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8 février.
On peut regarder ce que M. de Laharpe est venu faire dans cette séance , plutôt comme une leçon de déclamation que comme une leçon de littérature : si l'on alloit au lycée pour apprendre à dire des vers , il faudi'oit féliciter le professeur de la manière dont il s'est acquitté de ses fonctions : il a débité, avec tout le talent qu'on lui connoît, quaranteou cinquante strophes de M. dePorapignanj il a ménagésonespritauxdépens de ses poumons ; il a mieux aimé prodiguer les passages que les réflexions. Il est fâcheux que cette leçon rappelle trop ces compilations triviales qu'on décore du nom de Rhétoriques : les auteurs de ces sortes de recueils ont trouvé le secret de faire des livres au meilleur marché possible : ils accumulent les citations et les tirades , et sont très -sobres de jugemens et d'observations ; les poètes et les orateurs qu'ils mettent à contribution ^ se chargent des frais de leur glohe. M. de Laharpe n'est point fait pour leur ressembler: il est trop riche de son propre fonds pour sentir
le besoin du pillage ; il n'appartient qu'aux pauvres d'esprit de se parer des dépouilles de l'esprit des autres. Cependant, il faut le dire, ces dernières parties du Cours de Littérature sont très-inférieures aux premiei's volumes : cela lient peut-être à la nature même des sujets; mais il n'en est pas moins douloureux de voir un ouvrage de cette réputation se rapprocher ainsi, par degrés, de la Rhétorique des Demoiselles.
E étoit naturel que M. de Lahai^pe fût plus intéressant, plus instructif et plus profond, lorsqu'il traitoit des matières plus importantes : il avoit à parler , dans le coinmencement de son cours, des maîtres delà littérature 5 Corneille, Racine, Molière, Voltaire, etc., offroient sans doute une moisson plus riche d'observations que Lamothe,Fontenelle etM. Lefi'anc dePompignan : le progrès de sa marche le conduit insensiblement du sommet du Parnasse au plus bas degré. Mais il n'en est pas de la littérature comme de l'histoire naturelle , dans laquelle le plus petit insecte a le même droit à l'attention que le lion ou l'éléphant ; et l'on est surpris , avec raison, de voir le professeur s'attacher quelquefois aux productions les plus médiocres avec une affection et un zèle qu'il n'a pas toujours accordé» aux ouvrages mêmes qui réclamoient tous ses soins. Voilà ce qui l'oblige aujourd'hui de recourir à de longues et ennuyeuses citations : il est forcé de suppléer à l'intérêt du sujet par la profusion des passages , et de couvrh' l'indigence de la matière de lambeaux qui surchargent son ouvrage beaucoup plus qu'ils ne l'embellissent.
On se tromperoit donc si l'on regardoit le défaut que nous lui reprochons conime nécessairement lié aux sujets dont il s'occupe à présent 5 cai' c'est précisément
LITTÉRAIRES, (l8o2.) 3oi
parce que ces sujets sont par eux-mêmes secs et stériles, qu'il devroit les parcourir avec plus de rapidité. A quoi sert-il de se traîner si longuement sur ces landes de la littérature , d'en battie tous les buissons , d'en cueillir toutes les épines? Quelques fleurs pâles et décolorées que l'on rencontre çà et là , peuvent-elles nous dédommager de tant de sécheresse et d'aridité ? Pourquoi notre guide ne nous abrége-t-il pas ces courses infructueuses et fatigantes dans un pays désert et sauvage ?
La renommée devoit lui tracer la marche qu'il a voit à suivre : il est ridicule que des auteurs qui n'ont conservé qu'une très-petite place dans l'histoire et dans la mémoire des honrmes , en obtiennent une si grande dans le Cours de Littérature : que diroit-on d'un tableau où les personnages subalternes seroient placés sur le même plan , traités avec autant de soin , et peints de couleurs aussi brillantes que les principales figures ? On se moqueroit du peinti^e : il ne recueilleroit , pour prix de son travail , que la risée pubUque.
Il me semble que M. de Laharpe auroit dû faire , pour Lamothe et Pompignan , ainsi que pour tous les auteurs qui se sont exercés dans le genre lyrique depuis Rousseau , ce qu'il a fait pour quelques auteurs de comédies et d'opéras , qu'il a réunis dans un même cadre , comme leur médiocrité les confond dans une même catégorie: à quoi bon , en effet , les séparer , puisqu'ils ne diffèrent les uns des autres que par des nuances très-peu sensibles? On peut regarder toutes ces productions subalternes à peu près comme sorties de la même main ; la médiocrité est uniforme dans ses foibles ouvTi-ages : c'est le génie qui est varié dans ses œuvi'es sublimes ; d'ailleurs , vingt auteurs médiocres ne valent pas un écrivain
du premier rang, et ne doivent pas occuper plus de place dans les fastes litlcraires ; car leurs fautes mêmes sont peu instructives ; ce sont les fautes des hommes de ge'nie qui peuvent servir de leçons.
On ne doit donc pas s'attendre que je me traînerai ici sur tous les passages que le professeur a compilés : je suis las et presque honteux de transcrire ainsi les pages d'un livre , et d'être réduit à la triste el pénible besogne de copiste : les personnes qui connoissent peu les ouvrages de M. Lefranc de Porapignan , ontpu jugerducaraclère de sa poésie par les extraits que nous avons donnés de ses odes sacrées, qui sont la traduction des psaumes ; il a de plus traduit les cantiques et les prophéties; et II a tiré des livres sapientiaux la matière d'un assez grand nombre de discours moraux et philosophiques , dont la vei'sification , aussi-bien que celle de ses hymnes, est excessivement foible. Ses hymnes lui appaittennent presque tous ; ils sont de son invention j mais il est bien loin, en ce genre, du mérite des Coffin et des Santeull ; il n'a ni leur verve , ni leur force , ni leur onction : son style est assez pur , mais il est languissant , et ses idées atteignent rarement au sublime et au pathétique qui appartiennent à ce genre. On remarque la même pureté de diction dans ses discours moraux: : ils sont écrits d'une manière coulante, facile, et qui ne manque pas d'élégance ; mais Fauteur n'a point senti que la tournure précise dans laquelle sont renfermés ces conseils de la sagesse, est un des caractères essentiels du genre : ces vérités semblent perdie de leur prix , quand elles sont étendues dans de longs développemens , quand elles sont délayées dans des paraphrases diffuses j elles rentrent alors dans la classe des lieux
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communs; et, de vives et piquantes qu'elles étoient, deviennent insipides et ennuyeuses. Les préceptes, en gcnérul, doivent être exprimés avec brièveté; un long discours fatigue l'esprit et lasse la mémoire , qîii le laisse bientôt échapper un trait réveille, pénètre, et reste profondément gravé dans le souvenir. Ainsi M. Lefranc de Pompignan a quelquefois affecté, dans sa traduction des psaumes, une précision déplacée, et, en traduisant les livi'es sapicntiaux , il est tombé dans le défaut contraire, parce qu'il a également méconnu l'essence de ces différentes pai'ties des livres sacrés. 11 possédoit cependant tiès-bien la langue hébraïque , et l'on peut le regarder comme un de nos littérateurs les plus instruits ; mais il n'avoit pas , à beaucoup près, autant de génie que d'érudition. Quelques morceaux de ses discours frappèrent, dans le temps , pai' Fà-propos des allusions , et peuvent encore paroîlre piquans aujourd'hui , parle même genre d'à-propos devenu plus sensible : on reconnut dans le passage suivant, extrait du discours sur la calomnie, la peinture d'une secte qui sembloit préluder alors aux excès dans lesquels nous l'avons vu tomber; l'auteur s'adresse aux magistrats et aux rois :
Mais ne présumez pas qu'en flattant leur licence ^ ous détourniez de vous son aveugle insolence : Vous riez; mais tremblez : vos noms auront leur tourj Dans ces fastes affreux ils rempliront leur jour. Il n'est rien de sacré que le méchant n'insulte. Mœurs et gouvernement . Dieu lui-même et son culte. Qui blasplièrae le ciel, fait-il grâce aux humains? Les dards empoisonnes, qui partent de ses mains. Se croisent dans les airs, se combattent sans cesse. Il les jette au hasard, et quelquefois il blesse. O mortel forcené, sans pudeur et sans foi, Mortel qui ne connoit ni joug, ni frein, ni loi!
5o4 ANNALES
De quel nom pre'tend-il que l'univers le nomme?
Est-ce un dëmon d'enfer? est-ce un tigre ? est-ce un homme?
Ses yeux sont ëgare's, ses pas sont incertains j
La rage est dans son cœur, le poignard dans ses mains;
Son esprit ne conçoit que de folles pensées,
Et sa bouche vomit leurs fureurs insensées.
D'autres monstres, formes du venin qu'il répand,
Suivent dans les marais cet orgueilleux serpent,
Siftlent quand il l'ordonne, et de leur fange impure
Exhalent avec lui des torrens d'imposture.
Il avoi't un écueil à éviter dans la traduction des propliéties : il règne dans les originaux un désordre d'images et une incoliérence d'idées qui tiennent d'un côté à l'inspiration, et de l'autre , au mystère même qui devoit envelopper ces oracles divins ; car celui qui les dictoit vouloit laisser de saintes ténèbres sur des prédictions destinées à briller un jour d'un si grand éclat. Le traducteur ne devoît pas se croire obligé de rendre cette obscurité : il devoit porter dans son imitation toute la lumière et toute la clarté que lui fournissoient les événemens qui ont justifié les prophéties. M. Lefranc paroît n'avoir point compris cela , et la fidélité malentendue à laquelle il a cru devoir s'astreindre , a rendu ses traductions ténébreuses et difficiles : l'esprit du lecteur s'égare à tout instant dans cette confusion obscure , et suit péniblement et à regret la marche embarrassée du poète.
Les cantiques valent beaucoup mieux, et sont cependant très-loin encore de pouvoir satisfaire un critique difficile : tout le monde connoît l'hymne magnifique que chanta Moïse à la tête de son peuple après le passage de la mer Rouge; les beautés en ont été détaillées par plusieurs littérateurs, et particulièrement par un célèbre professeur de l'Université de Paris , M. Hersan : on trouve son excellent commentaire à la fin du second
LITTÉKAIRES. (l8o2.) 5o5
tome du Traité des Etudes. Al, Lefranc a employé , dans sa traduction , des stroplies de différentes mesuies :
Je chanterai le Seij^neurj Je chanterai sa puissance ; Par une illustre vengeance.
Il signale sa grandeur.
Contre son ordre suprême.
Contre le peuple qu'il aime, L'Egypte en vain combaltoit:
Il en 'triomphe, il foudroie Le cavalier qui se noie Sous le coursier qu'il montoit-
. Ce début n'est pas heureux , et même les derniers vers sont très-mauvais : la simple traduction en prose est préférable à cette strophe : « Je chanterai des hymnes « en l'honneur du Seignem- , parce qu'il a fait éclater « sa puissance : il a précipité datis la mer le cheval et le « cavalier. » Tous les gens de goût ont remarqué ce singulier equuni et ascensoreni , qui peint si bien la facilité avec laquelle Dieu a précipité au fond de la mer la nombreuse et redoutable cavalerie dePharaon, comme s'il n'y avoit eu qu'un seul cheval et un seul cavalier. La manière dont Lefranc a rendu cette image sublime , équivaut presque à un contre-sens^
Il triomphe, il Foudroie Le cavalier qui se noie SoTïs le coursier qu'il montoit.
Il s'agit bien de triomphe et de foudre ; et faut-il employer la foudre pour noyer un cavalier ? Le traducteur développe tout l'appareil de k puissance divine , pour produire un effet très-mesquin , tandis que l'auteur sacré se contente d'atténuer l'effet , et sans vous peindi^e la
5o6 ANNALES
toule-puîssance de Dieu , vous la fait sentir par le contraste.
En parcourant ces cantiques , on trouve , mais trop rarement, des strophes dignes d'être mises à c<jté des meilleures de J. B. Rousseau : celle-ci, par exemple, tirée du cantique d'Ezecliiel : O Tyre , tu dlxisti. C'est à la ville de Tyr que le poëte s'adresse :
Tu vis l'Italie et la Grèce T'offrir, dans un tribut nouveau, Leur industrie et leur richesse.
Pour l'ornement de ton vaisseau.
L'Egypte, de ses mains habiles,.
A tissu tes voiles mobiles Du lin cueilli dans ses sillons; Et l'tlide à tes pieds tremblante y A de sa pourpre ëtincelante Formé tes riches pavillons.
Ces six derniers vers sont beaux d'harmonie et d'ima-
ges. M. de Laharjpe , en terminant cette séance , a observé qu'on pourroit faire un choix dans les poésies de M. Lefranc, et en former deux petits volumes, qui seroient dignes d'avoir une place dans la bibliolhèque de tous les gens de goût. Hélas ! ce pauvre M. de Ponipignan n'est pas le seul à qui il faudroit faire cette opération-là.
§. Yin.
21 février.
Nous avons vu passer devant nos yeux à cette séance , comme dans une lanterne nwgique , Racine le iiis , Malfilâtre , Bernis , Thomas , Champfort , Gilbert , etc. 5 tous amans d'Ëiato , mais amans peu favorisés , dont l'assiduité iiifruclueuse n'a servi qu'à grossir
tltTÉRAlRES. (1802.) ^Ùf
la cour dé celte muse allicre et ditEcile, et ouVi relever* le prix de ses faveurs , en montrant corablen elle en est avare : en effet , excepté quelques amateurs à qui rien n'écliappe , et qui se soiiviennent de tout, qui est-ce qui sait aujourd'hui que Racine le fils a fait une ode sur V Harmonie; que Malfdàlre a chaité sur la lyre le Système de Copernic ,• cjue Champlbrt a composé des strophes sur la Grandeur de V Homme et sur lesKolcans; que Gill)erl a célébré , en slyle pindarique, Xa Jugement dernier et le Jubilé de 177^;' Le temps n'a point épargné l'ode où Thomas s'est efforcé de le définir et de le peindre; les tentatives lyriques du cardinal de Bernis n'ont pas laissé plus de traces dans la postérité , qu'elles n'ont fait d'impression sur ses contemporains ; enfin, pour compléter ce catalogue lugubre et instructif des infortunes poétiques, le professeur du lycée lui-même, ]\I. de Laharpe a fait des odes , \me entre autres sur la Navigation ^ qui a péri dans le commun naufrage; et comme son enthousiasme lyrique se trou voit trop à l'étroit dans les bornes d'un genre qui avoit suiïi aux Pindare , aux Hoi^ace et aux Rousseau , il imagina , pour célébrer Voltaire , le ganre dithyrambique , route nouvelle dans laquelle personne n'osa marcher après lui , et qui le conduisit tout droit au précipice. Hélas ! qui est-ce qui se souvient de tout cela maintenant? Qui est-ce qui saiC qu'il a chanté aussi la Fontaine de Meudon , qui ne fut point pour lui la fontaine Agaiiipe? Cette pièce est pourtant curieuse : il y représente un sage qui rêve au bord de la fontaine , et on ne devineroit pas quel est alors l'objet des méditations profondes de ce gj-ave personnage : on pourroit ei-oire qu'il l'éfléchit sur la rapidité de la vie , qui s'écoule comii;'/
5ou ANNALES
une eau courante j point du tout, il est occupé d'une pensée bien plus sublime et bien plus philosophique :
Il couipte les caillou?i qu'elle effleure en son cours.
Cela ne ressemble4-il pas au passe-temps du grand jlandrin de vicojnte , qui , trois quarts dlieure durant, crachoit dans un puita pour faire des ronds? Oh ! que M. de Luliarpe auroit eu beau jeu à faire va— loii" un pareil vers , s'il avoit été d'un autre I Combien il anrolt égayé son auditoire aux dépens du pauvre auteur qui se seroit rendu coupable d'une telle niaiserie! J'ar <:'i'u devoir suppléer', autant qu'il est en moi, à ce qu'il n'a pu faire, en le replaçant à son i-ang parmi les lyriques oubliés, et en sollicitant pour lui un mémento dans cette comiuémoration générale des tréjjassés.
Le bon versificaleui- Louis Racine , fils de l'excellent poëte Jean Racine, comme disoit Voltaire , a fait plusieurs essais malheureux dans le genre lyrique : il a- Iraduit en vers quelques psaumes et quelques cantiques, et il est resté fort au-dessous de M. de Pomijignan; il s'est même trompé quelquefois sur la nature du rhythme lyrique fixé pour tous les genres de strophes, par Malherbe , et consacré par Rousseau. Il a mieux ]*éussi dans son ode sur V Harmonie : cette pièce , à laquelle M. de Laharpe a fait l'honneur de la réciter tout entière , est sagement conçue et purement écrite ; toutes les strophes en sont élégantes et correctes; mais il me semble que le professeur du lycée l'a beaucoup trop exaltée : l'élégance et la correction ne suffisent pas , à beaucouj? près , pom- constituer une bonne ode; il faut que le poète lyrique fasse passer dans .ses chants l'euthousiasme et le feu dont son ame doit
LITTÉRAIRES. (lu02.) ^og
être embrasée; il faut que celto chaleur redouble à proportion de l'iraporlaiice poétique du sujet; et quel sujet doit paroître à un po'éle plus important que l'iiarmonie? La pièce de Louis Racine est aussi froide qu'elle €st pure : l'auteur développe didactiquemeiit les merveilles de l'harmonie, et sa marche ressemble beaucoup plus à celle de Lamothe qu'à celle d'Horace ou de Rousseau : on ne remarque , dans toute celte ode , aucun de ces tours hardis , aucune de ces idées sublimes qui annoncent l'inspiration du poëte, et qui la communiquent; aussi n'ena-t-on rien retenu, tandis que deux ou ti'ois strophes de M. de Pompignan, parce qu'elles ont le véritable caractère du genre , sont restées dans la mémoire de tout le monde. Je crois même que M. de Laharpe ne l'a lue tout entière , que parce qu'il a senti qu'il n^en pouvoit détacher aucun trait capable de frapper, et on l'a- écoutée comme elle a été composée, très-froidement : nul applaudissement, nul signe d'approbation n'a interrompu le lecteur; triste symptôme, et marque infaillible de la foiblesse d'un ouvrage I
On ne sauroit penser à Malfilâtre sans éprouver cette espèce d'intérêt qu'inspire le génie , quand il semble avoir été déshérité par la fortune , et sans se rappeler avec un serrement de cœur ce vers de Gilbert:
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignore'.
On peut croire qu'il auroit été un de nos plus grands poètes, si une mort prématurée ne l'avoit enlevé aux lettres dans la première fleur de son talent ; l'ode que M. de Laliarpe a citée n'est pas, à beaucoup près , la meilleiu-e pièce qu'il ait faite : on y rencontre pourtant
des détails heureux, et le poêle a souvent triomplié des .dilFicuUës que lui présentoit son sujet.
Les odes de Champfort , sur la Grandeur de THomme et sur les Volcans, aussi-bien cpie celles de Bernis , ne nrériLent pas même Y honneur d'être nonijnées: le professeur auroit pu se dispenser d'en pailer, il auroit pvi se dispenser aussi d'extraire des recueils et des ahnanachs quelques inisérables sti'ophes d'auleurs inconnus , qu'il a présentées comme des éclianlillons de ce qu"on a fait de plus mauvais en ce geine. A quoi bon nous faire connoîti-e ce qu'on afail de plus mauvais dans quelque genre que ce soit ? Quelle instiiiction peut en résulter? M. de Lahai'pe, qui a critifjué toute sa vie , ne me paroît pas avoir la mesure juste de la critique. Il est vrai que ces vers, détestables oxx delà de ce qu'on peut croire , lui ont fourni quelques plaisanteries : il les appelle des incroyables. Celte facétie a fait rire un auditoire qui doit s'estimer trop heureux , quand le professeur veut bien s'égiyer. Au reste, je suis assez disposé à adopter cette dénomination , et j'en fais d'abord fapplication au vers sur les cailloux de la Fontaine de JMeudon^ ce vers est un incroyable.
L'ode de Thomas, sur le Temps, remporta le prix de l'académie fiançuise , en 1762 : un mauvais plaisant, qui pi'obablement n'aimoit pas les abstractions, et qui trouvoil peut-être un peu v-igue le sujet qu'avoit choisi Thomas, répondit eii sortant de l'académie, à quelqu'un qui lai demandoit le sujet de la pièce couronnée : C'est le beau Temps. Les premières stropbes de cette ode sont un vrai galimatias , ou , suivaiit l'expression de Voltaire, un viai Galithomas: aussi, quand on en donna lecture ù la séance j'i'-bliqae de
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racacî^mie, les assislans , après avoir entendu le coramencement de la pièce, se reg;U'doient les uns les autres , scandalisés qu'on eût accordé le prix à un pareil fatras; mais ils ne tardèrent pas à revenir de leur surprise : ils remarquèrent bientôt dans cette ode les strophes qui Favoient rendue digne du prix , et les applau- Uissemens éclatèrent de toutes pails quand on ententjit les vers suivans ;
Si je de vois un jour, pour de viles richesses. Vendre ma liberté, descendre à des bassesses ; Si mon eœiir, par mes sens, dcvoit être amolli ; O Temps! je te dirois : <r Hâte ma dernière heure j
0: Hâte-toi, que je meure; c J'aime mieux n'être pas que de vivre avili.
« Mais si de la vertu les j^e'nëreuses flammes
« Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes ;
« Si je puis d'un ami soulager les douleurs ;
•■ S'il est des malheureux dont l' obscure innocence
a Lan:ririsS3 sans défense, « Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs ;
« O Temps! suspends ton vol, respecte ma jeunesse? « Que ma mère, lon^-temps témoin de ma tendresse, « Reçoive mes tributs de respect et d'amour ; « Et vous. Gloire, Vertu, déesses immortelles,
« Que vos brillantes ailes, «c Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour. »
Xes vers parurent d'autnit plus beaux, qu'on savoit que l'auteur n'avoit fait qu'exprimer ce qu'il sentoit véritablement : U n'étoit pas moins recoraraandable par ;ses vertus que par ses talens. Je viens de liie dans une édition récente de ses oeuvres, une leltre qu'il écrivit en apprenant la mort de sa mère; elle fuit couler les larmes. Cependant, j'aurois voulu que M. de Lorîîarpe, en parlant des qualités morales de Thomas^ et
5l3 ANNALES
suitout de l'indépendance qui faisoit le fond de son caractère, eût remarqué que cette indépendance l'en— traîna quelquefois trop loin, et lui fit violer dans ses écrits les convenances qui doivent servir de règle à tout bon citoyen.
Il nous reste à parler de Gilbert : son talent, moissonné dans sa fleur, comme celui de Malfilâtre, étoit peut-être plus fort, mais il étoit sans contredit beaucoup moins pur. Ses odes sur le Jubilé et sur le Juge— ment dernier^ fourmillent de fautes; elles y sont en si grand nombre, que quelques vers heureux jetés çà et là, sont très-loin de pouvoir les racheter, et c'est ici le cas d'appliquer la sentence de Boileau ;
C'est peu qu'en un écrit où les fautes fourmillent , Des traits d'esprit semés, de temps en temps pétillent.
Gilbert, a dit M. de Laharpe , eut manifestement tort , lorsqu'il crut que l'académie lui avoit fait une injustice, en ne couronnant point son ode sur le Jugement dernier, beaucoup trop vantée par les adversaires de l'académie; et, en cela, je suis entièrement de l'avis de M. de Laharpe. Son ode sur le Jubilé ne vaut pas mieux : le moindre défait de cette pièce est de manquer de bon sens d'un bout à l'aittre. Le Maître a dit :
Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Mais songeons bien que la ndson ne suffit pas : Gilbert avoit , moins la raison , tout ce qu'il falloit pour faire un excellent poète , la verve , la chaleitr , l'élévation ; il travailla trop peu à rectifier ses idées et à former son jugement 5 toulçs ses études se bornèrent à remarquer des
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hémisticlies , et à noter certaines figures de style qu'il affectionna trop, et qu'il prodigua avec trop peu de ménagement dans ses vers. Son ode sur le Combat (VOaesscmt, quoiqu'elle pèche aussi beaucoup par le fond des idées , est ce qu'il a fait de mieux dans le genre Jyi-ique : on peut en extraire la «troplie suivante; l'auteur s'adresse aux guerriers français :
Vengez-nous; il est temps que ce voisin parjure Expie et son orgueil et ses longs attentais; D'une seryile paix, prescrite n nos états,
C'est trop laisser Tieillir l'injure :
Dunkerquc vous implor^ ; entendez-vous sa voix Kedemander les tours qtii gardoient son rivage.
Et de son port, dans l'esclavage, Les débris s'indigner d'obéir à deux rois?
Gilbert est un de ces écrivains sur lesquels on ne peut pas prononcer un jugement définitif: il mourut à trente ans , et les vers qu'il laissa , pour ainsi dire, sur son tombeau, et que M. de Laliarpe a eu tort de ne pas citer, paice qu'ils rentrent dans le genre lyi-ique, sont de l'in-^ térél le plus touchant :
Au banquet de la vie, infortuné convive.
J'apparus un jour, et je meurs !
Jfe meurs, et, sur la tombe oii lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimois, et vous, douce verdure,
Et vous , riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature.
Salut, pour la dernière foisf Ab ! puissent voir long-temps votre beauté sacrée ,
Tant d'amis, sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours ; que leur mort soit pleurée !"
Qu'un ami leur ferme les yeux.
Malheur à qui n'entend pas retentir au. fond de son coeur des accens si vrais et si péaétrans I
5l4 ANNALES
Vojage de M. l'abbé Barthélémy en Italie,
'i.l\ février.
Ce recueil de lettres sur ritalie n'offre point par lui-même tout ce qu'on en attend peut-être; mais il emprunte beaucoup d'intérêt et d'éclat du nom de son auteur, de celui de la personne illustre à laquelle il est dédié, enfin des souvenirs qu'd retrace: il ne doit donc pas être confondu dans la foule obscure de ces coUeC'tions de tout genre , qui ne se recommandent par aucun titre d'utilité ou de gloire.
Ce n'est point un livre que M. l'abbé Barthélémy se soit proposé de faire sur la contrée qu'il parcouroit: c'est une simple correspondance qu'il entretenoit alors avec M. le comte de Caylus; il ne faut donc espérer de trouver ici ni descriptions brillantes , ni peintm'es de înœurs , ni vues générales , ni élans poétiques , enfin aucun de ces ornemens dont le moindi'e voyageur est aujourd'hui si prodigue, et que l'auteur de cette correspojidance n'auroit pas manqué de répandre avec goiit et discrétion dans son ouvrage , s'il avoit eu dessein d'écrire Un voyage en forme ; ce sont des lettres amicales ^ et même confidentielles, d'un savant à un autre savant: en visitant les curiosités de l'Italie, l'auteur pense au cabinet des médailles de France; il marche le crayon et la toise à la main , copiant de vieilles inscriptions presque indéchifTral^les , et raesiu-ant les dimensions de quelques anciens édifices dégradés par les siècles; il fait
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part à M. le conilede Coylus de ses vérificalions et de ses dëcouyei tes avec cette espèce d'efï'asion qui naît de l'amour de la science et du zèle de l'amitié ; quelquefois il marcliande un antique . et comrauaique à son correspondant le vif désir qu'il éprouve de l'acquérir, et les négociations adroites qu'il entame, pour désarmer Tavidité italienne; quand il peut rencontrer quekiue petite figure étrusque on égyptienne, dont les sa vans mêmes du pays ne connoissent pas tout le prix et toute l'importance , alors sa joie est au comble : elle se répand dans le sein de son ami, mais avec une sorte de réserve et de retenue , comme s'il craigrioit que ces étrangers n'entrevissent son secret; sa candeur natui^elle se prèle à des ruses honnêtes, en faveur de la science dont il est idolâtre ; sa passion le rend fécond en stratagèmes, contre son vrai caractère; et M. le comte de Caylus est le confident de ses craintes, de ses espérances, de ses doutes, de ses jouissances et de ses douleurs savantes. Tel est en généial le fond de ces lettres.
Il y règne un ton exti^êmement aimable , plein d'affec- Jtion, d'aménité, et tout4-fait éloigné de cette pédanterie sourcilleuse et de cette gravité ridicule qui gâtent quelquefois le mérite des savans : on aime à voir un membre de l'académie des inscriptions faire le modeste aveu de son ignorance à Taspect de cette multitude infinie de monumens d^ toute espèce qui s'offrent à ses regards, en entrant dans l'itdie; il est accablé, confondu, humilié : « Je vous ai écrit l'impression que m'avoit faite « la galerie de Floj-ence; nitiis j'étois alors comme le « rat de La Fontaine, à qui les plus petites collines pa- « vois.soient des monts Cénis ou des Cordillères. Rome a « changé toutes mes idées : j'ai passé (Jeux heures an
!)l6 ANNALES
<( Capitule , et je n'ai rien vu. . . . N'espdrons plus de « former de pareilles collections; nous vivons dans nn « pays de fer pour les antiquaires. ... Je rougis mille <( fois par jour de ces infiniment petits monuraens, « qui sont dans notre infiniment petit cabinet des an- « tiques; je rougis de l'avoir montré aux éti-angers; « qu'auront-ils pensé de l'intérêt que je prenois à tous « ces bronzes de sept à huit pouces de hauteur, à ces « deux ou trois têtes mutilées dont je voulois iiiire ad— « mirer la grandeur et la rareté? Pourquoi n'ai-je pas « été averti?» Ce dernier trait est d'une gaîté charmante.
Il raconte avec la même grâce l'histoire très-plaisante d'un duel qui lui fut proposé par un officier napolitain, à l'occasion d'une inscription qu'il s'empressoit de copier : « Nous arrivâmes à Capoue sur les cinq heures , « vers le milieu de janvier; c'étoit en venant de Naples; « il faisoit encore un peu de jour 5 nous voulûmes en « profiter pour aller à la cathédrale. En passant par <( une grande place , traversée par le grand chemin de « Naples, j'aperçus au coin d'une maison une inscrip- (i tion attachée au mur; je m'amusai à la copier; le « président et nos deux jeunes artistes continuèrent « leur route; le peuple m'entoura; quand j'eus fini, il « me conduisit, presque malgré moi, dans une arcade « vis-à-vis, placée auprès d'une église, et nommée l'ar- « cade des Théâtins; j'y vis effectivement quelques ins- « criptions; je montai siu- une banquette pour en co- « pior une; on faisoit du bruit derrière moi; mais les « Napolitains sont grands parleurs, et je n'y faisois pas « attention : tout à coup le bruit augmente, j'entends « une \o\k. qui s'adresse à moi et qui m'ordonne de
LITTIÉRAIRES. (l8o2.) r?!;
« descendre; et aussitôt je vois venir à moi un grand «diable d'olFicier en furenr» qui sans nr»e donner le « temps de lui obéir , me prend par le bras et me pousse « avec violence, et à plusieurs reprises, au milieu de « cette populace , en m'accablant d'injures et me mena- « çant de la prison. Il ne me donna pas le tejnps de « parler, et il disparut; alors je crus rêver. Je deman— « dai ce que tout cela signifioit; on me dit qu'à un « autre cuté de la place assez éloigné, il y avoit un « corps-de-garde, que cette arcade faisoit partie du « corps-de-garde, et que je n'aurois pas dû y entrer « sans la permission de cet officier. Vous croyez bien « que je ne savois rien de tout cela. Je demandai le « le nom de ce capitan ; on me le dit avec peine , et « j'allai rejoindre le président. A notre retour, il fal- « lut repasser par la placer l'officier s'y promenoit : il « yint à mol, et prenant le ton du monde le plus ex- « traordinaire, il me dit qu'il avoit appris que j'avois « demandé son nom, qu'il s'appeloit Nicolo Clanipi- « nelli, que si je voulois me battre avec lui je n'avois « qu'à choisir le champ de bataille. Il £aut remarquer « qu'en me faisant ce défi, il m'appeloit signoj- Ahhate; « je voulois lui répondre, il me coupoit la pai'ole, en- « troit en fureur, et finit par me dire que je devoLs « m'estimer lieureux de ce qu'il en avoit agi avec tant « de modération : en me disant tout cela , il me tenoit « par la main , et me faisoit un mal affi-eux, comme un (( fou à qui la folie donne de nouvelles forces. Je retii-ai « enfin ma main, et )e m'en allai à l'auberge. J'en por- « tai des plaintes à M. le marquis d'Ossan, qui m'assura « que cet officier seroit puni : depuis je n'ai plus en- « tendu pai'ler de rien; mais je n'oublierai de ma vie
5i8 Annales
« dofi Nlcolo Ciainpinelli , lleulendnt des grenadiers « au régiment de Royal-Naples. »
C'est pendant ce voyage que M. Fabbé Barthélémy conçut l'idée du grand ouvrage qui lui coûta trente années de travail j et qui lui assure une des places les plus brillantes parmi nos meilleurs écrivains : on en voit, pour ainsi dire, ëclore le premier germe dans une de ses lettres. 11 y a des savans qui ne peuvent être que savans; M. l'abbé Barthélémy étoit né avec des dispositions tiop hevu'euses poiu' se renfermer à jamais dans le ceicle étroit et dans la caTrière épineuse des rechei'ches d'érudition : l'imagination dispuLoit , pour ainsi dii'e , à la science un si beau talent 5 et il étoit impossible que le spectacle de ces conti'ées jnerveilleuses où vivent tant de grands souvenirs , ne fécondât pas un génie tel que le sien : il l'orma d'abord le projet d'écrire, à peu près suivant les vues qu'il a remplies dans son Anacharsis , un voyage en Italie , sous le pontificat de Léon X , époque fortunée , embellie par la première aurore des arts qu'on voit renaître a la voix de ce giand pape , et sous les auspices des Médicis. C'est cette pen^sée , qu'il abandonna bientôt, qui le conduisit, par une analogie ti'èsnaturelle , au projet, qu'il exécuta depuis, de fau'e voyager un descendant du Scythe Anachai'sis en Grèce , vers le règne de Philippe , et pendant la pi emière jeunesse d'Alexandre, temps où la Grèce, après avoù- déehiré ses entrailles de ses propres mains , s'occupoit momentanément à guérir ses plaies , et n'éprouva une nouvelle secousse que pour montrer au monfle deux gi-ands hommes de plus, Épaminoudas et Pélopidas. Vit& que M. l'abbé Bartîielemy entrevoit cette idée, il brûle de la réaliser : il prend alors avec une sorte de solennité
LITTÉRAIllES. (l8o2.) ^19
la résollUîon de reveinr à Paris s'enfermer dans son cabinet. L'intérêt que ces lettres peuvent inspirer, redouble quand on songe au méiùte éraiîient de cet ouvrage qui , n'ayant para que peu d'années avant la révolution , qiioiqu'il eût été conçu en 17^7, peut être regai'dé comme le dernier né d'une littératui'e épuisée par ses efforts mêmes, et comme le dernier titre du dix-huitième siècle. ^
Il n'est pas inutile , non plus, de remarquer que c'est à la même éjDoque que M. l'abbé Barthélémy se lia d'une manièi'e plus particulière avec M. et madame de Choiseuil : M. le duc de Choiseuil, qui se nommoit alors le comte Stainville , étolt ambassadeur de la cour de France à Rome , où il avoit vaçwît son épouse j ces lettres sont pleines des témoignages de bonté que M. l'abbé Barthélémy en recevoit, et des expressions de sa reconnoissance , qui s'accrut encore dans la suite avec la bienveillance de ces illustres personnes , et qu'il immortalisa depuis dans son grand ouvrage , en introduisant ses bienfaiteurs^ par une fiction ingénieuse , sous les noms ^Arscune et de Pliêdhne : j'aime ces preuves de la gratitude des hommes de letti'es et des écrivains 5 Horace m'enchante quand il s'écrie , en parlant à son cher Mécène :
.... Mœcenasj mearum Grande decus, columenfjue rerumf j4h ! te meœ si partem a^iifnfç rapit Malurior vis, cjuîd moror altéra ?
M. l'abbé Barthélémy a pu quelquefois former I& même vœu, en s'adi-essant à madame de Choiseuil, qui a bien voulu qu'il lui donnât dans la dédicace de ce reoueil le titre de sa meilleure amie : elle suvoit qu'on la
devineroit aisémeiiL sous ce nom , et peut-eLre cette pensée a répandu encore quelc^ue douceur sur ses derniers raomens ; heureuse d'avoir fermé les yeux , avant d'avoir vu un autre ouvrage qui paroissoit presque en même temps , et où la mémoire de son noble époux est indignement noircie par des accusations calomnieuses qui n'auroient pas manqué de rendre sa mort plus prompte à la fois et plus amère.
Théoi^ie de V Ambition, ouvrage posthume, par M. IIérault-de-Séchelles.
22 mars.
Il me semble que les vivans font aujourd'hui assez de livres, et qu'on ne devroit pas fouiller dans les lombes pour en tirer quelques lambeaux qui ne serverrt qu'à grossir le nombre des productions médiocres ou mauvaises dont nous sommes inondés : le titre d'ouvrage posthume n'équivaut pas à beaucbujD près à celui de bon ouvrage. Cependant on dtroit que certaines gens croient qu'il en est des livres des morts comme de leurs volontés , qui ont quelque chose de sacré : ils paroissent s'imaginer qu'il suffit que Fauteur n'existe plus pour que le livre soit respecté; c'est un oi-phelin qu'ils présentent, sinon à l'admiration , du moins à l'intérêt du public. Mais cette illusion à laquelle ils se livrent et qu'ils voudroient communiquer, produit quelquefois un effet bien difî'éj-ent de celui qu'ils eu attendent : si le hvre est
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 521
mauvais , il est jugé tel , et la mémoire de l'auteur est de plus compromise par leur zèle indiscret : quel qu'ait été sou sort , de quelque manière qu'il ait péri , on le regrette moins , dès qu'on a sous les yeux un nouveau monument de la fausseté de son esprit, de la corruption de ses principes , du danger de ses systèmes. Editeurs imprudens , laissez-donc en paix la cendre des morts : c'est souvent leur rendre un très-funeste service que de les rappeler trop fortement au souvenir de ceux qui leur survivent.
Le moindre défaut de ce recueil de maximes et de pensées détachées , est d'avoir un titre qui ne lui convient pas du tout : il ne s'agit pas ici de ce qu'on entend communément et de ce qu'on doit entendre par le mot d'ambition ; mais des ressources qu'on peut trouver dans le mépris de toute morale pour parvenir dans le monde ; ce qui est très-différent : l'ambition , quoiqu'elle soit un vice , a pourtant de l'éclat et de la noblesse 5 elle se concilie avec l'élévation des vues et la grandeur des senti mens ; les moyens indiqués par l'auteiu- de cet ouvrage , pour arriver au but qu'il propose , tiennent tous à ce qu'il y a de plus vil et de plus bas dans le cœur liumain : c'est une théorie de l'intrigue qu'il se complaisoit peut-être à confondi-e avec un vice plus relevé.
Quoique M. Hérault-de-Séchelles ait joué un rôle sur la scène politique , il n'avoit pas assez d'élolfe pour être un ambitieux , et le temps où il a composé cette théorie n'étoit fécond qu'en intrigans : son recueil écrit en 1788 , me paroît une image assez fidèle de cette dernière époque de la monarchie française : il se rapporte presque tout entier à la littérature, qui étoit alors la passion dominante : tout le monde vouloit avoir du génie; tout le 1, 21
monde écrivoit , et rien n'égaloit l'exaltation et la bar-barie du style que l'extravagance et la bizarrerie des idées. Il est fondé sur les principes de cette funeste doctrine, qui étoit si fort à la mode, et qui ne veut voir dans l'homme que la matière , et dans la morale que des combinaisons physiques ; il prêche le charlatanisme , et jamais le charlatanisme de tout geni-e ne fut poussé plus loin qu'à cette époque : là. corruption étoit à son comble ; Fauteur n'a fait que réduire en maximes ce qui se pratiquoit le plus communément alors : c'est ainsi que Machiavel composa son Traité du Prince , d'après la politique monstrueuse de son temps.
Voici quelques-unes des leçons qu'il donne aux écrivains et aux orateurs , auxquels il s'adresse , dans son ouvrage , avec une sorte de prédilection; c'est dans son chapitre intitulé très-fi-anchemcnt du Charlatanisme : « Il faut mettre dans ses livres et dans sa conversation « des problèmes sans en donner la solution , des logo- « gryphes sans en donner le mot, afin de se le faire de- « mander et de fixer l'attention sur l'auteur. » Aucun précepte de rhétorique n'a été mieux observé dans ces derniers temps. — « Se ménager une porte de derrière « dans ses énumérations , en disant : Les principaux « élémens , les principales causes sont , etc. , au lieu de « dire : Les élémens , les causes sont , etc. » — <( Rien « de plus nécessaire que de demander le consentement « de l'auditeur, d'un style et d'un ton plaintif; cette « méthode le rend sot et facile. » Et c' étoit un magistrat qui avilissoit ainsi l'éloquence I — « Dire à beaucoup de « gens qu'on a de la réputation , ils le lépëleront , et « ces répétitions feront la réputation. — Donner un « grand nombre de définitions du génie, il y a du pro-
LITTÉRAIRES. (l8o2*) 52,5
'X fit. — Louer ceux de nos émules que nous avons surce passés. — Pi,'encli'e sur le fait les gi-ands hommes an- « ciens et modernes , montrer leurs machines , leurs « contradiciions , le pourquoi , le comment de leur « grandeur apparente, pour détruire le merveilleux et « se fah'e croire plus grand qu'eux. — Louer un homme « avec emphase , en lui accordant le moindre de ses ta- « lens pour le limiter , et faire croire qu*il n'a que ce- « lui-là. — Chercher son foible , son ridicule , et le « peindre à l'aide d'images et de mouvemens pris dans « la classe d'animaux et d'hommes méprisés , à laquelle « ses discovu-s ou ses actions se rapportent, etc. , etc. » Je ne crois pas qu'on puisse pousser plus loin l'impudence et le cynisme : rien n'annonce, dans ces belles maximes , le ton de l'ironie , qui , seul , pourroiL les excuser.
Mais comme ces moyens , quelque merveilleux qu'ils soient, ne sont pouitantpas infaillibles , Fauteur fournit à ses disciples une recette sûre pour obtenii', d'une manière plus dii'ecte, les mêmes résultats : il leui* apprend l'art de se procurer du génie et d'excdter les facultés intellectuelles y soit toutes ensemble , soit les unes aux dépens des autres. D'abord «les cinq appareils du corps « humain , savoû- : ceux de la respiration , de la circu- « lation, de la digestion, de la génération, de la ré- « flexion , s'échauifent et se refroidissent , se tendent et « se détendent , s'emplissent et se vident ensemble» « Ainsi , quand on veut échauffer ou reû-oidir , humec- « ter ou dessécher , emplir ou dégager la tête , il suffit « de donner ces qualités au ventre. — Quand la santé <( est au maximum, il y a plénitude dans lés viscères ;< et spasme dans les solides 3 la tête s'embai-rasse j les
Ô2i ANNALES
« trois facultés opèrent avec peine ; détendez ope mu- « lleris, ou par quelques moyens analogues, tout s'a- « mollit et s'assouplil 5 le cerveau se dégage, la pensée « devient libre et aisée comme la parole, le geste, la « déraarclie et toutes les opérations extérieures. — Pour « donner une grande action au cerveau, il faut mar- « cher, manger, dormir peu; pour la ralentir, il faut « multiplier et faire durer toutes ses fonctions animales. « — Le nombre et l'espèce des pensées dépendent de la « nature et de l'ampleur des vêtemens. La pensée semble « être emprisonnée dans un habit étroit, comme le « corps de l'homme vain et esclave de la mode l'est « dans le moule qui le comprime. Le génie est plus « libre dans un habit flottant ; il semble qu'on prenne, « quitte et reprenne tons les préjugés reçus en prenant, « quittant et reprenant l'habit taillé par l'opinion , etc. » On seroit tenté de rire , si l'on n'étoit indigné de voir un homme qui appartenoit à un des corps les plus respectables de l'État , oublier ainsi ce qu'il se devoit à luimême , et ce qu'il devoit à la compagnie dont il étoit membre. Le méjuis de toute pudeur est le dernier degi'é de la dépravation : les moeurs pouvoient bien n'être pas plus mauvaises à la fin du dix-huitième siècle que dans d'autres temps de la monarchie ; mais les esprits étoient plus dépravés j le mal étoit réduit en principes et en doctiine. La révolution ne nous a pas rendus plus vertueux, mais elle nous a rendus plus sensés : le livre de M. Hérault-de-Séchelles comptera aujourd'hui moins d'admirateurs qu'il n'en eût trouvé en 88.
LITTÉRAIRES. (lo02.) 525
OEuvres complètes de Thomas y édition de 1802.
35 mars.
Il est des écrivains qu'on pourroit comparer à ces grands hommes qui ont uni les qualités les plus brillantes et les vertus les plus extraordinaires aux travers les plus insensés et aux vices les plus choquans. Tel est Thomas : son nom rappelle encore plus le souvenir de ses défauts que celui de ses perfections , et il semble que la critique, qui s'est tant exercée sur ses ouvrages , ne puisse se lasser de lui reprocher le gigantesque de sa manière, et l'enflure de son style, devenue proverbe : on diroit que la nature, en produisant fi^s esprits de cette trempe, se propose de faire mieux sentir le mérite de ceux auxquels elle a donné d'être pai'faits ; les écrivains médiocres , aussi éloignés des grandes vertus que des grands défauts, ne sauroientservii' de point de comparaison pour apprécier les écrivains supérieurs ; mais un talent , qui sort de l'ordi-e commun , et qui , en s'élevant à une distance immense au-dessus du vulgaire, ne s'est cependant pas mis hors des atteintes de la critique , rehausse la gloire de ces génies, devant lesquels la censure se tait pour ne laisser entendre que la voix de l'admiration : Lucain redouble mon enthousiasme pour Vù^gile; la perfection de Racine me paroît plus étonnante, lorsque je songe aux fautes de Voltaire 5 et les maîtres de l'éloquence £i\inçaise, les Bossuet , les Fénélon^ les Mas-»
sillon, les Rousseau s'agrandissent à mes yeux, quand je les rapproche de Thomas.
Il seroit fort inutile de s'appesantir ici sur ses défauts, et de prouver en détail ce qui a déjà été prouvé cent fois , qu'il a abusé des formes de l'éloquence comme des procédés de la philosophie ; mais on ne sauroit trop fahe remarquer que ce qui lui a manqué sur tout , c'est cette quahté précieuse , qui met le sceau à toutes les autres , et sans laquelle elles perdent la plus grande partie de leur valeur et de leur éclat , le naturel : il étoit né sans doute avec les dispositions les plus heureuses, qu'il avoit cultivées par une élude profonde et par un travail assidus ; ses ouvrages ont en général un caractère d'élévation extrêmement marqué ; on ne peut s'empêcher d'admirer dans V Eloge de Descartes, et plus pariiculièrement encore dans celui de Marc-Aurcle , des traits d'un sublime qui décèlent riiomme fait pour exei-cer fempire de la parole; il pense avec grandeur, avec noblesse, avec force; il n'envisage point ses sujets d'une manière commune : ses plans sont vastes, ses cadres sont étendus , ses aperçus sont neufs, hardis et brillans; mais son style toujours tendu, toujours apprêté, toujours pénible, n'a jamais cette flexibilité, cet heureux abandon, cette grâce facile qui , dans les écrits des génies du premier 0]-die, dérobent l'empreinte de l'art et les ressorts de la composition : on diroit qu'il se complaît à montrer tous les artifices de sa rhétorique; mais qviand on est revenu de l'étourdissemenl causé par le fracas de s^s bruyantes figuies , et qu'on veut examiner de plus près sa diction, on est étonné des fautes qui s'y rencontrent en foule ; on ne trouve presque pas une phrase qui n'ait
LITTÉRAIRES. (l8o'J.) 327
besoin d'être refaite j l'incorrection et l'impropriété dominent par tout; aucune expression n'a Pair d'être le frifit de l'inspiration qui trompe rarement; chaque terme, chaque construction paroît être le résultat d'un cJcul , et d'un calcul souvent tiès-faux et très-malheureux. Voilà ce qui l'arrête et le place à une si gi-ande distance des premiers oi'ateurs auxquels il mérite d'être comparé sous beaucoup d'auti'es rapports; voilà ce qui fait que ses ouvrages sont peu relus 5 quoique d'ailleurs il ne faille pas à beaucoup près les confondre dans cette foule de discours , foibles enfans d'une médiocrité plus .sage et plus correcte.
En effet, autant il est au-dessus des grands modèles de l'art, autant il me paroît supérieur à tous ceux qui l'ont suivi dans la même carrière : les concours académiques <.]\v'd avoit si fort illusti'és , ont été encore honorés après lui de quelques productions distinguées; mais ils n'ont plus rien montré qu'on puisse citer avec justice parmi les raonumens de l'éloquence : si la correction et la pureté du style suffisoient pour constituer un orateur, son successeur irainédlat pouiToit sans doute prétendre à la même gloiie; mais quelque réputation qu'aient eue dans le temps l'éloge de Fénélon et celui de Racine , les meilleurs sans conti-edit, que l'académie ait couronnés , depuis Tliomas , il faut reconnoîti^e que le premier, où l'on remarque une très-gi'ande élégance, est entièrement dépourvu de force et de chaleur, et que le second, qu'on ne peut trop relire, quand on veut bien connoître le génie de Racine , n'est qu'une dissertation littéi'aire supérieurement fiùte , qui n'a rien d'oratoire que le titre; il sulïït d'avoir une idée des ouvrages de Thomas pour sentir qu'il auroit tout aulie-
ment traité ces deux sujets , qu'il y auroit mis plus de feu , plus d'énejgie , plus de vigueur , et surtout plus de grandeur et de noblesse : l'auteur de l'éloge de Fénélon a sûrement beaucoup plus de goût que le panégyriste de Descartes et de Marc-Aurèle ; mais il est trèsloin de posséder au même degré les autres parties de l'orateur. Après ces deux illustres athlètes, la décadence fut rapide j et parmi les discours qui ont obtenu les palmes académiques , dans les derniers temps , si l'on en excepte l'éloge de Molière par Chamfort, morceau où l'on voit briller plus de finesse et de métaphysique que de talent et d'éloquence , il n'en est pas un qui mérite qu'on s'en souvienne, et qui se soit en effet sauvé de l'oubli.
On peut dire que Thomas contribua , en quelque sorte , lui-même à la chute si prompte du genre qu'il avoit créé : éblouis par ses succès et par l'éclat de ses grandes qualités, les orateurs qui aspiroient à la couronne, le prirent pour guide et s'égarèrent par l'imitation malentendue d'un modèle extrêmement dangereux ; ils poussèrent l'entortillage , le galimatias du style, et les prétentions ambitieuses de la pensée au dernier degré 5 c'étoit le comble de la corruption dans l'éloquence , et cette funeste contagion ne se renferma pas dans le cercle des concoui^s académiques: l'école de Thomas , qui dure encore, s'étendit de proche en proche : c'est d'elle que sont sortis, que sortent encore tous les jours ces ouvrages si péniblement contournés, si laborieusement écrits et pensés , si obscurs, si énigmatiques , où l'on étale avec tant de faste, tout le clinquant d'une fausse éloquence, et tout l'orgueil d'une philosophie aussi ténébreuse qu'elle est vaine. Frappés de la maladie de leur pèi-e , ces enfans qu'il dé-
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 02^
savoueroit, la rejDrodiiisent avec des symplômes plus hideux , et des difTormilés plus choquantes : Thomas, malgré ses défauts , est un modèle de clarté, de justesse , de précision et de goût , en comparaison de ses héritiers et de ses imitateurs ; mais il doit servir d'époque à l'entière dépravation du style et à la perte totale de l'éloquence parmi nous :
Hoc fonte derivata clades
In patriam populumque Jluxit.
Avant lui, quelques écrivains avoient donné l'exemple de traiter oratoirement les matières de philosophie et de littérature j mais ils avoient su tempérer par la variété des tons ce que ce mélange pouvoit avoir d \vrégulier et de dangereux : Thomas, dans un Essai sur les Eloges , qui , par sa nature, est du genre de l'histoire et de la critique, ne déroge pas un seul moment à la dignité oratoire; cet ouvrage , un des meilleurs qu'il ait composés , n'offre que des énumérations et des tableaux qui succèdent perpétuellement à des tableaux et à des énumérations : son Traité sur les Femmes présente les mêmes défauts , et n'a m autant de beautés ni autant d'intérêt: l'agrément du sujet ne put amollir sa rhétorique; il étoit rebelle à la gi'âce. Faut-il s'étonner que ses imitateurs, qu'il avoit instruits à tout confondre, aient écrit sur l&s ballons, sur le magnétisme et sur les finances avec tant d'emphase f Voltaire , dans les derniers jouis de sa vie , assistoit à une séance de l'Académie des sciences , M. de Condorcet qui la présidoit , lut en sa présence , pour lui fiire honneur, quelques éloges, et entre autres celui de M. de Jussien; Voltaire fut choqué de l'enflure qui régnoit dans
o5o ANNALES
ce discours , el dit en sorUint : « Il parle de quelques « académiciens , comme il parleroit du grand Condé ; « cela me fait regretter l'ancien temps : ce n'étoit pas « ainsi que louoit Fontenellel
La réputation de Thomas, qui vit toujours, languissoit cependant , et avoit besoin d'être ranimée par la publication de ses œuvi^es posthumes qu'on a jointes à cette nouvelle édition : elles consistent dans une correspondance où l'on aime à retrouver le caractère de cet écrivain, qui fut aussi célèbre par ses vertus que par ses taleus, et dans plusieurs morceaux de littérature : on y remarque des Réflexions sur les langues , un Traité de la Langue poétique , et une Critique du poème de la Religion naturelle de f^oltaire, ouvrage de la première jeunesse de Thomas, et son début dans la littérature : c^r il débuta par attaquer celte même pliilosophie sous les drapeaux de laquelle il servit dans la suite avec tant d'éclat ; mais ce qui donne encore plus de prix à cette nouvelle édition , c'est cette fameuse Pe'^rt^'itZe, attendue depuis si long-temps, et qui fiisoit dire à Gilbert :
Thomas est en travail d'un gros poëme épique.
D est rare que les ouvrages annoncés d'avance, avec tant de prétention , remplissent l'attente du public. Nous parlerons de ce poème dans un prochain numéi'o, et nous examinerons quel genre de talent Thomas a porté dans la poésie, et quels sont ses litres poétiques.
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 35l
§. II
3 avril.
Si Thomas n'avoit fait que ses poésies , sa gloire seroit moins brillante; mais il ëclipseroit encore ce peuple de versificatem's qui n'ont pas plus de talent naturel que lui , et qui ont beaucoup moins d'ai't : il étoit au niveau des meilleurs écrivains de son temps pour le mécanisme des vers : on a très-bien remarqué que sa facture a des rapports avec celle de M. l'abbé Delille; sa versification est travaillée, précise et brillante. Il a porté dans la poésie le même genre de gi-andeur que dans l'éloquence : son poëme sur la mort de l'infortuné Jumonville, offre des tirades fort belles ; on sait par cœur plusieurs pas^ sages de son Ode sur le Temps; quelques endroits de son Epître au Peuplé sont cités comme des modèles. Mais le poète ne s'est pas mis à l'abri des reproches qu'on peut faire à l'orateur : les défauts qui dominent dans sa prose se reproduisent dans ses ou-vTages en vers : c'est la même enflure, le même goût pour les lieux communs scientifiques, la même surchai'ge de détails prolixes et ennuyeux, la même monotonie. Thomas ne sait pas plus vaiier ses couleurs qu'il ne sait borner ses idées; il ressemble beaucoup à Lucain et à Claudien , qui n'ouvrent jamais une mine sans l'épuiser ; comme eux,iltourmenle ses pensées pour les rendre plus saillantes; comme eux, il s'étend et se complaît dans des descriptions qui n'ont point de fin ; comme eux, il recherche encore plus les beautés qui tiennentà la réflexion que celles qui naissent de l'imagination et du sentiment; comme eux, enfin, il néglige l'ensemble de l'ouvrage, pour s'ap-
pesantirsur les différentes parties ; et ces défauts ne sont nulle part plus sensibles (jue dans ces fragmens d'un poëme auquel il a travaillé long-temps , et sur lequel il paroissoit avoir placé ses plus chères espérances de renommée et de gloire.
Nous ignorons quel éloil le plan de cet ouvrage; mais les quatre chants qu'on vient de publier font peu regretter que l'auteur ne Fait pas fini : ces quatre chants présentent les tableaux successifs des voyages de Pierre V en Allemagne, en Hollande , en Angleterre et en France. Quelques morceaux brillans sont loin de pouvoh- racheter Puniformité du dessin , et la monotonie des teintes. Thomas , qui ne manquoit point d'imagination dans le style, en avoit fort peu dans l'invention : ses ressorts et ses moyens sont éternellement les mêmes , et toujours ils sont empruntés à ce que la poésie a de plus trivial ; il endort je ne sais combien de fois son héros , pour lui faire voir des ombres; et sans cesse le héros ferme la paupière, et les tombeaux s'ouvrent. Ces quatre points rimes n'offrent d'ailleurs qu'une suite de descriptions et de disssertations plus ou moins scientifiques , qui font même oublier, par leur longueur^ le personnage du czar, et qui écrasent , par leur masse , la figure principale du tableau.
Et d'abord , Pierre P'^ arrive aux mines de Goslar, dans la basse Saxe : il y descend accompagné de son guide, l'ingénieur Lefort. L'horreur de ces lieux souterrains est assez bien peinte , et la couleur de ce morceau , aussi-bien que la peinture de la vie des mineurs dans ces tombeaux creusés par l'avarice, rappelle la manière sombre et terrible du Dante. Mais bientôt Thomas s'enCjnce avec son héros dans tous les détails de la
LITTÉRAIRES. (l8o2.) SSS
minéralogie; et même, comme s'il n'eût point été suffisant de décrire les mines de Goslar, il répand des pavots sur les yeux de son prince , pour se procurer le plaisir de lui faire voir, dans le songe le plus extraoï-dinaire peut-être qu'héros ait jamais eu , toutes les mines du monde : le génie de la terre lui apparoît , et lui montre les mines d'Afrique, les mines d'Amérique, celles de Suède, celles de l'Islande, etc., et tous les diamans, et tous les rubis , et tous les cristaux que renferme le sein du globe :
. . . . . Il étendoit les bras
Vers ces trésors nouveaux qu'il ne connoissoit pasj
Il observoit leurs lits , leurs couches difl'érentes.
Mais ce n'est pas tout :
Le héros contemploit ces merveilles des âges , Quand son œil aperçut des lits de coquillages.
Alors , le génie lui fait une dissertation très-approfondie sur l'ancien état de la terre, et lui prouve fort longuement que les plus hautes montagnes ont été jadis couv elles par les mers. A cette leçon succède une auti"e leçon non moins longue sur les volcans :
Tout à coup le he'ros
Embrasse d'un coup d'oeil ces brùlans soupiraux Dispersés dans l'Asie, et l'Afrique et l'Europe; Le Yésuve terrible aux murs de Parthenopc j L'Etna sous la Sicile, et tonnant à la fois Des rives de Catane aux champs des Calabrois ; Ceux des monts Apennins , ceux des rivages maures. Et ceux qui sous ces mers ébranlent les Açores ,
Et ceux que dans ses flancs le Mexique allumï Et ceux qui font pâlir l'habitant de Lima , Du Catay, du Japon, et des bords de Surate, Ou, sur ses rocs tremblans, l'ont chanceler Ternate.
Mais afin qu'aucun des élémens qui constituent le globe terrestre n'échappât à l'analyse , l'Infatigable génie s'étend encore dans des réflexions très-pliilosophiques sur la poussière des générations entassées dans les enti'ailles de la terré.
Le héros quitte la Saxe et passe en Hollande : il a une nouvelle apparition qui le détermine à s'enrôler parmi ]es ouvriers du chantier de Sardara; ce n'étoit pas la seule qu'il devoit avoir dans ce pays : fatigué de ses travaux, ]1 s'endort la nuit dans le chantier même, et toutes les ombres des marins hollandais, des Rhuiter, des Tromp, des Obdam, des Hain, viennent se promener autour de lui ;
Leur foule avidement contemple l'étranger Qui, né parmi les rois, par sa noble industrie Honore également leur art et leur patrie.
Ces ombres , qui n'avolent pas eu soin de se retirer assez tôt , et que quelques ouvriers aperçoivent en arrivant le matin, font reconnoître Pierre, qui, jusque-là ^ avoit gardé Vincognito ; les peuples l'environnent et lui présentent leurs hommages : il n^en poursuit pas moins ses travaux:
Il balance dans l'aîr sa hache obéissante, La dirige de l'œil j le fer appesanti Retombe j sous le coup la terre a retenti.
LITTERAIRES. (l8o2.) 555
Dans sa vaste longueur la surface inclinée, S'élève et redescend en courbe dessinée : Et dans un tronc sauvage avec art façonné, La quille d'un vaisseau s'offre à l'œil étonné.
Description de la manière de construire les vaisseaux; description de la manière de les lancer, etc.
De l'onde qui résiste il calcule l'effort ;
De l'aiv pressant la voile il juge le ressort j
Apprend, dans les dessins, quelle savante adresse
Peut , sans nuire à la masse , augmenter la vitesse ;
Comment tout est fixé par des rapports constans ;
Quelle loi veut surtout que sur ces murs flottans
Des angles inégaux la tranchante surface,
En courbe par degrés s'arrondisse et s'efface ,
Pour que l'air et les flots moins heurtés dans leur cours
Glissent rapidement sur de légers contours.
On reconnoît dans ces vers le panégyriste de Duguay- Trouin. Pierre visite Ruisli et Boërraliwe; dissertation sur la médecine, dissertation sur l'anatomie , description de la méthode d'injecter : tout un cours du lycée.
L'illustre voyagein- est reçu en Angleterre encore plus galamment qu'en Hollande et en Saxe : car la Liberté vient elle-même lui offrir son char. Tableau général de^ lieux où elle a régné, des peuples pasteurs, de la Grèce, de> Rome, de Venise, de Gènes, de la Suisse, et de la Hollande. D'abord , la déesse se fâche un peu à Faspect d'un despote :
Vas, fuis , crains de porter au sein de mon empire De l'absolu pouvoir le souffle empoisonné.
Mais quand elle entend le czar lui dire avec humiUté : Pardonne à mes grandeurs, crime de ma naissance ?
Elle se calme, et consent à le promener parles airs sur tovîle la Grande-Bretagne j pendant cette promenade aérienne, on ne sait pas ce que devient le pauvre Le— fort : il est bien à plaindi'e s'il est obligé de suivre à pied ; quoiqu'il en soit, la Liberté fait observer au héros l'état de la culture en Angleterre; dissertation sur le sort des paysans; elle lui fait voir un jugement criminel; dissertation sur le jury ; elle le conduit au parlement; dissertation sur la constitution anglaise ; enfin , ils entrent ensemble dans l'église de Westminster : c'est là que Fauteur fait jouer toutes ses machines, et qu'il appelle à son secours toutes les ressources de la fantasmagorie; les ombres des rois d'Angleterre passent en revue devant le héros, et cette revue est excessivement longue. Après cette apparition, la Liberté, qui n'a plus rien à lui dire, quitte le czar qui
. . . Demeuré seul, paroît sortir d'un songe; De ses sens égarés il craint quelque mensonge.
Et va , sans doute , avec Lefort qu'il aura retrouvé , rendre visite aux savans anglais : tous ces savans montent en chaire à son aspect; Boyle disserte sur les liquides et sur les tubes capillaires ; Newton
Lui démontroit cette force puissante
Et toujours invisible , et toujours agissante,
Qui pénètre, remplit, anime tous les corps ;
Assujettit la terre. A la terre inclinée Trace la route oblique où circule l'année.
Locke lui enseigne la métaphysique
. . . Une chaîne invisible
Joint l'univers moral à l'univers sensible.
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 3o/
A travers les'détours d'un labyrinthe obscur,
Pierre, aidé de ce fil, avance d'un pas sûr;
De noire esprit altior, il voit la dépendance,
Connoit le cercle étroit où roule l'évidence , cf. , etc., etc.
L'empereur vient en France; l'auteur a avancé de quelques années le voyage de son héros ; it le fait arri-^ Ver dans les derniers temps de Lotiis XIV : ce chant, qu'il a divisé en deux parties , poiu- peindre séparément et avec plus de détail ce qu'on appeloJt alors la ville et la cour, est sans contredit le meilleurj quoiqu'il soit encore infecté de cette manie de disserter, qui étoit le prin-^ cipal défaut de Thomas ; ainsi , il ne peut s'empêcher d'examiner, en débutant , si la France n'a pas été autrefois jointe à l'Angleterre :
. . . Le czar contemple cette terre.
Qui peut-être autrefois louclioit à l'Angleterre.
Sans doute de là mer les terribles eiforts
Ont jadis , en grondant , séparé ces deux bords.
Et il part de là pour parler du détroit de Gibraltar, qui a peut-être été formé par une irruption de l'Océan , puis du détroit de la Sicile, qui étoit peut-être unie jadis à la Calal)re, puis de l'isthme de Suez que la mer pourra bien rompre un jourj puis de l'isthme de Pa-* nama , qu'il croit être menacé du même sort :
Ainsi peut-être tin jour ïc pôle mexicain , Vers son golfe profond, aujourd'hui si pai-^ible. Entendra tout h coup, avec un bruit horrible. L'isthme de Panama s'écrouler dans la mer^
Il y a encore dans ce morceau une foule d'autres dissertations sur la comédie, sur la tragédie, sur l'arcliitecture, sur le dessin , sur la peinture , etc. j et surtout un*
DoB- ANNAtÈS
conversation du czar avec Louis XIV, louchant la polilique de l'Europe, qui est d'une longueur assommante. A Paris, le czar est conduit, parmi les monumcns de cette ville, par le génie des arts : ainsi, en Allemagne, c'est le génie de la terre qui lui apparoît, et lui découvi'c toutes les mines du monde : en Angleterre , c'est la déesse de la Li]>erté qui devient son Cicérone^ en France , c'est le génie des arts qui l'inti-oduit dans les ateliers et dans les spectacles , tous extrêmement Iwvards, et tous montrant la lanterne magique. Mais j'en ai dit assez pour faire sentii' les défauts de ce poème. Je me borne maintenant à citer les vers suivans svir la peinture ; ils ont quelque chose de prophétique, et semblentavoii' annoncé long-temps d'avance celte réunion de tous les chefsd'œuvre de l'art , fruit de nos dernières conquêtes :
. . . Sous le dais d'une superbe voûte ^ Dont le vaste lointain se prolonge et s'étend. Au regards du héros s'ouvre utt temple éclatant; Là, brilloient rassembles les chefs-d'oeuvres antique* Du pinceau d'Ausonie et des climats belgiques; Ceux qui , nés dans Paris , ont charmé nos aïeux ; Le Guide y deplojoit ses contours graci'ux, Rubans, de ses couleurs la vivante magie, Michel Ange, sa fiére et sauTage énergie, Raphaël, doux et pur, mais avec majesté, Rendoit visible à l'œil l'éternelle beauté. Que de talens divers ! Là , Corrige présente Et sa molle grandeur, et sa grâce imposante. Poussin parle à l'esprit , l'Albane aux sens charméi?;. Véronèse attendrit ses pinceaux enflammés; Le Titien, de l'art suivant partout la lra<'e , Soumet au frein des lois sa circonspecte audace j Et l'ardent Tintorel précipite au hasard Son génie égaré lo»n des bornes de l'art.
Ces deux derniets vers sont très-beaux. On remar-
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 55j
qiiera aussi dans ce nliaiit la peinture d'une chasse j qu'on pourroiL comparer avec la Chasse du cerf de V Homme des Champs , et qui soutiendroil fort bien le paiallèle : en général, quoique M. Delille soit ti-ès-supérieur à Tlionias, ces deux écrivains ont cependant deâ traits de ressemblance : tous deux ont une manière plus ingénieuse et plus brillante quenaturelle; tous deux cherchent surtout les effets qui naissent de la coupe et de la consti-uction du vers ; tous deux s'étudient beaucoup plus à faire des morceaux qu'à combiner un ensemble; tous deux aiment à s'appesantir sur les particularités et sur les accessoires ; tous deux s'épuisent en descriptions, en lieux communs, en détails techniques; tous deux abandonnent volontiers leur sujet pour ne s'occuper que des ornemens; tous deux enfin ont ce même goût scientifique et encyclopédique qui fut peut-être plus encore la faute de leur siècle que la leur, et qui se fait sentir également dans les Géorgiques françaises et dans laPêtréide; mais M. Delille est précieux et Thomas empjiatique ; AI. Delille estaîfété , mignard , coquet; Thomas est ampoulé, enflé, gigantesque; la grandeur de l'un n'est que bouffissure ; la grâce de l'autre n'est que fard et vermillon ; l'un cherche à étonner . et il a irrité la censure ; l'autre ne veut que plaire , et il a renconti é l'indulgence. Je ne sais si les Jardins et les CéorgiT ques françaises vivront plus que cette Pétréide et que les autres poésies de Thomas ; mais M. Delille a laissé un monument immortel: il a interrogé un moment le génie de Virgile, et ce génie a daigné lui répondre; Thomas n'a consulté que le sien, et n'a pas trouvé dans ses propres ressources de quoi s'élever au rang des gi'ands poètes.
T}io ANNALE»
Discouî'S sur V Histoire universelle j pa ^ BossuETy édition de 1802.
vril.
Cette nouvelle édition d'an des cliefs-d' œuvre du grand Bossuet , ne pouvoit paroître sous des auspices plus heureux , ni dans des circonstances plus favorables '. au moment où la religion, si long-temps abattue, se relève enfin , on doit s'empresser d'accueillir les sublimes ouvrages de son plus éloquent défenseur. Elle brilloit de tout l'éclat de sa gloire ; elle étoit environnée de toutes \q.s pompes du triomphe, lorsque cette voix foile et retentissante publioitses merveilles ; et maintenant, j'aime encore à rassembler stu* cette religion, qui sort de ses ruines, quelques rayons de son ancienne splendeur; j'aime surtout à me la repiésenter entourée de ce cortège d'hommes à jamais célèbres, qui lui prêtèrent l'autorité de leur pénie, et qui, par d'illustres exemples , prouvèrent qu'on peut avoir en même tempsbeauucoup de talent et beaucoup de foi : il me semble que j-e vois Pascal méditer profondément sur l'événement aussi extraordinaire qu'inattendu dont nous sommes témoins} Fénélon s'attendrir sui* le retour de la concorde , semer de fleurs le berceau du christianisrtie renaissant, et commencer l'Hymne delà Louange ; Bossuet «ous dérouler les pages de son Histoire universelle, en s'écriant : « L'édifice dont les pieires dispersées se ras- « semblent aujourd'hui, n'est pas un ouvrage d"hier: « ses fondemens ont été jetés avec ceux du monde j
LITTÉRAIRF,S. (l8o2.) .*4l
« iiilerrogez les siècles , et ils vous parleront tous de (^ cette grande institution; son histoire est la première « de toutes les histoires ; ses monumens sont les plus « anciens de tous les monumens I »
Comme tous les faits étoient liés dans cette vaste et puissante tête! Quel ensemble ! Quel enchaînement! Le plus sublime effort de la pliilosophie est de créer un système d'idées où tout vienne aboutir^ , où tout se rallie , et qui resserre et rassemble en un faisceau par le lien de l'unité, des connoissances et des faits qui paroissent épars aux yeux du vulgaire; mais quel est le système philosophique qui puisse mieux satisfah-e l'esprit que celui de la religion clu'étienne? Et quand je n'envisagerois cette religion que comme une conception humaine , encore me sembleroit-elle la plus riche , la plus féconde , la plus belle de toutes les conceptions.
Rousseau dit très-bien , que si les hommes qui se sont épuisés durant les siècles pour expliquer l'énigme du monde n'eussent pas eu fidée d'un Dieu, idée dont ils ne savoient pas assez profiter , et que tout à coup on leur eut révélé ce grand mystère , ils auroient vu jaillh' des traits de lumière de cette source , et les nuages de leur intelligence se dissiper à Finstant; de même si dans ce chaos de l'histou-e profane que la philosophie cherche à débrouiller depuis si long-temps , et toujours en vain , on eût allumé soudain et fait luire le flambeau de la religion chrétienne, qui ueùt d'abord été frappé de l'ordre qu'elle établit au sein de la confusion? qui n'eût admiré le subhme ensemble qu'elle présente? Aujourd'hui nos yeux dédaignent cette Imnière à.laquelle ils sont accoutumés , comme ils reçoivent avec indifîéveuce les rayons de cet asti-e qui leur découvre toutes
les beautés de la création ; mais l'esprit humain a besoin de se fixer : le doute et l'incertitude sont des tourmens qui le décliii-ent; et où peuL-il mieux s'arrêter, même humainement parlant, que dans un ordre de choses si bien entendu , si bien lié, si net et si lumineux?
Que m'importe en effet qu'on élève encore des chicanes sur quelques détails, sur des particidarités? Que m'importe que les passions humaines, que d'ambitieuses prétentions , que le génie des subtilités et des disputes aient altéré , corrompu quelques portions de ce grand système? toujours est-il vrai que je n'ai qu'à me placer dans ce point de vvie pour juger de tout d'une manière fixe et invai'iable : mes yeux embrassent aussitôt la vaste étendue des siècles, tous les objets se sép:œent les uns des autres, deviennent distincts, et se peignent de la couleur qui leur convient ; toutes les ombres s'évanouissent , toutes les obscurités se dissipent 5 toutes mes per-r plexités, toutes mes vacillatiops se calment; là sont des règles sûres et droites qui retiennent mon esprit, qui le gouvernent, le dirigent et l'affermissent beaucoup mieux qu'aucune tliéorie philosophique ne poiUToit jfimais faire.
L'orgueil des érudit^ veut m'entraîner dans des espaces imaginaires, pour m'expliquer ou l'origine, ou l'éternité du monde; mais que me font leurs explica^ tions, leurs systèmes et leui's conjectures? Que m'apprennent leurs calculs et leurs hvres? Rien, du tout: irai-je croire à la rêverie de Y Atlantide^ aux songes de Buffon , à tous les mille romans de ce genre , à tous ces contes dont le moindre défaut est de se contredire les uns les autres , de se détruire réciproquement ? Non : }Q vois trop que les savans n'en savent pas plus que moi
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 543
là-Jessus ; ils conviennent enx-mêmes qu'à l'exception de quelques faits épars et en petit nombre, les hii» toires profanes n'offrent rien de certain au delà d'une (époque qui ne remonte pas à plus de sept cents ans avant l'ère vulgaire; et la religion chrétienne, parfaitement conforme en cela aux monumens historiques , me piésente le monde tout nouvellement sorti des mains du Créateur, et toujours gouverné, depuis son origine, par sa volonté suprême et sa providence infinie : je marche à la suite de cette religion , et je vois la terre se peupler par degrés, les arts se développer, les gouvernemens s'établir, les sociétés se former, se fortifier, se policer; elle a commencé elle-même avec l'univers; elle correspond à tout; aussi loin que ma vue, éclairée par l'histoire , peut s'étendre dans la suite des âges , je la rencontre toujours : elle borne et remplit ce vaste horizon ; elle ne me laisse rien à désirer j le système est donc complet de ce côté-là.
Mais si je veux apprécier les actions des hommes, où pourrai-je trouver un critérium , une règle plus sûre? Quelle morale est j)lus belle, plus pure, plus exacte? Quelle morale, sur tout, est appuyée sur des fondemens plus solides? Je n'ai pas besoin de me consumer dans de stériles spéculations, de chercher si l'intérêt gé-^ néral est la base des lois sociales et la boussole des mœurs , ou si nous apportons en naissant l'idée du juste et de l'injuste, ou si le sentiment de la compassion est la source d'où découlent nos devoirs; je sais que la Di-^ vinité elle-même a dicté des lois au genre humain , et ces lois qui, par leur beauté, sont dignes de leur céleste origine, deviennent le modèle auquel je compare toutes les actions dont Thisloire m'offre le tableau j
ainsi, instrull dans cette divine jurisprudence, je necraindrai point de citer devant mon tribunal tous les grands hommes, tous les philosophes , tous les peuples de l'antiquité j mes yeux , fortifiés par cette lumière immortelle, ne se laisseront point éblouir par l'éclat de leurs actions , niparleprestigede la perspective lointaine oùilssont placés: je démasquerai leurs fausses vertus; je confondrai leurs faux systèmes ; je me rirai de l'orgueil des stoïciens; je mépriserai la mollesse des épicuriens 5 le doute des sceptiques me fera pitié, et je ne jeterai pas même un regard sur ces sectes infâmes qui ont déshonoré l'humanité encore plus qu'elles n'ont flétri la philosophie : le jour naît doncdetoutes parts; tout estéclairé, tout brille d'évidence.
Nous cherchons en vain à nous le dissimuler; si nous avons eu sur la morale des idées plus justes que les anciens , c'est à la religion que nous le devons : c'est elle qui a épuré nos pensées, rectifié nos jugemens, élevé nos cœurs, dirigé notre esprit; c'est elle qui a façonné, poli, perfectionné les moeurs européennes; qui a répandu , naturalisé dans Toccident ces principes exquis de civilisation dont les peuples orientaux, malgi-é les bienfaits de la nature et les avantages d'un climat plus heureux , n'ont jamais eu l'idée; c'est à elle qu'il a appartenu de montrer au monde un peuple fiançais , le plus doux , le plus poli , le }Jus sociable , le plus aimable des peuples; c'est son influence enfin qui se fait sentir encore tous les joui's parmi nous, et qui agit, même à leur insu , dans les esprits les plus rebelles à ses lois et les mouis soumis à bo. doctrine.
J'ai quelquefois admiré comment elle supplée dans des écrivains , d'ailleurs médiocres , à tous les efforts du génie et à tout l'appareil de la philosophie : sans
LITTÉRA.ÏRES. (l802.) 345
autre système que celui de la religion , sans autres Tues que celles qu'elle leur oiivre , conduits par ce seul guide, ils marchent d'un pas ferme dans la carrière , toujours conséquens, toujours d'accord avec eux-mêmes, sans embarras, sans sophisme, sans mauvaise subtilité; ils puisent dans cette source ce rectè sapere qui est la première loi de l'art d'écrire : leurs idées sont toujours nettes parce qu'elles coulent d'un principe lumineux; le flambeau qui les conduit ne vacille point.
Les philosophes modernes se sont toujours piqués de faire abstraction de la religion chi-étienne dans toiLs lem-s raisonnemens ; mais aussi voyez leurs ouvrages: qu'y a-t-il de plus lugubre, de plus triste, de plus désolant que le système de Rousseau sur l'origine de la société ou de rinégaiité ; ce qui est la même chose? quelles conséquences affreuses , et pourtant très-bien déduites des pi-incipes ! quel horrible résultat de tant de pénibles méditations! la société est le plus grand des maux! Mais , philosophe , l'évidente fausseté de vos conséquences devi'oit au moins vous ramener en arrière, et vous faire examiner de nouveau le point d'où vous êtes parti ; plus votre dialectique est juste et pressante , plus vous devez avoir de doutes sur les hypothèses dont elle a tiré de si noires inductions. . . . Non , je vous entends , vous chérissez les abstractions qui ne sont qu'à vous, et vous négligez les faits qui appartiennent à tout le monde : vous ne voulez rien devoir qu'à votre génie I
Bossu et ne doit rien qu'aux faits : il est vrai qu'il les a présentés avec cette force et celte éloquence qui sont au-dessus de tous nos éloges; mais au fond, il ne s'est point piqué de créer un système; il Ta trouvé tout Êiit, et n'a prétendu que l'exposer dans un jour plus bril*
J~t6 ANNALES
fuiit : LÛnsl ce magnifique enchaînement, ce beau système d'évenemens et d'idées n'est en soi que la reli<Tion même; la religion cluétienne, considérée humainement, pourroit donc encore être regardée comme l'heui-eux fruit d'un génie sublime , comrne un ouvrage au moins égal à tout ce que la philosopliie a produit de plus séduisant, de plus merveilleux. N'est-ce donc pas une raison en sa faveur auprès de ceux même qui font plus de cas de l'esprit et du génie, que du bien et de la vérité?
Que Voltaire me paroît petit lorsqu'il reproche à un si grand homme de n'avoir écrit que sur une partie de V Histoire universelle ! Tout le monde sait que Bos- Siiet s'est ai rélé à l'époque de Charlemagne , et ce n'est pas là sans doute ce que veut dire son censeur; mais chose merveilleuse I il souhaiteroit que Bossuet eut parlé des Chinois! Que n'exigeoil-il qu'il parlât aussi des Américains? Quoil n'est-ce donc pas embrasser toutes les choses humaines que de nous peindre la gi'ande vi^ cissitude des Perses , des Grecs et des Romains qui ont fait successivement le destin du monde connu? Et, après tout, pourquoi les philosophes atlachent-ils tant d'impoilance à ces peuples qui habitent les extrémités de l'orient? C'est qu'ils croient tiouver chez eux des monumens qui attestent ime plus grande antiquité que celle des livres saints ; ainsi ils sont forcés d'aller chercher si loin des ai'gumens et des objections, sans qu'il leur soit possible de donner à ces argumens même une apparence de solidité : car les supputations et les calculs dans lesquels ils s'engagent ne présentent en eux-mêmes rien de satisfaisant.
Le seul regret qu'on puisse former , en li anl ce m^
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 54/
blime ouvrage , c'est que l'auteur n'ait pas rempli tout son plan : probablement Voltaiie n'eiht pas osé composer après lui cet essai si vague, si incohérent dans lequel il prétend juger et peindre les mœurs des nations modernes, celte espèce de pasquinade historique, qui est plut<^)t un recueil d'épigrammes et de facéties qu'un recueil de faits; le sujet étoit digne sans doute de ce pinceau qui traça en quelques pages un tableau si magnifique et si vrai de la grandeur et de la décadence des Romains , morceau supérieur peut-être à celui de Montesquieu, e|; qui du moins en a été le modèle : je liasai'derois ici une comparaison entre le premier de nos écrivains philosophes et le plus éloquent des orateurs chrétiens , si cette matière n'avoit été traitée dans un des derniers numéros du Mercure, par une plume meilleure que la mienne ; mais , au fond , que pouriois-je ajouter à la gloire du grand Bossuet? Tout éloge, pour me servir d'une de ses expressions , languit auprès d'un nom tel que le sien.
Le Génie du Christianisme y par M. de Chateaubriand.
lo mai.
Les premiers jours du dix-huitième siècle furent marqués par la naissance de la philosophie anti-religieuse , et par des ouvrages où commençoit à percer le mépris des plus anciennes et des plus respectables inatilutious ^
5i8 ANNALES
k siècle dans lequel nous entrons , s'ouvre sous des auspices plus fortunes 5 ce sont les voies trompeuses de la philosophie même qui nous ont ramenés aux sentimens qu'elle a voulu réprouver , et aux maximes qu'elle s'étudioit à proscrire : ses systèmes , ses déclamations et ses fureurs ont alimenté et soutenu , pendant plus de soixante ans , la htlérature qui éloit tombée avec elle dans l'épuisement , la langueur et le discrédit : il falloit qu^une nouvelle source d'idées rendît à ce champ , devenu stérile , son ancienne fraîcheur et sa fécondité passée ; mais les seuls principes du bon sens , quoique oubliés depuis si long-temps, quoique rajeunis par la désuétude , n'eussent peut-être pas été capables de piquei' et d'attacher des esprits que le long usage des discussions philosophiques a rendus avides des spéculations les plus relevées; c'étoit à la religion qu'il appartenoit de se mettre au niveau de nos pensées , sans perdre de vue ces Immbles, mais solides maximes, qui sont le fonds de la sagesse universelle, et de trouver le point fixe où le bon sens peut s'unir avec la philosophie , où les prétentions de l'esprit se rencontrent avec la simplicité de la raison : elle se lie, en effet , par son histoire, par ses antiquités, par l'influence qu'elle a exercée sur le monde depuis près de vingt siècles , par les révolutions et les changcmens qu'elle a opérés , par ses établisseni ens , par ses combats et par ses triomphes, aux méditations les p.^iS sublimes; elle peut même intéresser ce goût et cette passion pour la nouveauté, qui forment le caractère du temps où nous vivons ; car il n'est rien de plus neuf aujourd'hui povu^ la plupart des esprits que la religion chrétienne. : nous ne la connoissons guère que par les sarcasmes que Fou a lancés contre elle, que par le n-
LITTÉRAIRES, (l802.) 3^9
diciile dont on a cherché à la couvrir: elle a été l'objet de nos dérisions et non de nos réflexions ; elle n'a été jugée que par la partialité; elle nous est véritablement inconnue. Il n'est donc pas indigne du génie philosophique , qui préside aujourd'hui à la littérature, de tourner ses regards vers ce nouveau point de vue , d'examiner si ces reproches et ces accusations si rebattues sont fondés , si ces railleries , tant vantées , sont aussi solides qu'elles sont piquantes : j'oserai même dire que c'est le seul aliment qui lui reste à présent, et le meilleur usage qu'il puisse faire de cette force qui l'a entraîné si loin , et de celte activité , qui le tourmentera en pure perte , si , au défaut des ressources que le temps a use'es et que l'expérience a décriées , il ne se fixe sm* un objet important et nouveau , capable de suppléer à ce qui lui manque.
Ciiose étrange ! Peut-être sommes-nous aujourd'hui dans la position la plus avantageuse où l'on ait jamais été pour apprécier le christianisme : la révolution, en l'éloignant de nous pour un temps , l'a placé à ce point de perspective qui montre les objets dans un ensemble exact et sous leurs véii tables dimensions ; on l'a examiné comme une institution avec laquelle on ne pouvoit plus avoir que des rapports éloignés , et c'est parce qu'Q a appartenu un moment à l'histoire , qu'il a cessé d'avoir la passion pour juge. L'esprit philosojjhique lui-même, s'il est bien dirigé , ne peut que lui être favorable : ce seroit calomnier un siècle, qui n'a pas besoin qu'on lui cherche des torts , que de ne pas reconnoîlre le degré où il a porté les lumières, et le mouvement qu'il a im"primé à la pensée ; le christianisme ne peut redouter ni l'un ni l'autre de ces avantages : ces lumières ne servi-
oSô ANNALES
l'onl qu'à le montrer dans un plus beau jour j et celle aclivilé dos esprils, qu'à Tidenlifier avec les idées jusles et vraies qui apparliennenl à la philosophie : il enti-era , pour ainsi diie, dans le domaine de sa rivale j il empruntera quelque chose de sa force, et la guerre qu'elle lui a fuite , se changeant en une heureuse alliance , on verra marcher sous les mêmes bannières la philosophie et la religion: désormais réunies par un lien indissoluble : ainsi, le génie sera fécondé de nouveau ; ainsi , les champs de la littérature, depuis si long-temps privés de la rosée du ciel, et maintenant si défleuris , reprendront leur ancien éclat.
El déjà cette religion , heureusement combinée avec ce qu'il y a de plus sage dans la philosophie moderne , fait éclore un de ces ouvrages et développe un de ces lalens qui ne redoutent aucune comparaison , qui imposent à la critique, à force d'originalité , qui peuvent fournir matière aux sarcasmes des petits esprits , mais dont les bons esprits reconnoissent la supériorité , et qui, en ouvrant une nouvelle et immense carrière , signalent et commencent une heureuse révolution dans la littérature, comme dans les idées : c'est sans doute un phénora^ène , au milieu de cette dégradation génén'ale des lettres, parmi ces ruines du talent , et dans ce déluge d'écrits foibles et insiguifians dont nous son\mes inondés , que l'apparition d'un livre tel que le Génie du Christianisme; et il sera à jamais remarquable que le dixneuvième siècle , qui, par la force des choses, sembloit voué à la décadence de la littérature comme au mépris de toutes les institutions anLi(iues , se soit annoncé par ■une production aussi distinguée , et que cette production ait été inspirée par la religion.
Il y avoit donc dans le christianisme de quoi enflam-
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 55 1
mer le génie ! cette mine intacte renfermoit donc des trésors capables d'enrichir le tident! 11 ne falloit donc avoir qu'un esprit di'oit pour juger cette religion, des yeux pour l'examiner, et des couleiu's pour la peindre ! Le nuage de nos passions et de nos préjugés l'environnoil : Tauleur du Génie du Christianisme en a dissipé la vapeur ténébreuse j il a levé le voile qui déroboit tant de beautés à nos regards prévenus. Je laisse à d'autres le triste soin de remarquer, avec plus d'afTectation peutêti'e et de mauvaise loi que de vraie critique, quelques phrases incorrectes ou quelques expressions trop haidies et ti'op crues, échappées dans le feu d'une composition si franche et si naturelle : je craindrois de flétrir par de froides dissections et par une analyse sèche, un ouvrage plein de grâce et de force , qui ne laisse dans l'esprit que de grandes images et dans le coeur que de grands sentimens, soit que l'auteur nous plonge dans les mystérieuses profondeurs de la religion , soit qu'il nous la montre brillante de toutes ses pompes , et parée de tous ses bienfaits.
Je le louerois d'avoir osé braver les dédains moqueurs de quelques mauvais plaisans, en s'occupant dans la première partie de son livi'e , d'objets qui ^ depuis longtemps , sont en possession de fournir de l'esprit à ceux qui en ntanquent , si les gi'ands talens ne portoient en eux-mêmes un instinct courageux , quileur fait mépriser les traits de la populace des railleurs : il n'a pas craint de nommer , dans ses premiers chapitres , V eucharistie, la pénitence , V extrême -onction; et ce langage , qui paroîl si étranger au ton du jour et aux idées actuelles y prouve que si , dans les autres parties , l'auteur semble s'y conformer davantage , c'est moins par une condes-
cendance calculée , que par un sentiment réel et sincère des vérités qu'il expose. Il a écrit un ouvrage neuf avec une foi antique : les beautés de la religion qu'il a mises dans tout leur jour, ne semblent s'accorder plus particulièrement avec le goût qui règne aujourd'hui pour les arts et pour les choses d'imagination, que parce que ce sont des beautés de tous les temps , £iites pour frapper les esprits à toutes les époques , dès qu'une main habile aura su les leur présenter.
Il est vrai de dire que, malgré l'influence de la philosophie, les imaginations n'ont jamais été plus disposées qu'elles le sont maintenant à accueillir tout ce qui peut les flatter, et c'est encore une circonstance qui me paroît très-favorable au christianisiue ; nous avons plus que jamais l'enthousiasme des arts ; les merveilles qui sont le fruit de nos conquêtes, ont donné une nou-^ velle activité à cette passion qui nous est si naturelle ; les monumens et les chefs-d'œuvre dont nous sommes environnés, ont exalté notre sensibilité; une religion qui ne se montreroit qu'hérissée d'argumens , seroit rebutée dans un siècle où l'on se pi(|ue beaucoup de raisonner, et dans lequel on hait tout ce qui a l'air du raisonnement ; mais le christianisme s'offrant avec tou tes ses pompes et toutes ses grâces , rivalisant de poésie avec les plus brillantes institutions de Fantiquité , découvrant dans ses établissemens , dans ses fêtes, dans ses cérémonies , dans ses lois , dans les litres où ses oracles sont écrits , dans ses ruines même et dans ses souvenirs, tout ce qui peut intéresser le coeur , plaire à l'esprit et charmer l'imagination, se recommande précisément par le genre de mérite qui peut nous toucher le plus aujourd'hui.
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Il faut enlentlre Fauteur lui-même : « Sublime par « Tantiquitt* de ses souvenirs qiii remontent au bei'ceau « du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans « ses sacremens , intéressante dans son histoire, céleste « dans sa morale , itcbe et charmante dans ses pompes , « la religion réclame toutes lés sortes de tableaux; Vou- « lez-vous la suivre dans la poésie? Le Tasse,- MilLon , « Corneille, Racme, Voltaire, vous retracent ses rai- « racles. Dans les belles-lettres , l'éloquence , l'histoire , « la philosophie? Elle Vous donne Bossuet, Fénélon, <( Massillon, Paschal. Haller,- Newton, Leibnilz. Dans « les ails 7 que de chefs-d'œuvre I Si vous l'examinez « dans son culte, que de choses ne vous disent poiîit et « ses vieilles églises gothiques, et ses prières admirables, « et ses supeibes cérémonies I Parmi son clergé ? voyez « tous ces hommes qui vous ont transmis la langue et << les ouvrages de Rome et de la Grèce , tous ces solitaires « de la Thébaïde , tous ces lieux de refuge pour les in- « fortunés, tous ces missionnaires à la Chine, au Ca- « nada, au Paraguay,- sans otjblier les oidres militaires « d'où va naître la chevalerie. Mœurs de nos aïeux , « peinture des anciens jouis , poésie , romans même , « choses secrètes de la vie , nous avons tout intéressé à « notice cause. Nous avons demandé des sourires au « berceau et des pleurs à la tombe. Tantôt avec le moine « maronite , nous avons habité les sommets du Carmel « et du Liban; tantôt avec la fille de la charité, nous « avons veillé au lit du malade : ici deux époux amé- « ricains nous ont appelés au fond de leurs déserts 5 (( là , nous avons entendu gémir la vierge dans les soli- « tudes du cloître. Homère est venu se placer auprès de <( Milton , et Virgile à côté du Tasse : les ruines de Mem-
« phis et d'AllKnes oui coiiti-aslé avec les ruines des « monumens chrétiens , les tombeaux d'Ossian avec nos « cimetières de campagne. A Saint-Denis , nous avons « visité la cendre des rois ; et quand notre sujet nous a « forcés de parler du dogme de l'existence de Dieu , nous « avons seulement cherché nos preuves dans les merce veilles de la nalme. »
Ici est Falîrégé des merveilles poétiques de la religion chrétienne, et de l'ouvrage où elles sont exposées: les dififérens traits de ce résumé forment autant de chapitres qui sont des tableaux ou m^agnifiques ou gracieux y suivant la nature du sujet : on sait à quel degré l'auteur (ÏAtala possède le talent magique des descriptions, et parmi tant de morceaux charmans, nous ne sommes embarrassés que de choisir et rie nous borner : nou.snous arrêterons à la peinture suivante d'une des scènes les plus aimables et les plus enchanteresses de la nature : « Il est um heure mystérieuse où les premiers silences « de la nuit et les derniers muimures du jour luttent « sui' les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et « dans les vallées : les horizons sont encore un peu co- « lorés; mais déjà Ponibre repose sur la terre. En ce « moment, la nature avec les olîscurcs colonnades de « ses forêts , son ddme éclairé des dei-nières splendeurs « du jour, ressemble à un temple antique, dont le « sanctuaire est voilé d'une nuit sainte, tandis (jue sa « coupole arrondie au-dessus des nuages, étincelle des u feux de la lumière. C'est à cette hem-e quePhilomèle (( commence à préluder : quand les forêts ont retenu « leurs mille voix, que pas un brin dlierbe, pas une « mousse ne soupire , que la lune est dans le ciel , que « l'oreille de l'homme est attentive , alors le premier
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« chantre delacréalion entonne ses hymnes à L'Elleinel: « d'abord il frappe les échos des brIUans éclats du plaisir ; u le désordre est dans ses chants : il saute du grave à « Taigu, du doux au fort ; il fait des pauses, il est lent, « il est vif; c'est un cœur que la joie enivre, un coeur « qui palpite sous le poids de l'amour. ]\Iais tout à coup « sa voix tombe, Tobeau se tait; il recommence : que « ses accens sont changés I quelle tendie mélwdie I Tan- « tôt ce sont des modulations languissantes , quoique « variées; tantôt c'est un air un peu monotone, comme « le refrain de ces vieilles romances fiançaises, chefs— « d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est « aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie : <( l'oiseau qui a perdu ses petits chante encore ; c'est « encore l'air du temps du bonheur qu'il redit ; car il (( n'en sait qu'im ; mais , poi' un coup de son ait, le (( musicien n'a fait que changer de clef, et la cantate du « plaisir est devenue la complainte de la douleur. »
L'ouvrage , dans son ensemble, est , comme on le voit, Une yénLxhlejooé tique du christianisme , et l'auteur a spécialement donné ce titre à la seconde partie de son livre : c'est là que , pai- des rappiochemens heureux et par des comparaisons ingénieuses , il- montre les ressources que quelques poètes modernes ont trouvées dans la religion clnétienne, et l'avantage qu'elle a pu leur donner , à plusieurs égards, sur les poètes de la mythologie. Si le goût et une littérature exacte et sévère peuvent s'efiaroucljer de q uelques-unes des assertious que contient cette seconde partie , on est toujours dédommagé par les plaisii's du sentiment et les jouissances de l'imag^ination , du peu que la raison condamne. Il est vrai , ainsi que l'auteur le dit , que les anciens, et que même les auteurs du siècle de
Louis XIV ne connoissoient point un genre que nous avons appelé, dans ces derniers temps, \e genre des- (Ëriptifi mais il ne faut pas leur en faire un reproche : ce genre nouveau est une véritable corruption j nul poëme ne doit êlre tout entier composé de morceaux descriptifs; les descriptions ne sont , par leur nature, que des ornemeits qui doivent servir à embellir et à parer tin fonds plus solide qu'elles. Eli ! qui est-ce qui a su mieux déciire, qui esl-ce qui est plus grand peintre que Virgile? Maià il a fait de ce talent l'usage discret que le goût commande , et que la raison avoue. Quant aii genre rêveur et ntélancolique , recommandé par M. de Chateaubriand, assurément les anciens le connoissoient biin; mais ils Favoient sagenieut clrconsci'it dans les limites de l'élégie ou dans le cercle de quelques poésies bucoliques qui ne sont que des élégies, sans s'interdire pourla-nL la faculté de répandre avec ménagement et ïn~ tell!2[ence des teintes et des nuances de tristesse dans les poèmes d'une autre espèce. Ah! qiii est plus rêveuiv plus mélancolique que le joyeux Horace :
Vwe niemor quant sis cevi brevis !
Carpe diem^ etc.
Toute la mélancolie phdosophique , toutes les lamentations et toutes les larmes des poètes anglais, toutes les Nuits d'Young le cèdent à quelques strophes de ces odes légères , qui n'étoient que des chansons de table : û y a un côté par lequel les modernes remportent éminemment sur les anciens, c'est par les prétenlions. Cette partie de l'ouvrage est ornée et fortifiée d'un épisode inliUdé :. René, qui est le pendant d'y^iala ^ l'auteur
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Y peint avec beaucoup de charme les tourmens d'une arae livrée au vague des désii's et au tuînulte des passions indécises.
C'est dans la troisième partie du Génie du Christian nisme que M. de Chiiteaubriand me semble avoli- mis le plus de choses et d'idées ; son style , toujours vrai dans le reste de l'ouvrage , me paroît ici plus naturel encore , phis nourri, plus plein, plus attachant et plus rapide. On ne lira qu'avec le plus vif intérêt ce qu'il dit de la vie religieuse, des constitutions monastiques, des ordres de chevalerie et des mœurs des chevaliers , des missions, des établissemens dont presque tout l'univers est redevable au christianisme , et des bienfaits de toute espèce qu'il a répandus sur tout le genre humain.
L'auteur a eu pour but gétiéral de suivre et de remplir une partie du plan tracé par Paschal dans les réflexions suivantes : « A ceux qvii ont de la répugnance pour la « religion , dit ce grand homme , il faut commencer par <( leur montrer qu'elle n'est point contraire à la raison 5 « ensuite qu'elle est vénérable, et en donner du respect; <( après cela, la rendre aimable , et faire souhaiter qu'elle « soit vraie; et puis , montrer par des preuves hicontes^ « tables qu'elle est vraie ; faire voir son antiquité et sa « sainteté par sa grandeur et son élévation. » Il n'est point resté au-dessous de son sujet : il attache par un fonds d'idées aussi riche qu'il paroît neuf, par une valiété de tableaux , d'images et d'objets extrêmement plquans, par la magie d'un coloris frais, vif, profond, énergiqxie; et parmi tant d'excellentes preuves dont il appuie son opinion , son ouvrage même est un des ar^ guiuens les plus forts et un des témoignages les moins rjL'Cusablcs,
Réflexions générales a l'occasion d'un ouvrage intitulé : Des Républiques Anciennes.
24 mai.
Rien n'est plus commun que de trouver des gens féprls d'un bel euîbousiasme pour les républiques anciennes : rien n'est plus rare que de rencontrer des liommes qui aient apprécié, à leur juste valeur, ces lanieuses institiilions : notre ëducatiou et nos lectures nous ont appris à regarder comme admirable tout ce qui est antique ; nous avons , si l'on penl s'exprimer ainsi , passé noLre enfance cliez les Grecs et chez les Bomains; c'est parmi les Périclès, les Aiislide, les Fabricius et les Caton que nous avons é-.é élevés. Nos classes ne relentissoient que des louanges de ces peuples célèbres 5 les échos de nos collèges ne répéloient. que ces noms illustres transmis à la postérité par les plus grands poètes et par les plus grands historiens. Mais si les écrivains anciens nous les montroient sous vni point de vue magique, les écrivains modernes ont encore cherché à renchérir sur leurs prédécesseurs : notre littérature, presque tout entière, n'est qu'un panégyrique continuel de l'antiquité. Entre nos autevn-s, les uns, par état, et comme par intérêt de profession, se sont étudiés à relever dans noLi'e estime des nations dont ils enseignoient les langues, et dont ils commentoient les ouvrages : c'étoient des prêtres qui vouloient donner une glande idée de la divinité dont le culte les faiso:t
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vivre; les autres, aussi chauds paitisans de ce qui a clé ou de ce qui doit èti'e, qu'ardeiis ennemis de tout ce qui est, nous les présentoient avec affectation, comme des modèles à imiter; et mêlant dans leurs déclamations frénétiques encoi-e moins d'admiratiau véritable que d'amertume et de fiel , ils clierclioient beaucoup plus à nous mortifier par des comparaisons bumillaiiles , qu'à nous instruire par des exemples salutaires : c'éloieiit des s itiriques raffinés , qui savoient que si l'on plaît aux iiommes en flattant leur amour-propre, on arrive quel- (juefois au même but, en le choquant. Ainsi, sans par- ]( r du prestige des arts que rantl([uité a portés si haut , tt de cette gloire de l'esprit, dont l'éclat est si capable de nous éblouir et de nous charmer, tout a concouru à égarer notre jugement sur ce point, et à nous faire prendre le change.
En effet , quand on considère de près ces fameuses républiques, on se sent beaucoup plus disposé à les plaindre qu'à les admirer : leurs exploits, leurs succès, k'urs vertus, leurs talens de tout genre ne sont qu'une décoration brillante, qui cache les plus tristes inlortimes, les plus effroyables calamités, les plaies les plus cruelles ; si le bonheur des peuples est, comme on n'en peut douter , le but de la société , jamais réunions dliommes assemblés pour vivre ensemble ne s'écartèrent plus qu'elles du plan qui de voit servir de base à leur établissement : je sais que quelques-uns des m(Jheurs qu'elles ont éprouvés ne sont pas préciôément des résultats de leur organisation politique, et je ne veux pas examiner jusqu à qi el point elles se sont attiré, par leur faute, àes maui qu'on pourroit attribuer ù la destinée. Ma s au coup d'œil rapide jeté sur les
plus célèbres d'entre elle.s^ contribuera peut-être à dcs'.buser ceux qui sont as^^ez bons pour regretter de n'avoir pas été Grecs ou Romains, et qui, touinant sans cesse leurs regards attendris vers cette antiquité merveilleuse dont le spectacle les enchante, ressemblent p ces Gorapagnons d'Ulysse qui ne revinrent d'une contrée délicieuse qu'aAjec le plus profond dégoût pour leur patrie.
Atliènes déchirée par les factions presque dès sa naissance; Athènes déjà si corrompue dans son origine, que le législateur Dracon crut devoir lui donner des lois dignes d'un peuple de tigres , sortoit à peine de la barbarie, et jouissoit depuis quelques années des institutions de Solon , troul^lées par l'ambition de Pisis- Irate, lorsqu'elle devint la proie des Pei'ses qui la brûlèrent par deux fois : victorieuse des barbares , elle est forcée d'employer la ruse et d'avoir recours à des stratagètnes pour tromper la jalousie de ses voisuis qui veulent l'empêcher de relever ses nnn-ailles. Mais ces Tnêmes remparts qu'elle venoit de rétablir la garantirent mal des fléaux qid la menaçoient encoi'e : renfermée et comme emprisonnée dans l'enceinte de ses murs par la ligue formidable de tous les peuples voisins armés contre elle, elle y trouve la discorde , la peste et la mort; vingt— sept ans de guerre et des plus aflreuses calamités sont su^ivjs d'une catasirophe plus cruelle encore que tout ce qu'elle avoit souffert; ses revers passés, tous ses malheurs, et cette honible tyrannie des quatre cents, auxquels elle s'étoit livrée dans l'espoir de finir ses maux , tout cela n'est rien : Lysandre détruit enfin ses murailles au son des flûtes et des hautbois , et confie à trcnîe tyrans le soin de river ses cliaincs, de riiumi-
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lier et de l'ensinglanter. Que ne soufFrit-elle point sous ces nioiislres bari")'ii-es ! Délivrée par le courage de Thrasybule, elle est réduite à se jeter entre les bras des Perses : c'est avec l'or de son ennemi naturel qu'elle rebâtit encore ses murailles . (|ui ne lui servent plus qu'à mieux caclier sa honte; sous Pliilippe et sous Alexandre on clîerche Athènes dans Athènes; les descendans des Thémistocle, des Miltiade et des Périclès ne sont plus que de vils esclave;s, aussi timides que frivoles et légers, toujours disposés à prendre les armes à la moindre lueur de succès, toujours prêts à fléchir humblement le genou devant leurs vainqueurs, et à leur prodiguer î'encens de la plus basse flatterie. Mais cette ville si fameuse et si infortunée n'étoit pas encore au terme de ses misères : Sylla devoit en combler la mesure ; il devoit étaler dans FAttique un spectacle plus effroyable encore que toutes ces scènes de deuil et de carnage dont les Perses et les Lacédémoniens l'avoient remplie : Athènes, qui av^oit reçu le plus méprisable des tyrans des mains de Mithridate, veut en vain opposer quelque résistance à la fortune des Romains et au génie d'un homme qui fut aussi grand qu'il étoit impitoyable ; en vain a-t-elle recours à cette frivole éloquence dont elle est éprise; il ne lui sert de rien d'avoir dan;; son sein un général du roi de Pont pour la défendre , et des rhéteurs pour plaider ses intérêts; elle est encore une fois ravagée et détruite avec des circonstances plus effrayantes qu'auparavant ; ses murs sont encore une fois renvei'sés; le fer du soldat n'épargne personne; le sang coule sur les ruines de ses superbes édifices , sur les débris de ses parcs délicieux , et va rougir l'eau des fleuves qui farrosent. Voilà donc le bonheur au-
.■>t)5 ANNALES
<|utl elle a.spiroit par la mort ou l'exil de tant de grands hommes dont le sort n'embellit sûrement pas le tahk'iai de cette fameuse république : sur les tombeaux de ses citoyens, sur les pompeux décombres de ses magnifiques colonnes , après avoir épuisé toutes les douleurs dont l'humanité peut être affligée; après quatre cents ans de larmes, d'horreur et de désespoir, elle iînit par n'être plus qu'une école de rhétorique.
La destinée de Rome a-t-elle été plus heureuse ? Ses rois avoient en vain travaillé pendant deux siècles à consolider les bases de sa félicité : la liberté devient pour elle la source de tous les maux. Voyez-voas , dès les premiers temps, les passions haineuses et jalouses se déchaîner sur la place publique comme sur une arène où l'on a lancé des bêtes féroces? Etoient-ils donc lieurcux ces citoyens qui se dispuloient avec tant d'acharnement quelques misérables dépouilles? Etoient-ils heureux ces citoyens qui voyoientsans cesse le fouet de leurs ci'éanciers levé sur leurs têtes? Rome veut remédier au vice de ses lois, et mettre une digue au débordement des abus, et elle tombe sous la main sanglante des décemvirs. Où sont-ils ces fiers partisans de la liberté? Le sénat est désert, le périple tremble; il faut qu'un événienent presque fortuit amène sa délivrance. Pendant près de cinq cents ans il s'efforce de subjuguer ses voisins , et il est exposé aux plus rudes humiliations et aux plus terribles fléaux : les Samnites résistent pendant quarante ans à ces odieux ravisseurs, et font ployer sous le joug aux Fourches-Caudines ces fronts si superbes: les Gaulois rabattent leur orgueil dans les champs d'Allia , et détruisent leur ville de fond en comble. Rome naissante est déjà cachée sou£ ces ruiues;
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Hf'S ciloyens éperdus sont dispersés : Camille les rassemble, ils souraielletit l'ilalie; mais à peine ot\t-ils portés au deliors leurs regards jaloux et leurs mains avides (jue les malédiclioiis de la reine de Cartilage s'accomplissent
Exoriare alifjtiis nostris ex ossil>us ullor, Quijace dardanios Jerro que seqtiure colonos!
x\nnibal tint Rome pendant seize ans sur le bord du précipice, et à deux doigts de sa perle; elle triomphe, il est vrai, l'Afi'ique est soumise ; mais ses succès mêmes î'ctombent sur elle : Marius et Sylla , dans leurs affreux démêlés, commencent à venger l'univers qui va devevenir sa proie. Ai-je besoin de conduire le lecteur à travers ces ruisseaux de sang dont la place publique est inondée? Rome aspire à gouverner le monde et ne peut se gouverner elle-même; elle déchire ses entrailles de ses propres mains. Quelle snieté, je le demande , quel bonheur povu- les citoyens parmi ces tyrans qui se disputent le glaive des proscriptions? J'en atteste ceux qui n'ont pas trop facilement oublié les circonstances à peu près semblables où nous nous sommes ti'ouvés I Quel horrible tableau que celui du dernier siècle de la république, depuis les Gracques jusqu'à la bataille d'Actium? Que de guerres civiles et plus que civiles, c imme l'a dit un po'èt6?Tous les peuples de l'itulie se révoltent, les esclaves se déchaînent, Calillna s'arme de flxmbeaux . César et Pompée se disputent l'empire répée à la raahi : le triumvirat renouvelle les proscriptions. Rome abattue, décliu-ée, sangUmle , ne trouve enfin le repos que dans la perte de celte prétendue
liberlé, qui n'avoil élc, depuis sept cents ajis^ que la
plus atroce des tyrannies.
J'entends dire que les Grecs et les Romains éloient dédommagés de tant de maux par le sentiment de la liberlé, et j'avoue que je ne sais pas ce qu'on veut dire: d'abord ils ont vu s'élever parmi eux les tyrans les plus cruels ; ils ont souffert tout ce que la servitude a de plus douloureu:^ et de plus humiliant; on piirle de liberté politique; mais qu'est-ce donc que celte lil^erté politique, lorsque la liberté civile esj perdue? C'est celle-ci qui est la véritable liberté ; jouir en paix de sa propriété, de ses facultés, de son industrie, de ses droits naturels, de celte espèce d'égalité, qui n'est que la justice rendue à tous également, Voilà ce que j'appelle être libre. Si les hommes se rassemblent en sor çiélé, ce n'est assurément pas pour se déchirer, pour se dévorer mutuellement au nom de je ne sais quelles chimères. On ajoute que les Grecs et les Romains se sont distingués par de grandes vertus et par de g}-ands exploits : d'accord ; mais les vertus et les exploits ne sont que des moyens et ne sont pas un but; et à quel but les ont conduits ces exploits et ces vertus? Ne confondons jamais la lin de la société avec les vpies qui doivent mener à cette fin. Le coiirage et la vertu ne sont que des moyeiîs de conservation : il faut être courageux ponr défendre la patrie contre les ennemis du dehors ; il faut être vertueux pour la garantir des passions du dedans. La vertu, le courage et le génie nç sont que des noms et des fanlômes, quand ils n'assurent pas le bonheur de la société.
LflTTÉRAlRES. (1802.) 365
LÏI.
La Philosophie rendue a ses lirais princi'pes ^ ouvrage périodique^ par MM. Salgues et
Mutin. 9
27 mai»
Les auteurs embrassent dans leur plan toute l'histoire de la Philosophie , depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette nouvelle livraison présente le tableau de la co?ispiralion des pliilosophes modernes contre tous les gouvemeniens : on y remarque particulièrement une analyse très -bien faite des causes qui ont préparé les voies à la philosophie, et qui ont amené par degrés la révolution dont nous avons été témoins. Les faits viennent toujours à l'appui des assertions. Les auteui-s prouvent et ne déclament point 5 si la nature des objets dont ils s'occupent trouble quelquefois le calme do leur style , ce n'est jamais aux dépens de la raison et de la vérité : leurs sentiînens ont la même justesse que leurs idées , qui s'offrent toujours à l'esprit sous le point de vue le plu» net et le plus lumineux : le moindre mérite de cet ouvrage , éminemment utile , est le bon goût qui s'y fait sentir partout.
L'histoire de la philosophie du dix-huitième siècle est , sans contredit , une des parties les plus importantes et les plus instructives de l'histoire de l'esjDrit humain : c'est en l'étudiant qu'on peut surtout apprendre jusqu'où l'homme s'égare quand il ne prend que la raison pour guide. Etoit-ce l'esprit qui manquoit à nos philosophes , étoit-ce les lumières et les talens? Non , sans doute j mai» cet esprit et ces talens ne connoissoient
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aucune rigle , ces lumièies si vanlées les ont éblouis sans les éclairer. Ce qui les a spécialement caractérisés , c'est le mépiis alîsolu de l'expérience : ils ont regardé toutes les leçons du passé comme autant d'erreurs; les | maximes consacrées par la sagesse des siècles n'éloient à leurs yeux que des* sottises surannées ; leur présomption mit les traditions les plus respectables au nombre des contes les plus ridicules; de là ces doctrines nouvelles qu'ils serabloient p}êcher avec d'autant plus d'ardeur, qu'elles s'éloignoient davantage de la ligne du bon sens y et qu'elles heurtoient plus grossièrement les vérités i-econnues par tous les esprits sages. Ainsi, c'étoit en vain que l'espèce humaine avoit vieilli ; c'étoit en vain que des milliers d'années avoient augmenté la masse de nos connoissances , enrichi le trésor de l'histoire, et fourni aux généi'ations modernes des ressources d'instruction que l'antiquité n'avoit pu connoître; pleine de ses pensées, la philosophie du dix-huitième siècle dédaignoit tous les secours étrangers , ne vouloit rien devoir qu'à elle-même , et toujours en parlant de je ne sais quel état indéfiniment perfectible, s'efTorçoit de faiie rétrograder le genre humain vers un état pire cent fois que la barbarie des premiers âges. Mais le succès même de ses entrepi-ises a démonti'é le faux de ses théories : c'est d'elle surtout qu'on peut dire qu'elle a été ensevelie dans son triomphe; la victoire de la folie a replacé la raison dans tousses droits; l'expérience s'est présentée elle-même pour justifier ses infaillibles oracles. Il falloit, comme Rousf/eau l'observe dans un autre cas, une révolution pour ramener lés hommes au sens commun ; cette révolution est venue : elle a dessillé tous les yeux fascinés par les prestiges du sophisme et de
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Terreur. Tout le mondti à peu près est d'accord aujourd'luil sur le vice de ces li'OTTipeuscs doclrines ; raais^ on ne convient pas aussi génëialement qu'il faille accuser les écrivains philosophes des excès où la chaleur de l'exécution a entraîné les partisans de leurs systèmes : au premier coup d'oeil , l'examen de cette qiieslion p.iroît assez Inutile; cependant, outre qu'il fuit essentiellement partie d'un ouvrage où l'on se propose d'apprécier avec exactitude l'iiiflnence et les effets de la philosophie moderne, pour peu qu'on l'approfondisse y on voit que cet examen n'est rien moins qu'oiseux; en effet , si les résultats qu'on attrihue aux doctrines préchées par les philosophes n' et oient pas véritablement des conséquences immédiates de leurs principes, ou auroit quelque droit d'en appeler à de nouveaux essais qui ne conduiroient qu'à de nouveaux malheurs. On est allé plus loin que les maîtres ne l'avoient prescrit ; on s'est écarté des routes que leur sagesse avoit tracées , disent encore quelques-uns de ceux qui ne pouvant approuver la pratique, cherchent du moins à justifier la théorie : c'est donc à ces disciples trop fidèles de la philosophie que Ton répond dans ce numéro ; on y montre qu'il n'est pas une des bases de l'ordre social que les philosophes du dix-huitième siècle aient respectée ou ménagée; qu'il n'est pas une maxime révolutionnaire qu'ils n'aient proclamée; pas un excès qu'ils n'aient commandé ; qu'ils ont ébranlé non-seulement tous les appuis de la société politique, mais tous les fondemens de la société civile. J'éprouve, je l'avoue, un sentiment pénible et douloureux , quand je vois que les révolutionnaires les plus violens et les plus frénétiques n'ont été que les échos de quelques-uns de ce*
écrivains qui médiloient avec autant de loisir et de sanglioid, que d'imprudence et de légèreté peul-étré, le bouleversement de leur patrie : ces cris de sang qui ont retenti dans les clubs et dans les places publiques , avoient déjà retenti dans les écoles des philosophes : ces maniiestes de mort et de destruction qui ont porté l'effroi dans nos araes n'étoient que les copies fidèles des manifestes dressés depuis long-temps par une secte qui vouloit tout régénérer, en détruisant tout.
Telle est l'inflexible équité de l'iiistoire; elle ne tait rien , ne déguise rien : vous avez beau vouloir lui opposer des raisonnemens , des interpiéfations^ des palliatifs , elle vous montre les faits , vous cite lés passages ^ vous découvre les textes authentiques qui prouvent avec une évidence , qu'on peut appeler juridique , qu'il a existé avant la révolution une conspiration très réelle contre tout ce que les hommes vénèrent , et contre tout ce qui constitue l'ordre de la société et en assure le bonheur. Ma plume se refuse à entrer ici dans aucun détail; j'invite à lire l'ouvrage même.
Le succès de cette conspiration étoit presque infaillible au point où en étoient venus les esprits : une niuîtititude de causes les avoient préparés de longue main à recevoir et à goûter les nouvelles doctrines. Les anlciirs" en suivent la filiation et en tiacent mi tableau exact et rapide, qui est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage; ils y ont joint un aperçu des fautes qxie commirent les' gouvernemens eux-mêmes, qui ne surent pas se garantir des coups qu'on ne cessoit de leur porter, et des réflexions extrêmement justes sur les moj^ens qu'ils auroieut dû employer pour prévenir la ruine dont ils «toient menacés : car on peut dire qu'ils travaillèrent
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eux-mêmes à leur propre destruction , et qu'ils se précipitèrent presque volontairement dans l'abîme qu'on avoit creusé devant eux.
Cet ouvrage est donc un des mieux conçus , et même un des mieux écrits qu'on nous ait doimés depuis longtemps : il n'est point fondé sur des hypothèses , toujours plus suspectes à mesure qu'elles sont plus brillantes. Les auteurs n'ont pas la prétention de gi'ossir le nombre des systèmes; ils ne font que reconstruire l'édifice du bon sens sur les débris de l'erreur. Leurs idées n'ont d'autre éclat que celui de la raison même. Mais aujourd'hui la raison plaît d'autant plus aux esprits bien faits , qu'après une SI longue éclipse, elle semble joindre à son éclat naturel et à ses propres attraits les grâces même de la nouveauté.
Lin.
Observations paradoxales à l'occasion d'un éloge des sciences abstraites.
II juin.
Oîsr doit louer notre siècle d'avoir perfectionné les méthodes des sciences; mais il faut reconnoître aussi qu'il a souvent confondu la méthode avec la science même , qu'il a souvent pris l'une pour l'autre. Ce défaut est une des sources de l'orgueil philosophique : c'est là particulièrement ce qui nous a fait croire que nous possédions un grand nombre de savans dans un temps où nous ne pouvions compter en effet qu'un très-petit nombre de gens véritablement instruits. Nos abrégés méthodiques , nos dictionnaires , nos encyclo- 1. 24
pédies , nos nomenclalures ont mis presque tout le inonde à portée de parler de tout, en ignorant tout. Nos sciences abstraites elles-mêmes, dont nous sommes si fiers , et qui de toutes les connoissances humaines sont peut - être celles qui exigent le moins d'intelligence, de sens et de jugement, ont singulièrement concouru à Fextinction du vrai savoir dans le dix-liuilième siècle : elles sont devenues communes; elles ont eu toute la faveur d'une mode nouvelle; il a été du bon ton d'être mathématicien et géomètre j il a paru aussi naturel , dans la bonne compagnie , de citer Maupertuis et Clairaut, qu'Horace et Voltaire; la poésie et l'éloquence voulurent parler leur langage; les phrases académiques ne furent plus que des formules algébriques :
L'avocat au palais en hérissa son style,
Et le docteur en chaire en sema l'Evangile.
Cette espèce de pédantisme étoit un signe infaillible de décadence : car l'expérience prouve que le pédantisme ne régna jamais avec plus d'empire que dans les temps où la véritable science étoit le plus inconnue , et où les vrais savans étaient le plus rai^s.
J'avoue que je crains d'être accusé de paradoxe, en avançant que les sciences que nous appelons abstraites , ne sont pas de vraies sciences , et que les mathématiques en particulier ne sont qu'une méthode qu'on a très-gratuitement parée de ce beau titre. Mais elles ne méritent pas plus ce nom que la rhétorique ne mérite celui de l'éloquence , que la chronologie , la géogi'apliie , et la liste des hommes illustres et des grands événemens, par oixire de matières, ne méritent celui de l'histoire ;
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ce sont là des moyens qui doivent nous mener à un but; ce sont des voies par lesquelles nous devons marcher, pour pajvenir à l'instruction, mais qui ne sont pas l'insti'uction ; ce sont, si l'on veut, des sciences, mais des sciences de mots , absolument semblables à la connoissance des langues mortes ou étrangères, laquelle n'auroit aucune utilité réelle, et seroit aussi vaine que stérile , si elle ne nous mettoit en relation avec les peuples de notre temps, ou si elle ne nous ouvroit les trésors de la littérature ancienne : je sens que je ne saurois trop tôt arriver à la preuve; elle sera d'autant plus compte , qu'elle pourroit être plus étendue.
Qu'est-ce que l'arithmétique? une méthode abrégée de combiner les nombres. Si je veux savoir combien, font quatre fois douze, je n"ai qu'à compter quatre fois douze par mes doigts , et j'obtiens infailliblement le même résultat que me fournit la règle de multiplication ; celte règle ne ra'appi"end rien que je ne pusse apprendre par des moyens naturels; elle n'est qu'un, instrument qui facilite l'opération et qui épargne le temps : c'est une machine qui soulage mon esprit sans ajouter uses lumières, à peu près comme une mécanique réelle et matérielle que je fais tourner aisément, }ne donne des résultats que j'obtiendrois naturellement avec quehjues efforts de plus. L'algèbre, comme ou sait , est absoluinf^nt de la même nature que l'arithmétique, et n'est même que la méthode ai^ithmétique perfectionnée : les anciens , qui en fàisoient très peu d'usage , résolvoient par le seul secours des nombres les problèmes auxquels nous l'avons appliquée. Je ne répéterai pas ici ce qu'on a dit cent fois touchant les formvdes algébriques , qu'elles ne soîit qu'une roytine^
aveugle qui conduit au but à travers les ténèbres. Les méthodes différentielles et intégrales sont la perfection de l'algèbre, comme l'algèbre est la perfection de l'arithmétique. Enfin je n'ai rien dit du calcul qui ne j)uisse s'appliquer à la géométrie • si je suis curieuK de savoir combien ma chambre a de pieds carrés, je n'ai qu'à porter un pied carré sur toutes les parties de sa surface , et je serai tout aussi savant que je pourrois le devenir en combinant seulement deux dimensions, comme la géométrie me l'enseigne. Il est vrai que mon procédé sera un peu long et un peu fatigant j la géométrie vient à mon secours pour m'épargner de la fatigue et pour abréger le temps : c'est là tout ce que je lui dois , et c'est bien quelque chose ; mais quelle que soit ma reconnoissance j je la remercierai à titre de méthode , et je ne l'honorerai pas en qualité de science.
Cet homme, du-a-t-on , n'aime assurément pas les mathématiques, et l'on m'opposera quelque bel exposé des services qu'elles ont rendus et qu'elles peuvent rendre encore à la société. Je ne les nie point j je les reconiiois : je reconnois en même temps tout ce qu'on doit d'estime et de respect aux génies transcenda us qui ont perfectionné ces utiles et ingénieuses méthodes, aux Newton , aux Laplace , aux Lagrange, etc. Je sais aussi qu'il faut qu'il y ait des hommes laborieux qui se livrent, ou plutôt qui se dévouent à cette pénible étude, comme il falloit qu'il y eût des érudils qui se condamnassent à ne s'occuper que de mots, pour nous débrouiller les auteurs anciens, comme il fiut qu'il y ait des géographes dont Tesprit s'absorbe entièrement dans la recherche des plus petites particulai'ités qui varient le globe que nous habitons , pom" fournir à nos généraux,
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anx voyageurs et aux commerçans , des topographies exactes ; mais en rendant aux mathématiques l'hommage qui leur est dû , gardons-nous de croire qu'elles puissent jamais constituer le fonds d'une véritable et, solide instruction.
Je le demande en effet : regarderiez- vous comme véritablement instruit, un homme qui pourroit vous dire les dates précises de tous les événemens depuis le commencement du monde , mais qui ignoreroit les rapports que ces événemens ont entre eux, et l'influence qu'ils ont exercée sur les destinées du genre humain? Vous pourriez l'admirer comme un phénomène de mémoire ; vous poun'iez le consulter comme un dictionnaire, comme une table de chronologie; mais vous auriez pitié de son peu de sens : eh bieni c'est à cet homme que ressembleroit celui qui n'auroit dans la tête que des formules d'arithmétique et d'algèbre; ils seroient tous deux très-riches de mots et très-pauvres d'idées ; or, ce sont les idées qui font la science : sapere^ d'où nous est venu le mot savoir, signifie avoir du sens , des idées , du jugement : connoîlre et sentir les rapports de l'homme avec ses semblables et avec la Divinité ,
Savoir quels sont les biens véritables ou faux,
Si rhonnète homme en soi doit souflVir des défauts, etc.
voilà la vi'aie science ; et c'est peut-être ce qui a égaré quelques anciens qui , ayant conçu une très-haute idée des mathématiques , dont ils ne pouvoient s'empêcher de reconnoître le vide, ont cherché, dans les nombres et dans les rapports géométriques , l'explication de l'essence des choses , et se sont perdus- dans des rêve-
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ries aussi peu honorables pour la science qu'ils vouloient relever, que honteuses en général pour la philosophie.
J'ai avancé que ces prétendues sciences sont celles qui exigent et supposent le moins de jugement ; et je sens qu'on m'objectera que la géométrie perfectionne le raisonnement et la logique : il est vrai qu'elle est rigoureuse dans ses <lémonstrations , et II faut bien qu'elle le soit ; car, quelle confiance jjourrois-je avoii" dans ses méthodes , si elles n'étoient pas appuyées sur l'évidence ? Pour être assuré que j'aïu-ai la mesure d'une surface en mesurant seulement deux dimensions, il est très-nécessaire que j'en aie acquis la certitude par une démonstration ; mais ce genre de certitude m'égarera infailliblement, si je le cherche hors du cei-cle des vérités mathématiques, et les géomèti'es eux-mêmes voient tous les jours leurs calculs en défaut, lorsque passant de la théorie à la pratique, ils veulent exécuter physiquement ce qu'ils ont combiné avec beaucoup d'art, la plume à la main.
D'ailleurs , ces méthodes qui procèdent avec l'évidence la plus parfaite, et si l'on peut s'exprimer ainsi, la plus grossière, ne demandent point autant de vigueur de tête qu'on se l'imagine, et seroient plus capables encore d'atïbibllr que de fortifier le jugement , et de faire des imbécilles que de former des génies : les yeux les plus débiles voient clair en plein midi j le vieillard le plus caduc marche à l'aide d'un bâton; et de plus, quand on prend l'habitude de ne point faire un pas , sans se servir d'ini point d'appui, soit au moral, soit au physique , l'esprit s'amollit comme le corps ; il perd la conscience et l'usage de ses forces. Voilà ce qui arrive souvent aux géomètres : ils ressemblent à des Iiomraes
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qui seroient acccaitum^s à ne maicher qu'avec des béc{uilles ; leurs jambes sont paralysées : dès qu'ils ne sont plus soutenus par les certitudes matliéniatiques , ils chancellent, ils tombent, et leur chute excite la risée.
Les mathématiques ont fleuri dans les ilges les plus barbares : on peut dire que les Arabes , qui les ont cultivées avec tant d'urdem-, ont beaucoup contiibué à leur perfection , puisque nous leur devons les chiffres en usage aujoiud'hui ; mais on ne s'est jamais avisé, je ci'ois . de compter parmi les époques brillantes de l'esprit humain le temps qu'a duré l'empire des califes ^ quoique plusieurs d'entre eux se soient distingués par leiu- goiit pour la géométrie. Pourquoi donc notre siècle a-t-il voulu fonder sa gloire sur cette base? Pourquoi n'a-t-il pas mis les mathématiques à leur rang? Poui'quoi a-t-il cherché à les élever au-dessus des véritables sciences ? Remercions le gouvernement qui , voyant et cherchant le bien en tout, qui, toin-nant au profit de l'avenir tontes les leçons du passé , lappelle parmi nous les vraies et solides études , et nous sauve du péril dont nous étions menacés , de n'être bientôt plus qu'un peuple de danseurs et d'algébristes.
Je n'ai prétendu combattre ici qu'un excès dangereux, qu'un engouement funeste : personne ne respecte plus que moi le génie supérieur d'un Laplace , d'un Lagrange , et n'honore , avec plus de sincérité , la renommée naissante de quelques jeunes amans d'Uranie, qui s'avancent, avec éclat, sur les traces de ces grands hommes, tels que MM. Poisson ^ Biot, et quelques autres,
Quos œcjuus amai>ît
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