‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 2 sur 39 · A L'EDITEUR · texte numérisé non relu

A L'EDITEUR

Vous faites, Monsieur, à mes articles, tin honneur auquel je ne devois pas m'attendre ; et , quoique je n'aie pas la force de refuser mon consentement à cette marqne de votre bienveillance pour moi, j'ai toujours eu une idée assez juste des morceaux, que vous voulez bien rassembler, pour n'avoir jamais conçu la pensée de réunir ces feuilles éparses : il m'eût semblé qu'accueillies , successivement , avec plus ou moins de bonté , par le public , elles se seroient exposées à un trop grand péril , en cherchant à fixer son attention sur leur ensemble, et qu'après avoir obtenu, peut-être, en détail, quelques-uns de ses suffrag-es, elles eussent trop risqué à vouloir, pour ainsi dire , provoquer, en masse , la sévérité de son coup d'œil : le public sait, Monsieur, avec quelle rapidité se composent ces articles; qu'il voit paroître, chaque

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jour, dans des Journaux quotidiens ; et celte rapidité d'un travail , dont la hâte est une condition expresse , devient la mesure de son indulgence : il ne traite pas les feuillets d'un Journal comme les pages d'un livre; mais les feuillets d'un Journal peuvent-ils compter sur la même faveur, lorsque, franchissant, en quelque sorte , leurs modestes limites , et se parant de prétentions nouvelles , ils se présentent sous une forme ambitieuse, qui leur est si peu convenable , et ne craignent pas de courir tous les dangereux hasards, qui menacent la destinée d'un livre?

Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille rabaisser le mérite de ces écrivains, qui, dans nos Journaux, consacrent des talens divers aux différentes parties de la littérature : il faut être humble , pour son compte , et ne pas se charger del'étre, pour le compte d'au trui ; je n'ignore pas combien de connoissances acquises , combien de réflexions dès long-temps préparées , quelle culture de l'esprit et du goût, quelle facilité de tous les momens , quelle habileté dans l'art d'écrire suppose la plupart de ces petites dissertations littéraires , de ces critiques , de ces articles , si promptement conçus , si rapidement écrits ,

A l'éditeur. "VIJ

qu'un instant voit naître et mourir ; en vain a-t-on voulu souvent jeter Ju mépris sur un genre, clans lequel les plumes même les plus brillantes de notre époque, et celles de tous les temps , n'ont pas , quelquefois , dédaigné c • s'exercer : ses fiers détracteurs, en s'essavant eux-mêmes , dans ce genre , avec une assurance présomptueuse et risible, lui ont rendu , pins d'une fois, par leur peu de succès, le plus flatteur et le moins équivoque de tous les hommages; tel littérateur, qui concourt , depuis long-temps, à la rédaction de tel Journal, a prodigué plus d'idées, dans ce travail, plus d'observations , plus d'esprit , et plus de style , qu'il n'en eût fallu pour défrayer, et constituer un excellent livre de littérature; tel écrivain n'a presque mérité, n'a presque obtenu que par des articles de journaux , les honneurs de l'Académie ; mais. Monsieur, je ne parle, ici, et ne dois parler que de moi; et je sens trop combien les considérations , que je viens , immédiatement, de faire valoir en faveur des critiques les plus distingués, sont peu propres à me rassurer ; et , d'ailleurs , peut-être , les meilleurs d'entr'eux , eux-mêmes, redouteroient-ils que l'on fît pour leurs articles , ce que

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votre extrême indulgence vous engage, trop aisément, sans cloute, à faire pour les miens?

Il est, déplus, une circonstance particulière, et tout-à-fait personnelle, qui m'eût , certainement, détourné du projet d'un tel Recueil, si ce projet s'étoit offert à mon esprit, et avoit pu séduire, un moment, ma vanité : je m'occupe, depuis long-temps , vous le savez , d'une partie assez importante de notre histoire littéraire; et, grâces aux loisirs inattendus , dont j'ai joui , depuis plus d'un an , cet ouvrage, qui se dérouloit avec trop de lenteur, sous une plume partagée et distraite, a fait quelques progrès , qui le rapprochent un peu du terme, que j'entrevois, enfin, sans pouvoir encore le fixer; or, les articles, que vous vous proposez de recueillir, et de publier, Monsieur, embrassent précisément, le même espace de temps , que circonscrit et renferme le livre, objet principal de mes travaux actuels; mais ces articles ne sont, en quelque sorte , pour moi, que comme ces morceaux de portefeuille, détachés les uns des autres , et crayonnés à la liâte , que les artistes appellent leurs études : ils ne sont entre mes mains que des matériaux, pour ainsi dire, informes et grossiers; mon intérêt bien entendu

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voudroit donc que ces ébauches demeurassent dans robscurilé, où les replongea le soir même du jour, qui les vit éclore; et, de même que les dessinateurs et les sculpteurs des monumens publics s'environnent d'un rideau , qui dérobe aux veux la marche progressive et lente de leur travail, j'aurois pu désirer que les premiers traits du mien fussent restés dans cette obscurité , comme sous un voile : vous en avez décidé autrement. Monsieur ; et il ne m'appartient ni de présager la réussite de votre entreprise, ni de lui prédire un mauvais succès.

Je suis loin, toutefois, en marquant la différence, qui sépare les morceaux, que vous reproduisez, de l'ouvrage, que je prépare; je suis , dis-je, très-éloigné de vouloir faire entendre que ces productions de la même plume ne seront point d'accord entre elles : ce sera , toujours, le même fonds; il est des points, sur lesquels ma pensée peut recevoir des modifications ; il n'est pas , je crois , de rapports essentiels, sur lesquels elle puisse varier : toujours fidèle aux mêmes principes , toujours soumise aux mêmes lois , et attirée par les mêmes centres , elle ne sauroit , jamais , s'écarter beaucoup de la ligne , qu'elle s'est tracée ; et on la trouvera constam-

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