‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 1 sur 24 · Annales littéraires · texte numérisé non relu

Annales littéraires

Lorsque , il y a six ans , Fauteur des Mémoires de Louis XVII entreprit de recueillir , par ordre de date , sous le litre i^i^ Annales littéraires , cette suite d'articles , que , depuis le commencement du siècle, M. Dussault avoit publie's dans le Journal des Débats , il avoit un juste pressentiment du succès de son utile entreprise. En effet , l'e'venement ne l'a point de'menti. A la première annonce de ce Recueil , on applaudit de toutes parts à cette heureuse idée , d'avoir réuni en corps d'ouvrage tant de jugemens exquis en matière de goiit, qui, disperses sur de simples feuilles , jouet des vents, menaçoient de nous e'chapper , et d'avoir conserve' , par ce moyen , à la poste'rite' , ces me'moires de la litte'rature de notre siècle , isole's à la ve'rite' , et n'ayant entre eux d'autre liaison apparente que l'ordre de leurs dates , mais e'crits d'une manière si insliuctive à la fois et si piquante, qu'ils apprêtent à l'historien de cette e'poque une tâche trèsdifficile h remplir.

On les a donc relus avec un nouveau plaisir , ces articles recherche's autrefois avec tant d'avidité à mesure qu'ils paroissoient , et qui, en contribuant puissamment à la re'putation de la feuille dont ils ëtoient un des plus beaux ornemens, e'ievèrent leur auteur au premier rang dans l'opinion publique , soit comme critique, soit comme écrivain. Déjà le temps avoit apposé sa sanction à la plupart

^j AVERTISSEMENT.

lies décisions du critique ; et il n'y a eu qu'une voix (rnpprobalion parmi les gens de goût pour ses doctrines litlcraires, et parmi les hommes de bien el de sens pour ses doctrines morales et politiques.

Ce double suffrage, si flatteur el si encourageant , a fait céder sa modestie aux sollicitations des amis des lettres ; et il a consenti qu'on ajoutât aux quatre volumes des Jrmales ^ donnés au public , deux autres volumes de pièces du môme gcme , les unes déjà connues , d'autres qui le sont moins, et la plupart entièrement inédiles. Le second Nolume de cette continuation, ou supplément des Annales littéraires , sera composé uniquement de ces dernières , el paroîtra d'ici à un an. Ces deux nouveaux volumes ne sont point indignes de leurs aînés. Pour ce qui est de la beauté du style, dont le talent de l'auteur répond assez, on n'en j)arlera ici que pour rappeler ce mot de Bufîbn : Le sljle est tout l'homme ( tant il étoit pénétré de son importance i ) , et pour ajouter que , si le style est partie essentielle de quek[ue composition littéraire que ce soit, il l'est, à bien plus forte raison, de tout ouvrage de critique. Car, que peut-on imaginer de plus choquant , que de manquer de goût en donnant des leçons de goût ? Quant aux principes de l'auteur , ils sont connus , et toujours les mêmes : comme il ne les avoit pas pris dans les caprices de la mode, ni dans des intérêts d'un jour , mais dans la raison et dans la nature , il

AVERTISSEMENT. vij

n'a point eu besoin , ni de les changer , ni de les modifier, en recourant à ces humbles palinodies devenues aujourd'hui si fort à la mode ( i ). On a donc lieu d'espe'rer que ce supple'ment des Annales littéraires sera favorablement accueiUi du public éclaire' , dans un temps , surtout , oii la critique est retombe'e dans ce silence presque absolu d'où les eflbrts de M. Dussault , réunis à ceux de ses dignes confrères , étoient parvenus à la tirer pendant les dix-sept premières années du siècle présent.

Les avantages de la critique littéraire ne sont pas appréciés , peut-être , autant qu'ils lemériteroient, parce qu'on n'apprécie point assez l'importance de la littérature : une littérature saine annonce un peuple sage , oii le génie , même dans ses plus audacieux élans, porte encore le joug de la raison, avec une fierté aussi soumise que mâle. On y écrit bien , parce qu'on pense bien ; comme les idées y sont nettes et justes , et par suite les sentimens bien réglés, la vérité, le naturel, les bienséances les plus délicates , v président aux productions liltéraires : c'est enfin le règne du bon goût. Mais une littérature corrompue annonce un peuple désordonné, plus ou moins , où les esprits , sans frein et sans règle, ne reconnoissent d'autres lois que les caprices de leur imagination , et se croient inspirés

(i) On trouve, dans ce cinquième volume, quelques morceaux assez curieux «jui prouvent que M. Dussault pensoit et parloit , il j a trente ans, comme il parle et pense aujourd'hui.

yiij AVERTISSEMENT.

quand ils sont le jouet de ses extravagances. Alors, robscurilc , la prJlcnlion , la recherche , la singularité, les alliances les plus bizarres et quelquefois même monstrueuses, envahissent la repubhque des lettres , et le goût se déprave de plus en plus. Quel malheur, dans ces circonstances, si la critique se tait I et quel plus giand malheur encore , quand le mauvais goût, sVrigeant en système, a cononipu cette même voix qui ctoit destinée h le coin bat lie ! à peu près comme il arrive en morale (juaud les passions ont corrompu la raison ellemême , et l'ont réduite à se faire l'apologiste de leurs travers.

Ce serolt donc une vue bien superficielle que celle (jui ne verroit dans le ton ge'ne'ral des productions liltéiaircs d'une nation que des formes plus ou moins parfaites , et que les impressions fugitives du plaisir qu'elles font éprouver. La littérature a quelque chose de bien plus sérieux et de plus grave ; elle est étroitement liée avec ce qu'il y a de plus grand et de plus important parmi les hommes : avec la morale , avec l'ordre public , avec le bonheur des sociétés ; et un livre dont les doctrines littéraires? sont aussi saines , aussi solidement établies et aussi agréablement exposées que celles de l'ouvrage dont on public en ce moment la continuation, est un des plus dignes de l'attention publique.

J. A. F. MASSABIAU.

Sur les monumens anciens de la France.

On dit que le gouverneraent va racheter Mousseaux pour y placer des monumens gothiques que le musée de sculpture delà rue des Petits-Augustins ne peut contenir. La révolution a rempli la France de ruines de tout genre. On crolroit que nous sommes séparés par un grand nombre de siècles du temps où chaque chose éloit à sa place. Notre patrie est pour nous ce que seroit un pays anciennement habité, dont un peuple nouveau s'empresseroit de recueillir les décombres. Tout ce qui a été épargné par la fureur des barbares nous est devenu tellement étranger , par le changement de nos principes , que la curiosité et l'amour des arts peuvent seuls y prendre quelqu'intérêt. La plupart de ces monumens appartiennent à un culte qui n'est plus lui-mêine qu'une ruine, à des idées et à des coutumes proscrites: la plupart retracent des

souvenirs qu'on veut effacer; ce .sont des lombeaux (jiii, hors dos lieux où ils éloient élevés, semblent avoir pei'du cet intérêt religieux qui les consacroit, pour devenir uniquement des objets d'études; ils ont passé, pour ainsi dire, du domaine de l'imagination dans Tempire de la science. L'artiste va dans le muséum étudier le tombeau du cardinal de Richelieu; maisc'étoit souslavoùle du dorae de la Sorbonne que ce chef-d'œuvre de Tart pouvoit produire tout son effet: aujourd'hui , et la Sorbonne , et Richelieu et son lombenu sont relégués parmi les souvenirs historiques. C'étoit dans la modeste et champêtre église d'Auteuil qu'on alloit visiter avec attendrissement le monument qui conlenoit les cendres réunies de d'Aguesseau et de sa vertueuse éjjouse; aujourd'hui ce monument n'est plus qu'une ruine semblable à celles que fournissent les décombres d'Herculanum ou d'Athènes. Les sa vans ont exploité avec beaucoup d'activité la riche mine que leur a présentée la révolution; mais il faut féliciter le gouvernement d'avoir cru que le tombeau de Turenne devoit être autre chose qu'une curiosité propre à enrichir un muséum.

Depuis la naissance des arts, la sculpture, la peinture et l'architecture se sont appliquées à rendre la religion chrétienne plus auguste : on peut dire qu'elles doivent à cette religion l'essor qu'elles ont pris. Loin de favoriser la barbarie, comme quelques-uns l'en accusent , c'est elle qui a ressuscité les arts dans les temps modernes ; ses temples rivalisèrent avec les édifices les plus célèbres de l'antiquité; son histoire fournit au pinceau les sujets les plus propres à enflammer l'imaginalion des peintres: ces mystères , ces dévouemens

nouveaux, ces talens d'un genre inconnu chez les Grecs et chez les Romains, toutes ces idées si éloignées des inventions mythologiques, et qniserefusoient à la poésie profane, ontenrichi des plus grandes beautés la peinture et la sculpture. Tout le monde sait que les dépenses occasionées par la fameuse entreprise de Saint- Pierre de Rome fut la pi-emière origine du schisme qui fil perdre à l'église romaine une partie de l'Europe. Aujourd'hui , presque tous les grands monumens de l'art retracent des faits tirés des annales de la religion. Les Poussin , les Rubens n'ont presque traité que des sujets de ce genre; et l'on ne peut entrer dans ce vaste temple que la victoire a ouvert aux arts parini nous sans rencontrer à chaque pas des tableaux dont la religion a fourni l'idée.

Le changement qui s'est opéré dans nos habitudes sociales semble devoir être une nouvelle époque, au moins en France, pour les arts de l'imagination. La mythologie des Grecs et la religion chrétienne ont été jusqu'ici les trésors où puisoient les artistes. L'un de ces trésors, et le plus abondant, est maintenant fermé; l'autre nous est en quelque sorte étranger , puisqu'il ne tient pas à nos mœurs et à notre histoire. Les peuples chrétiens ne faisoient, pour ainsi dire, qu'un seul et même peuple sorti de la même souche. Toute l'Europe se réunissoit dans le même fond d'idées religieuses. Séparés aujourd'hui de cette grande société sous le rapport de la religion , nous voyons commencer , il est vrai , une nouvelle ère féconde en grands événemens , mais dont les arts n'ont pu profiter encore. Les sujets que la révolution leur a fc irnis ont paru trop récens; l'illusion des arts n'est point telle,

^ AVNMLES

que riniaginalion du spectateur n'ait pas besoin d'être aidée par des idées accessoires. On sait, que Racine s'excnsoit, dan^i sa préface de Bajazet , de traiter un sujet moderne. La magie de la peintui-e n'est pas plus puissante à cet égard que celle de la poésie. Les événemens qu'elle reproduit sur la toile perdent toujours beaucoup quand ils sont trop nouveaux. L'esprit a aussi son optique et sa perspective. Nous sommes done forcés , jusqu'à présent , de nous borner à des souhaitsj espérons que l'époque à laquelle nous vivons , et qui doit Tuarquer dans l'iu'stoire de l'esprit bumain , deviendra pour les arts une nouvelle source dericbesses. En attendant, nous devons nous occuper de ne pas perdre tout-a-fait le fruit des siècles passés. Une multitude de magasins s'ouvrent de toutes parts pour recueillir les monumens de tous les genres ; mais ces entassemens bizarres ne peuvent plaire qu'aux savans et aux amateurs de ruines. L'aspect en est généralement cboquant. Les chefs-d'œuvre mêmes , ainsi déplacés et mêlés, ont un air de caricature qui révolte. Quelqu'ordre qu'on ait essayé d'y mettre, des objets d'un caiaclère très-différent se trouvant trop rapprochés les uns des autres , c'est l'image de la confusion la plus attristante; c'est, en quelque sorte, le tableau de ces temps affi-eux où tout étoit bouleversé parmi nous , et ou la France , au lieu de présenter le spectacle d'un elal bien ordonné dans toutes ses parties , n'offroit (ju un vaste muséum d'hommes jetés pêle-mêle les uns sur les autres; tristes débris et véritables ruines du peuple fiançais.

Il est possible de ranimer ces cadavres de l'art , et le ministre de l'intérieur paroît en avoir conçu le des-

sein. On a essayé, dans lerauséum des Petits- Augustins, d'arranger les raonumens avec quelque goût, mais l'enceinte est beaucoup trop étroite pour le nombre d'objets qu'elle contient. Le parc de Mousseaux offrira un espace plus vaste, plus varié, et généralement plus favorable. Les ruines étoient devenues un des principaux orneraens de nos jardins avant la révolution ; nous cherchions à répandre une teinte mélancolique sur ces lieux de délices; nous aimions à y rencontrer des tombeaux; ou du moins nous empnmtions des peuples étrangers , et des nations les plus éloignées de jious par leurs mœurs et leurs pays, les décorations de nos allées et de nos bosquets : la Chine et la Turquie fournissoient les modèles de ces ponts , de ces pavillons qui contribuoient à donner à nos parcs un air étranger et piquant ; tant il est vrai qu'on ne se trouve jamais bien qu'aux lieux où l'on n'est pas; tantl'imagination a besoin de se jeter dans le passé pour goûter le présent. Il n'est plus nécessaire d'avoir recours à la fiction; nos muséum offrent assez de ruines intéressantes pour décorer tous les jardins de la France; et Mousseaux^ enrichi des dépouilles qui sont ensevelies dans nos magasins scientifique s , pourra réveiller plus d'un souvenir.

Dit Divorce , considéré au dix-neuvième siècle , relatuement à Véiat domestique et à l'état public de la société, par M. DE Bonald.

Parmi les questions politiques, celles qui se rapprochent le plus de la morale sont les plus intéressantes : Montesquieu n'est jamais plus attachant que lorsqu'il traite des sujets qui ont un rapport direct aux mœurs j les publicistes le suivent dans son vol hardi quand il s'élève jusqu'aux principes les plus sublimes de l'art de gouverner ; mais tous les hommes l'entourent et l'écoutent lorsqu'il parle du commerce , de l'éducation, des institutions relatives à la société domestique : peu de mortels sont appelés à l'adminislration des empires , presque tous sont destinés à gouverner une famille, à devenir époux et pè-res.

Ces théories frbstraites , dont un moment nous avons eu la manie , ne nous inspirent plus à présent que du dégoût : fatigués de tant de débats qui n'ont produit (jue des malheurs, et rentrés enfin dans le cercle des habitudes les plus légitimes , nous nous reposons à l'ombre d'un gouvernement sage et pacifique; mais le moyen de nous dissimuler que le génie révolutionnaire, comme pour se consoler de sa défaite, vient encore nous tendit- des pièges au sein même de ces naturelles et paisibles habitudes? Tout le monde paroît s'accorder aujourd'hui sur les maximes fondamentales de l'ad-

ministralion publique j mais l'éducation , objet si cligne de toute l'attention des sages, mais les lois qui concernent l'état domestique des citoyens tiennent encore les esprits divisés et en suspens; et quoique cette division ne puisse produire aucun de ces mouvemens qui agitent les états , parce qu'elle ne fournit aucune prise à l'ambition , quoiqu'elle ne donne lieu qu'à des discussions tranquilles, on y prend part généralement , parce qu'elle touche aux intérêts les plus cliers et les plus prochains de chaque individu et de chaque famille.

Eh ! quelle classe de citoyens pourroit être indifférente à la question du divorce , si ce n'est celle qui ne tient à rien , et pour qui les noms sacrés de familles et de patrie n'ont aucun sen^? Nous sommes arrivés à une époque où , sûrs que des sublimités ne pourront plus ébranler les bases delà tranquillité publique , nous ne craignons pas de laisser les métaphysiciens se débattre entre eux^ et se consumer en vaines disputes sur la natui-e et les propriétés des gouvernemens; mais pourrions-nous demeurer inattenlifs et froids quand l'institution la plus importante et la plus sainte est compromise? De quoi s'agit-il ici? De la paix , delà tranquillité , de la bonne harmonie , de l'ordre , du maintien des familles , et de ce bonheur domestique qui semble être la dernière ressomce des malheureux eux-mêmes. Que le divorce soit admis ou rejeté, que l'union conjugale soit un nœud indissoluble ou un lien facile à rompre , qu'elle soit mise sous la garde des vertus ou livrée au caprice des passions ,qui peut nier que le parti qu'on piendra ne doive influer puissamment sur la vie , sur les mœurs, sur l'état, sur la

destinée du plus grand nombre des citoyens? Ici, je ne crains point de le dire , les gens de bien combattent pour leurs dieux pénates, pro aris etfocis; aussi tout le monde est dans l'attente de ce qui sera décidé à cet égard, et les ouvrages qui ont pour but d'éclairer la conscience et l'espiit du législateur méritent une attention particulière.

Une observation me frappe, surtout, dans celui dont je vais parler, et d'abord s'empare de ma pensée : .( Le divorce fut décrété en 17 92, dit l'auteur, etihi'é- « tonna personne, parce qu'il étoit zme co/zseçwe«ce (' depuis long temps prévue et inévitable du système <( de destruction suivi à celte époque avec tant d'ar- <( deur; mais aujourd'hui que l'on réédifie,, le divorce H entre comme im principe dans les fondations de « l'édifice social, eL il doit faire trembler ceux qui « sont destinés à l'habiter. » Et c'est là ce qui le force à s'écrier avec l'accent du sentiment le plus profond : « Si le divorce est décrété, malheureux Français, <( subissons notre destinée; préparons-nous à recomu raencer le long ceixle d'erreurs et de désordres dans « lequel nous avons tourné si long-temps: la première « révolution , effet de la violence populaire, commença « par la dissolution de l'état et le renversement des « lois politiques; la seconde, ouvrage méthodique « du législateur, commencera par la dissolution de la « famille et le renversement des lois domestiques. »

Ne craignf'z pas qu'il ait toujours ce ton d'une imagmalion vivement émue , et qui pourroit devenir suspect sM éloit prolongé dans Une cause où il faut surtout parler à la raison; car outre que l'auteur vous îtiuionce lui-même qu'il n'emploiera dans cet ouvrage

LITTERAIRES. j)

que l'éloquence convenable à la discussion , parce qu il parle à des législateurs et en présence d'une nation parvenue^ à force d'expérience ^ à cet état où il est plus facile de la convainci^e que de V entraîner^ bientôt vous le verrez prodiguer, en flweur de son opinion, des raisonneraens si forts ^ des motifs si puissans et en si grand nombre, qu'il n'a rien laissé à dire sur une question si féconde, ni rien laissé à répondre à des adversaires si subtils. Ce n'est point là un ouvrage de circonstances : il eut confondu Luther et Mélancthon , comme il confondra les philosophes de nos jours.

Et en effet, ce traité sur le divorce est un véritable traité de morale et de politique : « Le jurisconsulte , , « dit l'auteur, voit dans le mariage un contrat; le « publiciste voit dans la famille une société , et la pre- « mière des sociétés; c'est sous ce seul point de vue « que j'envisage la question du divorce : je laisse à « d'autres à discuter les dispositions du Code civil « relatives à la possession et à la transmission des biens : « je ne traiterai ici que des rapports entre les person- « nés. » Dans un excellent discours préliminaire, il discute les principaux dogmes de la philosophie moderne , et montre quelle a été leur influence sur le système social et sur les mœurs; ce sujet , qui a déjà été traité plusieurs fois , est envisagé ici d'une manière tout-à-fait neuve ; mais c'est surtout lorsque l'auteur entre dans la question qu'on s'aperçoit mieux encore que toutes ses idées sont liées dans un système général qui lui appartient, et qui n'appartient qu'à lui. Quelqu'opinion qu'on puisse avoir de ce système, qui n'est point assez développé dans ce petit ouvrage

,y ANNALES

pour que nous puissions l'apprécier au jusle, il est tcrlaiii qu'il a tous les caractères d'une grande invenlion, et qu'il conduit l'auteur à des résultats admirables. Il est des gens que le mot seul de système effraye ; ceux qui, par prévention ou par raison, rejetteront Ja théorie générale de l'auteur, seront toujours forcés de convenir de la vérité des détails.

Les cliapitres sur les rapports de la société publique et de la société domestique contiennent des idées extrêmement profondes qui servent de bases à tout l'ouvrage^ l'auteur y prouve que ces deux sociétés sont parfaitement semblables dans leur constitution 5 d'où il conclut que tout changement doit êtrerécipro- (jue entie elles, et que tout déplacement de personnes dans Vune entraîne nécessairement un déplacement de personnes dajiH l'autre. Des exemples tirés de l'histoire des Juifs, de celles des Orientaux, des Grecs et des Romains , viennent à l'appui de cette opinion, et forment un tableau du progrès delà société chez ces différons peuples, où l'on voit leurs usages , leurs mœurs, et surtout les lois relatives à l'union conjugale, suivre constamment les variations des gouvernemens, d'après de certaines proportions : il distingue liois élats de société, /'e7a/ imparfait^ V état parfait ou naturel^ Vétat corrompu , ou contre nature; et il explique par cette distinction les modifications qu'ont subies , dans les différens temps et dans les différons états, les rapports domestiques de l'homme et de la i<;nnne : c'&itlù qu'on trouve une excellente définition du moinalurel, si singulièrement et si mal interprété par nos philosophes, et surtout par Fauteur d'Emde et du Contrat Social. « Certains philosophes,

« dit tiès-bîen le grand Leibnilz , mettent la nature « dans l'état qui a le moins d'art , ne faisant pas at- « tention que la perfection comporte toujours Tart avec elle. » ylinsl, Vliomme fait^ poursuit l'auteur , est plus naturel que l'enfant , l'homme sauantphis que l'ignorant , l'homme vertueux plus que lliomme vicieux , l'homme civilisé plus que Ihomme sauvage; de là vient quHl n'y a rien qui donne plus depeineà acquérir que le naturel dans les ouvrages d'esprit, et que, dans les lois comme dans tous les arts, dans les mœurs comme dans les manières , le faux, le mauvais, V innaturel se présente de luimême à notre esprit: VERUM, dit Quintilien , ID EST

MAXIME NATURALE QUOD XATURAOPTiMÈ PETITUR,

reconnoissant ainsi que l'état naturel est un état a la fois acquis et parfait, FIERI OPTIMÈ. 11 n'y a, suivant l'auteur, que le législateur des chrétiens qui ait donné à la société humaine toute la perfection dont elle est susceptible; c'est dans les sociétés fondées sur les lois de l'Evangile que se trouve le vrai modèle de Funion conjugale la plus naturelle et la plus parfaite. On voit qu'il étoit impossible d'envisager la question de plus haut et dans un plus grand ensemble; mais au milieu de ces considérations générales , l'auteur se détourne souvent pour attaquer en particulier le Projet du Code civil, et poiir combattre les erreurs qui se sont glissées doiiisle Discours préliminaire ; et même il en vient enfin à la discussion spéciale, et à la réfutation des argumensquelui opposent ses adversaires : je voudrois pouvoir mettre ici sous les yeux du lecteur toutes les raisons qu'il accumule avec une force irrésistible, mais je suis forcé de me borner; je

jj ANNALES

ne citerai f|ue la réflexion suivante, tirée de l'état acUicI de nos mœurs.

« Lorsqu'une société en est venue à ce point que les H folles amours de la jeunesse, aliment inépuisable « des arts, sont devenues , sous mille formes , l'enlre- « lien de tous les âges ; lorsque des livres obscènes , « partout étalés , vendus ou loués à si vil prix qu'on « pourroit croire qu'on les donne , révèlent à l'enflmt « ce que la nature n'apprend pas même à l'homme « fait, et que tout l'étalage de l'érudition et toute la « perfection de l'art sont employés à nous tiansmet- « tre rhisloire des vices de ia Grèce, après nous avoir « entretenus si souvent du roman de ses vertus , « pour nous corrompre à la fois par les moeurs de « ses prostituées et par les lois de ses sages ; lorsque « la nudité de l'homme, caractère distinctif de Fex- « trême barbarie, s'offre partout à nos regards dans « les lieux publics, et que la femme elle-même , vêtue « sans être voilée, a trouvé l'art d'insulter à la pudeur « sans choquer les bienséances; lorsqu'il n'y a entre « les hommes que des différences physiques et non <i des distinctions sociales , et qu'à la place de ces « dénominations respectueuses qui flûsoient disparoî- « tre les sexes sous la dignité des expressions, nous « ne sommes tous, le dirai- je? que des mâles et des « femelles; lorsque la religion a perdu toutes ses ler- « reurs, et que des époux philosophes ne voient dans « leurs infidélités léciproques qu'un secret à se taire « mutuellement , tolérer le divorce, c'est commander « la prostitution et légaliser l'adultère ; c'est conspirer « avec les passions de l'homme contre sa raison , et « avec rhorame lui-même contre la société. »

LITTÉRAIRES. l5

Grâces soient rendues à ces hommes forts qui reparoissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle pour attaquer toutes les erreurs et rétablir toutes les vérités dans leurs droits ! La philosophie, qui défend encore les derniers restes de son empire^ trouve en eux de terribles adversaires : mûris à l'école du malheur, les uns , avec une imagination ardente et vive , nous ramènent aux vrais principes par le charme des peintures les plus brillantes; les autres, avec une logique profonde et une instruction étendue, nous subjuguent par la force d'une raison victorieuse, et nous accablent de tout le poids des exemples et de l'expérience. La dernière heure des sophistes est sonnée : la paix et le rétablissement de la religion, ces deux grands événemens qui nous étonnent encore après tant de choses étonnantes , concourant avec les efforts des meilleurs citoyens, achèveront de renverser toutes les barrières qui nous séparent du droit chemin; inspirés parles circonstances , et libres de manifester toute la pureté de leurs intentions, les législateurs eux-mêmes ne décréteront rien qui ne soit en harmonie avec tout le reste :

Magnus ah integro sceclorum nascitur ordn !

Sur un passage des Mémoires du cardinal de Retz.

Rien n'est plus digne d'observation que ces époques où Pon voit les lumières de la raison lutter, pour

i4 an'nales

ainsi

51 dire , avec les ténèbres de la barbarie : tel est le spectacle qu'oIFrent parmi nous les dernières années du règne de Louis XIII; on peut les regarder comme une bien foible aurore des jours brillans qui les suivirent; les premières lueurs de la véritable philosophie coinraençoient à poindre, et l'on croyoit encoi-e à la magie. Tandis que Descartes sondoit les mystères de la nature et pioclamoit ses secrets, les tribunaux retentissoient d'accusations de sortilèges ; on avoit des idées plus saines et plus justes sur la religion, et la superstition la plus ridicule régnoit encore même parmi les hommes les plus éclairés; on tendoit maison n'éloit point encore arrivé à ce juste milieu où se trouve le bien, et au-delà duquel nous avons été entraînés dans ce siècle parles efforts d'une philosophie téméraire: rien n'étoit plus commun alors que les apparitions, je ne dis pas seulement parmi le peuple, mais parmi les gens mêmes de la cour; et du point de vue où nous sommes placés maintenant , il est assez curieux, je crois, de contempler des hommes tels qu'un. Turenne et un cardinal de Retz aux prises avec les démons, tandis que le plus bel esprit du temps, et quelques autres personnes de marque, leur abandonnant tout riionneur d'une action si courageuse, se contentoient de trembler et de dire des ore/nus. Remarquons que Turenne étoit alors calviniste, et que le cardinal de Retz n'éloit pas un des fidèles les plus croyans. Voici le fait tel qu'il est raconté dans les mémoires de ce dernier :

« Lesconférences.dont je vous ai parlé ci-

« dessus se lerminoient assez souvent par des piorae- K nades dans le jardin. Feu madame de Choisy en

LITTERAIRES. lO

«•proposa une à Saint-Cloud , et elle dit en badinant « à madame de Vendôme qu'il y falloit donner la « comédie à M. de Lisieux. Le bon homme , qui ad- « miroit fort les pièces de Corneille, répondit qu'il « n'en feroit aucune difficulté, pourvu que ce fût à « la campagne , et qu'il y eût peu de monde. La par- « tie se fit: l'on convint qu'il n'y auroit que madame « et mademoiselle de Vendôme , madame de Choisy , « M. de Turenne, M. de Brion, Voiture et moi. « Brion se chargea de la comédie et des violons; je « me chargeai de la collation. Nous allâmes à Saint- « Clond, chez M. l'archevêque. Les comédiens, qui « jouoient ce soir-là à Ruelle , chez M. le cardinal , « n'arrivèrent qu'extrêmement tard. M. de Lisieipc « prit plaisir aux violons; madame de Vendôme ne « se lassoit point de voir danser mademoiselle sa fille, « qui dansoit pourtant toute seule: enfin on s'amusa « tant , que la petite pointe du jour (c'étoil aux grands « jours de l'été) commençoit à paroître. Quand on « fut au bas de la descente des Bons Hommes, juste- « ment au pied , le carrosse arrêta tout court. Comme « j'étois à une des portières avec mademoiselle de <( Vendôme , je demandai au cocher pourquoi il arrê- « toit , et il me répondit avec une voix fort étonnée : « Voulez-vous que je passe par-dessus tous les dia- « blés qui sont là devant moi ? Je mis la tête hors de la « portière ; etcomme j'ai toujours eu la vue fort basse , « je ne vis rien. Madame de Choisy, qui étoit à l'au- « tre portièi-e avec M. de Turenne, fut la première « qui aperçut du carrosse la cause de la frayeur du co- « cher; je dis du carrosse, car cinq ou six laquais, if qui étoient derrière, crioient: Jésus Maria .'et trom-

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«. bloieut déjà de peur. M. deTui-enne se jela en bas « du carrosse aux cris de madame de Choisy: je crus « que c'etoienl des voleurs , je sautai aussi en bas du « carrosse; je pris l'épée d'un laquais, je la tirai et a j'allai joindre M. de Turenne de l'autre coté, que « je trouvai regardant fixement quelque chose que je « ne voyois point. Je lui demandai ce qu'il regardoit <( et il me répondit en me poussant le bras, et assez <( bas : Je vous le dirai; mais il fie faut pas épow « vanter ces dames , qui , dans la vérité , hurloient « plutc^t qu'elles ne crioient. Voiture commença un « oremus. Vous connoissiez peut-être les cris aigus « de madame de Choisy : mademoiselle de Vend(îme «-^isoit son chapelet; madame de Vend(5me vouloit « se confesser à M. de Lisieux , qui lui disoil : Ma <i fille, n ayez point de peur, vous êtes en la main « de Dieu : le comte de Brion avoit entonné bien dé- ^< volement, à genoux avec tous les laquais, les litanies « de la Vierge. Tout cela se passa, comme vous pou- « vez crone, en même temps et en moins de rien. « M. de Turenne, quiavoitune petite épéeàson côté, « lavoit aussi tirée; et après avoir un peu regardé, •< comme je vous l'ai déjà dit, il se tourna vers moide '< 1 air dont il eût demandé son dîner, et de l'air dont " f '"' ^^"""^ "»^ balaille, et me dit ces paroles: Al- ^< Ions voir ces gens-là. - Quels gens? lui repartis- ;; ^!' '*' f''' ^^ '^'^^> ie croyois que tout le monde -t perdu le sens. Il me répondit : Effectivement , <7e c,o.. ^ue ce pourrait hien être des diables.

« Suent ?"""T"' '' ^""^ -- ^^'-^ P- -.- -quun plus proches du spectacle, je commençai

« à entrevoir quelque chose, et ce qui m'en parut

« fut une longue procession de fantômes noirs, qui

H me donna d'abord plus d'émotion qu'elle n^en avoit

« donné à M. deTurenne , mais qui ^ par la réflexion

« que je fis, que j'avois long-temps clierché des es-

« prils , et qu'apparemment j'en trouvois en ce

« lieu, me fit faire un mouvement plus vif que ses

« manières ne lui permettoient de faire. Je fis deux

« ou trois sauts vers la procession : les gens du car—

« rosse, qui croyoient que nous étions aux mains avec

« tous les diables, firent un grand cri , et ce ne furent

« pourtant pas eux qui eurent le plus de peur. Les

« pauvres Augustins réformés, que l'on appelle les

« Capucins noirs , qui étoient nos diables d'imagina-

.( tion , voyant venir à eux deux hommes qui avoient

« l'épée à la main, l'eurent très-grande ; et l'un d'eux,

« se détachant de la troupe ^ nous cria: « Messieurs,

« nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons

« point de mal à personne , et qui venons nous rafraî-

« chir un peu dans la rivière pour notre santé. » Nous

« retournâmes au carrosse , M. de Turenne et moi,

« avec des éclats de rire que vous pouvez vous ima-

« giner; et nous fimes, lui et moi, deux réflexions

« que nous nous communiquâmes le lendemain ma-

{( tin. Il me jura que la première occupation de ces

« fantômes imaginaires lui avoit donné de la joie

« ( quoiqu'il eût toujours cru auparavant qu'il auroit

« peur s'il voyoit quelque chose d'extraordinaire);

« et je lui avouai que la première vue m'avoit ému j

« quoique j'eusse souhaité toute ma vie de voir des

« esprits. La seconde observation que nous fîmes ,

K fut que tout ce que nous lisons dans la vie de la plu-

jj; ANNALES

« pari des Jiorames est faux. M. deTurenneme jura « qu"il n'avoil point senti la moindre émotion ; il con- « vint que j'avols eu sujet de croire, par son regard « si fixe et son mouvement si lent , qu^il en avoit eu « beaucoup. Je lui confessai que j'en avois eu d'abord ; (( et il me protesta qu'il auroit juré sur son salut « que je n'avois eu que du courage et de la gaîlé. Qui « peut donc savoir la vérité que ceux qui l'ont sentie? « Et le président de Thou a eu raison de dire qu'il n'y « a de véritables histoires que celles de ceux qui ont « été assez sincères pour parler véritablement d'eux- V mêmes. . . .

« Mademoiselle de Vendôme conçut un mépris in> K croyable pour le pauvre Brion , qui , en effet , avoit u fait voir de son côté, dans cette ridicule aventure, « une foiblesse inimaginable ; elle s'en moqua avec « moi dès que nous fûmes montés dans le carrosse , « et me dit : Je sens , à l'estime que Je fais de la va- » leur, que Je suis petite-fille de Henri-le-Grand ; « il faut que vous ne craigniez rien , puisque vous n'a- « vez pas eu peur dans cette occasion. — J'ai eu peui-, « lui répondis-jCj mademoiselle; mais comme je ne « suis pas si dévot que Brion , ma peur n'a pas tourné « du côté des litanies. — Vous n'en avez point eu , « me répondit-elle, et je crois que vous ne croyez « pas aux diables, car M. de Turenne, qui est bien « brave , a été ému lui-même, et il n'alloit pas si vite « que vous. Je vous confesse que cette distinction « qu'elle mit entre M. de Turenne et moi me plut « beaucoup. . . . Elle se remit bientôt dans la conver- « sation publique; l'on descendit à l'hôtel de Ven- « dôme , et chacun s'en retourna chez soi »

LITTERAIRES. ' iq

Nécessité du rttahlissement de V Académie française.

Le chaos formé par dix années de troubles et de confusion se démêle tous les jours. Chaque chose reprend insensiblement sa place naturelle : l'ordre commence à briller dans toutes les parlies de l'administration publique , et les arts même , que le vulgaire croit frivoles, et dont le grand politique sait apprécier l'importance, vont se ressentir aussi de l'amélioration générale. Le rétablissement du Mercure de France est déjà pour les lettres du plus heureux augure. Le ministre de l'intérieur a reconnu la nécessité de relever cette ancienne digue , pour l'opposer aux ravages du mauvais goût , du mauvais sens , de la licence et de l'anarchie, qui désolent aujourd'hui l'empire de la littérature. Sous ses auspices et sous sa protection^ de sages et habiles censeurs, armés d'une rigueur nécessaire , rappelleront à la raison cette foule d'écrivains qui ne connoissent plus ni freins ni lois. Ils remettront en honneur ces doctrines salutaires qu'un orgueil stupide a reléguées parmi les préjugés. Le public ouvrira les yeux, et le ridicule fera justice de cette tourbe insolente qui a brisé les portes du temple des arts. « Quel- « que dépravé que soit le goût ^ dit le judicieux Rol- « lin . il en reste toujours dans les hommes des points « fixes , gravés au fond de leur esprit , dans lesquels « ils conviennent et se réunissent. S'il arrive que ces

YNNALES

« premières nulions soient réveillées par quelque Inère donl IVcIat rende les esprits attentifs , on voit

«( iniei

« ordinairement le. plus sensés se détromper avec joie « de leurs vieilles erreurs , corriger la fausseté de „ leurs anciens jugemens, revenir à ce qu'un goût ,< épuré et sûr a de plus juste, de plus délicat et de ,; plus fixe, et y entraîner peu à peu tous les autres. » L'espoir d'une révolution si heui-euse semble donner le droit de former encore un autre vœu. Le gouvernement actuel a coutume de ne pas faire le bien à demi. On parle du rétablissement de l'Académie française, et le nom d'un des écrivains qui vont reprendre la plume dans le Mercure nous fait souvenir que cet homme illustre appartient à cette société, qui fut si long -temps parmi nous la dépositaire du goût et la gardienne de la langue. L'envie, le faux zèle^ la fureur de tout détruire s'armèrent contre elle dans un temps où tout ce qui n'étoit pas nouveau paroissoit condamnable. Aujourd'hui que nous sommes revenus à des maximes plus sensées, pourroit - on regarder comme une inconvenance le désir que nous manifestons de la voir sortir de ses ruines?

11 n'est point nécessaire de rappeler ici les services qu'elle a rendus aux lettres , ni les sophismes avec lesquels on l'attaqua. Les uns sont dans la mémoire de tous ceux qui n'ont pas cheixhé à les oublier; les antres furent réfutés dans le temps par une plume meilleure que la notre, et la logique la plus vigoureuse 1 1 i»mipha trop aisément de quelques raisonnemens captieux (1 de quelques railleries malicieuses. Il suffit de due qu'aussitôt que nous eûmes des lois et une conslilulion , on sentit la néces.Mlé de créer un corps

LITTETAIRES. 21

littéialre qui devînt le centre des arts , et qui leur servît d'asile. On réprouva le régime révolutionnaire, qui eût fini par tout anéantir , en isolant tout , qui ne consacroit que les associations politiques, et interdisoit aux artistes, aux savans et aux gens de lettres toute espèce de réunion , comme tendant à établir le despotisme dans les sciences. La création de l'Institut national fut un grand pas de fait , en sens inverse de cette barbarie, et dès- lors il parut bien que c'étoit moins les académies qu'on proscrivoit que la forme de ces institutions.

Les gens sensés ne tardèrent pas à s'apercevoir que celle de l'institut étoit extrêmement vicieuse. Les arts^ les sciences et les lettres doivent sans doute beaucoup à cette société 5 elle en a conservé le dépôt et maintenu le goût parmi les orages qui nous ont encore agités depuis son établissement. Elle a été le point de ralliement des arts dispersés par la tempête , et nous a sauvés, en quelque sorte, du reproche de barbarie que nos ennemis aiment à nous faire. Elle a tenu registre des progrès des sciences dans un temps où les intérêts politiques serabloient tout absorber. Mais il règne dans celte société une confusion qui a toujours choqué les bons esprits. Tous les genres y sont mêlés plutôt que classés : le mathématicien , le chimiste, l'auteur, le peintre, le musicien et le littérateur y siègent ensemble, sans .qu'on voie bien le lien qui les réunit, et dans ce mélange à peine aperçoit-on la place qu'occupe la littérature. Il faut le dire , l'Institut a été beaucoup moins utile aux lettres qu'aux sciences exactes, à la métaphysique, à la morale. U s'est presque entièrement voué aux connoissances et aux spéculations philoso-

pliiques. La grammaire elle-même n'y a guère été considérée que dans ses rapports les plus abstraits et les plus généraux. La poésie et l'éloquence ont été abandonnées à elles-mêmes, et n'ont figuré dans cette réunion de toutes les sciences que comme des ornemens frivoles el de peu d'importance. Il en devoit être ainsi : les belles-lettres étant renfermées dans une section comme chacun des autres genres, il étoit aisé de prévoir que ceux qui ont une liaison plus intime entre eux les éioulTeroient. Or, tel est l'état des sciences aujoui-d'lmi, qu'elles tendent tontes à une certaine précision mathématique qui, de tant de classes différentes, n'en forme, pour ainsi dire, qu'une seule, dont la masse doit nécessairement écraser la littérature isolée, et réduite à ses propres dimensions.

Cependant ce sont les belles-lettres qui, dans les circonstances actuelles , appellent plus particulièrement la sollicitude du gouvernement : une grande impulsion est donnée aux autres sciences. Les mathématiques sont plus en honneur que jamais. La chimie, qui s'est perfectionnée même dans [es temps révolutionnaires, fait encore tous les jours de nouveaux progrès; les méditations des philosophes se portent avec la plus grande activité vers les spéculations morales ; la révolution est un cours perpétuel de politique; la métaphysique est poussée même à l'excès: tout enfin semble fleurir et se perfectionner , hors les arts du goût et de l'imagination. On diroit même que ces derniers se détériorent et se corrompent à proportion que les autres prennent une nouvelle vigueur. Les vrais principes sont oubliés ; la langue s'altère et se dénature de jour en jour; un jai-gon barbare s'est emparé de tous

LITTÉRAIRES. jS

les ouvrages : nul goût, nulle clarté, nulle élégance; tous les tons sont confondus , le style ne connoît plus de lois, chacun se fait des règles à sa mode, et l'art d'écrire n'est plus que le seci-et de se rendre inintelligible.

Le seul moyen de remédier à ce désordre est d'établir une société littéraire, qui soit spécialement chargée de veiller sur la langue , de l'épurer, et de faire revivre les bons principes en tout genre d'éloquence et de poésie. Cette société, uniquement occupée de son objet, tiendra , pour ainsi dire , les écrivains en respect , fera rentrer les anciens modèles et les anciennes maximes dans tous leurs droits, excitera une heureuse émulation, encouragera les vrais talens , et proscrira tous les vices qui infectent maintenant notre littérature; enfin elle remplira , dans des vues encore plus pures et dans des circonstances encore plus difficiles , le but pour lequel étoit nistituée cette Académie célèbre, qui avoit peut-élre insensiblement dégénéré de sa première origine, mais dont la chute fut le signal de l'anarchie littéraire, qui fiait gémir tous les amis des arts.

Et pourquoi cette nouvelle société ne s'appelleroitelle pas V Académie française? Est-il encore parmi nous des hommes que les noms effarouchent ? C'est l'intérêt des lettres qu'il faut seul consulter ici.Ce nom, déjà cher à la nation,, déjà respecté, rendra l'institution qui en sera décorée plus imposante et plus utile. Il rappellera les plus glorieux souvenirs; il nous remettra , pour ainsi dire, sous les yeux le noble berceau des lettres; il ralliera la nouvelle société aux grands hommes qui se sont honorés de siéger dans l'ancienne; il

redonnera a l'éloquence, à la poésie et à tous les arts (lui It'Ui- appartiennent l'importance et le rang qu'ils doivent avoir parmi les connoissances humaines ; il préservera l'Académie de l'inconvénient attaché aux élablissemens nouveaux qui acquièrent si difficilement le crédit et la réputation nécessaire pour faire le bien. Elle sera, dès sa naissance, une autorité recpectable, à laquelle tout le monde se fera gloire de se soumettre.

D'ailleurs , elle ne sera pas réduite à ne se parer que d'un vain nom. Ce titre deviendroit bientôt pour elle un lidicule, si elle ne se mettoit à même d'en soute nir la gloire et d'en lemplir les obligations, en réunissant d'abord dans son sein tout ce qui reste encore d'anciens académiciens; ce sont eux qui doivent en quelque sorte fonder le nouvel édifice. Leur nombre est à la vérité fort réduit; mais il suffiroit de citer les noms qui ont survécu pour rappeler tout ce que le goût et la critique ont de plus sévère et de plus délicat j tout ce que les talens ont de plus brillant 5 tout ce que le bon ton a de plus exquis, de plus aimable et de plus gracieux; tout ce que la renommée a de plus imposant. Ces hommes, qu'on regretloit de ne pas 'rouver dans l'Institut, sont les vrais dépositaires des anciennes traditions , les doyens et les chefs de la littéralme. Eux seuls peuvent être rais à la tête de cette magistrature, dont la nécessité se fait sentir tous les jours. Eux seuls ont de vrais droits et de vrais titres ; eux seuls formeront convenablement ce nouveau tribunal, qui ne sauroit être redouté que par l'orgueil et la sottise. Ils s'adjoindront sans doute les écrivains peu nombreux qui , dans ces derniers temps, ont su

respecter la langue dans leurs ouvrages; avec quel empressement la voix publique ne se hâtei'a-l-elle pas d» leur indiquer ceux qui étoient sur le seuil de l'Acridémie à l'époque de sa destruction! avec quel plaisir n'y'verroit-on pas de nouveaux membres, tels que l'auteur cliajmant qui sut peindre avec des traits si purs et si doux les beautés de la nature; et cet autre peintre qui sut donner de nouvelles grâces à la muse comique? Si le nombre requis par les anciens règlemens étoit trop difficile à compléter, les places quiresteroient à remplir deviendroient un moyen d'encouragement et un motif d'émulation; et c'est ainsi que notre désastre même tournei'oit encore au profit des lettres ; c'est ainsi qu'on les verra reprendre peu à peu leur ancien éclat, et qu'elles n'auront plus rien à souhaiter qu'une paix heureuse , solide et durable.

Histoire du tribunal secret ^ par Etienne de Bock.

Quel sujet plus curieux? Le titre seul de cet ouvrage éveille l'imagination ; la gravure même du frontispice ne dépareroit pas le roman le plus anglais , quoiqu'elle n'offre qu'une vérité historique : sous une voûte obscure , éclairée par la lumière incertaine d'une lampe sépulcrale, sont assemblés des hommes dont le costume annonce les fonctions les plus imposantes, et dont les attitudes monti-ent qu'ils sont occupés d'un objet sérieux; un d'eux les préside^ assis devant une table où l'on reraai'que deux épées en croix , et quel-

^6 ANxVALES

ques autres emblèmes également effrayans et mystéfîeux; tout respire, au milieu de ces ténèbres et parmi ces sombres lueurs, la terreur et la mort: c'est l'ouverlure d'une séance du tribunal secret.

H On trouve encore aujourd'hui , dit l'auteuSde « cette histoire, aux bains de Baden , à deux Keues de (( Rastadt, sous l'ancien château des margraves, situé « sur la montagne, une vaste caverne taillée dans « le roc, que les habitans du pays prétendent avoir .( servi aux séances de ce tribunal j l'entrée de celte « caverne est si étroite, qu'il ne peut y passer qu'une i( personne à la fois; en suivant l'entrée principale, « on rencontre de distance en distance des salles , des <{ cabinets , fermés avec des portes d'une seule pierre j « elles se meuvent sur des pivots de fer, et ne peuvent « être ouvertes qu'extérieurement; comme elles ren- « trent toutes dans l'épaisseur du roc, et qu'il n'y a « intérieurement ni poignée , ni saillie par lesquelles <( on puisse les retirer à soi, sans verroux, sans ser- « rure, on étoit assuré qu'il seroit impossible aux « prisonniers d'échapper; la caverne est terminée par « une salle ronde , entourée de bancs de pierre ; il part roît que c'étoit le lieu dans lequel s'assenibloient « les francs- juges; on passe, pour arriver à cette « salle, par-dessus une trappe qui recouvre un caveau « très - profond , ou l'on suppose qu'il y avoit des «( oubliettes ; il est plus vraisemblable que c'étoit , « dans le langage du tribunal secret , la chambre de « sang , destinée à torturer et égorger les malheu- « reux proscrits. »

^'oilà une description qui vaut bien celle de l'antre de Trophanius ou du labyrinthe de Crète , objets de

tant de savantes recherches et d'un si grand nombre de dissertations profondes; l'esprit aime naturellement à s'occuper de tout ce qui §e présente avec un appareil de mystère; le secret est un aiguillon qui le pique et l'anime; indifférent sur les objets les plus dignes de son attention quand ils ne sont couverts d'aucun voile, il se porte avec empressement vers tous ceux qui sont environnés de quelquenuage; les cérémonies secrètes du culte d'/sis , les mystérieuses initiations de la bonfie déesse , si célèbres dans l'antiquité, excitent encore tous les jours notre curiosité, malgré la distance des temps ; les épines même de l'érudition semblent se changer en fleurs quand elle nous entretient de ces matières : nous ne refusons pas de suivre la science dans toutes ses profondeurs quand elle nous conduit au sein d'un antre obscur, et qu'elle nous promet la révélation d'un grand secret; avec quel plaisir ne lit-on pas le livre de Fontenelle sur les oracles , et quel gré nous lui savons d'avoir mis à notre portée les recherches du docte Vandall! Combien de fois n'avons-nous pas voulu percer les ténèbres dont s'enveloppoit l'inquisition? Les assemblées des francsmaçons , les extravagances et les jongleries des illuminés ne sont - elles pas souvent l'objet de nos réflexions et de nos conjectures ? Nous sommes tellement avides des récits de ce genre, que nous recevons le faux comme vrai : nous ouvrons l'oreille à toutes les fables, nous cherchons encore moins à éclairer noire esprit qu'à satisfaire notre imagination; les suppositions les plus romanesques , les explications les plus singulières et les plus bizarres sont ordinairement celles qui nous plaisent davantage, et le tribunal

secret dont tout le monde a entendu parler, que quelques uns uni relégué parmi les romans, que d'autres ont arrangé à leur-manière , n'a pas moins que tout le reste fouiiii maliî;re à des fictions , à des contes de toute espèce; mais ici l'imagination ne pouvoit guère aller au-delà de la vérité.

Quelle ctoit donc en effet celte institution , digne des temps barbares où elle prit naissance, qui , toujours couverte des plus effrayantes ténèbres, ne protégeoit la société qu'en rompant tous les liens sociaux; qui n'etabli.s.soit un ordre apparent qu'en semant partout un trouble réel ; qui remplissoit toutes les familles de soupçons et de défiances; qui faisoit craindre au père de trouver dans son fils un débiteur, un juge et un bourreau; qui répandoit en tous lieux des légions de surveillans invisibles et de meurtriers avoués par la loi; qui donnoil à la justice toutes les formes du brigandage; qui raettoit le poignard entre les mains de ses minisires, et ne punissoit qu'en assassinant?

On seroit tenté^ pour l'honneur de l'humanité, de regarder ce monstrueux établissement comme une de cQs fictions que les romanciers combinent pour l'effroi de leurs lecteurs; mais après avoir lu celte histoire, on ne peut plus douter qu'il n'ait existé. L'auteur ne cherche point à ébranler l'imagination par des peintures apprêtées; il accumule les preuves et les citations ; il s'environne d'autorités et de témoignages ; il mterroge tous les monuraeus et tous les souvenirs. Si les noms des savans qu'il invoque sont un peu barbares et donnent un air sauvage à son histoire, ils impriment aussi sur cet ouvrage un caractère de vente et d'authenticité qui dissipe tous les doutes; c'est

un livre d'érudition plutôt qu'un ouvrage d'agrément : mais l'intérêt du sujet ne permet pas de s'apercevoir des épines semées dans une carrière qui, d'ailleurs, n'a que peu d'étendue.

Le tribunal secret, dont on fait remonter l'origine au temps de Charlemagne , a duré , dans toute sa force , jusque vers le milieu du i;*" siècle ; il n'a même jamais été formellement aboli. Son siège principal étoit à Dortmunld , en Westphalie , et l'on en retrouve encore quelque ombre dans cette contrée : ce fut dans le i4'' et le i:^*" siècle qu'il déploya toutes ses horreurs. Ses membres, divisés en différentes cours de justice, et répandus au nombi e de plus de cent mille dans toutes les parties de l'Allemagne , avoient droit de mettre à mort, sans jugement préalable, tout homme qu'ils surprenoient ou qu'ils disoient avoir surpris en flagrant délit; la plupart d'entre eux étoient absolument inconnus : ils alloient de province en province, t€noient note des coupables , portoient plainte contre eux au tribunal, et prouvoient leur crime : les condamnés étoient inscrits aussitôt dans un registre appelé le livre de sang ^ et l'on cliargeoit les francsjuges de la dernière classe de l'exécution des sentences : le coupable, qui ignoroit sa condamnation , étoit rais à mort partout où on le trouvoit. Les délits dont connoissoit le tribunal étoient l'abjuration de la religion chrétienne, l'hérésie et la magie, la violation et la profanation des cimetières et des églises, les attentats commis dans les maisons et sur les chemins publics; les violences exercées sur les femmes enceintes , les malades , les marchands ; le vol , le larcin , le meurtre et les incendies, la mauvaise vie et la déso-

béissance aux ordres du tribunal secret , l'usurpation du pouvoir souverain. Dans l'exécution , les francsjuges éloient tenus à une obéissance aveugle ; et quand même ils auroient cru celui qui avoit été condamné le plus innocent des hommes , ils dévoient le mettre à mort dès que le tribunal l'ordonnoit: onexigeoit d'eux le serment le plus terrible de n'avertir personne , de dénoncer père, mère, frère, sœur, amis ou parent, sans exception.

On se demande à présent comment un tel tribunal a pu s'établir, et surtout comment il a pu durer si longtemps. Parmi les différentes conjectures de l'auteur relativement à l'origine de cette institution, la plus vraisemblable est celle qui la fait remonter aux commissions extraordinaires établies par Charlemagne , dans les provinces qu'il avoit conquises jusqu'au Weser. La sorcellerie, la magie, l'abjuration de la religion chrétienne , les vols commis dans les églises étant les objets dont ces commissions dévoient connoître, elles étoient obligées de faire des informations secrètes. Après l'extinction de la race Carlovingienne, une anarchie complète succéda à la superbe monarchie de Charlemagne. « Dans ces temps de troubles et de calamités, « dit l'historien , le droit du plus fort étoitle seul re- « connu; d'où l'on peut juger quel devoit être le sort <( du peuple. N'ayant pour protecteur que l'empe- « reur, et celui-ci étant dépouillé de son pouvoir, '< quiconque n'avoit pas un château-fort étoit à cha- « que instant exposé à perdre la vie et tout ce qu^il « possédoit. Il paroîl que c'est de ce désordre uni- « versel que naquit cette monstrueuse cour de jus- « lice appelée Tribunal secret. »

LITTÉRAIRES. 3l

Le nom de Charlemagne , le préjugé populaire que le tribunal secret devoit son existence à un prince dont les grandes actions, la sainteté, et le zèle pour les conversions étoient universellement reconnus , inspirèrent aux empereurs un si piofond respect pour ce tribunal , qu'ils craignirent d'outrager la mémoire de ce grand monarque en détruisant un établissement dont on le croyoit le fondateur; ils se contentèrent d'en réformer les abus en différens temps; d'ailleurs, les tribunaux secrels, malgré leur peu de soumission , éloient tellement avantageux pour les empereurs , qu'ils auroient certainement fait disparoîlre toute autre autorité territoriale que la leur, s'ils avoient continué de subsister. Les francs-juges citoient les princes de l'empire qui cherchoient à remuer , et les punissoient comme les plus simples particuliers; les ligues successives que formèrent ces princes contre une institution qu'ils redoutoient l'affoiblirent insensiblement, et finirent par la renverser et la faire disparoîlre il y a environ cent cinquante ans.

Il est étonnant que l'auteur n'ait pas réfuté P^oltaire, qui, suivant sa manière expédilive de juger des choses , prononce affirmativement que Charlemagne fut le fondateur du tribunal secret ; on conçoit qu'il suffit que ce grand roi ait propagé la religion chrétienne, et surtout qu'il ait été mis au nombre des saints, pour que l'auteur de V^Jssai sur lesMœurs cherche à noircir sa mémoire. « On accusoit, dit -il , un Saxon « possesseur de quelques bestiaux de n'avoir pas jeûné « le carême; les juges le condamnoient , et on en- « voyoit des assassins qui l'exécutolent , et qui sai- « sissoient ses vaches. » Ce ton leste n'inspire pas beau -

coup de confiance; c'est d'ailleurs le système de J^oltaire de trouver des crimes à tous les saints: c'est la seule vue qui le conduise dans les recherches d'érudition; il lui paroît plaisant de peupler le paradis de scélérats.

N'accusons pas le plus grand de nos rois d'être le fondateur d'une institution qui ne fit tant de ravages que trois ou quatre siècles après lui ; respectons la mémoire du héros qui conçut de si vastes plans pour l'avancement de la civilisation et le bonheur des peuples, et qui fit luire sur l'Occident les premiers rayons des connoissances humaines ; si son zèle pour le christianisme a pu l'entraîner trop loin, reconnoissons du moins en lui cette profonde sagesse qui lui fil concevoir que des peuples qui obéissoient aux mêmes lois dévoient être soumis à la même religion. Pouvoit-il prévoir la dégénération de son sang? Pouvoit-il soupçonner les affreux abus qu'enfanta l'anarchie sous ses foibles successeurs ? Il fut grand dans un siècle barbare ; n'attribuons qu'à la barbarie qui reprit son empire après sa mort les maux que ses établissemens ont pu produire; n'avons -nous pas appris à la connoître, cette barbarie , qui s'est remontrée parmi nous au sein des lumières, au sein des lettres , des sciences et de la philosophie? nos tribunaux révolutioiniaires ont effacé v{ rinquisilion , et le tribunal secret:....

^Mémoires de madame de Lamhaïle , publiés par madame GuÉnard.

Au nom de madame de Lamballe, l'imaginalion se noircit , les souvenirs les plus affreux viennent affliger l'dme ; mais aujourd'hui que nous n'avons plus besoin de tirer aucune instruction de nos malheurs , ce que nous avons de mieux à faire , c'est de jeter un voile sin- ces atrocités qui sont la honte du genre humain. La Saint- Barthélémy , trop souvent xappelée , n'a servi qu'à nourrir long-temps au fond des cœurs le levain des haines et àes vengeances ; peutêtre même cet horrible exemple a-t-il concouru à développer les germes des crimes dont nous avons été témoins. Qu'un éternel oubli couvre donc ces grands scandales de l'humanité , dont l'homme de bien rougit , et dont les scélérats cherchent toujours à s'autoriser.

La fatale catastrophe qui termina les jours de madame de Lamballe est sans doute l'événement le plus important d'une vie renfermée tout entière dans le cercle des affections privées ; mais un si grand malheur , une fin si déplorable , liée aux calamités publiques dont elle devient un des traits les plus marquans , répand de l'intérêt sur les moindres circonstances de sa destinée : l'esprit , prévenu du coup terrible qui l'attend au bout d'une carrière semée de fleurs , la suit avec attendrissement à travers tous 5. 5

les degrés qui la conduisent à ce terme funeste de son bonheur et de sa fortune ; sa beaulë , ses grâces , sa brillante existence , les faveurs qui l'environnent , les malheurs domestiques qui servent d'épreuve à sa sensibilité , ses actions même les plus indifférentes , tout intéresse plus vivement sous ce point de vue , tout attache , tout prépare aux déchiremens et aux angoisses que fait éprouver le tableau de ses derniers moniens.

Elle a voit dix-huit ans lorsqu'elle se sépara , en 1767 , du prince et de la princesse de Carignan, dont elleétoit fille, pour venir joindre sa destinée à celle du prince de Lambaile, fils du vertueux duc de Penthièvre. Les premiers momensdu mariage, aussi-bien que les conseils et les exemples d'une épouse charmante , ramenèrent à son devoir le jeune prince qui s'égaroit sur les traces du duc de Chartres, depuis duc d'Orléans; mais elle eut la douleur de voir que la force de la séduction prévaloit dans le cœur de son époux sur les avis de tendresse. Le duc de Chartres enti'aînoit le prince de Lambaile dans toutes ses débauches, etsembloit se faire un jeu de corrompre sou coeur et d'exposer sa santé : l'auteur des Mémoires lui suppose même des vues assez conformes à son caractère , et qui ne lurent que trop prompteraent réalisées ; bientôt le prince de Lambaile , dont la complexion étoit fort délicate , meurt à Lnciennes des suites de ses excès , dans rélat le plus affreux , et après les opérations les plus douloureuses et les plus humiliantes ; il laissa en mourant une famille désolée, une épouse au désespoir, a laquelle il ne restoit aucun gage d'une union si triste et si lût rompue. L'auteur des Mémoires prétend

LITTÉRAIRES. 5v'>

que le duc de Charlres , qui vouloit épouser la sœur du prince de Lamballe, avoit cherché , parunraffinemenl inouï, à priver ce prince de postérité, en le plongeant dans la débauche, et même avoit compté sur &a mort pour engloutir son héritage. Il y a sans doute de l'exagération dans quelques-unes des conjectures et des idées de Fauteur.

Après le deuil, la princesse de Lamballe reparut à la cour, qui lui prodigua les témoignages de l'intérêt le plus touchant; on conçut même un projet qui est un des traits les plus remarquables de son histoire : la reine étoit morte depuis quelque temps, et n'avoit survécu que deux ans à madame de Pompadour ; ceux des courtisans vertueux qui désiroient sincèrement que le roi renonçât à toute liaison scandaleuse, voyant que ce prince ne pourroit se passer long-temps de maîtresse déclarée, voulurent élever madame de Lamballe sur le trône, en la mariant avec le roi; la princesse plaisoit beaucoup à Louis XV , et la maison de Noailles n'oublioit rien pour faire réussir un projet qui flatloit son ambition; mais la passion du roi pour la demoiselle l'Ange , depuis comtesse Dubarry , vint déconcerter toutes ces espérances.

Cependant le duc de Chartres avoit épousé mademoiselle de Penthièvre , avec laquelle madame de Lamballe ne cessa jamais d'être unie par les mêmes inclinations et les mêmes vertus. Des actes de bienfaisance remplissoient tous leurs momens, et composoient tous leurs plaisirs; le duc de Chartres lui-même, entraîné par l'exemple , sembîoit oublier son caractère , et partageoit avec son épouse et madame de Lamballe les bénédictions des inforUinés qu'ils se-

courolent ensemble. Ce fut la première époque de cette espèce de popularité dont il fit dans la suite un si criminel usage, comme s'il lui avoit été réservé d'empoisonner tout , jusqu'aux vertus les plus pures.

Déchue des espérances qu'elle avoit pu concevoir, madame de Lamballe vit croître sa faveur après le mariage du Dauphin, en 1770; elle plut singulièrement à laDauphine, qui ne pouvoit se séparer d'elle, et qui, bientôt devenue reine, lui demeura toujours attachée, et la nomma surinlendante de sa maison. Mais rien ne sauroit durer long -temps à la cour; la maison de Polignac parvint à supplanter la llivorite. Madame de Lamballe quitta Versailles, et n'y reparut qu'à la naissance du duc de Normandie; l'amitié (jue la reine avoit toujours sentie pour elle se ranima par sa présence; la princesse de Lamballe devint sa confidente la plus intime, et n'eut plus à essuyer de refi'oidissement ; mais c'est surtout à l'époque de la révolution que les liens qui l'unissoient à la reine se resserrèrent; c'est alors qu'elle fut honorée d'une confiance sans bornes , qui bientôt lui fut si fatale.

Les accusations les plus violentes ne tardèrent pas à se diriger contre elle. Pour se soustraire au danger qui devenoit tous les jours plus menaçant, elle se relira en Angleterre; mais dès qu'elle eut appris que le roi avoit accepté la constitution, elle se hâta de revenir en France, et prit un logement aux Tuileries, pour être plus près de la reine, à qui elle se dévoua entièrement. Les orages révolutionnaires , qui se succédoientavec une rapidité si effrayante, ne purent l'en séparer. Enfin, elle fut arrêtée le 10 août avec la famille royale, qu'elle uvoit suivie au corps législatif

elle fut conduite au Temple avec les autres prisonniers ; on la transféra depuis à la Force , où elle a

péri , âgée de quarante-trois ans

Tel estrabrégé d'une vie si fortunée et si malheureuse; tel est le précis de ces Mémoires , qui contiennent d'ailleurs «ne foule de particularités intéressantes sur les règnes et sur la cour des deux derniers rois de France. Les inti'igues du temps y sont présentées et développées avec beaucoup de détails j on y trouve d'excellentes observations sur les systèmes des économistes , sur les querelles du parlement Maupeou , sur les assemblées des francs-maçons , devenues plus nombreuses et plus fréquentes vers la fin du règne de Louis XV ; sur la guerre d'Amérique , sur les principaux personnages qui ont joué un rôle dans les affaires , depuis le milieu de ce siècle jusqu'à la révolution. L'auteur la montre souvent de loin dans les événemens qui la préparent , et saisit soigneusement tous les rapports que le passé peut avoir avec le présent. Par exemple , à l'occasion de la conquête de l'île de Corse , il fait les réflexions suivantes :

« Ce fut vers ce temps que l'île de Corse

« fut soumise ; on parloit fort diversement de cette « conquête , qui avoit coûté beaucoup d'hommes et « trente millions. Après avoir résisté depuis bien des « années , elle céda enfin au parti que Pon avoit pris « d'intimider par l'appareil des supplices et de traiter « en rebelles un peuple qu'il avoit plu à un autre « de vendre au roi de France ; et en moins de deux « mois toute l'île fut soumise : mais bientôt on « envisagea de sang-froid cette acquisition que l'on « avoit peinte sous des couleurs si brillantes , et l'on

^g ANNALES

w passa de l'enthousiasme à la plus grande indiffe- « rence. Qui auroiL dit alors au roi : « Dans celte « contrée sauvage que le fléau de la guerre a rendue u presque déserte, il existe un enfant encore au ber-*' « ceau , qui , devenu Français par la réunion de ce (( petit royaume au vôtre, sauvera sa patrie adoptive, « et élonnera l'Europe par ses conquêtes. » De quel « sentiment il auroit été frappé , et qu'il auroit bien « pu dire : « Que sont les ressorts les plus déliés de « la politique , en comparaison de l'ordre immuable (( deTEtredes cires, qui voit s'agiter l'espèce humaine « pour venir à ce qu'elle croit son but , et qui ne « marche cependant jamais que pour remplir les (( desseins que le grand moteur s'est proposé ! » « M. de Choiseul, pour illustrer son ministère, veut « que le roi ajoute la Corse à ses possessions ; tout est « prodigué pour réussir , et tout se fait pour la gloire « de cet enfant donl on ign )re l'existence. »

Madame de Lamballe est toujours la principale figure de ce tableau ; mais les accessoires sont peutêtre plus inléressans encore que l'objet principal. Ces Mémoires peuvent être considérés comme une véritable histoire des temps qui ont précédé la révolution , et des événemens qui l'ont amenée. On y voit se développer insensiblement . et par degrés , les germes qui l'ont produite enfin , et dont elle est sortie avec des explosions si terribles.

LITTÉRAIRES. Sg

Œuvres complètes de Gresset , augmentées de pièces inédites.

Dans le Cours de Littérature , après avoir apprécié avec beaucoup de justesse le talent et les productions de Gresset , M. de La Harpe ajoute : « Ce n'est pas le « nombre de ses écrits qui fait sa force, puisque, « sui deux petits volumes , il y en a un qui est enco- « re de trop. » Le critique a jeté cette pensée sans y joindre aucun développement; mais il est aisé de suppléer à ce qu'il n'a point expliqué : les observations mêmes qui précèdent cette espèce de conclusion et de résumé en fournissent l'explication. Il est très-rare que La Harpe n'étaye pas de preuves et même de démonstrations ses assertions et ses jugemens; il ne prouve malheureusement que trop, si c'est un malheur de trop prouver. Quoi qu'il en soit, on auroitpu exclure des anciennes éditions de Gresset et la traduction des églogues de Virgile, et le Discours sur l'Harmonie , ouvrages également indignes de ce poète. La traduction des églogues est d'une foiblesse extrême, sans agrément, sans grâces, sans aucun de ces traits qui semblent rapprocher un traducteur de son original; le Discours sur l'Harmonie est un chef-d'œuvre de mauvais goût , une déclamation scolastique , une production collégiale, où la mythologie est mise à contribution sans mesure comme sans raison. La sentence de La Harpe est donc la condamnation de cette édition

4o ANNALES

nouvelle , qui , au lieu de deux petits volumes , en présente trois.

Des pièces inédites! Tel est aujourd'hui le refrain des éditeurs et des libraires : que le ciel nous préserve des pièces inédiles! On peut, en général, s'en rapporter à l'amonr-propre des auteurs : ce qu'ils n'ont pas publié n'est pas ce qu'ils ont fait de meilleur : c'est un grand abus dans la littérature que cette fureur des éditions ; cet abus est né de l'esprit mercantile : on fabrique des livres pour les vendre, et la vente et les fruits qu'on peut en recueillir sont les seuls objets qu'on envisage. Les vrais amis des lettres ne sauroient trop s'élever contre un pareil désordre , qui tend à confondre la gloire et l'essence même de l'art avec les combinaisons et les calculs de l'industrie, et à faire de la littérature un commerce. En effet , si à la multitude des auteurs , des éditeurs , des entrepreneurs littéraires, qui abondent aujourd'hui plus que jamais; si à cette démangeaison d'écrire , qui asaisi tous les esprits , et qui s'est accrue en raison de la facilité de composer de la prose ou des vers médiocres , et de rajeunir des éditions, viennent se joindre encore l'avidité, la cupidité, ces pestes de notre âge, on peut affirmer qu'il ne restera plus aux lettres aucun espoir de salut : elles s'enseveliront dans le gouffre immense, creusé des moins de l'avarice, qui menace d'engloutir, avec les vertus qui sont la base de la société , les talens qui en sont la décoration et Tornement.

Quel attrait peut avoir cette nouvelle édition de Gressel? Qu'offre-t-elle de nouveau? Rien, que quelques pièces qui ne méritoient pas les honneurs de la publication. Quelle est donc cette manie de remuer les

LITTÉRAIRES. 4l

cendres d'un écrivain , d'aller déterrer des lambeaux ^ des ouvrages imparfaits, des productions avortées, qu'il avoit lui-même condamnées à l'obscurité et à l'oubli? On nous a donné les (Euvres choisies de Gressel; et dans ces (Euvres choisies, très-correctement et trèsélégamment imprimés par M. Herhan, on ne trouve pas un des ouvrages qui ont fait le plus d'honneur à ce poëte , un de ceux qui ont le plus contribué à la réputation méritée dont il jouit, la comédie du Méchant. Voilà un beau choix! Et maintenant on publie une édition complète et augmentée , qui renferme beaucoup de morceaux plus propres à ternir sa gloire qu'à en accroître l'éclat! Pourquoi tourmenter ainsi la renommée desauteius? Pourquoi détacher tantôt les fleurs les plus brillantes de leur couronne, et tantôt y mêler des ronces et des épines? Il me semble que c'est insulter en même temps et à leur tombeau et à leur immortalité.

L'éditeur doit-il se féliciter beaucoup d'avoir orné cette édition du discours prononcé par Gresset dans l'Académie française à la réception de M. Suard? Ce discours est très-mauvais; et l'éditeur ne peut pas prétexter cause d'ignorance : l'fiuditoire de l'Académie en fut très-mécontent 5 ce fait est consigné dans tous les recueils où se trouvent les faits de ce genre, particulièrement dans la Correspondance de La Harpe. Gresset avoit saisi cette occasion de peindre les abus qui s'introduisoient alors dans la langue et dans le style; l'affectation et le néologisme : le sujet étoit fort bien choisi; c'étoit au sein de l'Académie qu'il falloit déclamer contre ces abus , dont plusieurs académiciens donnoient eux-mêmes l'exemple j et cette censure

42 a?;nales

convenoit parfaitement à un écrivain qui avoil offert dans ses ouvrages, et surtout dans le Méchant . des modèles de correction , de pureté, d'élégance et de bon goût. Mais Gresset n'écrivoit pas en prose comme il écrivoit en vers : son Discours sur l'Harmonie avoit déjà prouvé que le chantre de Ver-Vert et de la Chartreuse, que l'auteur du Méchant n'étoit plus le même homme quand il passoit du style poétique au style oratoire; la réponse à M. Suard changea la preuve en démonstration. H est impossible de plaider contre le mauvais goût avec plus de mauvais goût.

Si l'orateur veut blâmer le langage à prétention des médecins du temps, il les apostrophe ainsi : « Eh! « mes amis , soyez des consolateurs et non des Esta prils : on vous demande des secours et non des « épigrammes; ne faisons point pétiller les lampions <( du bel-esprit sous le pâle flambeau de l'agonie; et « ne mettons point de pompons au spectre de la « mort.» L'auteur afifectionnoit alors ce mot burlesque, lampions du bel esprit; car on le retrouve dans une lettre, où il proteste contre Fimprobation dont son discours avoit été accueilli, et où il parle des bombes du ton exalté , et de tous les lampions du style moderne. Cette même lettre , que nous devons au zèle éclairé de l'éditeur , est pour le moins aussi ridicule que le discours : Gresset y blâme , avec quelque raison , le ton ampoulé de l'éloquence académique. Mais quel ton il prend lui-même , et quelles expressions il emploie ! « Si , dit-il , la forme sentencieuse « de ces discours qui glacent, si l'emphase capable « qui empâte d'un égal ennui le riche parleur et le « panure auditoire, si V importance qui endort sont

« réellement bonnes à quelque cliose pour l'esprit , « l'amusement et la santé des bonnes gens qui écou- « teat, je passe toule condamnation. » Est-ce bien Giesset qui s'exprime ainsi? Dans le discours, après avoir relevé assez mal à propos les noms de fantaisie qu'on donne aux enfans, il s'écrie en s'adressant aux parens : « Ne façonnez plus des pantins d'un siècle « frivole; ne les empoisonnez pas des moeurs amol- « lies et dépravées qui vous environnent, et rougissez « de préparer à la France une génération ginguette, mesquine et Jluette de personnages faux , de col'ifi- « cliets et d'histrions. « Toute la pièce est un tissu de phrases aussi risibles ; et l'orateur s'est absolument mépris sur le fond même de son sujet; car il critique surtout cette partie du langage qui est aussi variable que les modes dont elle esf Texpression , et qui est en quelque sorte étrangère à la langue. Il s'élève contre les mots frac^ caraco , chenille , baigneuse ^ cabriolet , désobligeante , etc. ; et il rÎQii veut guère moins aux noms qu'on donnoit alors aux petits garçons et aux petites filles, Pierrot , Finette y Florine , Laurelte, Michaud. Quel service M. l'éditeur n'a-t-il pas rendu à Gresset et aux lecteurs en exhumant un pareil discours I En vérité, on est quelquefois tenté de croire que les éditeurs sont animés d'une haine secrète contre les écrivains dont ils recueillent les reliques, ou du moins on est tenté de comparer leur zèle à celui des adorateurs du Lama.

Les vers inédits, rassemblés dans celte édition, valent un peu mieux que la prose; mais ils ne s'élèvent pas en général au-dessus du médiocre ; et souvent ils sont assez mauvais. Que l'on rapproche, par exemple , la

pièce intitulée V Abbaye, du charmant poërae de Ver- Vert : est- ce le crayon léger du peintre aimable et badin des Visitandines qui a barbouillé des traits aussi lourds et aussi grossiers que ceux-ci

D'une taverne monacale

Où tout fermente en ce moment.

Pour la patente abbatiale,

Et le premier bat du couvent,

Très-indiffërent que l'on nomme

Dora Luc , dom Priape ou dom Côme.

Reconnoît-on la touche de Gresset dans ce tableau ? comment le peintre des Grâces s'est-il métamorphosé en un peintre de taverne?

Un obscur et pesant reptile, Un être platement tondu, Simulacre ignare, imbécile, De la terre poids inutile ; Un moine, le portrait est vu, Un moine va se voir ton maitre, Et cet épais et lourd cafard , Qu'ébaucha le ciel au hasard Pour végéter, ronfler et paitre.

Grâce à la faveur du Destin Et d'une authentique patente , De cent mille li\res de rente Va devenir le souverain»

Dans ce char que sui voient ses pères, L'âne mitre va se montrer.

Et régner sur ces mêmes terres Qu'il étoit né pour labourer.

Ce n'est point là de l'atticisrtie , ni de l'urbanité , ni le ton de lu bonne compagnie j cela ne ressemble ni à la manière du chantre de Ver -Vert, ni à celle de

l'auteur du Lutrin : est-ce Gresset qui a écrit les vers

su i vans?

De gros moines en repos,

Munis de vos chartres moisies, Broutent et boivent sur vos os, Sans prier pour vos effigies; Bons seigneurs , que vous étiez sots!

broutent et boivent sur vos os! L'image est gaie et jolie : assurément il n'y a qu'un zèle très - prudent , très-sage et très -discret qui ait pu enricher les (Euvres de Gresset de ces agréables productions , qu'il ne falloit pas laisser plus long-temps dans l'oubli , et qui dévoient augmenter considérablement la renommée de l'auteur dans la postérité. Mais l'éditeur auroit cru manquer au plus important de ses devoirs, et ne pas remplir la partie la plus essentielle de ses fonctions , s'il n'avoit mis au-devant du recueil ce qui constitue le premier mérite, ce qui assure le plus infailliblement le succès de toute édition nouvelle, ce que tout éditeur regarde comme indispensable , une Notice sur la vie et les ouvrages de l'auteur : une JVotice est, dans une édition, une chose de première nécessité; elle passe avant la correction du texte, la beauté des caractères, la pureté de l'impression, le choix et l'ordre des matériaux. Un éditeur a tout fait quand il a fait une Notice ; nous avons aujourd'hui plusieurs écrivains d'une grande célébrité, des membres d'académie, et des génies naissans qu'attendent les honneurs académiques, qui n'ont guère composé que des Notices, Celle de notre éditeur est d'un style très -remarquable ; elle ne peut manquer de lui faire infiniment d'honneur dans la haute litlératiue. Il dit en norlant

de la Chartreuse : « La pensée s'y perd dans nn dédale « de péiiodes harmonieuses : on sent que la mélan- « culie a passé par-là. » Voilà une phrase bien jolie, et surtout bien sensée! « Comparativement aux pièces «( de Molière, Gresset n'a fait que la comédie aupas- « tel. » L'éditeur ignore que comparativement ne se construit pas ainsi : ce n'est qu'un solécisme; mais la comédie au pastel est d'un style charmant. « 11 « est à croire que cette épigramrae fut d'autant plus « douloureuse à Gresset (une épigramme de Piron) , « qu'il savoit très-bien m.anier ce genre d'escrime. » Manier un genre d'escrime est une belle figure ! Le panégyriste de Gresset est aussi profond dans ses jugemcns que correct et naturel dans son élocution : « Si « M. Vigée , dit-il , rappelle le chantre de la Char- « treuse dans des poésies fugitives , ce n'est pas parce « qu'il l'imite, mais parce qu'il lui ressemble. » M. Vigée qui ressemhle à Gresset ! c'est là une idée neuve en littérature. L'auteur de cette notice est M. François Fayolle, rédacteur des Saisons du Parnasse, littérateur d'un goût exquis.

Lettres amoureuses de Julie à Ovide , et d'Opide à Julie , précédées d'une Notice sur la vie de ce poëte , et suivies tl'une Epître en vers de Julie à Ovide , par madame Lezai de Marnesta.

C'est un petit roman historique et galant, c'est-àdire un petit roman qui falsifie très-agréableraent l'histoire, qui confond joliment les dates, et qui dénature les caractères avec grâce. Pourquoi les romans ont-ils toujours été regardés comme un mauvais genre? Pourquoi cependant la lecture de ces sortes de livres plaît-elle si généralement? Qu'entend-on par un esprit romanesque? On entend un esprit faux, qui se laisse gouverner par l'imagination, qui s'éloigne sans cesse de la nature et de la vérité pour s'égarer dans le pays des chimères. La lecture des romans rend l'esprit romanesque : jugeons donc delà cause par l'effet. Une jeune demoiselle qui a lu beaucoup de romans trouve bien du mécompte lorsque , forcée de détourner ses yeux des fantômes séduisans avec lesquels elle s'est familiarisée, elle vient à jeter ses regards sur le monde, et à le voir tel qu'il est ; son imagination trompée se révolte sans se désabuser : la réalité lui paroît bien triste j mais elle n'en court pas moins après ces chimères ; et que d'écueils ne rencontre-t-elle pas dans sa route! Que de naufrages en poursuivant un but qui recule sans cesse, et qu'on n'atteint jamais I Les meilleurs romans eux-mêmes, ceux qui se rap-

nrochenl le plus de la vérité, qui peignent le mieux le monde, sont dangereux : les jeunes gens y puisent toujours un certain goût pour les aventures, qui ne peut être que nuisible; c'est une mauvaise école: il n'y a qu'à perdre, pour la jeunesse, dans la lecture même de Gil-Blas et de don Quichotte.

En dépit des sermons et des critiques, les romans plairont toujours, parce qu'il y aura toujours beaucoup d'esprits frivoles et d'imaginations inquiètes. Les romans plaisent surtout aux femmes par 'la même raison que les contes plaisent surtout aux enfans ; on préfère généralement les romans à l'histoire: l'histoire, c'est ce que nous voyons tous les jours ; les romans, c'est ce qu'on ne voit jamais; on a même prétondu , dans notre siècle , que les romans sont plus instructifs que l'histoire ; qu'ils font mieux connoître l'homme et les hommes; qu'ils répandent plus de lumières sur le coeur humain : c'est im paradoxe trèsdigne des temps où il a été avancé ; il seroit assez difficile de prouver que Plularque et Tacite sont moins instructifs que Le Sage et Cervantes ; on ne croiroit jamais que ce sont des philosophes qui ont voulu donner aux romans cette supériorité sur l'histoire.

Le mélange de l'historique et du romanesque n'est pas nouveau : c'est de l'abus, dont il est si voisin , que Boilcau se moque dans son dialogue des héros de roman. On a fuit grand bruit de cette confusion ; mais c est bien moins des auteurs qui fondent le roman sur l'histoire qu'il faut se plaindre , que de ceux qui fondent l'histoire sur le roman. Il est rare que les personnes qui lisent beaucoup de romans aient beaucoup a perdre du côté des connoissances historiques ; mais

LITTÉRAIRES. 4q

il est tout-à-fait déloyal de tromper le lecteur de bonne foi , qui cherche à s'instruire encore plus qu'à s'amuser, en lui donnant un roman qu'il ne veut pas, à la place d'une histoire qu'il demande.

On peut voir, par le dialogue de Boileau, comment on travestissoit jadis les personnages historiques dans les romans ; rien n'est plus plaisant que d'entendre Horatius Coclès, qui chante aux échos:

Et Phënisse même publie,

Qu'il n'est rien si beau que Clëlie.

Ou Lucrèce , qui dit à Brutus :

Qu'il seroit doux d'aimer, si l'on aimoit toujours! Mais, hélas! il n'est point d'éternelles amoars.

A quoi Brutus répond :

Permettez-moi d'aimer, merveille de nos jours, A'^ous verrez qu'on peut voir d'éternelles amours.

Le genre s'est beaucoup épuré depuis , et le premier de nos bons romans fut un roman historique. Personne ne fil un crime à M™^ de la Fayette d'avoir mêlé l'histoire au roman , la vérité à la fiction ; ce mélange n'est-il pas, d'ailleurs, commun sur nos théâtres ? Il demande beaucoup de sagesse , de goût et de mesure : c'est là ce qu'il faut exiger des auteurs qui appellent l'histoire au secours de leur imagination ; on doit leur montrer les pièges dont la carrière est semée} mais faut-il donc vouloir la leur fermer et la leur interdire absolument^ Contentons- nous de blâ- 5. 4

mer le gcnie sans proscrire aucune des espèces : nom aurons, Il est vrai, un lieu commun de critique de moins: mais il nous en reste encore assez d'autres.

II paroît certain que les Lettres amoureuses de Julie à Oi'ide, et d'Ouide à Julie, sont de M™' Lezai- Marnésiaj elles ne sont pas du moins de Marmonlel . à qui on les a d'abord attiibuées. Ceux qui ont commis celle erreur ne connoissoienl pas bien le style de Marmonlel : la manière dont ces Lettres sont écrites est entièrement différente de la sienne. L'auteur des Contes Moraux et de -Bélisaire est à la fois lourd et précieux ; il réunissoit deux défauts qui paroisseiit d'abord incompatibles , mais qui vont très-souvent ensemble: l'un de ces défauts se retrouve bien dans ces Lettres; elles ne sont pas exemptes d'un peu d'affectation, mais on n'y sent aucune pesanteur; la diction en est vive est légère. L'affectation peut se glisser dans le style des femmes, mais il est extrêmement rare qu'elles écrivent pesamment : c'est un danger dont leur organisation les préserve.

L'exil d'Ovide sert de ba.-iC (t de catasirophe à ce petit roman: lout le monde sait que le chantre des amours fut relégué, par un ordre d'Oclave , sur les bords sejDtentrionaux du Ponl-Euxin, loin des doux pays de l'Ausonie et de la Gièce, dans un séjour afiVeux pour un Italien délicat, accoutumé aux délices de Rome , et au soleil du plus heureux climat ; mais on ignore quelle fut la cause de celte disgrâce; et l'on cherche, quoiqu'inulilement , cette cause avec d'autant plus d'intérêt et de curiosité , que rien ne put fléchir la sévérité d'AugusIe, el (pie Tibère, son successeur, fut également sourd aux touclionte.s prières du

LITTÉRAIRES. 5l

poêle exilé : Tinforluné mourut loin de sa patrie , après sept années de tourmens et d'ennuis. Quel éloit donc son crime? C'est un mystère impénétrable: Auguste allégua L'Art d'Aimer; mais il y avoit dix ans que ce poëme étoit entre les mains de tout le monde quand le décret d'exil fut porté j Ovide cependant semble confirmer cette mauvaise raison par lés vers charmans qu'il composa pour son tombeau :

Hic ego , fjuijaceo , tenerorum lusor antorum , Ingénia perii ^ naso poêla , meo , etc.

Il dit que son génie fut la cause de sa perte; mais ailleurs il fait entendre que son indiscrétion , ou qu'un hasard malheureux irrita le prince contre lui j il

s'écrie :

Cùr aliquid vidi ? Ctir noxia liiminafeci ? Car imprudenti cogniia culpa milii ?

II avoit vu ce qu'il ne devoit pas voir ; ses y^eux éloient coupables; il avoit commis une imprudence: il se compare à l'indiscret Actéon , qui vit Diane au bain et sans voiles :

Inscius Acteon vidit sine veste Dianani.

Voici comment Fauteuj- des Liettres de Julie à Oi^ide commente ces vers , en faisant parler Ovide lui-même : « Les libertés que j'ai prises, en hasardant quelque- H fois l'expression trop naïve du plaisir, dans des « vers que le tendre amour m'inspiroit , ne sont que « le motif apparent de ma disgrâce; on ne les rappelle *< à présent que pour iu.siiHej- la vengeance d'une

52 AxVNALEi»

« faute involonlaire, et dont César ne doit accuser « que son imprudence. Hier, cédafit à l'impatience « de voir ma chère Julie, j'allai chez Mécènes, où (( j'espéroisdu moins en entendre parler. Cette attente « flatloit mes ennuis ; et j'en étoissi préoccupé, que je « pénétrai jusque dans le cabinet qui tient au bain de « Térentia. César et cette jeune esclave nouvellement « arrivée de la Géorgie y étoient avec elle. Rassemblés « sans doute pour sacrifier à l'amour, Térentia étoit « coucliée nonchalamment sur des ouates de pourpre u que la Perse apporte en tribut , et tâchoit de dérober <( à la clarté du jour des appas humiliés d'avoir man- « que leur effet. De son coté, la belle Géorgieime dé- « ployoil aux regards de l'empereur des charmes que « Tart des situations devoit rendre plus piquans ; mais « tout le feu de César étoit dans ses yeux..,. Je m'é- « loignaià grands pas d'un lieu où ma présence étoit <( si peu nécessaire , et je le fis avec tant de précau- « tion, que jusqu'au moment où, j'ai reçu l'ordre qui « me relègue à Tomes, j'ai cru que mon innocente

« témérité n'avoit point été découverte Plût au

<( ciel que je fusse puni pour avoir osé aimer Julie ! « mais le sort m'enlève jusqu'au bonheur de souffrir « et de mourir pour elle ! » Toute cette petite histoire est purement romanesque; mais parmi toutes ses conjctlures, l'imagination de M"^ de Marnésia en choisit une fort plaisante , qui lui fournit un tableau passablement vif : elle peint le maître du monde dans un étal assez humiliant et assez ridicule, où il devoit être bien ftiché de se trouver, et encore plus d'être surpris : aucun des érudits qui ont disserté sur les causes de 1 <xd d'Ovide n'avoit eu cet aperçu; mais pour voir

ioiii dans certaines matières, c'est à faire aux clames. L'auteur a beaucoup embelli le caractère de Julie. Elle suppose que la fille d'Auguste étoit capable de quelque délicatesse dans ses amours , qu'elle pouvoit concentrer ses affections sui- un seul objet j elle nous la représente écrivant assez long-temps à Ovide , et lui déclarant sa passion sans vouloir être connue. La première fois qu'elle accorde une entrevue à son amant, elte est voilée. Ce n'est point là cette Julie qui couroit la nuit les rues de Rome, qui se faisoit un jeu de clioîsir la place publique et la tribune aux harangues pour théâtre de ses voluptés nocturnes , et que son père^ qui sûrement n'étoit pas un moraliste sévère , fut obligé d'exiler avec je ne sais combien de chevaliers et de sénateurs complices deses débauches; il est vrai pointant que, dans cette correspondance avec Ovide, on pourroit la reconnoître à quelques traits de plume un peu vigoureux, et à quelques peintures où l'imagination de l'auteur semble s'être approchée de celle du personnage. Il est piobable que M™° de Marnésia, voulant faire un roman historique^ n'auroit pas choisi cette Julie pour son héroïne, si elle n'avoit élé séduite par le plaisir de mettre en scène l'auteur de l'Art d'Aimer^ qui partagea avec tant d'autres les faveurs de la fille d'Auguste : peut-être aussi savoit-elle ce que dit Tacite de l'exil de Julie. On est assez étonné de voir ce grave et sévère historien traiter fort légèrement les torts que l'empereur reprochoit à sa fille , et qu'il appelle culpam inter viros ac feminas rulgatam, une faute commune,' un désordre yorZ ordinaire entre hommes et femmes. L'opinion de Tacite est peutêtre devenue celle de M™^ de Marnésia. L'auteur sup-

5'î ANNALES

pose que Julie etoit veuve dans le commenceinenl de ses liaisons avec Ovide; mais bientôt elle épouse Tibè)-e, el sa correspondance amoureuse paroît n'en aller que mieux; mais aussi Tibère étoit un homme si détestable! On voit que l'auteur du roman se complaît dans les infidélités que l'héroïne fait à son nouveau mari: son pinceau s'anime alors d'un nouveau feu. Rousseau, dans ses paradoxes, prétend que les femmes ne savent pas peindre l'amour ; l'exemple de M"' de Marnésia suffiroit pour le réfuter : elle en peint très-bien le moral, et même \e physique.

La Tresse de Clieueux donnée , poème héroïcomique traduit de l'italien , de Pignotti ; par

M. MiGER.

On voit , du premier coup-d'œil , que la Boucle de Cheveux enlevée , ouvrage de Pope , a donné naissance au poëme de M. Pignotti ; jamais généalogie ne fut plus claire. Les exemples de ces sortes de parodies remontent bien liaut ; et ce genre est en luimême assez mauvais : le bon Homère en a donné , je crois , le premier modèle. On sait qu'après avoir peint les combats d'Achille et d'Hector , des Troyens et des Grecs , il mit aux prises les grenouilles et les rats , dans un certain poëme intitulé la Batracoiniomachie ; ce n'est point là ce qui l'a immortalisé :

l'Ariosle penl êlre regardé comme un parodisle; mais il se fait pardonner le vice essentiel de cette espèce de composition , à force d'esprit , de verve et de gaieté. Pope , dans sa Boucle de Cheveux enlevée , a médiocrement réussi ; le Tassoni , avant lui , avoit chanté le Seau enlevé , la Sacchia rapita , ouvrage généralement assez froid et assez insipide , qui est évidemment le type de la Boucle enlevée : Boileau a surpassé tous ses prédécesseurs dans son Lutrin , l'Arioste excepté , parce que , sous le voile de la plaisanterie , il reproduisit , en grand artiste , les formes les plusbelles et les plus frappantes de la poésie épique: quand il s'agissoit de la facture des vers , Boileau ne plaisanloit point ; on peut à peine citer Voltaire , dont les inventions sont aussi monstrueuses qu'elles sont grossières , et qui , dans ce poème dont le nom est un scandale , en se piquant d'imiter l'Ariosle , est resté si loin de l'originalité piquante et de l'aimable naïveté du poète italien. Pour avoir une origine si reculée dans les siècles , et des litres si anciens , ce genre n'en est pas plus noble : il a je ne sais quoi de bas , qui ne peut être pallié que par l'extrême peifection des détails et l'excellence de l'exécution ; créé plus spécialement qu'aucun autre pour amuser et plaire , il est excessivement voisin de la fro deur et de l'ennui ; il pi'ésenle toujours quelque chose de forcé qui fatigue l'esprit , en cherchant à le divertir ; il ouvre à la plaisanterie une carrière trop vaste ; il kl délaye dans un cadre trop étendu : elle a besoin d'être plus resserrée 5 deux ou trois chants sur le ton plaisant peuvent amuser; un plus grand nombre glace nécessairement le lecteur , et l'assoupit infaillible-

56 ANXALES

nieiil : uu feu d'arlifice ne doit durer qu'un moment. Le poëme de M. Pignotti est une lanterne magique : vous voyez d'abord ;, dans le premier cliant , le Temple de la Mode: vous allez voir , dans le second , rOrUnne du Chevalier Servant : voici maintenant les Deux Rivales , dans le troisième ; le quatrième ouvre le Bal ; le cinquième vous donne le spectacle d'une Consultation ; le sixième offre la Cassine et le Cartel ; voilà encore un temple dans le septième , c'est celui de la Sottise ; voyez- vous le Dîner ^ dans le huitième , le Duel dans le neuvième ? RedouI)lez d'attention , voici V Accommodement dans le dixième. On sent que toutes ces parties n'ont entre elles qu'une liaison bien foible : tous ces chants sont autant de petits poèmes séparés ; et quoiqu'ils se rapportent tous au don de la Tresse de Cheveux , il est assez difficile de trouver dans cet ouvrage cette unité nécessaire , indispensable , qui est une des conditions requises de toute composition sérieuse ou gaie 5 sévère ou badine : le sujet est noyé dans l'abondance des accessoires ; il est si frêle et si mince , à la vérité , que le po'éte ne pouvoit pas en tirer un trèsgrand parti , et s'est vu forcé à se jeter dans de continuels écarts , et à errer sans cesse de digressions en digressions : les épisodes ont pour but , dans toute composition tant soit peu raisonnable , de rompre Tuniformilé du sujet , de soulager l'attention par le charme de la variété , de couper agréablement la marclie du poète , d'écarter la monotonie , de prévenir l'ennui ; ici , ils le provoquent et le font naître. Qu'est-ce qu'un tissu d'épisodes qui sortent les uns des auti-es sans interruption ? N'est-ce pas le moy^

le plus sûr de produire la monotonie par les ressources mêmes qui ont été inventées contre elle ? Le poème de M. Pignotti , si l'on peut donner ce nom à une collection de matériaux poétiques entassés avec profusion , et jetés pêle-mêle ; ce poème , malgré les étincelles de talent et d'esprit qu'on y voit briller , n'est donc au fond qu'un ouvrage dépourvu de cet intérêt qu'une fable bien conçue et que l'unité bien observée peuvent seules produire. L'auteur a une si grande envie d'amuser , et on doit lui savoir tant de gré de sa bonne intention , que je n'ai pas la force de dire que son ouvrage est ennuyeux : je souhaite que tous ceux qui le liront aient la même réserve : c'est un souhait généreux de la part d'un critique.

Ce n'est pas qu'on n'y rencontre parfois des tableaux bien peints , des caricatures heureusement tracées , enfin , comme je l'ai dit , des preuves de talent et d'esprit. M. Pignotti paroît avoir beaucoup d'invention et de fécondité : je ne suis point surpris de la grande réputation dont il jouit en Italie , et de l'accueil que ses compatriotes ont fait à son poëme ; je loue même le traducteur d'avoir cherché à faire connoître cet ouvrage en France : mais quelques détails piquans , quelques morceaux pleins de verve et de gaieté , quelques traits où l'on reconnoît un poète toujours ingénieux et parfois original , n'ont dû me faire illusion ni sur les défauts de l'ensemble , ni sur le vice du genre même , qui ne peut trouver son excuse que dans la supériorité soutenue du talent , et dont la difficulté augmente à mesure qu'il semble devenir plus facile.

Quelque fécondité qu'ait M. Piguotti , il n'a pu s'empêcher d'emprunter beaucoup de choses à ses prédécesseurs ; il imite souvent Pope , il calque les dessins du potile anglais ; cela lui donne un air de copiste qui déplaît au lecteur auquel les modèles imités ne sont pas inconnus. Le genre grave et sérieux suppoile parfaitement l'imitation ; le genre léger et plaisant semble l'exclure : il exige éminemment de l'originalité ; des plaisanteries d'emprunt sont toujours des plaisanteries froides ; les traits de la raillerie s'émoussent en passant d'une main dans une autre : ce qui a pu me plaire dans Pope ne produit en moi qu'un sentiment d'insipidité quand je le retrouve dans M. Pignotti. Le poêle italien a pris même au poète anglais cette mythologie des Sylphes et des Gnomes , qui a paru froide dans l'oi-iginal ; elle l'est plus encore dans le copiste : les Farf idets et les Gnomes de M. Pignotti sont lourds et gauches; on les prendroit pour des Sylphes anglais , tandis que ceux de Pope ont l'air italien. Ses fictions , qui se nuisent les unes aux autres par l'accumulation , sont en général trop longues prises séparément ; la moitié de chacun des chants de son poème est consacrée à une allégorie qui se développe dans l'espace de plusieurs pages , et qui produit l'efFet d'une tête énorme sur un très-pelit corps. Outre Tuniformité qui résulte de cette manière de procéder , on diroit que l'auteur s est plu à f\ire sentir la nullité de son sujet : ce qui n'est pas adroit. Comment puis-je m'intéresser a ce qui n'intéresse pas même le poète ? L'art veut que , dans ce cas , on crée des ressources que le lectem- n'eût point soupçonnées , et qui l'enchantent

en rétonnant. M. Pignotli auroit dû se proposer l'exemple de noire Boileau , qui a su féconder , avec tant de bonheur et d'éclat , le sujet si stérile et si mince du Lutrin : il auroit dû imiter la sagesse et la force de ses inventions , l'économie et la disposition de ses tableaux , la précision de ses images et de ses allégories , toujours renfermées dans la juste mesure d'un cadre convenable. Je trouve aussi que , dans quelques endroits , il n'a pas assez senti la diffélence qui sépare le burlesque du plaisant : ses caricatures dégénèrent quelquefois en charges grossières , et le goût ne dirige ou ne retient pas toujours ses pinceaux libertins : le goût est à la littérature ce que la probité est aux mœurs.

Je voudrois , pour donner une idée de ce que la manière de ce poète a de plus heureux , transcrire ici une de ses nombreuses descriptions de palais allégoriques ; car M. Pignotti a bûti bien des palais : c'est un des architectes les plus féconds ; mais je suis obligé d'abréger et de mutiler ses plans , beaucoup trop vastes. Voici quelques traits d'une allégorie du Ridicule : « Dans les régions sacrées du Pinde , il « est un dieu fils de Momus , et qu'Apollon adopta « pour son fils; on l'appelle le Ridicule: il habite un « superbe palais , où mille* Satyres insolens sont toute jours auprès de lui , s'insultant les uns les autres « par des paroles amères : on y voit l'Ironie qui « regarde d'un œil malin , et le Souris moqueur « dont les lèvres sont à demi ouvertes ; près de lui « est le Rire , qui se tient les côtés , et dont les « yeux sont pleins de larmes de joie ; le dieu tient « un pinceau avec lequel il tiace rapidement sur la

6o ANNALES

« toile des traits libres et hardis j et quoique ses <( portraits soient un peu contrefaits et difformes , ils « ne sont que trop ressemblatjs : c'est là que la Co- « raédie prend son masque riant et ses jolis brode- « quins ; la Fable y trouve le voile transparent qu'elle « étend sur la Vérité nue ; là on voit la Satire infuser « l'herbe sardonique dans le fiel où elle trempe ses

« traits aigus Il se prépare au combat , et

« sur-le-champ il prend ses armes : ce n'est ni une « épée , ni un glaive , ni aucune des nombreuses « armes dont se servent les guerriers , mais un fouet « subtil et léger qui ne fait qu'effleurer la peau : '( il ne fait point de blessure ; on ne sent qu'un « peu de cuisson ; mais la douleur suit et dure « long-temps : le fouet claque , et à ce bruit les « sols et les médians s'enfuient épouvantés ; ni l'or, « ni les pierres précieuses , ni les riches habits , ni « les litres pompeux ne sauroient garantir de ses « atteintes 5 la Vertu et le Mérite ( quoique pauvres « et nus) sont le seul bouclier qui résiste à celte

« arme fatale Il arrive, et lance aussitôt contre

« le monstre ( la Jalousie ) des traits aussi pressés « que ceux de la tempête : le monstre ne sait que « faire ,ni que dire, et, couvert de honte , il prend « la fuite. Le Ridicule le* poursuit, le serre toujours <^ de près , et ne cesse de faire entendre autour de « lui le bruit du fouet que quand il le voit assez « loin pour qu'on ne puisse pas craindre sitôt son « retour. Vénus et l'Amour ayant alors un libre « accès dans le royaume de l'Hymen , en prirent « possession : ce fut alors que tout mari italien , « honteux de son ancienne erreur, pour laquelle

LITTÉRAIUES. 6l

« un Français le monti'oit au doigt , et voulant « effiicer en lui cette ancienne taclie , jura à la face « du ciel que désormais on ne pourroit le taxer de « jalousie. 11 tint si bien sa parole et son serment , « que souvent il réconcilia son épouse avec ses « amans ; alors le Destin jeta sur les belles dames « un regard favorable , et l'on vit commencer un (( nouveau beau monde , etc. » L'auteur entend par cescharmans Msa^e* cette sécurité des maris, laquelle est une ^race d'état.

Cette allégorie , où la mordante satire des mœurs se trouve agréablement fondue avec les inventions brillantes de la poésie , n'a qu'un défaut ; c'est d'être entée sur une autre allégorie : il y a surcharge ; du reste , elle est vive , ingénieuse , piquante : il y en a beaucoup de cette espèce dans le poème. La citation que je viens de faire donne une idée du style du traducteur. M. Miger écrit avec beaucoup de pureté , d'élégance et de goût ; cette traduction , facile et coulante , dans laquelle le ton à la fois poétique et malin de l'original se trouve parfaitement saisi, est une nouvelle preu\e du talent de l'auteur , qui s'est fait connoître depuis long-temps par des poésies fort agréables , et par des ouvrages en prose de différens genres.

(i2 AXiVALES

Le Génie, de Bossuet , ou Recueil des plus grandes pensées et des plus beaux morceaux d'éloquence répandus dans tous les ouvrages de cet écrivain^ précédé de son Éloge, parM.D'ALEMBERT.

On ne peut songer à ce grand nombre d'ouvrages que Bossuet a composés, et qui sont, pour ainsi dire, tombés dans l'oubli , sans s'affliger de voir tanlde génie perdu : car il n'est rien sorti de la plume de ce grand homme qui ne porte un caraclère marqué de force, de sublimité , de supériorité; rien où ne soit empreint l'ongle du lion. On a dit de Démosthènes, qu'il ne pouvoit qu'être sublime : on peut également le dire de Bossuet: quelque sujet qu'il traite, il y imprime la grandeur de son génie, qui toujours s'élance vers les pensées les plus élevées et les méditations les plus transcendantes. Ce qui distingue éminemment cet étonnant écrivain , c'est que l'inspiration ne l'abandonne jamais : d'autres l'implorent sans cesse , et l'obtiennent par intervalle; pour lui, il ne semble pas même avoir besoin de l'invoquer : elle le sert, en quelque sorte , à son insu; elle est toujours présente; on diroit qu'elle est inséparable de ce génie si heureux et si exlraordinaiie : aussi, soit qu'il raconte au genre humain la suite merveilleuse des destinées de l'homme; soit qu'il montre , dans ses immortels discours , le néant des grandeurs à côlé de leur orgueil ; soit qu'il développe , dans ses dissertations et dans ses traités, les titres et

les preuves dn christianisme , quelle marche, ou plutôt quel vol I quelle hauteur de vues I quelle magnificence d'expressions ! quelle créa lion de langage ! quelle irrésistible véh émence ! quelle rapidité victorieuse! Non, il n'a été donné à aucun mortel de planer dans une sphère plus inaccessible aux efforts et aux élans du vulgaire, et de manier, avec un empire plus absolu, les foudres de la parole : fouillez dans les archives du génie, où trouverez-vous un histonen plus éloquent, un philosophe plus profond, un orateur plus énergique et plus sublime que Bossuel? On ne sauroit parler de lui sans chercher à le louer, et pourtant on sent toujours qu'il est au-dessus de la louange.

Pourquoi tant d'ouvrages de Bossuet sont ils aujourd'hui confondus dans la foule et la poussière des livres qu'on ne lit plus? Parce que les opinions, les intérêts, les mœurs ont changé. Pourquoi lit-on avec si peu de plaisn-, ou plutôt, pourquoi néglige-t-on absolument des chefs-d'œuvre d'éloquence et de génie , tels que les Harangues de Démosthènes, et la plupart des Discours de Cicéron ? Parce que, pour les entendre et pour s'y plaire, il faudroit n'être pas absolument étranger aux inléviêts d'Athènes et de Rome.

Ecoutez Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, à l'article Bossuet : « On a de lui, dit-il^ cinquante et un « ouvrages ; mais ce sont ses Oraisons Funèbres et « son Discovu's sur l'Histoire Universelle qui l'ont conduit à l'immortalité. » Cette phrase ne dit rien que de vrai : la plupart des gens de lettres , les gens du monde , le public , enfin , ne connoissent aujourd'hui de Bossuel que ses Oraisons Funèbres et son Histoire Universelle 5 ce sont là les premiers de ses titres , les

véhicules les p] us puîssans de sa réputation , les plus sûrs garans de sa gloire. Cependant la tournure dont Voltaire s'est servi pour exprimer cette vérité n'est pas exemple de la malice ordinaire à cet écrivain , et renferme une sorte de réticence qui veut faire entendre plus qu'il ne dit. Il ne marque pas clairement son mépris pour la plupart des cinquante et un ouvrages dont il parle; mais il l'indique, il l'insinue, et on le conclut aisément : il y a là une petite particule^ un ?nais qui vaut tout une page et tout un discours. En avouant que les Oraisons Funèbres et le Discours sur l'Histoire Universelle ont conduit Bossuet à l'immortalité, le fidèle historien fait très- facilement deviner qu'il faut regarder les quarante -neuf autres ouvrages à peu près comme non avenus ^ ou du moins comme très-indignes de partager la gloire des chefs-d'œuvre qu'il excepte avec une équité si admirable.

Toutefois les connoisseurs qui écoutent leur jugement plus que leurs passions, et qui prononcent en connoissance de cause , conviennent tous que si les tlissertalions, les ouvrages de controverse , sortis de la plume féconde et intarissable de Bossuet , n'ont pas un caractère d'intérêt aussi vif, aussi puissant et aussi étendu que l'Histoire Universelle et les Oraisons Funèbres , ils li'en sont pas moins marqués du cachet de ce rare et prodigieux génie, à qui il a été donné d'être toujours fort, dans quelque genre qu'il voulût déployer ses ressources. J'ose même affirmer qu'on est très-loin de connoîlre Bossuet tout entier quand on ne connoîl que ses Oraisons Funèbres et son Discours sur l'Histoire Universelle. En lui le théologien profond est au niveau du grand historien et de l'orateur véhé-

ment et sublime. Et qu'on ne se figure point ici un argumentateur exercé seulement aux luttes et aux disputes de l'école, un dialecticien hërissé de toutes les armes que fournissent l'élude et l'art du raisonnement; il faut se représenter l'esprit le plus vaste, envisageant sous le point de vue le plus étendu tout l'ensemble du christianisme , comprenant dans sa pensée toutes les parties, tous les rapports, et, si je puis m'expriraer ainsi , tous les ressorts de ce grand système religieux. La Bruyère , dans son Discours à l'Académie , donne à Bossuet le titre de Père de V Eglise. D'Alembert , dans l'Eloge de ce grand orateur , semble se plaire à répéter cette louange : elle est pourtant fondée en grande partie sur ces productions ignorées et dédaignées. Quand Bossuet n'auroii^as fait son Histoire universelle et ses Oraisons funèbres , quel homme encore seroit celui qui auroit mérité d'être regardé, au dix -septième siècle, comme une des plus vives lumières du christianisme, et d'être appelé un Père de l'Eglise !

On doit savoir gré à l'auteur de ce Recueil d'avoir cherché à remettre en honneur tant de beautés si injustement oubliées. Il s'en faut pomtant bien que sa collection réponde au titre dont il l'a revêtue.Un choix de morceaux détachés, de pensées isolées, ne sauroit donner qu'une idée très-imparfaite des compositions du génie : c'est dans les plans généraux de ses ouvrages , dans l'ensemble de ses conceptions, dans la liaison de ses vues, qu'il fait surtout éclater sa force et sa puissance. On voit tout le génie de Bossuet dans une seule oraison funèbre de quelques pages ; on n'en aperçoit qu'une partie dans ce Recueil, qui forme un assez gros 5. 5

g(J ANNALES

volume. Mais je ne veux pas trop chicaner l'auteur sur son litre : Esprit j Génie, tels sont les noms (ju'on a coutume de donner à ces sortes de répertoires, dont la rédaction n'exige que fort peu d'esprit , et encore moins de génie. Le titre est une affaire de librairie beaucoup plus que de littérature. Les matériaux sont ici très-bien choisis, très- bien classés, rassemblés avec jugement sous un certain nombre de titres, qui ont fourni à l'auteur le moyen de lier des morceaux épars, pris çà là dans les divers ouvrages de Bossu'et. En un mot;, c'est un des meilleurs Esprits, ou un des meilleurs Génies, comme on voudra, qui aient été publiés depuis long-temps; et si Ton pouvoit faire quelque observation critique sur ce Recueil, ce seroit une observation qui s'applique à tous les ouvrages du même genre : ils ont toujours quelque chose d'incomplet et de tronqué qui fait peine, et qui tourmente d'autant plus les bons esprits, que l'auteur dont ils offrent l'extrait a été plus fécond, et s'est illustré par un plus grand nombre de productions. Quand on pense, en parcourant ce volume, aux cinquante et un volumes de Bossuet, on se représente nécessairement toutes les excellentes choses que le rédacteur a été forcé d'omettre, et l'on se sent un peu affligé de voir ce génie colossal réduit à des dimensions si étroites et si mesquines.

Il semble qu'il faudroit réserver ïe système des Esprits pour les auteurs qui n'en ont pas eu beaucoup. Il y a, dit- on, peu de mauvais ouvrages dans lesquels il ne se tiouve quelque chose de bon. Ce seroit une opération bien entendue que d'aller chercher dans telles on telles productions justement méprisées ce qui

LITTÉRAIRES. Qn

peut s'y rencontrer d'esprit; le titre du Recueil auroit alors du sens, puisque le volume contiendroit réellement l'esprit, et tout l'esprit de tel écrivain. 11 est vrai qu'on seroit quelquefois obligé de faire le volume bien petit; mais on pouiroit remédier à cela en mettant ensemble l'esprit de plusieurs auteurs. Quelle idée de nous donner un Esprit de Marivaux, de Fontenelle, de Montesquieu ! Ils n'en ont que trop dans leurs ouvrages^ et ce n'est pas la peine de l'extraire. Donnez-nous l'esprit des sots écrivains : ce sont eux qu'il faut melti'e à l'alambic.

Au reste , on a comparé le génie de Bossuet au Recueil des Pensées de Pascal, et cette comparaison est assez juste ; mais les Pensées de Pascal ne sont pas un ouvrage : elles ne sont que les pierres d'attente du grand édifice qu'il se proposoit d'élever ; ces morceaux, au contraire, sont détachés des ouvrages auxquels Bossuet a mis la dernière main : ce sont, en quelque sorte, les ruines de ses maginfiques compositions; l'éditeur a détruit pour recomposer, mais il a nécessairement rassemblé ces riches décombres sur des plans moins vastes et moins heureux. Cependant, semblables aux débris des chefs -d'oeuvre de l'architecture , ces ruines brillantes , ainsi réunies , conservent un caractère imposant de grandeur et de majesté; quelques-unes même de ces Pensées obtiennent, peut-être par leur isolement, plus d'éclat et d'effet; une foule de traits admirables que Bossuet a semés dans ses ouvrages avec profusion, et, pour ainsi dire, avec cet abandon qui lui est propre, et qui se trouvent enchâssés et cachés dans l'artifice de sa composition , ressortent et brillent ici dans un plus gi-and jour : entraîné par le torrent

irrésistible de son éloquence, le lecteur ne peut pas toujours faire allenlion à la profondeur des idées que l'orateur lui présente dans une succession si rapide. C'est dans ce Recueil que l'on voit particulièrement et à loisir combien Bossuet étoit un grand penseur : Pascal, La Bruyère, La Rocliefoucault, ne pénètrent pas plus avant , soit dans le secret des passions , soit dans les causes des événemens ; ils n'ont pas sondé d'un coup-d'oell plus perçant et plus sûr les ténébreux mystères de la nature Jnimaine; et ils ne renferment pas l'expression d'une vérité neuve et frappante dans un tour plus concis, plus énergique et plus vif. Le mérite de la pensée n'est pas moins éminent dans Bossuet que celui du style : où sont ceux qui le lui contestent, et qui veulent que toute sa gloire consiste dans la pompe et l'harmonie des phrases? Qu'ils lisent ce Recueil, et qu'ils se taisent.

Parmi tant de morceaux , qu'on ne peut assez admirer, il s'en est glissé un qui me paroît d'un goût moins pur, et que je dois relever, parce qu'il me semble qu'on l'a loué avec trop d'emphase dans quelques journaux : tout n'est pas également bon dans les meilleurs écrivains. Il s'agit ici de la Mort : sujet que Bossuet a traité si souvent, et presque toujours avec la plus rare éloquence. Ecoutons l'orateur :

« La vie humaine, dit-il, est semblable à un che- « min dont l'issue est un précipice affreux. On nous (( eu aveitit dès le premier pas; mais la loi est portée : « il faut avancer toujours; je voudrois retourner sur « mes pas : Marche , marche! Un poids invin- « cible, une force invincible nous entraîne; il faut « sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses

« mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans « la route : encore si je pouvois éviter ces précipices « affreux! Non, non; il faut marcher, il faut cou- « rir : telle est la rapidité des années. On .->c console « pourtant, parce que, de lemps en temps, on ren- (( conti-e des objets qui nous divertissent , des eaux « courantes, des fleurs qui passent. On voudroit s'ar- « rêter : Marche ^ marche.' Et cependant on voit « tomber derrière soi tout ce qui avoit passé : fracas « effioyable , etc. »

Cette allégorie , qui se soutient dans tout l'espace d'une grande page , me semble beaucoup trop longue ; je crois aussi que cette apostrophe : Marche, marche! manque trop de noblesse; cependant elle paroîtroit moins choquante si l'orateur n'avoit pas cru devoir la répéter quelques lignes après; mais quand on l'entend s'écrier une seconde fois : Marche, marche l on sent que son goût et son style n'étoient point encore épurés lorsqu'il écrivoit ce morceau. En effet , ce passage, qui est tiré d'un de ses sermons, appartient à sa première manière. Bossuet ne put entièrement se soustraire, dans sa jeunesse, à la contagion du mauvais goût dont la chaire étoit alors infectée. Ce n'est pas que les Sermons n'annonçassent bien l'auteur des Oraisons funèbres; mais ces derniers discours furent la véritable époque de sa gloire littéraire, de cette gloire qu'aucune autre du même genre ne peut effacer, et qui seule auroit suffi pour illusti'er tout un siècle. C'est de l'Eloge funèbre de la reine d'Angleteri-e qu'il faut dater ce que l'on peut appeler le bon temps de Bossuet.

L'éditeur a mis en tête de son Recueil l'Eloge histo-

lique de cet orateur, par M. d'Alembert. Cet Eloge est écrit avec mesure , comme presque tous ceux de cet académicien , qui avoit plus de fine.sse et d'esprit que de talent et de style. M. d'Alembert louant Bossuet , quel contraste ! Le nom de M. d'Alembert en tête d'un Recueil des Pansées de Bossuet , quel assemblage ! On peut remarquer dans cet Eloge quelques traits d'une malice froide et piquante; mais, en général, l'ironie y ressemble si fort à la sincérité, qu'il est douteux que Bossuet eût été mieux loué, même par un panégyriste de bonne foi : l'éditeur a pu s'y tromper.

La Navigation, poème; par M. Esmenard. Seconde édition.

Il est des ouvrages heureux , des livres fortunés , qui obtiennent à la fois beaucoup d'estime et beaucoup de vogue ; qui sont en même temps dans les mains de l'élite des lecteurs et dans celles du Vulgaire ; que les connoisseurs admirent , et que les ignorans recherchent ; dont le mérite est publié par les cent voix bruyantes et tumultueuses de la renommée , et par les suffrages paisibles et discrets du polit nombre des vrais amateurs : il en est d'autres qui obtiennent la vogue sans obtenir l'estime ; il en est encore qui obtiennent l'estime sans obtenir la vogue.

Lorstj^u'uu favoi-i des Muses s'est fait un grand nom

en composant de beaux ouvrages , quand sa réputation est descendue , pour ainsi dire , jusque dans le peuple , tous les enfans de sa plume , sous quelque astre qu'ils soient nés , sont accueillis , adoptés avec empressement par le public , et dans ce cas la vogue marche toujours avec l'estime , la prévient même, et va quelquefois sans elle. Un sujet choisi avec adresse , ou rencontré avec bonheur , un de ces sujets heureux qui intéressent ou les idées , ou les préjugés, ou les passions du moment , de quelque manière qu'il soit traité , procure presque infailliblement la vogue , et celle vogue trompe à coup sùrPamour- propre de l'auteur , fait illusion à la multitude, en impose aux connoisseurs eux-mêmes, égaie le goût du public , et quelquefois séduit l'estime.

Mais si un auteur qui ne jouit pas encore des avantages d'une réputation faite , qui n'a pas de crédit littéraire , publie un ouvrage qui ne frappe pas d'abord par le titre , et dont le sujet n'excite point dans les esprits une certaine fermentation , un certain mouvement 5 quelque art ingénieux et délicat qu'il ait mis dans la composition de son livre , quelque talent qu'il y ait fait éclater , le public demeure froid , tranquille , indifférent : les critiques , qui ne manquent point de se jouer capricieusement . et de bouidonner autour de tout ouvrage nouveau, arment ses préventions en caressant sa malignité ; et leur bruit ferme pour long — temps son oreille à la voix toujours un peu foibîe et un peu lente des connoisseurs.

Telles sont les considérations et les pensées qui peuvent et qui doivent consoler l'auteur du poème

de la Navigation : il est certain qu'en obtenant un très-grand succès d'estime , cet ouvrage n'a pas eu un succès de vogue égal à son mérite ; et le poêle auroit tort , je crois , d'accuser de ce malheur la malignité de certaines critiques , plutôt que les dispositions générales d'un public dont la défiance repousse d'abord les ouvrages qui ne lui sont pas présentés par les mains de la Renommée.

En relisant avec attention les extraits qu'on a faits du poème de la Navigation , je me suis convaincu que l'auteur de ces analyses a rendu une pleine et entière justice au rare talent du poëte , comme au mérite distingué de l'ouvrage : quelques mots un peu badins , quelques traits légers ne sont que des accessoires d'une critique , et n'en forment point le fond ; en totalité , le poëme de la Navigation a été parfaitement apprécié , et par conséquent beaucoup loué par l'homme de lettres qui en a rendu compte dans le Journal de l'Empire ^ mais les plaisanteries du critique facétieux sont restées dans la mémoire de l'auteur , et les louanges du censeur équitable se sont effacées :

H(vret lateri lethalis arundo.

Je suis fâché de rencontrer parmi les observations littéraires que renferme la préface de cette seconde édition , quelques expressions et quelques phrases que le mécontentement du poète ne lui a pas permis de mesurer assez : il a trop répondu à quelques epigrammes plus gaies que méchantes , par des sarcasmes pleins d'amertume ; et il ne s'est pas assez

souvenu que si des épigiammes peuvent toujours ressembler à l'injustice , les louanges qu'on lui a données , toutes méritées qu'elles sont , pouvoient ressemlaler à la Jbienveillance ; car dans les articles dont je parle , la part de l'éloge me semble être au moins aussi grande que celle du blâme.

Au reste , dans les endroits de sa préface où il ne fait que raisonner , l'auteur me paroît avoir réfuté victorieusement les objections qui lui ont été opposées sur le choix de son sujet , sur le genre et sur le plan de son ouvrage ; et si cette préface prouve qu'il est irascible , comme tous les poètes , genus irritahile , elle montre aussi qu'il est plus modeste que la plupart d'entre eux : il y parle très-convenablement des corrections qu'il a faites à son poëme , d'après de sages avis qu'il s'est empressé de suivre , et de celles qu'il pourroit y faire encore : « J'aurois voulu , dit-il ^ « présenter au public cetle seconde édition corrigée « de toutes les fautes qui l'avoient frappé dans la « première; j'aifait tout ce qui dépendoit de moi pour « rendre l'ouvrage plus digne de l'intérêt qu'on m'a « témoigné. J'en ai rectifié le plan ; j'ai fait dispa- « roître les épisodes inutiles ; j'ai tâché de donner à <( l'ensemble et à la marche du poème plus de mou- « vement et de rapidité ; j'ai ajouté quelques vers , « j'en ai changé beaucoup, j'en ai supprimé davan- « tage : sans doute il y reste de nombreux défauts ; « mais cet ovivrage a traversé des temps malheureux : « né dans les orages d'une vie errante et persécutée , « il conserve l'empreinte d'une jeunesse imprudente , « qui n'a point encore trouvé le repos ; la fidélité des « couleurs locales , qu'on a remarquée dans la des-

rT4 ANNALES

« cription de tant de pays différens , avantage acheté

« par mille souffrances , atteste du moins que ce

« poème n'a pas été composé dans les loisirs d'un

« bonheur tranquille et dans Fasile solitaire , où

« doivent mûrir les fruits du talent ; il porte à la fois

« la date du temps où je l'écrivois sans espérance , et

« celle de l'époque où j'ai pu le publier sans danger;

« j'ai cru ne devoir altérer ni l'une ni l'autre. » Il

me semble que ce langage est celui du vrai talent , dont

la destinée est souvent orageuse , qui voit toujours

au-delà de ce qu'il a produit , qui aperçoit le point de

]a joeifection , et sans cesse aspire à ce but , et qui ne

jette ses regai'ds en arrière que pour gémir sur les

obstacles qu'il a rencontrés dans la carrière de la

gloire.

Malgré les imperfections qvi'on peut encore reprocher , de l'aveu même de l'auteur , au poème de la Navigation , je le regarde comme un des ouvrages qui font le plus d'honneur à notre littérature et à notre poésie : la conception en est grande et vaste ; le style plein d'élégance , de noblesse et d'élévation ; le plan , dans lequel l'auteur a fait entrer tous les traits les plus saillans de l'histoire de la navigation , depuis l'entreprise des Argonautes jusqu'au voyage de La Péi-ouse , suppose des connoissances très-étendues et très-variées ; et la teinte vive et brillante de poésie qu'il a répandue sur les détails mêmes de son sujet les moins propres à la recevoir et à s'en pénétrer , prouve que les trésors de son imagination égalent ceux de sa mémoire , el que l'étude et l'art n'ont fait que cultiver en lui un fonds naturellement très- riche et très-feilile. La grandeur de la matière exigeoit toute la pompe des

LITTÉRAIRES. y5

vers et toute la magnificence du slyle épique , et le talent de l'auteur s'est trouvé parflutement en proportion avec son sujet. Nous avons peu d'ouvrages en vers qui présentent un plus grand nombre de morceaux qu'on pourroit se plaire à citer et à recommander comme des modèles classiques dans le genre noble, comme des objets d'étude , pai ticulièrement sous le rapport de l'artifice de la phrase poétique et du mécanisme de la vei-sification , dont l'auteur connoît toutes les ressources , et possède tous les secrets dans le plus haut degré.

Il est vrai qu'on a reproché , avec quelque raison , aux vers de M. Esmenard , comme à la prose de BufFon , de manquer un peu de souplesse et de variété , de laisser un peu trop sentir l'effort de l'art et le travail de la composition , de ne pas offrir assez souvent ce mélange heureux de couleurs habilement nuancées , qui marie les teintes douces et riantes aux teintes fortes , nobles et sévères. Ne faut- il pas que le poète , même en traitant les sujets les plus graves et les plus élevés , sacrifie quelquefois aux grâces , et sème quelques roses parmi ses lauriers ?

Ce défaut d'abandon dans le style de M. Esmenard ne résulte pas , comme dans la diction de plusieurs autres poètes , de la recherche de l'effet , de l'ambition du néologisme , et de l'affectation des alliances de mots : sa manière est sage et pure autant qu'élégante et magnifique ; son goût est parfaitement sain : c'est un écrivain de la bonne école , qui seulement paroît un peu trop fidèle à la partie scolastique de l'art , trop esclave de certaines tournures et de certaines formes dont il semble craindre de s'écarter , ti'op peu libre

dans l'usage et clans l'exercice de ses moyens naturels, toujours subordonné à certaines lois de convention et de tradition : la correction ligoureuse , dont il se fait un devoir , dégénère en esclavage ; et son style n'a pas autant de naturel , d'aisance et de liberté , que de pureté et d'exactitude ; mais , à tout prendre , sa manière offre plus de qualités à admirer que de défauts à censurer ; et lorsque le temps des piéventions sera passé , quand l'époque de l'impartialité et de la justice sera venue,'quand les nuages qui environnent toutes les réputations naissantes seront dissipés , le nom de M. Esmenard bjillera parmi les noms de ses contemporains qui ont le plus honore Fart des vers; il est du nombre de ceux dont un poëte a dit :

Ploravhre suis non responderefavorem Speratum meritis

Mais qu'il se console : déjà les jugemens du premier corps littéraire de la France l'ont associé à la gloire de l'auteur du poëme de V Imagination , et les palmes de M. Delllle s'étendent et se courbent sur lui ; d'autres honneurs littéraires l'attendent peut-être encore : on ne lui accordera aucune distinction à laquelle n'applaudissent tous les vrais juges du talent et tous les vrais appréciateurs du mérite.

Je n'aime point à parler d'un poëme, quelque connu qu'il soit , sans en rien citer : les citations retracent dans l'esprit des lecteurs une idée plus juste et plus précise de la manière d'un poëte.

Le chantre de la Nauigaiion devoit un souvenir au malheur de l'illustre M. de La Pérouse ; le morceau consacré à célébrer sa grande entreprise et à déplorer

son infortune est d'une rare beauté ; mais son étendue m'empêche de le transcrire tout entier , je me borne au moment des adieux :

La Pérousse, après Cook, s'empare de l'histoire, Et modeste he'ritier de son projet savant, Sur sa trace immortelle expire en le suivant : Hëlas! il s'éloignoit, il quittoit sa patrie, Quand Louis, d'un front calme et d'une àme attendrie: «c Vous allez , lui dit-il , aux yeux de nos rivaux , « Porter le nom français chez des peuples nouveaux ; « Je veux qu'on leur en laisse un souvenir auguste: s C'est peu d'être puissant , soyons bon , soyons juste ; « Je hais le triste orgueil de ces lauriers cruels Œ Qu'ont arroses les pleurs et le sang des mortels, ï Adieu : le sort jaloux peut tromper la prudence; a Mais je suis satisfait, si dans ce globe immense, c Instruit par vos leçons , par vos soins ge'ne'reux, a Un seul homme devient plus sage ou plus heureux. » Tel fut l'adieu touchant de son cœur magnanime, etc.

Je ne me suis point piqué de donner un extrait régulier d'un poème qui est depuis long-temps entre les mains du public , qui a été traduit dans presque toutes les langues , et que tous les gens de goût ont déjà apprécié : j'ai énoncé mon sentiment sans beaucoup de méthode et de développement , et j'ai tâché qu'il ne fût que le résumé de l'opinion des connoisseurs sur l'auteur et sur l'ouvrage.

yi^ A NX AL ES

Mémoire ou Observations sur l'Opinion en vei-tu de laquelle le Jury décennal propose de décerner un prix à M. Coray , à l'exclusion du Traité de la Chasse de Xéuophon, du Thucydide grec-latiniVançais, el des Observations littéraires sur Tliéocrile et Virgile de M. Gail, membre de l'Institut, par M. Gail.

Voici une des plus fortes et des plus vives réclamations auxquelles les décisions du jury littéraire aient donné lieu : M. Gail demande le prix décennal avec une véhémence qui semble être le gage de la bonté de ses droits et de la justice de sa cause; il ne ménage point les termes; il ne craint ni d'offenser l'amourpi opre de ses rivaux, ni de montrer tout le sien ; il se présente comme une victime de l'envie, qui depuis long-temps ne cesse de le persécuter, d'ourdir contre lui des complots , de l'attaquer avec l'arme de la calomnie, et qui vient enfin de le priver de la récompense la plus douce do ses travaux, en lui anachant lu palme décennale. Sa réclamation est détaillée, longue et diffuse : près de deux cents pages in-quarto lui ont paru à peine suffisantes pour l'exposition de ses droits et de ses plaintes; mais comme il a craint qu'un plaidoyer si volumineux n'épouvantât quelques lecteurs, il en a fait un abrégé en cinquante pages infjuarto; de manière que, sans compter ce que M. Gail paroît eucoîc se proposer d'écrire pour sa déiéuse, on

Toit que la réclamation de ce savant n'est pas un de ses moindres ouvrages.

Les savans sont généralement piolixes, et cependant la traduction que le juiy propose pour le prix n'a que sept pages et demie in-folio. Le peu d'étendue de cette traduction n'est pas ce qui scandalise le moins M. Gail: il ne peut digérer ces sept pages et demie. J'avoue qu'au premier coup-d'œil sept pages et demie paroissent bien peu de chose, et on se sent d'abord disposé à croire que le traducteur volumineux de l'Histoire de Thucydide , du Traité de la Chasse de Xénophon, des Poésies d'Anacréon, des Idylles de Théocrite, doit avoii* quelque avantage sur un savant qui n'a traduit que sept pages et demie; mais peut être cette traduction d'un petit nombre de pages supposet-elle un mérite supérieur à celui du traducteur de Thucydide , de Xénophon , d'Anacréon et de Théocrite. C'est une question qu'il ne m'appartient pas de décider: je laisserai donc le traducteur des sept pages et demie jouir en paix de son triomphe; mais je dirai que si les faits annoncés dans le Mémoire de M. Gail sont exacts et vrais , comme la naïveté et la bonhomie de ce professeur disposent à le croire, on l'a traité avec autant de rigi^ur et même de dureté qu'on a montré d'égards , d'indulgence et de douceur au traducteur des sept pages et demie ; de manière qu'en supposant même la décision du jury parfaitement équitable, on ne peut s'empêcher de blâmer les j uges d'avoir donné à la justice l'air et les formes de l'iniquité. Il est vrai que M. Gail ne paroît pas homme à passer facilement condamnation: il a pu quelquefois bourdonner aux oreilles de ses juges; il a pu quelquefois leur donner

8o AXXALES

de riiumeur; maïs les services qu'il a rendus à îa littérature, ou du moins le zèle ardent avec lequel il s'est livré à l'étude de la langue grecque, et le dévouement qu'il a mis à en répandre le goût et la connoissance , commandoient , il me semble, quelques ménagemens. Falloit-il donc donner à M. Gail le droit de dire qu'il a des envieux?

Ce n'est pas que son imagination ne puisse quelquefois aller au-delà de lu réalité; et pourVhonneur de nos grecs , je veux croire que M. Gail est un peu ombrageux, tant je trouve dans son Mémoire de traits et d'accusations qui déshonoreroient MM. les savans ! M. de Sainte-Croix lui reprochoit , dans un article du Mercure^ de ne pas porter assez loin l'oubli de luimême. K Un homme du mérite de M. Gail, disoit-il, « ne doit se supposer ni des ennemis , ni des envieux : « l'idée des premiers est trop affligeante, et celle des « seconds trop imaginaire, étant souvent un rêve de « l'amour-propre. » Il y a donc dans ce Mémoire beaucoup de choses que je suis fâché d'y rencontrer. M. Gail y parle d'insultes qui lui ont été faites dans les chemins et dans les rues , de lettres anonymes dont il est tous les jours accablé, et dont il a remis plusieurs à la police. Si ces faits son vrais, quelle honte pour la littérature! et s'ils sont imaginaires , combien M. Gail n'est- il pas à plaindre! L'idée même de se venger par des duels s'est quelquefois présentée à son esprit. « On « me dira peut-être , dit-il : Pourquoi , l'épée à la M main , n'alliez- vous pas châtier ces audacieux? Mais « je répondrai , ce qui est vrai , i° qu'il n'y a pas un « seul armurier dans tout le pays latin et grec ; 2° que « d'ailleurs je ne sais point si on prend ime épée par

LITTÉRAIRES. [;■, i

« la pointe ou par la poignée; 5" que mes païens n m'ont élevé dans l'horreur des duels; et, dans un M duel, on peut tuer un traducteur tout comme un « autre : or , la graine des traducteurs grecs étant rare, « au point qu'on va en chercher à Smyrne pour les « couronner, ne seroit-ce pas un malheur qu'on me *( tuât? Au reste , pour être prudent, que l'on ne me « croie ni lâche ni sans défense: car, un jour, un in- « soient helléniste étant venu me braver chez moi , « je lui ai proposé de le jeter par la fenêtre, s'il ne « décampoit au plus vile. » Et M. Gail ajoute: «J'ai « de ce fait des témoins qui ont signé. » 11 faut convenir qu'on ne devroit pas trouver tout cela dans un Mémoire littéraire, La naïveté connue de M. Gail peut à peine faire excuser de pareils détails. Quelle nécessité de mettre en note, dans un autre endroit, la remarque suivante? « J'observerai, en passant, qu'il « n'est pas sous le ciel d'homme plus vif que moi: « mais en même temps j'assurerai que, loin d'avoir « manqué à qui que ce soit, j'ai enduré certaines at- « taques avec une patience peut-être trop évangéli- « que: au moment où je voyois un agresseur , je me « commandois le plus grand calme, je recueillois tout « ce que j'avois de force , et je triomphois ainsi et de « mon adversaire et de moi-même. )> Cependant nous venons de voir que M. Gail veut quelquefois jeter les gens par la fenêtre ! Pourquoi rappelle-t-il sans cesse que ses envieux et ses ennemis ont dit et imprimé qu'il est un écrivain stupide , un «va? , un âne? On doitmépriser de pareilles injures. Qui peut croire que M. Gail soit un «»«?? Je souffre de toutes ces ingénuités si saugrenues , et je suis persuadé qu'elles feront pitié 5. 6

go AVXALES

même on traducteur des sept pages et demie. On peut

élire de leur nombre la prière que M. Gail adresse à MM. les proviseurs des lycées, de donner ses livres en prix à leurs éK^ves: «J'invite, s'écrie-t-il , MM. les « proviseurs à admettre mon Thucydide dans leurs « écoles, et à songer , à l'époque des distributions de « prix, à ce grand ouvrage, qui m'a coûté près de « quarante mille francs , et qui me commande pour « dix ans encore de dui-es privations. Ce n'est pas « pour moi seul que j'ai imprimé Thucydide: car je « n'ai besoin pour moi que d'un seul exemplaire.» Il me semble qu'un homme de lettres, accusé mal à propos sans doute par quelques personnes de n'avoir pas été éti'anger aux vues d'intérêt dans ses entreprises tvpographiques , et qui cherche en plus d'un endroit à repousser ces accusations, devoit réprimer un pareil mouvement , et ne pas former si naïvement un tel vœu. J'aime à croiie que M. Gail est désintéressé, comme le sont en général tous les vrais gens de lettres , mais il n'est ni adroit, ni même solide dans les raisonnemens qu'il oppose à ceux qui le peignent comme un spéculateur. Il nous raconte que dans une réunion littéraire, un savant (sans doute un peu gi'ossier). en parlant du prix qu'il réclame , lui dit : Cest de l'argent que vous voulez ! Et voici la réponse que fit M. Gail, et qu'il consigne dans son Mémoire: « Non; « car le prix que je dispute est de cinq mille francs, « et il m'en coûtera peut-être plus de cinq mille « francs, i° pour l'irapressioi} de mon Mémoire; « 2° pour la maladie que je vais faire à la suite de ce <( travail de vingt jours et quinze nuits; 3° pour les « honoiaires des médecins. « Heureusement pour

M. Gail, sa réponse est appuyée siii- uîiebase ruineuse ; car la maladie dont il altendoit sa justification n'e.st point arrivée; il se porte à merveille; et il n'a point de médecins à payei".

On voit combien tous ces détails sont étrangers à la question que M. Gail traite dans son Mémoire ; et ceux qui savent combien la forme et les accessoires nuisent quelquefois au fond des cboses craindront sans doute que, par dételles apologies et un plaidoyer si étrange, le traducteur de Thucydide n'ail plus reculé qu'avancé ses affaires; mais après tout, n'est-il pas possible qu'on soit en même temps un bon homme et un bon traducteur? Ne peut-on pas dire beaucoup de soltiaes dans un Mémoire, et avoir fait sur Tiiucydide de fort bonnes notes? J'avoue que ce Mémoire donne beau jeu aux ennemis de M. Gail (et il en a sans doute). Ils saisiront l'à-propos, et lui prodigueront, avec une ardeur nouvelle, les aimables qualifications de stupide et à' onagre ^ mais faut-il les en croire sur parole? Pour êlre un peu trop ingénu dans ses effusions, M. Gail ignore- t-il, comme ils le disent, jusqu'aux élémens du grec? Enfin M. Gail estil le premier savant qui ait méconnu certaines convenances, et ne devroit-on pas même conclure du style un peu singulier, de la diffusion , de l'esprit de minutie qui règne dans son Mémoire, qu'il est un savant?

Quoi qu'il en soit, le moyen le plus fort de sa défense est une comparaison qu'il établit entre sa traduction de Thucydide et celle de M. l'Evêque: discussion qui paroît d'abord étrangère au sujet, puisque la dispute n'est pas entre M. l'Evêque et M. Gail, mais en-

gg AX-VALES

peulloujoui-.s dire àces écrivains si modestes : « Pourquoi parles-tu de ce que lu ne sais pas? » Cependant, je suis obligé d'avouer ici que je n'ai pas pris mes degrés, et de demander grâce pour les erreurs qui pourroient m'échapper dans une matière que peut-être plus d'im bachelier ne traiteroit pas beaucoup mieux que moi 5 je prie aussi qu'on ne cherche pas dans cet article un agrément auquel le sujet se refuse : le Traité du Cœur, de M. Corvisarl, ne ressemble pas du tout j

à celui de M. de Boufïlers. ]

De tontes les jualadles du cœur , les passions sont j

les plus funestes : ces phénomènes moraux agissent 1

même si puissamment sur l'organe physique, qui 1

semble être leur centre, qu'elles le blessent, qu'elles ■

en altèrent l'artifice et le jeu, qu'elles en modifient la :

structure, et que souvent ^ par une influence pi-ofon- j

de qui s'aperçoit plus facilement qu'on ne peut l'ex- \

pliquer, elles en forcent les ressoi'ts, en dérangent i

l'économie, en dénaturent les fonctions. Leur action '

est, en quelque sorte, plus sensible sur le cerveau, ,

mais elle n'est pas moins réelle sur le cœur; et quand

je dis qu'elle est plus sensible sur le premier de ces ;

organes, j'entends seulement que le cerveau étant

l'instrument de la vie intelligente , comme le cœur

est le véhicule de la vie matérielle, l'effet des passions '

s'y manifeste par des l'apports plus analogues à leur

nature, par ces effi-ayans délires, par ces terribles

aberrations de la pensée, par cet humiliant désordre

du principe Intelligent, par ces déplorables écarts 1

d une raison malade , enfin par tous ces genres de .

démence dont l'œil exercé de l'anatomiste cherche

souvent on vain les (races imperceptibles dans les tissus i

LITTÉRAIRES. 'ôy

délicats de la substance matérielle qui leur servit de théâtre; de manière que, par une espèce de compensation singulière, lorsque l'influence physique des passions se signale le plus au-dehors , ses résullats matériels se cachent le plus profondément dans les replis ténébreux de l'organisation ; mais ils deviennent visibles et palpables quand , ^'appliquant à un oi'gane plus grossier , ils offrent des lésions et des plaies proportionnées, pour ainsi dire, à la résistance et à la solidité d'une substance plus robuste.

Le grand médecin est en même temps un giand philosophe, un grand moraliste : son œil pénétrant va souvent chercher dans les mystères de l'âme la source des maladies du corps, et l'illusion des apparences et des symptômes superficiels n'éblouit pas la vue perçante di^nn Erasist rate ; aussi l'auteur de cet Essai , dont le titre est si modeste , et dont le fond est si important, recommande-t-il avec une autorité qui est celle de l'expérience même , de ne point se borner, dans l'examen des maladies dont il traite, aux seules relations physiques : il veut que le coup-d'œil du médecin plonge plus avant , comme il veut que l'anatoraiste, joignant le travail de la pensée à celui du scalpel, voie en quelque sorte la vie dans la mort, et ranime , par son génie, tous ces organes flétris que son art démêle, et dont l'ensemble vital a cessé d'exister. Partout, dans l'ouvrage de M. Corvisart, on remarque cette hauteur de pensée qui laisse si loin au-dessous d'elle la médiocrité des pratiques vulgaires et des procédés routiniers.

L'idée même de son livre, ou plutôt des observations qui en sont la base, est une de ces vues qui ap-

pcirtlciiiicnt en propre à leur auteur^ et qui, dans les sciences où l'art des conjectures et les méthodes de l'expûicnce se prêtent un mutuel secours, sont les plus inrailliblos caractères du vrai génie : dans cette niiiiiitude si compliquée d'organes , qui sont, pour ainsi (lin?, les rouages du corps humain , le médecin philosophe a fixé ses regards sur celui qui semble en (juelque sorte porter tout le poids de la machine , qui , le premier, signale la présence de la vie dans les linéamcns encore informes de l'embryon, qui paroît imprimer le mouvement à tout le reste de l'économie animale, et qui joue enfin un rôle si important dans l'inexplicable histoire de notre existence ; il a pensé que ce levier, toujours en exercice, et dont l'activité sans repos lultc à chaque seconde contre des obstacles plus ou moins forts, contre des résistances plus ou moins énergiques, devoit trouver, même dans son emploi naturel, des causes fatales de désorganisation; bientôt il a vu d'autres causes de destruction venir se joindre aux premières pour multiplier les dangers autour du siège principal de la vie matérielle ; et l'expérience le conduisant ensuite avec son flambeau autour de ces lits de souffrance près desquels il créa parmi nous l'inappréciable méthode de l'enseignement clinique, il s'assura que ces présomptions n'étoientque trop bien justifiées par la nature , et il déposa dans le livre que j'annonce les solides résultats de ses savantes et pénibles recherches , qui ont déjà répandu tant de lumières sur l'art, et qui placeront leur auteur parmi les Hippocrales ot les Galiens (Xeii temps modernes : la postérité <' dira un jom- : On lui doit l'enseignement clinique et le Traité îles maladies du cœur. »

Comment se fail-il que ces maladies. n'eussent pas tlé pins connues jusqu'à présent, et comment est-il arrivé qu'elles soient devenues plus communes? Questions faciles à résoudre, et dont l'une renferme jusqu'à un certain point la solution de l'autre; car ce genre d'infirmités neparoît en grande partie moins rare aujourd'hui que parce qu'il est plus connu : quand on le confondoit aisément avec d'autres maladies des organes de la poitrine , avec d'autres lésions , même des viscères les moins rapprochés du cœur, il étoit tout simple que le médecin, qui n'avcit point encore été averti, le reconnût très- rarement. Il faut le dire aussi : nous avons passé à travers des temps féconds en affections vives et profondes; nous nous ressentons des coups de la tempête dans le port heureux où nous a conduits un génie inattendu ; et ces coups ont retenti jusque dans les secrets les plus reculés de notre organisation. Les causes de ces maladies s'étant multipliées, ne soyons donc pas surpris qu'elles soient aujourd'hui plus nombreuses ; un nouveau rayon de lumière les ayant éclairés, ne soyons donc pas sin-pris qu'elles nous paroissent aujourd'hui plus communes : en général , l'observation des lésions organiques de tout genre n'étoit presque point entrée dans les études des hommes de l'art jusqu'au moment où M. Corvisart , appelant l'analomie trop négligée au secours de la médecine, apprit à ses contemporains, à ses nombreux disciples , à chercher la source de la plupart des maladies qui assiègent la vie humaine dans une connoissance plus approfondie du corps humain, jusqu'au moment où, par une heureuse révolution due à cet illustre professeur, le médecin ne sépara plus ses pre-

ÙÙ ANNALES W

micrs travaux de ceux du cliiiurgien, et cessa de dé- " daigner ridiculement le scalpel : alors donc un nouvel ' oidre de clio.ses ne put manquer de se découvrir à l'œil j de l'observateur attentif, les défectuosités de notre organisation, les vices ou naturels ou accidentels des | ressorts principaux de îa vie ne furent plus des secrets; les lésions organiques du cœur devinrent^j'ob- • jet particulier des études et des méditations de celui ] qui avoit ouvert avec tant de zèle et de jugement cette ', nouvelle carrière , et qui avoit donné à son art cette nouvelle face. '>

II ne m'appartient pas d'entrer ici dans aucun détail : le livi'C de M. Corvi.sait est plein de faits et '< d'exemples que l'expérience elle-même semble y avoir j accumulés, que la sagesse de l'auteur a digérés dans un ordre lumineux , et que les seuls gens de l'art j doivent étudier et apprécier; je dirai seulement que, / dans cette seconde édition d'un ouvrage destine u , être souvent réimprimé, le judicieux auteur a fait i quelques-uns de ces cliangemens que le temps, la • réflexion et les observations d'autrui conseillent , q uel- '; quesunes de ces additions qui ajoutent à l'intérêt et ; à la clarté d'un ouvrage , en ajoutant à ses développe- :, mens: c'est ainsi qu'il a donné plus d étendue ù la ; description de l'inflammation du péricarde , et qu'il a 3 complété l'histoire du carditis ou de l'inflammation '] du cœur. Des réflexions et des considérations sur une { maladie que quelques modernes ont appelée très -improprement maladie bleue ^ forment ici un article tout nouveau dont M. Corvisart, à qui cette maladie ou plutôt cette apparence symptomatique n'avait pas échappé, a recueilli et rassemblé les matériaux pré-

cieiix, depuis la première édition de son livre; car lel est le caractère de sa méthode, ou si Ton veut de sa philosophie médicale , que jamais rien d'imaginaire ou de systématique n'entre dans ses principes et dans ses vues , et que toujours ses observations sont appuyées sur des faits positifs examinés avec attention et reconnus avec scrupule. L'imagination est prompte et trompeuse; l'expérience est lente et sûre : nul n'a plus recommandéce grand principe que l'auteur du livre dont je parle, et cependant on voit partout qu'il n'auroit tenu qu'à lui d'établir de ces théories brillantes à l'éclat desquelles il préfère la salutaire solidité d'une sage doctrine. Son discours préVuninaire, écrit avec un naturel qui n'exclut point la correction, et une rapidité que la lumière accompagne, est rempli de ces hautes vues qui dominent tout l'horizon de l'art , de ces pensées générales qui montrent un esprit supérieur aux sujets particuliers qu'il traite, soit que le médecin philosophe, comparant le corps humain à une machine faite de main d'homme, nous effraye de la délicatesse de son mécanisme fragile; soit qu'il considère la We comme une quantité constante l'épandue par la nature d'une manière variable et inégale sur chacun des individus de l'ensemble vivant; soit' enfin qu'il jette en avant les idées-mèrés de quelques grands ouvrages qu'il n'a pu exécuter; idées qui sont comme autant de germes [féconds semés dans le vaste champ de la science : JEx unqtie leonem.

Mais quels sont les moyens de curation pour les maladies du cœur? Voilà la grande question,* voilà la grande objection faite contre l'ouvrage ; ici , l'art se tait, et la nature s'afflige. « On avance, s'écrie

g2 ANNALi:S

« M. Coi'visart, que la certitude du diagnostic , dans « les maladies du cœur, est inutile, puisqu'elles sont

« incurables Que ce soit là le langage des gens

« du monde, à la bonne heure ; mais que de soi-disant « médecins osent émettre un tel paradoxe I c'est bien « pour ceux-là que l'on pourroit dire que Vart est « court , la vie longue , V expérience muette , leja - « gement nul , etc. » Mais à nous autres ignorans, qui ne pouvons guère deviner quelle est l'utilité du diagnostic d'une maladie dont le prognostic est mi ai^rèt de mort , que nous reste -t-il qu'à reconnoître les bornes de l'art, à déplorer sa foi blesse, à gémir sur son impuissance:

Quœswit cœlo lucem , ingemuilque reperiâ.

L'épigraphe de l'ouvrage en est le résumé : c'est en vain que l'hôte des forêts, blessé par le chasseur , fuit à travers l'épaisseur de ses sombres et solitaires retraites, il emporte dans son cœur le dard meurtrier qui l'a percé; il ne peut éviter la mort : image trop sensible, emblème trop exact et trop vrai : Hœret lateri lethalis arundo !

xiy.

Le Règne de Louis XI , et de V Influence qu'il a eue Jusque sur les derniers temps de la troisième Dynastie ,• par Alexis Dumesnil,

0>f a dit que, pour peindre les extravagances d'un Caligula , la stupidité féroce d'un Claude , les frénésies sanglantes d'un Néron , il ne falloit qu'un écrivain vulgaire ; mais que , pour porter le flambeau dans les ténèbres efîî-ay an tes d'une politique aussi profonde que

funeste ; pour éclairer le cœur d'un tyran non moins astucieux que cruel ; pour entrer dans les abîmes où le crime réfléchi médite ses calculs et raisonne ses fureurs, et pour en révéler les teriibles mystères ; eji un mot , pour peindre un Tibère , il falloit un Tacite. Celte pensée s'applique à l'histoire de France: quelques princes élèvent sans dont e leur tète au-dessus de ce peuple de rois, qui remplirent successivement ce trône antique, sorti du chaos de la barbarie; mais peu d'entre eux ont mérité les regards du génie de l'histoire , et Louis XI est un de ceux dont le caractère et le règne eussent le plus convenablement exercé les pinceaux

du peintre de Tibère ; aussi voyons-nous que celui de tous nos écrivains dont les méditations se sont le plus approchées de celles de Tacite , et dont la vue descendoit le plus avant dans tous les secrets de la législation et de la politique , avoit choisi le règne de Louis XI pour un des objets les plus particuliers de sa pensée. Nous savons , avec regret , que l'immortel Montesquieu avoit tracé l'histoire de ce règne , de ce même burin dont il grava les traits de la grandeur romaine , et dont il marqua les rei^sorts de la vie civile et politique de tous les peuples du monde : c'est une sensible douleur pour les lettres et même pour l'humanité , qu'un tel monument ait péri. L'ingénieux Duclos est bien loin d'en avoir réparé la perte ; et si nous pouvions admettre quelque consolation , elle nous viendroit des Essais brillans qu'a publiés sur ce sujet, dans ces dernières années^ un de nos plus illustres littérateurs, M. de Fontanes , et de l'ouvrage tràsdi.'rtingué que publie en ce moment M. Alexis Dumesnil. Déjà connu par un livre où l'on remarquoit, par-

mi des erreurs plus ou moins graves , parmi des pensées plus ou raoius répréliensibles , de beaux irails de lumière, et tous les caractères d'un talent capable de se fortifier par l'exercice , de croître avec les années , et de s'agrandir avec ses sujets, il ne pouvolt , je pense , en choisir un qui fut plus que le Règne de Louis XI en proportion avec ses moyens littéraires, et qui pût mieux en favoriser le développement et en révéler rétendue (t) ; aussi ^ en s'approchant de cette matière , ses facultés semblent-elles avoir acquis un nouveau degré d'énergie , sa pensée plus de hauteur et de force , son style plus de vigueur et de rapidité , son coloris plus d'éclat et d'effet. En quelques endioits du précédent ouvrage , la verve philosophique de l'auteur paroissoit quelquefois languir ; ses idées n'avoient pas toujours toute la précision , tout l'aplomb et tout le relief qu'on auroit pu désirer ; les i-éflexions avoient parfois du vague ; la suite du raisonnement et la marche de la logique ne se faisoient pas également sentir dans toutes les parties de la composition; la diction , généralement un peu molle , ne s'affermissoit que par intervalles , et , quoique très - louable dans son ensemble , ne se soutenoit pas assez dans quelques détails : ici , presque tous ces défauts ont disparu pour faire place aux qualités contraires. Le style surtout, à l'exception de quelques taches légères , de quelques incorrections partielles, dequelques-unei de ces fautes qu'un trait de plume enlève , ne mérite

(i) M, Dumesnil a publié, en 1822, une tiistoire de Philippe 11 , dont on prépare, en ce moment, une seconde édition : c'étoit encore un sujet digne de l'énergie de sa plume.

LITTÉRAIRES. gS

que des éloges ; et je ne crois pas donner à l 'au leur une louange exagérée en disant qu'il s'est , en totalité , montré digne de son sujet : son ouvrage , un des plus remarquables de l'époque actuelle , eut été remarqué à toutes les époques , et ne peut manquer d'attirer l'attention des connoisseurs.

On diroit que Duclos , en exposant avec une fidélité scrupuleuse , dans une histoire écrite avec plus d'exactitude que d'intérêt , toutes les actions , et par conséquent tous les crimes de Louis XI , a pourtant , en somme , voulu justifier ce prince dont il a dit , en terminant le tableau de son règne , qu^après tout , c'était un roi^ l'éloquent et sage auteur des fragmens dont j'ai parlé plus haut s'est appliqué à faire ressortir toute la noirceur du caractère de Louis XI , sans accorder aucun éloge à sa politique : il le peint même comme un insensé. Le but de M. Alexis Dumesnil n'est pas marqué d'une manière aussi tranchante; et, quoique cet écrivain caractérise avec force tous les principaux traits de 4a figure historique qu'il met pour ainsi dire sous nos yeux , quoiqu'il la présente avec des couleurs aussi fidèles qu'énergiques , ses opinions sont cependant moins décidément prononcées, et ses touches ont plus de nuances sans que ses tableaux en aient moins d'effet : il a eu d'autres vues que ses deux prédécesseurs , et il s'est particulièrement proposé , non de montrer que Louis XI fut un roi j ni de prouver qu'i//w^ un monstre , mais de suivre, à travers les siècles , tous les effets de sa politique dans l'avenir , et , comme l'annonce le titre de l'ouvrage , jusque dans les derniers temps de la troisième dynastie. Grande et belle pensée , sujette sans doute à

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plus d'un genre de contestations, mais qui du moins établit tous les détails de l'ouvrage sur une base laige et profonde , et qui augmente l'intérêt du sujet de tout ce qu'elle ajoute à l'étendue des réflexions qu'il fait naître.

C'est dans le sixième et dernier livre du Règne de Louis ^/ que l'auteur traite plus spécialement celte question qui, peut-être , ne se reproduit pas assez souvent dans le cours des autres livres , et dont le fil disparoît quelquefois entièrement sous l'amas des observations particulières , et dans le torrent d'une narration précipitée; car M. Dumesnil s'est moins attache h. suivre pas à pas tous les événemens de la vie tt du règne de Louis XI , à détailler tous les faits , qu'à les choisir . à les rassembler , à les grouper : il n'emprunte à rhisloire que ce qui doit tourner au profit de la philosophie, et ne tire des richesses de son sujet que ce qui peut servir aux méditations de la politique; il voit les choses en grand et de haut : « Je n'ai jamais « pu concevoir , dit-il , cette propension qu'ont les « historiens modernes à ensevelir les époques les plus <( belles et les plus intéressantes sous une multitude « de dates inutiles , de faits et de narrations étran- « gères ; il faut que l'homme de lettres laborieux lui- « même prête toute son attention , s'il veut suivre « le dessein de l'ouvrage et en saisir l'effet général. « Les anciens, qui sont en toutes choses des modèles , « se gardoiciit bien de partager ainsi l'intérêt de leurs « lectures. Lorsque Tite-Live et Tacite nous trans- « portent au miUeu des peuples barbares, nous sommes <( suis d'y retrouver encore , et le sénat , et la ré- « pubhque Les histoires particulières , d'ail-

LITTERAIRES. gr;

« leurs , n'ayant de prix qu'autant qu'elles renfer- « ment un intérêt général , c'étoit une raison de plus « pour ne considérer dans l'histoire de Louis XI que « cette révolution qu'il a produite dans la monar- « cbie , et pour retiancher ces longues digressions « qui détruisent toute espèce d'ensemble : j'ai préci- « sèment imité ces artistes qui , frappés de la belle « simplicité des constructions antiques , renoncèrent « aux ornemens bizarres dont les Gots faisoient « usage ; on trouvera , parmi les notes jetées dans « chaque, livre , quelques-unes de ces pièces d'écha- « faudage que l'on voit avec plaisir encore quand le « monument est élevé. » Cependant il ne rejette point les détails, quand ces détails sont des couleurs propres à frapper l'imagination et à laisser dans l'esprit des traces lumineuses et durables ; il accueille même les moindres circonstances , lorsqu'elles sont, pour ainsi dire , caractéristiques , et lorsqu'elles ont un de ces effets pittoresques , dont les penseurs et les gens de goiàt connoissent si bien tout le prix. Son ouvrage est donc un mélange , un tissu de pensées mâles et profondes , et de peintures aussi saillantes que vraies , dont les faits les plus intéressans du règne de Louis XI forment , en quelque sorte , le fonds ; et ces faits , quand ils ne sont point susceptibles d'un très- haut degré d'expression , sont au moins naiTés généralement avec une noblesse et une pureté de diction devenues très-rares : on ne trouveroit guère dans l'ouvrage que deux ou trois phrases que le goût pourroit reprendre , et c'est assurément bien le cas de dire avec Horace : Non ego paucis offendar maculis.

Le stoïcienTacile semble écrire sous la dictée même 5. 7

du destin : dans ses ouvrages aussi sombres qu'Imposans , les clioses liumaines sont le jouet d'une aveugle et inflexible fatalité ; dans celui de M. Dumesnil , la pensée d'un Dieu vengeur du ciime et juge des rois préside à toute la composition , et y répand une teinte religieuse , terrible à la fois et consolante; mais peutêtre cette pensée si noble et si sublime a-t-elle quelquefois inspiré à l'auteur des lournuies de style et des expressions qui s'écartent un peu du genre et de l'éloquence de l'histoire , et se rapprochent trop de celle de la chaire : les mouvemens et les figures qui appartiennent à celle-ci ne sont pas toujours dans lescou' venances de l'autre ; je crois que l'historien , le politique a tort de s'écrier, comme pourroil le faire un orateur chrétien : Où est le bouclier que ne percera pas Vépée de Dieu ! Chaque genre a son ton et sa mesure ; mais ces écarts sont rares , et les beautés sont nombreuses : je veux justifier mes éloges par quelques citations, et je suis embarrassé du choix, tant les morceaux éclatans que je pourrois mettre sous les yeux du lecteur se présentent en grand nombre; et je prie qu'on ne regarde point ceci comme une formule banale , mais comme l'expression fidèle de ma pensée.

Voyez de quels traits , par exemple , l'historien nous peint la retraite du farouche Louis XI au Plessisles-Tours : « Des grilles de fer d'une grosseur énorme « forment autour du château une double enceinte ; « nuit et jour , dans les fossés , sur les murailles , « veille une garde nombreuse. La campagne même « est mal sûre : une soldatesque effrénée égorge sans « pitié tout ce qu'elle rencontre , tandis que des em-

« bûches , (les inventions cruelles rendent la fuite « plus horrible encore ; au loin , des cadavres dis- « perses indiquent la retraite du prince , comme en « des lieux solitaires on découvre celle du vautour « aux traces Sanglantes qu'il laisse après lui , aux « débris de ses épouvantables festins. Cependant , « par une bizarrerie inconcevable , ce vieillard si « cruel , si terrible, se laisse quelquefois émouvoir au « doux spectacle d'une gaieté simple et naïve. Les « jeunes filles , avec les pâtres des hameaux voisins s « viennent, par leurs chants rustiques, calmer ses en- « nuis; leurs danses joyeuses dissipent un instant la M tristesse de ces lieux ; mai.; le fortuné villageois , « quand il s'éloigne , remporte avec lui son allégresse , « et tout rentre alors dans un affreux silence. » Je laisse le lecteur apprécier lui-même le mérite d'un tel tableau.

L'auteur compare , dans un autre endroit, la retraite de Louis XI à celle de Tibère : « Ainsi , dit-il , « Tibère , plus désolé que Rome elle-même , éten- « dant jusque sur lui son autorité barbare , s'exiloit « volontairement dans l'île de Caprée. » Il me semble que l'énergie pittoresque ne peut aller plus loin que dans le tableau suivant : « Honteux de ne présenter à « sa cour qu'un visage livide . un corps maigre et dé- « charné , tremblant qu'on ne soit tenté de secouer « le joug de qui i-espire à peine , il se montre de loin , « passe comme une ombre le long des galeries exté- « rieures , et disparoît sur-le-champ. » Quelle peinture! les rriodèles mêmes du genre n'eussent pas désavoué, je pense , des coups de pinceau si vigoureux et si frappans ; quelquefois , il est vrai , Timaginatioa

de M. Dinnesnil emprunte à la poésie des traits dont l'histoire sVtonne; le goiit condamne . avec une sorte de regret , la comparaison qu'on va lire : « Le roi , « pour accroître l'aveugle confiance du duc de Bour- <( gogne , revint au Plessis~les-Tours se mettre dans « un insidieux repos. » Il falloit s'arrêter à cette magnifique et profonde expression ; l'auteur ajoute : « Semblable, et que l'on me permette cetle comparai- (( son , à cet insecte impur qui dépose furtivement « ses lacs , puis, se retirant dans l'ombre , attend des (( brusques saillies de sa victime qu'elle-même se livre « couverte de cent liens. » Il en coûte sans doute de retrancher des ornemens si brillans ; mais il ne faut point confondre l'histoire avec la poésie. Voici le ton de l'éloquence historique : « Que faisoit alors le duc de M Bourgogne aux lieux solitaires où le retenoit , non <{ cette mélancolie , la rouille des âmes fortes , mais « une humeuratrablaire, une tristesse infructueuse?» Presque partout l'expression de l'auteur a la même originalité , la même énergie , la même harmonie forte : on croit parfois entendre quelques-uns des accensdeBossuel. Cet ouvragemeparoît classer M. Alexis Dumesnil dans le rang de nos premiers écrivains actuels ) et quand on songe que cet auteur est encore li'ès-jeune , ne doit-on pas le regarder comme une des espérances du siècle dont il est déjà un des principaux ornemens ?

Les Trois Fabulistes^ Esope y Phèdre et La Fontaine; par Champfort et G ail.

Il y a déjà long- temps que les Trois Fabulistes ont paru ; mais , puisque nous n'en avons pas encore parlé , c'est pour nous un ouvrage nouveau. Le titre a quelque chose d'inexact; il fait entendre que Champfort a travaillé avec M. Gail à ce recueil , et qu'il y a eu entre eux société d'esprit pour la composition de ce livre. Cette société n'a point existé : M. Gail, en réunissant les trois fabulistes , a cru devoir joindre aux fables de La Fontaine les notes que Champfort a faites sur ces fables , et l'éloge de leur auteur par cet académicien: cela ne suppose aucune association. Si je relève cette petite inexactitude, c'est moins pour enlever à M. Gail l'honneur qu'il paroît ambitionner de voir son nom s'avancer vers l'immortalité, de compagnie avec celui de Champfort, que pour épargner au public une erreur qui ne tire pas , il est vrai , à grande conséquence, mais qu'il est inutile délaisser subsister , et dont la gloire de M. Gail n'a pas besoin.

Quand même Champfort auroit véritablement mis la main à cette édition des Trois Fabuhstes, elle ne seroit pas meilleure : les traductions d'Esope et de Phèdre, par M. Gail , seroient ce qu'elles sont, et l'académicien français n'auroit probablement pas fait de grandes additions à son piopro travail sur La Fontanie, ou peut donc , sans incovénient , puisque cette

fiction plaît à M.Gail, considérer si l'on veut ce recueil comme un ouvrage composé à frais communs par cet lielléniste et par Champfort : le style de M. Gail ne redoute, à ce qu'il paroît , aucune comparaison , et son nom ne craint aucun voisinage : sa noble confiance n'est sans doute que le sentiment et l'expression de son mérite : en s'associant ainsi, d'une manière fictive, à la renommée d'mi des hommes qui , dans ces derniers temps, ont eu le plus d'esprit, et l'esprit le plus étincelant, il croit j on le voit bien, ne courir aucun risque. J'aurois voulu que ce recueil eût moins ressemblé à « • trois ouvrages de même nature placés à cuté les uns des autres sur les rayons d'une bibliothèque: peut-être M. Gail auroit-il dii, par des rapprochemens , par des comparaisons, par quelques vues générales , par des observations que fait naître assez naturellement la réunion d'Esope , de Phèdre et de La Fontaine, établir ' entre ces trois fabulistes un lien commun plus mar- ^é, un rapport qui auroit servi à nouer entre elles les différentes parties de son livre. En effet , qu'est-ce qu'une collection faite par un homme de lettres , et qui n'a pour toute base d'unité que la forme typographique des volumes , le nom de l'auteur ou des auteurs, et celui de Fimprimeur? A la vérité , ce défaut procure un avantage : la collection , au moyen de la suppression du titre général, peut se vendre volume par volume aussi-bien qu'en masse: il n'en coiite que le retranchement du frontispice; mais cet avantage n'est qu'un avantage de Ubi-airie ; et ce qui convient aux intérêts de la librairie ne convient pas toujours à ceux de lahltérature: il faut qu'un homme de lettres soit libraire le moins possible.

LITTERAIRES. lOD

M. Gail a mis en regard des tex!(\s d'Esope et de Phèdre une traduction française de sa Kiçon 5 il a fait précéder les fables d'Esope d'une espèce de Discours préliminaire , qui n'est point un discours, puisqu'il ne renferme qu'une vie abrégée du fabuliste grec , pui'gée des platitudes dégoûtantes débitées par Planude ; ce sont les expressions même de l'auteur; aucune note n'accompagne le texte d'Esope : M. Gail s'est contenté de joindre une version latine à peu près littérale à la traduction française. Phèdre n'a pas eu les honneurs à\\ Discours préliminaire : il n'est annoncé que par une petite préface de deux pages , qui renferme tout ce qu'on sait de sa vie, mais non tout ce qu'un littéiateur tel que M. Gail auroit pu nous dire de son style et de sa manière. L'éditeur asuivi le texte de Brottier, et s'est approprié les notes de ce savant homme, en y mêlant quelques notules qui lui appartiennent ; ce qui auroit pu l'autoriser à mettre le nom de Brottier, aussi-bien que celui de Champfort, dans le frontispice, s'il avoit cru devoir joindre deux célébrités, au lieu d'une seule, à la sienne. Enfin, les fables de La Fontaine , qui forment la partie la plus considérable du recueil, sont environnées d'une notice sur notre fabuliste, de notes , et d'un éloge: les notes et l'éloge nous sont bien donnés pour des ouvrages de Champfort ; mais on ne nous dit rien de la notice, qui est excellente , et qui probablement est aussi de cet académicien : le style en est brillant, vif, ingénieux et rapide 5 la diction de M. Gail a généralement d'autres caractères.

Les traductions d'Esope et de Phèdre me paroissent avoir en général toute la fidélité , toute l'exactitude

IQ'4- ANNALES

qu'on peut attendre d'un des sa vans qui connoissent le mieux aujourd'hui les lettres grecques et latines , et qui professent la langue d'Esope avec le plus de chaleur , de dévouement et de succès ; la manière du sage de Phrygie a tant de simplicité, que le style le plus simple est celui qui convient le mieux à la traduction de ses apologues ; et l'on ne pourra reproche)" à M. Gail d'avoir altéi'é , par aucune recherche d'élégance, la naïveté antique de son original ; mais je ne sais si l'on ne trouvera pas que, dans sa traduction de Phèdre , il s'est un peu écarté de la grâce qui respire dans les écrits du fabuliste latin. Je n'ignore pas que cette grâce est d'autant plus difficile à transporter dans une autre langue, qu'elle semble résulter plutôt d'une certaine propriété de l'expression que de l'artifice des figures et des combinaisons du style; mais le traducteur auroit au moins dû soigner toujours le sien de manière à n'y laisser rien d'absolument inélégant. Phèdre est toujours précis , correct et pur. M. Gail a-t-il , par exemple , imité cette pureté dans cet endroit de sa traduction ? C'est le début ; Phèdre dit :

/Esoptis anctor , cjuain maleriam repperity Hauc ego polivi versibus senariis.

Ou voit qu'ici l'invention de l'apologue , ou plutôt l'apologue lui-même, est considéré comme une matière précieuse , materiam, dont Esope a le premier ouvert la mine. Le motpoliuis^y rapporte parfaitement: on dégrossit, (mi polit une matière nouvellement sortie de la mine. Phèdre compare l'opération qu'il a

LITTÉRAIRES. lo5

faite sur la prose d'Esope à celle de l'ouvrier sur le métal encore brut. Cette comparaison , cette figure est pleine de délicatesse et d'élégance : peut- être estil impossible delà faire passer dans noti'e langue; mais je suis fiiclié que le traducteur soit même incorrect quand son auteur joint tant de grâce à la plus parfaite correction. M. Gail traduit: « J'ai perfectionné envers « de six pieds les sujets dont Esope est l'inventeur. » Qu'est-ce que cette locution : J'ai perfectionné en vers de six pieds? Cela est-il, je ne "dis pas élégant, mais français? Lorsque M. Colardeau mit en vers le Temple de Gnide de Montesquieu, auroit-il pu dire: J'ai perfectionné en v>ers le Temple de Gnide? Cette expression est à peu près barbare. Si Phèdre eût parlé notre langue aussi purement qu'il écrivolt dans la sienne, il ne se seroit pas exprimé ainsi. lime semble, sans sortir des six ou sept vers du prologue , que M. Gail n'a pas été plus heureux dans la traduction du morceau suivant :

Calumniari si guis autem volnerit ,

Quod et arbores loquantur ^ 7ion tantùmjerœ ;

Fictis jocari nos memineritj'abulis.

« Si l'on vouloit nous faire un crime de ce que chez « nous les bêtes parlent , et même les arbres , qu'on « se souvienne que nous nous amusons de fictions. » Faille un ciinie est bien fort: il ne s'agit ici que de critiques fausses et malicieuses. Calumniari n'a pas dans cet endroit un sens plus énergique: nous nous amusons de fictions est à peine tolérable. Un auteur français qui composeroit des fables diroit-il : Je m'amuse de fictions'? Il diroit peut-être: « Je me joue

dans des fictions ; ne voyez là qu'un badlnage. )» Les traducteurs ne se demandent pas assez comment leurs auteurs auroient parlé en français, s'ils étoient nés parmi nous : il s'ensuit qu'ils les font souvent parler grec ou latin dans notre langue : il arrive aussi que des hommes qui ont beaucoup cultivé les langues anciennes n'ont pas assez étudié la nôtre, dont une connoissance plus parfaite devroit être le but de toutes les études. Il y a même des endroits où M. Gail ne marque pas assez le sens : par exemple, dans la fable intitulée la Brebis, le Chien et le Loup , lorsque la brebis , que le loup a comdamnée très-injustement, le voit puni de son crime, Phèdre dit:

Post paucos dies y

Bidens jacentem injoveâ conspexit luptini.

Et M. Gail traduit: « Peu de jours après, ayant vu le « loup étendu mort dans un/o^se. » Ne s'agit-il pas ici d'uneyosA-e, qui n'est pas synonyme àe fossé, d'un piège? La punition du loup tombé dans un piège est plus frappante: quand un mot latin peut avoir plusieurs significations, je crois qu'il faut choisir celle qui s'adapte le mieux à la circonstance: je n'ose pas appeler cela un contre-sens; mais je crains que cela n'y ressemble. Pourquoi M. Gail traduit-il ailleurs mulier parturiens , qui veut dire une femme e?z tra~ 'vail, par une ?emme près d'accoucher? On peut être près d'accoucher sans être en mal d'enfant : cette femme en travail^ à qui son mari conseille de se mettre au lit, et qui ne le veut pas , répond ainsi :

Minime j incjuity illo passe conjido loco Malumji7iiri, tjuo conceptum est , imtio ;

ce que M. Gail traduit de la manière suivante: u Je ne « me flatte pas, lui dit-elle, de trouver la fin de mon « mal à une place qui ne me présage rien de bon. » Le latin dit : Où mon mal a pris naissance; ce qui signifie quelque chose, tandis que la version de M. Gail n'a pas plus de sens que d'exactitude. Il ne faut pas le chicaner plus long -temps : je lui conseille de revoir attentivement sa traduction de Phèdre ; et je suis persuadé qu'avec la bonne foi qui le caractérise , cet estimable et honnête savant y reconnoîtra plus d'une tache, et y trouvera plus d'une correction essentielle à faire. Il ne suffit pas de mettre du bon latin et du bon grec sous les yeux des jeunes étudians , il faut encore y mettre du bon français; car il seroit à craindre qu'en se formant à la pureté de la langue latine dans les modèles de l'ancienne Rome, ils ne désapprissent leur propre langue dans de mauvaises traductions.

Il est vrai que ce recueil renferme le préservatif à côté du danger ; les fables de La Fontaine , les discours et les notes de Champfort , sont de très-bons antidotes : si tous les commentateurs écrivoient comme cet ingénieux académicien, les commentaires seroient plus lus et moins inutiles ; il a développé toute la finesse, toute la sagacité de son esprit dans ses notes sur La Fontaine : il y montre autant de pénétration que le fabuliste a montré dans ses fables de simplicité naïve; c'est l'analyse la plus subtile et la plus juste qui opère sur les créations du génie le plus naturel et le plus vrai. Son Eloge de La Fontaine est plus généralement

connu que ses noies, qui n'en sont, pour ainsi dire , que la momiaie: cet éloge remporta Je prix à l'Académie de Marseille, d'une manière d'autant plus flilteuse , que M. de La Harpe éloit un des concurrens, et n'obtint que Yaccessit. Avec un fonds de liit*^rature moins solide peut-être, avec un goût en général moins sûr, M. de Cliampfort avoit plus que M. de La Harpe de cet esprit qui, en analysant les chefs-d'œuvre du génie, pénètre jusque dans ses secrets, mais dont la finesse ^'égare quelquefois par ses efforts mêmes: ses Eloges de La Fontaine et de Molière sont des compositions supérieures dans leur genre. Le recueil des Trois Fabulistes est, dans son ensemble, un ouvrage utilement conçu , et digne du zèle ardent avec lequel M. le professeur Gail s'est toujours intéressé à la propagation des bonnes études.

Pensée de Descaries sur la religion et la inoirile.

Nous devons ce recueil au même théologien célèbre et vénérable qui nous avoit déjà donné les Pensées de Bacon et celles de Leibnitz : il éloit naturel qu'il complétât en quelque sorte son plan , en nous donnant les Pensées de Descartes relatives à la morale et à la rellgion.Le but louablequ'il s'est proposé est moins de faire connoîtreles raisonnemens dont ces grands philosophes ont appuyé, ont éclairé les vérités relimeuses et mo-

raies , que de montrer par leur exemple qu'on peut avoir en même temps et une grande supériorité d'esprit et beaucoup de foij c'est du moins ce qui paioît surtout avoir été sa principale vue dans la rédaction de ce dernier ouvrage ; et il faut avouer que si cette pensée est très -solide en elle-même, elle n'est pas aujourd'hui assez neuve , assez originale, assez piquante pour faire une grande impression : l'argument tiré de la supériorité de quelques hommes qui ont cru aux vérités mystérieuses enseignées par la religion a sans doute quelque chose de très-imposant, mais il a été présenté tant de fois, qu'il est devenu trivial, et qu'on n'en sauroit maintenant attendre beaucoup d'effet; il faut d'ailleurs observer que le nom de Descartes, ajouté à tant d'autres noms célèbres sur lesquels ce genre de raisonnement est fondé, pourra ne point paroître d'un aussi grand poids dans la balance que l'a pensé le respectableauteur du recueil : ce philosophe a beaucoup perdu aujourd'hui de son autorité, et même de sa réputation ; il n'y a pas de petit mathématicien fraîchement sorti des écoles qui ne soit un peu tenté de mépriser Descartes , quoiqu'il ait eu à lui seul plus de génie que tous nos géomètres ensemble ; et il est à craindre qu'on ne mette ses idées sur la religion au rang de ses tourbillons et de sd inatiere cannelée. Je dois ajouter que l'argument dont il est ici question donne lieu à mille chicanes qu'on a déjà faites et qu'on est encore prêt à faire ; et , pour ne parler en ce moment que du philosophe qui nous occupe; il étoit tellement amoureux du repos, et il craignoit si fort de se compromettre , que quelquesuns pourront vouloir traiter ses soumissions religieu-

ses de sacrifices faits à sa tranquillité : il avoil une appréliensiou extrême des censures de la cour de Rome, et il hésita long-temps à publier ses idées sur le mouvement delaterreautourdusoleiljde peur d'être /zo^e par le sacré collège ; Bossuet lui-même trouvoit de l'excès dans son respect pour les chefs du sacerdoce ; enfin , nepourra-t-on pas dire encore que l'imagination ayant été la qualité dominante de l'espiit des Descartes , ce philosophe n'a peut-être pas été exempt de ce penchant à la superstition qui souvent acompagne les imaginations fortes et qui se concilie quelquefois plus aisément qu'on ne pense avec l'élévation du génie et la supériorité des lumières ? On alléguera , en riant, son pèlerinage à Notre-Dame -de-Lorette; que sais-je? on parlera peut-être de l'influence qu'exerça sur lui le siècle où il vécut, et de celle qu'exercent en général sur les esprits mêmes les plus éclairés les cirsconstancesau milieu desquelles ils se trouvent : l'envie de contiedire est si subtile !

Quoi qu'il en soit, l'auteur du recueil, procédant avec ordre , a commencé par développer , dans un discours préliminaire un peu long peut être et un peu diffus, mais fort intéressant, les titres que Descaries s'est acquis à l'admiration de tous les siècles , comme philosophe ; il a placé après ce discours une Vie religieuse de ce grand homme , c'est-à-dire vme réunion de tous les traits de sa vie qui prouvent par sa conduite quelle étoil sa croyance ; enfin viennent les Pensées de Descartes lui-même, qui complètent la masse de lumière que l'auteur de cette collection a voulu rassembler sur le point qu'il avoit en vue; de manière que cette compilalion forme, une espèce d'ouvragedont une question est la

l):ise, et astreinte en quelque sorte à la règle de l'unité , sims laquelle un livre n'est jamais un livre : on reconnoîtici l'oeuvre, sinon d'un raisonneur très-profond et d'une tète très-vigoureuse , au moins d'un bon dialecticien accoutumé à enchaîner toutes ses pensées à un pi'incipe et à régler toutes ses conceptions d'après un plan , d'après une conception première et fondamentale.

Je ne crains pas de trop louer son discours, en disant qu'on connoît mieux Descartes après l'avoir lu qu'après la lecture du fameux éloge de ce philosophe , composé par M. Thomas : tant il est de la destinée et de la nature des éloges accadémiques de dire très-peu de choses en beaucoup de paroles! L'auteur considère Descartes comme physicien, comme mathématicien , comme métaphysicien; et, sous ces trois rapports, il le présente également comme un génie supérieur j et il paroît croire, avec raison, que la justice qu'il lui rend est un acte nécessaire aujourd'hui : c'est le seul homme que la France puisse opposer aux Newton et aux Leibnitz ; et cependant nous avons tellement négligé les ouvrages de ce génie, qui découvrit l'art d'appliquer l'algèbre à la géométrie, qui détrôna \e péripatétisme, et jeta sur les débris de la scolaslique les fondemens de la vraie philosophie j qui créa un système sans lequel Newton n'auroitpeut-êti'e pas trouvé le sien; qui découvrit la cause de l'ascension du mercure et des liquides, et qui fournit à Pascal l'idée de ces expériences célèbres que ce grand géomètre ne fit qu'exécuter; qui appiofondit le premier les rapports uu physique et du moral de l'homme , et fit voir combien les études de la médecine et de l'anatomie peuvent

répandre de lumières sur celles de la morale : pensée grande et féconde, et une de celles qui honorent le plus la philosophie; nous avons, dis-je, négligé les ouvrages d'un tel homme, au point qu'il n'en a pas été fait une édition complète. L'auteur du discours s'élève avec force contre une incurie si digne de blâme, et contre une si condamnable ingratitude; mais cette ingratitude s'est manifestée d'une manière encore plus frappante dans ces derniers temps : il fut proposé, en 179.0 , à la Convention, d'accorder aux cendres de Descartes les honneurs du Panthéon , et la Convenioin \es leur accorda; mais le décret étant demeuré sans exécution, le Directoire envoya un message au Corps-Législatif, pour l'engager à ne pas suspendre plus long-temps les honneurs dus à la mémoire de Descartes : on déhbère , et l'on finit par annuler le décret. L'auteur nous rappelle ou plutôt nous apprend que ce fut M. Mercier qui le fit rapporter, et il nous cite même quelques fragmens curieux du discours singulier que ce dépulé prononça dans cette occasion : « Son système, s'écria-t-il , est un délire; il s'égara « dans la dynamique et l'optique; il fut fantastique et « romanesque jusque dans sa philosophie: l'homme de « Descartes n'est point l'homme de la nature; cecer- « veau creux jit le plein l » Telles sont les terribles phi'asesquiattérèrentle Corps-Législatif. Il est vrai que M. Mercier auroit pu en faire de semblables contre Newton , puisqu'il nous a appris , il y a quelque temps, que c'est le soleil qui tourne iiutour de la terre, et que la supposition de la révolution diurne de notre globe nous deshonore, en nous assimilant à autant de dlnthns à la broche qu on ferait tourner demnt le feu !

LITTERAIRES. 1 l5

M. Mercier Iriomplia presque saus peine de la reconnoissance nationale; ou lui pardonna même une déclamation frès-remarquable contre Voltaire, qu'il mêla à ses déclamations contre Descaries, et une diatribe violente contre la philosophie du dix-huitième siècle, dont les principes, s'écria- 1- il, ont scélératisé tant de têtes , en voulant aninialiser l'homme 5 et toute la gloire de Descartes s'abaissa devant l'éloquence de M. Mercier : ce qui étoil alors fort naturel. On ne présumera cependant point que c'éloit le philosophe religieux que M. Mercier persécutoit dans Descartes; car , à cet égard, son discours est très-édifiant. a Vous, « dit-il, qui avez voulu conduire les hommes et faire « des lois , en abandonnant les idées religieuses, tous

« vos pas ont été des crimes J'ai cru lemarquer,

« dans les atteintes portées à la spiritualité de l'âme, « la naissance de cet esprit infernal qui provoque « tant de scènes de carnage et de deuil. » 11 auroit dû toutefois faire attention que Descartes, sa victime, fut le premier philosophe qui établit sur des preuves solides et claires le principe de la spiritualité de Vaine ^ bienfait qui seul pou voit lui mériter les honneurs du Panthéon i mais M. Mercier ne s'est jamais piqué d'être conséquent

Descartes l'étoit : on voit par sa 'vie religieuse qu'il se montroit fidèle dans la pratique aux doctrines qu'il professoit dans ses livres; il est vrai que, dans sa retraite de Hollande , tout en arrangeant le système du monde , il fil un enfant à sa servante ; mais son historien appelle cela \ii\q faute heureuse, « pai-ce « qu'elle a, dit-il , donné lieu à un témoignage de <( Descartes qui nous donne la plus grande certitude .5. 8

jl4 ANNALES

^^ qu'il t'ùL possible de se procurer de ruitégrilé au <i moins liabiluelle de ses mœurs; car, à l'occasion « de cotte faute, il déclara à M. Clerselier, son ami, « durant sou voyage de Paris, en j644:, qu'il y avoit <( près de dix ans que Dieu l'avoit retiré de ce dangew reux engagement; que par une continuation de la u même grâce, il l'avoit préservé jusque-là de réci- « dive et qu'il espéroit de sa miséricorde qu'il ne l'a- « bandonneroitpas jusqu'à la mort.» Il paroît certain que, dans la suite. Descartes ne travailla pas à augmenter su famille; au moins ne voit-on pas qu'il ait fait d'autre enfant, quoiqu'il n'ait répondu à ceux qui lui reproclioient celle petite irrégularité qu'en disant an il II avoU pan fait vœu de chasteté ; vê^onse un peu leste, que son gi'ossier adversaire Voétius appelle rocem hirci, non hominis chfistiani : une vie appliquée est généralement une vie innocente; les maximes de la religion sont de foibles abris contre les tentations de l'oisivelé; le travail est le meilleur gardien des moeurs; mais la religion ne gale rien , et Descartes en suivit toujours les principes et les observances.

Ses pensées sur la religion et sur la morale , telles (|u'elles se trouvent dans ce recueil, ne sont pas, à proprement parler , des petisées : l'auteur a décoré de ce titre des extraits dépourvus de cette brièveté qui donne aux idées tant de saillie, et de ce tour énergit^ue qui commande l'attention et qui la fixe; ces extraits, tous d'une certaine étendue, sont de vrais chapitres qui ne ressemblent en rien aux pensées de La Rochefoncault ou de Pascal; Descartes n'a jamais écrit dans ce genre, où la concision du style répond à l'éclat de la pensée: sa diclion n'a pour ornemens que sa simplicité,

LITTÉRAIRES. 1 l5

sa pureté, sa correction, étonnante pour le temps où il vécut; quelques-uns de ces clw pitres roulent sur les principales questions de la métaphysique, et l'on y leconnoît le génie ferme et profond qui descend trèsavant dans les abîmes de la pensée , et qui marque sa voie par une trace de lumière; d'autres ont pour objet les poiiils de la théologie les plus tianscendans : tantôt le philosoplie examine quelle est la certitude de la présence du corps de Jésus-Christ dans une hostie : tantôt il explique comment les espèces ou accidens du pain et dux>in subsistent dans V eucharistie après la consécration i ailleurs, il expose son opinion sur la manière do?2t s" opère la transsubstantiation : sujets dont l'examen est toujours un peu voisin de la témérité , et que la science du philosophe doit peut-êlre entièrement abandonner à la foi du chrétien. On ne lira pas dans la partie morale , sans plaisir et sans fiuit , les chapitres où Descaites montre que Vdme influe plus que tous les remèdes sur la santé du corps ; que la Joie ifîtérieure a quelque secrète force pour se rendre la fortune favorable : il insiste sur IHmportance de la médecine pour la sagesse , et cette opinion est un des caractères principaux de sa philosophie morale , et un des plus dignes , à mon sens , de l'attention des vi-ais philosophes : Qui habet aures audiendi audiat ; cependant Descartes mourut pour n'avoir -pas obéi aux conseils de la médecine : il refusa de se laisser saigner dans une maladie inflammatoire : il crioit à son médecin : Epargnez , épargnez le sang français! Ce recueil , qui a peut-être une couleur un peu trop théologique , mais où l'on a ras.semblé quelques morceaux inléressans des écrits de Descaries ,

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quelques liails de celle philosophie aujourd'hui si dedaignée et même si oubUée, n'est pas un des moins bons livi-es que nous ayons vus paroitre depuis long- If'inps.

Poésies de madame la comtesse DE Salm.

La moitié de ce recueil est rempli de discours et A^èpltres en grands vers, sur des sujets plus ou moins graves, plus ou moins philosophiques. C'est ce genre de poésie que M'"'' la comtesse de Salra paroît affectionner. Il V a quelque chose de mâle dans son talent, et le sexe ne se monti'e que dans les opinions et les thèses qu'elle soutient et qu'elle développe : partout elle prend en main la cause des femmes, et elle paroît se piquer de défendre cette cause avec plus de force et damerlume que de grâce et de légèreté. La première pièce de son livre est une Epitreaux Femmes; et cette pièce a pour épigraphe : La colère suffit , et vaut un Apollon. Quelle épigraphe I M™*" la comtesse de Sahn étoil donc en colère lorsqu'elle a pris la plume pour composer cette épître? Ce qui excite son indignation , ce qui allume sa bile, c'est f espèce de ridicule que les hommes ont voulu attacher aux femmes qui cultivent la littérature, qui font des ouvrages, qui publient de la prose ou des vers. L'auteur venge bien son sexe, dans cette pièce, de toutes

LITTERAIRES. i\y

les injustices d'unsexe oppresseur, et dit aux hommes de bonnes vérités; je ne sais même si elle ne passe pas quelquefois la mesure , et si sa verve caustique ne prodigue pas un peu l'hyperbole. Je crois que les femmes elles-mêmes trouveront quelque exagération dans les vers suivans ; il faut bien dire que l'homme n'est pas aussi méchant et aussi injuste dans la réalité que sous les pinceaux de M"" de Salm :

Il feint, «lans sa compagne et sa consolatrice. De ne voir qu'un ohjet créé pour son caprice : Il trouve dans nos bras le bonheur qui le fuit ; Son orgueil s'en étonne et son front en rougit. Esclave révolté des lois de la nature, Ses clameurs, il est vrai, ne sont qu'un vain murmurej Mais que , parles mépris dont il veut nous couvrir, Il nous vend cher les droits qu'il ne peut nous ravir ! Nos talens, nos vertus, nos grâces séduisantes , Deviennent à ses yeux des armes dégradantes , Dont nous devons chercher à nous faire un appui Pour mériter l'honneur d'arriver jusqu'à lui.

Je suis sûr qu'aujourd'hui, dans la calme de sa verve, et dans le silence de son indignation poétique , M'"" la comtesse deSalm est disposée à reconnoître qu'il y a dans ces pensées plus d'esprit satirique et d'emportement que d'exactitude et de vérité. Ce n'est pas qu'on ne puisse trouver quelque justice dans celte injustice même. M™" de Salm traite à peu près les hommes coratne •Juvénal et Boileau ont traité les femmes : c'est la loi du talion; et puis, je conviens qu'il ne faut presque jamais prendre à la lettre ces diatribes de la poésie mordante : il semble qu'en général l'imagination des poêles n'est jamais à son aise dans le cercle du vrai ; tous ses

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élans tendent à l'en faire sortir^ el l'excuse des écarts auxquels elle se livre est dans la beauté des vers qu'elle produit : ceux de M"^ de Salm ont presque toujours du mouvemenl et de la chaleur; mais on y désire quelquefois de la correction. On pourroil , je crois, reprendre, dans les vers que j'ai cités, l'expression d'armes dégradantes, el remarquer que des ar~ mes ne servent pas ordinairement 6! appui pour arriver à un but : c'est une métaphore ou une allégorie dont les parties manquent d'ensemble et de liaison. Cette critique n'est pas la seule qu'il seroit possible de fliire sur le style de cette épître , auquel on peut accorder aussi beaucoup de justes éloges, et qui, dans un certain nombre de périodes artisteraent combinées , dans plusieurs vers frappés avec énergie , décèle une élève de la bonne école , et une habile imitatrice de Despréaux.

Le sujet de V Indépendance de Vliomnie de lettres, proposé par l'Institut , et qui a donné Heu à tant de discussions, et fait naître si peu de bons vers, a tenté aussi le talent grave et philosophique de M™° de Salm. Elle nous apprend que cette question lui parut d'abord très-simple et très-facile à traiter,, mais qu'en y réfléchissant , elle y découvrit plus d'une difficulté : cela prouve que les dons de la pensée ne sont pas plus étrangers à M™* de Salm que ceux de l'imagination ; mais je crois qu'en général les poêles doivent moins chercher à porter sur toutes les faces d'un sujet, même de ce genre, les lumières de la jnéditation et lecoup-d'œil de la philosophie , qn'à l'envisager sous les points de vue les plus favorables au coloris poétique, et du coté le plus propre à leur fournir d'heureux et riches dé-

LITTÉRAIRES. 1 1 g

veloppemens. C'est particulièremeul aux moyens de de faire de bons vers qu'ils doivent être attentifs. Il est très -difficile de détacher des compositions de M™^ la comtesse de Salm quelque tirade, quelque morceau qui ressorte et se distingue par sa couleur et son éclat : ses teintes sont un peu uniformes, et jamais son imagination ne se permet ces jeux brillans d'où naît quelquefois le charme de la variété , et dans lesquels se déploient tous les trésors et tout le luxe du talent poétique; sa marche est sévère comme son style, et celte sévérité ressemble quelquefois à la monotonie. On voit que l'auteur, en écrivant , s'occupe plus du fond des idées que de la forme et des parures de l'expression , et cherche à mettre dans ses vers encore plus de sens que de poésie : j'avoue que j'y voiidrois un peu plus d'élégance, un peu jdIus de diversité, un peu plus de cette souplesse , de celte flexibihté , de cette grâce, de cette mollesse heureuse, qui sont les attributs pai'ticuliers de ce sexe que M™^ de Salm honore pur ses talens , et qu'elle défend avec tant de roideur, de chaleur et de zèle. 11 y a trop peu de tableaux dans ses compositions; mais ceux qu'on y rencontre sont d'une louche aussi ferme que brillante. Elle décrit ainsi le bonheur paisible deVhom?ne de lettres:

Vois ce liUe'rateur dans l'asile secret Qu'il rend de ses travaux le confident muet : Là, tout rit à ses yeux, tout rappelle à son âme Le succès qu'il obtint, ou l'espoir qui l'enflamme ; Son siège, son bureau , ses livres dispersés, Sa plume , ses écrits, pour lui c'en est assez; Et tandis que le riclie , en sa froide apalliie , Sur des sophas dores meurt de mélancolie , Superbe et satisfait dans son obscurité, Il jouit de sa gloire et de sa liberté.

Celte épîlre sur V Indépendance de l'Homme de lettres est adressée à nn jeune auteur : le recueil en contient une aiUre adressée à un vieil auteur. W^^ de Salm donne des conseils à tons les âges , et toujours des conseils où la poésie n'est que l'interprète de la sagesse : elle fait sentir au jeune auteur toute la noblesse de son état, et console le vieux de l'oubli auquel le talent est exposé dans la vieillesse : ses idées, dans ces deux pièces, sont d'une justesse parfaite; mais peut-être relrouvera-t-on un peu de cette exagération satirique, un peu de cette humeur qui caractérise sa première épître dans celle qu'elle adresse, sur les inconvéniens du séjour à la campagne., à une femme de trente a?is qui veut renoncer à la ville : c'est véritablement une satire de la vie champêtre. Il faut que i\P^ la comtesse de Salm n'aime point du tout la campagne, que pourtant tous les vrais poètes paroissent avoir chérie, où leur imagination place le bonheur, où ils vont chercher leurs inspirations les plus pénétrantes, et dont ils font des tableaux si touchans et si doux. Les divinités champêtres l'anroient- elles punie de cet injuste dédain , en refusant à sa lyre quelques-uns de ces aimables accords qui semblent lui manquer? Il est vrai que, dans le système actuel de la société et dans l'état présent de nos mœurs , une femme de trente ans peut avoir tort de vouloir s'ensevelir pourfoxijoursdanslefond d'une campagne; mais pour l'en détourner, faut -il peindre le séjour des champs des traits les plus hideux et des couleurs les plus tristes? Il semble que toute la fraîcheur et toutes les grâces de la nature se flétrissent sous les mains critiques du poète, quidevroit au contraire semer partout

des roses : le goût de la campagne a je ne sais quoi qui s'allie merveilleusement avec ce que la poésie a de plus pur. Je suis presque scandalisé des images que présente celte épîlre sur les inconvéniens de la -vie champêtre^ et je suis fâché qu'une dame qui fait si bien des vers , aime si fort la ville. Aussi je ne citerai de cette pièce qu'une espèce de concession, la seule qui se trouve dans toute l'épîlre :

Ce n'est pas qu'on me voie, injuste en ma censure , Nier l'attrait des bois, l'éclat de la verdure , Ce transport qui saisit à l'aspect enchanté Dos coteaux, des vallons enrichis par l'été ; Ce charme qu'un cœur tendre, un ami de l'étude , Trouvent dans le repos, ou dans la solitude: Goûte aussi, je le veux, ces plaisirs que les champs Offrent aux citadins plus qu'à leurs habitans ; Va y chercher parfois un calme salutaire; Mais reviens à la ville, à tes goûts nécessaire : Loin d'elle s'exiler, c'est souffrir ou déchoir; L'ignorance est partout, mais non pas le savoir.

Les premiers vers de cette tirade sont, au milieu de tant de sombres déclamations contre la vie champêtre, comme un rayon de soleil qui pénètre , et tout a coup éga3';e une atmosphère embrumée ; ils ont une grâce parfaite, et montrent tout ce que l'auteur auroit pu faire, si, au lieu d'exagérer les inconvéniens du séjour de la campagne, elle eût voulu en peindre les charmes et les douceurs.

M™° la comtesse de Salm retombe bientôt dans son péché favori; elle revient à sa misanthropie , ou plutôt à sa haine des hommes , dans deux espèces A^épîtres à Sophie sur le mariage. Qu'on juge du ton de ce petit morceau :

j.>2 AN'xVALES

L'Iiymen a ses malheurs; vois-en d'abord les causes. LesboQimes sont moins bons que tu ne le supposes : Bizarre composé d'élémens différens Combattus par l'orgueil, la raison et les sens, Foi blés avec excès, forts avec arrogance , Vaincus par leurs désirs, vainqueurs de leur prudence. Affligés par nos pleurs et les faisant couler, Abusant de leurs droits pour nous les rappeler, Fatigués des plaisirs qu'ils obtiennent sans peines. Vantant l'indépendance et recherchant les chaînes , Nous blâmant des défauts qui les charment en nous, Esclaves ou tyrans, volages ou jaloux; Et pour comble de maux, forts de notre foiblesse. Toujours chers à nos cœurs qu'ils déchirent sans cesse : Voilà quels sont pour nous ces êtres dangereux , Pour qui seuls nous vivons, et qui vivent pour eux !

Voilà certes une jolie peinture ! Heureusement Tliumeur acre du peintre n'a pas ici guidé son pinceau avec beaucoup de succès. Les traits ne sont pas aussi forts qu'ils sont durs; quelques-uns de ces hémistiches ont plus de vague que d'énergie : on y rencontre même de l'obscurité. Je ne sais trop ce que veut dire vainqueurs de leur prudence , à moins que cette épithète ne se rapporte aux désirs^ et alors la phrase est bien mal construite. Il semble que dans ce vers ,

Foibles avec excès j forts avec arrogance j

l'opposition entre les idées ^ excès et à' arrogance est trop peu marquée pour être claire. Il faut bien critiquer un peu les vers de M™^ la comtesse de Salm, qui tait elle-même des critiques amères de nos défauts; je n aurois presque que des éloges à donner à ses discours en vers sur les dissensions des eens de lettres et sur les voyages, ainsi qu'aux poes/es légères qui

remplissent le reste du recueil , si je pouvois pousser plus loin l'examen des productions de sa plume , tantôt grave, tantôt badine, sévèi'e et gracieuse, caustique et douce, toujours ingénieuse et brillante. Plus d'une de cçspiêces légères sont dans la bouche de tout le monde; plus d'une de ces chansons aimables sont devenues populaires : il y a partout de l'esprit, partout du sens : mais on y trouve plus rarement , trop rarement , à la vérité, du sentiment. M™® la comtesse de Salm est une des dames qui cultivent aujourd'hui les lettre* avec le plus de bonheur et de gloire , une de celles à qui le public et les critiques rendent le plus volontiers justice; et cependant elle s'écrie dans une boutade :

Qu' une Jentme auteur est à plaindre !

Au diable soit le sot métier !

Tant il est dans son caractère et dans son talent de paroître toujours un peu mécontente du genre humain !

Discours prononcé à l'école de JkT. Laurent , à Brest, par M. Maillet-la-Coste , de Saint-Domingue , ancien élève de l'Ecole Polytechnique (texte latin et texte français en regard); accompagné d'un Essai sur la perfectibilité, et d'une pièce de vers latins avec sa traduction.

L'auteur de ces opuscules est un jeune homme qui joint le zèle au talent , et dont les dispositions pro-

raeltent un bon professeur de plus à ITIniversilé nouvelle : il sait très -bien le latin , et ce qui prouve surtout qu'il le sait, c'est qu'il écrit dans cette langue avec beaucoup de pureté, d'élégance et d'énergie; il sait aussi le français, mérite qui n'est pas aussi commun qu'on le pense, même chez les gens qui ont fait de bonnes études et qui n'ont pas négligé les fruits de leur éducation. Bien manier une langue , morte ou vivante, suppose d'abord le savoir, qui est le produit d'une étude réfléchie , et ensuite le talent, qui est un don de la nature : M. Maillet-la-Coste me paroît unir ces deux quahtés dans ses compositions latines et françaises; il écrit avec autant de feu que de correction , avec autant d'imagination que d'exactitude; son discours renferme plusieurs morceaux qui mériteroient bien d'être mis sous les yeux des connoisseurs; mais les conuoisseurs sont en petit nombre : les amateurs de la belle latinité ne forment pas la majorité des lecteurs de journaux; il faut ménager ceux qui détournent les yeux quand ils aperçoivent dans nos feuilles quelque citation latine: je me bornerai donc à transcrire une très -petite partie du bel éloge que l'orateur fait de la langue des anciens Romains, ba^e naturelle et nécessaire des études classiques, n Aspicite , dit- il, iit in « fahelld simplex , in pastoritio carminé Tenusta , « in veteribus circa deos mendaciis lœtior^ primùm « cum piieris ludibunda videatur ; ut mox auda- « ciùs sese attoUens , heroici carminis niajestalent « exprimât , eloquentiœ fulmina jaculetur , gravis - <* simas historiœ jmrtes sustineat ^ œquè mirahilis , « et cum rerhonim uhertate gaudens ^ primum ex « iniperiosis popidis , autfactionihus lahorantem ^

« aut victoriis assurgentem exliihet , et cùni prœ— « fractior jàm , quasi aliquid è tristitid teniporum <( trahens horrendam effingit tjrannidis façietn , « cujus impetu oinnis illa tirtus , omnis ilLe ani- (( moruni ardor, in génie ferocissimâ , conciderunt : « diunqne emn rerumvarietaleinamplectitur^ per- « petud quddatnacsingulari viriute pollens, quant, « i7i hdc linguaruni 'vulgarium rnediocritate , et « ignarus suspicari et peritus retinere vix possunt; « ex quâ virtute liuic propri a atque inhœrente et le- « gentis voluptas et imitantis dolor consequunlur.» Il me semble qu'il n'y a pas moins d'esprit que de lalinité dans cet éloge : je remarque, et j'aime surtout l'image où l'orateur nous peint la langue latine se jouant, pour ainsi dire, avec l'enîànce, dans les Fables de Phèdre, dans les Eglogues de Virgile, dans les ingénieux mensonges de l'antique mythologie : c'est à des traits de ce genre que l'on reconnoît une imagination vive et heureuse , ei que l'on distingue l'homme d'esprit dans le savant, l'homme de talent dans le latiniste.

Non-seulement M. Maillet-la-Coste imite Cicéron avec beaucoup de succès, mais il marche encore d un pas ferme sur les traces de Virgile el d'Ovide : la pièce de vers qu'il a jointe à son discours, comme pour prouver qu'il n'est pas plus étranger à la poésie , à la versification latine, qu'à la prose de la même langue , a été composée en 1808 , dans un moment où la ville de Brest s'attendoit à jouir de la présence du chef de l'état; le poète y a mêlé l'heureuse variété du vers pentamètre à la majesté du vers héroïque. Nos poètes latins du jour n'ont pus , je crois, assez sou-

Tent recours aux grâces de ce mélange ; on néglige trop aujourd'hui Je vers pentamètre, dont l'harmonie affecte si délicieusement l'oreille lorsqu'il est joint avec art au vers de six pieds. Craindroient-ils de rien rabattre du ton sublime où leur Muse s'élève ? ou ne savent -ils pas que l'humble chalumeau peut associer avec grâce la modestie de ses soupirs aux sons ambitieux de la trompette '^ Les vers suivans de M. Mailletla-Coste, sur l'Angleterre, xCç>n sont pas moins énergiques pour ne pas offrir continûment la pompe de l'hexamètre :

Unum restât opus : quœnam viden' insula surent ,

Thesauris inhianSj quotcjuot in orbe latent? Dirce hinc monstrorumformœ j discordia j fraudes ^

Sedilioque ruunt : hanc tua dextra , prematj Quœ belli furibunda faces jaculata per orbem ,

Ardeat hœcfacibiis barbara terra suis^ Ingrual unde ruit belluni; tu dirige fnlmen :

Hœc tua laus : terrce victor et ultor eris.

Il y a bien de la précision et bien du mouvement dans cette tirade, et le mélange du pentamètre à l'hexamètre n'y contrarie pas , je pense, l'effet que le poète a voulu produire j les chutes même du pentamètre semblent ajouter ici à lu force de l'expression :

Ardeat hœcfacibus barbara terra suis ; Hœc tua laus : terrœ victor et ultor eris.

Je fais ces observations afin d'engager nos poêles hitins ù se sei-vir quelquefois d'une espèce de veis qu ils négligent, et que même ils semblent mépriser.

Dans son morceau sur le système de la perfectibilité indéfinie, \e jeune auteur combat ce fantôme séduisant de la philosophie moderne : sa tête ardente n'a pas été séduite par le prestige de ce rêve brillant, si capable d'imposer aux esprits ii^réfléchis et inexpérimentés j sa réfutation est courte et incomplète , plus oratoire que philosophique : il trace plutôt un plan d'attaque contre ce système, qu'il ne lui livre un assaut : mais il se rencontre des passages écrits d'un style très-distingué dans le peu de pages qu'il a composées sur ce sujet intéressant ; celui-ci , par exemple : « Dans cette hypo- « thèse imposante , au moins par son objet , ce drame « mystérieux du monde iroit donc , après tant de ca- « tastrophes, se dénouer dans un nouvel âge d'or: « admirons ici comment la poésie et la philosophie « tour à tour balancent l'espèce humaine entre les re- « grets et les espérances ; comment cette félicité , qui « nous fuit toujours, est reléguée par l'une à l'origine « du monde , et nous est montrée par l'autre dans « les siècles à venir : ainsi roule ce globe infortuné « entre deux grandes imciges du bonheur. « Ces phrases ne sont ni dénuées de pensées , ni dépourvues d'élégance et de coloris : elles ont même une teinte de mélancolie qui n'est pas sans quelque intérêt. Ce dernier Irait : « ainsi roule ce globe infortuné entre deux « grandes images de bonheur », semble rappeler la manière et la touche d'un de nos plus éloquens écrivains actuels. Je pense que M. Maillet-la-Coste est un jeune homme qu'on ne sauroil trop encourager : ses facultés, maintenant dans leur fleur, produk-ont un jour des fruits dont pourra s'enrichir l'instruction publique : je sais qu'il a été remarqué par quelques-uns des

chefs de l'Université actuelle, par quelques-uns de ces hommes qui épient tous les talens signale's par de bonnes études pourles conquérir aux nobles et difficiles fonctions de l'enseignement ; et la recommandation d'un d'entre eux est venue se joindre à celle du mérite même et des heureux essais de M. LaCoste , pour m'engager à fixer un moment sur lui les regards du public.

Qiiintilien , de V Institution de V Orateur -, traduit par M. l'abbé GÉdoyn , des Académies Française et des Inscriptions. Nouvelle édition , avec le texte latin ; revue , corrigée et augmentée des passages omis par le traducteur , d'après un Mémoire manuscrit de M. Capperonnier.

Dans la belle préface latine dont il a orné son Abrégé de V Institution de VOrateur , M. Rollin considère Quintilien comme celui de tous les rhéteurs de l'antiquité dont les écrits peuvent être le plus utiles à la jeunesse : il avoue qu'aucune rhétorique n'est plus jxu'faite que celle d'Aristote ; mais il pense que la manière abstraite et tout -à -fait philosophique dont cet auteur a traité son sujet, met son livre au-dessus de la portée des jeunes gens , et demande des lecteurs d un esprit mûr et d'un jugement consommé. Les dialogues de Cicéron sur l'art oratoire lui parois >ent plus appropriés à la foiblesse du premier âge : mais il

lui semble que la forme même de ces dialogues répand quelque obscurité sur le fond , et qu'au milieu des opinions différentes des différens interlocuteurs, il est difficile de distinguer quel est l'avis de l'auteur; il observe d'ailleurs que les préceptes de l'art , répandus çà et là dans ces charmans dialogues , ne forment point un corps de doctrine , et manquent de cet ensemble particulièrement nécessaire dans les traités destinés à l'instruction de la jeunesse ; il trouve que l'ouvrage de Quintilien , sans avoir les inconvéniens qu'il reproche à ceux d'Aristo'.e et de Cicéron , réunit les avantages qui recommandent les écrits de ces deux illustres rhéteurs ; Aristotelicam suhtilitatem ( dit-il ) sic TiilUciîiœ elegantiœ flosciilis distlngult Fabius , ut etjuventutem detinere suaviter , et exercere cdtissitnam quoque eruditioneni ac scieniiam, possit. « Quintilien mêle avec tant d'art les grâces et les (( fleurs de Cicéron à la profondeur d'Arislote , que « ses écrits ont à la fois de quoi captiver agréablement « la jeunesse , et de quoi contenter le savoir le plus <^ consommé. »

Cependant M. Rollin crut devoir dépouillei- de beaucoup d'épines ces mêmes fleurs qu'il admire dans Quintilien ; car les anciens qui , pour une foule de raisons , altachoient infiniment plus d'importance que nous à la rhétorique , l'embarrassoient d'une multitude de questions plus subtiles et plus abstraites les unes que les autres ; et d'ailleurs , leurs traités renferment nécessairement un grand nombre de choses relatives au temps où ils vi voient , à la langue qu'ils parloient , et qui sont absolument étrangères \ notre temps et à notre langue : Occurrjuit in ejus scriptis 5. 9

l5o AN.VALES

( dit M. Rollhi , en parlant de Quinlilien ) , vel ah initio tôt salebfœ et asperitates , ad guas statini , velut ad scopuluni , lectoris animus offendit , ut mirum non sit plerosque ah illoriun lectione deierreri. « Son ouvrage offre , dès l'entrée , tant de diffitt cultes , tant d'aspérilës , qui sont comme autant <( d'écueils contre lesquels vient heurter , d'abord , « l'esprit des lecteurs, qu'il ne faut point s'étonner si « la plupart n'ont pas la force de poursuivre. » La rhétorique de Quintilien dans sa totalité , une traduction complète de cette rhétorique , ne peuvent donc pas être considérées comme des ouvrages destinés à l'instruction de la jeunesse; mais les maîtres ne jsauroient se dispenser de les avoir dans leur bibliothèque , et les maîtres de toutes les classes aussi-bien que les professeurs de rhétorique : car la rhétorique n'est pas la seule partie des belles-lettres dont il y soit question : Vinstltution de l'orateur renferme une infinité de notions très-utiles sur la grammaire latine , et sur le fond de la langue qu'ont parlée les anciens Romains. L'Abrégé de M. Rollin , dont un libraire , homme de lettres , nous a donné une nouvelle édition , il y a deux ans , est tout ce qu'il faut , peut-être même plus qu'il ne faut pour les élèves. Je crois , en effet , qu'il gerolt possible de le réduire encore à un moindre volume , en y faisant un certain nombre de suppressions qui ne porteroient que sur des endroits absolument superflus , et même sur des chapitres où l'abréviateur a conservé quelques-unes de ces aspérités dont il se plaint si éloquemment dans sa préfice : on pourroit joindre à cet Abrégé , ainsi réformé , une traduction qui ne seroit uulie que celle de l'abbé Gédovn , abré-

LirTER A.HlES. j5l

gée elle-même , et , si l'on vouloit , retouchée dans quelques points. Le goût pailiculier que je me suis toujours senti pour Quintilien , la connoissance assez approfondie que j'ai de cet auteur , et l'intérêt très- vif que l'instruction de la jeunesse n'a jamais cessé de m'inspii-er , m'a voient engagé 1, il y a quelques années , à penser à ce travail , pour lequel j'avois déjà fait quelques noies , lorsque certaines circonstances m'en détournèrent ; la traduction de l'abbé Gédoyn deraanderoit , je crois , peu de corrections : malgré les reproches d'inexactitude qu'on a faits à cette version, et qu'on répète encore tous les jours sur la foi de je ne sais quelle tradition , elle me paroît généralement exacte et fidèle; elle joint de plus à ce mérite celui de la pureté et de l'élégance. Je suis peut-être plus qu'un autre à portée de parler pertinemment de ce que vaut celte traduction ; car , lorsque je m'occupai du travail dont je viens de dire un mot , je formai d'abord le projet de traduire moi-même les morceaux de Quintilien , dont je voulois composer l'Abrégé tel que je le concevois ; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que l'amour- propre, plutôt qu'un examen réfléchi de la traduction de l'abbé Gédoyn , m'avoit inspiré ce dessein : en comparant soigneusement mes essais les mieux t)'a vailles avec cette traduction , je les trou vois presque toujours au-dessous. En effet , je crois qu'il seroit difficile , même à une plume moins foible que la mienne , non-seulement de la surpasser , mais de l'égaler : cet abbé Gédoyn étoit un homme de beaucoup de goût , et un très-bon écrivain. On n'est point surpris d'apprendre qu'il sortoit de l'excellente école des jésuites ; on peut Fêlre davantage quand on apprepd qu'il avoit

achevé de se former dans celle de Ninon. Qui croii oit qu'un des amis de cette fille célèbre , qui vécut à Paris dans le dix -septième siècle , comme elle aui-oit pu vivre à Athènes sous Périclès , méditoit dans sa ruelle une traduction de Quintilien ? L'abbé Gédoyn demeura fidèle à l'antiquité dans le sein même de la mode ; et ce qui le prouve peut-êlre plus que ses livres et que sa traduction du rhéteur latin , c'est qu'il ne fut pas , dit-on , effrayé des faveurs de Ninon , âgée de quatre-vingts ans. Ninon étoit née en i6i5, et par conséquent l'abbé Gédoyn , qui étoit né en 1667 , n'avoit pas trente ans lorsqu'il niêla aux roses de la rhétorique cette dernière rose de l'amour, cueillie sur des ruines. Pourquoi rejeter l'anecdote ? Notre savant étoit jeune , et Ninon conserva jusqu'au dernier soupir ces grâces dont elle disoit que la beauté sans elles est un hameçon sans appdt. On a de la peine à se représenter l'abbé Gédoyn comme un rival de 1 abbé de Chaulieu , et cependant il étoit presque aussi galant que VAnacréon du Temple. Il est vrai qu'il ne faisoit pas comme lui de jolis vers , de jolies chansons , et que le nom de Gédoyn n'est pas aussi sonore que celui de Chaulieu : mais , quoiqu'il ne fut pas poète , il n'en étoit pas moins dévot aux dieux de k fable. Il avoit coutume de dire que , depuis la destruction de la mythologie et l'abolition delà religion païenne, l'esprit humain s'étoit rétréci. On voit qu'il n'auroit pas approuvé le système que ]\I. de Chateaubriand a développé avec tant d'éloquence et d'effet dans ses difféi'ens ouviages.

^ Ses opmions en littérature étoient toutefois justes et sévères : on vante avec raison la préface qu'il a mise

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en tête de sa traduction de Quintilien ; c'est un chefd'œuvre de clarté et d'analyse : on n'a jamais mieux expliqué les causes de la décadence du goût chez les Romains. Cette préface renferme quelques pages qui sont d'un littérateur du premier ordre. Ceux qui ont parlé de la corruption des lettres latines n'ont fait que répéter ce qu'en avoit dit l'abbé Gédoyn , et quelquesunes de ses pense'es ont servi de texte à plusieurs discours d'apparat , qui vlqx\ étoientque des gloses diffuses et brillantes. Quelques littérateurs ) en recherchant les causes de la dégénération de l'art d'écrire chez les Romains , ne sont point remontés plus haut que Sénèque; il remonte avec raison , je crois , jusqu'à Ovide , et même plus haut encore ; car il compte Mécènes luimême parmi les corrupteurs du goiit , Mécènes , cet heureux favori d'Auguste, ce brillant prolecteur des lettres qu'il fit fleurir à l'ombre du trône, ce patron de Vii'gile et d'Horace , qui a transmis son nom à tous ceux qui s'honorent eux-mêmes en honorant la littérature d'une manière éclatante. En effet , celui qui piolégea les muses de l'Homère et du Pindaie latins avoit pourtant un très-mauvais goût : l'enthousiasme pour les arts n'en suppose pas toujours le talent et le sentiment; le ministre qui fît goûter à son prince le style si naturel et si vrai de Virgile et d'Horace , n'a voit luimême qu'un style précieux , maniéré , faux , alambiqué , affecté jusqu'à l'excès. Il nous est resté quelques monumens de ce goût , qui étoit si peu d'accord avec sa conduite. Il étoit impossible qu'à la longue la tournure de son esprit n'influât point sur celle des écrivains qui ambitionnoient son suffrage. Vint ensuite le règne de Tibère, où toutes les pensées fuient vol-

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lées : l'ambiguilé , le tour énigmalique , l'obscnrilé passèixnt de la conversation dans les écrits ; et celte finesse d'expression qui dit, et qui ne dit point , si contraire au vrai goiit de l'éloquence , et si chère aux esprits gâtés parune vaine subtilité, fut regardée comme lepreraier de tous les mérites. Les professeurs de rhétorique , appelés dêclamateurs , achevèrent de tout perdre : Lucain , Martial et Sénèque , formés par le mauvais esprit de leur siècle , contribuèrent encore à l'augmenter. On peut s'étonner de voir Martial dans cette catégorie : mais voici ce qu'en dit l'abbé Gédoyn : « Tout faiseur d'épigi-ammes , je dis faiseur de pro- « fession , lors même qu'il plaît, nesauroit manquer « de déplaiie en même temps , par l'afifeclation qui a est insépaiablement attachée à cette sorte d'ou- « vrage. » Ce genre d'affectation et l'enflure du style sont les deux principaux symptômes de cette maladie épidéœique des esprits que l'on appelle le mauvais goût. II faut encore entendre ici l'abbé Gédoyn : « Un « discours naturel et judicieux trouvoit peu d'appro- « batours , dit-il ; on vouloit des jeux de mots , des « pointes d'esprit, de ces obscurités mystérieuses « qui laissent à l'auditeur tout le plaisir de la pénétra- « tion ; ou bien on vouloit un discours qui fût bril- '( lanl d'un bout à l'autre ; on cioyoit chercher le <( grand et le merveilleux ; mais ou ne songeoit pas « que celte grandeur étoit plutôt bouffissure que santé , « plutôt enflure qu'embonpoint. « Est-ce l'histoire dos Bomains , est-ce la nôtre qu'il fliit ?

Quinlilien lutta sans succès contre le torrent ; et malheureusement je pense que l'on multiplie aussi vainement aujourd'hui les éditions de son ouvrage

LITTÉRAIRES. lÔ5

et de la traduction qu'en a ftiile l'abbé Gédoyn. Jusqu'à présent celte traduction avoit été publiée séparément ; l'édition que j'annonce la réunit au texte , et présente , en regard , l'original et la copie : c'est un grand avantage qu'elle a sur toutes les autres. L'éditeur paroît , de plus , n'avoir rien oublié pour la rendre aussi correcte qu'il est possible : s'il a fait, comme je n'en doute point , avec exactilude tout ce qu'il dit dans son avertissement , son ouvrage est à l'abri de toute critique. La rapidité nécessaire de nos travaux ne nous permet pas d'entrer dans ces sortes de vérifications ; et la nature de ce Journal ne comporte guère les détails purement bibliographiques. Je crois qu'on peut s'en rapporter au libraire , qui jouit d'une grande réputation dans son état ; au reste , cette édition , telle qu'on peut la supposer , sollicite une place dans la bibliothèque de tous les gens de lettres et de tous les gens de goût : c'est pour eux un livre de première nécessité.

Le Parrain magnifique , poème en dix chants : ouvrage posthume de Gresset.

Il y a déjà quelques mois que ce poème a paru, et il n'a fait aucune sensation : il fut un temps où la publication d'un pareil ouvrage, d'une production parée d'un nom célèbre, auroit ému tous les esprits cultivés, seroit devenue la matière de toutes les conversations

j56 annales

dans tous ies cercles, aiiroit donné lieu à mille controverses , à mille disputes sur l'authenticité de l'édition posthume, sur le mérite du poëme, sur le rapport de ce nouvel ouvrageavec ley autres compositions du même auleur. Le Parrain magnifique s'est produit dans le monde presque incognito: personne n'en a parlé; à peine les journaux s'en sont-ils occupés; la recommandation du nom de Gresset a été presque nulle auprès du public pour cet enfant posthutne. Une indifférence si remarquable me paroît avoir deux causes principales : d'abord on se défie de tous les ouvrages publiés après la moil des auteurs, soit que rauthenlicilé en paroisse toujours un peu douteuse , soit qu'on présume qu'un écrivain donne toujours, de son vivant , ce qu'il a pu faire de meilleur ; ensuite, quelque grand que soit aujourd'hui le nombre des rimeurs, on ne peut se dissimuler que la rime a beaucoup perdu de son crédit , et que la multitude de vers dont nos magasins littéraires sont encombrés a fait baisser le piix de cette denrée, et produit le rassasiement : les temps actuels sont plus favorables aux poètes qu'à la poésie , et la poésie n'a jamais autant langui que depuis que les poètes prospèrent.

Il faut cependant faire à la mémoire de Gresset l'honneur d'examiner ce nouveau poëme avec quelque allenlion; car il n'est pas possible de douter que le Parrain magnifique ne soit sorti de la même plume à qui nous devons Ver- Vert, la Chartreuse et le Méchant : cette certitude est fondée sur plusieurs preuves (ju'il seroit trop long et à peu près inutile de détailler ici ; et quoique la ressemblance du style soit peut-être une des plus équivoques , c'est la seules

sur laquelle je crois devoir insisler un moment. Je pense qu'une plume exercée peut imiter, dans un ouvrage très-court, le style des meilleurs écrivains, jusqu'à faire illusion aux connoisseurs 5 il ne s'agit pour cela que d'observer avec attention, dans l'auteur qu'on veut copier, les traits principaux de sa manière, les formes qu'il donne le plus souvent à sa pensée, les figures qu'il affectionne, les tours qui lui sont familiers; mais je doute que cette imitation puisse se soutenir avec bonheur dans une composition d'une certaine étendue : il me semble qu'elle doit tomber alors dans la charge et la caricature. Si le Parrain magnifique étoit d'une autre main que celle deGresset, d\in main qui eût voulu reproduire la manière de cet aimable poëte, il seroit plein de périodes toutes composées d'énumérations semblables à celles qui abondent dans Ker-Vert , et surtout dans la Chartreuse ; on y auroit affecté jusqu'à l'excès cette espèce de diffusion qui caractérise particulièrement la diction de l'original ; on ne l'auroit pas écrit en vers mêlés , mais en vers de huit ou dix syllabes, afin qu'il se rapprochât davantage par la ressemblance du rhythme des principaux ouvrages de Gressel. Les symptômes de l'imitation n'existant pas , la critique doit conclure que ce -ço'évaG posthume n'est pas un enfant supposé : Gresset en est le père : le style ne laisse aucun doute sur la paternité: ïs pater est queni stylus demonstrat.

Le mérite éminent de Gresset est de faire de lien quelque chose : les dix chants du Parrain magnifi,que sont bâtis sur la pointe d'une aiguille: à peine le sujet a-t-il assez de substance pour supporter l'analyse. Il s'agit d'un vieux prélat, bien entêté des droits

de sa seigneuiie, bien plein de vanité, d'oslenlalion , el pourtant d'avarice , lequel a promis de nommer un enfant d"nn bourgeois de Soisson : il fait attendre deux ans celle insigne faveur. Enfin, le moment marqué pour l'exécution de ses hautes promesses étant arrivé, le prélat est frappé de tout ce qu'une telle circonstance impose de frais et de dépenses à sa vanité : ces considérations tiennent son esprit en suspens j il soumet la chose à un examen réfléchi et sévère, dans lequel il s'aide des lumières el du jugement profond de son économe, La Jeunesse, non moins vieux, et plus avare encore que son maître. Enfin il se détermine, après une mûre délibération et plusieurs monologues , à ieniv Veu^anl par procureur : et c'est en l'absence de La Jeunesse qu'il s'arrête à cette détermination : air l'économe n'eût pas même voulu consentir aux dépenses que devoit occasioner encore ce mezzo termine. Le prélat, décidé à prendre un substitut, fixe son choix sur un M. Pommier, provincial très - propre à remplir les vues de sa grandeur, par son extrême vanité bourgeoise; mais quand il jette les yeux sur la liste des frais que M. Pommier veut faire pour représenter dignement son seigneur, il en rabat beaucoup, et sa magnificence réduit les choses à tel point, que le pauvre M. Pommier voit sa vanité toute déconcertée , et sa bourse terriblement menacée. Tel est le fond de ce poëme : Gresset Ta enrichi de détails et d'accessoires très-brillans : mais, malgré cette richesse, le vide se fait sentir, et je crois que le Parrain magnifique éloit plutôt le sujet d'un petit conte de trois ou quatre pages , que celui d'un poëme en dix chants, Oresset a elé trompé ici par le souvenir du succès de

J^er-Vert : il a pensé que son talent pouvoit toujours féconder aussi heureusement un sujet stérile ; mais les aventures du perroquet l'ont mieux inspiré que l'a varice du Parrain magnifique.

Il n'est peut-être pas inutile de voir par quel artifice sa facilité est parvenue à tirer dix chants passablement longs d'une matière si aride : ce n'est pas , sans doute, une leçon de diffusion et de prolixité que je veux donner ici; mais l'exemple des procédés du talent, même lorsqu'il s'égare, peut tourner au profit de ceux qui aiment à méditer sur l'art et sur ses secrets. Le premier chant ne renferme qu'une exposition assez imparfaite du sujet : l'auteur s'étend beaucoup , en commençant, sur la question de savoir quel ton il doit prendre, et quel style il doit employer; il insiste ensuite assez plaisamment sur l'importance de sa matière; puis il fait une description de l'automne, temps où le Parrain devoit revenir de Paris dans ses domaines :

Chaque vieux conseiller, établi dans sa terre,

Faisoit.en surtout brun , le tour de son parterre,

Promenoit son bailli, contoit tant bien que mal,

Et lisoit la Gazette et l'Amanach Royal ;

De leur côté , menant les plaisirs sur leurs traces ,

Les jeunes magistrats , sémillans, radieux.

En bourse, en habit vert, et gaîment ennuyeux,

Parcouroienl les châteaux, enfans gâtés des grâces:

Enfin il nous étoit rendu

Ce mois de septembre attendu Pour le retour heureux du parrain que je chante.

Après quelques autres petites digressions , vient le poitrait du Parrain , morceau Irès-agréableraent ver-

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sifié , plein de traits vif^ et piquans , mais si étendu que

je ne puis en citer qu'une très-petite partie :

Il est le doyen de ces gens Dont les prétentions éparpillent la vie

Loin de leur splière et du bon sens, Que la fureur d'élre importans Promène, agite, crucifie, Et que leur vanité livre au pénible goût, A la ridicule manie D'être pour quelque chose en tout, De la mouche du coche éternelle copie ; Toujours sur les chemins, martjrs de leur folie , Et que Versailles voit partout S'ennuyer eux et compagnie , Traverser chaque jour vingt fois la galerie.

Toujours courans à tout hasard, Toujours pressés, sans être attendus nulle part , Remplissant constamment la même destinée ; Et malgré les dégoûts attachés h leurs pas,

Toujours contens au bout de leur journée De s'être donné l'air d'un crédit qu^ils n'ont pas.

Enfin le poète termine ce chant sans avoir trop mis le lecteur au fait, et en lui conseillant de prendre son parti sur les longueurs qu'il trouvera dans l'ouvrage :

Je ne serai point court , mais qui m'aime me suive.

La description des démarches que les parens ont faites auprès de monseigneur pour obtenir que sa grandeur veuille bien nommer l'enfant , forme le début du second cliant : l'auteur trace ensuite la peinture de la vie que monseigneur mène à la campagne, et du château qu'il habile :

Celliers, granges, pressoirs, remises, colombier, Tout porte sou cachet, tout répète ses titres j

LITTERAIRES. l4l

Et la fermière et le fermier, Et les dindons y dorment sous des mitres.

La Jeunesse commence à paroître sur la scène; son portrait n'est guère moins détaillé que celui de son grotesque maître : les perplexités du prélat, la lutte de son avarice et de sa vanité, le conseil qu'il tient avec son factotum La Jeunesse, le discours sévère, véhément et pathétique de ce dernier pour empêcher le prélat de se mettre en dépenses , la décision que prend monseigneur de nommer l'enfant par procureur, remplissent le troisième chant. Au quatrième , l'auteur s'étend d'abord sur la petite vanité des habitans des petites villes , fait ensuite le portrait de M. Pommier, sur qui sa grandeur a fixé son choix, et décrit le vif sentiment de plaisir et de bonheur qu'éprouve ce substitut du prélat lorsqu'il apprend qu'il est choisi pour représenter monseigneur.

J'essairois de tracer ce mortel fortuné Au moment qu'il apprend sa gloire singulière , Si, malheureusement, l'art n'ètoit trop borné Pour bien peindre jamais, dans toute sa lumière, La face d'un prédestiné.

Enfin les hautes idées que M. Pommier conçoit dans l'ivresse de sa vanité provinciale pour l'exécution des desseins de sa grandeur terminent ce chant. Le cinquième s'ouvre par le tableau de toutes les visites que M. Pommier reçoit à l'occasion de ses nouveaux honneurs , par le détail de tous les complimens qu'on lui fait: on lui présente en cérémonie l'enfant qu'il doit nommer pour le prélat; mais bientôt M. Pommier, rendu à lui-même, s'occupe des préparatifs de la fête :

j42 annales

Il onre^islre tout de cette main légère

Dont on écrit des Irais pour le compte d'autrui.

Il rêve le plus brillant baptême dont il ait jamais été fait mention dans les fastes de Soissons :

Quel mortel plus heureux! La seule peur qu'il a Est qu'il ne pleuve ce jour-là.

Au sixième chant, on voit partir M. Pommier poulie château du prélat; la description très -circonstanciée de son équipage et de son arrivée défraye toute cette partie du poème. Il arrive, mais il faut attendre long-temps dans l'antichambre de monseigneur :

Lu, se trouve h propos un miroir à la mode

Du siècle de Hugues Capet :

Monsieur Pommier y racommode

El son jabot et son toupet j

Il repasse sa période , Il se promène, il rêve, il se creuse l'esprit,

Four y bien graver et bien rendre

Un très-beau compliment écrit, Que prudemment il a pris soin d'apprendre.

L'espace me force d'abandonner ici l'analyse du septième chant; les trois derniers sont les meilleurs de tons , les moins vides , les plus dégagés de lieux communs. Je terminerai cet extrait , auquel je ne puis donner l'étendue que j'aurois désiré, en citant un morceau du dixième chant :

J'arrive au dénoùment : des gens minutieux

Demanderont que j'expose à leurs yeux Ce que coûte ce jour et de gloire et de joie : A monsieur Pommier même ici je les renvoie • De uglcr un tel compte il a seul le moyen.

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Tout ce que j'ai pu voir, c'est qu'il y mit du sien

Vingt-sept francs d'argent blanc et dix sous de monnoie,

Mais si son nom demeure en dépit des jaloux,

Si mon foible crayon peut ici le soustraire

A l'abîme du temps où tombe le vulgaire ,

Ne doit-il pas trouver bien placés et bien doux

Les frais qu'il fut contraint de faire? Aux siècles à venir le voilà sûr de plaire

Pour ses vingt-sept livres dix sous:

L'immortalité n'est pas chère.

Ce poërae, sans doute, est très-inférieur aux chefsd'œuvre de Gresset; mais il n'est pas sans agrément, quoique l'auteur y soit plus caillette que jamais, et que son ton dans ce petit ouvrage sente un peu la province. Le Parrain magnifique ajoutera un nouveau prix à l'édition des (Euvres de Gresset que prépare en ce moment le savant libraire et l'excellent bibliographe M. Renouard , un des hommes les plus capables aujourd'hui d'honorer nos monumens littéraires par l'exactitude et l'élégance typographique.

Réponse aux attaques dirigées contre M. de Cfiateaubriand , accompagnée de pièces justificatives ; par M. DArtIAZE DE RAYMOND.

Les ennemis de m. de Chateaubriand ne seroient-ils que des amis déguisés? L'amitié la plus dévouée, le zèle le plus ardent auroient-ils pu travailler à sa

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ploire avec plus de constance et de succès que ne l'ont

fait certaines passions?

On a l)ien raison de dire que ces passions sont essentiellement aveugles; elles ne sont pas même éclairées par les exemples du passé; l'expérience des siècles est p'^-due pour elles : comment ne voient - elles pas que, dans tous les temps, les esprits qui se sont élevés audessus de la foule ont eu les mêmes oppositions à vaincre, et que ces oppositions, qui font partie de la destinée des talens éminens , sont les marques les moins équivoques de leur supériorilé aux yeux de tous les juges impartiaux? /

La médiocrité reste seule en paix ;. elle seule jouit tranquillement de ses petits triomphes; on pourroit la rcconnoître à la sérénité qui l'environne : les tempêtes ne grondent que sur les hauteurs , et le vrai talent se manifeste par les orages mêmes qui éclatent autour de lui.

Depuis quelque temps II n'est question que de M. de Chateaubriand : articles de journaux plus ou moins violens , pamphlets plus ou moins satiriques , brochures amères, pasquinades burlesques, tout a été mis en usage pour l'attaquer : jamais auteur ne fut en butte à plus de traits.

Je ne sais jusqu'à quel point il peut aimer à occuper la renommée ; mais il me semble que ses adversaires se sont comportés comme s'ils eussent craint qu'elle ne l'oubliât trop : sans cesse ils ont replacé son nom sous les yeux du public^ et rappelé, même en dépit d'eux, Ses titres de gloire : on dlroit qu'ils sont fâchés que M. de Chateaubiiand laisse un moment reposer 'i.» plunio <'lnqu>"îiitc, et qu'ils veulent suppléer , par le

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fracas de loui-s satires , aux intervalles de silence que garde cet écrivain.

Pour peu que, semblable à beaucoup d'auti-es, il ne haïsse pas le bruit, il doit des actions de grâces à ses adversaires : les réputations, même les mieux établies, ont besoin d'être perpétuellement entretenues ; il ne faut pas que la multitude les perde de vue trop long-temps; et, puisque M. de Chateaubriand n'avoit pas, dans les circonstances de cette guerre littéraire, de nouveaux ouvi'ages à nous donner, ce qui pouvoit arriver de plus favoi-able à sa gloire, c'éloit précisément qu'une nuée de satiriques , en cherchant à l'obscurcir, attiiàt iiifatigablement nos regards vers elle et vers tout ce qu'elle a de brillant : l'amitié peut avoir quelquefois ses imprudences; mais il faut convenir aussi que la haine n'est pas toujours sage.

On ne me paroît pas contester à l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs le rare talent dont ces ouvrages portent l'empreinte : il est avoué par ceux mêmes qui ont séparé avec le plus d'attention et d'inflexibilité les défauts qui le déparent des qualités qui le recommandent; et la critique la moins bienveillante , en se proposant même de flétrir ces défauts par le ridicule, a toujours mêlé les plus flatteurs éloges à ses jugemens les plus rigoureux; mais on voudroit faire entendre que M. de Chateaubriand s'est joué des ressources de ce beau talent pour répandre des couleurs brillantes sur des opinions qui ne sont pas les siennes; et c'est dans la conscience de l'homme que l'on prétend chercher des argumens contre la gloire de l'écrivain.

Ce genre d'attaque est moins surprenant qu'il n'est S. 10

blâmable : quoiqu'un livre en faveur «les institutions lus plus saintes ne soit pas nécessairemeal un gage de sainteté, quand M, de Chateaubriand s'est déclaré, avec tant d'éclat, le défenseur de certaines doctrines très-importantes, il a du penser qu'il est des ouvrages qui imposent des devoirs sévères à leurs auteurs; il a dû s'attendre que quelques esprits prévenus ne se borueioient pas à épier les écarts de son goût et les erreurs de son imagination, et que les recherches de la censure littéraire ne seroient pas les seules qu'il auroit à braver : il n'éloit plus le maître du passé; il ne pouvoit enchaîner que l'avenir aux étroites obligations dont il n'avoil pas craint de subir le joug; heureux, sans doute, de n'être pas dans l'impossibilité de rallier, sans trop de disparate , ces deux époques l'une à l'autre !

D'abord circulèrent des bruits sourds : on parloit vaguement d'un ouvrage qui avoit précédé le Génie du Christianisme, de plusieurs années : l'auteur avoit composé, il y a seize ou dix-sept ans, en AngleteiTe, ce livre autour duquel venoient se rassembler les accusations et les soupçons; ces jumeurs avoient quelque chose d'effrayant: les admirateurs du Génie du Christianisme n'osoient pas les approfondir; de l'autre Coté , on ne s'empressoit pas à éclaircir ce mystère ; M. de Chateaubriand lui-même avoit jeté dans ses préfaces quelques-uns de ces mots qui , en ne spécifiant rien , peuvent donner tout à penser : méprisoitils ces insinuations qui tous les jours paroisspient se développer davantage, ou les craignoit-il?

Bientôt quelques circonstances ayant donné lieu à des attaques moins réservées et plus franches , on dé-

LITTÉRAIRES. li'J

nonça, dans des articles de jonrnaiix , le livre RiJal; et enfin une broclnue , publiée depuis peu, a décliijé tous les voiles :

Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur !

Non; la brochure par elle-même ne vévéloit rien que les intentions très -malignes et très - hostiles de son auteur,mais elle provoquoitla lumière des explications et le triomphe de la vérité.

Je ne connois point, dans son ensemble, l'ancien livre de M. de Chateaubriand ; mais je me figure aisément tout ce que peut produire la plume d'un trèsjeune homme, dont le talent fougueux n'a point encore reçu de frein, dont l'esprit bouillant n'a point encore fixé ses piincipes, et qui, au milieu des circonstances et des spectacles les plus capables d'exaller jusqu'au délire son imagination ardente, n'est piéservé des illusions les plus dangereuses que par les sentimens et les habitudes d'un coeur naturellement honnête. Le goût doit trouver prodigieusement de choses à reprendre dans une telle production; le bon sens doit y lencontrer plus de choses encore qui le révoltent, et la morale même doit être parfois effrayée de quelques propositions plus ou moins hasardées : ce n'est pas là sans doute qu'on ira checher la raison, la mesure, la justesse, qualités si rares, même dans les ouvrages de la maturité ; les beaux écrits qui ont établi la réputation de l'auteur ne sont parvenus à se dégagei- un peu des excès dont ils étoient déparés qu^à tiavers le ciible des éditions successives : comment le premier jet de son imagination naissante auroit-il brillé d'une pui-eté que

j/^g ANNALES

son laleiil perfectionné laisse peut-être désirer encore, malgré les autres genres de mérite par lesquels il y supplée?

Que l'ancien livre u\iit pas précisément la couleur des nouveaux, c'est ce que je conçois très-bien; mais qu'il soil absolument en contradiction avec ceux qui l'onl suivi , c'est ce que je croirois difficilement, quoique je sache parfaitement à quoi m'en tenir sur l'inconstance des imaginations humaines et sur les mobiles caprices des lalens littéraires que peuvent séduire tour à tour les sujets les plus opposés j mais c'est ce que je ne crois pas du tout après avoir lu l'écrit de M. Damaze de Baymond : sa réponse est victorieuse; et la victoire ne lui a coûté que la peine de mettre sous les yeux du public un grand nombre de pages du livre calomnié; la réfutation étoit aussi facile qu'elle est complète.

Pourquoi donc M- de Chateaubriand, son livre à la juain, n'a -t- il pas ariêté,^ d'abord, le cours de ces perfides insinuations? Peut-être le désagrément inséparable des apologies; peut-être la noble fierté d'une conscience qui dédaigne de se justifier quand elle ne s'accuse pas elle-même, ou qui ne souffre pas qu'on lui dicte l'expression de son repentir et qu'on lui déiobe le mérite de ses aveux; peut-être aussi je ne sais quelle pudeur de tirer de l'obscurité un premier essai, oii le talent sans expérience, s'égarent d'écueils en en écueils, multiplie des fautes dont rougit une raison plus mûre, et r|u'une critique malveillante pourroit se plaire à joindre au nombre de celles qu'elle a recueillies ailleurs : tels sont les différens motifs qui probablement ont déterminé M. de Cbaleaubriand au

silence. Quoi qu'il en soit , le moment vint où ces motifs durent céder à la nécessité de confondre la mauvaise foi et de repousser la calomnie.

M. de Chateaubriand, je le sais, alloil prendre la plume, lorsque M. Damaze de Raymond voulut honorer la sienne en se chargeant de défendre, devant le tribunal du public, la cause d'un grand talent harcelé depuis long-temps par des accusations plus ou moins obliques, et définitivement attaqué en face et de vive force.

Qu'avoit fait l'agi^esseurîpar un artifice qui ne suppose pas de grands frais d'esprit , il avoit détaché de l'ancien livre quelques phrases, quelques lignes, qui , dans ses extraits infidèles, paroissoienl former un contraste assez frappant, ou si l'on veut, assez choquant avec l'esprit, les principes et le ton des ouvrages sur lesquels est fondée la réputation de M. de Chateaubriand. Qu'a fait M. de Raymond ? il a replacé ces pages dans leur vrai jour, remis ces pln-ases et ces lignes dans leur cadre : l'auteur de la brochure n'avoit cilé que les titres de certains chapitres , et ces titres , quelquefois fort bizarres, sembloient annoncer des opinions très-extraordinaii-es et des développemens très-singuliers. M. de Raymond nous présente le texte de la plupart de ces chapitres j et ce texte , qui n'est pas à l'abri de tout reproche, ne renferme cependant rien que doive absolument désavouer l'auleiu" du Génie du Christianisme: l'ancien ouvrage offre même plus d'un morceau qui se rattache très-bien, et mieux qu'on n'auroit osé l'espérer, aux doctrines du nouveau ; et, pour que ce livre fût dans une entièi-e opposition avec ceux que M. de Chateaubriand a publiés depuis, il faudroit

.jiril 11'- iVil lui-même que le plus révoltant tissu de contradiclioas : l'cuilenr de la brochure insinue des concliisifinsqu'ileiilrougid'exprimer ; et M. de Raymond ab(.rde franchement ces conclusions , qu'il tire de leurs Jionteuses ténèbres, et que quelques traits de lumière font évanouir comme des fantômes.

La voilà donc vidée celte grande querelle suscitée à un des écrivains qui font le plus d'honneur aux temps actuels, comme pour le punir de sa gloire! De quel crime est- il coupable? que peut -il se reprocher? de n'avoir pas assez réprimé l'inquiétude et l'ardeur d'un lalent quicherchoità se produire, et d'avoir écrit quelques années trop tôt. Quel autre écart peut- on lui objecter encore? d'avoir voulu sacrifier ci des convenances iKMsonnelles quelques-unes de ces convenances académiques qu'on élude avec facilité, et qu'on ne heurte pas sans quoique imprudence : tels sont les torts de M. de Chateaubriand ; ils me ramènent à ma première (lueslion : les adversaires de cet écrivain ne seroientils (jue des amis déguisés? et l'auteur de la dernière brochure n'a-t-il cherché, par une accusation si aisée à détruire et par une attaque si maladroite, qu'à lui préparer un nouveau Iriomphe? M. de Raymond entre en part de celte gloire nouvelle : son écrit , dans lequel il anache à l'oubli une foule de pages d'un livre inconnu tl curieux, sera désormais inséparable des autres livres sortis de cette plume brillante, dont les premiers essais, comme les productions les plus élevées , sont également dignes d'allentlon.

LITTERAIRES. loi

Galerie théâtrale ^ ou Collection gravée el imprimée en couleur, des Portraits en pied des principaux Acteurs des trois premiers tliéâtres de la capitale.

Ces deux premières livraisons renferment les portraits de Talma , de M"« Mars , de M"*" Gonthier, de Gixindmesnil , de M^^^ Duchesnois et de Deiivis : chacune de ces dames et chacun de ces messieurs est représenté dans un des rôles les plus favorables au développement de ses facultés dramatiques , et pour ainsi dire dans toute la splendeur de sa gloire ; les grapu" res, qui ont pour objet de répandre dans tout l'univers et d'immortaliser l'image des héros du théâtre et de leurs principales attitudes, sont accompagnées d'un texte , où l'auteur s'est efforcé d'élever son style au niveau d'un si grand sujet : il me paroît avoir quelquefois bien réussi : car il est quelquefois bien comique.

Ce qui frappe d'abord , c'est l'importance et la nécessité d'un pareil ouvrage : il est important , parce qu'on ne sauroit mettre trop de soin et de zèle à entretenir notre vénération et notre enthousiasme pour les comédiens; il est nécessaire , parce que leur modestie connue impose la loi de chercher d'autant plus à les relever sans cesse qu'ils font eux-mêmes moins d'efforts pour s'attirer tout le respect qui leur est dû. Ont-ils jamais été plus humbles? ont-ils jamais moins senti toute la dignité de leur grave ministèie? ont-ils

j ,^ * ANNALES

jani.il^ tu plus d'égards pour le public? ont-ils jamais c(c plus honnètt's envers les auteurs, et plus dociles à la critique? La France et l'Europe doivent donc beaucoup de reconnoissauce à Tartiste et à l'homme de lettres (jui viennent de combiner leurs talens respectifs pour élever un lemple, une espèce de Panthéon aux (lieux delà scène: ils ne pouvolent faire un plus noble et plus utile usage de la plume et du burin.

Quoique nous ne soyons peut-être pas encore des adorateurs assez pieux et assez fervens de ces grandes divinités, leur culte pourtant a fait parmi nous des progrès bien réels : ils ne sont plus ces temps barbares où nos pères leur vendoient assez cher l'encens qu'ils brûloieut pour elles, où quelquefois ils les forçoient à descendre de leur Olympe pour venir s'humilier et plier le genou devant eux; où les hymnes chantés en leur bonneur étoient souvent interrompus par les sons impies du sifilet; où l'on vit des dieux et des déesses du premier ordre traînés comme de simples mortels dans d'indignes prisons; où le Fort-l'Evêque devint plus d'une fois le sanctuaire (tes plus augustes divinités ; enfin , où Ton osoit croire qu'il peut y avoir dans la société quelque chose au-dessus d'un comédien , et que Ragotin et La Rancune ne sont pas tout. Joui.s de prolanation et de scandale! d'autres mœurs vous ont heureusement succédé : ce n'est plus seulement le talent d'un comédien que nous honorons aujourd'hui, c'est sou état; les vils noms àliistrion et de cahuiui ont été sagement effacés de notre dictionnaire. Il .sulUt maintenant de toucher les planches pour être jiltis (prun bomme , et tous nos théâtres se sont convertis en aulaul d'autels. FéUcilons-nous du triomphe

LITTÉRAIRES. l5o

toujours croissant d'une religion si sensée; ne souffrons poitil (ju'il soit jDorté aucune atteinte à un culte si raisonnable, et méprisons les clameurs impuissantes de quelques blasphémateurs qui voudroient encore nous le peindre comme le plus ridicule des fanatisraes. A les entendre, les vieux préjugés n'étoient pas •sans quelque fondement : ils prélendcnl que le talent du comédien peut seul couvrir ce qu'il y a d'irrégulier dans sa profession , et que ce talent même , toujours voisin , par sa nature, de l'orgueil et de l'insolence, est sans doute un droit à queUjue fiiveur , mais ne sauroit jamais devenir l'excuse d'aucun excès; que l'indulgence est pour les défauts qui se mêlent au talent, et non pour les saillies impertinentes qui naissent de l'amour- propre 5 que les comédiens, qui ne sont plus ce qu'ils étoient, doivent pourtant se souvenir de ce qu'ils ont été; et que, si on leur a rendu des droits nécessaires, on n'a jamais pu leur donner celni de s'oublier. « Il n'est plus, disent-ils encore, question aujourd'hui que des comédiens ; ouvrez les journaux, parcourez les Feuilletons , vous ne trouvez chaque matin que des protocoles d'éloges prodigués même aux dernières soubrettes; et s'il s'y joint une critique , comme une épine à tant de roses, quels cris , quel bruit, quel scandale! quelles basses vengeances, et ^.quel mépris du public! Parcourez nos salons de peinture, vous ne rencontrez que des portraits d'acteurs et d'actrices; que ne leur élevez-vous des statues sur toutes vos places publiques , comme vous leur jetez des couronnes dans vos spectacles? ou ijlutot, pourquoi ne bâtissez- vous pas des temples à ces idoles, si dignes de vos hommages? »

C'est ainsi qu'osent parler quelques téméraires ; 1

mais leurs déclamations sont évidemment dépourvues j

de sens: Que deviendroit la scène fiançaise, si nous j

suspendions un moment nos pieuses adoi'ations ? N'est- ,

ce pas notre idolâtrie qui a fait éclore tant de talens, :

et qui les conserve? Voyez dans quelle indigence éloit j

la comédie lorsqu'on faisoit fumer moins d'encens aux !

pieds des comédiens I Tournez vos regards vers le passé ^

pour mieux apprécier le présenti De combien de tré- (

sors nouveaux le théâtre ne s'est-il pas enrichi depuis |

que notre prudence en a fait une sorte à^Empyrée

vers lequel nous n'élevons que des regards de respect j

et de dévotion? Avons-nous lieu de regretter les Ba- |

ron , les Le Kain, les Clairon , les Dumesnil , les Pré- j

ville , tous ces artistes dont une sévérité mal entendue \

et des préjugés tudesques étouîFoient le génie? Le |

sceptre et le poignard de Melpomène n'ont-ils point

passé dans des mains plus sûres et plus savantes ; et

nos pères virent-ils jamais la scène embellie par d'aussi

terribles grimaces? Non, jamais elle ne brilla d'un |

éclat si vif; jamais elle n'avoit atteint au degré de per* ]

fection où , grâce à notre sagesse , elle se maintient

depuis si long-temps. I

C'est ce que nous fait très-bien sentir l'éloquent au- \

teur des Notices dont les gravures sont accompagnées i

dans la Galerie que je m'empresse d'annoncer et de^ i

recommander à la dévotion de tous les fidèles; le zèle i

de cet auteur a quelque chose de très-édifiant: a ge- i

noux, pour ainsi dire, devant chacune des images qu'il I

encense, le prêtre de cette nouvelle chapelle entonne i

aulunt do cantiques de louanges qu'il y a de portraits '

dans ce recueil; je suis très-touché de son saint en- j

LITTÉRAIRES. l55

thoiisiasme , et je ne puis lui reprocher que de n'avoir pas pris encore un Ion assez lyrique.

Il établit, en parlant de M. Talma, par lequel il commence, ab J ove principium , tvo'is dynasties dramatiques, la dynastie chantante ^ dont Baron fut le chefj la race parlante , qui reconnoît Le Kain pour son auteur; et enfin, la voice parlante ei peignante , dont M. Talma est le Hugues-Capet. On pense bien que Baron et Le Kain sont immolés à ce Hu^ues-Ca- /?e^, qui est le saint du jour, et qui, suivant l'heureuse expression de la Notice , est parlant et peignant; rien n'estplus naturel ; mais l'hymne du sacri* fice, quelque pompeux qu'il soit, ne me paroît pas encore assez sublime; en voici quelques strophes: « Talma, créateur de la troisième vace , parlante et « peignante j arriva au commencement d'une épo- « que marquée par de grands événemens politiques ; ({ il fut à portée d'observer de plus près de nouvelles « scènes, et de saisir de nouvelles couleurs : Sparte, « Athènes , Rome , Corinthe , semblèrent un moment « reparoître à ses yeux pour lui piésenter le tableau « des formes républicaines ; il assista en spectateur « aux débats du Forum , aux luttes du peuple et du « sénat. ^L'austère simplicité de ces hommes , leur fa- « rouche énergie , leurs passions tumultueuses devin- « rent pour lui des sujets familiers d'études ; il fut , « au milieu des modernes régénérés , ou qui pensoient <( l'être, le contemporain de Fantiquité, se promena « hwv cette terre des grands hommes et des grandes « choses, comme sur le sol de la patrie. » La modestie du chef de la race peignante se contentera sûrement de ces éloges; mais notre admiration eût désiré

quelque chose de plus prononcé: il est vrai, et cela peut servir d'excuse au panégyriste, que notre lanaue n'a pas d'expressions assez fortes pour louer dignement . et au gré de ses enthousiastes , le Hugues- Capet de la vacQ peignante.

Quittons ce vain badinage : tous les gens sensés voient avec peine le fanatisme théâtral acquérir tous les jours de nouvelles forces; c'est une chose misérable que ces flatteiies et ces adorations prodiguées à des comédiens : tous les gens de goiit , loul les amateurs impartiaux regardent M. Talnia, par exemple, comme un homme très-distingué dans son art; ils sont loin de vouloir lui contester son talent , mais ils ne peuvent souffrir que ce talent, défiguré par de grands défauts , se prétende sacré et inviolable , se croie audessus de toute cj-itique , et persuade à des admirateurs fanatiques et aveugles que toute censure qui l'attaque est un blasphème qui le profane. Il faut louer , dans ]\I. Talma, d'heureux élans et quelques créations qui lui assurent aujourd'hui le premier rang dans la tragédie; il faut lui savoir gré de ses profondes et opiniâtres études; mais pourquoi excuser ou déguiser ses systèmes erronés^ ses faux principes , sa mauvaise méthode, son mauvais goût? Pourquoi s'irrite^t-il luimême avec indécence contre ceux qui les lui jeprochent avec justice? et d'où vient que certaines gens ne se contentent pas d'être les adorateurs de ses délauts , et croient encore devoir se faire les apologistes de ses fureurs? En vérité, rien n'est à la fois plus condamnable et plus ridicule , rien ne choque plus le bon sens , rien n'ollénse plus les convenances.

L auteur des Notices est un peu plus tolérable lors-

que c'est à quelque jolie actrice que s'adresse son épais encens: le fanatisme alors prend une teinte de galanterie; mais, dans ce cas même, quelque juste que puisse être l'éloge , si l'expression n'en est pas mesurée , les extases du panégyriste nuisent à la gloire de l'héroïne. Tout le monde aime, par exemple, à entendre louer ]\1"^ Mars ; mais, excepté quelques jeunes frénétiques , qui pourroit supporter les gentillesses suivantes? « Figure ravissante , son de voix pénétrant , « air touchant de timidité , gaucherie pleine de char- « mes, naïveté spirituelle, ton décent et noble joint « à l'enfantillage le plus aimable. ... ; chaque mot « de M"^ Mars va se fiire entendre au cœur, chaque « mouvement décèle une grâce, chaque geste est « une pensée, ou fine, ou tendre, ou piquante: « elle boude, elle rit, elle pleure, elle s'apaise; et « l'on boude , on rit , '^n pleure , on s'apaise avec « elle ! » Il est impossible de détailler la louange avec plus de richesse. L'auteur n'en est encore qu'au commencement de sa carrière ; il n'a encore porté l'encensoir que devant les images de trois dieux et de trois déesses : on pourroit penser qu'il a déjà épuisé toutes les formules de l'éloge : mais, ou je me trompe, ou il a de grandes ressources; et s'il a déjà atteint certaines limites , ce ne sont pas celles de son génie.

La Mort d'Ahel , poëme en cinq chants , traduit en vers français , et suivi du poème du Jugement dernier ', par J. L. BOUCHARLAT.

M. BoucHARLAT ii'esl point un débutant : il s'est déjà flùt connoîlre par son poëme du Jugement dernier , dont la seconde édition paroît à la suite de son poëme de la Mort d'Abel ^ les journaux portèrent , dans le temps , un jugement assez avantageux de ce pi-emier ouvrage, et ce jugement devient aujouid'hui. lin préjugé en faveur du second. Je ne sais si M. Boucharlat avoit appris au public , en tête de la première édition du Jugement dernier , qu'il est matlièmaticien , mais il a cru devoir taire cette qualité dans le titie de la Mort d'Abel ; ce n'est point, à la vérité , une très-bonne recommandation pour un ouvrage dé poésie ; et je ne ferois pas moi-même cette révélation , si je n'élois persuadé que ceux qui goûteront les vers de M. Boucharlat les approuveront encore plus en sachant que l'auteur est géomètre , qu'il a publié un livre de géométrie très-remarquable , qu'il a longtemps enseigné à l'Ecole Polytechnique , avec l'applaudissement des supérieurs et des élèves, et qu'il professe aujourd'hui les mathématiques à l'Ecole Mihtaire de la Flèche. Plus il est rare de cultiver à la fois avec succès la poésie et la géométrie , les arts de l'imagination et les sciences du calcul , plus il faut , je crois , avoir d indulgence envers ceux qui cherchent à les réunir j

LITTÉRAIRES. iSg

je puis , d'ailleurs , augurer que M. Boucharlat ne passo'a pas pour poêle uniquement parmi les géomètres j comme il ne passera pas pour géomètre seulement parmi les poètes.

Observons de plus que jusqu'à présent il n'a guère fait que les fonctions de traducteur, et ne s'est presque pas permis l'invention , quoiqu'il se soit affranchi des entraves d'une traduction servile : il a marché successivement sur les traces d'Young et de Gessner, dont il ne s'est pas piqué de suivre toujours exactement la route, mais qu'il ne perd jamais de vue lout-à-fait , et auxquels il doit les principaux traits de ses tableaux; or , c'est l'invention surtout qui constitue le poêle ; et c'est sous ce rapport que le poète diffère essentiellement du géomètre; ce qui ne veut pas dire que lesdeux talens ne puissent pas absolument se rencontrer dans le même homme , et ce qui ne tire nullement à conséquence contre les ouvrages de poésie que M. Boucharlat pourra composer d'original : en attendant , il s'est exercé à imiter et à traduire des modèles qui n'imposoient point un joug sévère à son imagination , et avec lesquels il pou voit se permettre quelques-unes de ces libertés qui sont les préludes d'un entier afFrancliissement , et les essais d'un esprit capable de créer par lui-même ; c'est ainsi qu'il a fait beaucoup de changemens dans l'ouvrage qu'il a traduit de Gessner; il l'a surtout abrégé ; et c'étoit le plus grand service qu'd pût rendre à cette composition diffuse , comme toutes celles de l'école allemande; il s'est étudié adonner plus de force et de relief aux caractères : c Le (t personnage de Caïn , dit- il , ne m'a pas paru se u raojivoir par des ressorts assez dramatiques ; j'ai

l60 ANNALES

« cherché à le i-endre plus sombre et phis dominé par « la jalousie ; et pour le faire contraster davantage « avec Abel , j'ai donné une grande expansion au (( sentiment de l'amour fraternel qui anime ce der- « nier: j'ai rendu Adam moins discoureur, et je me « suis attaché à mettre plus de noblesse et de force « dans son caractère j j'ai abrégé beaucoup les inter- « minables conversations des anges ; j'ai peint avec «( des traitvS plus énergiques cet esprit infernal qui « souffle la rage dans le cœur de Caïn : enfin , j'ai « aussi cherché à mieux caractériser les autres per- « sonnages; le poëme delà Mort d'Abel ayant , dans « quelques endroits, des rapports avec celui du Pa- « radis perdu , j'ai emprunté quelques passages de ce « dernier poème , sans m^astreindre à rejeter mes « propres idées. » On voit que M. Boucharlat a presque entièrement remanié l'ouvrage original ; c'e^t le premier mérite du sien.

Je ne dissimulerai pas cependant qu'en cherchant la brièveté il est quelquefois tombé dans la confusion: il y a dans sa traduction des scènes qui ne sont pas amenées avec assez d'art , et qui ne se détachent pas assez les unes des autres ; en remédiant à la prolixité deGessner iln'a pas suffisamment respecté les nuances et les transitions que le poète allemand établit entre ses dilférens tableaux , entre les différentes masses de sa composition ; il a fait des coupures sans paroître craindre les incohérences ; il s'est piqué d'être rapide , et parfois il a négligé d'être clair : aussi l'esprit du lec~ leur éprouve-t-il quelque embarras dans certains endroits de celte traduction , et n'est-il pas toujours conduit avec cet entraînement qui ne lui laisse sentir

LITTÉRAIRES. l6l

aucune fatigue. J'ajouterai que, quoique le traducteur ait supprimé beaucoup du discours , il en reste encoi'e terriblement ; mais c'est moins sa faute que celle de Gessner , qui voulut faire presque sans matériaux un poëme en cinq chants , et qui fut obligé de suppléer au défaut d'action par les ressources du bavardage. M. Boucharlat a forcé les anges au laconisme , mais il a été contraint de laisser encore beaucoup parler les hommes ; dans tous les autres changemens , il me semble avoir parfaitement réussi : les couleurs dont il a peint les caractères sont plus tranchantes que dans l'original. Je ne sais toutefois sï,en faisant mouvoir , comme il le dit , le personnage de Cain par des ressorts plus dramatiques , il n'a pas imprimé à ce caraclère une trop forte empreinte de fatalisme : cette empreinte se fait sentir dans le poëme de Gessner, et même dans la Bible ; mais il ne failoit pas , je pense , la renfoicer et la rendre plus sensible encore ; enfin , il y a dans la traduction en pi'ose de l'ouvrage allemand , quoique les longueurs et le bavardage y soient très -fidèlement reproduits , un certain charme qui naît , ou de ce qu'elle est plus voisine de l'original , ou de ce que nous y sommes accoutumés , et je n'oserois pas dire que M. Boucharlat a conservé tout ce charme dans les vers de son imitation. L'hoi-reur de la catastrophe est tempérée , dans le modèle , par une foule de peintures trop prodiguées sans doute, mais pleines de suavité, par une multitude de tableaux à la vérité trop uniformes , mais qui respirent toute la fraîcheur du monde naissant ; et le prestige de ce coloris aimable , qui perce à travers les voiles de la traduction en prose , s'efface peut-être trop dans les vers de M. Bou- 5. 11

l62 AXNALES

charlaL , par le soin même qu'il a pri.. de resserrer les détails, el sans doute aussi par la nature de son talent , qui me paioîl plus propre à l'expression de la force qu'à celle de la grâce.

Ce n'est pas que M. Boucharlatne sache quelquefois adoucir ses teintes avec beaucoup de bonheur ; mais eu ^relierai le caractère de son style est l'énergie plutôt que raméiiité ; son ouvrage , à quelques taches , à quelques incorrections près , me semble bien écrit; et je me hâte , pour l'acquit de la critique , de relever quelques-unes de ces fautes qui , ne tenant point au corps du style et à ses élémens constitutifs , peuvent aisément disparoître , et s'enlèveront d'un trait de plume : le poète peint Abel et Tyrza , qui

S'empressent d'aspirer les parfums du matin.

Aspirer est ici trop visiblement impropre : il a quelque chose de technique , qui fait dans cet endroit un Irop mauvais effet. M. Boucharlat n'a pas été plus heureux dans l'emploi du mot soupirer :

Mon cœur qui des plaisirs soupirait le retour.

Ceci est plus qu'une impropriété , c'est un barbarisme ; soupirer n'est actif que dans le sens de soupirer ses peines ; quand on s'en sert pour signifier désirer virement , il veut être suivi de pour ou de après.

Ah ! tourne tes regards vers ce cèdre orgueilleux , Vois ces pins élancés, ces palmiers ombrageux.

Et ailleurs :

Je formols un enclos de cèdres ombraiieux.

Et encore dans un autre endroit :

Nous revîmes encor ces cèdres om/jrageux.

C'est-à-dire, ces palmiers , ces cèdres défians , soupçonneux ; car tel est au figuré le sens du mol omhrageux , qui ne se dit au propre que des chevaux, et des mulets. Il est clair que ces vers ont été composés en province , et n'ont pas été revus à Paris , où l'on n'auroit point pardonné ce français à l'auteur ; il confond aussi mélanger avec mêler :

Et nos pleurs mélangés aux larmes du matin.

Mélanger est tout simplement actif, et n'admet point de régime indirect ; je retrouve , dès la première page de la seconde édition du Jugement dernier , une incorrection à peu près du même genre :

Et je veux entonner la trompette fatale.

On embouche et on vl entonne pas une trompette ; on dit : entonner un air , ce qui signifie le mettre sur le ton.

Je ne pou vois me dispenser de faire ces remarques; et je ne puis me dispenser de dire en même temps qu'elles ne prouvent rien contre le talent de M. Boucharlat ;,elles prouvent seulement qu'il se trompe sur certaines locutions ; et quelques fautes faciles à reconnoître et à corriger , quelques méprises sur les capin— ces de noire langue ne doivent point prévaloir contre les morceaux écrits avec autant de correction que d'élégance dont son ouvrage est rempli. Il est temps de mettre sous les yeux du lecteur quelques-uns de ces morceaux , si capables de dissiper les préventions défavorables qu'auroient pu faire naître les observa-

2g4 AXNALES

lions précédentes. Adam peint les changemens arrivés dans l'univers depuis le péché :

J'ai vu le lionceau , non loin de cette plaine, Affamé , furieux , poursuivre hors d'haleine Le timide chevreuil sur les gazons naissans : ]'ai vu l'aigle superbe , avec des cris perçans. Fondre du haut des airs sur la jeune hirondelle : Partout s'offre à mes yeux une guerre cruelle j Partout les animaux méconnoissant ma voix, Surppis, épouvantés, s'enfoncent dans les bois. Déjà le fier lion et l'agile panthère , Qui jouoient à nos pieds sur l'épaisse fougère. Terribles, rugissans,ne tournent plus vers nous Qu'une dent meurtrière et des yeux en courroux.

Ces vers sont d'une excellente facture , bien coupés ^ plerns d'harmonie j ils annoncent un écrivain. Le poëte compare le réveil de Gain, qu'un songe affreux vient d'agiter, à celui d'un lion qui, pendant son sommeil , a été blessé par un chasseur :

De longs rugissemens il fait retentir l'air :

L'œil ardent, il s'élance ; et plus prompt que l'éclair,

Terrible, et tous les crins hérissés par la rage,

Il s'abreuve de sang, se repait de carnage;

Et toujours plus féroce , atteint de coups mortels

L'enfant qui s'enfuyoit dans les bras maternels : '

Tel s'éveille Gain , la prunelle enflammée ;

Pi\r un feu dévorant son âme est consumée ;

Du pit'd frappant la terre, il s'écrie : Ouvre-toi,

Dans tes antres profonds , abime, engloutis-moi ?

J'implore le trépas : ô ciel impitoyable ,

Tu m'accables toujours d'une vie exécrable ?

El pour me préparer un supplice nouveau , De l'horrible avenir tu lèves le rideau :

Jour affreux! quoi ! la mort , prévenant ma misère , Ne m'a pas uioissonr.é dans les flancs d'une mère !....

LITTÉRAIRES. l65

On rencontre souvent , comme je l'ai dit , dans le poëme de M. Boucharlat de pareilles tirades : en le corrigeant avec soin , il pourra , je crois , en faire un ouvrage digne de rester; mais il faut que , s'armant de courage , il devienne pour lui - même un critique sévère 5 qu'il efface les fautes de français , toujours capables de déshonorer la composition même la plus distinguée ; qu'il rectifie quelques constructions vicieuses; qu'il fasse disparoître quelques incohérences; qu'il ne laisse point subsister plusieurs traits de mauvais goût : il pourra se présenter alors , et devant la critique et devant le public , avec l'assurance de tout le succès auquel son incontestable talent peut lui permettre d'aspirer.

XX ly.

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