‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 32 sur 39 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Sur mie ode d'Horace.

25 juillet i8o5.

Parmi les odes légères d'Horace , on peut distinguer celle qui commence par ces mots : Ne sit ancillœ tibi amor piidori , et qui est la quatrième du second livre; elle est remarquable par le sujet, par la régularité du plan , et par la richesse élégante des détails.

Horace conseille à un ami de ne pas rougir des sen— timens que lui inspire une esclave , une servante , et tâche de le rassurer contre la houle de déroger ainsi dans ses amours ; sujet piquant qui demandoit toute la légèreté d'un esprit aussi fin et aussi délicat : nos sages du dix-huitième siècle , qui épousoient volontiers leurs servantes , auroient trouvé mille raisons plus profondes et plus métapliysiques les unes que les autres poiu- lever les scrupules du timide Xanthias , à qui cette ode est adressée : ils l'eussent entretenu de l'égalité naturelle des hommes, du préjugé de la naissance et des conditions, de la différence chimérique des rangs , de l'absurdité des distinctions , du vœu de la nature , des droits du cœur , de la sainteté des passions , etc., et peut-être auroient-ils fini par l'envoyer à une représentation de Nanine , pour apprendre à rectifier ses idées par les leçons du comte d'Olban. Horace , qui pourtant ne laissoit pas

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prim^ tant de beautés dans l'imitation suivante : je ne désire qu'une chose , c'est qu'on puisse seulement y enti-evoir les grâces d'un si charmant ouvrage :

Ami, ne rougis pas d'abandonner ton cœur Aux attraits sëduisans d'une esclave jolie : Brise'is autrefois subjugua son vainqueur. Et l'ame du héros n'en fut pas avilie.

Brûlant d'un feu pareil, le fils de Telamon Soupira pour Tecmesse, et conserva sa gloire j Et Cassandre enchaina le fier Agamemnon Dans l'orgueil du triomphe, au sein de la victoire.

Quel triomphe? Ilion expiroit : ses héros A voient succombé tous, et mordu la poussière, Et le trépas d'Hector, après tant de travaux, Avoit aux Grecs lassés, abrégé la carrière.

Crains-tu de t'allieraux mortels trop heureux Qui donnèrent le jour à la blonde Euphrosine? Elle est du sang des rois , j'en suis sûr ; mais les dieux "Voulurent obscurcir sa brillante origine.

N''en doute pas , ami : ces penchans généreux, Ce mépris d'un vil gain , cette rare constance , N'orneroient pas l'objet qu'ont disàngué tes voeux, Si dans un sang impur il avoit pris naissance.

Te serois-je suspect, en louant ses beautés. Et sa taille légère, et son charmant visage, Moi , dont le temps rapide , à pas précipités , De huit lustres complets est venu charger l'âge?

Il faut bien qu'un auteur dise un mot en faveur de son ouvrage : je ferai seulement observer que j'ai traduit strophe pour strophe ; c'est sans doute le dernier des mérites; mais au moins c'en est un.

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Lettre a M. Geoffroi sur un des abus de l'éducation actuelle.

28 septembre.

Vous venez d'écrire, monsieur, avec autant de vei-ve et d'énergie que de raison €t de profondeur' contre les travers de notre éducation. J'ai moi-même quelquefois touché ce sujet , lorsque j 'a vois l'honneui- d'associer mes écrits aux vôtres dans ce journal. C'est une matière qui m'a toujours paru fort importante. L'éducation est liée aiix intérêts les plus intimes de la société : le torrent de la circulation sociale s'alimente tous les joui^s de cette jeunesse qui sort des maisons d'édvication pour se répandre dans le monde : elle y porte nécessaii-ement les fruits bons ou mauvais du genre d'instiuiction qu'elle a reçu. La société s'altère ainsi ou se perfectionne insensiblement , et sans qu'on y pense : elle se corrompt ou s'épure , suivant la nature des levains qui s'y mêlent. L'éducation d'ailleurs est l'image de la société même : s'il règne dans le monde , sous le nom de savoir, une fastueuse et superbe ignorance, si l'on y tranche sur tout sans rien comprendi-e , si l'on y décide de tout sans rien examiner, si quelques frivoles nomenclatures, apprises à la hâte , y tiennent Ueu des vi'aies et solides connoissances , on voit 'alors les maîtres s'empresser d'entasser sans choix et sans goût, dans la tête de leurs disciples , ces fuisses ricliesses et ces trésors de clinquant qu'on distribue et qu'on reçoit dans la société avec une bonne foi si niaise. Notre sévère Université , même dans les

derniers temps, alloits'amoUissant tous les jours avec les mœurs publiques : aux dépens de l'antique esprit qui l'a voit animée si heureusement depuis sa naissance, des innovations funesles commençoient à corrompre ses anciennes et respectables institutions. Mais ceci me conduiroit ti-op loin , et me rameneroit même à des idées que vous avez exposées beaucoup mieux que je ne sanrois le faire; je m'arrête à un seul point : un des abus contre lesquels vous vous êtes élevé, ce sont ces grotesques distributions de prix où tout le monde en obtient , et où le maître semble dire comme Enée à ses compagnons :

Nemo ex hoc numéro mihi non donatus ahibît.

Vous en avez fait sentir parfaitement le ridicule par un tableau tiré de Le Sage, ce grand peintre de la vie humaine. J'essaierai d'en montrer ici les résultats funestes : il me semble qu'elles ne sont propres qu'à faire aux parens une illusion fatale ; qu'à éteindre pour le présent, dans le cœur de la jeunesse, le feu précieux de l'émulation; et qu'à étou fier, pour l'avenir, les germes de ce sentiment généreux qui porte les hommes à mériter la gloire.

Eh quoi 1 la tendresse des pères n'est-elle donc pas asseK aveugle par elle-même, sans qu'on cherche à leur fasciner encore les yeux par des charmes étrangers! Il n'y a guère de parens qui ne soient disposés à regarder leurs enfans comme des merveilles , comme des phénix, qui ne les parent de tous les dons les plus brillaus, de tous les trésors de la nature, qui ne voient reluire en €Ux toutes \qs qualités, tous les taleas : l'œil d'un père

est toujo\n\s ébloui par la magie des illusions; que sera-ce s'il entend le nom de son fils proclamé avec emphase au milieu des acclamations publiques, des applaudissemens redoublés, au bruit des fanfares et d'une liarraonie triompbalej s'il voit cet enfant chéri traverser une assemblée brillante pour aller, sur un lieu plus éminent , recevoh' , aux yeux de tout le monde , des pahnes et des cou)"onnes? la tête alors doit lui tourner : il faudix)it qu'il conservât beaucoup de sagesse, pour qu'à ses yeux son fib n'eût pas beaucoup de génie. Qu'arrivet-il de là? c'est qu'il n'est plus d'espérances que de mal» heureux parens ne conçoivent ; c'est qu'il n'est plus de prétentions si hautes auxquelles ils craignent de s'élever: séduits par ces grossiers prestiges, il leur arrive de pous* ser eux-mêmes leurs enfans dans cette ca'i^rière de la littérature et des arts, qui n'est pleine que d'épines, de honte et de dégoûts pour quiconque y veut marcher sans y êti'e appelé par le vœu de la nature et soutenu par un vrai talent* Que de caresses d'ailleurs, que de flatteries, que d'adulations ne prodiguent - ils point à l'enfant couronné? Ce prix , qui ne devroit être pour lui qu'un nouveau motif de bien faire , devient le gage de so corruption : on exalte son amom'-propre , on enflamme son oigueil , on encense ses caprices : des parens trompés regai'dent ses extravagances comme des excès de génie; ils voient le grand homme qui sera un jour la gloire de sa famille, dans le polisson qui en est aujourd'hui le tourment. Ces inconvéniens ont lieu sans doute pour ceux qui méritent les prix comme pour ceux qui ne les méritent pas ; mais aussi moins on en distribuera, moins il y aura d'inconvéniens, et les dangers mêmes seront moindi'es à l'égard de ceux qui auront véritable-

ment mérité ces sortes de récompenses. Tout a, dans ce monde, son bon et son mauvais coté, ses avantages et ses désavantages ; il ne s'agit que de peser les uns et les autres : point de doute qu'il ne soit bon de donner des prix; mais il vaudroit mieux n'en pas donner que de les prodiguer comme on le fait aujourd'hui. J'ai quelquefois assisté à ces sortes d'assemblées où l'on proclame les triomphes de la jeunesse : rien par soi-même ne devroit être plus touchant, et rien par le fait n'est plus comique ; tout le monde pleure de tendresse , toutes les mères ont le mouchoir sur les yeux, parce qu'il n'est pas un seul enfant qui ne soit proclamé vainqueur; parmi tant de triojuphateurs eL de victorieux on cherche les vaincus et on ne les trouve pas ; toutes les larmes qui coulent sont sans amertume. Ce n'étoit pas ainsi que cette antique Université , dont qvielques-uns ne prononcent aujourd'hui le nom qu'avec le sounre du mépris, couronnoit ses jeunes élèves en présence du premier parlement du loyaume, el sous les yeux de la nation: elle n'avoit égard qu'aux "talens ; elle n'accordoit les palmes de la victoire qu'à ceux qui les avoient méritées 5 elle ne cherchoit point à flatter la foiblesse des pai'ens , mais à enflammer l'émulation de la jeunesse.

En effet, ce doit être là le but des distributions de prix , comme c'est le grand avantage de l'éducation publique; mais il est facile de voir que de la façon dont on s'y prend aujoui-d'hui dans les maisons d'éducation, ce but est manqué, et qu'en prodiguant ainsi des récompenses qui ne devroient être accordées qu'au talent et au mérite , loin d'exciter et d'entretenir Témulation , on doit nécessairement la détruire : lorsque tout le monde obtient des distinctions et des récompenses, personne

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ne fait plus d'efforts pour les mériter. A quoi serviroit-il de travailler pour avoir des prix, lorsqu'on est sûr d'en obtenir sans se donner aucune peine? Les e'eoliers, qui ne sont jamais dupes des manœuvres du maître, font très-bien ce raisonnement ; de là s'introduit dans les études une langueur fatale : les enfans ne sont point susceptibles de se conduii-e par les motifs de prévoyance, de raison et d'utilité qui peuvent diriger les hommes faits dans leurs travaux : le ressort presque unique qui développe leur activité et qui étend leurs moyens , c'est l'amour de la gloire, c'est le désir de se surpasser les mis les autres. Si ce ressort perd sa force, si ce désir s'éteint dans leur cœur, la paresse natui'elie pi-end le dessus , les études perdent leur intérêt et leur charme , les travaux languissent, et les talens, qu'une heureuse et féconde émulation eût développés, se resserrent et se flétrissent , et meurent en quelque sorte avant que de naître. <^uelle ai-deur, au contraire, n'allumoit pas dans les anciennes écoles la pei-spective des prix qui dévoient être accordés aux vainqueurs à la fin de l'année 1 Cette vue seule répandoit la vie dans les études , tenoit les talens en éveil, mettoit tout en mouvement, exciloit à graver dans sa mémoire les auteurs dont on pouvoit tirer parti dans les compositions , et le travail de chaque jour se ressentoit, en quelque sorte d'avance, des derniers efforts qu'on devoit faire à la fin de la cai-rière pour surpasser ses rivaux, et pour obtenir la couronne. Qui ne voit qu'avec le système actuel de couronner tout le monde, il n'y a plus lieu à une émulation si utile et si fructueuse, et que, par un effet directement opposé, ce système doit produire même le découragement?

Les premières impressions de l'enfance durent el se font sentir encore dans un âge avancé : celui dont les premières années ont été animées par les mouvemens d'une noble émulation, éprouvera toujours cette impulsion généreuse qui porte Famé vers la gloire; M. de Catinat, au milieu do l'enchantement de la victoire,^ comparoit le plaisir que lui causoient ses triomphe* guerriers, avec celui que lui avoient fait ressentir autrefois ses triomphes de collège; le même Thémistocle,. que réveilloient les trophées de Miîtiade, ne Vouloit, dans son enfance, le céder en rien à ses camarades» Mais lorsque le cœur n'a pas de bonne heure palpité d'émulation, n'e.st-il pas à craindre que ce sentiment ne s'y développe jamais? Les maîtres n'en doivent pas douter, les écoliers sont les premiers à se moquer de i^îurs indiscrètes dlstiibutions de prix; et de là naît' dans leurs âmes un ceitain mépris pour toui ce qui devi'oit enflammer en eux le désir de la gloire; disposition malheureuse , et qui peut avoir sur la vie tout entière l'influence la pins funeste : l'émulation est un sentiipcnt nécessaire à la société; elle est la mère de tout ce qui est gi-and, de tout ce qui est beau: c'est elle qui enfante les habiles capitaines, les artistes distingués;c'est elle qui, dans des rangs plus obscurs, anime le travail, aiguise l'industrie, soutient la patience, excita le génie. On ne sauroit donc trop engager les chefs des maisons d'éducation à entietenir avec soin , dans le cœur de leurs élèves , ce feu créateur et sacré , à écarter par conséquent tout ce qui peut conti'ibuer à l'éteindre, et à rejeter ces misérables systèmes , uniquement inspil'és par l'amiour du gain, qui ne répandent sur leurs ctablisseraeixs qu'un éclat £iux et trompem" , et qui rui-

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nent les principes et les bases de toute bonne éducation.

OEuvres deRolliriy édition de i8o5, publiée par MM, GuÉNAUD de Mussy et Rendu.

— 12 octobre.

On annonce, en têfe de cette édition, que M. de Fontanes devoit la diriger, mais que des travaux d'une plus grande importance l'en ont empèchu. C'est sans doute une chose fâcheuse pour la littérature : le sage Rollin pouvoit-il être mieux commenté que par un écrivain d'un goût si pur, et par un de ces hommes qui, dans les tënèbi'és où nous étions plongés, ont fait luire les premiers à nos yeux le flambeau du bon sens et de la ï'aïson? Les gens de lettres au talent desquels il a confié le ti'avail dont il n'a pu se charger, paroissent devoir s'en acquitter de manière à diminuer nos regrets : la vie de Rollin qu'ils ont mise à la lête du Traité des Eludes , seule partie de l'édition qui ait encore paru , et les notes qu'ils ont répandues dans cet ouvrage , prouvent, malgré quelques défauts que je ferai remarquer, que M. de Fontanes ne s'est pas trompé dans son choix. Au reste, donner aujourd'hui une nouvelle édition des ouvrages de Rollin , c'est rendre hommage aux bons principes , c'est braver l'orgueil de la philosophie, et condamner ces méthodes trompeuses que le charlatanisme a introduites dans l'éducation.

Personne n'a écrit sur l'éducation j- et poiir h. jewt-

Jiesse, avec des vues plus éclairées et plus justes que Rollia : ce n'est point un sophiste orgueilleux qui cherche à mettre ses systèmes à la place de l'expérience, qui veut substituer à la lumière de la vérité les fausses lueurs d'une imagination ardente, et montrer la subtilité de son esprit sans s'embarrasser de la justesse des idées ; c'est mi homme simple et droit , qui n'a pour but que d'être utile. Instruit par sa propre expérience, et plein des maximes des anciens , il n'a pas la prétention d'innover 5 il recueille religieusement les oracles de la sagesse antique : Cicéron, Quintilien, les meillem's écrivains de la Grèce et de Rome, sont les guides qu'il suit dans les voies où lui-même il conduit son lecteur; il étoit cligne de marcher sur leurs traces s un jugement siir, un goût exquis se font toujours sentir dans ce qu'il mêle à leuis maximes et à leurs réflexions. Le Traité des Éludes , qu'on a droit peut-être de regarder comme son chef-d'œuvre, est un ouvrage excellent : s'il ne frappe pas d'abord par l'éclat du style et par l'originalité des vues, il attache par l'attrait d'une diction toujours naturelle et toujours aimable , et satisfait par la plénitude des idées et la justesse des principes; tout dans ce livre est pur et sain ; tout y est solide: tout y est fondé sur le bon sens ; on n'y trouve rien qui puisse être désavoué par la raison et l'expérience. Ce qui ajoute encore à son prix , c'est qu'il n'y a pas une trace de pédanterie dans tout Touvrage : le tan en est toujours simple , doux et naïf; l'auteur a su répandre de l'agrément sur des objets qui n'en paroLssent guère susceptibles ; il a su semer des roses sur les détails les plus épineux et les plus arides de la discipline scholastique; c'est ce qui a fuit dire à Voltaire , dans le Te?iiple du

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Goût où il place Rollin à coté des plus grands hommes:

Non loin de là Rollin dictoit Quelques leçons à la jeunesse.

Quand son livre parut, en 1726, il fut parfiiitement accueilli du public; cependant, ù cette époque, les esprits commençoient à fermenter 5 la licence des mœurs, dont la cour du régent avoit donné l'exemple , produi— soit insensiblement la licence des opinions; mais la philosophie naissante étoit encore humble et discrète; c'étoit dans l'ombre, et avec une sorte de timidité, qu'elle s'essayoit à cette audace dont les progrès sont devenus si rapides et si funestes : la masse du public n'éloit point encore infectée du poison des nouvelles doctrines; elle éloit saine, et conservoit encore le respect des maximes antiques. Trente ans plus tard, le Traité des Etudes n'eût été regai'dé que comme un recued de lieux communs, d'idées triviales, de principes surannés, comme une misérable compilation, ti'ès -digne de rester ensevehe dans la poussière des classes où elle étoit née : la manie des opinions extiaordinaires , des pensées hardies, des aperçus singuliers, des vues neuves, des systèmes en tout genre, étoit devenue presque épidémique; et cette maladie a duré jusqu'à nos jours, eu prenant sans cesse de nouvelles forces. Les leçons de l'expérience ëloient méprisées , ou du moins complées pour rien ; il falloit à tout prix tenter de nouveaux essais : un phdosophe Quroit rougi de rien emprunter à la sagesse de nos pères; il vouloit devoir tout à son génie; un philosophe se seroit cru dégi^adé si, même aux dépens de la justesse et du sens commun , il n'eût pense , écrit , ptulé d'une manière extraordinaire; il auroit cru manquer à

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3a vocation sublime, s'il eut eu quelque ^gard pour lés traditions. De là ces écrits où le talent et l'éloquence sont quelquefois prostitués aux absurdités les plus révoltantes; de là ces Traités, ce^ Cours d'études dont ïes théories , plus ou moins séduisantes , furent to)ijours démenties par la pratique, et méprisées par les vrais sages. Nous avons vu, pendant dix ans de révolution , ï'esprit philosophique se tourmenter, s'agiter pour enfanter un plan d'insU'UCtion , et ses effoits ont été aussi malheureux que ses vues étoient fausses et bizarres. Ce n'est qu'en se rapprochant des idées consacrées par l'expérience, qu'un génie plus ferme et plus sage est parvenu à restaurer parmi nous l'éducation; c'est dans le respect des anciennes traditions qu'il a puisé cette énergie toujours efficace qui semble commander au succès; c'est sous ses auspices que les livres dépositaires de la sagesse des siècles reparoissent aujourd'hui avec honneur , en dépit de l'orgueil philosophique , que tant de funestes expériences n'ont pu encore ni désabuser ni corriger, et qui siirement ne sauroit voir qu'avec mépris el dér"ision le soin qu'on prend de reproduire les ouvrages d'un écrivain aussi peu philosophe que Rollin. Le Traité des Études est la censure la plus éloquente et la condamnation la plus formelle de ces nouvelles méthodes dont l'éclat trompeur a ébloui le public dans ces derniers temps : qu'on se demande, après avoir lu et médité ce livre, ce que le sage et judicieux Rolhn penseroit de ces ouvrages où l'on prétend abréger la route des sciences, en arracher les épines, et en aplanir les difficultés : il se plaint dans un endroit de son traité que l'éducation s'éloit déjà amollie de son temps; que diroit-il de ce qui se passe aujourd'hui? II

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réptte sans cesse que le bat de l'éducation n'esl pas de faire des sa vans, mais de préparer et de polir les esprits, et ces idées si justes étoient le fruit du temps et de l'expérience. Lors du renouvellement des sciences et des lettres, les esprits, avides de connoissances, voulurent tout embrasser à la fois, théologie, mélapliysique, mathématiques, histoire, langues ancÎL'nne^, éloquence, poésie, etc. ; la manie encyclopédique, que nous voyons se renouveler de nos jours , s'opposa longtemps au retour du bon sens et du bon goût : on vit des écoliers qui se piquoient de ne rien ignorer ; en Italie , Pic de la Mirandole , à l'âge de quinze ans , soutmt une thèse de omni re scibili. Ce ne fut que lorsque le flambeau du goût commença à éclairer les esprits, que l'on reconnut le vide de ce faux savoir, et que l'on vit le ridicule de ces fastueuses prétentions ; les éludes se réglèrent sur des principes plus sages; il devint évident, comme l'observe M. RoUin, qu'on ne devoit point s'attendre à voir sortir des écoles ni des érud'ts tout formés , ni des poêles, ni des orateurs parfaits. N'est-il donc pas étrange que le progrès insensible des choses nous ait ramenés au mauvais sens, et j'oserois presque dire à la barbarie du quinzième sièclf? Quand M. Rollin composa le Traité des Etudes, le meilleur goût régnoit dans la littératui^e et dans l'Université : le siècle de Louis XIV avoit achevé de dissiper les dernières ténèbres des âges précédens, et répandu sur toutes les parties des arls et des sciences une lumière que noti e prétendue philosophie n'a fait qu'obscurcir; les limites en tout genre étoient nettement tracées; les principes définis avec justesse et fixés avec précision ; M. Rollin étoit lui-même un des esprits les plus éclairés et les mieux faits de ré--

poque où il écrivoit : l'âge, Fexpérlence et les circonstances avoient encore ajouté au grand sens dont la nature l'avoit doué. 11 avoit été lié avec les plus grands hommes du siècle de Louis XIV, dont la conversation n'avoit pas dû être pour lui une source d'instruction moins abondante que les ouvrages des grands écrivains du siècle d'Auguste, C'étoit à soixante ans , après avoir long-temps appris à connoître l'esprit des jeunes gens , qu'il écrivoit sur l'éducation. Peut-on raisonnahlement se flatter d'être aujourd'hui plus éclairé que lui sur cette matière , de savoir mieux comment il faut enseigner la grammaire, les langues anciennes, la rhétorique, l'histoire? Et n'est-il pas évident que toutes ces méthodes par lesquelles on tourmente l'éducation hien plus assurément qu'on ne la perfectionne, et qui sont si contraires à ce qu'il enseigne, ne sauroient être que des pièges tendus à la sottise par la mauvaise foi et par le charlatanisme?

On doit considérer le Traité des Études comme un des monumens de notre littéiature : ce n'est point un de ces livres qui ne sont faits que pour une certaine épo-^ que et de certaines circonstances : fondé sur l'expérience des siècles passés, il doit instruire les siècles à venir 5 il doit partager le privilège de la vérité, qui est de ne point avoir de vieillesse. Et de quel droit le relégueroit-on parmi les livres surannés, et qu'on ne doit plus lire? Qu'on nous dise si depuis on a composé quelque ou-- "vrage meilleur en ce genre : que les maîtres qui croient aujourd'hui avoir plus de jugement, plus d'expérience, plus d'instruction et plus de talent que M. Rollin, se monbent; qu'ils développent les titres qui les mettent en droit de le mépriser.

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§. II

19 octobre.

Cest une vieille coutume de mettre la vie des auteurs eu tête des édhions qu'on fait de leurs ouvrages. Cependant ces sortes de notices biographiques sont quelquefois fort peu intéressantes : la vie des gens de lettres n'est pas en général très-vai'iée ; elle n'offre pas une grande diversité d'événemens ; elle est d'ordinaire uni" forme, calme et tranquille. C'est dans la retraite et le silence du cabinet qu'ils font leurs plus grandes actions : les livres qu'ils composent sont les traits les plus mar^quans de leur destinée. Je parle des vrais gens de lettres, et non de ces aventuriers et de ces intrigans qui, ne voyant dans la littérature qu'un moyen de fortune, s'agitent plus qu'ils ne travaillent, et songent plus à se faire une réputation lucrative qu'à composer de bons ouvrages. D'ailleurs, ces notices sont généralement plutôt des éloges que des histoires : on loue les ouvrages ; on loue l'auteur; on ne présente que les beaux côtés; on laisse les défauts dans l'ombre. Ces portraits flattés, en perdant le mérite de la ressemblance , doivent perdre tout intérêt : on diroit que quelques écrivains du dix-huitième siècle ont craint cet inconvénient, et redouté le pinceau trop indulgent des biographes : ils ont pris soin de se peindre eux-mêmes 5 et l'on ne saurolt les accuser d'avoir choisi leurs coulems avec trop d'amour—propre.

On désire peu de connoître les auteurs dont les ouvrages n'intéressent pas les passions ; mais on est assez curieux d'apprendre comment ont vécu ceux q'-Û ont

SU parler à. rimagination et au cœur; on cherche des rapports entre leurs e'crits et leur caractère; on veut voir si leurs mœurs répondent aux sentimens qu'ils ont exprimés ; on se figure toujours qu'un homine dont les ouvrages sont très-passionnés a du l'être beaucoup luimême ; et en cela , on se trompe souvent : il en est ordinairement de la sensibilité que les écrivains portent dans leurs ouvrages , comme de celle que les acteurs mettent dans leur jeu ; c'est une sensibilité toute d'artifice : c'est un ébi'anleraent de l'imagination , et non un mouvement de l'aine; tel exprime les passions avec feu , qui toujours est resté glacé; tel brûle le papier, dont le cœur est toujours demeuré froid.

Ce n'est sûrement pas comme éo'ivain à grandes passions que M. PioUin doit exciter la curiosité ; mais il a des droits d'un autre genre à notie intérêt : ses douces leçons, furent, pour ainsi dire, la première nourriture de notre enfance; ses ouvrages sont lespremiei-sque nous ayons lus ; c'est dans ses écrits que nous avons puisé les premières notions de l'antiquité; il a soutenu et dirigé nos pas encore chancelans dans la carrière des lettres; le souvenir d'un tel maître se mêle agréablement aux souvenirs les plus louchans de notre premier âge. Il est impossible d'ailleurs de lire ses ouvrages ^ sans aimer Tauteur : ils sont empreints d'un tel caractère de candeur, de droiture, de simplicité, de bonhomie; la vertu la plus vraie et la plus aimable s'y fait si bien sentir, qu'ils gagnent insensiblement le cœur, et qu'ils font chérir l'écrivain qui paroît s'intéresser si vivement à son lecteur, et qui lui parle un si doux langage.

Rollin , en effet, s'est peint dans ses écrits: ses mœurs avoient la même simplicité et la même naïvelé que sou

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slyle, et toute sa conduite respirolt la même vertu que ses ouvrages. Il eut le sort de presque tous les gi'ands ialens, de naître dans l'obscurité d'une condition trèsmt^iocre : son père étoit maître coutellier à Paris; on destina le jeune Rollin au même état; mais un bénédictin des Blancs-Manteaux , dont il alloit quelquefois servir la messe, reconnut en lui des dispositions , et lui obtint une bourse au collège qu'on appeîoit les dixhuit. Il commença ses études avec une grande distinction, et se lia particulièrement avec les deux fils de M. Lepelletier , alors ministre , lesquels étoient ses i-ivaux dans la classe. Quand le jeune boiirsier étoit le premier, M. Lepelletier lui envoyoit la gratification qu'il avoit coutume d'envoyer à ses fils. Rollin conserva toujours de la reconnoissance pour le protecteur de su jeunesse; il fut l'ami constant de ses fils et surveilla l'éducation des enfans de ses compagnons d'études. Le célèbre M. Hersan sous lequel il étudioit en rhétorique, et qui, pour entretenir l'émulation de ses élèves, avoit coutume de leur donner des épithctes honorables, ne cessoit de répéter qu'on ne distinguoit pas assez le jeune Rollin, et que pour lui il étoit tenté de l'appeler divin. Il avoit encore coutume de dire, lorsqu'on lui demandoit quelque pièce de vers ou de prose : Adressez-^-ovs à Rollin; il fera encore mieux que moi. Rollin n'a voit que 22 à 23 ans, lorsque l'Université le jugea digne de succéder à M. Hersan, appelé à l'éducation de Tabbé de Louvois. 11 eut aussi la survivance de la chaire d'éloquence au collège royal dont le même M. Hei'san s'étoit démis en sa faveur. Après avoir professé huit oa dix ans de suite au collège du Plcssis , il le quitta pom^ se livrer entièrement à l'élude de l'hisloii'e an-

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cienne, ne retenant que la chaire d'éloquence au collège royal , qu'il ne remplissoit qu'à titre de survivance et sans aucun émolument : il avoit environ 700 livres de rente, et il étoit riche. L'Université ne tarda pas à le rappeler dans son sein, en le nommant recteur en 1694; elle le continua même dans cette dignité pendant deux ans de suite; ce qui étoit une fort grande distinction. Il montra dans cette place beaiicoiip de zèle pour la défense des privilèges du corps dont il étoit le chef, et ne fut pas moins jaloux de remplii- toutes les obligations qu'elle lui imposoil. Il fit la visite des collèges , pratique salutaire qui avoit été trop négligée; il maintint la discipline, rappela les usages anciens, fit quelques réformes. La fin de son rectorat ne lui rendit pas toute sa liberté; il fut nommé coadjuteur de la principalité du collège de Beauvais. Il développa dans cet emploi toutes les vertus qui lui étoient propres, et tout ce qu'il avoit de talent poui- l'éducation de la jeunesse. Il y avoit environ quinze ans qu'il gouvernoit ce collège, lorsqu'il fut accusé de jansénisme, et reçut l'ordre de quitter sa place.

C'est ici une des grandes époques de la vie de Rollin , et en même temps un des endroits les plus remarquables de la notice que les éditeurs ont mise en tête de l'ouvrage : voilà donc le stige et modeste Rollin exposé à l'animadversion de l'autorité comme fauteur d'opinions réputées dangereuses. Ce qu'on peut dire de mieux en sa faveur, c'est que ces opinions avoient en quelque sorte fait partie de son éducation , et qu'elles étoient presque généralement adoptées dans le corps aiiquel il étoit attaché. Je ne veux point entrer dans la discussion d'une doctrine que je n'ai point assez approfondie, et

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il me semble que pour la léprouver, il doit suffire À ceux qui veuleul êt)"e con.séquens qu'elle ait été condamnée par l'aulorilé compclente. Du reste, quand on veut se rendre raison de la conduite des hommes , même en matière de religion , il n'est pas toujours nécessaire de leur supposer des vues aussi sublimes que Fobjet qui les occupe , et des pensées pures de tout intérêt humain : le jeu des passions est qvielquefois le meilleur commentaire : il explique tout, parce qu'il produit tout. Si donc on me demande pourquoi une compagnie aussi éclairée que l'Université de Paris a suivi de certaines opinions, et comment il se fait qu'un corps regardé comme le dépositaire de la vraie doctrine , et toujours consulté par les rois et par les papes dans les temps de discordes , comme l'oracle de la religion , a pu se laisser entraîner à de certaines erreurs, j'en trouverai une raison toute naturelle dans la rivalité qui l'animoit contre les jésuites : cette rivalité devoit nécessairement jeter les universitaires dans des opinions opposées à celles que professoient ces religieux. Elle étoit telle que peu s'en fiillut qu'elle ne dégénérât en haine déclarée et en guerre ouverte ; et pour ne point sortir du sujet qui nous occupe en ce moment, qu'on lise les discours latins prononcés par M. Rollin dans différentes circonstances : on y trouve souvent des satires amères contre les jésuites , et l'on s'étonnera que cette ame si douce n'ait pas manqué de quelque fiel , lorsqu'il s'agissoit des rivaux de l'Université. J'indiquerai particulièrement un discours qu'il prononça , si je ne me ti'ompe, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés : en y faisant l'éloge des bénédictins, il établit entre eux et les jésuites, qu'il ne nomme pas, mais qu'il est facile de

SyS ANNALES

leconnoître, une comparaison très-iiijuiieuse pour ces derniers^ et quoique l'allusion soiL voilée avec tout Fart d'un rhéteur habile , on peut regarder ce parallèle comme une véritable diatribe , où RoUin a passé la mesure qu'il sait oï-dinairement si bien garder. Son beau discours sur l'instruction gratuite n'est pas exempt de traits pareils. On dit que Voltaiie composant le roman de Candide , se livroit à des rires immodérés) et que, comme on lui en demanda la cause, il répondit: Mes amis , Je mange du jésuite. M. Piollin n'auroit pas dit ce mot; mais il se plaisoit aussi très-souvent à manger du Jésuite.

Au surplus , les disciples de saint Ignace savoienl bien prendre leur revanche : le feu de la rivalité n'étoit pas moins ardent de leur côté; leurs orateurs repoussoient très-bien les traits des orateurs universitaires; la société, toujours vigilante, épioitles démarches de l'armée en^ nemie, pour ne lui laisser prendre aucun avantage. Quand le bruit se répandit que M. Rollin travailloit à' TTn ouvrage où il' se proposoit d'exposer le plan des études de l'Université , la société lança aussitijt dans Farène le P. Jouvency, un de ses plus vigoureux athlètes : cet habile professeur composa , de son côté , un livre pour exposer la méthode des jésuites; c'est celui' qui a pour titre De Ratiojie docendi et discendi, et' dont nous avons depuis peu une excellente traduction. 11 parut quelque temps avant les deux premiers volumes du Traité des Etudes, Le P. Jouvency l'avoit fait un peu court, pour gagner de vitesse son redoutable concurrent. M. Rollin, qui parle de cet ouvrage dans le Traité des Etudes , en fait une de ces critiques discrètes, où la louange se mêle à la censure, et où la

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malice se déguise sous le voile Je la politesse : il com mence par admirer la latinité de l'ouvrage qui aurolt pu, dit-il, le détourner de composer le sien; puis il insinue qu'il est un peu court , et que les matières n'y sont [xis approfondies; enfin il expose les raisons qui Font engagé à composer le sien en français; et l'on en infèie fort naturellement que le P. Jouvency a eu tort d'écrire son Traité en latin. Que conclure de tout ceci? Qu'il est tout simple (jue M. Rollln, qui étoit si bon univeriitaire, ait été, malgré la douceur de ses mœurs, «n janséniste très-ardent, et que

Dans tous les cœurs il est toujours de l'homme, ,

comme le dit le poète philosophe Molière.

Deux traits de la conduite de M. Rollln , considéré comme janséniste, me paroissent surtout bMmables : d'abord lorsqu'on lui donna l'ordre de quitter le collège de Beauvais , comme le temps des vacances n'étoit pas éloigné, on lui pei-mit de rester jusqu'à celte époque où il auroit pu se retirer sans bruit. M. Rollln ne voulut pas profiter de cette permission : il se retira sur-lechamp, et les accessoires mêmes de sa retraite prouvent qu'il n'étoit point fâché qu'elle fit de l'éclat : je ne reconnois pas là le caractère de M. Rollln , mais bien la conduite ordinaire des libmmes de parti. Ensuite, ayant été nommé recteur quelques années après , Il prononça chez les mathurins un discours si violemment chargé de jansénisme, que l'autorité lui enjoignit de quitter le rectorat sur l'heure : je pose eu principe que, dans une telle circonstance, l'autorité n'a jamais tort, parce qu'on est toujours coupable, quand on se révolte contre elle,

4tOO ANNALES

et je laisse tirer les conséquences qu'il me seroit trop jjtnible de développer.

Eii^effet, voudrois-je faire le procès à M. Roliin? Aurois-je dessein de flétrir sa mémoire, après avoir reconnu en lui tant de qualités et de vertus? Non, sarts doute : je montre seulement quelques taches dans une vie d'ailleurs si pure; et je ne me suis pas cru engagé à dissimuler les foiblesses et les erreurs d'un homme respectable et d'un écrivain utile, comme il étoil convenable que M. de Bose le fît dans l'éloge liistorique qu'il prononça à l'Académie des Inscrijîtions , et comme les éditeurs qui me paroissent avoir pris cet éloge pour base de leur travail ont pu s'y croire obligés. Au reste, leur zèle me paroît beaucoup trop vif : peuvent-ils ignorer qu'il y a aujourd'hui beaucoup d'imprudence et quelque ridicule à se permettre d'afficher des opinions qui ont trop long-temps agité la société , et à vouloir ranimer cet esprit de secte qui dure encore , à ce qu'on prétend, et qu'on devroit laisser s'éteindre dans le silence et dans l'oubli?

M. Piollin , forcé de renoncer aux différens emplois de son état , se livra dans la retraite à la composition des excellens ouvrages qui ont mis le sceau à sa réputation ,et le reste de sa vie y fut entièrement consacré : il avoit donné en 1715 une édition abrégée de Quintilienj il fit dans la suite le l^raité des Etudes , l'Histoire ancienne et V Histoire Romaine ^ qu'il ne put conduire que jusqu'au huitième volume , la mort l'ayant arrêté au milieu de son tiavail.

Ces difïerens ouvrages sont pai'fùteraient appréciés dans la notice j et en général ce morceau est remarquable par rétendue et la finesse des yQ.Qs , et par la solidité

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des principes , soit de morale , soit de littérature. Il est terminé pir une espèce de péroraison dans le goût do celle que Tacite a mise à la fin de la Vie d'Jgricola: si ce n'est pas tout-à-tliit la même éloquence , c'est le même ton de douleur noLle et de mélancolie sublime : l'auteur, M. Guénaud de Mussy, l'œil fixé sur les ruines de ces établissemens utiles que la révolution a renversés, déplore la destinée des générations naissantes, qui, pendant dix années de trouble et d'anarchie , sont l'estées saiis cidture et sans éducation.

3o octobre.

L'auteur de cette notice paroît tenir à l'école de Port-Royal par certains pjincipes , mais il n'y tient point du tout par son style; et si je ne savois qui il est, il me semble qne je devinerois sans effort que c'est un jeune homme de beaucoup d'espiit, qui s'est garanti de l'influence des maximes modernes, sans pouvoir se garantir de l'influence du style à la mode , et qui se rapproche de nos philosophes par sa manière d'écrire, en même temps qu'il s'en éloigne par sa manière de penser ; de sorte qu'on pourroit lui appliquer, sans toutefois que la comparaison tirât d'ailleurs à conséquence, ce que Quintilien dit de Sénèque : MultoB in eo clarc&que sententiœ , multa rnorum causa legenda , sed in eloquejido corrupta pleraque ; il abonde en idées justes et hunineuses, en maximes utiles aux mœurs; mais son style est presque entièrement vicieux et corrompu. L'auteur de la notice a presque tous les défauts de Fécole philosophique : il gâte ses idées les plus saines , et 1. 26

4o2 ANNALES

défigure ses pensées les plus ingénieuses par l'affectation , l'entortillage et l'afféterie; il donne dans cette espèce de néologisme, qui consiste, non pas à forger des mois nouveaux , mais à faire des termes connus un usage extraordinaire et bizarre; il court sans cesse après je ne sais quelles petites grâces, qui l'éloignent du naturel , et paroît ignorer combien un style franc et vrai est au-dessus de ces frivoles omemens. Il faut reconnoître pourtant qu'il ne manque pas d'un certain agrément et d'une certaine élégance; il a même des traits de plume fort heureux, et des morceaux bien écrits, qui montrent tout ce qu'il pourroit faire s'il ne vouloit pas avoir plus d'esprit qu'il n'en a. Du reste , il y a du mérite dans l'entente générale de l'ouvrage : les différentes parties en sont liées avec assez art. L'auteur passe des faits aux réflexions , et des réflexions aux faits , par des nuances bien ménagées et des transitions adroites. Il doit ses bonnes qualités à la nature , et ses défauts viennent des circonstances et de celte espèce d'éducation qu'un jeune écjivain se donne à lui-même, lors qu'entrant dans la carrière , il observe quel est le goût du moment, et cherche à se régler sur les modèles en possession de plaire, modèles souvent très-dangereux.

La corruption du style ayant été portée à son comble vers les derniers temps de la monarchie, les éci'ivains qui datent à peu près de cette époque se ressentent plus ou moins du mauvais goût qui régnoit alors; et ceux-mêmes qui ont su se préserver de la maladie des faux principes et des faux systèmes n'ont pu se sauver également de la contagion d'un style faux et corrompu : la simplicité , la clarté , le naturel étoient alors regardés comme des qualités de nul prix et presque

LITTÉRAIRES. (l8o5.) 4o3

comme des défauts; le néologisme, le jargon, l'afFectatlon , l'enflure , la reclierclic et le raffinement dans les idées comme dans l'expression , passoient pour les marques les plus sines du talent et du génie. Les ouvrages qui parurent alors avec le plus de succès , sont tous marqués à ce coin; et l'académie, arbitre de la littérature , instituée pour maintenir dans sa pureté le dépôt du goût , contribuant elle-même à l'altérer et le corrompre , necouronnoit que des compositions également vicieuses sous le double rapport des idées et du style. Il falloit une révolution pour ramener au bon sens les esprits égarés : elle est venue ; mais quand une fois on a pris certaines habitudes , qu'il est difficile de se corriger !

Qno semèl est imbuta recens servabit odorein Testa dià.

Quoique le style ne soit que l'expression et la forme extérieure de nos pensées , il est beaucoup plus aisé de changer d'idées et de réformer ses opinions , que de changer et de rectifier son style; car le style est une habitude de l'esprit , et nos habitudes ont généralement plus de force que nos principes : ce sont moins nos lumières et nos réflexions qui nous conduisent, que nQS habitudes et nos affections. De là vient qu'aujourd'hui des écrivains qui, sous le rapport des opinions, suivent la meilleure voie , s'en écartent par leur manière d'écrire : les exemples ne seroient que trop nombreux , si je voulois en citer. Ceux-mêmes qui n'ont jamais payé le tribut à l'esprit philosophique ^ ont dû nécessairement le payer à la mode : CiU- tout écrivain veut plane, et la vérité même, dans ces temps de corruption, étoit

4o4: * ANNALES

forcée de preiidie les livrées de l'erreur, sous lesquelles il lui arrivoiL Ircs-souvent de ne pas réussir, mais sans lesquelles elle no joouvoit espérer aucun succès. Il ne faut donc pas s'éloniier que les jeunes gens même bien élevés et d'un bon esprit , qui commencèrent à écrire à cette époque , aient clierclié à se former sur les modèles alors en crédit , et que , tout en reconnoissant aujourd'hui combien ces mêmes modèles étoient vicieux , ils conservent quelque cliose de la première empreinte que leur talent et leur style ont reçue : ne voiton pas en effet tous les jours des lioihmes qui , avec les meilleurs principes sur l'art d'écrire , écrivent pourtant très-m:d, et qui, pleins de goût dans la théorie, s'éloignent dans la pratique des règles qu'ils connoissent si bien? C'est que les impressions des premières années ne s'effacent point; c'est que la trace du pli que l'on a pris dans sa jeunesse demeure toujours; enfin c'est que le style est, comme je l'ai dit, une habitude qui, semblable aux autres , a plus d'empire que toutes les spéculations, et triomphe à la fois de notre volonté, de nos réflexions et de nos principes. Je sens que ces idées am'oient besoin de plus d'étendue et de développement; je pourrai quelque jour y revenir : il faut que je me hâte de fau-e connoître, par quelques exti-aits, le style de l'ouvrage qui donne lieu à ces observations.

Rien n'est plus pénible pour la critique que de se traîner sur les détails de la diction, et rien n'est plus désagréable pour les auteurs que cette revue exacte et minutieuse de leurs fautes : ils s'en plaignent quand on la fait; mais ils l'exigent quand on ne la fait pas; j'essaierai de tenir le milieu, en ne citant, pour justifier ce que j'ai dit, qu'un petit nombre de phrases. D'ailleurs,

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en malière de style , il faut souvent s'eh rapporter au jugement de celui qui en a examiné les détails; car, loi'sque c'est la masseentière de la dictioii, qui est vicieuse, comment pourroit-on le prouver autrement, qu'en mettant l'ouvrage entier sous les yeux du lecteur.

L'auteur, après avoir dit que RoUin, dans ses histoires , a soin de montrer l'imperfeclion des vertus païennes, en les jugeant d'après les règles du christianisme, continue ainsi : «C'est donc toujours avec ce « divin tempérament que l'on doit proposer au jeune « liomme des vertus sans convenance , et des maximes « enivrantes et trop fortes pour sa raison. » Le divia tempérament est assurément très — ridicide , et les Tertits sans convenance foiment une expression à la fois ambitieuse et inintelligible : double défaut, qui calactérise en général les ouvrages sortis de l'école philosophique. La fin de la phrase offre bien encore quelque chose à reprendre; mais je ne m'attache qu'aux fautes que l'auteur a commises par un excès d'envie de bien faire , et qu'il a pour ainsi dire recherchées , et non à celles qui lui sont échappées.

Dans un autre endroit, en parlant des règles que Piollin prescrit pour la conduite des enCms, l'auteur s'écrie : « Que d'aimables sollicitudes ! Que de tendres (( condescendances I Que de ruses d'amour! » Il n'y a pas un mot dans cette exclamation qui ne soit singulièrement aifecté ; mais les ruses d'ajuour Vem^ovlcnt sur tout le reste : cette expression est comique à force d'êti-e précieuse.

Voici une phrase qui n'est guère moins plaisante : « La sérénité naturelle du caractère de Piollin , sans « cesse ejitretenue par l'habitude de la raison et les

4o6 ANNALES

« pratiques de la religion , étoit un rafraîchissement <( continuel à ses travaux.» L'affectation ne peut aller plus loin.

Elle se fliit aussi prodigieusement sentir dans la phrase suivante : « La maison de Rollin étoit, à la vé- « rite si petite , que souvent elle avoit peine à contenir « les étrangers qui venoientle consulter de toutes parts; « mais la gaîté de ses paroles semhloit en élargir « l'enceinte , et répandoit Vaisance autom- de lui. )> Le mot aisance n'a pas le sens que l'auteur lui donne dans cet endroit ; et la gai té de M. Rollin qui semhloit élargir Venceinte de sa maison est une pensée grotesque.

« Les réflexions que M. Rollin sème dans ses his- « toires introduisent V enfant dans V expérience de la nade, en fournissant autant d'appuis à sa raison « ?iaissante. » Quel jargon I Mais il faut remarquer en particulier que cette expression introduire Venfant dans Vexpérience de la vie est éminemment du style et de la manière philosophique.

Autres exemples d'affectation : «Les remontrances <( et les douceurs de la maison paternelle disposent l'en- <( fant aux-sentimens vertueux, et lui mettent sur les « lèvres un sourire qui ne s' efface plus . »

En déplorant le sort des jeunes gens que les (roubles de la révolution ont privés d'éducation, l'auteur s'écrie: « Ainsi donc ils seront toujours livrés à un gémisse- « ment secret et inconsolable ! » Etre livré à un gémissement, et à un gémissement inconsolable! Quel français !

Je crois que ce petit nombre de citations suffira pour donner une idée du style de cette notice. Quant aux notes que les jeunes éditeurs ont jointes au Traité des Etudes,

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elles me paroissent inutiles poui- la plupart , le texte de Rolliii étant toujours de la clarté la plus lumineuse, et ne laissant jamais aucun doute ni aucune obscurité. De plus , elles consistent en grande partie dans des explications approbatives dont on peut très-bien se passer : car l'autorité de M. Rollin est fort au-dessus de celle des éditeurs, et leur suffrage ne peut rien ajouter au poids de ses idées et de ses décisions. Mais ces mêmes notes ont quelquefois ime précision qui les rend pédantesques et ridicules : il arrive que les éditeurs ne mettent au bas des pages que ces luots : Voilà qui est très-bien pensé; cette idée est parfaitement j uste , comme s'il étoit nécessaire de faire partiellement de telles remarques sur un ouvrage qui repose en totalité sur un fonds trèssolide , et où il n'y a peut-être pas une erreur. Le ridicule devient plus sensible encore, quand on sait que les éditeurs sont des jeunes gens, et presque des écoliers qui se penueltent d'approuver d'un ton si magistral , et d'appuyer de leur suffrage les idées d'un liomme tel que M. Rollin: ils ont sans doute de l'esprit, du talent, de l'instruction, du goût, des vues saines et justes; mais ils n'ont dans les lettres ni la réputation ni le crédit nécessaires pour mêler convenablement leurs pensées à celles de l'auteur du Traité des Etudes, et pour donner du poids à leur édition; en un mot, ils n'ont point mission pour l'ouvrage qu'ils ont entrepris; et c'est ce qui doit faire regretter davantage que l'écrivain célèbre, qui en avoit le premier conçu l'idée , ait été obligé de le confier à des mains étrangères , quelque habiles qu'elles soient.

4o8 ANNALES

Du docletir Gall et de sa doctrine.

22 octobre.

On annonce l'arrivée prochaine du docteur Gall à Paris. C'est sans doute un gi-and docteur, si sa science est aussi merveilleuse qu'on le publie : on dit qu'en touchant la tète de ceux qui le consultent, il devine leurs penchans, leurs habitudes, leurs qutjlités, leurs défauts, leurs vices, leurs talens, par certains indices que lui fournit la conformation des crânes. Voilà ce que j'appelle une science merveilleuse : je maintiens en effet que le douzième siècle n'a pas eu de soi'ciers de cette force , et que même aujourd'hui , dans ce siècle des lu^ mières et de la philosophie , on ne trouveroit pas , en parcourant tous les galetas de Paris où l'on professe les sciences occultes, une tireuse de cartes, une diseuse de bonne aventure , une chiromancienne, une nécromancienne qui pût se vanter d'en faire autant, ni qui osât même comparer son art avec celui du docteur : lire dans les cartes le passé et l'avenir, connoîtrepar leurs combinaisons, p^' leurs couleurs, les secrets les plus cachés, c'est une chose simple jusqu'à un certain point : par exemple , il ne faut pas être bien profond pour voir que , si le valet de pique se trouve souvent à côté de la dame de carreau, la jeune personne qui consulte est blonde, ou, si l'on veut, rousse, et qu'elle a des rencontres fréquentes avec son amant, qui est un beau brun. Cela

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est clair comine le jour 5 mais la divination par les crûmes est bien autrement fine : je pourrois faii-e ici un. parallèle de ces deux arts , qui étahliroit de la manière la plus lumineuse la supériorité du docteur Gall sur tous les Bohèmes du monde ;, et siu- toutes les sorcières de Paris. Mais pourquoi prouver ce qui est clair, et démontrer ce qui ne laisse aucun doute?

Quelle fête, si le docteur Gall veut honorer Paris de sa présence! Je m'imagine que les honnêtes gens se précipiteront sur ses pas, comme on couroit jadis après Mesmer, après Cagliostro, comme on a couru dernièrement à la femme invisilile, à l'homme incombustible : je pense que le commun du peuple aura pour lui la même vénération et le même enthousiasme que pour l'aveugle qui , dans ses derniers momens , distribuoit à coup sur des ternes et des quaternes. Des censeurs chaginns , des misantropes amers , prétendent que le genre humain est incorrigible, et qu'il y a toujours dans les nations un fonds de superstition et de ci'édulité que les gens habiles exploitent, et que rien ne sauroit détruire : ils disent que nous nous mor|Uons fort gratuitement de nos pères des ti'eizième et quatorzième siècles , qui croyoient à la magie noire, à la magie blanche, aux apparitions, aux sorts , aux secrets du grand Albert : ils assurent qu'à la lueur brillante des lumières du dix-huitième siècle , nous, nous sommes livrés à des excès d'aveuglement et de superstition à peu près aussi ridicules; ils affirment que nous avons été dupes de tous les charlatans qui se sont présentés, de tous les jongleurs qui ont voulu se donner le divertissement de se moquer de nous, et ils ne parlent pas par figure et par métaphore : ils n'entendent

4lO ANNALES

Y>as par-là les philosophes à grandes phrases, les métaphysiciens à grands systèmes , les rhéteurs , les déclamateurs qui , pendant si long-temps , nous ont tenus éblouis et comme enchantés par l'éclat trompeur de leurs fausses lumières, et qui, certes, étoient bien aussi de grands chai'latans : ils entendent de véritables faiseurs de tours de passe-passe , dignes de figm'cr à la Foire, et qui ont su ensorceler la ville et la cour, et fasciner tous les yeux , lorsque la philosophie prétendoit les éclairer tous. Ils citent en exemple Mesmer, qui attira tout Paris et tout Versailles autour de ses baquets magiques ; ils citent Cagliostro, qui évoquoit les ombres, qui vous faisoit voir votre gi'and-père et votre grand'mère , et qui fit souper le cardinal de Rohan avec Voltaire et avec Cicéron , et ils s'écrient : O vanas hojninuni mentes ! et on est tenté de croire qu'ils ont raison ; mais il faut au moins qu'ils nous passent le docteur Gall.

Et comment ce docteur pourroit-il rencontrer des incrédules? Ne seroit-il pas ti'op injuste de rejeter son art? En effet, pourquoi tant de gens crôient-ils aux cartes? c'est qu'il annve souvent que les tireurs de cartes disent la vérité, comme s'expriment ceux qui les consultent. Or, le même argument s'applique avec la plus grande justesse à la cranomantie : on ne trouve que des personnes qui, en voyageant en Allemagne, se sont fait tâler le crâne par le docteur, et qui publient qu'il leur a dit des vérités. Eh! quoi, telle pythonisse voit affluer chez elle la foule des consultans , et gagne beaucoup d'argent à Paris , parce qu'elle dit des vérités; et im docteur allemand , qui en fait autant , qui dit aussi des vérités , seroit négligé et se morfondrolt parmi nous! ce seroit

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le comble de la barbarie. Mais heureusement il n'y a rien de pareil ù craindre : nous avons aujourd'hui ti'op de lumières et de philosophie, nous sommes trop bons raisonneurs pour n'èti'e pas conséquens , et ici l'inconséquence seroit visible : qu'importe, en effet, que ce soit par les lignes de la main , par l'arrangement des cartes , par Tinspection des étoiles ou par l'examen du crâne qu'on dise la bonne aventure? L'essentiel est de diie des vérités, et le docteur Gall en rencontre comme un autre. Il est vrai que ses ennemis (car on n'est jamais un grand hoinme sans avoir des ennemis), il est ATai, dis-je, que ses ennemis prétendent qu'il ne dit la vérité que par liasai'd, et qu'à force de toucher des crânes, il est impossible qu'il ne rencontre pas juste quelquefois , comme , à force de mettre à la loterie , on finit par x^encontrer quelques numéros. Mais il est clair que cette objection est de la deinière foiblesse, et qu'elle n'a pu être inspirée que par l'envie. Il est donc évident que la doctrine du docteur Gall est très-solide.

Mais elle a de plus, en sa faveur, la nouveauté, et ce qui est neuf est toujours attrayant : les découvertes d'Averroès et d'Avicenne, les secrets des médecins et des chimistes arabes, les merveilles de l'astrologie, les mystères profonds de la magie, les livres sublimes du grand Albert ne sont négligés aujourd'hui que parce qu'ils n'ont point le fard de la nouveauté. Un jour,peutêtre la doctrine du docteur Gall éprouvera le même sort; mais en attendant , elle doit jouir du privilège attaché à tout ce qui est neuf, et ce privilège lui est justera.ent acquis : il y a eu de grands devins dans l'antiquité, de grands interprètes de songes , de grands tireurs d'Iio-

roscopes , de grands physiogiioraonisles , témoin celui qui devina si bien que Socrate étoit enclin au vin eL aux femmes ; témoins Apollonius de Thianes , Jamblique et tous ces profonds philosophes qui entendoient même le langage des oiseaux 5 témoins les Chaldéens qui prédirent à Alexandre qu'il mourroit à Bahylone; témoins les devins qui prévinrent César qu'il périroit aux ides de mars, s'il n'y prenoit garde: enfin, témoin cet astrologue que Tibère vouloit précipiter du haut d'un rocher de l'île de Rhodes, et qui sut si hien se ùrer d'affaire; mais aucun d'eux n'a eu l'idée de dire la bonne aventure par l'inspection du crâne. Il y a voit à la cour de Catherine de Médicis une multitude d'Italiens, gi^ands sorciers , profonds magiciens , qui avoient toute sa confiance, et qu'elle consulloit beaucoup; mais aucun d'eux ne s'est jamaise avisé de lu i palper les os de la tête. Quand Louis XIII naquit , la reine Marie de Médicis fit appeler ses astrologues et tireurs d'horoscope, qui donnèrent à l'enfant le nom de Juste, parce qu'il étoit né sous le signe de la balance, et nullement d'après l'examen du coronal ou de l'occipital. Dans des temps plus rapprochés, le fameux Lavater, approfondissant la doctrine de Porta , poussa au plus haut degré la physiognomonie ou l'art de deviner par les traits de la figure : mais qu'il étoit loin de la découverte du docteur Gall? Il appartenoit à ce grand homme de reconnoître le premier que nos affections, nos inclinations, nos vertus, nos vices , notre destinée dépendent de la forme de nos chapeaux.

11 faut convenii' pourtant qu'avant le docteur Gall on avoit eu quelque idée , mais à peine ébauchée et très-

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imparfaite de son système : le volume de la tête avoit toujours été considéré comme une chose de conséquence, et c'est ce qui a donné lieu, dans certains temps, à ces frisures bouffantes, à ces énormes perruques qui triploient ou quadruploient la grosseur du ctàne : il semble que plus la tête est grosse , plus elle contient d'idées et de sens. C'est sur ce principe que les inventeurs du système jde Vangle facial me paroissent avoir appuyé leur théorie; cependant il y a un proverbe qui dit : grosse tête j peu de sens , et l'académie a consigné ce pi'ovei'be dans son dictionnaire. Quelques grands hommes ont eu le crâne très-volumineux; mais, en cherchant bien , peut-être en trouveroit-on qui ont eu la tête très-petile. Périclès , qui gouverna quarante ans la républi(|ue d'Athènes avec tant de succès et d'éclat, l'avoit fort gi-osse ; il paroît même que sa tête avoit la forme d'un oignon ; car Plutarque rapporte que les Athéniens l'appeloient tête d'oig/ion , pour se moquer apparemment de la forme de son crâne. Quoi qu'il en soit , si l'on peut apercevoir dans ces idées quelque germe du système inventé par le docteur Gall, c'est un germe bien enveloppé et bien confus , et la gloire d'une si belle découverte reste tout entière à l'illustre docteur.

4l4 ANNALES

Traité de V Orateur de Cicéron , traduit en français par M. l'abbé Gollin , édition de i8o5.

8 novembre.

Lorsque je lis les divers traités que Cicéron a composés sur l'art oratoire, je crois entendre Féloquence mémo qui nous révèle ses secrets : les rhéteui's les plus illustres après lui n'ont point excellé dans l'art qu'ils ont enseigné ; Aristote, qu'on peut nommer le père de la rhétorique, ne fut point oraleur; c'étoit la tète la plus forte et la plus philosophique de l'antiquité: on est saisi d'admiration quand on songe à la sagacité perçante de ce génie profond , qui pénétra si avant dans toutes les matières , et qui sut joindre à tant de lumières naturelles tant de connoissances acquises; mais la nature, si prodigue envers ce grand homme, lui avoit refusé ces dons heureux de l'imagination , cette organisation délicate et sensible , qui sont les sources de l'éloquence. Quintilien s'étoit livré à l'exercice de l'art oratoh'e , avant d'en dicter les préceptes; mais si nous en jugeons par quelques endroits de son traité, où , quittant le ton didactique, il s'abandonne aux élans de sa sensibilité , nous devons peu regretter la perte de ses discours : son éloquence , dans ces endroits, se monire pénible et guindée ; l'orateur paroît en lui fort au-dessous du i-héteur. Cicéron, au contraire, est encore plus admirable lorsqu'il déploie les ressoiuces de son art, que lorsqu'il en expose les théories : ses traités sont paifaitement beaux j mais iàts dis-

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cours sont fort au-dessus de ses traités; il avoit encore plus de génie pour l'éloquence que de lumières sur la rhétorique. Il est sans doute très-satisfaisant pour ceux qui veulent étudier ce grand art, d'en pouvoir lire les préceptes tracés par un tel maître : les leçons d'un homme qui joint l'exemple au précepte, et qui exécute supérieurement ce qu'il enseigne, inspirent plus de confiance; il semble qu'il vous ouvre son génie, et qu'il vous en monti'e les secrets : on est tenté de croire qu'il vous communiquei'ason talent en vous communiquant ses lumières.

Il s'en faut beaucotïp que nous attachions à la rhétorique autant d'impoitance que les anciens : elle entre dans notre cours d'études ; mais la place qu'elle y occupe n'est pas plus distinguée que celle des autres parties; on consaci-e à cette étude une ou deux années, après lesquelles on l'abandonne pour toujours; les anciens y consacroient lem- vie presque entière : Cicéron , déjà célèbre dans le barreau de Rome, alloit à Rhodes se perfectionner sous le rhéteur Molon, et se remettoit sur les bancs commue un jeune écolier poiu* approfondir les mystères de son art; dans un âge plus avancé, et déjà au comble de la perfection , il s'exerçoit encore à traiter scolastiquement des sujets iraiaginaires, à faii'e des amplifications et des déclamations en grec; Lucullus partageoit ses exercices , et les plus illustres Romains se •hvroient à l'envi aux mêmes travaux. Cette différence dans les études est née de la différence des gouverne— mens : chez les anciens, on gouvernoit les peuples par la parole; l'éloquence conduisoit donc à tout, et quand on vouloit pai-venù-, il falloit tâcher d'acquérh- l'art par lequel on pouvoit exercer la plus grande influence dans

le.s affaires publiques. Chez nous l'art de la parole se renferme dans la double cai-rière de la chaire et du barreau : il n'entre presque pour rien dans l'administration. Ce qui mène aux honneurs et à la fortune, est toujoars ce qu'on suit avec le plus d'ardeur.

Mais indépendamment de cette raison , il semble que dans les temps modernes on a eu pour la rhétorique, considérée en elle-même, un certain mépris dont il est assez difficile d'expliquer les causes : Voltaire se moque beaucoup de cet art, et à ce sujet, se répand en facéties qui ne tarissent pas ; il est vrai que dans les ouvrages de quelques rhéteurs , la rhétorique se présente hérissée de termes techniques, assez capables d'effiuoucher ; mais l'art en lui-même manque-t-il réellement de cette importance que les anciens y attachoient ? Nous parolssons ne pas i-egarder les préceptes comme aussi utiles et aussi nécessaires qu'ils le croyoient : nous accordons plus qu'eux au génie et au talent : ils avoient moins de confiance que nous dans la nature; dans les écoles même on semble avoir proscrit la lecture des rhéteurs : les noms des figures de rhétorique nous font som-ù'e, tandis que les anciens non-seulement s'occupoient trèssérieusement de ces figures, mais eiitrolent dans une foule de détails épineux et d'analyses difficiles dont généralement nous n'avons pas même fidée aujourd'hui. Nos gens de lettres eux-mêmes et nos écrivains de profession méprisent les préceples, et je crois qu'ils ont tort : à la vérité , lorsque le talent naturel manque , les préceptes sont à peu près inutiles; mais ils sont trèspropres à seconder la nature, à éclairer le génie, à étendre les moyens , à développer les dispositions , à féconde!' les germes du talent : l'ail d'écrire cesseroit d'être

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un art s'il n'avoit point sa méthode, ses procédés et ses lois : il faut donc les étudier comme il faut étudier les règles de tous les autres arts. Quintilien examinant la (juestion de savoir lequel de l'art ou de la nature contribue le plus à la perfection des ouvrages de l'esprit, ne craint pas de décider en faveur de l'art. Je ne prétends pas qu'on doive précisément s'enfoncer dans toutes les subtilités des rhéteurs; mais entre négliger la rhétorique et en abuser , n'est-il pas un milieu ?

Quand on ne considéreroit même la rhétorique que comme une spéculation métaphysique , elle seroit digne encore de l'attention des hommes qui pensent, et ne niérlteroit pas le mépris que nous paroissons lui avoir voué : n'est-il pas admirable en effet qu'on soit parvenu à classer, à déterminer avec tant de netteté et de précision les opérations de notre esprit , les mouvemens de notre ame? Tout ce qui tient au goût le plus fin, au sentiment le plus délicat, à l'instinct le plus fugitif, a été soumis à l'analyse, démêlé, apprécié avec une justesse qui étonne ceux qui savent encore s'étonner de quelque chose. Le cœur humain a été scruté, approfondi par quelques génies supérieurs, qui nous ont monti^é à découvert les ressorts qui le font mouvoir , et qui nous ont révélé tous les secrets de la persuasion. Tous les moyens capables d'ébranler l'imagination, de toucher le cœur, de fléchir la volonté, tout ce qui peut contribuer à donner à nos pensées plus de force , de relief et d'effet , tous les artifices par lesquels nous pouvons les faire valoir et les communiquer aux autres avec empire 5 enfin tout ce qui peut assurer au plus beau présent que nous ait fait la natm^e le degré de perfection dont il est susceptible , a été dicté, enseigné comme 1. 27

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on enseigne les procédés de l'ait le plus giossier et 1? plus mécanique. Quelle pi-ofondeur de méfciphysique , quelle pénétration, quelle sagacité n'a-t-il pas fallu pour en venir là I 11 faut sans doute du talent et du génie pour faire un usage heureux de ces théories ; mais n'en est-il pas de même de tous les arts dans lesquels on réussit plus ou inoins suivant ses dispositions naturelles? Au reste, quand on pense que le plus grand philosophe tt le plus grand orateur de l'antiquité se sont occupés de ces spéculations, et en sont, en quelque sorte, les. créateurs, on doit êtJ'e moins prodigue de son mépris, et se défier iin peu de soi-même : il faut du moins que l'ai;torité en impose à ceux qui ne veulent consulter que le préjugé.

L'orateur romain écrivoit ses nombreux traités de rhétorique, en même temps qu'il étonnoit ses concitoyens par son génie, et qu'il disputoit à la Grèce la palme de l'éloquence : il fit dans sa jeunesse deux livres de V Invention oratoire; il composa ensuite ses dialogues sur V éloquence , les topiques, les partitions oratoires ^ le Brutus ou l'entretien sur les orateurs illustres, et le livre intitulé V Orateur, Ce dernier traité fut un des plus beaux fruits de sa vieillesse. Il le fit à la prière de M. Junius Brutus , et à Foccasion d'une dispute qui s'étoit élevée à Rome entre les orateurs , touchant l'idée de la paifaite éloquence. Ce n'est point une rhétorique en forme : Cicéron ne se propose ici d'autre but que de donner le portrait de l'orateur parfait. Il déclare qu'en travaillant à ce portrait , il ne se régleia ni sur les orateurs de son temps, ni sur ceux des siècles passés 5 persuadé que les productions de l'esprit humam ont toujours quelque chose de défectueux , il remonte

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avec Platon jusqu'aux principes éternels et immuables ; il tdcbe de saisir par un effort de pure intelligence l'idée de la parfaite éloquence, et forme sur cette idée l'orateur que J3rutus clierchoit : voilà tout le fond de l'ouvrage qui offre d'admirables détails , particulièrement sur l'éloculion que l'auteiu' regarde comme la partie la plus nécessaire dans l'éloquence, et comme renfermant en quelque manière toutes les autres.

La traduction de M. l'abbé Collin non-seulement est bonne en elle-même; mais elle est un des meilleurs morceaux de ce genre que nous ayons dans notre langue : elle pai'Ut pour la première fois en ly'Sy j tous les critiques du temps en firent les plus grandi éloges. Elle est précédée d'un discours préliminaire sur les tnoyens d'acquérir V éloquence : ce discours est très-digne d'un écrivain qui se distingua lui-même par ses talens oratoires , et qui remporta trois fois le prix de l'Académie française.

Méthode pour étudier la langue latine , par M. GuEROULT, ancien professeur de rhétorique en l'Université de Paris.

i3 novembre.

Un changement de grammaire est une révolution dans l'empire scolastique : je me souviens d'avoir vu dans mon enfance la méthode de Lhomond succéder à celle de Tricot 5 les esprits furent à ce sujet dans une

agitation prodigieuse : il se forma des partis ; les un» souteiioieut Llioniond , les autres défendoient Tricot 5 le zèle étoit égal de part et d'autre : le destin des deux vudiniens fut long-temps balancé. Les états n'éprouvent pas des convulsions plus violentes, lorsqu'ils changent de lois et de constitution. Le mot roaa substitué à celui de musa étoit un des argumens que les partisans de Lhomond faisoient sonner le plus haut : ils prétendoient que rosa étoit beaucoup moins abstrait, et beaucoup plus ta la portée des enfans que musa. Tandis que les maîtres étoient ainsi partagés, le peuple des écoliers, toujours sûr de s'ennuyei' sous quelque constitution gi-ammaticale qu'il vécût , attendoit avec résignation que la querelle entre musa et rosa fût décidée : enfin l'heureux Lhomond triompha, et son étoile ayant fait pâlir celle de Tricot, il vit ses lois nouvelles s'établir et régner sans opposition dans l'Université de Paris.

M. Gueroult est un révolutionnaire du même genre: il veut mettre son code à la place de celui de Lhomond , comme Lhomond mit le sien à la place de celui de Tricot; il jette de nouveaux brandons de discorde dans la république enseignante. Je ne crois pas que son livre , lorsqu'il a paru pour la première fois , il y a quelques années, ait causé les mêmes troubles: on étoit occupé de troubles beaucoup plus sérieux et beaucoiq) plus importans; et tout ce qui tient à l'éducation étoit alors si négligé , qu'il est possible que cet ouvrage n'ait pas fait une grande sensation. Mais aujourd'hui qu'il se présente au milieu du calme général, je crains qu'il n'excite des tempêtes dans les lycées et dans les écoles secondaires : car M. Gueroult dilïére eu-

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core plus de Lhomoud que Lliomond ne différoit de Tricot. Lhomoud n'avoit pris que des demi-niesurçs 5 M. Gueroull ue sail poiul. stipuler avec les préjugés ; Lhomoud imprime à la léforuie un caractère de timidité; M. Gueroiilt la pousse jusqu'où elle doit aller ; Lhomoud ne se permit que quelques chaugemens modestes; M. Gueroult, transforme, inodifu', ajoute, retranche avec hardiesse : chez lui le Uibleau des conjngaisons n'est plus un tableau, c'est un jjaradigme ; chez lui l'ablatif en français ne diffère plus du nominatif; d crée des noms épicènes , dont nous n'avons jamais entendu parler autrefois ; il explique presque toute la syntaxe par des prépositions sous-entendues; il balaye devant lui et le que retranché , et la particule on ^ et le fameux ablatif absolu^ et, ce qui peut-être est le comble de l'audace révolutionnaire , il ôte au vocatif la cinquième place qu'il occupoit de temps immémorial parmi les cas, pour l'élever à la seconde; on ne peut aller plus vite en révolution ; mais on ne saurolt aller trop vite quand on est dans la bonne voie; et je crois la grammaii'e de M. Guei-oult , malgré quelques défauts , très-supérieure k celles que l'on a mises jusqu'à présent entre les mains des enfaus: elle a plus de netteté, de clarté, de précision; elle est débarrassée d'ruie foule d'inutdités qui obscurcissent les autres grammaires , eu les surchargeant; elle est mieux écrite, et composée dans un meilleur esprit : l'auteiu- a su emprunter avec art à la méthode de Dumarsais et des autres grammairiens philosophes de ce siècle, ce qu'elle a de bon et d'utde, sans trop renoncer aux anciennes pratiques, et à ce que Tusage, la routine et le pré-

jugé peuvent aussi, dans certains cas, pre'senter d'avantagevix.

J'ai eu lieu de revoir cet été mon rurliment de Lhomond , en donnant quelques leçons à un enfant dans le loisir de la campagne: j'avoue que j'y ai trouvé beaucoup de choses que je croyois entendre autrefois , et que je n'entends plus aujourd'hui. L'embarras, l'obscurité, l'incohérence des règles de la grammaire latine, telles que M. Lhomond les a exposées, m'ont quelquefois donné l'envie d'oter le rudiment des mains de l'élève, et de délivier mon jeune ami de ce fatras ténébreux où mon esprit se perdoîL comme le sien. Je ne sais si cette grammaire vaut réellement niieux que celle de Tricot à laquelle on l'a préférée ,• mais je me suis assuré, par ma propre expérience, qu'elle est mauvaise en elle-même : elle est redondante, indigeste et diffuse; elle manque absolument de cet ordre et de cette simplicité qui, en écartant le superflu, et mettant chaque chose à sa place, répandent sur les idées la portion de lumière qu'elles peuvent recevoir. Est-ce la faute de l'auteur, ou cet inconvénient est-il nécessairement attaché à ce genre d'ouvrages? C'est une question dont la grammaire de M. Gueroult peut fournir la sohition : elle laisse sans doute encore quelque chose à désii'er sous le rapport de la clarté ; mais si l'on veut la comparer impartialement avec la méthode de M. Lhomond, on verra combien à cet égard elle l'einporte sur cette métliode : l'esprit de métaphysique et d'analyse qui manquoit au premier , ot que M. Gueroult possède , s'y f lit partout sentir, mais avec cctie mesure et cette réserve qui sont turtout nécessaires dans les ouvrages

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destinés à rent'ance. Qael(|ues personnes lui reproclient peut-être cette précision même comme pexi proportionnée à la force des jeunes esprits qu'il veut instruire. Mais en admettant que cette précision, toute mesurée qu'elle est, soit un défaut , je la préférerois encore à l'obscure et dégoûtante diffusion des autres giammairiens : car, si malheureurement il est décidé que toutes les grammaires latines que l'on mettra dans les mains des enfàns, seront défectueuses, la meilleure , à mon sens , doit êti-e celle qui du moins satisfait les esprits plus avancés et pins mûrs, sans trop s'élever au-dessus de la portée des enfans. lis n'entendront point, dit-on j la grammaire de M. Gueroult ; mais entendent-ils celle de M. Lhomond? Au moins les maîtres entendront la première, qui e^t bemcoup plus simple et plus claire , et elle les mettra sur la voie des explications , des interprét itions et des développemens , qui sont toujours nécessaires dans tous les cas.

Les règles fondamentales du langige tiennent à la plus subtile métaphysique: l'étude approfondie de la grammaire est du ressort de la philosopliie ; il s'agit bien plus d'exposer les règles aux enfans, et de les leur faire pratiquer, que de les leur explique]-. On s'est beaucoup occupé de grammaire dans ce siècle, mais toutes les spéculations des pliilosoplies n'ont été presque d'aucun usage dans la pratique. Elles ont même produit de grands abus: on a vu dans ces derniers temps , des légions de grammairiens idéf)logues , qui vouloient charger la mémoire des enfans d'une foule de ternies pédantesques et barbares , en même temps qu'ils ti'ou- ]>loient leur intelligence, et faussoient, cutant qu'ils pouvoient , leur esprit par des définH'ons et des ana-

ly.ses très-dignes du langage dans lequel elles étolent expriniÉes. Ils citoient beaucoup Dura arsais, celui de nos philosophes qui aie plus songé à l'utilité de la pratique, en se livrant aux attraits de la théorie; mais en invoquant son autorité , ils dénaturoient ses méthodes et ses principes. M. Gueroult est incomparablement plus sage et plus sensé : et comme il a su s'élever au-dessus de la routine de ses prédécesseurs ^ il a su également se préserver des écueils , et se sauver des abus de l'esprit philosophique : il a prolité de tout ce que les découvertes modernes ont pu lui ofTrh- d'utile, et de tout ce que les méthodes de Dumarsais ont de plus conforme à l'expérience j mais il s'est renfermé à cet égard dans les bornes convenables; et en cela, il a montié une grande siireté de jugement et une grande justesse d'esprit : il est aisé d'aller loin quand on a pour guide la philosophie de ce siècle, et quand on se livre au zèle des innovations. Je ne lui reprocherois que l'invention gratuite de quelques termes, qui d'ailleurs sont doux et sonores, et le changement qu'il a cru devoir faire dans les déclinaisons : ce changement peut être fondé en raison ; mais il est entièrement inutile , et c'est pour cela qu'il est blâmable : en grammaire comme en politique, lorsque les usages et les préjugés ne sont pas nuisibles, il faut les respecter.

L'explication d'un grand nombre de règles par des prépositions sous-entendues est excellente : elle n'a rien de trop subtil ni de trop recherché; elle est claire et simple; elle tend à réduire les principes à un plus petit nombre; elle répand du jour sur une multitude de constructions qui , sans cette méthode , paroîlroient obscures et inintelligibles; elle facilitera aux enfans la pra-

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lique ries règles , et leur épargnera des fautes et des larmes ; elle les mettra à même de se rendre compte d'une foule de syntaxes avec lesquelles l'usage et la routme pouvoienL seuls les familiariser auparavant : c'est une des parties les plus remarquables de cet ouvrage, et une des vues les plus justes et les plus utiles qui aient diiigé Fauteur dans la composition de ces élémens.

Lorsque j'ai dit que cette grammaire étoit bien écrite, peut-être ai-je paru en faire un éloge peu convenable à ce genre d'ouvi'age. Mais quelque sujet que traite un liabile écrivain , il y laisse son empreinte : il y a une certaine pureté de langage, une correction, une élégance même dont une grammaire est susceptible : 1 exposition, l'explication des règles, le choix des exemples , peuvent êti-e faits avec plus ou moins de goût , et je me plais à reconnoître jusque dans ces élémens celui de l'écrivain à qui nous devons la traduction la meilleure peut-être que nous ayons dans notre langue. S'il est vrai, comme on Fa dit, qu'il faut être fort audessus des élémens d'une science pour être capable d'en composer de bons , c'est du moins un avantage qui ne manque pas à M. Gueroult : combien n'avonsnous pas vu, dans ces derniers temps, de grammairiens fameux qui enseignoient des règles qu'ils ne pratiquoient guère, qui parloient de grammaire générale, et savoient peu la gi-ammaire particulière, et dont les nombreux solécismes sembloient dénientir la docti ine l Dans M. Gueroult, le grammaiiieu est encore un excellent écrivain.

Leçons de Littéi^ature et de Morale, par M. Noël, inspecteur-général de l'instruction publique.

3 décembre.

Il faut convenir que si désormais les enfans ne réussissent pas dans leurs études , ce ne sera pas faute de livres : depuis le rétablissement de l'instruction publique, on a fait pour eux des ouvrages, des éditions de toute espèce; on a exti-ait, abrégé les auteurs anciens et modernes ; on a éclairci , commenté , expliqué les poêles , les orateurs , les liistoriens ; on ne voit sortir des presses que des livres relatifs à l'éducation : l'art de l'imprimerie ne paroît s'être perfectionné que pour offrir aux jeunes étudians des ouvrages capables de les inviter au travail par la beauté des caractères et par le bon marché de la main-d'oeuvre. M. Herhan , en partfcnlier, si célèbre par la rare exactitude et la brillante élégance de ses éditions stéréotypes, semble avoir consacré à l'éducalion les merveilles de son industrie : un Rudiment, un de Kiris , un Catéchisme latin, un Epitome obtiennent successivement l'honneur d'êlre imprimés avec ces caractères immobiles , emblèmes de l'immortalité , qui ne doivent être destinés qu'aux chefs-d'œuvre du génie, et aux ouvrages dignes de vivre éternellement. Les écoliers d'aujourd'lmi , plus heureux que nous ne fumes jadis, ont entre les mains des livres plus corrects, plus nets, plus agréables, et beaucoup moins chers que les fameuses éditions des

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