‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 29 sur 39 · VI · texte numérisé non relu

VI

28 janvier.

Si toutes les séances du lycée se passoient aussi gaîment que celle-ci, je ne ferois pas si souvent des élégies sur les peines de mon ministère : la triste monotonie , le sombre ennui, les vapeurs soporifiques sembloient avoir disparu avec l'ombre deLamothe; un sujet nouveau tenoit les esprits éveillés ; le charme de la variété se faisoit sentir; on rit peu au lycée, et M. de Laharpe a trouvé le secret de faire beaucoup rii^e, en assaisonnant sa leçon de quelques phrases emphatiques du marquis de Mirabeau, à la louange de son ami J\I. dePomptgnan ; enfin , une scène assez bouffonne qui a terminé cette séance, et que je rapporterai en son lieu, nous a entièrement dédommagés de l'ennui qui nous afïligeoit depuis plus d'un mois : c'est ainsi que^ dans un voyage de long cours, un point de vue riant, un paysage agréable fait oublier en un instant, aux passagers, les maux qu'ils ont soufferts.

M. Lefranc de Pompignan étoit né avec plus de taleul que Lamothe pour la poésie : quoique sa Didofi ne soit pas aussi intéressante qu'//zè,9 , elle est beaucoup mieux versifiée; ses odes ont en général un caractère d'inspi-

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ration cl de verve, qui manque totalement à celles de Lamolhe; il a plus d'harmonie , plus de flexibilité, plus de variété, plus d'images. Cependant ses ppésies profanes ne s'élèvent guère au-dessus du médiocre , excepté dans un petit nombre d'endroits : son ode sur la mort de Rousseau est presque la seule de ce genre où Ton puisse l'emarquer l'empreinte d'un talent supérieur; on y distingue surtout deux strophes de la plus grande beaulé; et , par un bonheur que les poètes seuls peuvent apprécier, l'une de ces strophes est la première de la pièce; Fauteur commence par un tableau magnifique du deuil de la nature , à la mort d'Orphée , début heureux que les plus grands lyriques auroient envié, et qu'aucun d'eux n'auroit pu surpasser, du côté de l'exécution ; l'autre strophe , plus belle encore , est restée dans la mémoire de tous les amateurs, et il suffit de l'entendre une fois pour la retenir : le poète parle des accusations , vraies ou fausses , mais qu'il suppose calomnieuses , auxquelles la réputation de Rousseau a été exposée ; le morceau est tout entier d'inspiration , et du caractère le plus sublime:

Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs liabitans des déserts , Insulter par des cris sauvages , L'astre brillant de l'univers :

Cris impuissans, fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares Poussoient d'insolentes clameurs.

Le dieu , poursuivant sa carrière , Versoit des torrens de lumières Sur ses obscurs blasptiémateurs.

Rousseau n'a rien de plus majestueux que cette strophe. Quelle image I Et combien cette coupe du

huitième vers : Le dieu , poursuivant sa carrière , est heureuse et magnifique I elle rappelle naturellement ces beaux vers de Vii^gile, dans la peinture de l'orage:

Qu» niaxima motu

Terra tremil,^fugêrejerœj et mortalia corda Per génies humilis stravit pavor : ilte fîagranû Aut Athon aut Rhodoperiy aut alla caraunia telo Dejicit. , . .

J'oserai ajouter ici à ce qu'a dit M. de Laharpe , que l'abbé Delille, qui a bien senti la beauté de cette coupe: Ille flagranti j n'a pas été heureux dans l'imilatiou :

L'univers ébranlé sV'ponvnnte.... le dieu

De Rhodope ou d'Atlios réduit la cime en feu.

Outre que réduit la cime en feu , ne rend point l'image du dieu qui tient dans sa main le trait enflammé; ces mots, le dieu , terminent levers d'une manière désagréable , et nuisent à l'eiîet, au lieu que dans la sLrophe de M. Lefranc , ils commencent le vers, et sont soutenus par une phrase périodique qui ajoute la majesté du tour à la rapidité et à la précision de la coupe :

Le dieu, poursuivant sa carrière, Versoit des torrens de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Cette ode et celle de Racine le fils sur YHarmonie , sont les plus beaux morceaux de poésie lyi'iqiie qui aient été faits depuis Racine et Rousseau jusqu'à nos jours, sans exception aucune, a dit M. deLaharpe, en appuyant sur ce dernier trait, ni des morts ni des vivans.

Les poésies sacrées de M. Lefranc , sont la pai'tie la

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plus brillante de ses ouvrages : elles parurent dans l'intervalle de 1751 à 1755 , et furent recueillies dans une édition magnifique en 1762; elles ne reçurent que des applaudissemens à leur naissance, de la part de tous les journalistes du temps ; ce concert de louanges fut un peu troublé par quelques épigrammes de Voltaii'e; mais les épigrammes ne prouvent rien non plus que les louanges exagérées : la critique impartiale a remarqué depuis qu'il falloit d'abord établir ime différence entre les diverses parties de ce recueil; en effet, M. Lefranc a beaucoup mieux réussi dans les aintiques et dans les prophéties , que dans les psaumes qui demandent plus de sensibilité et d'onction; sa verve étoil dans sa tête beaucoup plus que dans son cœur; le sentiment est l'écueil où il vient échouer, c'est par l'imagination qu'il brille. 11 s'en faut d'ailleurs beaucoup qu'il se soit mis à Tabri de la censui-e, dans la paitie même qui étoit le mieux appropriée à son talent.

On a donc lieu d'être assez surpris quand on lit dans une des feuilles les plus accréditées de ce temps là , que M. Lefranc est peut-être aussi hon poète , aussi bon 'versificateur que ï^irgile ; cela est fort , et l'on ne peut rien dire de plus. Cependant M. le marquis de Mirabeau , Vami des hommes , semble avou* été au delà dans une dissertation , ou plutôt dans un panégyi'ique en forme , qu'il composa à la louange des poésies sacrées : ses expressions sont curieu'"es ; elles peignent le commencement de ce délire épidémique qui s'empara bientôt de toutes les têtes , et qui, pendant trente ans, fit régner la déraison la plus complète dans la littérature, comme dans tout le reste. Ecoutons le mai'quis de Mirabeau :

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11 détalUeles beautés qu'il veut trouver dans les poésies de M. Lefranc; puis il s'écrie : C'est ce que fait M. Lefranc avec un succès qui ne sauroil trop étonner, et qui méfait sentir un frisson comparable aux approches du néant 1 1

Puis il ajoute : Les odes -ont .plus de son , les cantiques plus d'exactitude 5 mais le tout ensemble est éblouissant de beautés , et le détail au milieu de ce tapage de vives couleurs, est aussi fini que la plus pa}faite mignature'.l

Ensuite il cite le commencement de la première ode, qui est la traduction du psaume Beatus vir qui non abiit :

Heureux l'homme que dans leur piège

Les me'chans n'ont point fait tomber;

Qui souffre en paix , sans succomber

Au conseil pervers qui l'assiège ;

Et qui fidèle à son devoir,

Dans la chaire où le crime siège.

Eut toujours horreur de s'asseoir .'

Plein du zèle qui le de'vore.

Inébranlable dans sa foi.

Sans cesse il mëdile la loi

Du dieu bienfaisant qu'il adore.

De cet objet délicieux, ,

La nuit sombre, l'humide aurore

Ne détournent jamais ses yeux.

Vous conviendrez aisément , dit-il , que l'harmonie de ces vers est parfaite, et que jamais on n^QW fit de plus châtiés et de plus sonores ; mais je vous demande si vous n'avez pas senti une sorte de paix et de tranquillité d" oreille , d'ame et de cœur qui semble être ordonnée par le charme de la pensée et de V exprès-

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sion? Cela ne ressemble- t-il pas parfaitement au langage des Femmes sapantes :

On n'en peut plus; on pâme, on se meurt de plaisir. De mille doux l'rissons vous vous sentez saisir!

Voilà précisément les frissons du marquisde Mirabeau.

Ou a pu remarquer que les deux strophes qu'il vient de citer sont très-foibles et très-incorrectes.

Il y en a de meilleures dans les odes sacrées de M. de Pompignan ; celle-ci, par exemple, tirée du psaume Qui j^egis Israël intende :

Du milieu des vastes campagnes, Cette vigne que tu chéris.

Elève ses bourgeons fleuris Jusqnes au laite des montagnes; Les cèdres rampent à ses pieds j Ses rejetons multiplies Bordent au loin les mers profondes 5 Le Liban nourrit ses rameaux, Et l'Euphrate roule ses ondes Sous l'ombrage de leurs berceaux.

Voilà de la gi^âce et de l'harmonie ! On trouve raallieiu-eusement trop peu de pareils morceaux dans les psaumes de M. de Pompignan : son défaut est en gé» néral de trop chercher à rendre la précision de l'original; l'exemple de Racine et de Rousseau auroit dû lui apprendre que le génie de notre langue ne peut s'approcher du sublime des livres saints , qvie par le moyen de là paraphrase. Il a , comme nous l'avons dit, mieux réussi dans les cantiques et dans les prophéties , qui feront le sujet de la prochaine leçon.

M. de Laharpe prononçoit à peine les derniers mots, qu'un homme d'une taille athlétique , et d'une figure

assez distinguée, se lève et crie d'une voix pleine et forte : «Messieurs, je vous demande un moment, j'ai « un fait à vous raconter, et quelques observations à « vous faire; » puis il s'élance impétueusement dans la chan-e. M. de Laharpe interdit , déconcerté, le regardoit entre les yeux ; et l'assemblée , moitié levée, moitié assise , é(oit dans l'attente. — Si j'ose m'asseoir à la place du plus grand critique de l'Europe. . . —Inclination très-humble de la paît de M. de Laharpe. — D'un critique dont beaucoiip de gens ne sentent pas assez le mente. . . — Nouvelle salutation plus profonde de la part de M. de Laharpe. — « C'est pour vous dire que. . . » ICI 1 orateur s'est tellement embarrassé , empêtré dans sa première phrase, dont il n'avoit probablement prépare que le commencement, qu'il a été absolument impossible de comprendre ce qu'il vouloit dire; et plus il cherchoit à avancer, plus il s'empétroit et s'embourboit dans ses périodes. Les éclats de rire ont commencé. — « Messieurs , si ce que j'ai l'honneur de vous dire «ne vous intéresse pas. — Continuez, continuez.... « — Mais je m'aperçois que plusieurs personnes soiient « de la salle. — Qu'importe? continuez pour les ama— « teurs. » L'orateur fait de nouveaux efforts pour s'expliquer, plus malheui-eux encore que les pi écédens , et les applaudissemens ironiques, et les éclats de rire redoublent : enfin , quand il voit qu'un des garçons de salle vient ouvrir les croisées , il quitte la tribune , après plus d'un quart- d'heure , le désespoir peint sur le visage. Que vouloit-il dire? Je ne le sais pas au juste; tout ce que j'ai pu démêler à travers l'embarras de ses paroles entrecoupées , c'est qu'il avoit dessein de faire au lycée un cours de mathématiques,

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suivant de nouvelles vues. Quant au fait qu'il avoit annoncé, il se réduit à ce que la veille il n'avoit pas pu expliquer ses idées , parce qu'il avoit été interrompu par un professeur qui éloit venu s'emparer de la tribune , au moment où il commençoit à parler. Cet orateur infortuné a deux torts : le premier de s'être hasardé à parler en public sans préparation; le second de vouloir faire un cours au lycée sans l'aveu des directeurs; car c'est absolument contre leur gré qu'il nous a donné ce petit divertissement : on m'a dit qu'il se nomme M. de Saint-Simon.

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