter «erment, ils redisent ée déposer. Et voki l^un des prooès-verbaux que le magistrftt iastmotear est forcé de dresser :
« Broère (Ëmile4{t]^;ues), fonctiouiaîre, refuse de prêter serment.
« Demande. — Ooe savea-vous ^des ri»es inteirvemies entre milicieBs 4aiis la journée du 27 juin ?
«Réponse.— J'ai reçu l'orére formel de ne répondre à auoune question relativement à cette aîTaire.
-<< Demande. — De qui émane cet ordre ?
« Réponse. — • Je ne puis vous répandre que ceci : de la seule personne qui ait quatoté pour me le donner.
« Demande. — Pouvea-vous dire si les fnUioiens blessés à la suite de cette affaire sont sortis de DiôpiUd etde Finfirmerie?
« Réponse. — Je ne puis davantage répondre à c^tte question.
« Demande. — Est-ce tout ce que vous avez à déclarer?
« Réponse. — Oui. C'est tout ce que j'ai ii dire. »
Le chef de Tadministration judiciaire, ému de cet incident, en Tolère au lieutenant-gouverneur et «lui dénonce, pour abus d'autorité, l'auteur de cet ordre, qu'il veut connaître et qu'il demande à faire poursuivre. M. Lemaire répond en l'invitant à surseoir à l'instruction. Sur le refus d'obtempérer à cet ordre, M. Lemaire le met à la disposition du ministre des colonies. Je peux affirmer que le chef du service judiciaire du Congo, appelé à rendre compte de «a conduite, ne s'est pas borné à se défendre, mais qu'il a porté les plus graves accusations contre M. Lemaire, notamment celle d'avoir voulu mettre en mouvement la justice pour satisfaire à ses animosités personnelles et à ses sentiments de vengeance. Et îl est à croire que la preuve de ces accusations a été faite, puisque ce magistrat n'a pas été frappé.
Ces précédents expliquent tout naturellement Tabus extraordinaire qu'a commis M. Lemaire à la Martinique.
M. Rerbay, conunandant la gendarmerie, est diffamé dans un journal local. Je ne ferai pas au Sénat Hnjure de lui lire les articles diffamatoires de cette feuille, honte de la presse, que Ton ne peut rattacher à aucun parti, et qui n'a été créée que potir outrager et pour diffamer. Qu'il me suffise d'en faire connaître les titres :
« Laquais galonné. — Officier ou domestique. — Laquais à quatre galons. — Chevalier de la ficelle en mal d'honneurs. »
Le commandant Herbay, avec l'autorisation du gouverneur, poursuit le rédacteurgérant de cette feuille en police oorrectioDneUe. Il obtient un Jugement de condimnation.
Le directeur^gérant est puni de <ieux »oîs d'empriseonement et de ciq^ cents francs d'amende. Le jounud ei^ en outre oobdiiiiaé à cinq mille francs4e dommages* intérêts.
Le commandant iJerbay fait signifier le jugement €'e^t à <« moment qu'intervient M. le gouverneur de la Martinique. U donne à cet officier supérieur l'ordre écrit de se désister de sa plainte î
Cet offider s'incline. Il se désiste de son action et renonce au bénéfice d'un jugement qui constituait une réparation pour son honneur outragé>.
Fort de l'appui que lui prête Je gouverne«r, le )ounal a repris et contintie encore contre k commandant Heii^ay sa campagne d'injures et de diffamations.
Quand j'ai peirté «ette accusation devant M. le minisfcre des colonies, rhooarable M. Doumergoe, en comrprenant toute la gravité, me déclara qu'il allait provoquer le 9oir mème^ par oâbki, les ex^iUcattoos de M. Lemaire, f^fo^^^t : « $i nn |iareil ordre a été donné, je révoquerai, sir l'heure^ le gouverneur. »
J'ignore la réponse qu'a pu faire ce dernier, mais, assurément, eOe n'a pas été négative. J'atffirme, en effet, qœ l'ordre écrit a été donné. J'affirme, «ans crainte d'un démenti, que M. le gouverneur Lemaire, abusant d'une autorité qui se fait volontiers tyrannique, a enlevé à un de ses subordonnés, diffamé dow sa vie privée, toute possibilité de se faire rendre justice.
Je ne veux pas examiner dans qiieïïes conditions le gouverneur a donné cet ordre.
Je me borne à relever ce détail significatif que le journal qui bénéficiait de cet abus d'autorité s'est con^itué, là-bas, le défenseur de la poHtique néfaste poursuivie par M. Lemaffre. Au surplus, queUes circonstances atténuantes pourrait-on bien invoquer? Il n'en saïu'ait exister en pareille matière.
L'intervention du gouvemeiu* reste de toute façon d'une exceptionneUe gra\ité, et nulle considération ne saurait excuser la pression qu'il a exercée dans le but évident d'arrêter le cours de la justice. Je laisse le
Sénat juge de pareili agissements. ïl lui appartiendra de dire s'il est possible, en couvrant les actes d« ce genre d'une approbation absolue, de porter à la liberté individuelle et au principe constitutionnel de la sépafsation des pouvoirs la plus grave des atteintes.
En descendant d$ cette tribune j'appelle toute la sollicitude du Sénat et du Gouvernement sur un pays frappé par des malheurs inouïs et immérités, sur une population éminemment française qui, par son attitude héroïque en face du danger, a mérité les élogea que le procureur général, M. Vacher, un compatriote de M. Lemaire, vient de lui adresser dans son discours de renjrée, éloges que je suis heureux de rapj)orter.
« Je ne peux me défendre ici de dire mon admiration pour cette population martiniquaise qui a su montrer tant de ferme courage. Sous les assauts chaque jour plus formidables de Timplacable destinée, soo âme vaillante n'a pas désespéré. Et aujourd'hui encore, sans souci des dangers, nos compatriotes du Nord ne tournent-ils pas leurs regards impatients vers ces foyers abandonnés, ces terres si fertiles, dont le volcan les a chassés un moment, mais qu'ils comptent bien lui reprendre, pour la fortune et l'honneur du pays? Grtce à l'énergie de son peuple, la Martinique voit renaître peu à peu l'activité laborieuse d'autrefois et se redresse une fois de plus sous la tempête, pour montrer au monde qu elle ne veut pas mourir.
« Ah ! je sais bien, messieurs, que quelques esprits chagrins ont choisi ces jours de malheurs pour jeter Tanathème sur cette population rt vaillante. Lear cri 4e haine arépoîxhi an cri de dofdew dm monde qui, en présence d'un pareil désastre, ne pouvait se croire an coeur «1 asêec de trtetesse ni assez de pitié. Fowrmei qnl, depuis dix ans au milieu de vous, ai pu «pprécier tout ce quH y avait don oe pays d'inteiligenœ, de courage et de boa^, je suis heureux 4e Kd reaifa^ tiommage. Etranger aux querelles locales, mais Hdèle À na foi républicaine, dédaigneux des préjugés trop fiidles et tenu par ma osutcieace d'homme et de ini^^islrat à plus de «inoérîté et à plus d'équité, j'ai voulu ëesoendre dans le* -oonors. Et aujourd'hui, «à j'adresse à nos morts un suprême adieu, c'est peur moi un acte de devoir^ paroe que c'est un acte de justice, d'apporter à cette popuiatîoB créole, si française par sa bonne humeur, sa générosité et son courage, le témoignage impartial de toute ma confiance et de toute mon afi'ection.
<« Mais, messieurs, le mal emporte avec lui son châtiment, et ceux dont les clameurs impies ont fait hésiter la pitié humaine seront leurs premières victimes.
Méprisons ces outrages, échos égarés d'un passé dinjustice et de haine, pour adresser à ceux qu'ont émus nos souffrances toute notre reconnaissance. »» {Très bien 1 irh bien /;
DÉPÔT DE PROJET DK LOI
M. le inrétid«nl La parole est à M. le ministre des colonies.
M. OactOA DonflUtrgne, minUtre des colonies. J'ai llionneur de déposer sur le bureau du Sénat, au nom de M. le minisire de la guerre, un projet de loi, adopté par la Chambre des députés, tendant à modifier . les articles 4, 5, 4d, 59 et 67 de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de Tarmée.
M. le président Le projet de loi est renvoyé à la commission de Tarmée.
11 sera imprimé et distribué.
REPRISE DE LA DISCUSSION DE L'iNTERnOXATlON
M. le président Nous revenons à Tinterpellatlon de M. Knight
La parole est à M. le ministre des colonies.
M. Gaston Bonmerfue, ministre des colonies. Messieurs, je tiens d'abord à remercier l'honorable M. Knight d'avoir bien voulu me donner l'occasion de fournir au Sénat, et par là même à Topinlon, des explications et des renseignements sur la situation actuelle de la Martinique.
Avant le dépôt de Finterpellation de l'honorable M. Knight, M. Paul Constant, député, m'avait saisi d'une demande analogue, et la Chambre avait cru devoir renvoyer cette interpellation à la suite de son ordre du jour. Il était bon, cependant, il était nécessaire que ne se continuât pas la campagne commencée, que des explications très précises, très nettes et très concluantes, je l'espère, fussent données à tous ceux qui suivent avec intérêt les événements de la Martinique, — c'est-à-dire au pays tout entier. (Très bien! très bien! à gauche,)
L'honorable M. Knight a apporté contre le gouverneur, M. Lemaire — il a pris soin d'indiquer, en effet, qu'il ne visait pas le Gouvernement et qu^il ne mettait pas non plus en cause le ministre des colonies — un réquisitoire très passionné et un peu véhément. Je tiens à remettre les choses au point
Le Sénat me permettra d'abord de lui rappeler dans quelles circonstances s'est produite l'éruption du 8 mai.
C'était au milieu de la période électorale^ entre les deux tours de scrutin. La campa-gne, à la Martinique, était extrêmement vive, violente même, parce que, à côté des questions de parti, des questions politiques, les questions de race et de couleur étaient agitées. La surexcitation des esprits était plus intense que partout ailleurs. C'est à ce moment critique qu'est survenu le cataclysme.
Il semblait qu'au lendemain de cet épouvantable désastre l'apaisement dût se faire.
Il n'en a pas été ainsi. Cependant, le mouvement unanime de charité, de générosité
qui s'était manifesté, non seulement dans Tenseinble du pays, mais dans le monde tout entier, senù>lait créer à tous les- habitants de la Martinique, à tous les partis^, l'obligation de mettre bas les armesy de faire trêve pendant quelque temps^ jusqu'à ce qu'eussent été réparés les malheurs qu'avait causés la catastrophe.
Pour ma part, en arrivant au ministère des colonies, c'est dans cet esprit que yai conçu l'œuvre que devaient poursuivre le Gouvernement et le futur gouverneur de la Martinique. (Très bien!)
J'ai pensé qu'il était nécessaire de pres^ crire à ce gouverneur de se placer au-dessus des partis, au-dessus des questions qui avaient divisé si pn^ondémeni toute la population de l'Ile et de lui donner comme devoir, comme mandat impératif, de se consacrer uniquement au relèvement de cette malheureuse colonie. (Ncuvelies fmarquet d'approbatûm,)
A cet égard, j'avais pu me convaincre que le gouverneur intérimaire, M. Lhuerre, un excellent homme, sans doute, mais qui ne pouvait briller qu'au second plan, ne réunissait pas les qualités nécessaires pour diriger une colonie aussi importante,dans les circonstances très douloureuses et très difficiles qu elle traversait
M. Lhuerre avait eu beaucoup de mérite ; on l'en avait récompensé — c'était parfaitement juste — en lui accordant la croix d'officier de la Légion d'honneur; mais j'avais pu voir, par les rapports que je recevais, par les actes mêmes qui émanaient de lui, qu'il n'avait ni cette habileté, ni cette hauteur de vues, ni cet esprit de méthode qu'exigeaient des circonstances pareilles.
Il avait, de plus, été mêlé de très près aux querelles politiques de la veille. Pour le rôle d'apaisement, de pacification que je concevais, 11 fallait un homme étranger à ces luttes encore trop récentes.
J'ai cependant différé quelque temps ma décision.
J'avais, en effet, trouvé en arrivant au ministère une dépêche de l'honorable M. Knight, adressée à mon prédécesseur pour le prier de ne faire aucune nomination de haut fonctionnaire à la Martinique avant d'avoir reçu une lettre confidentielle dont il lui annonçait l'envoi.
Cette lettre devait partir le 25 mai; je suis arrivé au ministère le 7 juin. Elle ne m'était pas destinée, je n'aurais donc pas eu à en prendre connaissance.
M. Knight Elle n'a pas été envoyée, monsieur le ministre.
M. le ministre. Je ne vous ai pas interrompu une seule fois, monsieur Knight; je vous serais reconnaissant de me laisser poursuivre mes développements sans interruption.
Je dis, messieurs, que je n'aurais pas eu à prendre connaissance de cette lettre confidentielle ; mais, par déférence pour l'honorable M. Knight, qui s'était, je le savais, beaucoup exposé et admirablement conduit
peidant le» trietes événem^eajhs du vmis éd> mai^ )e sursis à la désignation du gouvejp^ neuf; j'at t eadis (|ue Mw KaigM fût arrivé ea France^ qu'il f lU venu um^ voir pour diseutet avec lui la nomination du successeur de M^Mouttet.
L'bMiotahLe M. JiLnight est venu me trouver ; U m'a dédaré q^*il était abaolunvdnt nécessaire de mellre à la tète de la Martinique M. Lhuerve, que cette nomination a'im^ posait; il m'a lait un très grand éloge de M. Lhuerre, me disant que je n'avais, parmi tous les gouverneurs en fonetions, aucun homme qui l'égalât.
Jekû fis eeonsdtre alors les hésitattens que j'^tfouvais à signer une parelUe nomi^ nation ; j'ajoutai que M. Lhueife avait ét6 récompensé; que plus taf< dans d'autres circoQstaiicesv on troorerait le moyen de lui donner un avaneemeni; mais je ne lui laissai pas igneorer comment je eomprenaia le Wtte du futur geuremeur de la Martinique. A la suite de cette c^Nsrveraation, je cherchai dans le personnel disponible des gouremear» rbounne qui, dans les clroonstances particulièrement difficiles que vous connaissez, était apte à diriger cette colonie. C'est après avoir examiné le dossier de tous les gouverneurs que mon choix s'est arrêté sur M. Lemaire, que je ne connaissais pas auparavant. M. Lemaire était, en effet, l'un des mieux notés.
Entré dans l'administration en 1886, il avait servi successivement à Tahiti, au Sénégal, à la Martinique, à la Côte d'Ivoire, à Madagascar et au Congo, Tous ses chefs, tous ses supérieurs l'avaient apprécié comme un fonctionnaire éminent ; tous indiquaient qu'il ne pouvait pas rester dans une situation inférieure et qu'il fallait l'appeler aussitôt que possible au plus haut grade. Le dernier chef sous les ordres duquel il s'était trouvé, le commissaire général du Congo, l'avait proposé pour la croix d'officier de la Légion d'honneur. Mais ce qui avait surtout retenu mon attention, c'est qu'il avait été chef de bureau à la Martinique et qu'il avait obtenu à ce moment du gouverneur M. Moracchini, des notes tout à fait élogieuses. M. Moracchini disait, en effet :
4< Je désire vivement que M. Lemaire ne quitte pas la Martinique, où sa présence est très utile. »
Et il ajoutait :
« C'est un fonctionnaire de beaucoup su* périeur aux autres chefs de bureau. »
C'est après avoir pris ces renseignements, après m'ôtre entouré de tous les avis compétents, que je me suis décidé à oilHr à M. Lemaire le gouvernement de la Martinique. Il était désigné pour servir dans une autre colonie. Cette affectation lui avait même été donnée sur les instances de certains collègues coloniaux de M. Knight, qui connaissaient son mérite.
Je fis venir M. Lemahre, je lui exposai la situation, et je lui dis que je lui imposais presque comme un devoir d'accepter le gouvernement de la Martinique, bien qu'il
eût été antérieurement l'objet d*une autre désignation; j'ajoutai qu'il me paraissait avoir les qualités de tact, de pondération et de modération exigées par les circonstances.
M. Lemaire me répondit qu'il eût certes préféré de beaucoup aller dans la colonie plus agréable pour laquelle il était désigné, mais que, en présence d'un devoir à accomplir, il n'avait qu'à s'incliner et qu'il partirait aussitôt que j'aurais signé sa nomination. Voilà, messieurs, dans quelles conditions M. Lemaire fut nommé, le 29 juiUet.
Quelques jours après, il partait pour la Martinique, et j'avisais de sa nomination Tadministration locale.
Les instructions très précises que je lui avais données, lui prescrivaient de se tenir, comme je l'ai dit, entièrement au-dessus des querelles locales ; de pratiquer surtout une politique d'apaisement, de conciliation ; d'inviter la population, sans distinction de classes et de partis, à faire trêve aux luttes, aux discordes de toute nature ; d'appeler toutes les bonnes volontés à s'unir dans l'œuvre du relèvement matériel et moral de la colonie.
Je lui demandais, en un mot, d'être l'homme de l'apaisement et de la conciliation.
C'est animé de ces dispositions que M.
Lemaire partit. Connaissant son caractère, sa droiture, ses sentiments de justice et d'humanité, j'étais convaincu qu'il dirigerait dans cet esprit les actes de son gouvernement.
M. Lemaire est arrivé, comme on vous l'a dit, le 21 août au soir à la Martinique ; il a pris ses fonctions le 22 août ; le même jour, il a reçu les corps constitués. C'est au cours de cette réception que le commandant de gendarmerie Herbay se plaignit auprès de lui d'avoir été diffamé par un journal local, — l'adversaire précisément de celui dont l'honorable M. Knight est l'inspirateur politique — et lui demanda l'autorisation de poursuivre. M. Lemaire indiqua alors au commandant Herbay dans quelles dispositions il arrivait à la Martinique ; il lui dit : M Je connais votre valeur, je connais vos mérites; vous êtes un ancien soldat, un ancien cuirassier de Reichshoffen ; vous avez fait votre devoir; ce n'est pas sur des appréciations de journaux que vos chefs, que le gouverneur surtout, vous jugeront ; je vous jugerai, moi le premier, sur votre conduite qui, je le sais, a été jusqu'à ce jour très belle et très méritante ; aussi, dans l'intérêt même de l'œuvre que je viens accomplir, évitons des débats qui ne peuvent être qu'irritants ; je vous engage à ne pas faire de procès. »
M. Herbay promit de s'abstenir; mais, malgré cette promesse, cet officier, ou plutôt ceux qui le dirigeaient (car il faut dire que son avocat est précisément le directeur du journal adverse) engagèrent l'action judiciaire.
Le directeur du journal poursuivi se trou-
vait à ce moment à la Guadeloupe ; dès qu'il connut la condamnation, il revint immédiatement à la Martinique et la polémique recommença d'une façon très violente.
M. Lemaire manda le commandant Herbay et lui demanda des explications.
M. Herbay répondit qu'il avait eu la main forcée, qu'on avait agi un peu à son insu et contre sa volonté. Enfin, désireux de se couvrir, il pria le gouverneur de lui adresser une lettre dans laquelle ce haut fonctionnaire le prierait, au nom des sentiments que je \ien8 d'indiquer, de ne pas continuer l'affaire.
A la suite de ces faits, le commandant Herbay a eu à me fournir des renseignements ; il a été interrogé par le général de Beylié, qui était à ce moment chargé d'une inspection à la Martinique : jamais 11 ne s'est plaint qu'on eût violé sa conscience en lui Imposant des actes qu'il ne voulait pas accompUr, jamais il n'a protesté ni auprès de mol, ni auprès du général inspecteur, bien que l'occasion lui en ait été donnée à plusieurs reprises.
S'il a sollicité une lettre du gouverneur, c'était pour se cou\Tlr ultérieurement à l'égard de ses chefs ; je ne veux pas croire qu'il ait pu ensuite s'en faire une arme contre M. Lemaire pour diriger contre celuici une campagne Injuste et Imméritée.
Mais 11 s'agit Ici d'un fait Isolé.
11 y avait contre M. Lemaire — je l'ai déjà Indiqué — une prévention qui datait du début : Il n'était pas le gouverneur qu'on attendait, il n'était pas l'homme qu'on voulait Aussi, dès les premiers jours, sa conduite est attaquée et critiquée. SI vous pouviez lire les journaux,notamment le journal qu'inspire M. le sénateur Knight, vous verriez que, tous les jours, l'honorable M. Lemaire est couvert d'injures, de calomnies, de diffamations et qu'on lui applique des éplthètes que, par égard pour la dignité du Sénat, je ne veux pas répéter à cette tribune. {Mouvements divers.)
A peine arrivé à la Martinique, M. Lemaire trouve autour de lui la méfiance la plus complète; dans ses premiers actes, qui indiquaient sa volonté de réorganiser la colonie, de mettre de l'ordre où il n'y en avait point, on ne trouve que matière à critiques.
Mais survient tout à coup l'éruption du 30 août. A ce moment, messieurs, l'opposition croit avoir trouvé l'occasion de partir en guerre contre le gouverneur et d'imposer au ministre sa révocation.
Vous avez entendu tout à l'heure ce que vous a dit l'honorable M. Knight. Il avait lui-même protesté, au début, contre les insinuations d'une certaine presse qui, disait-il, prétendait faire retomber la responsabilité de la catastrophe du 8 mal sur mon honorable prédécesseur M. Decrals, et sur le gouverneur Mouttet.
Or, n'agissait-il pas maintenant, envers M. Lemaire, comme il reprochait à cette presse d'avoir agi contre M. Decrals et contre M. Mouttet? H accusait M. Lemaire— avec preuves à l'appui, disait-il — d'être
l'auteur responsable du désastre qu'avait causé l'éruption du 30 août.
Or, quand j'ai Invité M. Lemaire à s'expliquer, le gouverneur. Indigné, m'a répondu en m'envoyant des textes.
Les faits qu'il allègue pour se défendre d'une si pénible accusation, M. Knight ne les ignore pas. Il sait en effet à l'instigation de qui et par quels ordres les sinistrés ont regagné les communes du Nord.
Je vais le dire.
.M. Lemaire avait été nommé à la date du 30 juillet; sa nomination avait été aussitôt connue dans la colonie. A peine avait-elle été notifiée à l'administration locale, que, le 2 août, le gouverneur Intérimaire, M. Lhuerre^ envoyait au maire de Fort-de-France la lettre suivante :
« Monsieur le maire, j'ai l'honneur de vous faire savoir qu'après entente avec la mission scientifique française, j'ai décidé le retour des sinistrés dans leurs communes d'origine.
« En conséquence, vous voudrez bien faire savoir aux sinistrés qui ont trouvé asile dans votre commune qu'ils ont jusqu'au 15 août courant pour rallier leurs domiciles.
«< Passé ce délai. Ils ne recevront aucun secours en nature de l'administration. Ils continueront au contraire à être nourris dans leurs communes respectives pendant un laps de temps qui leur permettra de se remettre courageusement au travail
a Quant aux malheureux habitants du Prêcheur et de Sainte-Phllomène qui ne peuvent rentrer chez eux à cause de la dévastation de ces localités, il y aura lieu de les disséminer pour éviter l'agglomération qui a compromis l'état sanitaire du cheîlleu.
« Recevez, etc.
« LHUERRB. >»
Il envoyait en même temps à tous les commissaires de police de l'île Tordre sui vaut :
« J'ai l'honneur de vous faire savoir que j'ai décidé le renvoi dans leurs communes d'origine des sinistrés qui ont trouvé asile dans les bourgs de votre canton. Us ont jusqu'au 15 août courant pour rentrer chez eux.
a Je vous serai obligé de vouloir bien me faire savoir les mesures prises ou à prendre par les municipalités pour l'exécution des prescriptions que je leur al données.
«» Recevez, etc..
« O. LHrERRE. »
C'est, par conséquent, le 5 août que M. Lhuerre, gouverneur intérimaire, deux jours après la nomination de M. Lemaire, prescrivait aux sinistrés de regagner Immédiatement les localités du Nord, et leur faisait connaître qu'ils seraient privés de vivres et de secours, s'ils ne réintégraient pas leurs communes.
L'honorable M. Knight a indiqué qu'il y avait eu auparavant un avis de la mission
SEANCE DU 5 DKCEMBHE 1902
soientiftqua Iklaia cet avis était du 4 iuiUet, et entre le 4 juiJlet et la date à laquelle étaient donnéi ces QKdres, il a'était produit de» événententa très graves. . .
M. OkarUi lU«a. Est-ee que M. Lhuerre connaissait, à ce moment, la nomination de gon successeur ?
M. le Bdlnistre. 11 la connaissait ; l'ordre donné aux commissaires de police est du 5 août, et j'avais télég^raphié au commencement du mois pour notifier la nomination de M. Lemaire et indiquer que celui-ci désirait d'ailleurs être reçu sans aucun honneur et avec la plus grande simplicité.
La mission scientifique, je le répète, avait émis le 4 juillet im avis tempéré par certaines réserves.
Bemarquea que le ministre des colonies fut laissé entièrement dans rigporancede ces faits et que je ne les appris que posté-r rieuremant, lorsque H. iemaire, obligé de se disculper, les porta à ma coanaissance.
J'ai dit que, depuis le moment oti cet avis avait été donné, il s'était produit des événement très graves. J'ai sous les yeux une série de télégrammes envoyés les 11, 12, 13, 16, 17 et 21 par M. Lhuerre, dans lesquels celui-ci me disait que le volcan était toujours en période d'aPtivité, que les éruptions se suct cédaient, que la situation était extrèmarnent menaçante, des télégrammes sont antérieurs 46 quln^o jours & Vordre donné aux sinistrés 4e regagner les communes du Nord,
Cet ordre émane de M. Lhuerre, et l'on fait un reproche à M. Lemaire de n'avoir pas, dès son arrivée, le 2^ août— Téruption est du 30 — pris toutes les mesure nécessaires pour pallier, dans la mesure 4u PQsble, l'erreur qui avait été commise par son prédécesseur intérimaire. Je vous ai montré dans quel état de passion politique M. Lemaire avait trouvé la colonie au lendemain de son arrivée et quelle préoccupation agitait les esprits : ce n'était pas celle du volcan. Mais il est injuste de dire que M. Lemaire a négligé la question si importante de la sécurité des habitants.
Je}, messieurs, je suis obligé de faire appel à ces documents officiels dont l'honorable M. Knight fait si peu de cas; quelles que soient les affirmations apportées à cette tribune, je dois vous soumettre les éléments d'information que je possède.
Or, messieurs, il résulte des rapports qui m'ont été envoyés et qui émanent, non pas de II. Lenuire, mais de M. le commandant Herbay, que le gouverneur s'était préoccupé, avant le 80 août, des conséquences que pouvaient avoir les mesures dont M. Lhuerre avait pris la responsabilité.
Dans un rapport, daté de Fort-de-France le {*' septembre, M. Herbay constate que, dès le 27 août, au Lendemain de l'éruption du 25, M. Lemaire avait prescrit la plus grande prudence aux brigades qui se trouvaient au Morne-Rouge. Voici le rapport que le gouverneur recevait, le 20 août, du commandant de gendarmerie :
1909, — séNAT, SESSION EXTR. — ANNALES.
(NOITV. SlâRIE, ANNALES, T. 62.)
» . . .Le volcan continue ^ faire eateadra des grondements de temps en temps. De fortes colonnes de fumée paraissant chargées de cendre s'échappent du cr$^tèce et descendent sur Grand-Riviàr6 et Macouba où elles formant un nuage épais et coupô par quelques décharges électriques. La population ne rentre pas au bourg. »
Ce témoignage du commandant, daté du 20 août, établit donc que, d'après les instructions données à cet officier par M. Lemaire, la population ne se trouvait pas au Morne-Bouge. Si l'éruption a fait des victimes. Il faut expliquer ce fait notamment par la présence de la brigade de gendarmerie, qui manifestait une confiance excessive et faisait preuve dHin^ très grande témérité.
Ces faits sont constatés dans un rapport du 1«^ septembre, dont j'éviterai la lecture au Sénat.
Telles sont les mesures et les précautions prises par M. Lemaire, dans les six jours qui précèdent la catastrophe du 30 août, alors qu'il venait à peine de prendre ses fonctions. Il peut paraître excessif, dans ces conditions, de faire retomber sur lui la responsabilité de la réoccupation des communes du Nord.
En fait, cette péoccupatlon avait été admise en principe dès le lendemain même de l'éruption du 8 mal, et par M. Knight lui-môme. Je puis produire ici un télégramme de l'honorable sénateur dans lequel celui-ci indique que les populations peuvent parfaitement regagner le nord. Ge télégramme est arrivé au ministère le ig mai ; or, la première catastrophe est du g :
« Dans la visite que nous avons faite hier dans le nord avec le gouverneur et le colonel à bord du Suchei, nous avons constaté à Macouba, à Basse-Pointe et au Lorrain le bon état des plantations de canne.
Il a été déclaré officiellement par le maire de Basse-Pointe que les propretés de cette commune étaient absolument intactes, mais qup des représentants ou des propriétaires affolés ont abandonné leurs biens. C'est d'eux que dépend la reprise du travail réclamée par la population.
« RîîiGHT, sénateur. »
Ainsi^ à ce moment, M. Knight indiquait que si les populations ne regagnaient pas le Nord, ce n'était pas que ni le gouverneur intérimaire ni lui-même y fissent aucune opposition; le seul obstacle était la mauvaise volonté des propriétaires qui ne voulaient pas retourner cultiver leurs terres.
DJx jours donc après la plus funeste catastrophe, l'honorable M. Knight lui-même admettait que les sinistrés rentrassent dans les centres abandonnés ; il considérait cette éventualité comme le fait normal auquel on devait s'attendre. Le gouverneur, à la même date, m'envoyait d'ailleurs un télégramme conçu dans les mêmes termes :
« Si les propriétaires, qui n'ont rien perdu, ne font pas preuve de mauvaise volonté, il n'y a pas lieu de craindre la cessa-
tion du travail dans la région du Nord menacée.
Le 22 mai, nouveau téléç^^mme du gpur v^çnçur, toujours conçu d^ns le mêm*esprit.
M. Knight se trouvait alors è^ la Martinique. Je rappelle que le volcan étçiit eu pleiue activité et que» quelques jours plus tard, d'autres éruptions extrêmement vIot lentes devaient jeter une véri^ble panique dans la population.
Voic^ ce que câblait ^ cette 4§te M.
^-huerre :
u A Vun^hnité, |e çoinseil privé que j'ai consulté au sujet de l'évacuation partielle ou totale de l'île^ a été d'avis que pareille mesure était pour le moment injustifiée e^ qu'elle serait désastreuse. C'est mon opinion.
tt LHUBRRB. »
U résulte de ces téléf^amm^ ém^U^nt de M. l^night ^uirmème ^\ du gouvei^neur, que, ^ès ce moment, la réqçcupation du Nord était, comme je Tai dii, t^dmise en principe, et on ajoutait que si ^s pq(\ul^tiens ne regi^n^ient pa^ leurs (oyer§, c'est parce que }es propriétaires, ne voulant pas réoccuper l^u^s plantations, se refusa^ient, par cela m^mç^ 4 dqnner du travail aux ouvriers.
Il y aurait encore d^autres documents ^ citer. Je ne yeux pas ^l^user de la pftt}ençe du Séua.t; mM^ 41 serait très jntér^aisant d^ relire notamment l^s procès-yerbaux de la commission lopaje 40 secqurs î^u?^ smistrés.
Je n'ai eu connaissance dP pes procès-iverbaux que tout récemm®^^ P^?" ^^ J[QHmal officiel dÇ} ta MftrtlPi^UP, op ^s n'ou^ 4'ailleu^a été publias que d^PU^s l'airivée do M. Lemaiye.
A m^^mtes reprises il y e^t fait meptiqu de la réqccupatiou des centres ab^^ndonnés.
La c^m^s^ion 8^ préoccupait en effet d'employer les fonds de recours h l'ach^ d'uu vapeur qui aurait fait le service postal des communes du uor4- A pp moment 4Qpc i\ était dans la pensé de tous, ^ \^ MartiniquP? que les réfugiés devaient être f^nvflyés dans leurs Iqcf^lités d'priginp.
J'ai donc établi quelle était la Mtuation, Iprsque M. Lemaire a pris ses fonctions. Je vous ai montré commpnt il s'en est préqccupé. Avant même que l'éruptiou ne se fût produite, le 3Û août au soir — l'honorable M. Knight tout à l'heure a répondu par avanpe 4 l'objection, parce que je lui ai communiqué mon dossier et discuté avec lui l'accusation portée contre M. Lemaire ravant l'éruption, dis-je, la 30 août, M. Lemaire était parti su|^ le Suchet pour faire évacuer les communes du nord réoccupées sur Tordre de M. Lhuerre.
J'ai eu récemment le plaisir de voir le commandant Le Bris, un officier de grand mérite, qui a rendu là-bas de très grands services; je l'ai fait venir à mon cabinet ainsi d'ailleurs que beaucoup de personnes de k Martinique; je lui ai demwdé si to
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gouverneur avait négligé aucune mesure. Il m'a fait de ce haut fonctionnaire un éloge que je considère comme parfaitement jus- Ufié, et que légitimeront du reste tous les faits que je vais faire passer sous vos yeux.
M. ramiral de CuTeryllle. Le commandant Le Bris est un officier dans lequel vous pouvez avoir toute confiance.
M. le ministre. J'ai eu cette confiance, et c'est pourquoi l'appréciation qu'il porta sur M. Lemaire ne fit que m'engager à persister dans la bonne opinion que j'avais de ce gouverneur.
Messieurs, au lendemain de l'éruption du 30 août, la population sinistrée qui devait revenir dans le sud était considérable ; elle s'élevait environ à 20,000 personnes. J'ai envoyé à ce moment au gouverneur des instructions très précises.
Je rappelle au Sénat que l'ordre de réintégrer les communes du nord, donné par M. Lhuerre, n'avait jamais été porté à ma connaissance. Cette mesure grave était entièrement inconnue du ministre des colonies, de telle sorte que quand j'ai su toute l'étendue du désastre je me suis demandé comment il était possible que la population fût aussi dense dans le Nord.
Ce n'est que pour se défendre que M. Lemaire m'a envoyé les documents dont je vous ai donné lecture tout à l'heure et dans lesquels j'ai trouvé la raison de la situation dont j'avais lieu d'être surpris. J'ai prescrit aussitôt de faire évacuer toutes les communes du Nord. J'ai recommandé en môme temps — mon télégramme a été publié dans les journaux — d'éviter l'agglomération à Fort-de-France, dont je redoutais les mauvaises conditions hygiéniques. Je faisais état, en la circonstance, des indications fournies par la commission sanitaire présidée par M. Sévère, maire de Fort-de-France, dont tout à l'heure M. Knight a invoqué le témoignage. M. Sévère, en effet, avait déclaré qu'il serait très dangereux de maintenir à fort-de-France une population trop considérable, en raison de l'épidémie de fièvre typhoïde à forme spéciale et difficilement guérissable qui y régnait. [Très bien!
très bien!)
J'avais, en outre, une autre préoccupation.
Je craignais que, s'il y avait une éruption plus violente, un raz de marée ne se produisît, et je ne voulais pas qu'il y eût à Fort-de- France une population trop dense.
Je donnais à ce moment au gouverneur des instructions pour laisser au cheflieu le moins de monde possible, et pour répartir les réfugiés sur les hauteurs dans le sud de l'île.
Ces instructions très générales que je donnais à M. Lemaire, celui-ci les mettait immédiatement en pratique. On vous a lu tout à l'heure des circulaires qu'il aurait envoyées à la date du 9 septembre.
Pour montrer comment il comprenait son devoir et comment il l'exécutait, je vais faire connaître au Sénat la circulaire qu'il adressait à tous les maires et présidents de comités de secours, trois jours après l'érup-
tion, aussitôt après avoir reçu le cablogramme que je lui avais envoyé.
11 disait dans cette circulaire :
« Le gouverneur de la Martinique a l'honneur d'infonner tous intéressés que l'administration, désireuse de dpnner immédiatement une aide efficace aux populations chassées de leurs demeures par les éruptions volcaniques, contribuera de tout son pouvoir à la création de nouveaux villages ou hameaux.
« A cet effet, le gouverneur prie instamment toutes les autorités élues des communes évacuées, toutes les personnes jouissant dans ces mêmes communes d'une influence émanant soit de leur caractère, soit de leur position sociale, d'inciter et d'encourager la population à se grouper à nouveau dans des villages ou hameaux qui seraient, soit étendus pour recevoir les nouveaux arrivants, soit créés de toutes pièces.
« Les autorités constituées des villages non sinistrés où se sont réfugiés, non sans danger pourla santé publique, de nombreux fugitifs du Nord, peuvent prêter également le plus efficace concours à leurs concitoyens et à l'administration, en donnant toutes indications et toute assistance morale, afin de fixer sur de nouveaux points, où elle retrouverait sécurité et travail, la population émigrée.
« La distinction des habitants nouveaux reproduirait naturellement, aussi exactement que possible, les distinctions existant, avant l'exode, au point de vue des habitudes de logement et de travail,entre les habitants des rivages de la mer et ceux des vallées ou des mornes.
« A toutes les bonnes volontés et à toutes les énergies l'administration locale, au nom de la métropole, donnera 4e plus empressé concours.
« LEMAmB. >»
Voilà les instructions qu'il donnait et voici maintenant le rapport qu'il me faisait parvenir et dans lequel il élabore tout un programme de travail :
a Mon premier soin, afin de mettre un terme à la stupeur dont les esprits ont paru frappés au lendemain du 30 août, fut de m'adresser à l'initiative privée.
« A l'origine, c'est-à-dire avant le 30 août, je comptais beaucoup sur cette initiative, que devait compléter l'action gouvernementale. Après le second désastre, beaucoup de champs ou d'habitations et plusieurs grandes usines furent délaissés et l'action gouvernementale dut suppléer dans une beaucoup plus large mesure à l'action privée.
« Par un appel aux planteurs et usiniers de l'Est, du Sud, du Centre, j'ai obtenu des demandes de bras avec offre de salaires, de logement, de jouissance de terrain (1 hectare environ par famille) pour cultures vivrières.
« Je fais donner à ces demandes satisfaction immédiate, en vue de replacer dans la
situation même où ils étaient avant le désastre les ouvriers agricoles. . .
« La population ouvrière des usines doit être ou replacée dans les usines qui auraient besoin de bras, ou occupée sur des chantiers de travaux exécutés sur le compte « Dépenses occasionnées par les éruptions volcaniques >». Ces travaux sont surtout des améliorations de routes existantes ou des créations de pistes destinées à relier entre eux les nouveaux groupements de la population sinistrée, que mon premier souci a été de disséminer, tandis que, au contraire, la plupart des sinistrés ne dissimulent pas leur préférence marquée pour le séjour indéfini à Fort-de-France.. .
« La plus complète et la plus rapide solution, non provisoire, mais définitive, c'est, à mon avis, de reconstruire d'urgence les groupements détruits, c'est de réinstaller, à l'abri de nouveaux dangers et de nouvelles paniques, la population survivante de Saint- Pierre, Morne-Rouge, Ajoupa-Bouillon, et la population évacuée du Carbet, du Prêcheur, de Grand-Rivière, Macouba, Basse- Pointe, Fonds-Saint-Denis et même Lorrain.
« A la réserve de quelques éléments bourgeois pouvant être différemment assistés où s'étant d'ailleurs retirés d'euxmêmes chez des parents, le fond de la population sinistrée se compose surtout, indépendamment des ouvriers agricoles ou des manœuvres ordinaires, de pêcheurs et de cultivateurs exploitant leur propre terrain.
« Pour fixer ces éléments primordiaux et nécessaires à un groupement nouveau, il faut :
« !• Du terrain et des cases pour logement;
« 2? Du terrain pour cultures vivrières immédiates et pour plantations industrielles, cacao par exemple.
w Pour les pêcheurs et gens de mer, la zone domaniale des cinquante pas géométriques est libre en beaucoup d'endroits. 11 suffit de délimiter un emplacement, de contribuer à la construction d'une case, et de fournir au sinistré les premiers moyens de gagner sa vie.
« Pour les cultivateurs, il s'agissait d'occuper des habitations domaniales, et, à défaut de celles-ci, d'en acquérir d'autres dans les meilleures conditions possibles d'emplacement et de prix... »
Et sans retard il se mettait à l'œuvre ; il faisait acquérir tous les terrains disponibles de la colonie ; il faisait commencer les constructions des cases qu'il installait pour les sinistrés, et il allait ainsi créer — fait sans précédent — une classe de propriétaires qui n'existait pas auparavant, une classe de petits propriétaires auxquels il donnait la maison, le terrain, les outils, et auxquels il promettait quatre mois de vivres pour leur permettre d'attendre qu'ils pussent tirer bénéfices de leurs cultures. (Très bien! très bien! sur un g^rand nombre de bancs.)
M. Tamiral de CuTerville. Et c'est pour
cela qu'on avait mis des officiers à sa disposition.
M. Hervé de Saisy. On ne pouvait mieux faire. Tout s'explique maintenant !
M. le ministre. Messieurs, je vous demande encore la permission de vous donner lecture des conclusions de ce remarquable rapport contre lequel, par avance, M. Knight voulait vous mettre en garde, car il le connaissait, puisque, avant d'être appelé à cette tribune, j'avais essayé de le convaincre.
« Sans doute cette solution, celle qu'indique M. Lemaire, n'est pas absolument complète : elle n'a trait qu'aux nécessités immédiates; elle assure la reprise de la vie normale. Or la Martinique mérite davantage, à cause de son passé si intimement lié à notre histoire et pour son avenir comme centre de commerce et comme point stratégique.
« Gomme centre de commerce d'abord, la colonie subit depuis longtemps une crise ruineuse, parce que son industrie sucrière ou rhumière est en butte à une concurrence que favorise l'inégalité de traitement existant entre les produits français importés ici et les produits martiniquais exportés en France. Sans revenir sur une question déjà traitée, maintes fois, d'une façon particulière, je ne puis pas ne pas plaider, dans les circonstances actuelles, en faveur d'une mesure compensatrice qui profiterait aux produits de la grande exportation. 11 faut considérer, en effet, que les tarifs de détaxe dont bénéficient les produits secondaires, comme le cacao, ne profiteront guère de longtemps à la Martinique : les cacaoyères sont en grande partie détruites, l'île n'exportera pas du manioc ou des patates ; il faut donc aider la grande culture et la grande industrie.
« D'autre part, afin de créer de nouvelles plantations de produits riches dont le rendement se fait attendre quatre ou cinq ans, il faut donner aux planteurs courageux, qui se remettent à l'œuvre, une aide réelle. Et cette aide, je la préconise, non en subvention directe, mais en crédit à long terme, sous forme de garantie d'une caisse de secours qui appuierait le cultivateur et lui permettrait de trouver le crédit qui lui fait en ce moment absolument défaut. (Très hien! très bien!)
<( Cette question serait à examiner sans retard afin de ne pas laisser s'engomrdir les volontés, ni se décourager, dans l'épuisement de leurs extrêmes ressources, les planteurs qui avaient fait des vallées et des coteaux de la région du nord, des jardins d'abondance et une terre de promesse.
« Au point de vue stratégique, enfin, et comme point d'appui de la force militaire de la France, de grands travaux sont indispensables pour maintenir ou rendre à la Martinique son rang dans la mer des Antilles : l'allongement du bassin de radoub, la création d'un port de commerce à Fortde-France, quelques travaux à celui de la Trinité, quelques lignes de chemin de fer
pour relier les tronçons particuliers déjà existants et mettre en relation avec le cheflieu les points secondaires de l'île, la reconstruction de l'hôpital militaire — celui qui existe est déplorablement insuffisant et insalubre ...» — ceci est pour répondre au reproche d'inhumanité qui lui a été tout à l'heure adressé — « sont autant de travaux dont la nécessité est indiscutable et dont l'exécution ne peut être différée, non seulement dans l'intérêt de l'ile qu'ils aideront à se relever, mais encore dans l'intérêt de la France elle-même. » [Très bien!
très bien !)
M. l'amiral de CuTerville. Ce rapport est très bien.
M. le ministre. Voilà comment M. Lemaire comprenait son rôle, conmient il concevait son devoir.
On l'a attaqué dès son arrivée et on lui a reproché — tout à l'heure M. Knight le disait à la tribune — de militariser l'île, d'avoir chargé quelques officiers d'artillerie d'aider à la construction de villages, à l'établissement de cases.
Si M. Lemaire a été obligé de recourir à cette collaboration, c'est qu'elle lui était imposée par les circonstances. Je regrette d'avoir à apporter ici semblable constatation.
Ces survivants, d'un personnel déjà décimé par la catastrophe, avaient obtenu pour la plupart des congés administratifs, et les demandes de congés devenaient si nombreuses que M. Lemaire dut prendre une mesure radicale.
Il m'en informait par la lettre suivante :
« Monsieur le ministre,
« A la suite de la panique provoquée dans les esprits, tant par la catastrophe du 30 août dernier que par le désir d'un grand nombre de fonctionnaires, de quitter un poste devenu moins agréable, un nombre inusité de demandes de congés administratifs m'ont, depuis mon arrivée, été adressées.
«< A beaucoup d'entre elles, j'ai accédé; mais des chefs de service entrevoyant enfin l'impossibihté d'assurer la marche normale de leurs opérations, ont émis un avis défavorable à certaines de ces demandes.
« J'ai été ainsi amené, comme m'y autorise l'article 40 du décret du 23 décembre 1897 sur la solde, à apprécier si les congés administratifs ne devaient pas être, pour le moment, renvoyés à une époque ultérieure lorsque, par exemple, seraient rentrés les fonctionnaires en ce moment en France. .»
« Je suis, etc.