SUR LA CRITIQUE
Publié par M. Geoffroy , en i;j^g*
Pour avoir une juste idée de rexcellence et de l'utilité de la critique , il suffit de se rappeler que c'est elle qui a lîxé les principes des arts , qui , dans tous les temps , a dirigé les artistes et contribué à maintenir le goût. Les premiers écrivains se sont livrés aveuglément à l'instinct naturel et à l'impulsion de leur génie ; les critiques ont ensuite examiné et apprécié les ouvrages de ces hommes extraordinaires , et ils ont établi leurs procédés les plus parfaits^ comme des règles constantes, propres à guider ceux qui voudroient marcher dans la même carrière. On comptoit déjà plusieurs chefs-d'œuvre de poésie et d'éloquence avant qu'il existât une poétique et une rhétorique. Aristote lut avec les yeux d'un observateur philosophe les productions des poètes et des orateurs illustres qui l'avoient précédé. Il ne se borna pas, avec le vulgaire, à sentir leurs beautés, il voulut se rendre raison à lui-même du plaisir qu'il éprouvoit : il analysa toutes les opérations de ces écrivains fameux, il traça la route qu'ils avoient suivie ; avec le flambeau de la métaphysique, il pénétra dans le sanctuaire du génie , et en dé-
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Toila les plus profonds mystères; il est vrai que la critique, qu'il avoit ennoblie par ses spéculations subliuies, ne tarda pas à dégénérer en \aines subtilités. Le philosophe de Stagyre avoit approfondi Tart d'Homère; les grammairiens d'Alexandrie s'occupèrent à chercher dans les fables de ce gr^and poète des allégories chimériques ; peu sensibles au mérite réel de l'Iliade et de rOdjssée, ils ne virent dans ces deux poèmes qu]une érudition immense qu'on n'y trouve point. Ils commentèrent pesamment les épithètes les plus indifférentes d'Homère, et admirèrent tout dans ses ouvrages, hors ce qui est vraiment admirable. Sa critique ne fut plus que l'art de calculer des syllabes et d'interpréter des mots, et cette noble fonction, qui demande les lumières et la pénétration d'un philosophe, ne fut exercée que par des maîtres d'école aussi orgueilleux qu'ignorans, qui , sans avoir d'autres connoissances que celles de la grammaire et de la mythologie , citoient les poètes à leur tribunal, et s'arrogeoient le droit de régler les rangs sur le Parnasse. Cependant, vers le siècle d'Auguste, Denis d'IIalicarnasse rétablit un peu l'honneur de la critique : on trouve quelquefois du goût et de la délicatesse dans les jugemens que cet écrivain a portés sur les orateurs et les historiens célèbres de la Grèce; mais naturellement déclamateur et amoureux de paroles, il préfère souvent les grâces légères du style à des beautés mâles et solides; il est plus touché de l'élégance des expressions , et de la symétrie des phrases que de la grandeur et de la force des idées; l'écrivain le plus parfait à ses yeux est celui dont le langage a le plus de douceur et d'harmonie, et dans la plupart
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de ses décisions on ne trouve qu'un rhéteur plus occupé des mots que des choses , incapable d'apprécier le mérite des grands liommes qu'il osoit juger.
Dans le temps que Denis d'Halicarnasse prél'éroit Hérodote à Ihucydide, et déprimoit injustement Platon , les Romains , polis par les Grecs , et déjà rivaux de leurs maîtres, avoient des critiques plus profonds et plus judicieux. Cicéron, après avoir lait retentir le sénat et le barreau de ses admirables harangues, se délassoit en écrivant sur un art qu'il avoit cultivé avec tant de succès. S'il ne mit pas dans ses traités de rhétorique autant de profondeur et de subtilité qu Aiistote, il eut soin d'j répandre plus de grâces, de clarté et d'intérêt; il entra dans des détails plus instructifs; ses préceptes sont plus aisés à saisir et d'un plus grand usage; il apprécia les orateurs qui l'avoient précédé, et l'on admire avec raison la variété, la finesse et la vérité des portraits qu'il en a tracés. Il s'éleva avec force contre la secte des prétendus partisans de l'atticisme, qui vouloient exclure de l'éloquence le pathétique et les grands mouvemens , et qui réduisoient tout le mérite de l'orateur à la précision et à l'élégance. Il fit voir par l'exemple de Démosthènes que l'énergie , la chaleur et la véhémence pouvoient très-bien s'allier avec l'atticisme : il confondit ces novateurs ignorans qui se croyoient attiques , parce qu'ils n'a voient ni force , ni vigueur , et qui mesuroient sur leur propre foibïesse l'étendue de l'art oratoire.
Horace ne rendit pas des services moin" essentiels à la poésie. De son temps les esprits étoient entêtés d'une erreur directement oppo-
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sée à celle qui infecta noire liltérature dans le siècle dernier. Perraut et ses partisans n'estinioient que les modernes : les contemporains d'Horace, au contraire , avoient une vénération aveugle pour les anciens. Les auteurs latins, copistes scrupuleux des Grecs , ne l'aisoient presque autre chose que traduire leurs ouvrages ; ils n'exposoient sur la scène comique que la peinture des mœurs grecques ; ils n'introduisoient dans la trag-édie que des héros grecs, et, dans tous les genres, ils n'osoient traiter que des sujets tirés des fables grecques. Horace entreprit de détruire un préjugé si contraire aux progrès des lettres latines; il apprit aux Romains qu'il ne falloit pas juger du mérite d'un auteur par son antiquité; que s'ils vouloient égaler les Grecs, ils dévoient s'affranchir du joug d'une imitation servile, travailler d'après leurs propres idées, et inventer des sujets conformes au goût et aux usages de leur patrie. Lui-même guida les poètes dans une carrière qui leur étoit encore nouvelle; il recueillit les principes fondamentaux de la littérature , et ses leçons ont toujours été regardées comme autant d'oracles de la raison et du goût.
On ne peut douter que l'exemple et les préceptes d'Horace n'aient beaucoup contril3ué à porter les lettres à ce haut degré de perfection où elles parvinrent sous le règne d Auguste; mais dans le siècle suivant, elles commencèrent à dégénérer , et se corronq^irent insensiblement. Les flomains , rassasiés de chefs-d'œuvre, n'étoieut plus sensibles aux beautés simples et vraies; pour piquer leur goût émoussé, les auteurs substituèrent l'esprit au sentiment , le brillant au solide, fart à la nature. Les antithèses
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de Scnèque firent oublier l'éloquence cle Cicéron ; le clinquant de Lucain fut préféré à tout l'or de \ir*^iîe; Slace * enlevoit tous les sufirages lorsqu'il lisoit les vers monotones et ampoulés de la Tiléijaïde. Au milieu de cette corruption universelle, on vit paroître un homme capable de rendre aux lettres latines leur premier éclat. Quintilien qui joignoit les lumières d'un critique habile au zèle d'un l/on citoyen; déclama avec chaleur contre cet abus monstrueux de l'esprit et des ornemens, contre ces délauts agréables, plus applaudis que de véritables beautés; il essaya de remettre sous les yeux de ses contemporains les anciens modèles de l'art qu'ils avoient trop négligés; et tandis qu'il renversoit les idoles qu'une aveugle superstition avoit consacrées, il osoit rendre un hommage public aux statues oubliées deCicéron, de Virgile et de Tite-Live^ Pour corriger plus sûrement le mal, il l'attaqua dans sa source; les jeunes gens, accoutumés dans les écoles à composer des déclamations ampoulées sur des sujets extravagans **, portoient ensuite dans le barreau ce goût d'une vaine enflure et d'une afTectation puérile. Quintilien fit tous ses efiorts pour réformer un abus si préjudiciable à l'éloquence; il ne cessa d'exhorter les rhéteurs à exercer leurs élèves sur des matières plus vraisemblables, et à bannir de leurs compositions les pensées fausses et le galimatias obscur dont
Curritur ad vocem jucundam et carinen amïcce Tlwhaidos , factainfecit cum slatius iirbein Promisilque die m.
JuvÊKAL, satir. 7, vers 82.
** Voyez le commencement de la satire de Pétrone.