‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · Vi · texte numérisé non relu

Vi

Saint-Réal ( Tabbe de ). Cite,

t. lil. .i2.

Saikt-Simon ( M. de ). Matlxinialicicn. Aik edote plaisante qui leeonctrne,t.I,398 eXsitiv.

SAI^T-^ ICTOE ( M. de ). Poenie de V Espérance, et Discours t n vers sur les vojot^e.^ , t. II.

aaa.—Cite, t. lY, ô5a.

SAI^TK-CBolx ( M. de }. Cite 1. 111. ?.(Jo.

Salgues ( M. ). L'nn des auteurs de la Philosophie reiuiuc uux vrais principes ^ t. I. 3t>j et stw. — (ite , t. 111. 389.

Salllstk, Appreci<i connue ciri-

II ABKTIQUE.

vain , comme peintre d'îii.stoire et cf.innie moraliste , l.

Ili. a et suiv. 5oo et sun>, — Trad. par Dureau de la IVialie, ibid. — Par DoUeville ,11.— Par Gerlache , 5oo.

S(:A^Dl^■AVEs ( les }, po(-me eii prose. Appr. , t. I. 1 10 et suii>.

ScARuoN. Lile, t. IV. 18.3.

ScHLEi.EL ( M. ) , littérateur allemand. Sursa conipan.ison entre la Piièdre de Racine et celle dEuripide , t. II. 4ii «i 43G. — Sa doctrine littéraire.

4i4' — ^fs paradoxes, ^-'.-j. — ■ Son Cours ue Lictératurc Urainaiitjue , t. lY. 221 et suix'.

— L'un des<réateui"sde la doctrine romantique , 200.

Sncp.Ais. Sa traduction des EglO' gîtes de rirgile j t. II. 271. .

SÉoUh (M. dej l'aine, ex-ambassadeur et lej^islaleur. Son recueil de Chansons , t. 1 , 194 et ïMiV. . L

Sélis (M.). Cité, t. III , 454.-- Son Epitre sur les Pédans de Suciéié j 567 et sui^.

Si;N

EQUE. --ipj/r'.'cie comme écri-

vain , t. 11 , i(j6, Sati.

SÉ^n;^i'. ( fl-î'^^ de). Edition de

"ses Li'tlres par M. Ijourlel-clu-

Yauxelics, 1.1,224 '"'• *""'•

— Mise en parallèle avec sa liile, M"»'' de (irignan, 228. — Comparée à Èossuet , 23o. -^ Anecdote sur la violation îie son ton:b#au, en 1793, *;>.33.

— Autre Koiice sur ses Leiti'cs , t. II , 6<i et suit'. — Citee , io4.

SiiviGh É ( M .) le fils, auteur de Diss( rtaiions sur Horace, t. II, 7-.».

SuAuD (M. l'abbe ). (ite,l.

ill , i53.

Sjeïes (L'abbé). Ses écrits politiqu;s , conmient apprécies par Laiiarpe , t. 11 , 297.

SiooKiLs, savant du il)' siècle.

An(<doie qui le c. nccrne , t.

Il , 456.

SiM(lNDE-lJE-SlSMOKDI (Jl.). Sa

Liiiérature du rnidi do V Eu^ rope, t. lY, 197 et suiw — Relierions à celle occasion sur la

TA ET. F. ALPn

théorie des Romanliqiies, ibid.

— Cite , 355.

^TAiçL ( Max* (If). Tie son oiivrn^e iniihilé : De la Li:!éralnre, t. 1 , 9.9 Pt siiii'. — Son style , 33. — (iritiqiioo pnr M. rlef li;itfaiihriau'), sur le Système de la pTfccîibiiiîe , 4^• — '^**'^ IJonian de Delphine , l. III , ifS6 et suiv. — Ses Lellra sur JlousseoH , 167. — Aîitpnr d'une Notice sur Aspasif^, 345.

• — Son onvran;e sur V/itltmagnp, t. IV, 3o9 et suw. — Autres observations sur son style , 3i8 et siiU'. — .Son Injluence des Passions , 33">. — Citée , t. II , 200 , t. III 5 'ijg , 260 , t. IV, 355.

ScARD ( M. ). Réfute' sur les prétendus pro;'^rès du ifcùt dans le iS"" siècle, t. H , 278. —Son Apologfe de la Philosophie à la nièine époque, ^T'- — Son rapport sur le prix d'Eloquence a rAc;nif'mie française , en i8i2, t. III, 4;4 <*t .*'/'i'. — Au ire , à la s-^anee publique annuelle de la Saint-Louis , en i8i6, t. IV, 497. — Cite, t. !I, 70, ■i'^r, ,t.III, 254, et t. IV, 377.

Si-Ai-n ( Mn»p ). Son ouvrage sur Madame de Maintenon, t. 111, a49 et suiv.

Ttihleau des Quatre Parties du Monde ; ^Notice sur cet ouvrage, t. I, 243.

Tasite. Sa \ ie d'Ap;ri(ola , t. II, 27. — Apprécie comme histori-^n et comme écrivain , 38 et

SïlÙ'.

ïtissÈDRE (M.). Cite pour ses Mies diverses sur l'insiruelion piibliijue , t. III , 176 et suiv.

Tu/.opHiLE. Peiit (Jonte latin de cet auteur, traduit en Irancais, t. IV, 263.

Theteseau (AI.). Recueil de ses Poéoïes, t. IN', 567 et suiv.

Thomas. Pourejuoi on ue lit plus cet e( livain , T. I. 34 et ^27. — Son Ode sur le Temps ., So-. -^— Anecdote y relative , 3io. — Ses qualités morales et ses la-

ARF.TIQUF. lit'

lens , 3ii. — ."^a diction , SaG.

• — De se» modèles et de ses imitateurs, 32.7. — Comment a c.jnliil)ué à la chutedu g. nr^ oratoire , 32vS. — Ses titres poéii<jMes , 33i et suiv. — Mis en parallèle avic Delille , 339. — Se?. Dissertation»

sur tous les sujets , t. 1!, 8. — Sa Définition de riiomiiu! de lettres, 19, 21. — Son Discoui's de réception à TAcadéniic iVantaise , 470- — Son.

Essai sur les E loges ^ 1. III ^ 56o. — Sa Prosopopée d'Apollonius dans rEiOj^e «le Marc- Aurele , 5îîi. — Mis en parallèle avec Laharpe, comme orateur, 562. — Cilé , t. Il, 1, 21 , 119, 148, 329, t. m, 222 , 239.

Thompsos. Son Poërae des Saisons, t. I , 12 et i3.

Thockdide. Considéré comme historien , t. III , 5oi et suiv.

TissoT (M.). Sa trudurlion ea fers des Baisers et Elégies de Jean Seco/id, t. IV, 65 et suiv.

— Et des Lucoliijues de \ ir- »ile, 66.

TiïE-Li\E. Considéré comme historien , t. lîl, 5oi et suiv.

ToLLOcaoN (M, de). Sa traduction des Coinnienlaires de César, t. iV, 166 à 181.

Traductions ( Système sur les), t. III, 55o et suiv. t. lA', i58 et su.iv. 1G6 et suiv. 464 f t ^uiv.

Trcblet ( L'aiibé ). Apprêt ié , t. 1 , .75. —Cilé, t. H, 414.

TnLiiER (M.) Sa traduction de»

Harangues de Cicéron contre Verres, t. lil , jy à 53.

Univers ( 1' ) , poème en prose.

Aj>précié; ré/ii'xions :i eetle occasion , sur la prose poétique, t. I , i3G , i4i>

VANnERBOCRG. C'ité, t. IV ^ 577-

A' A M E ] E s . Au le u !• d' u n Poe rue su r la Maison rusiiijue., i. 1, 171.

Vauxelles ( i\I. Tabbe Boi'elet, de 3. Editeur de V Eduvadon des filles, de Ecuélon , t. 1 ,

Ix TABLE ALPH

!■?.() eisuti'. — El d' s Lettres de Mme Je Séi'ig/iéj 2<5 et suif. — Cite, t. III ,2it>ett.lV, 114.

VEirroT(l'ubbë de). Cite , t. III,

Vjda. Ses Poëines sur les Fers à

j soie et sur les Echecs, traduits, t. in, 180 et suû'. — Soi) J7-1 prié it/uej 182.

Fie fies Saints. JNotice , t. I , 2^4 et .sMii',

ViLLEviAîN ( M. ). Son Eloge de Jilo/Kcilirre j couronne a l'Acad('mie ! nantaise, t. lil, 47^ et suii^. j et SaS. — Son Dismurs latin pour une disiribuiion de prix , 537 et suii'. — (iito, 555.

f ■ — Editeur d"un ( lioix d'Orai- .sons rtini'brt's , t. I\, 110 et suii'. — Auteur d'un Article 8ur Cicéron , dans la Bio-^ra-

Ëbie univers'Ue , 118. — .""on (iscours sur les avantages et les iitconvéïtiens de la cri.ique^ couronne à l'Académie i'rantaise , 280 et sah'. — Au- Ire pour rouverSurc (bi C'aurs ci' histoire 7noder;ie,i\ la i'acuUe des lettres de l'Acadf'mie cie Paris, 4'-'2 et suit^. — C^le ^H'^.

— Sou Eloge de Mouiestjuieu.^ couronné à l'Acadëmie Iran- Caise, /j97 et .«««••.

Vir,i ERS (ai. de). Cite, V. ÏII, ^2CY^.

ViLLETiiUQOE ( M. ). Cite , t. iV, 36().

YiaciLE. Sur V Enéide, traduite par Gaston, l. I, 82; t. II, 46, 390,514. —Par Dclilie, t. I. 83, et t. II, 5i. — Par • M. Brctjuev, t. II, 58i. Obs<-rvalions sur ce poème, t\o[\ et siiii'. — Traductions des Bucolujues , par Lan^eac , 2;i8.

— Par Millevoye , t. III, v^<u

— Par Dorante, 128. — Par Tissot, t. IT, G6. — Episode d'Aristeedans Ifs Georgii^/iies^ traduit par Le Brun et Deiilie, t. Hy 2i5 et s7cit'. — Ce que Calij,nila disoit de ce poète , SuS. — ■ Son génie , par Malfilà'ro, t. III, 299 et 4M<V.

YoiTi p.i'. Si s Leiires , t. II, 66,

ABETIQUE.

Voltaire. Pou rquoi n'a pas réussi dans la eom"(ii(' , t. I , j5. — En quoi très-éloi2;:ie du mérite de Piacine, 32. — Reproche qu'il faisoit à Ru lion, 59. — Ce tiue ]Vjmc dj» Pompadour disoit de sa Henriade , 85. — Considéré comme prosateur, 139. — A l'ait, lui seul, plus de satires que tousses contemporains t^^nsemble ,211. — Ce qu'il disoit dans les derniers temps de sa vie, du style de nos éloges académiques , 33o. — Des npro-

che:

qu

il a laits à Bossuet , à

i5;j i.l iUii'. ; 285.

l'occasion de THistoire universelle , 346. — Son Essai sur les mœurs, apprécié, 347. — Sa Heyiriade y t. Il, i a 18.

— De l'esprit qui a présidé a ses divers ou \T;ij,'es ,6. — Son style , 5o. — • Ses Lettres , 66 et suiv. — Réfuté sur Bojsuel,84. — Ses Epitres , ija et suii'. — De son iu< pris pour les juil's, 175. — Son mot sur Eacine , 273 et suiv. — Sft Quen lies :i vec Lefranc de Pompi;^nan , 327 et suii>. — Emprunt qu'il a l'ail à Itichurdson, 365. — Ses Annales de l'empire, 377. — Examen du Sié- ' de de Louis XI>~, t. III , 90 et iuii>. — Réfuté sur un prétendu plagiat qu'il impute à Fh'clii. r, 227. — S( s Lettres a M. Le Brun , au sujet de M."" Corneille , 398 et suii'. — Autres, atlresscesà la comtesse de Luiz Ibourg, 4''9 ^'l '>tiiv. — Sa t.orrespondance, comparée aux Coiil» ssioi's de J.-J. Rousseau, 460. — Cité , t. II , 149, 158,358,367, 363, 371; t. m, 262 — Sur la jM-ose poétique , t. IV, 254. — Sur La FonLaine,

AVaillt (M. de ). Sa traduction en vers des Odes à^ Horace , et div rscs poésies, t. II, 60 et suiv.; t. IV, 575 et 5K/V. — Cité, t. I, 4'-7î t- ï^^' ^^7-

WlîiKELiMAKN. Cité, t. I j 44"'

FIN ns TA TAKLF'

Saint-Léoh y roman du docteur GoDwii>r,

17 août 1800.

vjE nom rappelle l'idée d'un des écrivains les plus hizaiTes de l'Angleterre; esprit d'une trempe peu commune, mais qui pousse à l'excès toutes les bonnes qualités; qui ne se sert d'une imagination vive et forte que pour enfanter les chimères les plus monstrueuses; qui abuse d^une rare sagacité pour dénaturer tous les principes , et se permettre tons les paradoxes ; qui se conduit enfin dans l'anah'^se des questions morales et politiques, à peu près comme ces philosophes qui vouloient sonder la nature de Dieu , et connoître les éiémens de la matière.

Quand cette disposilion à soitir des bornes du vrai, se trouve accompagnée d'un caractère doux et sensible, elle produit les rêves les plus gracieux et les plus enchanteurs : Platon et Fénéion s'égarent dans les plus 1. 1

Sî ANNALES

charmantes illusions; ils parent, ils embellissent Tordre social; ils sèment des fleurs sur toutes les épines de la Tie humaine; leur imaghiation donne à tout les formes les plus agréables, les couleurs les plus riantes; ils ëlevent l'homme au-dessus de lui-même. Mais un caractère sombre et dur réfléchît, sur toutes les productions d'un écrivain exalté, des teintes noires et odieuses: aux yeux d'un écrivain atrabilaire, la nature et la société se peuplent de monstres; dans ses transports misanthropiques, il déchaîne toutes les passions contre toutes les institutions; il ne sait prêcher qu'anarchie, bouleversement, ruine; il n'approuve que ce qui porte le sceau d'une indocilité farouche; pour lui les droits €t l'essence de l'homme ne sont que les penchans lea plus désordonnés. Tel s'est montré le docteur William Godvvin dans son fameux roman de Caleb, et tel il s& montre encoie, si l'on en croit la renommée, dans uih ouvrage plus sérieux dont un zèle inconsidéré prépare, dit-on , la traduction.

Il seroit à désirer, en effet, qu'on ne reproduisît pas dans notre langue ces ouvrages que l'intempérance du génie anglais peut se permettre, mais que la sagesse française devroit toujours repousser. Dans quel dessein veut-on natui^iliser parmi nous de telles productions? Est-ce pour entretenir ce feu de sédition qui brûle eitcore sous la cendre? Est-ce pour grossir encore le nom* bre de ces ouvrages qu*une métaphysique téméraire n'a que trop multipliés en Fiance? Est-ce par une admiration secrète et peu réfléchie pour tout ce qui sort de la plume des écrivains anglais? Hélas! on ne sait guère tout ce que nous a coûté cet engouement I Nous avons dénaturé notre langue par les constnu'fions lour-

tittÉRAIRES. (1800.) 3

des et emhaiTasstes, par les figures violeiiles et insensées de la langue anglaise; nous avons altéré notre caractère par les imitations les plus fausses et les plus ridicules; nous avons échangé la justesse de l'esjjrit français contre le délire du génie britannique. Le fier Anglais, plein d'un orgueil moqueur, a vu ce peuple qui, long-temps, fut l'arbitre et le modèle du goût en Eu-^rope, idolâtrer son théâtre, ses mœurs, sa philosophie adopter ses modes et même sa cuisine, et préparer ainsi, en dépit du bon sens, le plus flatteur des triomphes au plus insolent rival. Corrigeons- nous enfin de cette fatale manie; traduisons, si l'on veut, les romans anglais, mais laissons à l'Angleterre ses livres de philosophie, et surtout ceux du docteur Godwin. Di meliorci piis , errorcmque hostibus illuml

J'ignore quel talent montre cet écrivain dans des productions d'nn genre supérieur; mais il est certain que si l'on considère ses romans, sous le rapport littéraire c'est un auteur extrêmement médiocre : quelques vues hardies, quelques pensées profondes, quelques traits originaux ne dédommagent point de la trivialité des aventures, delà longueur et de la monotonie des réflexions, de rin^Taisemblance, du défaut de liaison; car tels sont les principaux caractères qui distinguent les oxivrages du docteur anglais, et il ne faut point s'en étonner : on a toujours remarqué que les écrivains, qui ïie gardent aucune mesure dans leurs pensées, ne suivent aucune règle dan.s leurs compositions. Quand le fond et les principes d'un ouvrage sont déraisonnables, il est très-rare que le plan et les détails soient raisonnablement conçus et sagement exécutés; la même sagesse, qui ne permet à l'esprit d'admettre que

des idées justes, vraies et précises, empêche aussi la plume de s'égarer. Il y a un rapport intime entre Ja bonne pliilo.sophie et le bon goût; l'un et l'autre ont leur source dans un sens droit, et ils ne diffèrent que dans l'application; ainsi les extravagances d'une métaphysique insensée conduisent au mauvais goiît, et le mauvais goût, à son tour, mène à toutes les extravagances. 11 n'est donc pas aussi peu important qu'on paroît le croire , de réhabiliter , s'il est possible , parmi nous les vrais principes de la littérature; car c'est la voie la plus naturelle et en même temps la plus douce j)0ur nous ramener au bon sens. On ne s'aperçoit pas, je crois, que la morale, les préceptes, les déclamations, produisent xm grand effet; ces moyens sévèies effarouchent l'amour- propre , et sont plus capables d'aigrir les passions que de les calmer; c'est à nos plaisirs raê- *ne qu'il faut confier le soin de nous cori iger; ce sont les aits de la paix qui nous présenteront l'antidote de tant de poisons ; c'est la littérature surtout ; car elle sera toujours pour la nation une source de jouissances; ies leçons du bon goût et du bon sens naîtront du sein de nos amuseraens eux-mêmes, et les austères maximes de la raison reprendront leur empire, sous le masque de la fob'e et de la gaîté.

Tout est lié, ordinairement, dans les ouvrages des philosophes; leurs différens livres, quelque forme et <|uelque tilre qu'ils aient, ne sont que les développemens successifs d'une seule et même idée qui les domine : cette idée, c^s principes les suivent partout; qu'ils composent des discours, des romans, des traités, leur pensée favorite se. reproduit dans toutes ces métainorphoses. La Nouvelle Héloïse , V Emile ^ sont les suiles

LITTÉRAIRES. (loOO.) 5

du syslème établi dans les discours sur les Sciences et sur V Inégalité ,• Montesquieu , dans ses Lettres Per— sannes , jette les fondemens de V Esprit des Lois; Godw in, lui-même, dans Caleb^ a mis en action ce qu'il établit en théorie, dans ses Traités philosophiques ; mais dans ce nouveau roman, il paroît s'écarter de la règle commune et de sa propre doctrine : loin de chercher, comme à son ordinaire, à exalter les passions, à aigrir l'envie, à irriter le pauvre contre le riclTe,il se propose ici d'inspirer le dégoût des richesses, l'amour des vrais biens, et de faire sentir le prix d'une vie tranquille, embellie par le charme et la simplicité des jouissances domestiques : morale excellente, et qui méritoit d'être plus heureusement développée. Pour réprimer les désirs où s'égare une folle cupidité, fall oit-il lui présenter l'exemple des malheurs où tombe un professeur de la pierre philosophale? Ce mortel, à la fois si privilégié €t si misérable, peut-il servir de mesure commune? Les infortunes où l'entraîne son fatal secret, sont des leçons perdues; il en résulte qu'on ne doit pas désirer de posséder un avantage si funeste, et je crois que personne aujourd'hui ne s'avise de former un pareil souhait. Le héros de Godwin est encore doué d'un autre privilège, c'est celui de ne jamais mourir; mais l'auteur n'a fait qu'effleurer cette partie de son ouvrage, et c'étoit peutêtre celle qui méritoit le plus d'être approfondie.

On voit assez que le fond de ce grave roman ressemble à peuprès aux Contes des Fées : je ne sais pourquoi les philosophes deFépoque actuelle se rapprochent beaucoup, dans leurs ouvrages, de l'illustre auteur de Peau— d'Ane. Quand Diderot fa isoit un si brillant éloge de Perrault, il se doutoit apparemment que cet auteur se-

j6 ANNALES

roit un jour le modèle des générations philosophiques. On n'est guère dédommagé par les détails d'une invention aussi bizarre. La suite des aventures est un tissu d'événemens communs , qui n'ont pas dû coûter heau-^ coup à l'imagination de l'auteur. Le héros, placé dans le 16" siècle j et voyageant en Italie et en Espagne, est exposé à tous les dangers qu'un sorcier devoit courir alors , de la part d'une populace superstitieuse , et du tribunal de l'inquisition. Dans les endroits où l'»uteur se livre à l'esprit d'analyse, il fait sur le cœur humain des réflexions qui ont un grand air de profondeur, mais qui la plupart manquent de justesse, parce qu'elles manquent de mesure. Noiis voudrions bien entrer dans quelque discussion à cet égard, ce seroit sans doute la partie la plus intéressante de cet extrait j mais les boi'nes de ce journal ne nous le permettent pas. Il faut convenir pourtant qu'il y a dans ce roman des morceaux supérieurement traités : l'auteur a senti qu'un moyen sûr pour donner plus d'intérêt aux fictions d'un roman , c'est de les lier avec des événemens historiques; la vérité de l'histoire aide à l'illusion de la fable; on est plus disposé à admettre des faits imaginaires quand ils sont soutenus par des faits réels J ce mélange trompe agréablement le lecteur, le gagne et le séduit; ce n'est plus un x-oman qu'il croit lire, c'est une histoire qui a tout l'intérêt que l'imagination pi-é— te à ses ouvrages. Quelle époque plus intéressante dans les temps modernes, que celle du seizième siècle ? La découverte récente de l'Amérique, la renaissance des arts en Italie, la rivalité brillante de François Y' et de Charles-Quint; l'influence si remarquable de la fameuse batailla de Pavie sur les destinées de l'Europe;

les scLismes de Luther et de Calvin; le caractère singulier d'Henri VIII et de son ministre Volsey; l'éclat du croissant relevé par les talens guerriers et le ge'nie d'un Soliman; les premières magnificences du luxe et les dernières étincelles de la chevalerie hrillant dans cette célèbre entrevue dacajnp du Drap-d' Or ; quelles grandes cixTonstances ! Godwin a su les rattacher assez bien à son sujet; et dans quelques-uns de ses tableaux , il s'est montré rival heureux de son compatriote, l'illustre Robertson. Sous ce rapport, son ouvrage mérite d'être lu; c'est un tableau qn'il faut acheter pour la bordure. M. Godwin paroît avoir de bien plus grands talens pour l'histoire que pour les romans et la pliilosophie. Qu'il abandonne le scalpel de l'analyse , qui devient entre ses mains un instrument meurtrier; c'est le burin de Clio qui convient à son génie.

Des Géorgiques françaises p par M. Delille.

26 août.

Les productions dont le Parnasse français s'enrichit tous les jours, semblent prouver que la révolution n'a pas été très-funeste à la littérature :M. de Parny nous a donné un poème que la saine morale désavoue, mais que le bon goût est forcé d'approuver; M. Clément a publié une traduction en vers de la Jérusalem délivrée où l'on reconnoît l'exactitude d'un excellent littérateui^^

quoiqu'on n'y trouve point le talent d'un poëte;M. de La Harpe a fait paroître quelques fragmens d'une traduction du même omTage , et l'on sait qu'il prépare un grand poème qui mettra sans doute le sceau à sa réputation : à côté de ces auteurs célèlires, s'élève un jeune homme , dont les talens ne sont pas au-dessous du beau sujet qu'il a choisi j ses vers sont dignes des merveilles de la ;2rtv?^aii07z , qu'il entreprend de célébrer; M. Colin-d'Harleville n'a pas quitté la couj de Thalie, et vient encore d'emljellir la scène d'une comédie charmante; enfin les G éorgiques françaises attendues depuis si long-temps, répandent un nouvel éclat sur l'époque actuelle, et la muse féconde de M. Deîille nous promet encore une traduction de VEnéicLe.^ et un poème sur V Imogination.

Ce tableau flatteur nous retrace, en quelque sorte, l'image de ces temps heureux où les plaisirs de l'esprit , où les jeux du talent formoient nos plus graves affaires; et la lecture des Géorgiques françaises entretient agréablement cette illusion : Le traducteur des Géorgiques de Virgile, le chantre des/or/x/m^reparoîtsur la scène littéraire, qui retentit encore de ses anciens succès; à peine la trompette gueiTière a cessé d'appeler les peuples aux combats , qu'il vient nous faire entendre les doux sons de la flûte champêtre ; à ses accens une impression de calme et de bonheur se fait partout sentir; il semble que les goûts les plus innocens vont remplacer les passions turbulentes qui nous ont agités; il appartient à la poésie de nous ramener à nos vrais penchans; et déjà tout nous y rappelle; tout annonce la gloire prochaine des lettres : une société savante, décorée d'un nom célèbre, envijonnée de grands souvenirs, et composée

LITTÉRAIRES. (luOO.) 9

des illii5tres débris de l'académie française, lui présente mi nouvel asile; les temps actuels sont dignes du premier de nos poètes vivans; ses Géorgiques trouveront des lecteurs et des admirateurs, comme ses autres ouvrages en trouvèrent autrefois; la critique seule sera peut-être moins sévère et moins rigoureuse.

Nul écrivain ne fut plus critiqué que j\I. Delille : son immortelle traduction fit naître des volumes d'observations, dans un temps où on lisoit, avec presque autant d'avidité les critiques, que les ouvrages même. Que n'a point souffert le poème des Jardins à sa naissance? Combien sa destinée fut orageuse! Cette charmante production ne triompha qu'avec peine des plus injustes dégoûts; on étoit presqiie généralement convenu de reprocher à l'auteur de la sécheresse, de la monotonie, le défaut de plan et de sensibilité. Nous n'avons plus le droit d'être si difficiles , surtout envers im écrivain de ce talent et de celte réputation : la multitude effroyable de mauvais vers et de mauvais ouvrages en tout genre qu'on a voulu nous faue admirer depuis dix ans, ne nous pe}'met pas d'être plus sensibles aux imperfections qu'aux beautés du nouveau poème de M. Delille; les pygmées , dont on a voulu faille des géans , font paroître cet écrivain plus grand encore; en le comparant à cette foule de mirmidons littéraires qui assiègent toutes les avenues du Parnasse, comment songer à ce qui lui manque? comment épier les défauts d'une lyre si savante , quand notre oreille est tous les joui-s blessée pai- des fredons durs et bai^bai^es? Si un artiste de l'Opéra se prèsentoit j^armi des ménétriers de village , l'organe , séduit par un charme inattendu, pourroit-il remarquer si l'instrument est bien d'accord?

tO ANNALES

Essayons , toutefois , de résister pour un moment à ce doux prestige , et ne craignons pas d'examiner avec quelque exactitude , un ouvrage qui survivra à toutes les ciitiques. Il est impossible de dissimuler qu'on retrouve dans les Géorgiques françaises , le même genre de défauts qu'offre le poème des Jardins. On diroit que l'auteur, uniquement occupé des précieux détails de sa versification brillante, enivré de sa propre harmonie, croit pouvoir suppléer , par des vers bien faits et par des descriptions lichement travaillées , au mérite d'un plan bien conçu, à la variété, à toutes les ressources inventée» pour charmer l'ennui du genre didactique. Les divisions générales des Géorgiques françaises n'ont pas entre elles tout le rapport et toutes les liaisons qu'on pourroit désirer. Les transitions entre les morceaux paiticuliers sont roides et sèches; on conçoit à peine comment un auteur qui manie si habilement sa langue, qui est si fécond en touinures heureuses et faciles , dont les vers coulent avec tant d'aisance et de noblesse, tarit tout à coup , et s'arrêle quand il faut passer d'une idée à une autre; on n'est pas moins sva-pris qu'un écrivain qui montre dans les formes de son style tant de flexibilité, de richesse et d'invention, ne crée presque jamais de ces fictions intéi-essantes qui détournent un moment le lecteur du but principal , pour l'y ramener avec un nouveau plaisir : on ne rencontre dans tout le poème qu'im seul épisode qui , même , n'est pas d'une invention trèsheui^euse ; nulle digression , sans que la marche en soit plus rapide ; presque aucune trace de cette imagination qui ne se borne point à peindre par l'harmonie ou l'expression des vers , mais qui rassemble de gi-ands traits pour en former de grands tableaux. Osei'ai-je dii-e que

LITTÉRAIRES. ( l8oo.) 11

ce nouveau poëmo n'offre pas même autant de beautés de déliuls que le poème des Jardins ? La diction ne m'en paroi t pas , à beaucoup près , aussi correcte : elle est toujours vive, spirituelle et brillante ; mais cet éclat ne peut dérobei- k des yeux attentifs un grand nombre de taches ; elles sont plus rares dans le poème des Jardins^ par exemple , l'enjambement, qui a toujours été un des caractères principaux de la versification de l'auteur , me semble souvent employé mal à propos dans les GéoT'gl-' ques françaises , et Ton sait que cette licence comme toutes les autres , devient un grand défaut quand elle cesse d'être une grâce. On trouve cependant dans cet ouvrage des morceaux d'un goût exquis , d'une mélodie délicieuse , également agréables , et par le fond des idées , et par le fini du style ; ces morceaux doivent , autant que la réputation de l'auteur, assurer le succès du po'éme : on en a cité plvLsieurs dans ce journal.

La plupart des défauts qui tiennent à l'ordonnance et à la composition des Géorgiques fra/içaises , \iennent, si je tie me trompe, de la manière dont le poète a envisagé son sujet : il s'est emprisonné dans un cercle étroit, où peuvent briller les étincelles de l'esprit, mais oii l'imagination ne sauroit se développer et s'étendre; il s'est contenté de faire naître quelques fleiu's siu' un terrain ingrat et stéi'ile , et semble avoir dédaigné les grandes et imposantes richesses de la nature. Au lieu du spectacle des moissons, des vendanges, au lieu de cette magnificence rustique , qui est le vrai trésor de la poésie, il ne nous offre , comme il le dit lui-même , « qu'une agri- « culture merveilleuse , qui ne se borne pas à mettre à « profit les bienfaits de la nature, mais qui triomphe « des obstacles , perfectionne les productions et les dons

« indigènes , natiiniîise les races et les productioHs étrau- « gères , force les rochers à céder la place à la vigne , les « torrens à dévider la soie, ou à dompter les rné— « taux , etc. » n est évident qu'il a craint de tomber dans des descriptions qui sont devenues communes , mais qu'il était capable de rajeunir : d'où il est lésulté qu'en voulant éviter la trivialilé , il a rencontré la sécheresse. Ses peintures sont jolies, mais petites et froides; ses villageois ne sont que d'aimables citadins j ses cultivateurs savans , délicats , raisonneurs , physiciens et même métaphysiciens , ressemblent beaucoup aux bergers de Fontenelle. Le poème a quatre chants, et le sujet se Irouve tout à coup épuisé à la fin du troisième. Le qualiième est consacré à montrer aux poètes commerrt il faut peindre la nature; c'est un Jiiorceau purement littéraire , qui ne tient pas essentielleinent au sujet; c'est une espèce de hors-d'oeuvre; car la meilleure leçon que M. Delille pût donner aux poètes, c'étoil un ou vidage bien fi^it , rempli de grands taljleaux , plus capables que tous les préceptes d'enseigner l'ait de voir et de peindre les beautés de la campagne.

A la vérité, sans parler des anciens, Thompson et Saint-Lambert n'ont presque rien laissé à faire en ce genre ; ils ont peint la nature dans ce qu'elle a de plus grand, de plus sublime et de plus gi-acieux. L'auteur français vous inspire le goût des occupations champêtres ; il en relève les tableaux par les épisodes les plus 4ntéressans; on ne peut le lire sans aimer davantage la campagne. Le poète anglais vous transporte dans tout l'univers ; toutes les régions deviennent tributaires de son génie ; sa muse indépendante ne connoît point de patrie ; tantôt sous les feux de la zone torride, tantôt sous les

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glaces du pôle, il présente à l'iinagliiation étonnée le» peintures les pliii» majestueuses : on ne peut le lire sans respect(^r davantage le grand œuvre de la création.

11 est étonnant qu'après ces écrivains qui ont épuisé la matière, M. Delille ait trouvé moyen d'en tirer encore des détails si riches et si brillans.

Chamfortiana^

5 octobre»

Plus la politesse semble acquérir de perfection , plus les mœurs se corrompent et les caractères s'effacent : l'uniformité des manières sert alors de voile à la dépravation générale 5 le bon ton devient le vernis de tous les vices. C'est lorsque la civilisation est airivée à ce point, que commence le 'règne des anecdotes : la malignité d'autant plus active et d'autant plus clairvoyante que l'art de se dérober à ses yeux est plus raffiné , suit derrière la coulisse ces comédiens qui étalent sur la scène du monde, et en public, des prétentions et des vertus démenties par leiu^ conduite secrète. EUe n'oublie rien , tient note de tout, et remplit chaque jour ses tablettes scandaleuses. Le talent de raconter avec grâce ces petites histoires devient le premier de tous; on ne mesure plus l'esprit d'un homme que par le nombre d'anecdotes dont sa mémoii-e est chargée. La conversation dont l'abandon et l'aisance devroient fiire tout l'agi ément, n'est plus qu'un art pénible qui consiste à ra-

14 Annales

mener convepablenient îe trait qu'on a pi-éparé d'avance. On se met à table , on se présente dans un cercle à peu pi'ès comme un oz'ateur monte en chaire avec des phrases étudiées et des rapprocheraens laborieusement combinés. Cette légèreté apparente couvi'é un pédantisme réel, et ces jeux folâtres sont le fruit d'une étude très-sérieuse. I>es écrivains les plus graves se voient forcés d'embellir leurs compositions de ces ornemens frivoles. Tel de nos ouvrages philosojîhiques, par exemple, n'est qu'un recueil d'anecdotes. L'histoii-e même n'offre plus que des miniatures à la place des grands tableaux qu'elle doit transmettre à la postérité ; et c'est ainsi que, par une liaison nécessaire, le goût se corrompt et les esprits se rapetissent , à mesure que la civilisation, qui se raffine tous les jours, s'éloigne du point où les sages désireroient qu'elle s'arrêtât.

M. de Champfo/t étoit un de ces homines qui, avec beaucoup d'esprit et de malice, paroissoient les plus propres à charmer leurs contemporains en se moquant d'eux : il étoit difficile d'avoii" un coup d'œil plus prompt^ et une liumeui- plus caustique ; observateur d'autant plus pénétrant, qu'il étoit moins indulgent et moins^ sensible , il ne laissoit rien échapper de ce qui pouvoit gi'ossir le tiésor qu'il amassoit aux dépens de tous les vices et de tous les ridicules. Il écrivoiC le soir en renti'ant chez lui, ce qu'il avoit entendu dans la journée, et même ce qu'il avoit dit. 11 tenoit, en quelque sorte, journal de son esprit, comme un sévère économe quine veut rien perdre, et qui enregisti-e avec exactitude sa recette et sa dépense. Cette coutume d'écrire ainsi ce qu'on avoit reciieilli dans les conversations, étoit commune à plusieiu"s autres hommes de lettres. Depuis

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qu'on avolt mis tout l'esprit en petite monnoie , on avoit senti la nécessité de compter exactement tous les soirs, sans doute parce que l'errein- se glisse plus aisément dans des opérations plus compliquées.

On peut s'étonner que M. de Champfort , qui a fait des comédies , et dont le talent paroissoit si propre à ce genre, n'ait pas réussi : ses petites pièces portent l'empreinte de la réflexion et de la sagacité ; mais elles n'offrent aucun trait de cette gaîté franche et naïve qui est de l'essence de la vraie cœnédie. Voltaire, si plaisant et si moqueur , sembloit perdre tout le sel de son esprit , quand il vouloit montrer sur le théâtre les ridicules qu'il savoit si bien saisir, et qu'il peignoit avec tant d'agrément dans ses pamphlets. C'est qu'il £iut plus que de la malice pour faire une bonne comédie. Avec de l'es-' prit on trouve aisément des bons motsj mais il faut du génie pour mettre le ridicule en action. M. de Champfort étoit d'ailUars plus atrabilaire, et plus mordant que gai : quelques-unes des pensées de ce recueil montrent à quel point il étoit tourmenté par sa bile. Est-ce un bel esprit de nos jours, est-ce le Timon d'Athènes qui a dit : « Les fléaux physiques et les calamités de la na- « ture humaine ont rendu la société nécessaire. La so- « ciélé a ajouté aux malheurs de la nature. Les inconte véniens de la société ont amené la nécessité du gou- « vernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs « de la société : voilà l'histoire de la nature humaine. » Et ailleurs : « On dit quelquefois d'un homme qui vit « seul : n n'aime pas la société. C'est souvent comme si » l'on disoit d'un homme qu'il n'aime pas la promenade, « sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers « le soir dans la forêt de Bondi . » Ces pensées peignent

l6 ANNALES

M/ de Cliamjjfort. Eu gënéral ses réflexions portent Un caractère plus ou moins marqué de misanthropie ; mais quelquefois ce n'est pas aux dépens de la justesse. Pai" exemple, voici une observation qui nous puroît aussi judicieuse que délicate : « On a remarqué que les écri- « vains en physique, histoire naturelle, physiologie, « chimie, étoient ordinairement des hommes d'un ca- « ractère doux, égal, et en général heureux; qu'au « contraire, les écrivains de politique, de législation, « même de morale , étoient d'une humeur triste , mé- « lancolique, etc. Rien de plus simple : les uns étudient « la nature, les autres la société. Les uas contemplent « l'ouvrage du grand Etre , les autres arrêtent leurs re- « gards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent « être différons. »

Nous nous contentei'ons maintenant de citer, sans réflexions, quelques anecdotes :

« L'abbé Maury étant pauvre, avoit enseigné le latin « à un vieux conseiller de grand'cliambre , qui vouloit « entendi'e les instituts de Justinien. Quelques années « se passent, et il rencontre ce conseiller, étonné de le « voir dans une maison honnête. — Ah! l'abbé, vous « voilà, lui dit-il; par quel hasard vous trouvez- vous « ici? — Je m'y trouve comme vous vous y trouvez. — « Oh I ce n'est pas la même chose : vous êtes donc mieux (( dans vos affaires? vous avez fait quelque chose dans « votre métier de prêtre? — Je suis grand- vicaire de « M. de Lombes. — Diable, c'est qiielque chose; et « combien cela vous vaut-il? — Mille francs. — C'est « bien peu. (Et il reprend le ton léger). — Mais j'ai un « prieuré de mille écus. — Mille écus ! bonnes affaires « (avec Talr de la considération). — Et j'ai f^iit la ren-

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« contre du maître de cette maison-ci chez le cardinal « de Rohan. — Peste! vous allez chez le cardinal de « Rolian. — Oui; il m'a fait avoir une abbaye. — Une « abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi « l'honneur de venir dîner chez moi. »

« — Le régent avoit promis de faire quelque chose « du jeune x\roùet (Voltaire)^ c'est-à-dire, d'en faire « un important, et de le placer. Le jeune poète atien- « dit le prince au sortir du conseil , au moment où il « étoit suivi des quatre secrétaires d'Etat. Le régent le « vit et lui dit : Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te « destine le département des Jiiaiseries. — Monsei- « gneur, dit le jeune Arouet, j'aurois trop de rivauxj « en voilà quatre. Le prince pensa élouifer de rire. »

<( — Louis XV se fit peindre par Latour^ Le peintre « tout en travaillant, causoit avec le roi, qui paroissoit « le trouver bon. Latour, encouragé, et naturellement « indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire : ±\xi « fait, sire, vous n'avez point de marine? — Le roi ré- « pondit seulement : Que dites-vous là?.... et Vernet, « donc ! »

« M. de Turenne , dînant chez M. de Lamoignon , « celui-ci lui demanda si son intrépidité n'étoit pas « ébranlée au commencement d'une baiaille : — Oui, <( dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; « mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalter- « nés , et un plus grand nombre de soldats , qui n'en. <i éprouvent aucune. »

« Duclos parloit un jour du paradis que chacun se <( fait à sa manière. Madame de Rochefort lui dit : « Pour vous, Duclos, voici de quoi composer le vôtre : « du pain, du vin, du fromage , et la première venue. »

lO ANNALES

Leçons d'vn père a sonjlls.

3 novembje,

Depitis que l'éducation publique a subi le sort de presque toutes les anciennes institutions, l'éducation particulière et domestique a été plus" soignée : les pères ont senti la nécessité de reinplir avec plus d'exactitude un de leurs devoirs les plus sacrés; ils se sont appliqués à former leurs enfans ; et lorsque toutes les sources de l'instruction et de la morale étoient fermées , l'amour paternel est devenu le seul dépositaire des vertus naissantes et des espérances de la postérité. Les exemples du vice , qui , plus que jamais , assiégeoient l'enfance et la jeunesse; le débordement des principes les plus dangereux et des maximes les plus scandaleuses ; l'audace des nouvelles doctrines , la guerre déclarée à la religion , tout devoit rappeler les chefs des familles à leurs fonctions les plus sublimes. Les nouveaux systèmes d'instruction publique, substitués dans un temps plus calme aux antiques usages , ne suffirent point pour les rassurer. En attendant que l'expérience et le temps eussent confiiTné le succès de ces institutions , ils ont continué de se livrer aux travaux qu'exigeoit l'éducalion de leurs enfans, et quelques-uns même ont rédigé des ouvrages qui pouvoient être utiles à tous.

La philosophie de ce siècle , qui cherchoit toujours a se créer des difficultés, s'est imaginée que la métaphysique la plus profonde , et que l'analyse la plus subtile

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pouvoieut seules produii-e un ou vidage propre à inculquer aux enfans les premiers principes de la morale; elle vouloit conduire ces jeunes esprits à travers les définitions et les inductions, et environner l'enfance de tout l'appareil scientifique; elle sembloit désespérer que jamais les enfàns dussent être bien élevés, jusqu'à ce qu'un génie extraordinaire se chargeât de leur dictei* les premières leçons. C'éloit les connoître |bien peu : l'enchaînement des propositions , la rigueur des démonstrations ne sont point à leur portée; tout ce qui demande de la contention leur est insupportable, parce qu'elle est au-dessus de leurs forces ; ils n'ont que de la mémoii'e et du sentiment. Si l'on met de la liaison dans ce qu'on leur enseigne, il faut qu'ils ne l'apei'çoivent point; elle les dégoùteroit bientôt. Il faut les conduii-e, sans doute; mais il ne faut pas leur montrer le but. Des Iririts détachés , des maximes éparses valent mieux pour eux que les traités les plus savamment didactiques. Nous avions déjà de très-bons recueils en ce genre, et nous croyons devoir en indiquer un nouveau qui vient de paroître sous le titre de Leçons d'un Père à ses Enfans,

Ce titre n'est point une fiction ; l'ouvrage a été véritablement rédigé par un père occupé de préserver sa famille de la contagion des vices et des principes engendrés par la fermentalion révolutionnaire; et c'est ce qui doit le rendre plus intéressant : de quelque zcle qu'un auteur fut enflammé, il lui seroit sans doute difficile de porter dans la composition d'un tel ouvi'age le même soin et la même exactitude, de sentir aussi-bien ce qui convient à des enfans, et de préparer ses leçons avec cette attention scrupuleuse dont la tendieçse pa-

ternelle esl seule capable; l'oeil d'un père éclah-é sait mieux que tout autre pénétrer dans l'ame de ses enfans, sonder la foiblesse d'un âge si tendre, découvrir leurs besoins, et choisir ce qui peut leur être utile. Un père sage et instruit est le meilleur précepteur de sa famille.

L'auteur de ce recueil , si nous devons donner le nom d'auteur à un père qui a écrit pour ses enfans , a fait choix des meilleures maximes répandues dans les écrivains latins et français, et surtout dans les poëLes 5 mais guidé par le sentiment du besoin le plus pressant dans les circonstances actuelles, c'est particulièrement à la morale religieuse qu'il a consacré son ooivrage. Tout ce que les poètes, les orateurs et les philosophes ont dit de plus beau sur la Divinité , et sur les devoirs qui s'y rapportent, est rassemblé et rapproché de la manière la pins propre à laisser des traces profondes dans l'esprit et dans le coeur des enfans ; il n'a dédaigné aucun auteur, et semble même s'êti^e étudié spécialement à tirer des écrivains les plus décriés par leurs principes, tout ce qui a pu leur échapper de favorable à la saine morale. Ce sont quelquefois les philosophes les plus audacieux qui viennent, dans son recueil, déposer leiu- fierté devant la foiblesse de l'enfance , et rendre témoignage à la Divinité.

« Ne dites point, s'écrie M. Necker dans son Cours de Morale religieuse, cité par l'auteur, que les idées religieuses sont trop hautes , trop sublimes pour être d'aucun usage dans nos premières années. Sans doute, si l'on vouloit donner aux enfans des leçons de métaphysique transcendante, on se placeroit hors de l'atteinte de leur fîsprit; mais les vérités religieuses propres à pénéti-er

LITTÉRAÏUr.S. (1800.) 21

Iciii- ame d'un saint respect pour TÈlre suprême , sont les plus siniples de toutes; et c'est là une des merveilles du monde. La cliaîne qui lie le ciel à la terre , la créature au Créateur, et l'existence connue à l'existence infinie, cette chaîne immense semble commencer pour nous par des anneaux dont la foible main dies enfans peut se saisir j et l'on doit admirer à chaque instant comment tout €st vaste et compliqué pour la science orgueilleuse, et comment tout est simple pour le bonheur.

« Le rapport de notre nattu^e avec la foi religieuse se manifeste dès l'enfance, et peut-être avec des traits plus distincts que dans tout autre âge. Le besoin d'appui , le sentiment de notre insuffisance , l'empressement à recevoir les idées de protection inconnue et de sauvegarde suprême, toutes ces dispositions, dont notre premier instinct se compose , sont autant d'hommages secrets rendus à la Providence. Aucun effort n'est donc nécessaire pour attacher les enfans à la religion : l'arbuste qui , par une loi primitive, se tourne vers le soleil, est un symbole de leur organisation morale.

« Parlons-leur de bonne heure et avec respect, d'un Dieu qui gouverne le monde, et que nos premiers enseignemens les aident à en recueillir de nouveaux, à chaque pas qu'ils feront dans la carrière de la vie. Us retrouveront partout la représentatian des premières vérités dont vous aurez frappé leur entendement. L'apparition de l'astre du jour leur annoncera la grandeur et la bienfaisance d'un Etre suprême, et l'aspect de la terre au moment où un voile ténébreux vient la couvi^r, leur donnera l'idée de l'abandon où ils seroient réduits, si un Dieu plein de bonté ne renouveloit pas sans cesse les miracles de sa puissance 5 enfin, le cours-

des saisons et toutes les beautés éclatantes de la nature, entretiendiont en eux un sentiment de reconnoissance et d^adoration, pourvu que nous ayons préparé leurs cœurs aux impressions douces, dans l'âge où les plus légères semences prennent racine. Ah ! combien est aisée une éducation religieuse , près de nos besoins et de notre foiblesse, et au milieu des majestueux phénomènes dont nous sommes environnés.

« Sans doute, il faut que cette auguste tâche soit confiée à des hommes dignes de la remplir , à des hommes pénétrés de l'importance de leur mission ; et il s'en présentera lorisque le prix d'une éducation morale et religieuse sera généralement senti , et lorsque les ministres de cette éducation seront honorés. Il est indispensable, surtout, que les magistrats et les chefs de l'Etat se montrent persuadés des rappoils de la religion avec la morale, de la morale avec la politique; de leur étroite union, et du soutien que ces colonnes sociales se prêtent mutuellement. »

L'auteur des Leçons n'a point traduit les passages latins insérés dans son livre , afin que son ouvrage piit réunir au mérite de l'instruction morale, celui d'initier les enfims à la connoissance de la langue latine, si négligée aujourd'hui; c'est à la fois l'ancien Seleciœ de l'Université, et le Catéchisme de Morale que nous promet toit la philosophie , mais conçu avec moins de prétention, et smtout dans d'autres vues.

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Cours de Morale religieuse y par M. Neckeu.

12 novembre.

M. Necker a suffisamment expliqué lui-même, dans son introduction que nous avons fait connoître, quel est le but et quel est le plan de son livre : il se propose de consacrer de nouveau l'alliance antique de la morale et de la religion, sublime projet, noble et magnifique pensée, digne d'un écrivain qui a déjà prêté l'appui de son nom et de ses talens aux institutions religieuses; l'ouvrage qu'il donne aujourd'hui est, en quelque sorte , le complément de celui qu'il publia quelques années avant la révolution ; l'auteur n'eut pas besoin de l'expérience des événemens , pour sentir qu'il ne falloit pas séparer deux choses intimement liées par leur nature ; dans le temps des théories et des systèmes, il en appela à la vérité} lorsque des métaphysiciens inexpérimentés vouloient réduire la morale en équations et en calculs , et substituer des formules algébriques au langage de la nature , il en appela au sentiment: il osa plaider la cause de la Divinité devant la philosophie , dont il étoit un des adeptes; il montra qu'il vouloit bien être le disciple, mais non l'esclave des nouveaux docteurs, et qu'il ne se croyoit pas obligé de regarder tous leurs enseignemens comme autant d'oracles; mais il eut la douleur de voir trionqDher les doctrines qu'il attaquoit ; et contemplant de loin le bouleversement général de la société, s'il a pu se consoler par la pureté.de ses intentions , il a

dû reconnoîfre, au moins, l'insuffisance de ses vuesj maintenant que , sousun gouvernement sage et régulier, la voix des hommes honnêtes peut se faire entendre , il lanirae la sienne , et , foit de l'autoi'ité des livres saints , il appelle au secours de la morale et de la religion, non plus seulement toutes les armes du raisonnement et de la métaphysique, mais toutes les puissances de l'éloquence et de la persuasion; ce n'est plus un auteur qui développe ses principes, la plume à la main , c'est un orateur qui, au milieu d'un temple et du haut d'une tribune sacrée , commente les décrets du ciel.

La révolution a ouvert une carrière nouvelle et brillante à l'éloquence de la chaire : les cuxonstances où nous nous sommes trouvés depuis dix ans, sont des sources fécondes d'instructions de tous genres; l'élévation des uns, l'abaissement des autres, des vicissitudes si rapides et si variées, tant de malheurs mêlés à tant de succès, tant de douleurs secrètes et publiques, quelle matière pour le talent et l'ait des orateiu-s ! Combien de ressentimens à calmer , de haines à désarmer ! combien de plaies à guérir, de pleurs à essuyer, de souvenirs à éteindre, d'espérances à ranimer! Les orateurs se plaignoient autrefois que ce genre d'éloquence étoit épuisé, que tous les sujets avoient été ti'aités de toutes les manières, qu'il ne leur restoit plus qu'à se traîner péniblenient sur les traces de leurs prédécesseurs; la tempête révolutionnaire a fécondé de nouveau ce champ devenu stérile : qu'on se figure un Bossuet animant des couleurs vives et fortes de son génie , le tableau des événemens dont nous avons été témoins, et nous rappelant à tous les sentimensles plus favorables à la vertu, par les exemples instructifs et terribles que lui fourniroit ei\

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foule l'histoire de ces derniers temps ; qu'on se représente un Massillon gagnant les coeurs par le charme de l'éloquence la plas persuasive, calmant les âmes aigries par la douceur de ses consolations, versant un baume salutaire sur toutes les blessures, et rapprochant les esprits avec cet art des conciliations, dont il possédoit si bien le secret : quel triomphe pour ce grand ministre de la parole I Quelle mine le génie n'auroit-il pas à exploiter! Quels trésors nouveaux il trouveroit sous sa

maini

On voit que M. Necker'a été séduit par cette idée; disposé d'ailleurs , par la nature de son talent , à la grande éloquence , il a cru que les circonstances lui fournissoient l'occasion de faire usage de toutes ses facultés , en les appliquant aux sujets et aux formes les plus propres à leur développement, et peut-être n'appartenoit-il qu'à hii de concevoii" et de composer l'ouvrage qu'il vient de publier : il filloit, sans doute, réunir aux privilèges de la vieillesse les avantages d'une grande réputation; il falloit avoii' joué un rôle important dans les affaiies publiques; enfin, il étoit nécessaire d'êti'e placé dans la situation où se trouve Fauteur de ce nouveau livre, pour se croii'e en di'oit de se revêtir ainsi d'une espèce de sacerdoce , et pour oser donner trois volumes de sermons.

Quelque besoin que nous ayons aujourd'hui d'être prêches , on ne sauroit se dissimuler que celte forme n'est pas la plus heiu-euse que M. Necker ait pu choisir; elle convient parfaitement à l'action publique; mais ou ne doit pas chercher à l'étendi'e plus loin : la chaire a eu parmi nous de ti^ès-grands orateurs, dont les discours sont à peine lus quelquefois pai^ un petit nombre de personnes pieuses, et par quelques amateuis des lel^

très} des chefe-d'œuvie d'éloquence, sortis de la plume des plus rares génies , demeurent ensevelis dans la poussière des bilîliothèques j quand l'instruction se présente avec cet extériem^ dogmatique et sévère , elle rebute les esprits plus qu'elle ne les attire : les grâces même du style le plus aunable n'ont point sauvé de cetLe espèce de proscription le plus doux et le plus séduisant des orateurs sacrés. Le discours oi'atoii-e est plus fait pour être prononcé que pour tire lu : c'est dans la tribune publique qu'il pi'oduit tout son effet j la voix , la déclamation , le geste de l'orateur forment une gi'ande partie de son éloquence. — Qu'eût-ce été, si vous l'aviez entendu lui-même , disoit Escliines , en lisant à ses disciples le plus fameux discours de Démostliènes? — Qui est-ce qui comprend, à la lecture, comment l'endroit si connu du sermon sur le petit nombre des élus, a pu faii-e lever, par un mouvement unanime, tout un auditoire saisi d'épouvante?

La méthode que M. Necker a suivie, le plan qu'il a adopté, ne contribueront pas à rendre la lecture de cet ouvrage plus atti-ayante : ses discours ne sont point isolés; chaque pièce fait partie de l'ensemble du hvre; c'est là, sans doute , une idée ti'ès-bonne en elle-même, mais dont l'application nous paroît fausse : cet enchaînement de toutes les parties, cette liaison géométrique fait, en quelque sorte, une loi de lire de suite ce gj-and nombre de discours , qui ne sont que les chapitres d'un seul et même ouvrage; mais il faudroit aimer beaucoiip l'art oratoire pour soutenu-, sans interruption, la lectiu-e de près de trente discours, tous jetés dans le même moule, tous surchargés de figures , tous gonflés de rhétorique. Notre nation, siulout, si légère et si frivole, et dont la

l'évolution n'a guère cliangé le caractère, est ennemie de tout ce qui s'annonce avec un appareil dogmatique , et de tout ce qui demande de la contention : il est vrai que, dans ce siècle, elle a beaucoup aimé les cours de toute espèce, où généralement on n'apprend rien, en croyant tout apprendre ; il est vrai qu'au théâtre elle applavidit volontiers les plus lourdes tirades, et les plus froids lieux communs de moialej mais dans un cours , le professeur pai-le , et l'on peut d'ailleurs s'occuper de l'assemblée; au spectacle, l'acteur déclame, et son débit donne du prix à ses sentences. Souvent s'il falloit lire ce que dit le professeiu-, et ce que l'acteur débite , on ne tiendroit pas contre l'ennui ; la science et la morale n'auroient plus d'attiaits , le sommeil s'empareroit du lecteur, et le livre tomberoit des mains. D'ailleurs , les déclamations de nos harangueurs , dont nous avons encore l'oreille étourdie, les phrases sonores delà tribune, tout le fatras bruyant des plus détestables discoureurs que jamais ait animés la fureur du babil , nous ont un peu indisposés contre l'étalage et le luxe du genre oratoire.

Ce n'est pas assurément qu'il faille confondre M. Necker avec ces déclamateurs barbares et ignorans : son caractère moral , ses vues droites et pures , ses principes sages et vertueux , ses grands talens , tout l'en sépare ; mais sans prétendi'e nous appesantir ici sur les défauts de son style , qu'on connoît assez , nous devons dire qu'il a précisément choisi le gem-e où ces défauts pouvoient se taire sentir davantage : dans ses autres ouvrages , il a employé habituellement les formes oratoires , quoiqu'ils ne fussent guère que des traités qui ne demandoient point d'autre style que celui de la dissertation j et en cela, d a suivi des exemples illustres, mais dangereux j

il a obéi au mauvais goût du siècle, qui confoiidoil tout tn littérature; il en est j-ésulté que , s'élevant ex professa à la fonction d'orateur , et se transportant par l'imagination dans une chaire, il a cru devoir prendre un style plus sublime encore que celui de ses autres compositions. De là plus de métaphores dures et incohérentes , plus de périodes à perte d'haleine , plus d'apostrophes , plus tic monotonie, plus d'emphase que jamais. Parmi ces défauts , on voit cependant briller quelquefois de grandes beautés ; M. Necker , en général , a du pathétique : on a pu le remaïquer surtout dans le plaidoyer qu'il composa pour Louis XVI; la matière étoit Ijelle et riche, et il n'est pas resté trop au-dessous du sujet. On ne lira pas, sans être ému, son discours sur V Homicide , qui n'est pas aussi éloquent , sans doute , que la quatorzième des L.ettres Proi^inciales , mais où l'orateur a déployé .de grands talens : « La société, s'écrie-t-il , cette belle « invention des hommes , deviendroit un théâtre de u guerre , une scène où tous les crimes se succéderoient , « si les hommes , refusant de recourir à la protection <( des lois, se faisoient justice à eux-mêmes : une prc- « mière vengeance deviendroit l'appel d'une revanche ; « celle-ci d'une violence nouvelle ; et dans ce cercle sans « fin, bientôt on ne pourroit plus dlstingiTer le prc- (( mier mobile de tous les désordres. Ehl quoi, voilà « mon père, mon frère, mon enfant inhumainement « massacrés ; les tribunaux sont sans force et sans acti- « vite , et vous voulez que des mêmes armes dont on a « fait périr les miens , je ne poursuive pas les brigands « qui m'ont été plus que la vie! ... Je veux,, je veux: « que vous soyez chrétiens; je veux que vous soyez « les adorateurs du Dieu de paix et de miséricorde; c'est

LITTÉRAIRES. (luOO.) 2^

la mort de tos parens que vous voulez venger, et « leur sang , dites-vous , attend une réparation éclatante « du seul ami peut-être qui leur soit resté sui^ la terre. « Ah ! que leur fait cette terre et les injures qu'on y « reçoit; ils sont loin de nos intérêts, loin de nos cal- « culs dans la nouvelle patrie qu'ils habitent? Allez adoa rer le Dieu qui tient dans sa main tous les temps, et « qui n'a pas besoin de vous pour l'exécution de ses dé- « crets. » C'est par de telles allusions qiie M. Necker a «u quelquefois rajeunir des lieux communs surannés ; les souvenirs de la révolution , mêlés avec art aux préceptes de la morale , rendent son éloquence plus touchante et plus forte ; et les excès dont nous avons été témoins , et qu'il rappelle habilement, donnent un nouveau poids à ses instructions, et disposent à pardonner tout ce que cet ou\Tage peut ofFih' de trop usé et de trop trivial dans le fond des pensées et dans les détails dit développement.

Quelques réflexions sur la nouvelle édition de l'ouvrag-e intitulé t De la Littérature y par madame de Staël.

19 noTembre.

La renommée n'a point assez de voix pour annoncer tous les ouviages qui sortent de la famille de M. Necker : à peine avons-nous parlé du nouveau livre du père, qu'où nous apporte la seconde édition de l'ou-

5o ANNALES

vrage de la fille. Cette seconde édition est enrichie d'une préface dans laquelle l'auteur réfute les différentes ciitiques qu'on a faites de son système , et augmentée de quelques notes qui servent à mettre son érudition à l'a ' bri du soupçon.

Nous n'avons lu encore que la préface , et il nous semble que madajne de Staél n'a pas bien saisi les objections de ses adversaires : « L'on peut remai^quer au- (( jourd'hui, dit-elle, parmi les littérateurs français, « deux opinions opposées qui pourroient conduire tou- <( tes deux , par leur exagération , à la perte du goût ou (( du génie littéraire : les uns cix)ient ajouter à l'énergie u du style , en le remplissant d'images incobéi-entes , de « mots nouveaux , d'expressions gigantesques. Ces écri- « vains nuisent à l'art, sans rien ajouter à l'éloquence « ni à la pensée j de tels efforts étouffent les dons de la « nature, au lieu de les perfectionner. D'autres littéra- « teurs vevdent nous persuader que le bon goût consiste « dans un style exact, mais commun, servant à revêtir « des idées plus communes encore. »

Les littérateurs qui soutiennent la première opinion , s'il en est, ne méritent point d'être réfutés par madame de Staël; et il est probable que ce n'est pas à eux qu'elle en veut. Il y a sans doute beaucoup d'écrivains dont le style est plein d'images incoJlér entes ^ de mots Jiouveaux , d^ expressions gigantesques; mais ce n'est point par système qu'ils suivent une si mauvaise méthode; c'est par impuissance , c'est parce qu'ils veulent faire mieux qu'ils ne peuvent. Incapables de se plier au joug du bon sens et du goût, ils cherchent à se distinguer au moins pai- leur extravagance; ignorant leur langue , ils s'en font une aussi bizarre, aussi incorrecte que leurs

LITTÉRAIRES. (l8oO.) 5l

idées ; ti-op orgueilleux pour étudier les vrais modèles , ils s'abandonnent à toutes les fougues d'une imagination déréglée. Il est vrai qu'ils veulent quelquefois ériger leui's défauts en système , à peu près comme Lamotte et Fontenelle voulm-ent réformer l'art poétique d'après leui-s poèmes j mais ils ne sont pas même assez conséquens dans leur folie, pom- suivre, en écrivant, des principes , quels qu'ils soient. Et comment pourroit-on trouver quelque trace d'intelligence, de raisonneinent et de choix dans le chaos et dans le désordi-e de leiu* style? Ils bai'bouillent du papier, assemblent des mots au hasai'd , et s'écrient dans les ti'ansports d'un amourpropre aussi hisensé que leurs productions : T^oilci comment il faut écrire 1 ^on ^ de tels efforts n'étouffent point , comme le prétend madame de Staël, les dons de la nature, La natui'e fut avare envers les écrivains qui ne savent point obéii' aux règles de l'art ; car ces règles qu'ils veulent proscrh-e, ne sont que les lois de la nature même.

Qui est-ce qui a jamais prétendu que le bon goût consiste dans un style commun, servant à revêtir des idées communes l Suivant ce priiicipe , Racine et Voltaii'e, Fénélon et Rousseau, seroient des écrivains de ti"ès-mauvais goût 5 cai' rien n'est moins commun que la manière dont Us pensent et dont ils écrivent. A la vérité , il vaut beaucoup mieux avoir un style sLinple, naturel et clair, avec des idées justes , mais peu brillantes , que de se travailler le cerveau pour enfanter des erreurs aussi biiKU'res qu'extraordinaires , et pour revêtir des idées fausses , d'un jargon barbare et d'un néologisme aussi obscur qu'emphatique 5 mais ce n'est pas en cela que consiste le bon govit j et sûrement personne n'a pré-

tendu le soutenu.' contre madame de Staël. Quand on lit les discours que Racine met dans la bouche de ses persoimages, on seroit tenté de croire qu'il n'a fallu aucun effort pour trouver les idées qui forment le fond de ces discours ; rien que de simple , rien que de naturel , rien que la situation n'ait dû fournir d'elle-même. Cependant, après avoir lu ce que dit un des interlocuteurs, qu'on ferme le livre et qu'on essaie de faire la réponse ; je dis de la faire en prose , et seulement quant aux idées , et l'on verra que ce qui paroissolt si facile , est le comble de la dilîicullé comme de l'art.

ùt sibi quiuis f,

Speret idem, sudet multùm , fraslTÙque laboret, Ausus idem.

Je sais que Pradon a quelquefois pensé comme Ra-» cine , mais c'étoit par hasard 5 et cela est si vrai , que Voltaire , qui est bien un autre écrivain que Pradon , est très-éloigné du mérite de Racine, non-seulement pour l'art d'exprimer les idées , mais pour celui de les trouver. Il seroil donc bien nécessaii'e de s'entendi-e sur ce qu'on appelle aujourd'hui penser d'une manière neuve j si c'est penser avec justesse , rien n'est plus rare 5 si l'on entend par ce mot assembler des idées qui n'ont aucune réalité, aucune solidité, qui étonnent pai' leur bizaïTerie , et qui ébranlent le cerveau pai' des combinaisons inattendues , rien n'est plus commun* Je citerois , je ne sais combien de nos poètes actuels , qui ont ce mérite, et je ne serois pas embarrassé de trouver des prosateurs qui pourroient servir de modèle en ce genre.

« Je le répète, s'écrie madame de Sttël, un style < commun n'a rien à craindi'e des attaques de la criti-

LITTÉRAIRES. (l8oo.) 55

« que. Subdivisez la phrase de ce style autant que vous « le voudrez, les mots qui le composent se rejoindi'ont « d'eux-mêmes, accoutumés qu'ils sont à se trouver « ensemble^ mais jamais un écrivain n'exprima le sen- « timent qu'il éprouvoit, jamais il ne développa les pen- « &^Qs qui lui appaitenoient l'éellement, sans porter « dans son style ce cai'actère d'originalité , qui seul at- « tache et captive l'intérêt et l'imagination des lec— « teui's. » /

On voit que madame de Staël tient beaucoup à cette idée, puisqu'elle la répète avec tant de force et de chaleui'5 mais sans examiner en ce moment jusqu'à quel point elle peut être intéressée à invectiver contre le style qu'elle appelle commun, nous finirons par une réflexion bien simple : c'est que tous les bons littérateiu's conviennent que la forme de notre langue a été fixée et déterminée pai' les grands écrivains du siècle dernier ; il faut distinguer dans un idiome ce qui appartient au goût et à l'imagination , de ce qui n'est pas de leur ressort ; rien n'empêche aujourd'hui d'inventer de nouveaux mots, lorsqu'ils sont devenus absolument nécessaires; mais nous ne devons plus inventer de nouvelles figm'es , sous peine de dénaturer notre langue , et de blesser son génie. J'avoue que cela est affligeant pour l'amour-pro— propre , qui n'aime point à recoriiioître de guides et de maîtres, et qui n'est jamais plus flatté que lorsque nous croyons devoir quelque chose à nos propres forces et à nos propres lumières ; mais cela v^&a est pas moins vrai , <?t s'il s'agissoit de le prouver en détail, je montrerois un grand nombre d'écrivains de ce siècle, je ne pai'le pas de ceux qui ont écrit depuis la révolution, mais dans un temps où il restoit quelque étincelle de boa 1. 5

goût, s'égarant d'autant plus qu'ils s'écaitoient davantage des traces du bon siècle : personne ne peut refuser à Thomas de grands talens , et cependant on ne lit plus Tiiomas, précisément parce qu'il a cherché à inventer de nouvelles combinaisons de style, lorsqu'il auroit dû se boi-ner à faire un bon usage de celles qu'on avolt trouvées avant lui. Mais il est temps de terminer cette discussion déjà trop longue^ on feroit vingt volumes sui* les trois qu'a donnés madame de Staël , si l'on vouloit s'aiTeter à chaque page, et pouisuivre une à une toutes les erreurs qu'on rencontie à chaque pas dans son livre.

YII.

JE loge des généraux Kléber et Desaix , par

M. Garât.

29 novembre.

On dit que l'éloge funèbre de Desaix et de Kléber panit un peu long , lorsque M* Gaiaf le prononça sur la place des Victoires ; cela n'est pas étonnant : la voix de l'orateur devoit avoir beaucoup de peine à se faire entendre en plein air et sur une place publique 5 et il nous semble que c'est une assez >nauvaise imitation des anciens que ces discours ainsi prononcés devant une multitude qui ne peut guère saisii- que quelques paioles détachées et quelques sons vagues. Les harangues que nos directeurs fai^soient au Champ-de-Mais étoient de la rhétQrique perdue j excepté pour ceux qui les eii\iion~

iiolentj mais dans ce temps-t«, la rhétorique étoit si commune , qu'on ne devoit pas craindi-e d'en perdre; Le gouvernement actuel , qui Veut qu'on soit plus avare de pai-oles, a supprimé toutes ces amplifications qui entroient, comme partie essentielle, dans nos fêtes publiques. Quand il a cliargé l'éloquence de payer à la mémoire de Washington un tribut mérité ^ il a du moins ménagé la poitrine de l'orateur : c'est dans le temple des Invalides que M. de Fontanes prononça son discours , et il a dili trouver que le local étoit encore assez vaste; Plaignons M. Garât de n'avoii- pu profiter de cette réforme, et d'avoir eu à faii'e des efforts si infructueux pour ses auditeurs , et si dangereux pour sa santé. Telle est la malheureuse condition des oratem's : on exige quelquefois d'eux qu'ils s'exposent à n'être point entendus, et même qu'Us s'enrouent; on craindroit de demander à un chanteur le même dévouement; et le neveu de M. Garât ne consentiroit sûrement jamais à chanter sur une place publique , et à perdre ses sons comme son oncle a perdu ses paroles.

Ce discours méritoit cependant d'être entendu; c'est tm des meilleurs que M. Gai'at ait jamais faits : on y reconnoît l'auteiïr de plusieurs morceaux académiques fort estimés ; On voit que l'époque et la circonstance lui ont paru dignes de tous les développeraens de son art et de son talent. Son style et sa manière sembloient s'être dégi-adés dans la révolution ; obligé de prostituer sa plume et sa voix à des sujets et à des opinions odieuses, û avoit perdu ce!s élans et cet essor qui caractérisent l'orateur; il s'étoit enfoncé dans une métaphysique qm peut servir de palliatif à des maximes pernicieuses , mais qui ne sauroit jamais s'accorder avec le vrai talent j la na-*

tare seml)Ia le punir de l'abus qu'il avoit feit de son esprit, eu lui en ôtant l'usage. Il reparoît aujourd'hui avec tous les dons qu'il a reçus d'elle , et avec toutes les pei'iections qu'il y ajouta dans de meilleurs temps : le jiouveau gouvernement paroît l'avoû' renouvelé; et l'impression, que son ouvrage devoit d'autant moins redouter qu'il n'a voit pas été entendu , en devient le triomplie, tandis qu'elle est si souvent l'écueil de ces discom's que le débit et la déclamation ont tait admirer.

La monotonie de la louange est sauvée par la variété naturelle du sujet qui se trouvoit double: l'orateur passe lienreusement des exploits de Kléber à ceux de Desaix, <ît soutient toujours l'attention, en ne la fixant jamais trop long-temps sur l'un des deux objets ; l'abondance aiieme de la matière l'a dispensé de ces remplissages oratoires qui peuvent quelquefois faire briller le talent, mais qui ennuient presque toujours le lecteur : tout est rapide , plein cl serré. Appuyé sur un fond si riche , le style de M. Garât est joins vigoureux et moins subtil qu'à l'ordinaire ; il est moins entortillé, parce qu'il présente moins de ces idées abstraites qui échappent à l'écrivain comme au lecteur, à force de finesse, et qui laissent dans la diction les ti'aces de la peine qu'elles ont coûté à déterminer. M. Garât n'ain-oit jamais dii écrh-e que sur des faits bien positifs; U connoît l'ait de les lier et de les faire ressortir les uns par les autres; mais Tamour-propre , qui est la source de la corruption de bien des styles, est moins flatté à proportion qu'on croit avoiimoins inventé, et les conceptions métaphysiques les plus creuses et les plus absurdes nous appartiennent plus que des faits qui sont à la disposition de iout le monde. Voilà pourquoi, dans ce siècle où l'orgueil littéraire a

été poussé à un si linut degré trexaltition , nos auteurs ont si fort négligé la science des faits qui les auroit éclairés , poui' se livrer à des syst( mes qui ont tout obscurci ; voilà jîourquoi nous voyons encore tous les jours écloro des ouvrages où l'on regrette que tant d'esprit soit prodigué pour colorer de funestes erreurs 5 enfin, voilà pourquoi on ne vit jamais moins de gens véritablement instruits que dans un siècle qu'on appelle le siècle des lumières. On seroit un peii moins vain de cette raétapbysiqvie si fort à la mode aujourd'lmi, si l'on vouloit songer que les raétapliysiciens des treizième et quatorzième siècles ne le cédoient point en subtilité aux plus subtils métaphysiciens actuels. Les Arabes et les Maures dissertoient , il y a mille ans, siu' la chimie rationelle, aussi savamment et aussi finement que nous dissertons aujoui'd'hui sur la politique rationelle. Il y a eu , dans tous les temps, des gens d'esprit; et si le siècle des lumières doit se distinguer des autres à cet égard, c'est surtout pai' un plus grand nombi-e de gens d'un bon esprit. Mais revenons au discours de M. Garât.

On sait que Fexorde est ordinairement l'endroit où l'orateur cherche à donner une grande idée de son sujet, et surtout de son talent : Thomas alloit , dit-on , feuilleter dans les bibliothèques tous les auteurs de panégyriques, pour y trouver ce qu'on pourrolt appeler des motifs d'exorde, tantilalLachoit de prix à cette espèce depréambrde , qui doit d'abord s'emparer de l'esprit du lecteur ; l'antiquaire le plus zélé n'étoit pas plus jaloux de déterrer quelque vieille médaille, et de disputer à la rouille quelque monnoie du temps des empereurs. M. Garât n'est pas aile chercher son exorde si loin ; la place même sur laquelle il parloit, lui a fourni le comijiencement de son panégy-

rique; et si elle n'a pas été favorable à son débit, elle ^ du moins servi à son discours. 11 apostrophe Louis XIV, dont on sait que la statue embellissoit cette place avant îa révolution ; « O toi I dit-il, dont la statue, pendant U4 « siècle entier, s'éleva du niilieu de cette place , coui'on- « née par la gloire , entourée des images vaincues et en-: « chaînées des nations , je ne t'adi'esse pas la parole pour « insulter ici ji ta personne et à ta piémoiie si long- « temps encensées ; du haut d'un ti-ûne , qqi sembloit « tout abaisser autoin* de lui , tu élevas ton siècle et la « nation; mênie pour le flatter il fallut avoir du génie j « mais tu sus inspiier de gi'andes choses , et tu nen fis {( pas asse? par tQi-même; tu ordonnois des victoires; « ^t quand d'autres avoient vaincu, toi seul tu réunis- « sois tqus les triqrpphes ; ce n'est qu'au moment où je « parle qne,pour la preinière fois ^ les restes de Tu-j « renne ont été présentés aux hommages de la Fi'ance. )> Cette apostrophe est très-belle et très-oratoire ; mais nou.3 sommes obligés d'inteiTompre l'orateur au milieu de son fxorde, pom' lui fane remai'quer une petite inexactitude : il est faux que ce soit en vendémiaire dernier qu'on ait, pour la première fois, honoré dignernent les restes de Turenne, Quoi donc! ces restes d'un si grand homme n'étoient-ils pas présentés aux hommages de la France, lorsque pai' ur^ honnem^ extraordinaire, on les déposoit dans le tombeau et parmi les cendres des rois? La révolution les en tira pour les charger d'outrages, et ies reléguer parmi les ossemeus des plus vils animaux; et le gouvernement actuel , n'a fait que renouer pour ainsi dire, le fil de l'admiration et de la reçonnoissanc^ publi(|ue, interrompu par cinq ans de barbarie.

La suite de cette apostrophe sulfira pour donnei- unô

LITTÉRAIRES. (loOO.) 0^

idée du Lilent qui règne dans ce dlscouis ; M. Garât continue : « Les monumens qui s'élèvent aujourd'hui au « milieu de cette enceinte où lu usurpois la grandeur de « ton siècle, sont les récompenses des victoires rem- « portées , de la mort reçue pour la patrie ; et la main « qui en pose la première pierre , est celle d'un vain- « queur véritable qui ne met pas à genoux devant lui « des images , mais renverse les puissances , quand elles « veulent renverser la république ; qui décerne aux au- « très les prix de leur gloire , et laisse aux nations le « soin, qui n'est pas négligé, de juger la sienne. » On a beaucoup reproché à Louis XIV cette statue fastueuse de la place des Victoires , comme s'il avoit ordonné luimême qu'on érigeât ce monument à sa gloire : tout le monde sait, excepté les orateurs qui ont toujours besoin d'ignorer quelque chose , que ce fut le maréchal de la Feuillade qui fit faire le dessin de la statue , et qui , l'ayant fait élever sur la place des Victoii^es , mit le comble à la ftattorle ou à la reconnoissance par celte insci'iption : f^iro immortali. Souvent un fait poun-oit déconcerter la plus belle figure de rhétorique ; mais l'orateur, pour être éloquent, n'a pas toujours besoin d'être exact et vrai.

YIII.

Séance du Ljcée du 7 décembre.

9 ^écembre,

La révolution a tout métamorphosé : le Lycée, par exemple , a presque entièrement changé de but et d'ob-

4o ANNALES

jet depuis quelques aunées-j il n'étoit autrefois qu'une espèce d'académie, qu'un rendez-vous brillant où les amateurs de la littéi'ature se rassembloient pour entendie les leçons de différons professeurs ; qu'un établissement né du luxe quis'étoit introduit dans les lettres, comme dans tout le reste ; ce n'étoit sûrement pas l'instruction qu'on alloit chercher dans cette pompeuse école, mais le plaisir d'entendre parler des choses qu'on aime , et de rencontrer une société unie par les mêmes penchans et les mêmes goûts ; aujourd'lmi les cours du Lycée sont devenus des cours de morale , de religion , de politique; la chaire des professeurs s'est presque changée en une tribune aux harangues ; les discours les plirs véhémens et les plus pathétiques ont remplacé en partie les anciennes dissertations littéraires; les plus grands intérêts de la société y sont traités avec force , avec éloquence. L'instruction gagne sans doute à ce changement; le plaisir n'y perd pas : ce sont maintenant les émotions les plus vives qu'on attend du professeur; ce ^ont les secousses les plus violentes; et quand le sujet e refuse aux digressions morales ou religieuses, aux gi'ands mouvemens de l'éloquence, les jugemens littéraires, quelque intéressans qu'ils soient d'aillevirs, restent sans charme ; l'assemblée se retire avec les mêmes dispositions que produit une pièce de théâtre qui a manqué son effet.

On avoit annoncé, pour le 7, un discours de M. de Laharpe sur la jjhilosophie et l'éloquence du 18^ siècle^ l'afïluence étoit grande, et en proportion du plaisir que le sujet promettoit; mais on a été trompé : après avoir dit quelques mots sur l'union de la philosophie et de l'éloquence, M. de Laharpe a passé rapidement à

LITTÉRAIRES. (l800.) , 4l

réloqucnce du barreau , matière aride, et qui se refusoit aux excursions épisodiques dont on est si avide? Et que veut-on pourtant qu'il dise encore? N'a-t-il pas ëpuisé ce sujet? Il a , dans ses précodens discours, apprécié la philosophie du 18* siècle à sa juste valeur; ses discours sont entre les mains de tout le monde; il ne hii reste plus à faire que des applications particulières quand l'occasion s'en présentera; mais le public pardonneroit volontiers à l'orateur de répéter ce qu'il ne peut se lasser d'entendre, et si l'on suivoit son goût, il s'agiroit bientôt au Lycée de toute autre chose que de littérature.

Cependant M. de Laharpe sait donner à ses discussions littéraires tout l'inte'rêt dont elles sont susceptibles: lorsqu'il ne peut tirer de la révolution des vues politiques et morales propres à ranimer le sujet qu'il traite, il s'élève à des considérations du même genre, puisées dans l'histoire des temps précédons; c'est ainsi qu'il a expliqué , par la nature même des fonctions et des usages du barreau, le peu de progrès que l'éloquence avoit faits dans cette partie au commencement du siècle : la religion des formes, la gravité un peu pédantesque des grandes corporations toujours attachées aux anciennes coutumes, toujours esclaves des anciennes traditions, s'opposèrent long-temps à cet essor qui peut seul conduire les arts à la perfection. Les efforts et les innovations du talent auroient effarouché des magistrats qui se regardoient comme les héritiers et les dépositaires de la doctrine des temps passés; tout leur paroissoit devoir garder autour d'eux le même caractère d'antiquité et d'immobilité que les lois même dont ils étoient les ministres et les interprètes; quelques chan-

gemons heureux avoient cependant préparé les voies auxCochin, aux Lenormand ; l'érudition barbare qui infecta si long-temps l éloquence judiciaire, avoit fait place à un meilleur goût; on avoit commencé à sentir tout le mérite d'une logique nette et précise , d'une dia-lectique forte et serrée, dégagée du fatras des citations grecques et latines. Cochin et Lenormand devinrent les chefs d'une nouvelle école, qui préféra la pureté du style et la clarté de la méthode, à la diffusion pédantesque et aux ornemens gothiques des orateurs précédens ; ils furent l'un et l'autie la lumière du barreau , et quoiqu ils aient manqué des principales qualités de l'ora^ teur, la chaleur, l'imagination et le mouvement, ils ont laissé des modèles dignes d'être étudiés par leurs successeurs , et d'être lus par les amateurs des lettres. Ici M. de Laliarpe a montré pourquoi la lecture de nos meilleurs plaidoyers pai'oît ennuyeuse et insipide, tandis qu'on lit avec tant de plaisir et d'intérêt ceux que l'antiquité nous a transmis : dans les républiques anciennes , les affaires même des particuliers avoient toujours quelques rapports aux affaires publiques ; la nature du gouvernement donnoit lieu à des causes plus importantes , et fournissoit aitx talens des orateurs de plus brillantes occasions ; chez nous , l'éloquence du barreau avoit besoin de s'élever à des considérations législatives , coimme elle l'a fait dans les derniers temps, et de sortir du cercle éti'oit des formes, pour attacher des lecteurs auxquels le fond des affaires ne pouvoit présenter, rien d'intéressant.

M. de Laharpe a successivement apprécié le talent de Gerbier, qui, triomphant à l'audience par tous les moyens de l'éloquence extérieure, le geste, la déclama-^

LITTIÉRAIBES. (iSoO.) 45

tion , la figure , n'rtoit plus le même dans le cabinet : le fameux mémoire de M, Servant, où l'on admire l'union si rare de l'espril philosophique et de l'éloquence la plus pathétique 5 ceux de M. Lilly-Tollendal , dignes d'avoir été inspiiés par le double sentiment de la justice et de la piété filiale.

On est surpris que M. de Laharpe n'ait point parlé (de Linguet, quoiqu'il l'ait désigné de manière à ce qu'on ne pijt s'y tromper, dans des observations générales: cet avocat avoit des talens qui méjitoient l'attention du juge suprême de notre littérature. L'originalité de sou style, souvent incorrect et barbare, mais plein de feu , de verve et d'énergie , est au moins digne des regards de la critique. Ce seroit une foiblesse littéraire que de réprouver absolument tout ce qui n'est pas marqué au coin du goût et de la coirection 5 ces qualités sont glandes et importantes sans doute; ce sont, pour nous servir des termes techniques , deux parties majeures de l'orateur et de l'éci'ivain ; mais il en est d'autres sans lesquelles même le goût et la correction ne sont rien, et qui peuvent couvrir bien des défauls, c'est l'intérêt du style , la vigueur de la dialectique , la j'apidité des mouveraens , la vivacité de l'imagination, le sarcasme, la causticité. Linguet avoit ces qualités au plus haut degré , et ses triomphes au barreau dévoient au moins lui mériter une mention au Lycée, M. de Lahar-pe a eu raison de faire entendi-e que la fureur d^ la célébrité le jeta souvent dans des excès indignes d'un véritable oraleur. Mais enfin Linguet est moit; il est mort victime de la révolution , et cette déplorable destinée devroit faire ou-s: blier bien des torts; elle devroit surtout effacer le sou- Y^nir de ces rivalités , de ces querelles littéraii'es dont

44 ÂxVNALES

on retrouve quelquefois des Ivacci dans les dissertations du Lycée. Hem-eux M. de Laliarpe, 'd'avoir survécu aux troubles de la révolution, pour jouir enfin d'une gloire qui n'est plus contestée ; tous ses adversaii-es ont disparu ; le règne de la justice est venu pour lui ; il ne lui reste plus à ambitionner que le mérite d'une entière jmpaitialitjé.

Nouvelle critique de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.

23 décembre.

M. de Fontanes avoit annoncé avec éloge , dans un des derniers numéros du JVTercure , un ouvrage encore inédit sur le Génie du Chris Lia? lis tJie : les passages qu'il en avoit cités étoient très-propies à donner une grande idée du talent de l'auleur j cet écrivain vient encore de la justifier par une lettre insérée dans le Mercure i sur- la seconde édition de l'ouvrage de madame de Staël. Ses idées ne sont pas toujours bien nettes} souvent ses principes peuvent être contestés j son style est quelquefois voisin de l'exagération } mais en général la Ictti-e dont nous parlons est pleine de vues neuves, suppose une instruction profonde , et montre l'écrivain éloquent dont l'imagination sait agrandh* les objets et les peindi-e avec force. Il réfute les nombreu-^s erreurs de

madame de Staël avec beaucoup de véhémence, mais aussi avec beaucoup de politesse. On sait que l'endroit le pi as généralement approuvé de l'ouvrage sm* laper- Jectlhilité , est celui où madame de Staël a parlé de l'influence du christianisme. Voici les observations que l'au-* teur de la lettre fait à ce sujet.

« N'est-il pas tout-à-fait incroyable , qu' en parlant de l'avilissement des Romains sous les empereurs, madame de Staël ait négligé de nous faire voir l'influence du christianisme naissant sur l'esprit des hommes? Elle a l'air de ne se souvenir de la religion qui a changé la face du monde, qu'au moment de l'invasion des barbai^es. Mais, bien avant cette époque, des cris de justice et de liberté avoient retenti dans l'empire des Césars. Et qui est-ce qui les avoit poussés , ces cris? les chrétiens. Fatal aveuglement des systèmes I Madame de Staël appelle \a folle du inartyre , des actes que son cœur généreux loueroit ailleurs avec transport; je veux dire de jeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans, des hommes refusant de sacrifier aux idoles, et scellant de leur sang, aux yeux du monde étonné, le dogme de l'unité d'un Dieu et de l'immortalité de l'ame : je pense que c'est là de la philosophie !

« Quel dut être l'étonnement de la race humaine, lorsqu'au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout étoit Dieu, excepté Dieu même , comme parle Bossuet, Tertullien fit tout à coup entendre ce symbole de la foi chrétienne : « Le Dieu que nous ado- «. rons est un seul Dieu , qui a créé l'univers avec les (( élémens , les corps et les çsprits qui le composent ; et « qui , par sa parole , sa raison et sa toute-puissance , a « transformé le néant en un monde j poui' tti'e l'orne-

« ment de sa grandeur. ... Il est invisible, quoiqu'il se « montre partout; impalpable, quoique nous nous en « fassions une image; incompréhensible, quoique ap— « pelé par toutes les lumières de la raison. . . . Rien ne « fait mieux comprendie le souverain Etre, que l'im— « possibilité de le concevoir : son immensité le cache et « le découvre à la fois aux liommes (i). »

« Et quand le même apologiste osoit, seul, parler la langue de la liberté , au milieu du silence du monde j n'étoit-ce point encore de la philosopliie? Qui n'eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçoit le trône des Tibères, lorsque ces fiers accens ébranlelent les portiques où venoient se perdie les soupirs de Rome esclave !

« Je ne suis point l'esclave de l'empereur. Je n'ai « qu'un maître, c'est le Dieu tout-puissant et éternel, « qui est aussi le maître de César (^). . . .Voilà donc poui-- « quoi vous exercez sur nous toutes sortes de cruautés l « Ah! s'il nous étoit permis de rendre le mal pour lef « mal, une seule nuit et quelques flambeaux suifiroient « à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et <( nous remplissons tout j vos cités , vos îles , vos iorte- « resses, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos dé- « curies, vos conseils, le palais j le sénat, le forum (3) y « nous ne vous laissons que vos temples. »

« Je puis me tromper, mon cher ami, mais il mtf semble que madame de Staël, en faisant Fhistoire de l'esprit pliilosophiqvie, n'auroit pas dû omettre de paieilles

(i) Tertul. Apologet. Cap. 17.

(2) Ccetcrùm liber sum ilii, Dominus enim meus unus est, Deui •^mnipouns j et ceternus , idem qui et ipyius. Apologet. cap. 34.»

(3) /4pologei, ciift 3^,

LITTÉRAIRES. (loOO.) 4^

choses. Celle liLlérature des Pères, qui remplit tous les siècles, depuis Tacite jusqu'à Saint-Beniai'd, ofFroit une cai'i"ière immense d'observations. Poi' exemple^ un des noms injurieux que le peuple donnoit aux premiers chrétiens , étoit celui de philosophes (i). On les appeloit aussi athées! (2), et on les forçoit d'abjurer leur religion en ces termes : «Tpf rùs Aêîvç, confusion aux athées (5). Etrange destinée des cluétiens I Brûlés sous Néron, pour cause d'athéisme ; guillotinés sous Robespierre , pour cause de crédulité : lequel des deux tyrans eut raison? Selon la loi de \a. perfectibilité , ce doit avoir été Robespierre. »

L'auteur de la critique termine sa letti-e par des conseils qu'il adresse à madame de Staél : ces conseils sont également polis ettouchansj la forme en est singulière-^ ment originale, et tout-à-fait dans le caractère du talent de l'auteur 5 on peut être assuré que madame de Staél, malgré le ton sauvage qui règne dans une pai'tie de cette exhortation , n'en sera point blessée ; c'est peut-êti-e la première fois que la critique littéraiie a pris l'accent du cœiu" et du sentiment, et s'est élevée jusqu'au pathétique.

.... « Il est temps de mettre fin à cette épître; mais, comme vous savez que nous autres papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain , je vous avouerai en confidence que je donnerois beaucoup de choses pour voii" madame de Staël se ranger sous les di-apeaux

(î) St.-Just. Apolog. Tert. Apologet. etc.

(2) Atheiia^or. Légat, pro Christ. Arnob, lib. i,

(3; Evieb, iib, 4^ cap. i3.

de la religion. Voici ce que j'oserois lui dii-e, si j 'a vois riionneiir de la coniioître :

(' Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre « tête est forte , et votre imagination quelquefois pleine « de cliarmes, témoin ce que vous dites d'Herminie dé- « guisée en guerrier. Votre expression a souvent de l'é- « clat et de Télévalion.

« Mais malgré tous ces avantages , votre ouvrage est <( bien loin d'être ce qu'il auroit pu devenir. Le style « en est monotone, sans mouvement, et trop mêlé « d'expressions métaphysiques. Le sophisme des idées « repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le cœur suru tout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent « ces défauts? De votre philosophie. C'est la partie élo- « quente qui manque essentiellement à votre ouvrage. <( Or, il n'y a point d'éloquence sans religion. L'homme <( a tellement besoin d'une éternité d'espérance, que « vous avez été obligé de vous en foi'îuer une sur la « terre par votre système de perfectihilité , pour rem- « placer cet injini que vous refusez de voir dans le ciel. « Si vous êtes sensible à la renommée, revenez aux « idées religieuses. Je suis convaincu que vous avez en <( vous le gei'me d'un ouvrage beaucoup plus beau que « tous ceux que vous nous avez donnés j usqu7i présent. « Votre talent n'est qu'à demi développé; la phiioso- « pliie l'étouffé; et si vous demeurez dans vos opinions, « vous ne parviendrez point à la hauteur où vous pou- <( viez atteindre , en suivant la route qui a conduit Pas- « c^l , Bossuet et Racine , à l'immortalité. »

« Voilà comme je parlerois à madame de Staël, sous les rapports de la gloire. Quand je viendrois à Taj licle du bonheur , pour rendre mes sei mous moins ennuy eux.

Littéraires. (i8oo.) 4§

je varierois ma manière. J'empruiiterois cette langue des forets qui m'est permise, eu ma qualité de sauvage* Je dirois à ma néopliite :

« Vous paroissez n'être pas heureuse : vous vous plai- « gnez souvent, dans votre ouvrage j de manquer de « cœurs qui vous entendent. Sachez qu'il y a de cer^ « taines âmes qui cherchent en vain dans la nature les « âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui « sont condamnées par le grand esprit, ù une sorte de « veuTage éterneL

« Si c'est là votre mal , la religion seule peut le gué-* « rir. Le mot philosophie ^ dans le langage de l'Europe, « me semble correspondre au mot solitude^ dans Ti^ « diome des sauvages. Or, comment la philosophie k rempli ra+elle le ride de vos jours? Comble-t-on le « désert avec le désert?

« Il y ûvolt une femme des monts Apalaches qui di-» « soit : Il n'y a point de bons génies, car je suis mal-- « heureuse, et tous les habitans des cabanes sont maP « heureux. Je n'ai point encore renconti^é d'homme, «^quel que fût son air de félicité, qui n'entretînt une « plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence res-- « semble au puits naturel de la Savanne Allachua : la « surface vous en paro-ît calme et purej mais lorsque « vous regardez au fond du bassin tranquille, vous apei^ (( cevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses « ondes.

« La femme alla consulter le jongleur du désert de (( Scamhre, pour savoir s'il y avoit des bons génies. Le « jongleur lui répondit : Roseau du fleuve, qui est-ce « qui t'appuiera, s'il n'y a pas de bons génies? Tu dois « y croire, par cela seul que tu es lualheui^euse. Que 1. 4

6o ANISTALES

« fcras-tu (le la vie, si lu es sans ])onIieiir et encore sans « espérance? Occupe-toi, remplis secrètement la soli- « tude de tes jours par des bienfails. Sois l'astre de l'in- « fortune; répands les clartés modestes dans les om- « bresj sois témoin des pleurs qui coulent en silence, « el. que les misérables puissent attaclier les yeux sur u loi, sans être él)louis. Voilà le seul moyen de trouver « ce bonheur qui te manque. Le grand esprit ne t'a « frappé que pour le rendre sensible aux maux de les t( fièies, el pour que lu cherches ii les soulager. Si no— <( tre cœur est comme le puits du crocodile , il est aussi « comme ces arbres qui ne donnent leur baume pour « les blessures des hommes, que lorsque le fer les a « blessés eux-mêmes.

« Le jongleur du désert de Sccunhre ayant ainsi parlé « à la femme des monts Apalaches , rentra dans le creux « de son roclier. »

Séance du Lycée du 4. janvier,

y'oyage au JMont-Perdu.

■j janvier i8ot.

Le lycée est pour moi une espèce de phénomène : je ne conçois pas comment il se fait que tant de personnes s'y rassemblent pour entendre la lecture de quelques pa ges de métaphysique, ou de ([uelques morceaux d'un voyage ; j'aimerois mieux lire Mallebranche ou lîobin sou Crusoé, à mon aise et tranquille auprès de mon leu.

tÎTTÉRÂIRES. (1801.) 5i

ayant mon lit auprès de mes livres; ou bien, si j'étois assez malheureux pour que l'ennui me cliassût de chea moi ; si l'iipathie lélliargitine me faisoit éprouver le besoin des distraclions vives, j'irois plutôt me mêler aux flots tumultueux du parterre, au risque de voir tomber un mauvais drame; car du moins ou y jouit de sa liberté : on y peut témoigner sans contrainte son approbation ou son mécontentement, au lieu que , dans les lycées , l'applaudissement est seul permis; une gympalhie admiralive sa communique à tous les esprits; on est sous le channe^ toutes les facultés du jugement sont suspendues; la pensée même de la critique est interdite; on est là comme au sermon.

Cela est très-commode pour les auteui-s qui viennent faire des lectures : car il y a deux sortes de personnes qui occupent la tribune du lycée, les professeurs en titre , et les poètes ou prosateurs jaloux de recueillir les applaudissemens de l'assemblée. Cette épreuve n'est pas aussi périlleuse que celle du tlie'âtre ou de l'impression; il est fort doux de trouver l'admiration toute préparée. Ces derniers au moins ne se piquejit point d'instruire; ils ne cberclient qu'à plaire : ils sont, en quelque sorte, chargés des réciéations et des divertissemens du lycée; ils viennent mêler quelques fleurs aux épines de \l chimie, de. la médecine, de la métaphysique, et de toutes les sciences qu'on y rassemble en grand appareil,

]\I. Ramond , qui n'est point professeur, a cru devoir faire grâce à son auditoii-e de toute la pailie scientifique de son voyage : il a senti que des dissertations sur Icgra^ nit et \a pierre calcaire, pouvoient, sui-tout dans une séance du swr, produire un effet peu satisfaisant pour l'auteur ; il n'a pas voulu empiéter sur le droit des pro-

Ô'î A NX AL ES

lesscurs : il a craint d'ennuyer 5 on doit l'en félicitei* d'autant plus, qu'il est difficile de se figurer les p6-ils auxquels il s'est exptïsé porn^ l'amoui' du grcuiît et de la pierre calcaire : j'admire ces illusties académiciens, qui n'hésitèrent pas d'aller transir chra les Lapons , pour déterminer la figure de la terre; ce dévouement pouvait eti-e utile au grand art de la navigation; j'applaudis au zèle héroïque d'un Cook ou d'un la Pérouse, qui vont chercher sur le globe , à travers mille dangers , de nou^velles routes , de nouveaux moyens de communication^ mais je suis jdIus disposé à plaindre qu'à louer un voya-' geur, un savant , qui , pour écorner des rocheis , pour examiner des cailloux, pour étudier les couches des montagnes , s'expose à mille morts , rampe sur les Ijords des précipices , s'égare la nuit parmi les abîmes , et ^ comme un autre Enipédocle, se dévoue pour satisfarrë une vaine et infructueuse curiosité.

Il faut le dire , nous avons poussé dans ce siècle la passion du savoir jusqu'à la niaiserie : une plante de plus dans un herbier, une coquille de plus sous des cases vitrées , un caillou , \m morceau de pieri'e de plus dans ini cabinet , telle a été, telle est encore l'ambition de la plupart de nos sa vans : les monts et les mers ne les effraient point quand il s'agit de compléter leurs collections. Je n'en sais pas assez pour prononcer si M. Ramond a eu le bonheu]- d'ajouter quelque chose à nos connoissances minéralogiques et géologiques ; mais j'ai trendjlé au récit de ses périlleuses aventures, et je me suis dit : fl n'importe guère que les rochers du ]\Iont-Pcrda soient plus ou moins connus ; mais il importe de perdre le plus tard ])ossible les hommes semblables à M. Ramond ; cai' les gens d'esprit sont rares.

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