‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · XXXVJ DISCOURS · texte numérisé non relu

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le seul épisode de la mollesse. Il n'est pas bien difiiciJc de découvrir la véritable cause de cet acharnement de cjueiques modernes contre Boileau ; cet iliustre satirique a donné le premier l'exemple dangereux d'attaquer des écrivains que le mauvais goût avoit accrédités. L'exemjiie des Colin et des Scudery fait trembler aujourd'hui quelques-uns de leurs successeurs dans l'Académie française, dont la conscience n'est pas fort tranquille sur les moyens qu'ils ont mis en œuvre pour illustrer leurs noms et leurs écrits; ils appréhendent à chaque instant qu'on n'ébranle les fondemens peu solides de leur réputation ; ils craignent sans cesse de voir s'élever un autre Boileau qui les dépouille d'une gloire usurpée, et fasse enfin ouvrir les yeux au public.

Quand les livres et 1 es auteurs commencèrent à se multiplier, quand la politesse et l'amour des arts , plus universellement répandus dans les différentes classes des citoyens , les rendirent avides de connoître les acquisitions journalières dont s'enrichissoit la littérature; alors la critique ne se borna plus à des traités sur des matières littéraires, et à des observations sur quelques écrivains en particulier ; des gens de lettres s'occupèrent du soin d'annoncer au public les productions nouvelles , et de lui suggérer le jugement qu'il en devoit porter : mon dessein n'est pas de donner une histoire détaillée de l'établissement des ouvrages périodiques , et de tirer de l'oubli les noms obscurs des écrivains qui, successivement ont été chargés d'indiquer les nouveautés littéraires : on a dû s'a-; percevoir que dans cet essai j'ai principalement en vue de caractériser les critiques célèbres , qui ont rendu aux lettres des services essentiels^

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et qui se sont signalés par leur zèle à maintenir le bon goût. Pendant les beaux jours de la littérature française , on n'a point vu paroître fîe journalisle qui ait exercé , avec une distinction marquée, cette fonction pénible et délicate; et il faut convenir que ce n'est pas dans les siècles heureux du génie que la crilique est vraiment utile et nécessaire: les chefs-d'œuvre qui naissent alors en foule , forment le goût du public , et lui fournissent des objets de comparaison ; tout ouvrage qui s'éloigne trop des e?ccellens modèles , qui sont sous les jeux de tout le monde , est aussitôt condamné d'une voix unanime, sans qu'il soit besoin que les journalistes lui fassent son procès. L'admiraiion dont on est pénétré pour les productions récentes des grands maîtres , n'est point encore alfoibiie par le temps et par l'habitude, et ce sentiment qui n'a rien perdu de sa vivacité, éclaire mieux les esprits que les plus sublimes dissertations de la critique : mais quand les vrais génies ont disparu et ne sont point remplacés, quand leurs beautés trop connues et trop souvent contemplées ne frappent plus aussi vivement nos jeux, quand les modernes, désespérant d'égaler les anciens en marchant sur leurs traces , substituent à ces grands traits, qui sont au-dessus de leur portée , de petits agrémens , dont la nouveauté séduit, et qui par leur frivolité mê-r nie sont plus propres à charmer la multitude; c'est dans ces momens de crise et de révolution qu'un bon critique devient un homme important et vraiment essentiel dans la république des lettres. Un auteur, né avec de grands lalens, mais avec une ambition encore plus grande, plus avide d'exciter les applaudissemens que ja?

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loux de les mériler, entreprend de se distinguer par des innovations dangereuses ; dans la tragédie il supplée à la justesse et à la solidité du plan par le i'racas des situations et des eoups de théâtre; son génie, trop i'oihie pour peindre des passions naturelles et vraies , qui demandent des nuances délicates , ne présente sur la scène que des sentimens outrés et factices, qui sont toujours plus saillans et plus propres à frapper le commun des spectateurs. Il couvre Tin vraisemblance de la faille et la petitesse de ses movens , par un vernis philosophique, des lieux communs et des tirades. Il introduit dans la poésie française une i'ausse Iiarmonie fatigante par son uniformité ; il charme le vulgaire par des vers sonores, mais monotones, chargés de mots pompeux , mais foibies de choses , et dont le principal mérite consiste dans un cliquetis continuel d'antithèses. Qu'est-ce qui éclairera le public sur des déi'auts d'autant plus dangereux qu'ils sont agréables et brillans , si ce n'est un critique assez judicieux pour séparer l'or d'avec le clinquant, et pour découvrir les vices réels et cachés sous cette apparence imposante?

Un philosophe aimable et galant , prétend que l'esprit doit lui tenir lieu de toutes les qualités nécessaires à un bon écrivain. Il n'a ni énergie, ni chaleur, ni solidité; mais il étincelle de traits ingénieux, son style plaît et réveille par des grâces piquantes ; ses pensées agréables et fines, sont encore relevées par un ton d'expression délicat, qui dégénère trop souvent en afFectation. Précieux et maniéré, il met en œuvre pour séduire ses lecteurs, le manège et les ruses des plus habiles coquettes. Quoi-

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que Irès-recherclié dans sa parure, il joue la simplicité et la négligence ; au lien cle conformer son style aux sujets qu'il traite , il travestit les plus graves sujets et les rabaisse jusqu'à son ton enjoué et badin. vSes écrits offrent peu de véritables beautés , mais une foule de jolies choses; comparé aux anciens, c'est un minois de fantaisie auprès d'une figure noble et régulière : un homme de ce caractère n'est-il pas capable de brouiller toutes les idées , de renverser tous les principes sur la manière de penser et d'écrire , si un critique zélé pour le bon goût ne fait sentir au public , combien cette alFectation d'esprit est misérable et frivole , combien le stj^ledes anciens, toujours simple, naturel et vrai , est au-dessus de ces coliiichets dont le bon sens murmure.

Un poëte aspire aux honneurs de la scène; mais la médiocrité de ses talens lui interdit les deux genres qui partagent l'art dramatique. Réduit cà l'impuissance d'être tragique ou comique , il imagine un genre mitoyen qui n'a ni la force et la grandeur de la tragédie , ni le sel etla finesse de la comédie : à la peinture des mœurs et des ridicules il substitue des intrigues romanesques. Au lieu des plaisanteries ingénieuses , des traits vifs et saillans qui doivent égayer une comédie, il remplit ses drames de fades propos d'amour et de sentimens langoureux et sophistiques. La morale, qui doit être en action, est chez lui tout entière en parole. Ses personnages sont de vains discoureurs qui se répandent en longues tirades philosophiques, et qui adressent au parterre des sermons beaucoup plus ennuyeux qu'instructifs. L'art charmant perfectionne par Molière ne va-t-il pas tomber dans l'oubli; la

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facililé de réussir dans ce misérable genre ne va-t-elle pas inonder notre scène de drames insipides el lugubres, si les critiques ne s'opposent avec vigueur aux entreprises de ces nouveaux dramaturges , et ne s'efforcent de ramener les esprits au bon goût de la véritable comédie.

Un orateur corrompt la noble simplicité de Téloquence par un style emphatique et guindé; toujours perdu dans les nues , il étonne par des métaphores iiardies et des idées gigantesques; un Ion fier et tranchant , une certaine obsculité mystérieuse donne à ses pensées un air de j)rofondeur et de sublimité capable d'en imposer k ceux qui ne les entendent pas. Il se fatigue et se tourmente sans cesse pour mettre dans ses écrits le sentiment et la cluileurquine sont point dans son ame , el la preuve que son enthousiasme est factice , c'est qu'il est continu ; il étale avec faste une érudition pédantesque; ses périodes sont hérissées des termes inconnus des sciences les plus abstraites ; il mêle aux fleurs de la rhétorique les épines de l'algèbre , de la géométrie, de la physique, et le public abusé regarde comme un nouvel ornement , ajouté à l'éloquence, un mélange monstrueux qui la défigure. C'en est fait de l'art des Bossuet et des Fénélon , l'éloquence ne sera plus qu'un tissu de déclamations ampoulées, relevées par un jargon scientifique, si la nature et la vérité n'empruntent la voix de la critique pour réclamer leurs droits ; si l'on ne s'élève avec force contre cette enllure ridicule et cette morgue philosophifjue , si l'on ne proscrit cet abus barbare des termes d'arts et de sciences el cet étalage gothique d'une érudition déplacée.

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Les anciens principes commençoient à s'altérer , les auteurs s'aj^çitoient pour s'ouvrir de nouvelles routes, et cette fermenlation universelle annonçoit une révolution prochaine dans l'empire littéraire, lorsque l'abbé Desfontaines parut. Critique judicieux et sévère, il combattit avec les armes de la raison et du bon sens ces larmoyantes comédies qu'on s'efforcoit d'accréditer sur notre scène. Il fît sentir le ridicule de ce néolog sme dont quelques écrivains plus hardis que sensés défiguroient déjà la langue française ; il dévoila les manœuvres de certains auteurs tragiques , qui , à l'aide de quelques situations forcées, de quelques décorations imposantes faisoient réussir des pièces monstrueuses, pleines d'absurdités et d'invraisemblances. Il est certain que notre littérature est infiniment redevable à son zèle et à sa fermeté ; mais les auteurs attaqués dans ses écrits ne lui ont point pardonné la solidité de ses observations , et celui de tous qui devoit le moins s'en offenser , parce qu'il avoit le plus de talens , s'en est vengé par des calomnies atroces et dégoûtantes, dont tout l'opprobre est retombé sur leur auteur.

Le successeur de l'abbé Desfontaines , avec autant de discernement et de sagacité , mit dans ses critiques plus de légèreté , de sel et d'élégance. Le public a vu avec quel courage il a résisté seul pendant un grand nombre d'années aux entreprises de quelques novateurs conjuréscontre le bon goût : on sait avec quel succès il a réfuté les systèmes pernicieux des encyclopédistes. De sanglantes persécutions ont été le prix des services signalés qu'il a rendus aux lettres: car c'est toujours lorsque la critique devient utile et même nécessaire . qu'elle est le plus

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en horreur. Il semble que l'amour-propre des auleurs s'augmente en raison de leur mécliocrité. Lorsqueleplus grand nombre des gens delettres esl intéressé à ce que le public se trompe, un critique qui veut le désabuser est regardé comme l'ennemi commun. L'iiomme de goût . qui juge d'après les vrais principes, est déféré au sénat littéraire comme un criminel d'Etat. Voilà pourquoi quelques écrivains , moins jaloux de la perfection des lettres que de leur propre gloire , ont essavé de rendre odieuses les fonctions du journaliste. Les remarques les plus justes et les plus sensées sur un ouvrage d'esprit sont à leurs yeux des libelles dilTamatoires; le critique le plus sag-e est un affreux satirique , un infâme délateur qui se joue impunément de l'honneur et de la réputation des citoyens. Au contraire , on n'a peut-être jamais prodigué avec moins de choix qu'aujourd'hui les louang-es les plus outrées et les plus indécentes ; jamais l'adulation et la basse flatterie n'ont été plus communes. Aujourd'hui le plus chétif rimailleur se voit qualifié des épithétes de sublime et de divin. On peut bien croire qu'un auteur encensé dans la petite coterie dont il fait les délices ne souffre point patiemment que les réflexions d'un journaliste viennent dissiper la douce illusion qui le berce. Mais le déchaînement des mauvais éci^ivains , bien loin de nous rebuter, sera pour nous un nouvel aiguillon ; leur haine nous honore ; elle atteste futilité de nos services.

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