CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉBATCRE FRANÇAISE
Prix extraordinaire pour la meilleure pièce de vers sur le dévouement d'Hubert Gojffîn.
C'est M. Millevoye, comme on le sait déjà depuis long- temps , qui a remporté ce prix extraordinaire ; et pour lui , cela n'a rien que de très-ordinaire : peutêtre les prix académiques auroient-ils quelque chose de plus piquant, et pour les concurrens , et pour le public habitué des séances de l'Académie , si le secret de
la victoire étoil gardé par les juges jusqu'au moment (lu (lioinplie. Le public arriveroit avec un surcroît de curiosilé; les alhlètes resteroient dans cette heureuse incertitude qui anime l'émulalion en prolongeant l'espérance j et le vainqueur recevroit avec un plaisir plus vif une palme sur laquelle il n'auroit compté qu'avec crainte : la couronne est déjà presque fanée lorsqu'on la met sur la ttle du triomphateur; rien ne se flétrit aussi vile que la fraîcheur des lauriers académiques; ou ne saurolt trop la ménager. Il est vrai que mon projet , comme bien d'autres , est fort beau dans la théorie, mais à peu près impossible dans la pratique. Comment quarante académiciens garderoient - ils un secret? On sait bien que, suivant un mauvais plaisant, ils ont de l'esprit comme quatre; mais on peut dire très -sérieusement qu'ils ont de la discrétion comme quarante.
Le lauréat a le mérite d'avoir vaincu soixante-neuf rivaux; et ce mérite seroit plus remarquable s'il ne falloit pas quelquefois peser les concurrens au lieu de les compter; M. le secrétaire perpétuel nous apprend, dans son rapport, qu'un grand nombre d'entre eux n'a pas été tiouvé de poids : M. Millevoye n'a véritablement rencontré dans cette multitude d'audacieux qui prétendoient à la palme que quatre adversaires digues de lui, encore sa supériorité n'est-elle pas restée douteuse un moment. 11 y a, suivant le compte rendu par M. Suard , une distance énorme entre la pièce couronné et les ouvrages qui ont obtenu les premiers rangs après elle : on eût peut-être désiré que M. le secrétaire perpétuel se fut donné la peine de l.tire sentir avec goût en quoi consiste cette supério-
rite si marquée du poëme victorieux, au lieu de se contenler de la proclamer avec emphase. Quelques personues (et c'est un fait que j'atteste, et non pas un jugement que je veuille insinuer) ont prétendu que la composition de M. Mollevaut, à qui les honneurs de Vdtccessitont été décernés , leur avoit fait plus de plaisir que celle de M. Millevoye : M. Suard devoit donc, par quelque explication , les mettre d'avance dans leur tort ; mais il a mieux aimé développer , avec toute l'étendue que pourroit exiger un paradoxe, une proposition qui assurément n'a rien de paradoxal. Tout le monde convient , avec M. le rapporteur , que les louanges données à la vertu sont très - propres à en multiplier les exemples : ce thème est d'une vérité trop populaire^ et si celte vérité peut quelquefois encore être bonne à dire ou à répéter, je crois qu'il y a déjà quelques siècles qu'elle n'est plus bonne à fournir la matière d'un long discours : elle a donc , dans les riches développemens de M. Suard , édifié l'assemblée plus qu'elle ne l'a intéressée. Les applaudissemens ont été rares et foi blés; et peut-être des symptômes d'une affection moins bruyante que le plaisir se seroient manifestés de toutes parts, si M. le cardinal Maury qui présidolt la séance, et qui avoit bien voulu prêter le secours de son organe à l'éloquence de M. le secrétaire perpétuel , n'eût prêté tout le feu de son débit et tout le prestige de son action aux longueui's de cet honnête lieu commun : le discours n'avoit pas moins besoin de lui que l'orateur.
Les poêles honorés du suffrage de l'Académie ont eu le bonheur d'avoir aussi dans M. le comte Regnault (de St.-Jean d'Angcly) un de ces lecteurs peu vulgairesque
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leur propre éloquence instruit à faire valoir celle des aulrcs, qui no laissent perdre aucune beauté, qui ne nianqueulaucuu applaudissement, et qui semblent associer à la puissance de leur talent les auteurs qu'ils associent à l'habitude de leurs succès : on peut affirmer qu'aucune des marques de satisfaction méritées par les pièces de MM. Miilevoye et Mollevaul ne leur a été dérobée. Je ne sais si l'on pourrolt assurer de même que toutes celles qu'elles ont obtenues sont également légitimes; car la lecture étoit magique, et il faut se défier de la magie. Les deux poètes ont traité différemment le sujet proposé : M. Mollevaut a narré tout simplement le fait ; M. Miilevoye l'a orné d'un cadre dramatique: la simplicité de Fun n'a pas paru déplaire ; l'artifice de l'autre n'a pas paru faire beaucoup d'effet : les deux ouvrages sont écrits avec correction el feiineté, mais avec plus d^effort que de natuiel et plus de travail que de talent; ils ne sont pas exempts d'affectation et de manière ; le poète couronné ne s'est pas élevé au-dessus de lui-même; celui qui a obtenu Vaccessit a montré quelque progrès.
Les sujets ([ui paroissent les plus heureux et les plus féconds trompent quelquefois le talent qui les essaye : il étoit peut- être difficile à la poésie de retrouver la s(!nsalion que fit, il y a six mois, le simple récit du dévouement d'Hubert Goffin; dire en vers ce que les journaux ont dit en prose, il y a si peu de temps, n etoit j)eut-ètre pas un moyen sûr de renouveler l'inleri.1 excité par une belle action ; mêler quelque fiction a un faitsi récent, c'élolt paroîlre en quelque sorte se dcficr des ressources de la vérité. L'invention de M. Miilevoye m'a semblé froide : elle est d'ailleurs un
peu commune: le poêle suppose qu'un voyageur mélancolique, errant auprès de la mine illustrée par le généreux courage de Goffin , rencontre un vieillard qui lui raconte ce qui vient de se passer, et qui finit par l'inviter au bajiquet où doivent se trouver Goffin et ses compagnons : les poètes ont trop souvent fait parler des vieillards à des voyageui's; il y a un certain nombre de cadres de ce genre auxquels ils devroient renoncer. Ce n'est pas que le vieillard de M. Millevoye ne narre généralement bien , et en vers purs et élégans : il faut savoir beauco*up de gré à ce jeune écrivain du soin avec lequel il travaille son style, et du prix qu'il attache à la clarté et à la précision ; mais on voudroit qu'il parvînt à les concilier avec un peu plus d'aisance et de liberté ; on voudroit qu'il pût polir ses vers , sans que l'empreinte de la lime s'y fît trop remarquer; il règne une sorte de contrainte dans sa diction; sa manière est même quelquefois étroite et sèche j il calcule de petits effets , et n'en obtient jamais de grands ; quoiqu'il ne manque absolument ni de sagesse , ni de goût, il a presque tous les défauts à la mode : ses grâces sont des prétentions , et son art semble craindre de se cacher. Dans chaque pièce qu'il compose , il met en dehors tout ce qu'il sait en fait de combinaisons de style, de coupes recherchées , d'enjambemens hasardés, de termes bizarrement rapprochés; et, à travers tout ce clinquant de l'art et tout ce luxe de la mémoire , il est difficile de distinguer la mesure du talent : il y a tant de ressources aujourd'hui pour y suppléer I On en remarque cependant des traits non équivoques dans presque tout ce qui est sorti de la plume de M. Millevoye; cette nouvelle pièce ne fait pas ex-
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cqjlion ; on a fort applaudi , et avec raison, la tirade suivante: . > •
Enspvi'lis vivans dans l'ombre sépulcrale, FI leur sembloit cncor revoir par intervalle Le loit qu'ils de'laissoicnt, an retour éclatant De l'astre qui pour eux ne brilloit qu'un instant : Les bois accoutumés , le fleuve, la montagne , Elle vallon paisible où souvent leur compagne, Le soir en répétant quelque refrain joyeux , Son enfant sur son sein , venoit au-devanl d'eux.
Un des morceaux qui m'ont paru les plus frappans, est celui où le poëte nous peint le moment de la délivrance des mineurs :
Tous au-devant du jour s'élancent.... Malheureux !
Songent-ils que la mort plane toujours sur eux?
Ils peuvent, au cercueil restituant sa proie,
Echappés aux douleurs, succomber h la joie j
L'air en poison subtil peut cncor se changer :
Les soins sont prodigués; l'art prévoyant et sage
Du trépas à la vie adoucit le passage ;
Plus d'un père avec moi , plus d'une épouse en pleurs ,
De l'ordre salutaire accusoit les lenteurs.
Comment peindre, en effet, cette longue souffrance , j
Ce mélange cruel de terreur, d'espérance ,
Tant de cœurs suspendus , coiulamtiés par le sort '\
A celle chance horrible et de vie et de mnrt ? \
Quelques-uns ne sont plus... Mais le sauveur des autres
A juré par son fils de nous rendre les nôtres.
Et son destin s'attache à leurs communs destins ;
Il songe à ses enfans naguères orphelins ; ,
Il embrasse en espoir son épouse fidèle,
Mais à ses compagnons il doit encor son zèle ;
El, sorti le dernier du gouffre ténébreux ,
bon œil s'élève au ciel , et retombe sur eux.
M. Mollevaut est un écrivain moins formé que ' M. Millevoye : les ouvrages qu'il a publiés jusqu'ici ;
se lecoiiimanderit plus par les études laborieuses qu'ils supposent , que par le degré de talent et de goût qu'on y observe; l'auteur ne paroît pas avoir acquis une méthode sûre , et l'on remarque plus de hardiesse que de circonspection dans ses essais, et moins de bonheur que d'assurance dans ses tentatives : il est à craindre qu'il ne lui faille revenir quelque jour sur presque tous les pas qu'il fait aujourd'hui, car il n'a pas choisi la bonne route. Cette nouvelle pièce est cependant d'un favorable augure : quoi qu'en ait dit M. le secrétaire perpétuel, elle s'est très - bien soutenue à coté de celle de M. Millevoye. Puisse ce succès encourager les travaux sans trop augmenter la confiance d'un jeune littérateur très-estimabie, dont les productions ne peuvent encore passer que pour des efiForts !
Plusieurs des académiciens, morts depuis la révolution, attendent, pour traverser le Styx, l'éloge académique qui leur est dévolu : à la lin de cette séance, M. Lacretelle le jeujie , au nom de l'Académie , a payé celle dette à M. de Florian : son discours a été très-goûté; on y a reconnu cette douceur aimable, ces grâces faciles, cette heureuseabondance,cebon goût, celle sage mesure qui caractérisent le style d'un de nos meilleurs écrivains. Florian est parfaitement apprécié, et comme homme et comme auteur, dans cet éloge où les conditions du panégyrique n'otentrien à la vérité de l'histoire. « J'écar- « terai , a dit M. Lacretelle , toute exagération du foible « hommage que je vais rendre à son caractère et à ses « écrits ; les éloges des gens de lettres, de ceux qui furent « vos confrères , doivent avoir la ressemblance et la « vérité des portraits de famille. » Ou a beaucoup applaudi \m beau contraste habilement ménagé et sa-
Tamracnl développé par l'orateur, qui nous peint Florian sur deux théâtres très-difFérens , dans le chAleau de Voltaire et dans le château du duc de Penthièvre, passant ainsi de F éternel mouvement à Véternel repos; il me semble qu'il y a une grâce bien aimable el un rapprochement très -heureux dans les lignes suivantes : « Florian fut à quinze ans page de ce « prince qui avoit réuni l'héritage du comte de Tou- « louse avec celui du duc du Maine, et qui retraçoit « surtout la circonspection et la piété de ces deux » élèves de M™^ de Maintenon; dès sa jeunesse, il « avoit imposé à ses passions un silence qui ne fut « jamais rompu : le château d^Anet, tout couvert en- « core des chiffres de Henri II et de Diane de Poitiers, « devint un sanctuaire de paix et de vertu. » C'est là, si je ne me trompe, l'union du goût et de l'imagination. M. Lacretelle fait observer que Florian s'est toujours senti du défaut d'études solides. « Il ne connut pas « assez, dit-il, le bienfait de ces études sévères , qui « ajoutent le don de la force à un talent né pour la « grâce, » Une foule de traits d'une justesse piquante, ou d'une touchante sensibilité, relèvent les développemens toujours féconds de ce discours, dont la péroraison, pleine de tous les souvenirs de la mort de Florian, et de l'époque de celte mort, a produit et devoit produire le plus grand effet. Au sortir de la séance, il n'y avoit qu'une voix sur cette composition de aM. Lacretelle ; les sentimens sembloient partagés sur les pièces de MM. Millevoye et Mollevaut; mais on se réunissoit encore sur l'éloquence de M. Suard.
Jugeniens sur les meilleurs Ecrivains anciens et modernes , ou Mémoires littéraires ; par M. CoME S atcjÉ- Bordes.
Les écrivains anciens et modernes ont été bien souvent y i/^e* : les seuls ouvrages de critique littéraire fonneroient une ])ibliolhèque très- considérable; on a surtout aujourd'hui la manie de fciire des livres sur des livres; il semble que, les richesses de la littérature ne pouvant plus s'accroître , on veuille s'en rendre compte sans cesse , comme pour se consoler de ce qu'on ne peut plus espérer , par le spectacle de ce qu'on possède. Ces revues, ces jugemens sont toujours assez bien accueillis : le public aime à voir analyser ses jouissances; il aime à pénétrer dansles secrets de l'art et dans les mystères du génie qui les lui procure; il n'est pas fâché aussi que les grandes renommées elles-mêmes soient souvent appelées au tribunal de la critique : il espère toujours qu'on lui découvrira des beautés nouvelles , ou même des défauts qu'il n'avoit point encore observés ; mais cet espoir est trompé généralement , et doit l'être. Les ouvrages de littérature analytique ne sont guère que des copies et des répétitions les uns des autres : tout ce qui a marqué avec plus ou moins d'éclat dans les lettres a depuis long-temps subi un jugement définitif; les termes et la forme de ce jugement peuvent varier sous la plume des diffërens écrivains qui le reproduisent ; le fond demeure toujours le même. Ce n'est pas que dans
l'examen des productions supérieures il ne doive rester encore quelques nuances à saisir; mais elles sont vraisemblablement si délicates et si fuies , qu'elles ne sauroient être aperçues que par des yeux extrêmement exercés , et reconnues que par la sagacité la plus pénétrante.
L'attrait de la nouveauté est donc nécessairement refusé à ces ouvrages dans lesquels on nous entretient de ce qui fait la matière de beaucoup d'autres ouvrages du même genre : ils sont vieux en naissant , et ils n'ont pas même , pour se rajeunir , la ressource du paradoxe : son pouvoir ne s'étend pas jusque sur les réputations établies ; il peut attaquer , avec une apparence de succès , certaines maximes et certains principes j mais il faut que , sous peine de ridicule , il respecte certaines renommées : les principes , même les plus justes et les plus solides , ont plus ou moins le caractère du préjugé. Les grandes réputations sont l'ouvrage de l'opinion publique ; elles sont fondées sur des titres positifs et clairs 5 les jjrincipes reposent sur des observations toujours un peu vagues, et sur des traditions toujours un peu douteuses : on secoue volontiers le joug d'une doctrine , on ne renonce pas volontiers à une admiration : on peut avoir i-eçu l'une de confiance , on rougiroit de ne s'être pas formé l'autre à bon escient ; les déclamateurs téméraires qui , par exemple , ont essayé de rabaisser quelques-unes des plus hautes réputations de la littérature française , n'ont recueilli , pour prix de leurs efforts , que le mépris et des huées ; s'ils n'avoient voulu s'en prendre qu'à des théories , ils auroient pu corapler du moins sur l'impunité.
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Je crois que la littérature , dans ses rappoits avec les doctrines du goût et les lépulations des écrivains , a été vue sous toutes ses faces ; mais elle a des relations plus relevées avec les institutions sociales et les mœurs des peuples : considérée sous cet aspect, elle sort eu quelque manière du domaine de la critique pour entrer dans celui de la philosophie , et peut ofFiir au philosophe de tiès-profonds sujets de méditation et des aperçus très-neufs : un des esprits les plus distingués de ce siècle a dit qu'elle est l'expression de la société ; il me semble que cette proposition si remarquable pourroil être le texte d'un bel et important ouvrage ; bien développée , elle résoudroit du moins plusieurs problèmes purement littéraires; elle termineroit , je pense , le grand procès des anciens et des modernes ; elle répandroit beaucoup de lumière sur quelques questions "de goût que les seuls procédés et les seules recherches de la philosophie ne sauroient éclaircir : le Cours de littérature de M. de La Harpe ne laisse rien de nouveau à dire sur les ouvrages et sur les auteurs. A cet égard , tout est devenu lieu commun ; mais la philosophie de la littérature est encore à créer.
Me voilà bien loin de M. Satgé-Bordes : il n'y ^ P^s l'ombie de philosophie dans ses Jugemens ; aussi ne s'est-il point piqué d'être neuf; il a même si peu cette prétention, qu'il ne s'est pas fait un scrupule de prendre ailleurs , tout simplement , la plupart des observations dont son livre est composé ; il s'approprie , par le seul droit de copie , tout ce qu'il trouve dans d'autres livres , dans d'autres traités , dans les journaux ; il n'y a pas jusqu'à son introduction où l'on ne recounoisse des lambeaux de littérature dont il s'est
emparé j j'y remarque im morceau assez long d'un de mes articles ; el c'est, sans doute, le vol le moins heureux que se soit permis M. Satgé-Bordes ; il m'a fait aussi , plus d'une fois , l'honneur de me voler dans le coins de son ouvi'age : il a cru apparemment repiendreson bien , el je ne réclame pas ; j'avoue-même que je suis flatté qu'il ait regardé mes articles comme de bonne prise t il est vrai qu'il me nomme une fois dans son introduction ^ après avoir nommé MM. Hoffmann et Geoffroy , qu'il a pillés également. Ce n'est donc pas précisément en fiaude qu'il se revêt de nos dépouilles ; mais il fait un tel amalgame de tout ce qu'il dérobe , qu'on pourroit le soupçonner de vouloir dissimuler ses larcins. Du reste, je souhaite que ses petits plagiats tournent au bien des lettres , et que son ouvrage ne soit pas mis au nombre des livres inutiles ; mais je doute que le succès réponde à son zèle : que veut-il, en effet, qu'on apprenne dans cette compilation ? A la vérité , il remonte très-haut , puisqu'il commence ses Jugemens par Hésiode et Homère ; mais plus il s'éloigne de nos temps , moins il doit dire de choses neuves et piquantes : il nous raconte en abrégé , à l'article de Socrate , le procès de ce philosophe ; voilà , certes , une narration bien utile ; il nous répète tout ce qu'on a déjà répété cent fois sur Hérodote , sur Thucydide , sur Xénophon , sur Tite-Live , su)- Salluste. A qui donc son livre est-il adressé ? M. Satgé- Bordes ne l'a -t- il composé que pour ceux qui n'ont jamais rien lu ?
Voici , par exemple , l'article de Tite-Live : « C'est « l'historien de l'antiquité le plus abondant, le plus '( lécond, le plus harmonieux j son style est nourri ,
« nombreux et périodique , son goût est parfait ; sa - « narration, dit Quinlilien, est singulièrement agréa- « ble , et de la clarté la plus pure ; ses harangues « sont d^une éloquence au-dessus de toute expres- « sion ; tout y est parfaitement adapté aux personnes « et aux circonstances : il excelle surtout à exprimer « les sentimens doux et touchans , et nul historien « n'est plus pathétique. — Sa réputation s'étendit au « loin, même de son vivant, puisqu'un habitant de « Cadix partit de son pays pour voir Tite-Live , et « s'en retourna aussitôt après l'avoir vu. Saint Jé- « rôme, dans une lettre qu'il écrivit à Paulin, dit « très-heureusement à ce sujet : C'est sans doute une « chose bien extraordinaire qu'un étranger, errant « dans une ville telle que Rome, y cherchât autre « chose que Rome même. On sait que dans son ou- « vrage, composé de cent quarante livres, dont une « partie est perdue, il avoit embrassé toute léten- « due de l'histoire romaine. » Tel est le chapitre consacré à Tite-Live : on conviendra qu'il pourroit être regardé comme nul , puisqu'il ne renferme absolument rien qui ne soit partout et qui ne s'y trouve avec plus de développement et de détails. On peut juger à peu près des autres articles par celui que je viens de citer ; quelquefois l'auteur , qui n'accorde qu'un petit nombre de pages à chacun des écrivains dont il parle, se permet cependant des digressions bien déplacées dans un espace si étroit : ainsi , dans l'article sur Virgile, on rencontre avec étonnement une espèce de tableau de Paris; dans l'article sur Fénélon , on n'est pas moins surpris de voir M. Satgé- Bordes s'amuser à disserter longuement sur le bonheur; je 5. 12
|)ié.sume qu'il n'a point voulu perdro ces morceaux , (ju'il a voit recueillis je ne sais où; son 'ivre auroit nouilaut gagné à celle peiie ; mais, quelques retrancheniens qu'il y fît, il parvieudroit , je crois , diiBcilenient à élever cet ouviage au rang de ceux du même genre qui mézitent quelque considération. Les additions seroienl peut - être plus nécessaires encore que les suppressions. Ce recueil pèche moins , ce me semble , par excès que par défaut : les articles sont , en général, tronqués; il y eu a même un essentiel qui manque : pourquoi M. Salgé -Bordes n'a-t-il rien dit de La Bruyère? Le jugeroit - il indigne de tenir sa place parmi les premiers écrivains de notre langue? ou n'auroit-il rien trouvé sur La Bruyère dans les traités de littérature et dans les journaux qu'il a mis à contribution? Je suis Hiché d'être obligé de faire ces observations sur l'ouvrage de M. Salgé , car il me lou-e encore plus (jue je ne le critique; j'aurois voulu pouvoir lui rendre complimens pour complimens , et je désire qu'il me fournisse, par un autre ouvrage, l'occasion de répondre à sa politesse sans blesser la justice : il me paraît être animé d'un zèle très-vif pour la littérature; espérons que ce zèle sera plus heureux une autre fois.
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LITTERAIRES. l^i)
Rapport sur le concours de 1812 , par le secrétaire perpétuel de la classe de la langue et de la littérature française , touchant l' JE loge de Montaigne.
En rendant compte de la séance publique de l'Académie, j'ai hasardé, sur la foi de ma mémoire, quelques observations touchant ce rapport : maintenant qu'il est imprimé , et que je l'ai sous les yeux , Je vois que ma mémoire ne m'a point du tout égaré : je ne me repens de rien ; je n'ai point de rétractation à faire; je persiste dans mes opinions, dont quelques-unes demandent seulement quelques développemens, où d'abord je n'ai pas osé entrer de peur de multiplier les erreurs en multipliant les explications : les paroles volent , et ne laissent dans l'esprit que des traces toujours légères et souvent infidèles; les témoignages de l'écriture et les preuves de l'impression sont irrécusables.
J'ignore si l'Académie a donné sa sanction à toutes les parties , à toutes les propositions ,à toutes les phrases de ce rapport ; mais l'idée que je me forme de cetle compagnie respectable m'engagea croire le conli'aire : les corporations, en général, souvent l'objet de la satire, regardent avec raison comme indigne d'elles d'en repousser et d'en échanger les traits; l'Académie française en particulier, ce tribunal de l'esprit, toujours en lutte avec les plus nombreuses et peut-être les plus actives des prétentions, a déjà parcouru l'espace de
près de deux siècles à travers les railleries et les sarcasmes, sans avoir l'air de s'en apercevoir, et sans se compromettre avec les railleurs et les satiriques : il y
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a dans les corps un certain sentiment des bienséances qui enchaîne les passions particulières do chacun de leurs membres, et qui ne leur permet pas de se monfier jamais passionnés eux-mêmes, quelque juste d'ailleurs que pûtsouvent paroîtreou leur affection ou leur vengeance: la colère touche toujours au ridicule; dans les corporations elle y tombe inévitablement.
Comment se fîùt-il donc qu'en cette circonstance l'Académie française, au milieu d'une de ses solennités les plus brillantes, ait semblé s'écarter des voies de son antiquesagesseîQuelestce rapport fait en son nom , où tous les genres d'exagérations se présentent sous le voile transparent de la modération et de la politesse? Ici , elle semble s'accuser elle-même , devant le public , d'avoir ôté la couronne au talent pour la donner à l'exactitude; là, elle se livre aux mouvemens inconsi- j dérés d'un emportement satirique mal déguisé par } quelques précautions oratoires , et quelques restric- | tions étudiées. Il faut le dire, ce rapport est injurieux \ à l'Académie; donc il n'a pas eu son approbation. |
On ne conçoit guère , il est vrai , comment le rappor- i teur lui-même, dequi la plume exercée est généralement ., guidée par l'instinct délicat des convenances autant que par le sentiment du goût, dont cet instinct fait partie,a pu i s'oublier ainsi lui-même; mais je parled'un fait, et quelqu'explication que l'on veuille en donner , il sera tou- \ jours certain que ce fait extraordinaire est un des plus i •scaudaleuxqui pussent défigurer les fastes del'Académie. i
Lisez, dans ce rapport , le paragraphe qui concerne^ le discours n° lo (i), ce discours dont la défaite a été , (
(i) Colui do M. \ ictorin Fabrc
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ainsi que je l'ai dit , proclamée comme un triomphe ; et si , malgré les ruses du style , pour me servir d'une expression de M. V^illemain , malgré tous les petits artifices, tous les subterfuges ingénieux dont est rempli cet endroit du rapport , vous n^en concluez pas forcément que le discours n° lo niéritoit le prix , vous n'aurez certainement pas pénétré dans la pensée secrète du rapporteur : il est vrai que M. le secrétaire perpétuel reproche assez franchement de très-graves défauts à cette composition : mais aussi quels pompeux éloges n'en fait-il pas! Il parle de beautés du premier ordre; il nous dit que le plan de cet ouvrage est plus liardi, que le cadie en est plus vaste, la marche plus animée que dans les autres discours; que le style a plus de couleur, de mouvement et de variété; qu'on y trouve plus d'idées fortes et de mouvemens d'éloquence; que tout y annonce un esprit supérieur^ qu'on y reconnoît un écrivain qui sait manier habilement la langue et qui en connoît toutes les ressources , qui pense fortement , et qui ne paroît étranger à aucun des sujets qui peuvent intéresser la raison humaine. Tel est le texte du rapport : est-ce un autre Bossuet que de pareilles louanges nous annoncent? est-ce un jeune orateur vaincu dans un concours académique? Quoi! avec des qualités si éminentes , avec une supériorité relative si prononcée dans les parties les plus brillantes de la composition , on n'obtient pas le prix de l'Académie ! Quel que soit le mérite du discours victorieux, qu'assurément je ne veux pas rabaisser , remarque-t-on , dans ce discours, un caractère de génie aussi frappant? A la vérité, de fortes critiques se mêlent à ces fortes louanges ; mais , par une
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contradiction calculée peut-être, quelques-unes de ces louanges détruisent quelques-unes de ces critiques : conuiieiit concilier, en effet, cette marche animée, que le rapporteur exalte si emphatiquement , avec les observations suivantes : « Un exorde trop long et « des idées préparatoires, dont la diffusion éteint l'in- « térêt, font attendre avec impatience que l'auteur « entre dans son sujet ; et, quand il y est entré, il y avance avec lenteur. » Cela peut-il s'appeler une marche animée? et cela ne dément-il pas ce que M. le secrétaire a dit des moiivemens d'éloquence qui , suivant lui, vivifient ce discours si admirable et si infortuné? Observons que cette critique est fondamentale, et quetoutesles autres n'en sontque le développement; et demandons à présent laquelle doit rester, de la critique ou de la louange? la louange , sans doute, puisque M. le rapporteur nous annonce Vétonnement que produira la publication de ce discours , revu et corrigé par l'auteur. « On s'étonnera peut-être, dit- « il , qu'une production d'un tel mérite n'ait pas ob- « tenu un rang plus honorable dans ce concours. « Remarquez que, dans le style mesuré de M. le secrétaire perpctuel,/jew^e^re signifie presque toujours ^rè*certainement i et concluez qu'il étoit impossible de mettre plus clairement l'Académie française en contradiction avec elle-même, d'établir une opposition plus marquée entre son jugement et sa décision , entre ce qu'elle a pensé et ce qu'elle a fait. ^
Aussi M. le secrétaire perpétuel prédit-il, dans la suite de son rappoi't , que les jugeraens prononcés par I Académie sur les ouvrages du concoui's, ainsi que les motifs qui les ont déterminés, vont devenir l'objet de
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Ijeaucoup de contradictions plus ou moins animées , plus ou m.oi?2s raisonnables, et])evit~è\.vevoit-on percer dans la prédiction même quelque désir de son accomplissement; mais je crois que M. le rapporteur sera trompé dans cette secrète espérance, produite sous la forme trompeuse de la crainte : il ne s'élèvera point , je pense , de réclamation contre l'arrêt de l'Académie ; M. Villemain jouira de son triomphe plus paisiblement que ne le présume M. le secrétaire perpétuel : le mérite de la composition couronnée est en lui-même incontestable; sa supériorité comparative ne paroît pas plus douteuse : il y a, suivant moi, beaucoup à louer dans les deux discours qui ont approché du prix 5 mais celui de M. Villemain est sans contredit préférable sous le rapport du style, beaucoup plus égal , beaucoup plus soutenu, beaucoup plus élégant dans ce dernier : je ne connois point le fameux ouvrage si vanté par M. le rapporteur; il est possible qu'il renferme quelques traits supéi'ieurs à tout ce qu'il y a de mieux dans les discours des autres concurrens : le talent connu de l'auteur, dont le nom n'est pas un mystère, donne de la vraisemblance à cette conjecture 5 mais ce talent est presque entièrement dénué de goût, et les critiques mêmes par lesquelles M. le rapporteur a tempéré ses éloges prouvent que la composition de Técrivain, dont la défaite a remué si puissamment ses entrailles, est totalement dépourvue de cette qualité essentielle : je regrette d'être obligé défaire en ce moment ces observations, car j'aimerois mieux avoir à consoler le talent vaincu qu'à l'affliger. Au reste, si la prédiction de M. le secrétaire perpétuel risque de ne point s'accomplir, elle aura du moins servi de transilion à l'endroit de son rap-
j,oi l ou il me paioît avoir le plus ouvertement compromis et sa propre dignité et celle de l'Académie. Devoit-oii s'attendre à rencontrer dans cet exposé du iu'^cment de l'Académie une diatribe violente contre les journaux, et même d'indécentes personnalités contre les journalistes? Avec quelque faveur que la satire soit généralement accueillie, cet écart a visiblement inoduit dans l'assemblée plus de surprise que de satisfaction; toutes les convenances à la fois y paroissoient violées : je n'abuserai pas ici de mes avantages pour répondre au censeur amer des journaux du même ton dont il a cru devoir les attaquer : si M. le rapporteur, dans sa longue carrière littéraire, s'éloit signalé par quelque production importante; s'il avoit enrichi notre littérature de quelque ouvrage remarquable; enfin s'il avoit donné quelqu'une de ces preuves de talent qui rangent un homme de lettres parmi les écrivains dont une nation s'honore, j'auroisété moins clonné de l'entendre reprocher à quelques journalistes de n'avoir pas acquis par de bons ouvrages ( ce sont ses termes) une réputation de goût et de talent qui puisse donner d'avance de l'autorité à leurs décisions : je l'aurois plaint de reproduire un lieu commun si usé el si dépourvu de raison et de solidité ; mais je le plains doublement de n'avoir pas senti qu'il ne lui appartenoit pas d'employer ce misérable argument, et qu'il y avoit plus que de la maladresse à lancer un trait qui devoit retourner contre lui-même. Eh ! qu'a donc fait toute sa vie M. le rapporteur , que des articles de journaux, ou de petites dissertations littéraires qui rentrent dans le même genre? Il a sans doute acquis avec justice la réputation d'un homme de goût : mais ignoreroit-il
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que l'affiche du goût n'est souvent autre chose que l'affiche de l'impuissance? En un mot, où sont les titres qui puis se Jtt don fier de V autorité à ses décisions? Je ne lui contesterai cependant pas le droit de juger et la faculté de juger très-bien des productions litléi aires ; peut-être même auroit-il un jugement moins sûr s'il avoitun esprit plus fe'cond :je ne sais comment on n'est pas honteux d'emprunter encore aujourd'hui à l'amour-propre humilié ces raisonnemens que je suis honteux de réfuler : de temps immémorial, depvïis Aristote, qui fit une poétique et une rhétorique sans avoir jamais composé ni un poème ni un discours, et depuis Aristarque, qui prononça sur les vers d'Homère sans jamais avoir fait un vers , il me semble que les esprits justes et sensés ont toujours accordé aux hommes instruits le droit d'indiquer les fautes, et de remarquer les beautés du génie sans en avoir eux-mêmes.
J'aime à reconnoître ce qui est juste et vrai, lors même que l'expression de la vérité et de la justice est empoisonnée par la malignité des intentions : je conviens, avec M. le rapporteur, que les décisions d'un écrivain isolé ne sont, comme il le dit très-bien, que des opinions individuelles qui rie peuvent avoir cette autorité qui , en matière de goût , agit plus fortement sur le public que la raison elle-même, et je ne trouve à reprendre , dans cette phrase, que le luxe des qui et des que. Je suis encore de son avis lorsqu'il ajoute : « Si cette autorité peut résider quelque part , il est « permis de croire qu'elle pourroit appartenir de pré- « férence à un corps littéraire institué pour veiller « sur les principes de la langue et du goût , et dont les « membres, choisis parmi des hommes de lettres que
j^g ANNALES
« recommande l'estime publique, ont un intérêt « personnel à maintenir la gloire des lettres , à la- (i quelle ils doivent leur propre considération. » Rien n'est plus vrai j mais, avant d'énoncer celte vérité, M. le secrétaire perpétuel n'auroit-il pas dû examiner si cet éloge de l'Académie n'alloit pas devenir pour elle un reproche et une accusation? Je lis dans le (\{iCVG\.suvV orgaTiisation de V Institut , sect. i"^*", titre 5 : « La seconde classe est particulièrement chargée delà « confection du Dictionnaire de la langue française; « ellofera,sous]e rapport de la langue, l'examen des (( ouvrages importans de littérature, d'histoire et de « science : le recueil de ses observations critiques se- « rapuhlié au moins quatre fois par an. » Pourquoi donc l'Académie française abandonne-t-elle aux journaux le soin de juger des ouvrages qui paroissent? Pourquoi , du moins , ne s'occupe l-ellepas de redresser leurs jugemens? N'oublieroit-elle ses devoirs que pour laisser à sou secrétaire perpétuel le plaisir de se livi'er à des déclamations ? Quelle se hâte de remplit' le vœu de son établissement : qu'elle obéisse à la volonté expresse de sou instituteur : qu'elle secoue cette toi-peur, cette inertie , ce sommeil académique devenu proverbe ; et , avant de nous accuser de faire mal , qu'elle commence par faire quelque chose.
Les journaux ont leurs abus; qui le nie? Quelle institution n'a pas les siens? Etoit-il digne du secrétaire de l'Académie, et d'un homme de lettres honorable, que son âge devroit mettre à l'abri de toutes ces petitesses, de se traîner sur ces lieux communs de reproches surannés , sur des suppositions en partie calomnieuses , quel amour-propre blessé peut accueillir encore, mais
>|ui n'onl pins même d'attrait pour la malignité? Je ne veux pas dire ici jusqu'à quelles allusions indécentes est descendu M. le secrélaire de l'Académie française; tant qu'il y aura des auteurs et des critiques, on entendra répéter les mêmes déclamations: mais ce n'est pas au sein d'une compagnie respectable qu'elles devroient se reproduire. Et que sont ces journalistes contre lesquels on s'élève avec tant de violence? En général, des gens de lettres paisibles et désintéressés, qui travaillent dans la solitude et dans l'ombre, et qui ne recueillent pas même le fruit de leurs travaux : les trouve-t-on, comme tant de petits auteurs, sur les t routes de l'ambition et dans les labyrinthes delà fortune ! et de l'intrigue? Voués à tous les désagrémens d'un i métier pénible , sans manège , sans espoir de récompense , sans autre dédommagement que l'estime de quelques esprits sages , n'amassant que des trésors de haine , leur vie est un sacrifice perpétuel de leur intérêt propre à l'intérêt des lettres. Que sont, d'un autre côté, j ces journaux , objets de tant de fureurs? Des recueils dejugemens littéraires généralement très-équitables, rarement trop sévères, souvent très-indulgens : si quelquefois des égards particuliers y font fléchir la rigueur de la critique, d'autres considérations y poussent plus rarement encore sa sévérité au-delà des bornes de la justice : et pour ne parler ici que du Jout-nal des Débats, plus spécialement attaqué dans la diatribe de M. le secrétaire perpétuel , puisque l'Académie française propose à Témulation des écrivains qui voudront concourir , de développer les avantages et les inconvéniens de la critique , qu'il me soit peirais de proposer à tous les esprits raisonnables et impartiaux une ques-
ll^i;, ANNALES
tioii du même genre : « Le Journal des Débats , depuis son établissement Jusqu'à ce jour ^ a-t-ilété nuisible ou utile à la littérature? » La meilleure réponse aux inveclives, aussi déplacées qu'injustes, de M. le rapporteur, se trouvera , je crois, dans la solution.
xxyii.
Fables de Florian.
C'est une édition sortie des mains de M. Renouard , et par conséquent très-correcte et très-agréable : elle fait le pendant de l'édition des Fables de La Fontaine , donnée par le même libraire , dans le même format, et avec des gravures du même genre; ces gravures sont, je crois, le fruit d'un procédé nouveau, d'une espèce de secret j mais , dans les arts, le premier de tous les secrets est d'offrir des résultats plus capables encore de flatter le goût du plus grand nombre des amateurs, que d'intéresser le caprice des curieux. Ce qu'il y a d'imparfait et de grossier dans les estampes du La Fontaine et du Florian excitera plus de critiques, que ce qu'il y a de neuf et d'ingénieux dans l'artifice qui produit ces gravures n'obtiendra de suffrages et de louanges. Je soumets ces idées à M. Renouard lui-même , qui doit être compté parmi nos meilleurs bibliographes actuels , et qui peut-être doit quelquefois se défier de son zèle même pour la bibliographie: quand on donne dans la curiosité, on est toujours voisin de l'excès.
En choisissant les Fables de Florian pour y appliquer le même genre de gravure et les mêmes soins typographiques dont les Fables de La Fontaine avoient été précédemment l'objet, M. Renouard semble indiquer que le goût du public place M. de Florian à la tête de tous ceux de nos écrivains qui ont osé faire des fables après La Fontaine; et je crois qu'il ne se trompe pas: le public, dont les jugemens peuvent être altérés momentanément par des causes étrangères'à ses dispositions natvn-elles, n'est jamais injuste à la longue. Pourquoi se refuseroit-il des plaisirs? Ce n'est pas parce que La fontaine a fait d'excellentes fables qu'on proscrit en quelque sorte tous les fabulistes qui l'ont suivi, mais parce qu'aucun d'eux n'a pu s'élever en ce genre à un certain degré de perfection j encore ne les proscrit-on pas d'une manière si positive , qu'on ne cherche à régler les rangs entre eux , à distinguer ceux qui ne sont pas tout-à-fait indignes d'attention , à faire un choix dans le nombre de ces auteurs dont les efforts ont été plus ou moins malheureux ; tant l'esprit a de besoins ! tant il est avide de jouissances ! Immédiatement après La Fontaine , s'est présenté dans la carrière un homme qui n'étoit propre à aucun genre, précisément parce qu'il se croyoit propre à tout; il pensoit que ces \no\s génie et talent ne renfermoient aucun sens; il n'avoit de foi qu'à l'esprit ^ et comme il en avoit beaucoup, et que l'esprit n'a point de conscience , il aborda , sans remords comme sans succès , tout ce qui exige le plus de talent et de génie, et particulièrement l'apologue, espèce de composition pour laquelle surtout il n'étoit pas né ; il osa calquer les peintures légères et sublimes de La
,gi ANNALES ^
Fontaine de la même plume dont il avoit osé mutiler l
les s,vnniis tableaux d'Homère; et ses fables , qui, de ^
mCiue que tous ses autres ouvrages , semblent être des
naradoxes en action , ne sont plus lues ; on ne lit pas ;
davantage, encore moins peut-êtie, celles de Dorât , \
fantôme de bel-esprit, farfadet littéiaire, dont les mi- i
naudcries poétiques et les gentillesses maniérées sédui- |
.sirent beaucoup les femmes, que le ton léger, les airs ,!
cavaliers, l'affectai ion el la mignardise ne manquent ja- j
mais d'enchanter: ses fables sont le derniei' excès du
ridicule. On ne peut pas dire la même chose de celles ',
de ]\I. de Nivernois : l'auteur avoit un esprit plus sensé , '
un goût plus sain, un style plus naturel; mais que son
talent étoit foible , et que son coloris étoit pâlel Un l
poëte s'est écrié en jiarlant de lui :
Nivernois au Parnasse est encor duc et pair.'
Je ne crois pas que la poésie se soit jamais montrée plus grossièrement adulatrice: M. de Nivernois n'éloit ]jas plus poète qu'il ne convenoil à un duc et pair de létre; ses (Euvres sont, en généial , de la petite littérature : ses fables souX. oubliées. Dans le même oubli el dans le même tombeau se sont précipitées pêle-mêle les fables de plusieurs autres écrivains, qui, sans être absolument dénués de mérite , n'ont cependant pas assez marqué dans cette lice pour que leurs noms doivent être rappelés ici , excepté peut-être M. l'abbé Aubert, dont le grand âge laisse encore parfois échapper quelques-uns de ces jeux de son esprit , auxquels sans dtnite il n'attache pas de grandes prétentions, el que Ton peut, sans craindre de l'offenser , juger avec ri-
gueur. La simplicilé , le naturel , propres au genre , paroissent avoir fait croire à quelques écrivains que le défaut de style, et même d'esprit, est un titre suffisant pour entreprendre de composer des fables : peut-être même, si les auteurs se rendoient justice, pourroit-on soupçonner que la réputation de bêtise qu'avoit La Fontaine en a engagé quelques-uns à courir la même carrière que luij tant cet attribut du grand fabuliste domine dans leurs minces ouvrages!
Parmi tous ces héritiers d'Esope qui se sont présentés et qui ont disparu successivement, M. de Florian a seul joui du bonheur de fixer les suffrages du pubh'c, toujours prêt à tourner ses regards vers les moindres lueurs de talent qu'il voit briller dans les genres mêmes où les essais du passé semblent proscrire les espérances de l'avenir. Le nouveau fabuliste n'étoit ni un grand poète ni un grand écrivain ; mais il avoit de la grâce dans l'esprit et du goût dans le style. Versificateur plus doux , plus correct que Lamotte , plus sage et moins brillante que Dorât, plus animé et moins foible que M. de Nivernois, très- supérieur par son esprit, par son talent, par sa diction à la foule des autres faiseurs d'apologues, M. de Florian nous paroîtroit avoir mis dans les siens tout ce dont le genre est susceptible, si un génie incomparable ne nous avoit appris de quels trésors il peut s'enrichir sous les regards féconds du talent. Ses fables sont généralement élégantes : elles sont écrites avec goût ; elles sont ornées de traits piquans ; elles ont une certaine fleur de naïveté, pour ainsi dire artificielle, qui n'est qu'un calcul, mais qui ne ressemble pas trop à un calcul : l'esprit s'y montre, mais avec toute la mesuje , toute la discrétion, toute la ré-
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serve que lui imposent les convenances du genre; il s'y montre, mais il se déguise, il craint d'être trop reconnu, et l'effort qu'il fait sur lui-même devient une <Tiâce. La manière de M. de Florian est plutôt riante , a^rt^able, aimable, que gaie ; il a plutôt des aperçus délicats, des vues ingénieuses, des réflexions fines et natui-elles , que des saillies vives , inattendues et frappantes : le génie n'est point là : et , dans quelque genre que ce soit, son absence est toujours un grand tort.
L'auteur avoit une littérature assez médiocre; quelques traits de sa préface le prouvent : les idées que \ renferme cette préface sont développées dans un de ] ces cadres usés qui appartiennent à tout le monde , tt i que chacun de ceux qui les emploient voudroit bien j faire passer pour une invention qui lui est propre; il suppose qu'il est allé consulter un vieillard sur ses \ fables, et il établit un dialogue où ce vieillard bavarde i terriblement, et quelquefois radote un peu; il est des gens qui prennent ces suppositions banales pour de l'esprit : il n'y en a pas l'ombre dans tout cela. Le vieillard I prétend que le genre de Vapologue ne peut être défini \ et ne peut avoir de préceptes, «Boileau, ajoute-t-il aussi « scnsément,n'en a rien ditdans l'Art poétique; et c'est J « peut-être parce qu'il a^ oit senti qu'il ne pouvoit ï « le soumettre à ses lois. » Voilà , certes , un vieillard ] bien profond et bien pénétrant! Avec quelle sagacité il i; devine la pensée de Boileau I On n'avoit pas soupçonné jusqu'à lui , ou jusqu'à M. de Florian , que le législa- \ leur de la poésie française ne se fût pas cru capable \ de déiiuir les caractères de l'apologue, lesquels sont ^ très-bien définis dans les moindres poétiques ,• mais ) en supposant (juc Boileau eût pensé comme le vieil- |
LITTÉRAIRES. igS
Jard, et les eût regardés comme indéfinissables, cela même eût dû lui paroîlre un caractère digne de remarque; et, dans ce cas, il demeureioit toujours inexcusable de n'avoir pas parlé de l'apologue. Ce vieillard étoit évidemment trop fin , et je crois que M. de Florian auroit dû prendre conseil de quelque autre juge, qui n'eût pas eu tant de raffinement dans l'esprit , et qui eût pensé que l'apologue peut avoir des préceptes ^ mais il a pris un parti tout- à -t'ait différent de celui que prennent les autres rimeurs, qui dans leurs préfaces créent des poétiques à leur convenance : il a détruit toute poétique : c'est plus simple et plus court.
Tous les gi-ands poètes, tous les grands écrivains ont éte^e profonds littérateurs : quoique Corneille n'écrivît en quelque sorte que de génie, ses dissertations sur l'art qu'il pratiquoit sont d'un esprit qui en iivoit étudié à fond toutes les ressources ; les préfaces de La Fontaine sont remplies des idées les plus réfléchies et les plus justes sur les points de littérature qu'il y traite : nul rhéteur n'a parlé du style plus convenablement que celui de nos écrivains qui, dans ses ouvrages, s'est plus spécialement appliqué à en déployer toutes les richesses et toute la magnificence. Ne concluez pas, sans doute, de ce qu'un homme a beaucoup de littérature, qu'il a le talent d'écrire ; mais affirmez de quiconque n'a pas beaucoup réfléchi sur les principes de l'art, qu'il ne sait pas en employer les moyens avec une certaine habileté. La préface de M. de Florian prouve ce que confirment ses fables , qu'en ce genre il ne pouvoit s'élever au-dessus de la médiocrité j mais avec beaucoup d'esprit naturel , avec 5. i3
,g4 ANNALES j
un goût délicat , il a presque assure- à !a médiocrité les |
privilèges du vrai talent et les honneurs du génie : ses I apologues resteront ; ils sont , en général, fort jolis :
son coloris manque de force sans manquer de quelque :
éclat • son esprit s'évapore quelquefois en bluettes ; ,
mais son feu , sans jamais répandre beaucoup de cha- j
leur jette souvent de beaux traits de lumière. Tous j
ceux qui ont fait des fables depuis La Fontaine ont j
l'air d'avoir bâti de petites huttes sur le modèle et au j
pied d'un édifice qui s'élève jusqu'aux cieux : la hutte i
de M. de Florian est construite avec plus d'élégance i
et de solidité que les autres, et les domine de quelques i degrés.
L'éditeur a joint aux fables deux morcea^ix fort ; agréables, réglogue intitulée Ruth , et le pewpoéme i de Tohie : la première pièce obtint le prix de l'Aca- < demie française en 1 78! ; elle est pleine de traits char- < mans , et le ton en est excellent d'un bout à l'autre : : sans avoir précisément ce qu'on appelle de l'originalité, l'auteur a cependant une manière qui lui est ' propre. Son style a quelque chose de ces fleurs sim- ' pies et légères qui croissent d'elles- mêmes, avec lui ,1 éclat modeste, sous les premières haleines du prin- • temps, au sein des prairies : il respire l'amour des 1 plus douces vertus, et le goût des joies champêtres. \i M. de Florian écrivoit dans le temps ori la sensibilité ' ■■ étoit à la mode ; mais comme il savoit garder la mesure ' en tout, il a évité le ridicule de la sensiblerie en tou- 1 chant à cet écueil. C'est un écrivain distingué entre | ceux qui ne se sont pas signales par la supériorité du | génie; et parmi tous ses ouvrages, ses Fables ob- ^ tiennent le premier rang. ;
Œuvres de Jacques - Bernardin - Henri de Saint-Pierre, de V Institut.
Les Etudes de la Nature, imprimées pour la première fois en 1784, Paul et J^irginie et la Chaumière indienne , qui suivirent d'assez près les Etudes de la Nature; les Vœux dhin Solitaire, qui ne sont qu'un développement ultérieur de quelques-unes des vues sociales et politiques déjà présentées dans les Etudes^ et appliquées ensuite aux circonstances de 1789 ; le Café de Surate , petite anecdote indienne , encadrée dans les Vœux ; le premier livre d'un ouvrage intitulé VArcadie; la Mort de Socrate , et un petit conte ayant pour titre Voyage en Silésie; un Discours académique, et un Essai sur les Journaux , publiés dans ces derniers temps, comme les deux précédens ouvrages j plusieurs Dissertations en forme depi^éjaces: tels sont les écrits dont se compose l'ensemble des (Eupres de M. de Saint-Pierre. Nous avons encore de lui un Vojage à l' Ile-de-France , qu'il donna long-temps avant l'époque de sa réputation, c'est-àdire avant la publication des Etudes de la Nature, qui, les premières, ont signalé à la littérature et à la renommée un excellent écrivain de plus. Nous attendons toujours ce nouvel et grand ouvrage swrles Harmonies de la Nature , que l'auteur a promis il y a déjà un certain nombre d'années, et qu'il ne paroît pas se disposer encore à tirer de son portefeuille, malgré les vœux de tous les amis de la nature et des lettres. Nous
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avons annoncé, il y a quelques mois , (jiie, les différentes productions sorties de la plume de M. do Saint-Pierre éiant devenues rares dans le commerce de la librairie, M. Déteiville a pris des arrangemens propres à en rendre la circulation plus facile, et nous nous plaisons à renouveler ici cette annonce. Lorsque les intérêts du commerce et ceux de la littérature se lient entre eux et se confondeni, comme dans ce cas particulier, il est de notre devoir de ne point les séparer : ce qui facilite le débit des bons ouvrages fait partie de leur destinée. Tous ceux de M. de Saint Pierre ont pour épigraphe: Miseris succurrere diaco ^ et cette épigraphe, qui n'est pas une vaine affiche, en exprime parfaitement l'esprit; non ignara inatl^ qui reste sous-entendu, fait assez comprendre à quelle école se sont formés la philosophie et le talent de l'auteur : il a lutté longtemps lui-même contre les rigueurs du sort avant de présenter aux hommes , dans ses écrits , les consolations dont la plupart d'entre eux ont besoin; il offie des remèdes aux maux de l'humanité, après avoir partagé ces maux, après en avoir fait une triste expérience : ses ouvrages on tété le fruit de ses longues observations , de ses voyages nombreux , des vicissitudes de sa vie : il les a composés dans l'âge de la pleine matui-ilé; ce ne fut que vers sa quarante-huitième année qu'il publia ses Etudes de la Nature ; aussi ses livres sontils remplis d'une abondance d'idées que le temps et la réflexion peuvent seuls accumuler dans une tête pensante, et qiu! Ton trouve bien rarement dans les productions précipitées d'une jeunesse trop prompte à faire l'essai de ses forces: ils ont en ce point, comme en quelques autres, le caractère des ouvrages de l'an-
tiquité, toujours si riclies de clioses , eL par cela même si variés ; ils en ont encore le ton : tou t s'3^ développe sans effort et sans apprêt; tout y coule de source; toutes les pensées s'y marient par des nuances imperceptibles, et s'y fondent natuiellement les unes dans les autres ; les plans sur lesquels elles s'établissent sont à peine marqués : l'art ne se montre nulle part ; nulle part l'auteur ne paroît : les plus grandes beautés s'y déploient sans prétention ; cette simplicité , d'ailleurs si ornée , cette naïveté si peu commune dans les ouvrages modernes, cette bonhomie antique ne sont pas le moindre charme des compositions de M. Bernardin de Saint-Pierre : très-capables par elles-mêmes de produire le plus heureux effet, ces qualités voilent encore un artifice très -. fin et très-profond ; il semble que l'auteur devine toujours avec précision et justesse le point, la limite où le lecteur va éprouver de la langueur ou de la fatigue; il réveille à propos la curiosité, ou il intéresse adroitement l'imagination par quelque récit piquant , par quelque anecdote ou par une description délicieuse, par un tableau plein de pompe ou de grâce, quand il a tenu l'esprit pendant quelque temps sur une des parties purement instructives de son ouvrage. Lorsqu'il suppose que l'intelligence peut se lasser, il s'adresse à l'imagination et au cœur, qu'il n'a garde aussi de i-assasier et de lasser à leur tour; et, dans tout cela, comme je l'ai dit, on n'aperçoit pas l'apparence d'une combinaison, l'ombre d'un calcul: tout a moins l'air d'appartenir à un goût réfléchi qu'à im instinct heureux; mais, après tout, le véritable goût lui-même est-il autre chose qu'un instinct? Voilà ce qui fit le succès des Etudes de la N'a-
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tiirej au moment où elles furent données au public ; ot ce succès, qui fut si étendu, si universel , dut paloitre d'autant plus frappant, que ni la manière, ni les doctrines de l'auteur n'étoient alors à la mode; il s'en falloit de beaucoup qu'elles y fussent : M. de Saint- Pierre piêchoit Dieu dans un siècle athée, et il écrivoit avec un naturel exquis et une grâce exempte de toute afl'ectiition , au sein de la plus extrême corruption du style et du goût. Qu'on se rappelle quel étoit le ton de notre littérature en 1784 ; quels écrivains et quels ouviages étoient alors généralement prônés , fêlés, accueillis, admirés ; quelle métaphysique alanibiquce régnoit partout; quel barbare néologisme dénaturoit notre langue; quelle enflure orgueilleuse et quel faste sefaisoient sentir dans tous les écrits du temps, etjusque dans des dissertations philosophiques, économiques , ou même commerciales; qu'on se souvienne de l'étiange diction honorée à cetle époque des suffrages et des lauriers de l'Académie : au milieu de cette dépravation générale de l'esprit littéraire , un homme paroît, qui parle dans toute sa pureté le langage de la nature; qui, instruit à l'école de Fénélon et de Jean-Jacques Rousseau, ses modèles, reproduit quelques-uns de leurs accens ; et il est écouté ; et tout le monde le goûte , recherche son livre avec empressement , le lit avec enthousiasme ; tant il est vrai que ce qui est réellement bon , que ce qui est véritablement beau ne perd jamais ses droits, et triomphe toujours des circonstances , même les plus défavorables ! Ici , plus de ce jargon académique, fantôme de style, qui ne peut faire illusion (ju'à des esprits gâtés : plus de phrases ampoulées ou pincées, quintessenciées ou enflées; ici, plus
d'abstraclions ambitieuses, plus de métaphysique recherchée, plus de systèmes audacieux : l'auteur rappelle son siècle égaré à l'idée, au sentiment de la Divin! lé , par le spectacle des liai^monies de la nature dont il trace les tableaux les plus suaves et les plus enchanteurs : c'étoit écarter sans violence les hommes de son temps des rudes et âpres sentiers d'une métaphysique corruptrice , pour les lamener à la source la plus élevée de la vertu , par un chemin semé de roses, et bordé des plus rians paysages et des plus sublimes perspectives : tout le fond des Etudes de la Nature consiste dans une preuve de l'existence de Dieu , par les causes finales.
Ce genre d'argument, le plus à la portée du vulgaire, est aussi, je le sais , le plus dédaigné des philosophes ; toutefois l'homme qui a eu le plus d'esprit dans le siècle de l'esprit , Voltaire , ne rougissoit pas d'être peuple et vulgaire en ce point ; et cet esprit juste, net et supérieur, qui tant de fois se moqua du Système de la Nature avec une légèreté si badine ou une amertume si pénétrante , auroit goûté , sans doute, les Etudes de la Nature. Je ne parle pas de la partie purement scientifique ou systématique de cet ouvrage; il m'importe assez peu que M. de Saint-Pierre se soit trompé dans sa théorie du mouvement des mers. En fait de systèmes de physique, je suis, comme bien d'autres , réduit à h foi; car il faut toujours croire quelque chose en tout ; et pour ma part, j'aime à croire à Newton; mais ce qui m'importe, ce qui m'attache aux Etudes de la Nature, c'est que ce livre respire le charme de la vertu, de l'humanité, des sentimens les plus doux , les plus purs , les plus consolans; c'est
(lu'il me montre sans cesse Dieu dans Ions ses ouvintres c'esl-à-dire dnns tous ses bienfaits , sans prédication, sans liauteur, sans fanatisme, et en attaquant Hicme sans cesse le fanatisme qui empoisonne le cœur, et la superstition qui l'avilit; c'est que le style de l'auteur est tout brillant de ces vérités de détail dont parle * M. de Buffon, lorsqu'il dit, avec une profondeur pleine de justesse, qu'un beau style n'est tel , en effet, que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Si M. de Saint-Pierre s'égare quelquefois dans des particulai-ilés où il ne s'est pas assez défié de l'entraînement de ses i-echerches, son style donne toujours un plaisir (jui ne trompe jamais.
Mais, à ne considérer même les Etudes de la JVature que comme un traité de goût , comme un livre propre à ouvrir des vues nouvelles à la poésie et à la peinture, je doute qu'il existe aucun ouvrage méthodique dont la lecture puisse être plus profitable aux peintres et aux poètes : il y règne un sentiment parfait des beautés de l'ordre moral et de l'ordre physique , et une analyse extrêmement délicate et juste des rapports, des proportions , des convenances d'où naissent ces mêmes beautés; c'est là ce que les artistes ne sauroient étudier sans fruit ; il faut un guide dans l'étude de la nature, considérée sous le point de vue des arU imitateurs, comme dans toutes les autre études ; <'t je crois que M. de Saint- Pierre est un des meilleurs que puissent choisir ceux qui veulent trouver, non pas seulement en théorie , mais en pratique , le secret des enclmulemens de ces deux arts divins , de la peinture et de la poésie.
I/auleur des Etudes de la Nature ne s'est pas
contenté de donner le précepte avec une rare sagacité , il a donné aussi l'exemple avec un goût infini : c'est -d'après les principes établis dans ses Etudes qu'il a composé cette charmante pastorale de Paul et Virginie , qui, paroissant en 1789, et au moment même de l'éruption du volcan révolutionnaire j fut comme le dernier soupir , et comme le chant du cygne des Muses françaises : ce chant étoit bien doux : ce petit ouvrage , d'une couleur si originale, si fraîche et si vraie, est dans son genre un chefd'œuvre : son éloge est dans le cœiu' de tous ceux qui l'ont lu : et qui est-ce qui ne l'a pas lu? Il a produit des imitations plus ou moins heureuses , comme il arrive toujours aux ouvrages d'un caractère neuf et Saillant : et c'est au pinceau qui puisa son coloris dans une île reculée de l'Océan africain que nous devons l'introduction récente des images du Nouveau -Monde dans notre littérature, qu'elles ont enrichie en la rajeunissant; cette naïve pastorale étoit bien digne du soin qu'ont pris MM. Didot de l'orner de tout le luxe de leur art, joint au luxe du dessin et de la gravure; mais je voudrois arracher quelques pages de la préface de cette édition in-4°, non parce que ces pages sont dirigées contre le Journal des Débats, nous sommes trop au-dessus d'une petite vengeance d'auteur ; mais parce que cette expression peu mesurée d'une sensibilité trop irascible me semble tout-à-fait indigne d'un écrivain d'un tel mérite , et d'une telle réputation.
Le Café de Surate, le Voyage en Silésie , la Chaumière indienne sont des satires piquantes , où le style de l'auteur, légèrement envenimé , n'en conserve pas moins toutes ses grâces , surtout dans la
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Chaumière indienne, comme l'abeille qui fait usage de son aiguillon , sans trop s'écarter des fleurs dont elle compose son miel. On n'a peut-être pas assez remarqué, parmi les ouviages de M. de Saint-Pierre, ce fragment de V y^ rcadie , composition qui est resiée inachevée : l'auteur n'a eu nulle part une conception plus oiiginale; nulle part il n'a tracé des tableaux plus gracieux, ou plus forts; il n'y a aucun de ses autres ouvrages où il se soit montré plus grand peintre. En résumé, sa morale est douce, pure , humaine, pleine de consolations et d'espérances, voilà son mérite comme philosophe : c'est un de nos premiers coloristes, voilà son mérite comme écrivain. La critique lui a reproché queh]ues expressions techniques ; je crois qu'elle a eu lort : ces termes seroient déplacés dans de la prose /joe^/^î^e proprement dite; mais M. de Saint-Pierre n'a jamais fait de telle prose : je pense même que ces termes donnent plus de vérité à son style. Puisse cette justice franche et sincère, que je rends de toute mon âme aux grandes qualités de ce Nestor de notre littérature , consoler un peu sa vieillesse de ces légères piqûres de la critique qu'il auroit dû plus facilement oublier!