I.ITTÉRAIUKS, (iSoi
Plus il a couru Je dangers, plus la relation de son voyage <îst agiéable et piquante : l'imagination émue le suit au delà des nuages , svn- la pente de ces gouffres elFroyables^ , de ces escai-pemens à pic , dans ces sentiers étroits où le nioindie faux pas doit mettre fin à ses courses et à sa vie; parmi les neiges et les orages, au milieu des glaces et des coups de tonnerre ; il se perd , et séparé de ses compagnons , il les a]3pelle dans les ténèbres, et les échos des . rochers réjîètent leui-s noms dans ces solitudes aériennes ; chaque instant amène un nouveau péril : pendant deux heures , l'assemblée l'a entendu avec une attention et un plaisir qui se renouveloient et se ranimoient sans cesse. Sa narration intéresse continuellement par le fond des choses et par la forme du style, vif, précis, spirituel, quand il s'agit de raconter les moindres circonstances des faits; riclie, pittoresque, harmonieux quand il s'agit de peindre les grands spectacles de la nature , et de ren~ dre les sensations qu'ils font éprouver. Les plus vifs appîaudissemens Font sonvent inLerrompn.
Il est difficile d'apprécier au juste le style d'un auteur à la lecture : la magie de la déclamation , le prestige du débit , le charme d'un organe agréable et sonore , coiivrent beaucoup de défauts; ce n'est donc pas un jugement définitif que nous prononçons sur la manière dont cet ouvrage est écrit, et nous nous permettrons seulement une observation. En général , les voyageurs se livrent volontiers aux descriptions; c'est im genre de stjde Irès-ilatteur, et en même lemps très-facile , lorsqu'on ne le porte pas à sa perfection : il faut peu de talent pour y réussir jusqu'à un certain point : les essais de cette espèce abondent , et nous ne comptons pourtant , dans ce siècle, que trois écrivains qui se soient véritablement dis-
5!i: 'ANNALES
lingues par le style descriptif, Buffbn, Ronsscau el M. Bernardin-de-Saint-Pierre. Toutefois, ce qui prouve que les formes de ce sLyle so7iL aisées à saisir, c'est qu'on a vu M. Guc'naud de Montbelliard , chargé par Bullbn de l'aider dans son travail, copier si bien et avec tant de précision les traits de son modèle , que le public et les gens de goût s'y méprirent; il est même probable que BufFon îui-mêrae n'auroit pas répandu des couleurs plus brillantes et plus pures dans la description du paon. Plus ce genre se prête aisément aux caprices de l'imagination, plus il exige de goût, et c'cot cette qualité qui manque à la plupart des voyageurs qui ont le plus orné leurs relations. Il seroit étonnant qu'un homme qui consacre aux voyages une partie de sa vie, eût dans le style toutes les qualités qu^on exige d'un homme de lettres de profession : M. I^amond écrit en homme d'esprit, et il a obtenu le succès cju'il pou voit désirer momentanément , celui d'a^ muser et d'intéresser l'assemblée , qui n'a pas vouhi qu'il interrompît sa lecture-, quoique plusieurs poètes atten-r glissent dans la salle voisine,
Séance du Lycée du 16 janvier, Çour^ de M. de Laiiarpe.
18 janvjer.
La. ibule étoil grande à celle séance : vous avez vu quelquefois de ces tableaux qui représetileut une école
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anlique crAtbèiies ou de Rome; les disciples se pressent autour du maître les uns sur les autres , prêtant l'oreille , tous dans l'attitude de l'attention , dont le caractère est aussi varié que celui des physionomies ; les plus éloignés semblent craindre de perdre un seul mot : ils sont debout, s'élèvent sur la pointe des pieds, se penchent et 6'allongent avec effort :
.... Densum humerîs Bibit mire vulgus.
Tel est le spectacle (|u 'offrait le Lycée : la salle étoit pleine jusqu'au seuil de la porte; les A^oitures encombroient la rue. Si tous ceux qui sont venus à cette séance sont enrôlés sur la liste des souscripteurs , il faut convenir qu'aucun des philosophes ou des rhéteurs de l'antiquité n'a trafiqué plus heureusement de son savoii-, et que les entrepreneurs de cette école moderne ont fait une excellente spéculation.
L'importance des matières annoncées, et l'intérêt qu'elles promettoient , ont sans doute été la cause de cette prodigieuse affluence : Buffo/i, d'Alenihert, V Encyclopédie ! Quel vaste champ d'observations I M. de Lahai'pe pou)'ra-t-il dans une seule séance embrasser tant d'objets à la fois ? Pourra-t-il , dans l'espace d'une heure, analyser le mérite philosophique et littéraire du rival de Pline , s'enfoncer et porter la lumière dans le ténébreux chaos du fatras encyclopédique , juger ce géomètre belesprit qui passe successivement des mathématiques à la littérature, et qui de la même plume eut la prétention de combiner des formules algébriques et d'arranger des phrases? Voilà ce qu'on disoit en lisant raffiche; quelques personnes craig-ioient qxie le professeur ne glissât
irop îëgcrement sur son triple sujet, et que cette partie importante de sou ouvrr.ge ne fût encoie du nombre de celles qui semblent attendre une seconde édition.
On ne sauroit reprocher à M. de Laharpe de ne s'être pas assez étendu sur sa matière : chacun de ces articles fst traité fort au long; et s'il suffisoit pour remplir un sujet de parler beaucoup, le professeur auroit sans doute iUteint le but; mais on peut être superficiel de plus d'une ïTianière ; la diffusion n'est pas un gage plus sûr de la profondeui-, qu'une brièveté trop rapide : on peut effleurer pesamment une matière ; on peut, en disant beaucoup de choses, ne pas dire celles qui sont essentielles; on peut lourner autour d'un grand nombre d'idées médiocrement importantes, et passer à coté des idées qui méi'itent véritablement de fixer l'attention : autant vaudroit alors avoir étranglé son sujet; il en auroit coûté moins de phrases, et le sens n'auroit presque rien perdu; mais l'auditeur vulgaire est content quand le maître a parlé beaucoup, parce qu'il croit avoir beaucoup appris.
Ces réflexions s'appliquent surtout à l'article de Biiffon : le professeur, après avoir dit que Buffbn est un écrivain original, parce qu'il a traité d'une manière neuve l'histoire naturelle, ne fait plus que développer et comiTienter fort au long l'insci iption connue : Majestati 72aturœpar ingenimn; la noblesse du style de Buffbn, sa majesté , sa pureté , sa correction , voilà les mots qu'il retourne de toutes les manières , sans pouvoir en faire sortir une idée qui ne soit déjà dans toutes les tètes , dans tous les recueils, dans tous les dictionnaires de litiéiature, Buffon est un écrivain original ! Belle merveille I î^'est-ce pas le caractère commun de tous les écrivains supérieurs? L'originalité n'est- elle pas la marque à la-
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quelle on les reconnoît? Inspirés par la nature et le génie , ils pai'lenl un langage qui leur est propre , et laissent sur toutes les œuvres sorties de leurs mains celte empreinte inimitable, cet ongle du lion, qui les distingue du peuple des auteurs : la médiocrité seule n'a point de j)liysionomie. Il étoit donc nécessaire de montrer en quoi consistoit l'originalit« de l'historien de la nature ; c'éloitlà le poLnl difficile ; c'éioit celui qui auroit fourni le plus de lumières nouvelles j mais M. de Laharpe s'est bien gardé d'y toucher : assurément, ce n'est point par l'application qu'il a fliite du style oratoire et poétiquement descriptif à son sujet, que Buffon est original, puisque Pline lui avoit donné l'exemple de cette heureuse hardiesse; et le professeur n'a pas dû croire qu'il avoit suffisamment caractérisé Buffon par cette simple indication, qui d'ailleurs n'est point exacte : il falloit comparer Buffon avec quelques-uns des écrivains dont la manière approche le plus de la sienne, et , par ce rapprochement , faire sentir ce que son style a de propre et de particulier : ce parallèle , qui n'eût été qu'un jeu pour la plume exercée du professeur, auroit singulièrement éclaù'ci les idées de son auditoire. Pourquoi d'ailleurs M. de Laharpe s'estil refusé le plaisir de rapprocher Pline de Buffon? Cette comparaison se présentoit natui-ellcment ; elle auroit eu le double avantage d'orner le sujet et de l'éclairer.
Croiroit-on que le professeur, qui fait avec tant d'exactitude l'analyse des moindres pièces de théâtre , n'a pas même donné un aperçu du plan général de V Histoire Naturelle? On ne peut pas sans doute le soupçonner de croire que cet immense ouvrage ait été composé au hasaid , morceau par morceau , et que Buffon n'ait suivi d'autre ordre que celui des différens sujets qui se préseu-
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loieiit successivement à sa' plume : c'éloil surtout dans cette conception première , dans ce pz-incipe fondamentd, dans cette idée-mère, qu'il falloit chercher un des principaux caractères del'origincdité du confident et du peintre de lanatm-e. Comment se fait-il encore que M. de Laharpe n'ait pas dit tin seul mot de ces beaux discom's qui , place's à la tête des •différentes parties de l'ouvrage, sont comme des foyers lumineux qui répandent leur clarté sur tous les objets de détail? Comment n'a-t-il pas cité, n'a-t-il pas analysé quelques-unes de ces magnifiques descriptions où BulTon déploie toutes les richesses y toutes les couleurs , toute l'harmonie de son style? C'étoit un moyen de fah^e mieux connoître l'ai'tifice de sa composition : il est étonnant que M. de Laliarpe , si prodigue des vers et de la prose des écrivains médiocres , si scrupuleux quelquefois lorsqu'il s'agit de disséquer un misérable hémistiche, aitétési avare de citations dans un sujet qu'il devoit regai-der comme un trésor. Il falloit, ce me semble, prendre la peinture du bœi/foxi dn lion ^ par- exemple, et montrer avec quel art Buffon sait préparer l'imagination de son lecteur ; comment il le transporte , poiu* ainsi dire, au milieu des objets accessoires qui doivent redoubler l'effet de l'objet principal : La terre parée de sa verdure, etc. ; tout le monde connoît ce début de la description da bœuf; il semble c[ue l'auteur vous place au milieu d'un gras et riant pâturage avant de vous montrer l'utile et champélre animal qui doit le vivilierj je n'ai jamais vu les beaux tableaux de Paul Pautre , qui sont au Muséum , sans me rappeler aussitôt ce morceau de Buffon j c'est que les grands écrivains , comme les grands peintres , guidés par le sentiment de la^ nature et 4u vrai , ne reg.a-dent point le fond de lem's . tableaux
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comme une chose indiiréreiile, et connoissent Loui le prix des accessoii-es bien conçus et bien placés. Quand je lis les réflexions qui précèdent la peinture du lion , je crois m'enfoncer avec Fauteur dans les sables brûlans du désert , sous un ciel de feu , et j'entends d'avance les ru- ^isseniens du puissant et terrible animal que nous allons contempler au fond de son affreux repaire. Mais je ne prétends pas dicter des leçons au professeur : je dis ma pensée 5 les critiques , dont la condition est déjà si douce, seroient tiop heureux s'il n'étoit pas permis de les critiquer.
La réfutation est le fort de M. de Laharpe : il a par-> fiitement prouvé que Voltoire n'avoit pas le sens commun, lorsqu'il arepi'oché à Buffon &^ écrire de physique en prose poèticpie.
Vollaire, jaloux de tontes les réputations, vouloit qu'un écrivain tel que Buffon, trompant la nature qui Fa voit fait peintre, brisât son pinceau , et se bornât à instruire sèchement et didactiquement; M. de Laharpe a montré qu'il étoit permi> à Buffon de chercher à plaire , et qu'il avoit au moins le droit que s'arroge le moindre voyageur, de peindre avec éclat et force les grands spectacles que lui présentoit le monde physique. Ici le professeur , pour mieux développer son idée , s'est donné le plaisir de faire ime petite description qui n'a point dédommagé l'assemblée de celles qu'il auroit pu tirer de 3011 auteur,
Li-'S principales qualités du style de Buffon, sont la force, la noblesse, la majesté; mais quoique cette rigoureuse correction qui ne l'abandonne jamais , quoique cette noblesse qui le suit toujoui's dans les grands comme dans les petits sujets , puissent nuire quelquefois à l'effet
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des tableaux , où l'aménité domine , et semblent s'accorder difficilement avec la mollesse , l'abandon et la facilité qni doivent caractériser le -genre gracieux, cependant il nie semble que le professeur a trop fait entendi-e que Buffon n'avoit point de variété dans sa manière. « Il « n'est , a-i-il dit par restriction , ni tendu comme Tho- « mas, ni apprêté comme Fontenelle ; )> étrange rapprochement! Qui s'attendoit à trouver là Tliomas et Fontenelle, tous deux si éloignés de BufFon? Quel rapport de l'enflure du panégyriste de Sully , à la sublimité du génie qui embrasse d'un coup d'oeil , et peint souvent d'un trait, la nature entière? Quelle comparaison entre les minauderies affectées de Fontenelle et les gi'âces vraies et naturelles de Buffon ! car il réussit aussi dans le genre gracieux : je ne citerai point la description du Cygne, où le style est aussi doux , aussi mollement cadencé que les ondulations majestueuses de ce roi des étangs; la noblesse , peut-être , y domine encore plus que la grâce ; mais celle du serin n'est-elle pas une preuve de la flexibilité du talent de l'auteur? Avec quelle gi'âce ne peint-il pas les soins que prodiguent ù ce charmant oiseau de jeunes religieuses dont il fait les délices , et dont il charme la solitude et l'ennui? Dès qu'un écrivain se distingue par une qualité principale, la critique ou plutôt l'envie se dispose à lui disputer toutes les autres : elle fait les parts avec injustice; elle ne veut point que celui qui a la force ait aussi la grâce , et vice versa; elle ne conçoit jamais qu'on puisse allier la noblesse avec l'aménité; elle refuseroit volontiers l'énergie à Racine , parce que la douceur et la mollesse forment le p)-incipal mérite de son style; je conviens toutefois, avec le professeur , que les écrits do Bufîbn sentent un peu le travail; qu'il ne
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s'est pas assez appliqué à laire disparoîti'e l'empreinte de la lime, à cacher l'art qui n'est jamais plus parfait, comme le dit Quintilien , que lorsqu'il ne paroît pas ; mais s'il n'a pas dans les sujets gracieux tout le natm-el qu'on pourroit désii'er , il seroit cependant injuste d& refuser la variété , la flexibilité , la souplesse du style à 1 écrivain qui a su peindre, avec des couleurs convena- .bles, l'éléphant et l'écureuil, le lièvre et le lion.
M. de Lahaipe, en terminant cet ai'ticle, a représenté BufFon jouissant d'une considéx^ation égale à sa renommée , se tenant toujours éloigné des partis et des cabales qui agitoient et divisoient la littérature , laissant à Voltaii'e le soin de gouverner l'opinion, et de donner le ton et la mode , prévenant pai' des soumissions et des explications dignes d'un vrai pliilosophe , les censui'es de la Sorbonne , qui se souvint sagement du passage : Tradldlt munduni dispatationi eorum. Il fut l'ami de deux philosophes qui ont marqué dans la révolution, mais bien diversement, et qui , tous deux, ont été fi-appés du même glaive , Bailly et Condoicet. « Voilà la première fois, s'est écrié M. de Laharpe , qu'en pai'courant riiistoire de la liltératm'e , nous marchons sur des cadavres !»
§. II
21 janvier.
Après avoir jugé Buff'on, le magistrat suprême de La littérature a cité devant son tribunal Y Eticyclopédie ; c'étoit y citer la philosopliie en masse : sa sentence a été sévère, mais juste : il n'a fait que prononcer TaiTet même de l'opinion publique, qui depuis long-temps a ixùs à sa place ce recueil aussi informe que fastueux»
Les auteurs même de l'Encyclopc J le , si susceptibles? quand il s'agissoit de leurs productions , furent les premiers à convenii- des défauts de cet ouvrage, qui, étant Tœuvre de tous , n'étoit celle de personne : l'amourpropre particulier ny perdoit rien; cliaciui pouvoit se ix'server le plaisir d'admirer secrètement les articles qu'il avoit fournis, en critiquant ceux des autres : cette' espèce d'impartialité ne coiitoit pas beaucoup , et tom*noit à riionneiir des philosophes qui se montroient, pai' leurs aveux même, supérieurs à l'entreprise sur laquelle sembloit reposer la gloii-e de notre âge.
Ce fut vers le milieu du siècle que l'esprit ])îiilosophique prit véritablement son essor; on vit paroître à cette époque, a dit M. deLabarpe, trois ouvi'ages important de philosophie, V Esprit des Lois , V Histoire Natu— ■ relie vX V Eîicyclopédie : il auroit pu ajouter que t'est alors que parurent aussi le siècle de Louis XIV, et le Discours sur les Sciences et sur V Origine de V Inégalité, qui furent comme les premiers pas que Jk Rousseau dans la carî-ière du paradoxe^. Bacon peut être regardé comme le père du système encyclopédiqvie; il entrevit le premier le rapport des sciences entre elles. Le dicl.ionnaii'e de l'anglais Chambers , coiistruit sur le plan de la division des connoissances humaines , servit comme de degi'é aux philosophes français pour s'élever à la conception d'une Encyclopédie, qui présentât dans leui' ensemble toutes les découvertes, auxqifelles les progrès des siècles et ceux de la civilisation avoient conduit l'esprit de l'homme depuis l'origine des sociétés. Nos philosophes sentirent que les forces d'un seul écrivain étoient trop au-dessous d'une si grande entreprise, pour qu'on pût espérer d'y réussir sans le concours de plusieiu'sj'
LITTÉRAIRES. (l8oi.) 63
l'exemple même de Cliambers, dont le recueil est trèsimparfait, suiïisoiL pour les coiifiriner dans cette idée j et Voltaire, qui ne se croyoiL jamais inférieur à rien*', prouva kii-méme , en donnant un dictionnaire dans le genre de celui de CliamberS) que l'esprit le plus vas Le a des limites qu'il doit reconnoître, et qu'il ne doit jamais essayer de passer.
M. de Lahai'pe a remarqué avec beaucoup de justesse que les divisions établies par la plillosopliie entre les connoissances humaines, sont, par loin- natui-e même, toujours incomplètes : les opérations de l'esprit, auxquelles nous avons donné différens noms, sont tellè-^ ment identiques, rentrent tellement les unes dans les autres , qu'on essaie vainement de les classer. Il en est des attributs de Famé comme des principes constitutifs de Funivers physique; on a long-lemps réduit à quatre le nombre des élémens; mais cette division acci éditée dans l'ancienne philosophie , a disparu devant les lumières de la chimie moderne; on sait maintenant que le feu, par exemple, ne peut point exister sans le concours de l'air; qu'une bougie allumée s'éteint dans le vide de la machine pneumatique ; l'eau se décompose en air, et Ton f^dt de l'eau avec de l'air. Les noms ne créent pas les choses, et l'on doit toujours se défier des distinctions philosophiques qui peuvent aider la foiblesse de l'esprit humain, mais qui souvent n'ont rien de réel. « Si l'homme, a dit M. de Laharpe, sépare et divise, « c'est qu'il ne peut emlji-asser ; il divise dans sa pensée , « et la nature réunit dans son action. »
Le discours préliminaire de V E?icyclopéclie , fondésur celte métaphysique divisante, n'en est pas moins un tiès-bel ouvrage, par la clarté, la précision et la nob^ssf*
6i AJîNALES
d'un slyle convenable j mais il s'en faut de beaucioup qii0 le reste de l'édifice réponde à l'élégance et à la pureté du vestibule : la plapail des articles sont également repréhensibles par la diffusion du style et par l'inconvenance du ton; M. de Laliarpe a cité pour exemples rartlcle Femme ^ qui est du chevalier de Jaucourt, et l'article Encyclopédie, qui est de Diderot. Il eut pu en citer d'autres : de ces deux articles , qui sont également longs , le premier est écrit dans un jargon digne des plus précieux boudoirs : c'est un vérital^le cailletage; le second y semé de traits d'esprit , qui brillent de temps en temps au milieu du chaos des idées, est l'image du désordre qui régnoit dans lu tête de Diderot. Cet article, d'ailleurs , étoit d'autant plus inutile , que le prospectus de- Toit en tenu- lieu. Il étoit difficile à Diderot d'aller longtemps devant lui; mais surtout il ne pouvoit long-temps maîtriser sa passion pour l'emphase et la déclamation, qui lui inspna cette apostrophe, connue par le ridicule : O Rousseau , mon digne ami; comme si le Dictionnaire des Sciences devoit être dépositaii'e des sentimens de M. Diderot pour M. Rousseau, sentlmens, au reste, qui changèrent beaucoup dans la suite; de manière que la postérité apprendra à la fois , par l'apologie de Sénèque et par rEncyclopédie , que Rousseau fut un mo?isire et un digne ami. Voltaii'e, qui conservoit toujours, au milieu même du délire philosophique, le sentiment des convenances , fut révolté du ton déclamateur qui déparoit l'Encyclopédie; il ne pouvoit surtout digérer l'apostrophe de Diderot , et ne cessoit de se plaindre de la confusion de tout genre qui se mêloit à la construction de cette nouvelle tour de Babel, et déshonoroit à la fois Vouvrage et les ouvriei's, Pai'jni les nombreux vidi-^
Littéraires. (1801.) 65
cilles dont cette production fut flétrie dès sa naissance^ M. ée Laliai'pe n'a point passé sous silence les complimens qne lés auteurs se iaisoient mutuellement et périodiquement dans chaque volume, s'incliriant les uns devant les autres, et se distribuant l'enceUs avec aussi peu de mesure que de décence. Il a déterminé, d'après les règles du bon sens ^ le Caractère naturel d'un pareil ouvrage , dont la précision devoit être le principal mérite; il a remarqué qti'un des moyens de le resserrer dans de justes dimensions ^ et de couper court au fatras qui étouffe le petit nombre de bons articles qu'il coiltient, eût été de fixer des bornes à chaque auteur, et de n'accoi"der à chaque article qu'un espace calculé d'après son importance , et sur l'étendue qu'il pouvoit exiger. Ceux de Dumarsais sur la grammaire, de Voltau-e sur la poésie j l'éloquence, le goût, ont presque seuls obtenu les éloges du professeur ; car M. d'Alembert se renfermoit presque entièrement dans la partie mathématique.
L'examen de l'Encyclopédie cônduîsoit naturelle-^ ment le professeur à parler plus au long de cet écrivain, qui eut l'ambition de briller à la fois dans lés lettres et dans les sciences : auteur de dix-sept volumes in -4°. de mathématiques , il voulu! , à l'exemple de Fontenelle j mêler les fleurs de la litlératia^e aux (,'pines de la géométrie ; ses Elêmens de Philosophie , ses Dissertations sur plusieuî^s points de Littérature , ses Eloges des Académiciens , ses Essais de Traduotion , sont en général A.es ouvrages très-médiocres , estimables par la clarté de la diction , et quelquefois par la justesse des idées, mais sans caractère, saUs originalité, sans force; ei il nous semble que M. de Laharpe 1. 5
les a traités avec beaucoup iiop d'indulgence , en plaçant M. d'Alembcit au rang des écrivains (^ui se sont distingués dans les sciences et dans les lettres, et surtout en plaçant à culé de son nom ceux de Pascal et de Buffon.M. d'Alembert, secrélaii'e à la fois des deux premières académies de France, chercha, après la mort de Voltaire , à saisir la place qu'il avoit laissée vacante , et à se créer une espèce d'empire, au moins dans la capitale j il voulut profiter des séances publiques de l'académie, pour arriver au but de son ambition 5 il ne iiianquoit jamais d'y faire des lectures que le public parut goÛLer pendant un certain temps j le nouveau secrétaire trou voit d'autant plus de faveur, que Duclos, son prédécesseur, ne faisoit jamais entendre dans les séances de la SainL-Louis, que les monosyllabes durs et impérieux d'un maîti'e de maison qui commande, tandis que M. d'Alembert faisoit avec grâce les honneurs du banquet littéraire j mais bientôt il eut lieu de s'apercevoii' que des calembourgs, des pointes, de petites anecdotes surannées ne pouvoient plaire long-temps 5 le public témoigna son dégoût , et la vieillesse de M. d'Alembert fut affligée pai' des nuinnures qu'il auroit évités, s'il avoit bien conçu qu'il est un âge auquel il faut poser la plume.
On sait qu'il répondit pai' un refus à l'offre qui lui fut faite par Timpératrice de Russie, de se chai^ger de l'éducation du grand duc , actuellement régnant : le public, ébloui, comprit difficilement comment il avoit pu rejeter une offre si brillante, qui lui assuroil cent mille livres de rente , et Thonneur d'élever l'héritier du plus grand empire de l'Europe; mais le philosophe avoit des raiijons qui, sans être sublimes, n'en parois-
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soient pas moins incoucevaliles ; sacrifier ses liaisons et ses habitudes, renoncer au plaisir de gouverner les deux académies , s'exposer aux inconstances d'une cour, et suitout auxriguems du climat de Pétersbourg, courir le danger d'y succombei", comme Descartes, qui ne put résister au climat moins rigoureux delà Suède j tels furent les motifs qui le déterminèrent, et sur lesquels M. de Laharpe nous paroît avoir appuyé , comme s'il avoit eu envie de lui ravir la gloire d'un noble et magnanime désintéressement : il est toujoui's dangereux, et souvent odieux, de cliercher à ti'op approfondir le pi'incipe des actions des hoimnes; nous connoissons les vertus par leurs effets j il y a pbis de malignité que de justice à vouloii' en sonder les causes.
M. de Laliarpe a terminé cet article par l'éloge de la bienfaisance de j\I. d'Alembert, qui fut véritablement humain et compatissant , qui venoil au secours des indigens, aida plusieurs fois de jeunes littérateurs au commencement de leur carrière, et dont le nom étoit connu des potentats de l'Europe et des pauvi'es de son quartier.
Séance du Lycée du 23 janvier.
Description de l'Ile de Marken, par M. FULCHIRON^ le l^roubadour , conte, par M. Lantier.
aS janvier.
Le lycée ressemble à ces climats heureux où 'l'on voit à la fois sur la même tige les fleurs du printemps
et les fruits de raiitorane : Tâge mûr y dicte des lois ; la jeunesse vient y cliercher des encoura gem ens ; l'un calcule et réduit à leur valeur les richesses acquises de la littérature ; l'autre soutient ses espérances , et lui promet de nouveaux trésors. A celte même tribune oti des professeurs consommés font entendre la voix sévère de la critique et de l'expérience, des jeunes gens enflammés de l'amour des lettres viennent, pour ainsi dii-e, essayer leurs talens naissans. L'épreuve n'est point dangereuse : jamais peuple ne lut plus doux et plus bénin que celui du Lycée ; jamais nation n'exerça l'hospitalité avec plus de politesse et de grâce; c'est le canton le plus humain de la république des lettres : quand un auteur battu par Forage parvient à s'y réfugier, on lui prodigue avec empressement tous les secours et toutes les consolations ; il y boit à longs traits le nectar de la louange et l'oubli de ses infortunes. Je serois d'avis que Ton mît pour inscription sur la porte du lycée : Ici on loue. Je sais
Qu'un esprit noble et sublime Nourri de i;loire et d'estime , Sent redoubler ses chaleurs, Comme une ti^e ëlevëe D'une onde pure abreuvée, Yoit multiplier ses fleurs.
Mais je sais aussi que la littérattu'e française doit beaucoup plus aux satires de Boileau qu'aux adulations de l'hôtel de Piambouillet ; que les lycées du siècle dernier ne formèrent point un seul écrivain qu'on lise aujourd'hui, et que c'est au rigoiu^eux Despréaux que nous sommes redevables d'une constitution , qui depuisa soufîert bien des atteintes, mais à laquelle les clubs
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littéraires s'opposèrent long-temps, et contre laquelle ils formèrent ensuite plus d'un com])l()t.
L'âge de M. Fulchiron sollicite l'indulgence et désarme la sévérité : il ne faut point que la critique , aussi dure que la loi de Sparte , condamne à mort un auteur dès sa naissance, parce qu'il n'est point parfaitement conformé, et qu'il n'annonce point un tempérament vigoureux : je suis d'avis qu'on le laisse croître, qu'on l'abandonne pendant quelque temps aux soins patei^nels des lycées , qu'on le nom-risse de lail et de miel , qu'on lui fasse respirer un air doux et tempéré , que l'harmonie flatteuse des éloges chatouille et réveille ses sens encore tendi'es , à condition qu'on ne le tienne pas toujours en serre chaude comme une plante étrangère, et qu'on sache, quand il sera temps , le livrer à sa destinée.
Je passe donc sur tous les défauts qui peuvent déparer la description de M. Fulchiron ; mais je crois devoir l'avertir que la carrière des lettres n'est pas , comme il peut se l'imaginer , semée de fleurs : les Muses , sous un visage doux et riant , cachent une noire perfidie ; les Syrènes n'éloient pas plus redoutables ; il faut se défier de leurs attraits : M. Fidchii'on se repentii'a peut-êtro un jom- d'avoù' écrit,
Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre , Ce n'est qu'au malheureux qui travaille pour vivre»
La description de l'île de Marken fait sans doute partie d'un P^ojage eii Hollande , dont l'auteur a détaché ce morceau; cette île, qui est assez généralement ignorée pour que les dictionnaires géogràpliiques n^en fassent aucune mention, est située entre la Nort-Hol«
lande et le Texelj c'est un des débris échappés aux rava-r ges de l'Océan, qui, rompant ses digues, se répandit, vers le commencement du treizième siècle, sur le pays des Frisons, et y forma , comme on sait, cette mer de plus de ti-ente lieues de long sur vingt de large, qu'on aj)pelle le Zuiderzée. Les observations que M. Fulclilron a faites dans cette île, meparoissent fort peu intéressantes : ce petit coin de terre, peuplé de brigands, qui cherchent à attirer les navires pour massacrer les équipages et s'emparer des cargaisons, ne s'est point ressenti des piogrès de la société , et a conservé qiielques traces des coutumes , des moeurs et de la religion des anciens Frisons 5 ils ont , comme leurs pères , des poètes barbares, ils chantent comme eux des vers barbares 3 ils élèvent sur des pilotis des cabanes barbares; ils restent dans une espèce d'engourdissement pendant une partie de l'année, et se donnent la récréation de patiner sur le Zuiderzée, quand la glace est assez forte pour les porter ; ils célèbrent leurs mariages de la même façon que du temps des Romains et de Charlemagne, qui trouvèrent dans leurs ancêtres de redoutables advei'saires; ils ont une gi-ande vénération pour les cigognes : il n'y a rien d'admii-able à tout cela, et les exclamations , le ton admiratif du voyageur , prouvent seulement qu'il est tiès-flatlé de l'avantage d'avoir vu une petite île peu connue, et qui ue mérite guère de l'être.
Ces monum ens des usages grossiers et barbares de l'ancienne Europe, ne sont pas aussi rares qu'il paroit le croire : les montagnes de l'Ecosse , les repaù'es de l'antique Calédonie , les îles Orcades pourroient lui présenter des spectacles plus curieux encore que son
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fle de Maikeii ; on trouve dans les Pyrénées , dans les Alpes, et même au fond de la Bretagne, des peuplades tout aussi sauvages que celle sur laquelle il s'extasie; mais il ne les a pas vues, et les brigands de Marken doivent naturellement lui paroître une race unique; car ils lui ont foiu'ui le sujet de beaucoup de phrases pojTipeuses , et de beaucoup de déclamations brillantes , qui , sans cela , seroient en pure perte.
Pour ennoblir leur séjour, il a cru devoir supposer que DescarLes s'étoit retiré dans cette île, lors delà persécution suscitée contre lui par Voëtins, et même qu'il y avoit composé son Traité des Passions: il n'est question de cela nulle part; Descartes composa le Traité des Passions à La Haye ; mais cette petite fiction donnoit lieu à Fauteur de faire une espèce ai' Eloge de Descartes dans le style de Thomas , et de répéter les invectives philosophiques contre les persécutions religieuses; le jeune auteur ignore qu'il ne faut jamais juger de rien d'après les déclamations de nos philosophes ; je ne prétends pas faire l'apologie des persécutions qu'ont essuyées Descaites et Galilée; mais je crois que la craint'^ de toute innovation, en matière de morale et de reli glon , est toujoui's sage , et que s'il importe aux homme.'? de savoir que la terre tour/ie , il leur importe encore plus de ne pas porter atteinte aux institutions sur lesquelles sont fondés le bonhem' et la tranquillité de la société.
M. Lantier a succédé à M. Fulchii'on, Ce sont de petits vers.
Il a lu avec beaucoup d'agrément un petit conte en vers de dix syllabes, intitulé le Troubadour: ce troubadour apprend que les mi-U's de Tiipoli de Syrie,
ç?2 ANNALES
renferment une femme d'une beauté divine; en ATaî troubadom- , il en devient amoureux , sans l'avoir vue ; il s'ejnbarque à Mtu^seille ; Tile de Cy thère , patrie des amours , la Crète et Naxos , témoins des soupii's d'Ariane, reçoivent, en passant, son hommage; il aborde à Tripoli , et chante , sous la fenéti-e de la beauté syrienne , une romance à fendre les rochers :
Un troubadour est venu de Provence, Tout languissant, le cœur blessé d'amour; Charmant objet qui causez sa souffrance, Ayez pitié du pauvre troubadour!
Quelle femme résiste à une romance chantée par un troubadour? Il est reçu; le mari est absent; mais la dame, par un caprice digne de ces temps, exige que son nouvel amant fasse un pèlerinage à Jérusalem; U apprend en chemin que le mari a élé tué par les Sarrazins, et son espoir redouble. A son retour il trouve une veuve éplorée qui veut aller se renfermer dans un couvent; il prend part à son désespoir, et se décide à se faire chai'treux ; ds s'embai'quent ensemble , et finic^ sent, après un songe où Madeleine leur apparoît, par se marier en Italie.
On voit que ce petit conte est très-peu de chose pour le fond , et que l'autour a usé de la permission de conter des folies, pourvu qu'on les conte bien; ses vers ont en général de la fàcdilé : on pourroit peut-être lui reprocher quelques images et quelques comparaisoua Cjui ne sont pas d'un très-bon goût; mais,
Dans un conte badin aisément tout s'excuse : C'est assez qu'en courant la fiction amuse ; Ti'op de rigueu;- alors seroit hors de saisoR^
Séance du Lycée du i«^' mars.
Description du village de Bruck, par M. Fulciiiron; poésies de M, DE Lachabeaussière.