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Barlbou , des Cramoisy, des Elzévirs. Les iiieillcm's littéra leurs , comme les plus fumeux typographes, travaillent tous les jours pour eux : les noms des Fontanes , des Gueroult, des Noël , des Wallly se trouvent en tête des ouvrages qui doivent servir à leur instruction. Ces ouvrages acquièrent même une sorte de célébrité dans le monde : autrefois les journaux ne parloient point de ces petiLs livres qui ne dévoient être connus que dans les collèges; aujourd'hui on les annonce, on les juge, on les critique, on les vanle dans les feuilles publiques : le lecLeur apprend à la fois et la représentation d'une pièce nouvelle à la Comédie française ou à rOpéia , et l'apparition d'un nouveau livre élémentaire dans les écoles. L'Université de Paris avoit peu, et peut-être trop peu de ces livres , de ces abrégés faits pour les premières études : aujovu-d'hui, on ne peut pas assurément se plaindre de la diselte en ce genre : chaque jour presque voit éclore im ouvrage de cette espèce, et la préface de chacun de c&s ouvrages en annonce encore de nouveaux, prêts à paroître. Doiton en conclure que les études seront dorénavant beaucoup meilleures qu'autrefois? Non, sans doute : c^ar la bonté , la solidité , le succès des éludes ne tiennent pas uniquement au nombre et au mérite des livres élémentaires , ni à la beau lé des caractères avec lesquels ils sont imprimés 5 il faut que d'autres circonstances, que d'autres avantages concourrent encore à la même fin. L'expérience seule pourra nous apprendre si le système actuel vaut mieux que l'ancien; tout ce qu'on en peut dire aujourd'hui , c'est qu'on devra toujours en augurer mieux à mesure qu'il se rapprochera davantage de celui d'autrefois.
M. Noël , jadis célèbre dans l'université comme élève et comme maître , et devenu également célèbre dans le monde par Téclat de ses succès littéraires, est un des écrivains qui tiavaillent avec le plus d'ardeur à augmenter le nombre des livres nécessaii-es à l'instruction de la jeunesse : sans pai'ler de son Conclones poetlcœ , ouvrage où il a rassemblé par extraits tout ce que les poètes latins offrent de plus capable de former les jeunes gens à l'éloquence , et qu'on peut mettre en parallèle avec le recueil, si fameux dans les écoles, des discours de Salluste, de Tite-Live, de Tacite et de Quinte- Curce, on lui doit un Dictionnaire de la Fable, beaucoup plus exact , beaucoup plus complet que tous ceux <|ui existoient auparavant; travail qui suppose une érudition peu commune et un zèle infatigable , où toutes My tbologies se trouvent rassemblées et comparées , et qui peut être également utile aux gens de cabinet et aux gens du monde, aux écrivains et aux artistes, à ceux qui commencent leia'S études , et à ceux qui veulent les perfectionner. Les Leçons de Littérature et de Morale , dont nous annonçons ici la seconde édition , et que l'auteur a revues et corrigées , sont encore nn des fruits les plus précieux de son zèle et de ses veilles laborieuses : il a réuni dans deux volumes, et avec beaucoup d'ordre et de méthode, tout ce qu'ils pu trouver de plus exquis , sous le double rapport des mœurs et du goût , dans nos poètes et dans nos prosateurs; de manièi'e que ce travail présente à la fois et des modèles excellens en tout genre de littérature, et des instructions de toute espèce , et toujours de la plus pure morale. C'est avoir envisagé la littérature sous son VJai point de vue; c'est mettre la jeimesse à même de
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se faire une idée du style de nos différens auteurs , sans se livrer à des lectures que les premières éludes ne comportent pas , et qui pourroient même n'être pas sans danger pour eux ; c'est ofFrir aux maîtres des objets de compai'aison par lesquels ils pourront former le goût et le jugement de leurs élèves; c'est présenter, iuéme aux gens du monde , le moyen de s'orner l'esprit à peu de frais, et de faire une sorte de connoissance avec beaucoup d'auteurs qu'ils sont bien ré.solus de ne pas lire , et dont cependant ils voudioient pouvoir' parler, quand l'occasion s'en présente.
La littérature ne seroit qu'un amusement frivole , si elle n'a voit d'auti"e but que de charmer l'oreille et de plaire à l'imagination. Dans ce cas, on pouri'oit la reléguer parmi ces arts futiles qui ne se proposent que dé flatter les sens. Les poètes et les orateurs doivent avoirdes vues plus solides et plus nobles : levu* art n'obtient toute sa perfection que lorsqu'ils savent à la fois plaire et instruire. Il est vrai que la plupart des lecteurs ne cherchent que le plaisir dans les ouvrages de littérature, et ne songent guère à l'instruction; mais quand ces ouvrages sont ce qu'ils doivent être , ils nous instruisent et nous forment sans que nous y pensions; et c'est même là un des secrets de la littérature et du génie : l'instruction sèche et nue paroîtioit rebutaiite ; mais quand elle s'offie sous le voile du plaisir et pai'ée de ses attraits , elle trouve un accueil facile; si elle s'annonçoit franchement, sans détour et sans art, elle seroit repoussée : il faut qu'elle s'insinue et qu'elle se gUsse , pour ainsi dire , à notre insu dans nos esprits et dans nos cœurs. Les instructions qui profitent le plus , surtout aux jeunes gens , sont celles qui ne sont point revêtues de la forme en-
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feignante et dogtnatique , c'étoit en îisatit les bons auteurs de l'antiquité que, dans l'ancienne instruction , ils faisoientj presque sans s'en douter, une ample provision d'idées justes et saines, de maximes solides et lumineuses, capables de les soutenir et de les diriger dans la conduite de la vie; car, en dépit des déclamations chagrines de la philosophie, ils apprenoient autre chose que des mots dans le commerce de ces génies fameux qui pensèrent avec la plus parfaite justesse, en iTiême temps qu'ils écrivirent avec Féloquence la plus sublime. L'auteur de ce recueil a donc eu raison de ne point séparer la littérature de la morale, et de choisir pour composer les différentes parties de son auvrage, les morceaux qui pouvoient le plus contribuer à former le coeur des jeunes gens , en même temps qu'ils étoient les plus propres à éclairer leur goût : c'est avoir lié deux choses qui se font valoir l'une par l'autre. Ici l'instruction et la morale empruntent toutes les grâces de la littérature: il semble que les esprits les plus distingués et les génies les plus illustres dont s'honorent les lettres françaises, se réunissent pour parler aux jeunes gens le langage de la science et de la vertu , en l'ornant de tous les charmes dn style, de tous les attraits de l'éloquence et de la poésie.
Notice littérature est maintenant si riche qu'elle pourroitj en quelque sorte, défrayer toute seule Féducation, et en devenir la base rinique : nous avons dans notre langue des modèles en tout genre; la poésie et l'éloquence françaises n'ont presque rien à. envier à l'éloquence et à la poésie d'Athènes et de Rome. Ce n'est sûrement pas une raison , comme quelques philosophes ont voulu l'insinuer, pour abandonner les au-
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teurs anciens; mais c'en est une, je crois, pour donner nu peu plus , clans rinstiuctiou , à la littéialure Irançaise : la couLume de n'éludier que les anciens , dans les écoles, venoil de ces temps où les ouvrages des modernes n'offroient rien qui put servir de modèle à la jeunesse; comme toutes les Abeilles coutumes, elle a duré plus qu'il ne convenoit : on ne peut se dissimuler que la langue française éloit un peu négligée dans l'université de Paris , lors même qu'elle étoit devenue, pour ainsi dire, classique dans toute l'Europe, par la beauté et la réputation des chefs-d'œuvre de notre littérature. Mais plus les bons ouvrages se sont multipliés dans une langue épurée et formée par quelques génies supérieurs , plus il est nécessaire de coinposer de ces recueils et de ces abiégés où la jeunesse peut d'un coup d'œil prendre une idée de la différence des styles , et en (|uelque soile des écoles : si le jeune peintre doit parcourir avec attention ce vaste Muséum où sont rassemblés les chefs-d'œuvre des différens maîtres, pour étudier et apprendre à distinguer la manière de chacun d'eux, il est bon aussi que le jeune littérateur, en parcourant le recueil que nous annonçons, apprenne à connoître, à apprécier le style des poètes et des orateurs qui ont le plus de réputation parmi nous. Ces deux volumes d'extraits lui offriront , pour ainsi dire , dans un même point de vue, ce qu'il ne pourroit trouver qu'en feuilletant un grand nombre d'ouvrages dont la lecture déroberoit beaucoup trop de temps à ce qu'il y a de plus essentiel dans les études , et pourroit même nuire également à son goût et à ses mœurs : car dans les écrivains du 1 8^ siècle, qui ont du fournir beaucoup à ce recueil, il est rare que le goût et la morale s'offrent
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dans toute leur pureté : chez eux le mal est, comme on .sait, presque toujours à coté du bien.
Rien n'est plus utile pour former le goût que les rapprochemens et les compaiaisons : c'est en comparant la manière différente des divers auteurs qu'on peut s'instruire à fond, et parvenir à connoître véritablement les beautés et les défauts du style. Cet ouvrage otfrira aux élèves , et surtout aux maîtres , de grandes ressources sous ce rapport, et il épargnera beaucoup de travail aux derniers : ils y trouveront des rapprochemens tout préparés par la manière dont les différens morceaux ont été classés : il ne s'agira pour eux que de développer les idées qui leui' sont suggérées par cette classification , et souvent même indiquées par des notes. Quelques personnes ont paru regretter que M. Noël, qui n'a pas moins de goût que d'érudition , n'ait pas fait lui-même ces rapprochemens et ces analyses; mais outre que dans le cours de l'ouvrage il a inséré quelques modèles de ces sortes d'examens tirés de nos meilleurs critiques, il me semble qu'il éloit plus convenable et plus utile d'en laisser le soin aux écoliers et aux maîtres : il suffit que par l'ordre établi entre les pièces de comparaison, il ait mis les uns et les autres sur la voie : on s'instruit beaucoup mieux en travaillant soi-même, en réfléchissant sur un beau morceau de littérature, qu'en lisant l'analyse qu'un autre en a faite; et si rien n'avoit été laissé au zèle et au soùt des mai- 1res , l'ouvrage eut toujours offert une lecture excellente, mais il eût manqué de ce genre d'intérêt que peuvent lui donner les leçons et les explications faites de vive voix par un maître lialjile.
Quelques ouvrages composés pour les écoles ont eu
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dérer ce titre que comme une espèce d'hommage qu© réclame la cendre des morts , et non comme un engagement de s'écarter de la modestie et de la simplicitë qui convient au style de l'histoire.
Dans le sitcle de Louis XIV, où l'on avoit un sentiment parfait des convenances, et où l'on ne passoit la mesure d'aucun genre, parce qu'on savoit les distingvïer tous, rcxccllent écrivain Pelisson, nommé liLs* torien de l'académie française avant d'en être membre, mérita de le devenir par la nianita-e dont il composa les éloges des académiciens : sa réception ne fut sûrement pas le prix du génie et de l'éloquence qu'il mit dans ces ouvrages. Quoiqu'il fût très-éloquent comme il l'a prouvé par ses plaidoyers en faveur de Fouquet, guidé par un goût sûr et par un sentiment exquis de ce que demandoit le genre dans lequel il écrivoit^ il employa dans la composition de ces éloges un style d'une simplicité telle que peut-être aujourd'hui ne sommes-nous plus capables d'en goûter l'agrément et d'en sentir le mérite. L'abbé d'Olivet, qui continua après lui l'histoire de l'Académie, sans avoii' la même finesse, la même délicatesse dans la diction, suivit la même règle , et conserva le caractère du genre. Bientôt on dégénéra à cet égai-d comme en tout : car quelque esprit que Fontenelle ait répandu dans son Histoire de l'Académie des Sciences^ de quelque aménité , de quelques grâces qu'il l'ait ornée, on ne peut s'empêcher de reconnoître qu'en s'éloignant de la simplicité dont Pelisson avoit donné l'exemple, il s'éloigna du vérita-» ble principe qui doit diriger l'écrivain dans la composition de ces sortes d'ouvrages. Les éloges des académiciens français , par M. d'Alembert , très-inférieurs sou?
tous les rapports à ceux de Fontenelle que l'auteur s*étoit proposé d'imiter, sont encore plus loin de ce que le bon sens et le bon goût exigent : il s'en falloit beaucoup que M. d'x\lembert eût autant d'esprit que Fontenelle, dont il avoit Pair de se croii-e l'héritier; il chargea les défauts de son modèle, sans en égaler les qualités; ses éloges ne sont guère qu'un recueil d'épigrammes caustiques et froides, qu'un tissu de mauvaises facéties dont le public parut d'abord charmé, mais dont il se dégoûta bientôt ; qu'un ramas de bouffonneries biu-lesques , écrites d'un style souvent incorrect, et toujours affecté; car M. d'Alembert parut surtout chérir cette espèce de plaisanterie , la pire de toutes , qui consiste dans le rapprochement des syllabes de quelques noms bizarres , et qui s'adi^esse beaucoup moins à l'esprit à qui elle ne dit rien , qu'à l'oreille qu'elle amuse par un concours de sons gi-otesques. Il obtint aisément avec ce ton de siJtimbanque les applaudissemens" des assemblées devant lesquelles il lisoit ses éloges , et surtout des femmes qui veulent toujours entendre finesse dans les choses les plus dépourvues de sens , lorsqu'elles lem' sont présentées avec un ton badin ; mais les gens de goût lui refusèrent leurs suffrages.
En se recomposant dans le sein de l'Institut, les académies ne paioissent point être revenues sous ce rapport 3 de meilleurs principes : les éloges qu'on y a lus dans ces derniers temps , et particulièrement ceux que M. de Boufflers et M. l'abbé Morellet ont composés , semblent faits en dépit de toutes les convenances du genre : la vie et les ouvrages de M. de Marmontel n'ont été pour l'un qu'un texte de déclamations aussi froides qu'elles veulent paroître véhémentes, et l'autre n'a vu dans la vie
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de M. de Beauveau , qu'il avoit à exposer, qu'une source de madrigaux , de pointes , d'antithèses et de subtilités qui peuvent sembler ingénieiLses au commun des auditeurs, mais qui ne sont que niaises aux yeux de tout homme sensé. Quand M. de Boufflers écrit, il devroit bien se souvenii' de ce qui arriva , dans un autre genre, à l'orateur romain Hortensius : on avoit beaucoup applaudi aux ornemens un peu recherchés dont il paroitson style et ses discom-s dans sa première jeunesse; ces ornemens semljloientconforines à son âge; mais lorsque, parvenu à l'époque de la maturité, on le \dt conserver ces mêmes fleurs qui lui avoient d'abord attiré tant d'éloges , il perdit l'estime des vrais juges , et sentit sa réputation décroître à mesure que le nombre de ses années augmentoit. Quant à M. Morellet, il écrit aujourd'hui comme il a toujours écrit : les grâces de son printemps sont encore celles de son automne , ou si l'on Tcut, de son hiver; c'est une dialectique un peu liibernoise et très -caustique, revêtue d'une diction trèspeu gi'amraaticale , quoiqu'il ait , je crois , composé des grammaii-es , et accompagnée de déclamations philosophiques , presque toujours écrites sans goût et sans style.
Faut-il donc s'étonner qu'entraîné par ces exemples , et séduit par le goût dominant , M. Le Breton , secrétaire de la classe des beaux-arts , ait cherché à répandre sur l'éloge du sculpteur Julien les agrémens du coloiis à la mode? Si les membres de l'Académie française violent les lois du goût, pourquoi les membres de la classe des beaux-arts les respecteroient-ils ? Sont-ils , comme ceux de l'Académie française , obligés de connoître les règles du style, et les convenances de chaque genre?
Je ne sais si les anciennes Académies de peintnre et de sculpture décernoient des éloges à leurs membres, comme les autres Académies; mais ce dont je suis bien sûr, c'est que cette coutume, maintenant établie dans la classe des beaux-arts, ne fera qu'accroître le nombre des discours mal fliits et mal ëcrits qui sortiront de l'Institut. A l'occasion des dilficullés que le sculpteur Julien éprouva pour être reçu de l'Académie, M. Le Breton me paroît s'étendre beaucoup trop longuement sur les inconvéniens que les Académies pouvoient présenter autrefois : il n'a pu résister au plaisir et à l'usage d'assaisonner son discours d'une bonne et viiioureuse satire contre d anciennes institutions qui ont fourni jadis une ample matière aux diatribes de la philosopbie, et qui probablement serviront encore long -temps de canevas aux oi-ateurs amoureux de déclamations. C'est là le morceau de force de son discours , l'endroit où il a déployé toute son éloquence : malheureusement ces lieux communs cent fois rebattus ne sauroient plaire qu'aux écoliers ou à ceux qui sont toujours écoliers , et ne peuvent avoir aucun sel pour ceux qui savent que depuis plus de cinquante ans on a dit pour et contre les Académies tout ce qu'il y avoit à dire. M. Le Breton ne pouvoit sans doute se dispenser de faire quelques observations sur ce sujets en parlant d'un artiste qui a essuyé des injustices de la paît de l'Académie; mais ces observations dévoient être courtes , rapides , précises , mêlées aux faits sans affectation , et elles n'en auroient eu que plus de relief et d'énergie. C'est la mesure et la proportion qui font en tout la force : une simple réflexion produit souvent plus d'effet, atteint mieux le but, et pénètre plus avant qu'une longue et diffuse déclamation, qui marque or-
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dinairement plus d'humeur et de passion que de justice et de vérité.
L'orateur nuroit dû également rayer de son ouvrage un long morceau sur la sensibilité des artistes: d'abord, parce que c'est aussi un lieu commun assez insipide qu'on trouve partout; ensuite, parce que la sensibilité, oupora- parler plus exactement, l'irritabilité d'aniourpropre qui caractérise les artistes, n'est pas aussi intéressante qu'dse l'imagine et qu'on l'a cru généralement dans ce siècle enthousiaste des arts : si les artistes ont un amour-propre si délicat, tant pis pour eux: c'est leur malheur et non leur gloire ; c'est une maladie honteuse de leur état, dont la médiocrité est encore plus souvent attaquée que le génie; si l'envie, la jalousie, les passions liaineuses brûlent dans leurs coeurs , tant pis pour eux: elles peuvent servir, il est vrai, de levain et de ferment au génie, mais elles le souillent en l'excitant. Et pourquoi les foiblesses des peintres et des sculpteurs seroient-elles moins honteuses et moins ridicides que celles des comédiens et des po'éîes dont on se moque tous les jours? Produisent-elles moins de petitesses? sont-elles moins fécondes en basses intrigues? ont-elles donné lieu à moins de noircein-s et d'infamies? Quelle est donc cette prévention qui voudroit nous foire admirer en eux ce qu'on méprise et ce qu'on raille en d'autres? 11 faut les plaindre sans doule d'être en proie à de tels tourmens; mais il faut qu'ils se persuadent que ces viles passions sont l'opprobre de l'artiste et non l'honneur de l'art.
« Comme l'abeille , dit M. Le Breton j l'artiste ne s'oc- « cupe qu'à composer son miel , et il ne cherche que « le calice des fleurs : le calme est le seul éléiTient dans
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« lequel il puisse subsister et produire. Défendons sa
« paix 5 au nom des arts , anathème à quiconque la trou-
« ble! » — Je ne m'arrête pas à remarquer combien
cette comparaison est précieuse et de mauvais goût;
ce qui doit frapper surtout, c'est ce ton mignard de
sensibilité, ces expressions précieusement religieuses
qui semblent diviniser les foiblesses de Partiste , et les ■
représenter comme au fond d'un sanctuaire silencieux
où la voix des profanes ne doit pas pénétrer, ^na-r-
thème à quiconque trouble leur paix! Cette phrase a
dû être prodigieusement applaudie dans l'assemblée pu^
blique.
Ce qui n'a pas dû l'être moins , c'est le paragraphe où l'orateur rend compte de la statue de La Fontaine, faite pai' M. Julien , et qui est en efl'et un des plus beaux morceaux sortis des mains de ce célèbre sculpteur: on est étonné de tout ce que la sagacité perçante de M. Le Breton voit dans cette statue; mais il faut l'entendre lui-même, et remarquer ce petit endroit:
« On est retenu devant elle (devant la tête de La Fon- « taine) par un cbarme qu'on ne se définit pas : on ne « pense pas à l'admirer, car rien n'étonne; mais quanp « on la quitte on l'aime , et on s'aperçoit qu'on l'ad- « mire aussi; (que cela est charmant I) C'est comme si « l'on venoit de lire La Fontaine tout entier; (pends- « toi , Mascarille. ) » Mais voici le crescendo :
« Involontairement l'on s'est demandé de laquelle de « ses compositions l'inimitable semble si occupé; (l'i- « nimital)le ! ) Est-ce bien , comme on l'assure , de la « fable du Reyiard et des Raisins? (Qui est-ce qui ^( assure cela?) Pourquoi ne seroit-ce pas de l'apolo- X< gue, toujours si vrai, de l'Huîlre et des Plaideurs. ?..^
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« (Que ce toujours si vrai est bien placé!)... Non, sa « pensée paroît plus profonde : c'est de l'apologue du « Loup et de V Agneau.... du Paysan du Danube.... « de V Homme et de la Couleui^re..,.. Mais un sourire « va naître; (on n'y tient plus!) 11 annonce la naive- « té, la malice: il songe à Pérette^ (le sourii-e apparem- « ment) ; peut-être à la Matrone, à Jocorule. (Ah ! le « malin cpie ce M. Le Breton!) Je me trompais; une « nuance de sensibilité domine dans sa physionomie ; « ah! il fait la fable des Deux Amis, et il en est à ces « vers ;
«E Je suis vite accouru , « Ce maudit songe en est la cause! s
La plume tombe des mains : je m'arrête. Je me proposois de faire à la fin de cet article , et précisément à l'occasion de ce dernier morceau , quelques réflexions sur la manière dont plusieurs écrivains , tels que Diderot, Winkelmann, et M. Dupaty que de mauvais plaisans ont appelé, à cause de son style, M. Dupatlws , ont traité des arts ; mais des réflexions paroîtroient bien froides et bien fades , après le délicieux morceau de M. Le Breton !
Je dois ajouter que je ne me serois pas mis en frais d'observations littéraires à l'occasion d'un si mince ouvrage , ou plutôt que je ne me serois pas du tout occupé de cet éloge, s'il ne sortoit de la plume d'un membre de l'Institut : tout ce qui part de ce corps illustre et respectable, mérite par cela seul de fixer l'attention , et les membres de l'Institut ont plus que d'au-^ très des droits à la critique.
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Réflexions sur le talent d'écrire en latin,
27 décembre.
Ce genre de mérite est aujourd'hui aussi rare qu^il est peu envié : nos gens de lettres , qui généralement savent le fî-ançais assez mal, ne se piquent point du tout de savoir le latin; ils méprisent même cette espèce d'érudition qu'ils relèguent dans les collèges, et ils ne font pas attention que les écrivains dont notre littéialures'honore le plus, non-seulement entendoient très-bien la langue de Cicéron et de Virgile, mais écrivoient même dans cette langue aussi parfaitement qu'il est permis à des modernes : Boileau faisoit supérieurement des vers latins, comme le prouvent quelques fragmens de ce geni-e, insérés dans le recueil de ses œuvres ; sa prose, dans cette langue , ne respiroit pas moins le goût antique, comme on peut s\w convaincre par Fépitaphe de Racine, qu'il composa en latin; ce sont des vers latins qui commencèrent la réputation de Fléchier; ce sont quelques pièces écrites en latin , et particulièrement celle qu'il fit sur le carrousel de 1662 , qui annoncèrent Fauteur de tant de belles oraisons funèbres; le célèbre Nicole , un des écrivains qui ont fait le plus d'honneur â Port-Royal, et qui ont répandu le plus d'éclat sur cette illustre maison, traduisit en latin les Lettres provinciales^ avec une pureté de style qu'on ne peut assez admirer. En6n Bossuet, le plus grand de nos orateurs, et peut-être de tous ceux qui ont jamais existé, écrivit en
latin avec la même Eicililé , le même feu , la même verve sublime, ((ui se ("oui remarquer dans les chefs-d'œuvre dont il a emichi les lettres françaises.
On ne sait bien le latin qu'autant qu'on est capable d'écrire dans cette langue : une intelligence superficielle des mots et des auteurs ne suffit point ; il faut avoir approfondi les règles de lu grammaire; il faut connoître parf titement les tours et les constructions qui constituent le génie de la langue. Entendre quelques passages faciles , ou même queUjues auteurs , ce n'est rien savoir : si l'on n'est point capable de distinguer les styles, de sentir les beautés de diction, l'élégance des tournures, ki propriété des termes, on ne possède point la langue; et l'on ne peut arriver à cette connoissance qu'en s'exerçant à en pratiquer les règles, à en calquer les formes : ce n'est qu'en écrivant dans une langue qu'on peut parvenir à en saisir le génie. La lecture des auteurs n'exige point une attention aussi vive et aussi soutenue que la composition; il échappe à celui qui lit mille choses qui n'échappent point à celui qui écrit : l'un court après le sens, et franchit rapidement les obstacles qui pourroient retarder sa course, l'autre s'attache davantage aux mots et aux constructions; l'un se contente des à pou près, l'autre s'asservit à une exactitude plus sévère. Il est vrai que la traduction par écrit suppose un travail plus réfléchi que la simple lecture; mais elle est encore loin d'être aussi scrupuleuse que la composition , parce que celle-ci est plus esclave de la diction , et de tout ce qui étabht le fond du style : celui qui traduit du latin en français peut être content de ses efï'orts, quand il a saisi et i-endu le sens que mille cuxonstances lui font souvent deviner; tandis que celui qui écrit en latin est
sans cesse aux prises avec les difficultés grammaticales qu'il se propose de vaincre, et avec le génie d'une langue étrangère dont il clierclie à se rendre maître.
Mais est-il donc nécessaire de savoir écrire en latin , pour bien écrire en français? je n'hésite pas à répondre aiïirmativement , quoique cette maxime générale puisse souffrir quelques exceptions , ainsi que toutes les règles qui embrassent l'universalité des cas , sans garantir les particularités qui se refusent à leur application : savoir écrii'e en latin , et savoir le latin , sont la même chose , comme nous venons de le montrer; et il est nécessaire desavoir le lathi, pour bien écrire en français : c'est sur la langue latine que notre langue s'est d'abord formée ; c'est elle qui a fourni à nos gi'ands écrivains ces tournures fortes ou gracieuses , ces locutions énergiques, cette heureuse combinaison des termes , ces expressions vives et frappantes, dont leur style se compose : la diction si parfaite et si séduisante du premier de nos auteurs tragiques , est pleine de tours habilement empruntés à la langue latine ; c'est dans l'étude approfondie de cette langue que Boileau a puisé cette force, cette éner-^ gie, cette précision qui caractéi'ise sa manière : il lutte perpétuellement avec Horace , Perse et Juvénal , et ses forces s'en augmentent ; on a un exemplaire des poésies d'Horace, chargé de notes de la main de Racine, et ces notes sont surtout relatives aux tours et aux expressions qui peuvent être transportés dans notre langue. C'est donc en comparant sans cesse la langue latine avec la n<5lre , que quelques génies supérieurs sont parvenus à donner à notre idioiue la forme qu'il a dans leurs écrits , et qu'il ne peut perdre sans s'altérer et se corrompre : l'idiome français ost calqué sur l'idiome la tin J
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la langue française d(?rive de la langue latine ; il est nécessaire, si nous voulons l'étudier et l'apprendre à fond, de remonter à la source : c'est dans la langue latine que nous trouverons, non-seulement le premier modèle des touis et des figures de style dont nos grands écrivains ont embelli et fortifié la notre , mais les étymologies et les racines de la plupart des mots dont nous nous servons, connoissance aussi utile qu'elle est aujourd'hui négligée : nous ne pouvons apprécier avec justesse le sens et la force des termes dont nous faisons usase tous les jours 5 nous ne sommes assurés de l'exactitude et de la valeur des applications , qu'autant que l'étymologie nous sert, pour ainsi dire, de pierre de touclie. Il est assez reconnu que poiu* étudier avec fruit sa propre langue, et pour réussir à l'écrire aussi-bien que les dispositions naturelles le permettent, il faut pouvoir la comparer avec ime auti'e. Cette méthode de la comparaison est utile même dans toutes les autres études : c'est par elle que l'esprit acquiert des ide'es plus nettes et plus justes , et des connoissances plus durables ; elle <^cldircit nos perceptions, et grave dans notre intelligence , avec des traits plus profonds , l'image des choses qui, considérées isolément, n'y laisseroient qu'un souvenir vague et confus. Mais à quelle langue comparerons-nous la notre , en l'étudiant , si ce n'est à celle des débris de laquelle elle a été formée? Les langues modernes, qui sont également dérivées delà langue laline, et qui sont infiniment moins parfaites , ofEriront-elles les mêmes avantages? L'étude de ces dernières est aujourd'hui regardée comme très-importante, et elle est utile en effet pour les relations de la société et du commerce; mais Fétude de la langue latine a une utilité plus rele-
rée, plus ^minente, quoique moins généralement sert lie : elle seule peut vérilablement former et polir les* esprits; elle seule peut nous faire entrer dans l'intelligence approfondie de notre propre langue , développer, fortifier le talent , imprimer au style un caractère , nous apprendre cà bien penser et à bien écrire, par les jhodèles excellens qu'elle met sous nos yeux; elle seule enfin mérite de servir de fondement et de base à l'éducation.
Ce sont là des vérités que la plupart de nos gens de lettres eux-mêmes se plaisent à méconnoître aujourd'hui , et leurs productions attestent suffisamment qu'ils ont négligé une étude qu'iLs affectent de mépriser : ce style incorrect et flasque, cette manière lâche et foible qui caractérise les uns ; cette enflure et cette sécheresse, cette monotonie , cette uniformité , cette stérilité de tours et d'expressions , cette fausse et malheureuse hardiesse qui défigurent les écrits des autres , supposent encore moins le défaut d'esprit et de talent que le défaut d'étude : c'est parce qu'ils n'ont point assez étudie leur langue qu'ils écrivent si mal ; c'est parce qu'ils ont négligé les langues anciennes, qu'ils connoissent si peu la leur , et qu'ils sont si peu capables de profiter habilem^entdes modèles qu'elle leuroffre. Ils n'envientpas sans doute le mérile de composer de bons vers latins, mais ils devroient bien se piquer du mérite de faire de bons Ters français, et l'étude du latin est la seule voie qui puisse conduire à ce but.
A la vérité, c'est une gloire t)ès-ob.scure aujourd'hui que celle de bien écrire en latin ^ et très-peu de personnes ont cette ambition ; mais moins ce mérite est recherché, plus il est , en quelque sorte , respectable : c'est
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de la réputation dans le monde. Le Traité des Élvides , et les liLstoires de M. RoUin n'y ont pas été moins goûtés que dans les collèges ; la pliipait des hommes demeurent écoliers toute leur vie : les soins et les affaires de la société les empêchent de perfectionner ce que l'éducation n'a fait qu'ébaucher en eux. Ils sont charmés quand ils rencontrent des livres qui se trouvent propoi'tionnés aux besoins de leur esprit, sans avoir la sécheresse ordinaire des élémens. Ce recueil ne peut don© manquer de plaire aux gens du monde , par Tagi-éable variété qui y règne , et par l'instruction facile qu'ils y puiseront en s'amusant : comliien n'y trouveront-ils pas d'extraits ^d'auteurs qu'ils n'ont jamais lus? Ces deux volumes pourront suppléer pour eux à la lecture de beaucoup d'ouvrages, et ils devront aU travail de M. Noél un surcroît de cette érudition légère qui né fortifie pas beaucoup l'esprit , mais qui l'orne , et qui , sans avoir la solidité qui constitue la science , fournit du moins aux agi'émens qui varient la conversation.
Notice historique sur la vie et les ouvrages de Pierre Julie?! y statuaire, par M. Le Breton, secrétaire perpétuel de la classe des beauxarts.
12 décembre.
Si les éloges historiques dont les académies honorent la raémoiie de chacun de leuis membres étoient ce 1. 28
qu'ils doivent être, ils offriroient tout simplement un précis exact et fidèle de la vie littéraire de l'académicien décédé, de ses travaux, de ses ouvrages: ils seroient écrits d'an style également éloigné et de l'aHéterie du ton précieux, et de la véhémence du ton pathétique; une noble et rapide simplicité en feroit le caractère; et si Forateur vouloit mêler aux faits des réflexions et des pensées, elles devroient naître sans effort et sans apprêt du fond des choses mêmes, et ne se sentii' jamais du désir de montrer de l'esprit et de l'invention : ces éloges font partie de l'histoire d'une académie, et c'est pour cela que toute la rigueur des règles du genre historique leur est applicable : ce genre est sévère par hii-mème : il est ennemi de tous les ornemens ambitieux , des hors-d^œuvi-e , des lieux communs , des déclamations , du bavardage sentencieux et dogmatique, et s'il peut admettre quelque luxe dans sa parure, ce luxe du moins doit toujoui's être proportionné au sujet : il est siàr que l'écrivain qui rend compte des révolutions d'un vaste empire doit prendre un style plus élevé , plus noble , plus pompeux que celui qui fait l'histoire d'un établissement particulier, d'un couvent ou d'une ville ; et quelles que puissent être les prétentions des corps littéi'aires , ils sont trèscertainement de cette dernière classe; la convenance d'ailleurs rend plus précise encore pour les académies cette loi générale de la simplicité historique . puisqu'elles écrivent elles-mêmes leur propre histoire : il ne leur sied pas de parler d'un ton empliatique des sei-vices qu'elles croient rendre au genre humain; si elles ont le droit de donner le titie ô^éloges aux notices qu'elles publient sur leuis membres , elles ne doivent consi-
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«ne espèce de dévouement à la science el aux bonnes études qui doit s'attirer l'eslime de tous ceux qui n'y sont point étrangers : ces adorateurs des muses latines , qui ont la naïveté de croire que le culte auquel ils se sont voués ne paroîtia pas trop insensé à un monde corrompu, et qui osent mêler aux clianls des Muses françaises quelques sons de la lyre d'Horace et de Virgile , semblent rappeler par leur exemple un siècle frivole aux vraies et solides éludes : les divinités du Pai'nasse latin sourient aux compositions heureuses de MM, Lemaire et Cauchy ; ces poêles , en réfléchissant quelques rayons de la gloire du Pinde antique sur notre littérature acluelie, perpétuent, en quelque sorte, l'alliance qui ne doit jamais cesser d'exister entie les lettres modernes et les lettres anciennes :
Mur;ia hatjœdera sunto.