‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 39 · A LEDIT EUR. XXJ · texte numérisé non relu

A LEDIT EUR. XXJ

de Virgile y et le traducteur de Pope , l'un plus fertile , et l'autre plus sage ; l'un plus renfermé dans son talent, l'autre grand prosateur, et grand poëte, à la fois, ajoutèrent de nouveaux titres à leur gloire; les pinceaux de l'auteur des Etudes de la Nature passèrent, de ses mains affaiblies, dans les mains jeunes et vigoureuses d'un imitateur, plein d'originalité, qui parut surpasser son maître; un publiciste, métaphysicien profond , soumit à d'ingénieuses analyses , revêtues d'un style élégant et nerveux , tous les problèmes de l'ordre social; une femme d'un talent viril donna, dans ses mâles ouvrages , des leçons spirituelles , et de brillans exemples de mauvais goût; une autre femme , avec un tour d'esprit plus assorti à son sexe, une renommée non moins étendue, infiniment plus d'élégance dans son style , et de pureté dans ses principes , continua de prodiguer les richesses de son imagination surabondante; un grand géomètre , dans l'exposition de la mécanique céleste, devint un grand écrivain ; un naturaliste de génie joignit au bonheur des plus importantes découvertes celui d'écrire avec grâce; les concours de l'Académie s'illustrèrent par de beaux ouvrages ; le barreau même paya d'assez

Xxij LETTRE t)E M. DUSSAULT.

heureux tributs à la littérature; l'histoire, sous la plume coulante et facile d'un écrivain trèsdistingué, ne perdit rien de son intérêt, ni de sa dignité sévère; et, dans l'instant même où j'écris, une autre plume, déjà célèbre, lui prépare un nouveau lustre; de jeunes savans semèrent de fleurs les champs arides de l'érudition; de jeunes poètes, l'espoir des muses, cueillirent celles du Parnasse ; de nombreuses réimpressions , dirigées par des littérateurs habiles, nous restituèrent, en quelque sorte , nos anciens trésors; quelques bonnes traductions furent de dignes hommages, que reçut l'antiquité : la critique ranimée, rendit, et rend, sans cesse, encore, dans un grand nombre de journaux, bien rédigés, d'importans services aux lettres, et, peut-être, l'art utile d'anal jser les écrits , d'en marquer les taches , d'en faire valoir les beautés, ne fut jamais porté plus loin.

Le dernier trait de ce tableau , trop rapide et trop incomplet, me ramène. Monsieur, au principal objet de cette lettre : si vous aviez voulu faire un choix d'articles assaisonnés d'un sel fin et piquant, égayés par une plaisanterie légère, vive , spirituelle, et de bon goût, par

A l'éditeur. XXllj

des saillies toujours ingénieuses , et toujours naturelles , parés , sans pompe , de ces grâces du bon ton , et de celte politesse atlique , dont le monde seul est l'école , vous auriez bien su où les trouver ; vous n'auriez pas été plus embarrassé, si TOUS aviez eu dessein de recueillir des morceaux enrichis d'une immense variété de connoissances , écrits d'un style ferme et souple, qui tantôt enfonce, avec force, le dard de la raillerie, tantôt se joue, avec finesse, de cette arme redoutable, et toujours caustique et malin, mais solide et instructif , poursuit éternellement , de sa sanglante ironie, le ridicule , qu'il accable encore sous le poids du savoir : votre choix a été déterminé, non par le mérite des articles , mais par l'importance , plus particulièrement littéraire , des sujets ; vous vous proposiez de former une espèce d'histoire de notre littérature , depuis le commencement de ce siècle, et vous avez pensé que mes travaux fournissoient les élémens les plus naturels de cette histoire; je ne dois, assurément, qu'à cette considération la préférence, que vous m'avez accordée , Monsieur : le public ne s'y trompera pas , je l'espère : instruit de vos vues , il ne calomniera pas votre discernement j et, si

Xxiv LETTRE DE M. DUSSAULT A l'ÉDITEUR.

nous sommes assez heureux , pour qu'il applaudisse à votre zèle, je viens de m'expliquer assez, pour qu'il ne puisse accuser votre goût.

Agréez , etc.

P. S. Si je n'avois craint d'étendre , encore , cette lettre , déjà beaucoup trop longue , j'aurois repris de plus haut, et développé d'une manière plus expresse, et plus générale, ce que j'y dis touchant l'utilité de la critique, toujours méconnue , ou, du moins , toujours malignement comparée avec ses inconvéniens : pour suppléer à ce que je n'ai point fait, je vous adresse , et vous invite à mettre , en tête de votre recueil , un discours, assez peu connu , où ce sujet est traité par une plume bien meilleure que la mienne : l'auteur de ce discours excita beaucoup de ces haines , dont je viens de parler ; elles voulurent même , quelquefois, emprunter, pour déprimer son talent, l'expression du mépris; mais les regrets du public le vengent encore tous les jours; et le suffrage des connoisseurs impartiaux protège sa mémoire contre les dédains affectés de ses ennemis.

Page 1