Annales littéraires
v^cJAND on est cliargé de rendre compte d'une traduction , on ne peul guèie se dispenser de parler de l'auteur traduit : le leclèur n'aime pas trop qu'on lui fasse l'iionneur de croire que les principaux caractères d'un écrivain célèbre ne lui sont pas inconnus; il veut du moins qu'on les rappelle à sa mémoire, qu'on les retrace à son imagination; il exige même qu'aux observations déjà faites sur des ouvrages qui ont épuisé l'attention des littérateurs, on mêle quelques réflexions qui ne soient point entièrement dépourvues du mérite de la nouveauté. Il faut avouer que ces obligations sont quelque- 3. 1
fois aussi peu allrayanlcs à envisager qu'elles sont difficiles à reinplii- : oonim'Mil se ré.soiulicî à iéj)éler ce <|ui a t'ié si souvent ledil? Comment se llattor de Ironver des idées neuves sur des sujc Is si jehallus? l>a nalure particulière de mes fonctions m'a plus d'une fois donné lieu d'éprouver cet embarras et ces inconvéniens; et au moment où je dois dire (pielques mois de Salluste, avant de parler de louvrage de son traducteur , je sens , comme on voit, le besoin de toutes ces prccaulions oraloires, pour l'ordinaire assez inutiles, qu'on cherche ù mettre à la place de son devoir quand il est pénible, et qui servent tout au plus d'excuse, sans pouvoir jamais servir de dispense.
Salluste est réoiv^iin le pins ])récis, le plus concis, lî plus nerveux qu"ail produit lu littérature latine, sans en excepter Tacite lui-même. Son goût est plus pur que cehii de l'histoiien des empereurs; son expiession plus franche; sa pensée plus dégagée de toute subtilité : Fun creuse plus avant dans les replis du cœur humain, mais avec une sagacité qui devient suspecte à force d'être pénéti'ante; l'autre s'arrête davantage à ces observalions, dont la solidité se fait d'abord sentir, en même temps qu'on ne peut s'empêcher d'en admii'er la piolondeur. Tacite nous donne le plaish- de deviaei-, avec lui , des mystères dont lui seul pouvoit percer l'obscurité; de faire , avec lui , des découvertes que nous n'aurions pas même soupçonnées : il crée des énigmes dont il foui-nit le mot sur-le-cliamp; et ce mot est souvent un trait de lumièie , dont les dernières lueurs se prolong;nt jus([u'au fond des abîmes les plus reculés et les plus ténébreux des passions humaines : il nous conduit, sur ses traces, dans un sombre labyrintliC dont le til
LlTTl^:llAtllES. (1809.) !!
délie est entre ses mains; et lA , nous rencontrons, à clia(|ue pas, de grandes vérités morales, qui apparoissent', à nos regards comme aux siens, parmi quelques fantômes qui le séduisent, et qui nous trompent. Salluste n'c'tonne jamais notre intelligence, et toujours il la satisfait; jamais il n'est au-dessus de la mesure des idées conununes, et toutefois on sent qu'il n'appartenoit qu'à un génie extraordinaire d'en remplir ainsi l'étendue : s'il ne nous procui-e jamais ce plaisir de devinei', si flatteur pour l'amour-propre, si séduisant pour la malignité; ce plaisir dont la curiosité est d'autan! plus avide, qu'il en est l'exercice le plus agrf'ablc et l'usage le plus délical, il ne nous insp're jamais aussi cette ciainte de nous égarer^ compagne inséparable dr-s pensées où le raffinement domino, et celte défiance qui s'attache nt'cessairement à tout ce qui se présente sous une appai-ence conjecturale. Les clartés que lépnid le flambeau de Tacite sont quelquefois plus propres à j)i'oduire des effets piquans^ qu'à montrer les olijets sous leur véritable point de vue : SiUuste marche toujours à la lumière du jour le plus pur et le moins douteux; l'expression du premier emprunte davr.ntige à sa pensée; la pensée du second doit plus ù son expression; ils sont l'un et l'autre, de très-grands peintres, des coloristes admij-ables, pleins de vigueur, d'énergie, de verve et de feu, mais non pus exempts d-^ toute manière et de toute affectation : le style de Tacite a des obscurités, des duielés, des bizarreries que cet écrivain semble avoir recherchées. On reproche à Salluste l'ambition des expressions vieillies et des tournures surannées ; une étude de la concision qui semble dérober quelque chose à la piu'ase, même en lui accordant tout^
lo m'ccs.s.ilro, qui cnnijjU! les mois avec une économif i.i aiis|(' r<> . (|ir»iii » si p.iiTois U'iilé de la regarder eoinmc une ])arciiii()nie làe!» ii.se : tous les deux sotil des modèles, sans donle, puis(|u'ils se soril élevés au ivmg des [)lus rares génies; mais les hauteurs d'où ils brillent, présentent, jeciois, plus iVnn écueil à rimitalion; les sentiei's qu'ils se sont ouverts, et dans lesquels ils ont jnarché les premiers, sont semés d'obstacles et de pièges; il est toujours périlleux de cliercher ses modèles Jiors des voies communes de l'esprit humain et dans Tordre des exceptiojis. On peut a])pli({iier aux deux grands liisloriens dont nous parlons, ce ([uTIorace dit du plus célèbre lyrique de la Grèce : il faut le suivre de l'œil, avec adinii'ation , dans les régions élevées où plane son génie; mais il ne faut point vouloir l'atteindre.
C'est une question assez vaine et assez inutile, que celle de savoir lequel on doit préférer des trois illustres; peintres qui se sont exercés sur les différentes parties de, l'hisfoire romaine : chacun peut donner la palme, à son gié et suivant son goût; les intervalles qui séparent ces génies extraordijiaires ne sont pas faciles à apprécier, et il reste toujours assez d'arbitraire dans l'évaluation, pour écailei' toute décision tranchante, et pour empêcher que persornie ne puisse, dans cette question, alléguer d'autre raison de pi'éférence que son sentiment propre et son inclination particulière. A Rome, du temps même de Tacite, et lorsque les ouvrages de Tite- Live étoient dans les mains de tout le monde , l'épigramraiste Martial ne craignit point de s'écrier :
Crispus ronuiJKÎ prinnts in histonâ.
El jLgI est le sort de cette sentence renfermée dans un vers précis , que tous ceux qui ont à parler de Scdlusle , sentent toujours le besoin de la rappeler. Qnintilien qui a dit des harangues de Tile-Iiive, que Téloquence de ces discours est au-dessus de toute idée el de toute expression, ne met pourtant l'historien de la répu])li-^ que romaine que sur la ligne de Salluste , sans lui doîiiier aucune préférence. La gloire de Tite-Live, selon Quintilien, est d'avoir atteint ce dernier auteur en suivant des voies toutes différentes, et d'avoir égalé son immortelle rapidité, umnortalem SaUustii relocitatetn^ par les grâces d'un style toujours abondant et toujours enchanteui'. Quelques anciens philologues ne comparent entre eux Salluste et Tacite que pour représenter Fim comme le maître de l'autre : ils prétendent que Tacite ayant pris SallustG pour modèle, étudioit sans cesse sa manière , et avoil toujours ses ouvrages devant les yeux quand il composoit les siens. Quoi qu'il en soit , notre siècle n'a pas balancé à m ttre Tacite à la tète de tous les histoi-iens, j'oserois même dire de tous les écrivains de l'ancienne Rome. Plusieuis de nos gens de lettres les plus distingués , épris du mérite de cet auteur, essayeront d'honorer notre Luigue de ses pensées, et descendirent, pour lui, jusqu'à l'humble office de traducteur. Je ne sais pourtant si cet enthousiasme n'avoit pas sa source dans les opinions, ou, si l'on veut, dans les passions du moment, plutôt que dans une admiration réelle et dans un goût réiléclii. Quand un ministre laisoit traduire Suétone , pouj- que l'histoire de la corruption des empereurs romains fit soupçonner aux Français la corruption el les vices de la cour de France , il n'est pas étonnant que ceux qui
G ANNALlîS
A juloicnt iilors dirigor r()])iiiioii piibliquo, ol qui clirrrhoiciil à siroiici" lo.s liens de l'uidre poliliciuo cl de la discipline sociale, qu'ils appcloienl les cliaîiics de l'esclavage, aient voulu allii-er rallenllon .siii- un éci-ivaiii (jiiiu tracé de.s p<-inluics si lurles de la iyianrii(!, qu'il passe pour avoir iiièjne calomnié le de.>polisiiie, si Ton ]K'ul 1(; calomnier. Au reste, il y uvoit évidemment de 1'ex.agéiation et du funalisme dans l'espèce de culle (|ue le ib'' siècle voua si liaulement à Tacite, à Texclusion des Salluhle et des Tile-Live; ceux-ci fiirenl toujours })r('leiés dans les écoles, et avec rai,',t)n , mii IouI l'ile- Live : ce n'est ni la profondeur qiiehiuefois subtile et sopliistique de Tacile, ni le ton senle;icieux et bius(|ue de Sallusle qu'il faut proposera l'Imit^ilion des jeunes ctudians; ce ne sont ni les dures et obscures ellip.s(\s nuiltipliées avec tant d'alleclalicn dans les éci-its du ]iieniier, ni le style haclié, Ironque', plein de saccades du second, qu'il faut leur ofl'rir pour modèle; mais les belles et baimonieuses périodes, les tours lieuieux et lians , la riclie et précieuse abondan'-e, la dichon à la fois ficile, naturelle, piltoresque, expressive el magnifi(|ue de Tile-Live : c'est l'avis de Quinlilieii lui-niènje; mais je crains bien qne nous ne conservions encore aujourd'hui beaucoup de goût pour la pensée el pour l'ellipse.
Salluste n'est pas seulement un grand peintre d'histoire, il est encore un moraliste admiiable : rien n'est plus imposant que le ton dont il Ilétrit le vice, et dont il honore et recommande la vertu ; son goût le portoit vers ces éloges éloquens de la verlu, vers ces censures véhémentes de la corruption , qui donnent tant de poids et de gi'avité aux compositions liistoriqiies j on lui a
LtTTf.RAIUES. (1809.) 7
m 'me reproché de les avo-r prodigués avec trop peu <le retenue, et d'avoir quelquefois empi-unté le vieux langage de Calon le censeur, pour répandre sur ses tableaux de morale le coloris austère de ce vertueux personnage, et la teinte respectable des temps antiques. Mais on lui fait un reproche beaucoup plus grave : on l'accuse de n'avoir point soutenu ses discours par ses exemples; et, en effet, il ne développa, dans le dernier siècle si agité de la république romaine, que le ca- " ractère d'un brouillon; il avoit aussi un goiit particulier pour les femmes de qualité; et le fameux Milon, qui le surprit en bonne fortune, avec la sienne, une des plus nobles dames de Rome , fit administrer à notre rao)'alisle une centaine de coups d'étrivières; il fut chassé du sénat, et flélri par les censeurs potir ses prouesses amoureuses , quoiqu'il alléguât que les maris qu'il ti'oinpoit étoient d'accord avec lui pour être trompés; que depuis long-temps il avoit renoncé aux femmes de condition , et qu'il s'étoit rabattu sur la votui-e. Chargé par Jules-César du gouvernement de la Numidie, il pilla cette province; c'est là qu'il amassa ces richesses immenses avec lesquelles il fit bâtir un palais somptueux, environné de jardins si magnifiques , qu'ils sont encore célèbres aujourd'hui. Je renvoie le lecteur à la Vie de iSallusle, composée par M. le président Desbrosses, et mise en tête de cette traduction par les éditeurs : elle contient des délails extrêmement intéressans , quoique noyés , quelquefois, dans ce torrent d'accessoires historiques et de savantes inutilités, qui coule toujours avec tant d'abondance de la plume des érudits.
Nous n'avions pas jusqu'ici de traduction de Salluste qui méritât d'être rangée parmi les mouumeus et les
clief^-fVoetnTe du gnire : ni avoiis-nons une aujourcriini? C'csl la qiioslioii ijiii me iv.slv. à cxaniiiur. Je ne piésonleiai ici (jne qut'l(|ue.s icK'cs .soininaiics; j'<^xposei'ai les détails dans un second article : ([uaiMl on considèro en Ini-inême le slyle de M. Dureaii-L)(l;inialle, on no reconnoit pas dans cet éci'ivain les (pialilés nécessaires pour exprimer et rendre la manière et les beautés des grands modèles de Tantiquilé; et l'on est étonné de la hardiesse de ses entreprises : sa diction n'a, par elle-mètne, aucun caractère; elle manijuc de cette fermeté qui rcMille de la correction, et de cette vigueur (jui vient du talent, quoi(|u'elIe ne soit pas dépourvue d'une certaine chaleur et d'une certaine véliémence, qui, chez lui, annonce plus la confiance que le génie; évidemment ce n'étoit point là une plume faite pour reproduire à nos yeux, et dans nolie langue, les grands traits de Tacite et de Sailuste : qu'on se demande, en lisant la Uaduction de Tacite, si cet auteur se seroit exprimé ; 'nsï en Irançaifi; qu'on se fasse la même question ei' lisant celle de Salluste ; la réponse ne sera point favoiahle à i\I. Dureau; on conviendra '■qu'en voulant lutter avec ces athlètes de la littérature latine, il a consulté son zèle plus que ses moyens; miis si Ton examine ses traductions, en les comparant avec celles qui ont précédé, plutôt qu'en les rjppj'ochanl des auteurs traduits; si Ton veut oublier un i]i'>tant les modèles de M, Dureau, pour ne se souvenir (jue de ses rivaux, on lui saura gié de s'être cru capable de surpasser ses prédécesseurs , d'avoir essayé de faire un pas de plus vers le but, de l'avoir fait , et de nous avoir domié des traductions qui ne sont pas bonnes, mais qui, du moins , valent mieux ^ue celles de ses devanciers : l'o-
pinion publique a depuis long-lemps confirmé ce jugement, à l'égard de la t)'aduc!ion de Tacile; el je ne doute point que celle de Salki.ste ne doive avoir le même sort , et ne mérite le même honneur.
§. II
28 janvier.
La plupart des grands modèles de l'antiquité ne sont arrivés jusqu'à nous que mutilés par l'injure des siècles: nous ne possédons pas la quatrième partie du grand ouvrage de Tite-Live; les trois quarts de ce chef-d'œuvre ont péri dans le naufrage de tant de chefs-d'œuvre antiques; et nous nous consolons, comme nous pouvons, de cette perte, avec les supplémens de Frcnsheim'us. Il ne nous reste presque rien des histoires de Tacite : le temps, quia respecté un peu plus ses Annales, nous en a envié une porlion considérable. La littérature latine n'excite notre admiration , qu'en t^' 'ant nos rogiets.
Les ouvrages de Salluste n'ont pa. échappé à la destinée commune : le corps d'histoire qu'il avoit composé, et dont la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha formoient, en quelque sorte, les deux extrémités opposées, n'est point parvenu à la postérité; quelques débris de cette grande composition, quelques harangues d'une admii-able beauté, sauvées, on ne sait comment, de la ruine générale de l'ouvrage, ne servent qu"à rendre plus vive la douleur des amis des lettres. Le tendre et passionné Pétrarque regrettoitla perte de l'histoire de Salluste, presque aussi sensiblement qu'il célébroit les charmes de Laure. Heureusement , la Conjuration de Catihna et l'histoire de la Guerre de Ju-
Ut AXNAT.r, s
iiiiiliia , soiil (liii\ iiioivr.uix c-OMiplcts; (|nel(p(Os criti(|iu.s j)iclôriiil l(' ,s<'('<»;i(l au jnomior, (|iioi(ni(' celui-ci soil beaucoup plus coiui'.i , parce rpie le sujet en est beaucoup plus intt're.ssinl. Ce soûl au reste deux tivrbleaux achevés : Tait de la composition liisloii(|uo n'a jamais t'ié poussé plus loin (pie dans ces deux c.lielsd'œuvie : les narrations, les portraits , les dcso-iplions, h s h u-anguw , les j-éilexion.s , y sont entremêlés et distribués avec celt(î supériorité d'intelligence qui est le génie même, quand elle est appliquée aux beaux arts ou aux grandes dioses. On dit que Sallusle a imité Thucydide ; mais il me .semble s'être élevé au-dessus de son luodèle. Je ne me projîose d'examiner aujourd'hui que la traduction de l'bistoire de Catilina.
Ce qui frappe d'abord, lorsqu'on jette les ^eux sur les versions de M. Dureau-Dela malle, c'est relî'oi t qu'il a fiit pour exprimer le caractère propre, les (pialités distiuctives, le ton et la manière des auteurs (|u'il a entrepris de traduire; elTort plus m.inpié chez lui que ebez aucun de sen devanciers, et qui est toujours louable, quoiqu'il ne soit pas toujours heureux : aucune traduction ne porte plus visiblement l'empreinte du travail que les siennes; aucune ne décèle plus d'étude, de soin, de zèle et de contention; aussi cet estimable et laborieux littérateur, pénétré de l'importance et de la dilhcnlté des fonctions littéraires qu'il s'étoit imposées, a-l-il consaci'é une grande partie de sa vie à méditer sur Tacite, sur Salluste, siu^ Tile-Live , dont il vouloit, en quelque sorte, conquérir les richesses et les beautés, pour en oiner notre langue. Un tel dévouement désarme la critique; et lorsque dans les fautes mêmes qu'elle h'ouve à reprendre , elle voit des preuves
de zèle , elle se sent moins pressée de les indiqnei- , que tentée de les dissimuler; mais ses devoirs sont trèsimpérieux.
Le système de traduction suivi par M. Duieau est bon en lui-même; et l'ardente persévérance avec laquelle cet écrivain s'est efforcé d'en surmonter les difficultés, éloit digne d'un succès moins équivoque : se ])0!ner à rendre avec exactitude et correction le sens et les pensées d'un génie du premier ordre, c'est copier une peinture avec le crayon, c'est nous montrer Ru^ bens ou le Titen dépouillés de leur vif et brillant coloris : si l'on ne transporte pas dans sa langue le style y la couleur, l'expression, la physionomie des grands modèles antiques; si l'on ne fait que tracer avec fidélité dans une diction foible, les idées qu'ils ont peintes avec toute la force de leur talent, et toute l'énergie ou toutes les grâces de leur idiome, on ne les traduit pas, on les explique; on ne les copie pas, on les esquisse : aussi rien n'est plus rare qu'une bonne traduction.
J'ouvre celle de Salluste par le P. Dotteville : le style en est pur, correct, châtié, coulant; la diction en est bien française; mais ne s'agit-il que de cela? Où est la manière de Salluste? Où sont cette brièveté, celte rapidité, cette concision, cette chaleur, cette force, cette élévation, ce tour giavement sentencieux, ce ton imposant, ces traits énergitpies, ces louches profondément ressenties que j'admire dans l'auteur latin? Tout cela a disparu : Salluste se métamorphose . sous la plume du P. Dotteville, en un écrivain estimable, mais assez médiocre : l'efïbrt ne se fait sentir nulle put dans ce traducteur; mais aussi aucune beauté n'est j-endue : il no s'est point égaré; mais il n'a point tenté les routes dif->
fioilrs: il no paroîl p,\s avi»ir soupçon iir les sorrols de l arl de liadiiire, le viiii .syslrine, on plnlôL los vrais pruiripcs (pii doivnit diriger Tespril d'uti liadueleur; il jKiioil vLiangei" à ce fen qui écliauiriî et colore les productions des hommes ôo génie : Sallusle observe Irèsbien, dans la fioide coi^ie de sou iuloprcle, toutes les règles de la grannnaire fiançiise; peul-elie u'a-l-il pas aussi bien observé, dans ses propres ouvrages, les règles de la grammaire latine. Mais encore une fois ce n'est pas assez.
Je coin pare la traduction de M. Dnreau avec celle du P. Dolleville : au pjeniier coup d'oeil , la première me paroît aussi lourmenlée et aussi bizarre (|ue la seconde me semble régulière et froide: mais , en appjofondissant cet examen , j'observe que si la version de M. Dureau présente un plus gi-and nombre de fautes, elle offre aussi plus de mouvement, de clialeur, de rapidité et de vie : il y a sans doute des fautes énormes dans ce dernier ouvrage, mais elles sont de natuie à pouvoir être en quelque sorte corrigées d'un trait de plume, au lieu que la froideur du style est un vice radical auquel rien ne remédie; si l'on compte les f\utes, le P. Dotteville est awdessus de M. Dureau, peut-être même au-dessus de son original, à qui les ci-itiques anciens en ont tant reproché; car on sait combien de déiauts l'antiquité a cru remarquer parmi les rares beautés qui biillent dans les compositions de Salluste: mais ce n'est pas ainsi qu'il faut juger ni des ouvrages originaux, ni des traductions : le calcul des fautes est le moins équitable de tous les calculs ; il rabaisseroit quelquefois les plus grands auteurs au-dessous des plus médiocres.
Presque toutes celles de M. Dureau tiennent à l'abus
LITTÉRAIRES. ( l8og.) l5
de son système; j'en ai nolé une multiludej mais je n'userai pas , à beaucoup près , de toutes mes notes ; ce seroit abuser de la flicililé de critiquer; ce traducteur fait violence à notre langue , pour la forcer à prendre les formes du style de Salluste , et pour lui imprimer le caiaclère d'énergie propre à la langue latine. Cet excès se fait sentir dès les premières lignes : dans le portrait de Catilina , M. Bureau traduit ces mots : ingenio malo pravoqiie par esprit pervers et contrefait; il est visible , et d'ailleurs le traducteur nous dit dans une note , qu'il a voulu rendre toute la force du mot pravo; mais rien ne peut excuser ce que son expression a de forcé, de bizarre et de ridicule. En bon français, un esprit contrefait est un Gs^r'il faux ; et tel étoit l'esprit de Catilina, comme SallusLe l'explique merveilleusement dans la suite du portrait; mais cette expression, 'qui rend parfaitement le sens de l'auteur , a sans doute paru trop vulgaire à M. Bureau, quoique le mot latin n'ait rien de fort recherclié. Tous les autres traducteurs, et M. Rollin lui-même, avoient mis corrompu, terme qui n'est point exact. Celte faute grave de M. Bureau montre déjà une altetition plus scrupuleuse à la propriété et à la force des expressions latines.
Bans un auti'e endroit , le traducteur rend ces mots : Fortilnce violentiani , par Vhumeur de la Fortune. Jamais on ne s'est exprimé ainsi dans notre langue, et cette innovation n'est pas heureuse : nous disons , les caprices de la Fortune, figure élégante, qui n'a pas l'énergie du mot inolentiam , mais qui cependant y répond assez bien. Essuyer Vhumeur de la Fortune , est, en français , une phrase baroque , tandis c^n essuyer les caprices de la Fortune , est une expression aussi
l4 ANNAT.ÎiS
)i(>l)l(> (|ir(ll(> csl jiiir(^ cl l'égulitTC. Le violcnt'unn a louinuiik' M. Dure.iu : uiiiM|u'il vouloit à loiitc luire le loiulre, l'Iolence eùteiKîoïc vnlu mieux <ju7/ //«/(?///•.
Ceux qu'une laugue parjure ou unr yjiain horuictdc /lou/Tf'.s.so/l de la fortune ou du sentir des ciioyetis : celle plira.se a (|ijel((ne eliose de forcé et dV- Irange; elle ne se piéseiile pas ndlenieiil à rintelligence, et blesse l'iinagiiiution; elle n'exprime l'en* rgie et la concision de la phrase latine (piVn lui dérobant ime partie de sa clarté et lont son nalurel. Sallu.sle dit, avec la jjréeision la plus iorle , mais en mêiTie temps la plus lumineuse et lu plus simple : quos iiianus atqiie Ungua perjurio , et civili sanguine alehat. Il ne fulloit pas traduire comme le P. Dotleville : « Tous ceux « qui pour vivre faisoienl trafic du sang des cilf)yens « ou du parjure. » Cela est languissant, foible et décoloré, quoique net, juste et français; mais il ne filloit pas aussi traduire comme M. Dureau , dont la bizarrerie me paroît pourtant ici , comme dans beaucoup d'à ut les endroits , préférable au naturel commun , flasque et mou du P. Dolteville. Au moins , le nouveau tiaducteur fait voir qu'il a senti la beauté de ce manus atque Ungua ^ qui présente une si vive et si terrible image; peut-être cette figure hardie, cette grande hypotipose est- elle intraduisible; peut-être ne peut- on montrer en français, ni celte langue parjure , ni celte maifi meurtrière; mais on doit savoir gié à M. Dureau de sa tentative ; et c'est ici le cas d'appliquer la maxime : conaUun laudo.
Salluste fait quelquefois des phrases toutes composées d'infinitifs , pour imprimer plus de rapidité à la narration, et surtout, poui' donner plus de nerf aux des-
LITTÉRAIRES. (luOg.) iB
criptions : il emploie cette tonnm]-e elliptique, dans sa fameuse peiuLure de la corruption de Rome : a'iros patl niulisbria ^ inulleres pudicitiain in propatido habere , etc. M. Durean, qui a fort bien senti que cette figure ne peut guère se transporter dans notre laugiïe, clierche toujours à y substituer un tour qui réponde au sentiment dont Toiiginal lui semble animé; mais, dans ce dernier cas, il me paroît s'être biru troîupé : Ils avolent trouvé piquant , dit-il, les horiimes tCttre les femmes des maris, etc. Rien ne me paioît moius conforme au ton de Sallusîe, ni plus au-dessous de h dignilé de l'îiislolre , que cette tournure familière et bourgeoise : lis avaient trouvé picptant , etc. Il y a ici une teinte d'ironie absolument déplacée : SiJluste parle toujours avec la gravité la pi as sérieuse, et ne descend jamais à ces petites grâces de la raillerie badine : il ne plaisante pas.
On ne sauroit trop exhorter le savant et digne fils du traductevu' à off'.rer une Foule d'auires expressions qui déshonorent également la majesté de l'histoire, et qui se sont glissées dans celle tiaduction , au grand étonneraent de tous ceux qui savent avec quels soins et pendant combien d'aimées elle a été travaillée : par exemple, dans le dernier discours de Catilina, ces mois énergi(|ues et nobles : Memineritls vos decus y gioriain , prœtereà lihertatem atque patriam in dex~ tris 'vestris portare, sont rendus ainsi : « Souvenezvous , en marchant au comb^At, que la gloire, la liberté, que votre patrie sont au bout de vos piques. Comment se repiésenter la gloire et la patrie au bout des piques? Et combien celte tournure est triviale! Dans le premier discom-s ; Voilà ^ voilà que je vous offre cette liber--
l6 ANNALES
II-, etc., pour : JRn illa ^ ilLi ijuam sœpè optastls , IIbi-rtas l Quelle dilléiciicf I f- vilà , tuIUÏ que je tous o[))-c est d'une bass(;.sse iusuppurUible. Uud li-cnlaiue de euiisti"\iclioiis forcéo,s, iueorrccles, vicieUht's el barbares, appellent aussi l'aUentiou du jeune et docie éditeur; niaLs pourcpiui loulesccs coni cliona n'oul-elles pas clé laiie.s av.uil l.i première édition? Je rendrai compte du Jiigui tha dans un troisième et dernier arlicle.
?.Q janvier.
M. Dure\u-Delam\lle me scmWc avoir beaucoup mieux réussi dans la traduction de la Guerre de Jugurtha, que dans celle de la Conjuration de Catilina : ses efforts y sont moins sensibles; le lecteur s'y trouve moins souvent affiigé de Li peine que sest donnée le traducteur, moins souvent conLristé et )cbuLé Au peu de succès qu'ont obtenu son zèle et son travail; le style est plus aisé, plus correct, moins contourné, moius forcé, moins rempli de hardiesses mallieureuses, de bizarreries, de barbarismes, de fautes contre le génie de la Luigue française, d'outrages faits à la grammaire. Ce morceau de traduction me paroîl être un des moins défectueux que M. Dm'eau ait écrits dans ce genre.
La diflérence des deux ouvrages latins est peut-être la cause de la différence des deux traductions : il y a moins d'apprêt, moins de prétention, moins de roideur dans la peintiue de la Guerre de Jugurtba, que dans le tableau de la Conjuration de Catilina; le pinceau de Salluste, sans rien perdre de sa force et de son énergie , a plus de douceur , de moelleux , de iiuliucl et de
LitTÉflAIRES. (1009.) 17
- flexibilité dans la première de ces deux brillantes compositions. Peut-être aussi , le traducteur devenu plus maître de son propre système, par une première tentative, a-t-il su mieux se garantir des excès, et se préserver des dangers de sa méthode dans un second essai: l'expérience et l'habitude sont les plus sûrs de tous les suides.
Le CatUina de Salluste est beaucoup plus célèbre que son Jugurtha : on en parle davantage 5 on le cite plus souvent; on le lit beaucoup plus. Cette supériorité de réputation n'est point relative ati mérite de l'ouvrage j mais à la nature du sujet que l'auteur y traite : il est naturel que l'on s'intéresse beaucoup plus à la Conjuration de Catilina, qui vouloit brûler Rome, qu'aux efforts d'un petit roi Numide qui cherclioit à se sousti-aire au joug des Romains. Cependant je ne sais si l'historien n'a pas encore développé plus de talent et de ressources dans le tableau où il nous représente Jugurlha luttant avec son courage , son or et ses ruses , dans un coin de l'Afrique , contre toute la puissance des maîtres du monde, que dans celui où il nous peint Catilina armé contre sa patrie de poignards et de flambeaux. Plusieurs critiques ont cru devoir accorder la préférence à la Guerre de Jugurtha, et j'avoue que s'il m'appartenoit de prononcer , je me sentirois du penchant pour cet avis : quoique en tout genre de composition, le sujet doive être compté pour beaucoup , les vrais littéi-ateurs foiïl , toutefois , encore plus d'attention à la manière dont il est rempli. Il faut peu d'art pour choisir- un sujet heureux : le hasard souvent le présente ; mais il n'appartient qu'à un talent consommé de traiter avec supériorité un sujet médiocre. Le vulgaire apprécie généralement les ou- 5. a
vrages cVapivs lo sujol : los vrais jiigos <lii lalcnl sont cxcc.ssivonicnl laics.
L'iiisloire dv Jiigiii llia (Hnnmciic(>, {(hkihc ((lie de Caliliiia ,. par lin de ((Vs ])i( 'nuhnlc.s de inor.dc (|ii(! les modonies ont pcul-êire trop rcpnHiés à Salln.sh- : ils n'ont pas obse^^(.' <jue ces préambules ne sont autre chose que de véiitnhles piéfaces : à la vc'rili', elles no sont point séparées dn livre, comme dans nos ouvrages; mais toute lu difTërence consiste dans un procédé de copiste ou de typogi'aplie, qui ne. doit nullement tirer à conséquence pour l'art et le goût. L'aulem- a inultiplié les portraits dujis celte composition comme dans l'autre; mais ils y sont encadrés et développés avec moins de faste et d'affectation; les masses du style y sont, en général, moins détachées, moins en relief : tout est lié, nuancé, fondu avec un art d'autant plus louable j qu'il est moins apparent. Les couleurs de cette belle et riche peinture, quoique moins heurtées, me paroissent encoie plus vives et plus frappantes. Depuis le commencement de l'ouvrage jusqu'à la fin, on croit voir tout ce que l'historien décrit. Quel tableau d'ailleurs que celui où se trouvent réunies les trois grandes figures de Jugurtha , de Marins et de Syllal L'Africain, plein de valeur et de perfidie , donnant dans sa jeunesse, auprès du grand Scipion , les plus hautes espérances ; élevé au trône à force de mérite et de génie j trempant ensuite ses mains cruelles dans le sang de ses deux frères ; assassi*^' ^nt un autre de ses parens jusque dans le sein de Rome, et en présence de la majesté du sénat et de la souveraineté du peuple, qui dévoient piononcer sur ses crimes; jetant un regard de mépris sur cette ville, où il avoit tout corrompu avec de l'or; ramenant j pour
LITTÉS-ÀIUES. (1809.) 19
les légions romaines , les jours liumilians des Fourches Caiidines-, et ne cédant enfin qu'cà la fortune de Marins , aux stratagèmes de Sylla , et à la trahison de son beaupère , qui le livre enchaîné aux Romains.
Quel contraste forme le caractère de Marius avec l'état de corruption et de dégradation où la soif des richesses avoit précipité les personnages • même les plus distingués de la république! Mais aussi quel orgueil féroce! Quel fond d'envie et de jalousie, sans aucun voile ! Quelle rudesse sauvage ! Quelle amère et insultante fierté! Quel fiel dans les discours! Quelles bravades et quelle présomption! Quelle brûlante et indomptable ambition , jointe au génie le plus vigoureux et le plus vaste , à Famé la plus intrépide et la plus incoriTiptil>leî
Sylla naissoit : il n'étoit encore que questeur ; on voit briller les premières lueurs de ses hautes destinées ; son esprit est aussi cultivé que celui de Marius est agreste; sa grande et vive intelligence se décèle déjà par quelques éclairs frappansj sa valeur est remarquée même à coté de celle du consul plébéien , qtii éclipse tout le reste ; rien n'égale son activité, si ce n'est son adresse : c'est entre ses mains que Jugurtha est livré par Bocchus ; il fait gi'aver sur la pierre d'un cachet ce premier trait de sa gloire , et la vue de ce cacliet allume tous les feux de la jalousie dans Famé envieuse et rustique de Marius. Telle fut la première et foible cause de ces sanglantes discordes qui déchirèrent dans la suite les entrailles de la république. Toutes les incertitudes, toutes les variations, toute la mobilité, l'inconstance et l'infidélité du caractère africain se développent dans celui du roi Bocchus, beaupère de Jugurtha : il ne sait s'il doit livrer son gendre à
SyWii , ou Sy lia à. son gendre; on le voil l<»nil)ei' dails les plus inquiélanlcs perplexités, dans les plus profondes ruflexions; il promet à Sylla ; il proincl à Jngurtlia : Tagitation de son c.spril. se poini dans lovil son extérieur; il cliangede\ isageetde couleur àelijupiein.slanl ; il marche, il s'assied, se relève, et s'assied encore.; son regard est Ironble, équivoque; il a des convulsions; il n'est décidé qu'à trahir, sans savoir quel estcelui qu'il li'ahira; et il ne retrouve le calme que lorsque le moment décisirarrivé le force à faire un choix entre ses deux perfidies.
Quel génie dans les descriptions de lieirx et de ba— tailles, aussi précises que pittoresques! Quelle distribution! Quelle ordonnance! Quelle marche à la fois nelte et rapide! Quelle progression d'intérêt! Rien de foible, rien de languissant, rien d'insignifiant, rien d'ennuyeux : l'écrivain est toujours en haleine, le lecteur toujours soutenu. Et ce sont de tels ouviviges qui n'obtiennent qu'un espace très-éti'oit et quelques réflexions très-superficielles dans les longues disseilations de M. de Laharpe, tandis que des multitudes de pages y sont consacrées à l'examen d'un Pont-JSfeuf, ou à la réfutation d'un mauvais pamphlet I Quelle moisson reste encore, quoi qu'on en dise, à nos professeurs de littérature ! Qu'ils s'efforcent de nous rappeler au goût et à l'étude des anciens , que leurs prédécesseurs ont à peine effleurés! Sans cette étude, il faut renoncer aux lettres.
J'ai* quelque peine à reportei' mes i-egrets sur les pales et foibles copies du traducteur, après les avoir fixés sur les peintures étincelantes de l'original : comment se résoudre à relever des fautes grossières, après avoir admii'é tant de beautés?
LITTÉRAIRES. (iSog.) 21
Quoique le style de M. Dureau soit ici plus correct, plus naturel et plus pur que dans la traduction du CatlUnaA\ n'est pas cependant à l'abri de tout reproche : on 'y remarque souvent encore quelques-unes de ces tournures familières que le traducteur prend pour un heureux abandon, et qui ne sont que des négligences inloléi-ables. Par exonple : « L'autre aimant la paix, « n'ayant jamais fait la guerre, de ces caractères doux, « faits pour essuyer toutes les injustices. » Il me semble que Sallusle n'auroit pas écrit ainsi; il n'eût pas dit, en français, de ces caractères doux: cela ressemble trop au style de la conversation.
« C'est là qu'il rassembloit une aimpe plus considé- « rable que la première, du moins pour le nombre; car « Y espèce d'Jwninies étoit plus molle, sans vigueur, « ayant plus cultivé leurs champs et leurs troupeaux « que la gueri'e. « 11 faut avouer que \ espèce d'hotnrues n'est pas une expression fort élégante 5 meiis M. Dureau est peut-être le premier écrivain qui ait dit en français : cultiver des troupeaux; à la vérité , ce mot répond très-bien à celui de Salluste : Fecorls magia quchn helli cultoreni; n'est-ce pas ici un des cas où l'exti-ême exactitude devient une extrême infidélité?
(( Du moment que l'âge lui eut permis de porter les « armes (il s'agit de Marius), il ne quitta point les « camps , où il apprit des choses qui valoient bien toute « cette faconde des Grecs. » Voilà encore de l'abandon ; voilà le sl^de familier de la conversation ; et cette familiarité est ici du plus mauvais goût : je le demande, Salluste , s'il eût écrit en français , eût-il enaployé dans ce cas le mot faconde?
<•< Les nobles furent humiliés; et ^ après longues aU"
2 2 AN N Al, I..S
« tièes , k; consuLit l'ut dilcic à un Jiotnmc nouvrau. » yiprès longues années; (]uol style! Esl-cf ainsi qiio Bossuet, Suinl-Ilral , A'orloL ou Voltaire, écrivcnJ. l'histoii"e ?
« Si l'on pouvoil dt'niari(](ii- à Albinu.s, à Ik'slia ce « qu'ils prèférewient d'avoir poui- lils, d'eux ou de « moi. » Ce qu'ils prèfèreroient est \m solécisme. Il tciompha consul, lournuie barO(|ue; désordunner la iépul)li(iue, poui- troubler, bonlevciser la i-('publi(|U(!, barbaï'isme, etc. , etc. , etc. Faut-il inférer de toutes ces observations que celte traduction est sans mérite? Non , sans doute : il f;tut en conclure seulement que l'on peut encore en soulîaiAer et en espérer une meilleure : M. Billecocq a publié, il y a quelques années, une traduction du Catilina , et nous savons qu'il prépare , depuis long-temps, celle du Jugurtlia; nous l'engageons à ne point se laisser effrayer par la traduction de M. Bureau : qu'il revoie avec soin son ouvrage ; qu'il profite des effoils du nouveau traducteur; qu'il use de tout l'avantage de venir le dernier; et, peut-êlre, nous aurons enfin une traduction de Salluste. MM. Desrenaudes et Rendu ont mieux traduit la Vie d'Agricola que M. Bureau : cet exemple est fait pour encourager M. Billecocq. Quelle émulation plus légitime et plus louable I En attendant, contentons-nous de ce que nous possédons; et si la version de Salluste par M. Bureau n'est pas, à beaucoup près, telle qu'on la dé.sireroit, souvenons-nous qu'elle est jusque aujourd'hui la moins foible de toutes.
Essais de Morale et de Politicjtie j par M. Molé^ aug-mentés d'une Vie du président Mathieu Mole.
21 février.
Cet ouvrage, plein d'idées profondes, d'expressions énergiques et de tours heureux , parut , pour la premièi-e fois -, à une époque où les esprits , encore fatigués de vaines el trompeuses théories, soit de morale, soit de politique , ne cherchoient qu'à se reposer dans le sein de l'expérience. Il n'obtint donc pas l'accueil et le succès dont il étoit digne : ce ([ui n'éloit que profond sembla recherché; ce qui n' étoit que précis sembla obscur ; on s'eflorça d'appliquer à tout l'ouvrage plusieurs critiques qui n'étoient applicables qu'à quelques parties du livre ; l'ensemble fut , en quelque sorte , rendu responsable du tort de quelques détails. Tel est le procédé ordinaire de la prévention : elle ne veut jamais envisager qu'un côté des objets; et, soit qu'elle censure, soit qu'elle loue, elle s'écarle toujours également de la justice, parce qu'elle manque toujours également de mesure.
L'homme de letires célèbre qui rendit compte, il y a trois ans , dans ce Journal , des Essais de Morale et de Politique y mit à peu près Fauteur sur la ligne de Vauvenargues. « Quand le livre do Vauvenargues pa- « rut , dit-il , Voltaire écrivoit : « ce qui me persuade « qu'il y a des choses excellentes dans ce livre, c'est
3t ANNALES
« que je l'ai vu im'pi isé par coux qui u'oimcnt que les « plii;isc5 ou le faux bel cspiil. 11 sei'oil ])c».s.sil)lo que « le iiii'iiie clom' t(>iivîul àccs lUssai-'i de Morale et de « Politlijue. Ce u'cst pas lo seul rapport ((u'oii peut « rouiarquer entre leur auteur el Vauvenargucs : tous « deux se sont livrés aux plus impoitante.s éludes dans « lYjge des plaisirs; cl le premier, ])lit.s jeune encore, « pai-oil aM)ir (|iul(jiu^ cliosc de plus sévèi'e, el dans sou « slyK- , et dans ses idées. Les circonstances ont peul- <( ^!lre dévelojipé ce caractère de son esprit et de son « talent : s'il appaitient, comme on le cioil, à l'une « de ces races antiques où se tivinsmelloit, de généra- <( tion en généi-;\tion, Fexemplc de toutes les vertus, « on ne doit ])as s'étonner (ju'il laisse entrevoir dans « son premier écrit, un peu de celte gravité héréditaire « qu'on oljscrva toujours dans les moeurs et jusque « dans la physionomie de ses ancêtres. » Telles étoient les paroles de M. de Fontanes, de cet écrivain si élégant, de ce liltéiateur si judicieux.
Elles contiennent à la fois, et la censure indirecte de la manière dont les Es.sa'is furent d'abord accueillis , et l'apologie du ton que l'auteur a cru devoir prendre dans cet ouvrage. Quelqu'xni a dit avec laison que les livres n'ont point d'âge : si Fauteur étoit très-jemie encore lorsqu'il composa ce traité de politique el de morale , il est d'autant plus louable d'avoir su imprimer à sa composition et à l'expression de sa pensée ce caractère de sévérité que le genre exige, el que la jeunesse semble exclure. Il est des esprits qui ne mûrissent jamais ; il en est d'autres qui allcignoit rapidement la niatuiité , qui jettent des fruits ayant d'avoir montré le^ fleurs , et c|ui sont bien dédpmrnagés de la perte de quelques giâ»
LITTÉRAIRES, (luog.) 25
ces frivoles , par la 'richesse de leui s profondes et fertiles conceptions. A la vérité ^ Platon conseilloit à un. jeune homme qui écoutoit ses leçons , et dont l'humeur lui paroissoit trop austère, de sacrifier aux grâces ; mais le même Platon vouloir que les pensées du premier âge se fortifiassent dans l'étude aride et dans les spéculations abstraites de la géométrie.
Le monde aime à ne rencontrer dans la jeunesse que les saillies brillantes de la gaîté et les caprices séduisans de la folie; il est xn^vcxe assez enclin à censurer malignement les traits anticipés d'une sagesse précoce; mais il faut convenir que cette censure tombe à faix fjuand la gravité des manière^ ou l'austérité du style ne sont que l'expression fidèle de la supériorité de l'esprit; et ce n'est point à l'auteur des Essais de Morale et de Politique que l'on peut justement appliquer les paroles adressées par Phocion à un jeune orateur qui prétendoit trancher, avec hauteur, les questions politiques les plus importantes et les plus difficiles : Jeune lioinme , tes discours ressemblent aux cyprès : ils sont roides et hauts ; mais ils ne portent point de fruits.
Son livre est plein et substantiel : ou y sent une grande force de méditation, qui ne peut être exactement appréciée que par ceux pour qui l'attention n'est pas un efibrt trop pénible , et qui doit, au premier abord, rebuter tous les esprits incapables de quelque application. Je suis dégoûté autant que personne de ces or^* gueilleuses et ridicules prétentions à \a pensée, qui ont été un des travers les pkis funestes de notre âge, et je sais comme vui autre tout ce que cette fastueuse ambi^ tion de l'esprit peut traîner à sa suite d'erreurs , d'absurdités, de faux goût et de mauyais style j mais je crois
26 ANNALKS
(juo cvMv nvor.sioii poiii- les uhslraclioii.s el Ie.s syslt'ines amoit Iniis les caraclt ros d'une passion injusle, au lieu (le pir.sciilcr ciiux cruiu'sago lélloxioii , .si on ne la ron- Iciinoil pa.s «lan.s certaines liniiles : ell-- doii nous rendre plus sévèie.s, sans nous ein|)è(lier d'être (^(|Mil.il)!es, Il est pei-mis d'être prévenu, au picmiei- coup d'ccil, contre le titre , contre le plan «l..s Mssais de Mor.de et de Politicjue; on jieut ne sentir aucun attrait pour co livre , et le soupçonner, avant de l'avoir lu , d'être aussi erroinié et aussi vain que la plupart de ceux du mémo genre; on peut accuser l'auteur, à l'avance, de n'avoir pas repoussé des formes aussi suspectes , .des foimes qui, aujourd'hui, ne semblent plus être (juo celles de l'eneur; et de s'être précipité dans cette carrière dangereuse des théories morales et politiques , dont la maiu de l'expérience paj-oissoit avoir pour jamais fermé lu barrière aux esprits justes et sages j mais il n'est pas permis , après une lectuie attentive , après un examen convenidile, de ne pas reconnoître dans cette production un rare talent, une grande vigueur de tête, ime feimeté et une noblesse de style très -remarquables, une originalité d'expression qui décèle un esprit au-dessus du vidgaire.
Les défauts, il est vrai, sont ici, comme presque partout, à coté des bonnes qualités : l'impulsion de ce talent miile l'cnlraîne quelquefois par delà les bornes de la justesse; sa lumière est ((uelquelois mêlée de nuages et de fumée; il arrive (]ue sa vigueur nerveuse dégénère en roideur ; (|ue son Ion plein et élevé ressendjle trop à l'accent de la sufiisance dogmatique: que son expression précise devient incomplète, et, par-là même ténébreuse; que sa pensée, laborieusement oppiofon-
LITTÉRA[RES. (1UO9.) 27
die, offre plus de contrainte et d'effort, que de rectitude et de véritable force ; mais ces imperfections éclipseront -elles les beautés multipliées de pensée et de style qui étincellent dans cet ouvrage, et dont quelques-unes ont été distinguées avec tant de goût et de . justice , par le grand écrivain qui, le premier, annonça dans celte feuille ce talent naissant?
Le pian est très-profond , quoiqu'il paroisse très-simple : en effet, la morale et la politique sont liées entre elles par des nœuds très-étroits , plus faciles à apercevoir d'une manière générale, qu'à saisir avec précision. Toute la partie politi((ue de ce traité est composée des conséquences déduites des principes et des faits établis dans la partie morale : on ne sauroit avoir une marche plus éminemment philosophique; et quand même tous les faits et tons les principes posés dans l'une des deux parties , ne seroient point d'une exactitude également parfaite; quand même toutes les conséquences développées dans l'autre, ne se rattacheroient pas aux prémisses avec toute la j'igueur désirable, la méthode que l'auteur a choisie ne signaleroit pas moins une tête pensante , capable d'embrasser à la fois un grand nombre de rapports , de resserrer dans la chaîne de ses idées un grand nombre d'observations , et faite pour traiter les sujets qui demandent de l'étendue dans les vues, de la solidité et de la profondeur dans le raisonnement.
L'auteur paroît avoir empruîité une des idées fondamentales, ou plutôt la dernière conséquence de sa théorie à un philosophe, (jui a vu déjà plus d'un écrivain s'enrichir des dépouilles brillantes de sa pensée, et qui est assez riche pour n'avoir pas à se plaindre de ces lar-cins : le
sy.sttinc (le lii inouairlïic ,c<)ii,si(ic'i('or(v/////<" Irsml iroiti'cr/iemrfil tuilurel, ajjpailieiil aii j^i'n ie pc.iiM.-iirclc M. do Donald; VF.asai de Morale et dePoliii(pie le loprodiiil sous une aiiUe forme; < I, la \ari('l(' «les pi( iivcs, dont il t'st suscopliblo, semble lu il devoir en déinonli-er la jiislesse et la vériléj mais il y a toujours tant de distance de la Ihéorie à la pratique, ({u'il est bien dillicile de lixcj- le point où rexaetitude et la clarté (V\s démoiislratioiis morales et niéla])hysi(|nes ]îeuvent devenii- des ^ages infaillibles de la véi'ité piali(|ne , et poin- ainsi diic, matérielle, il est î-;u-e (|ue e(f ([iii se pié.sciite d'une manière si absolue et si exclusive, ne soit pas un excès ou une eJTCur : n'auroit-on pas été conduit à croiie que la monarchie est le seul goinJernemeiU natiL.r,(il •, pur les désordres d'une révolution qui avoit proscjit loule moîiai-cliie? Il y auroit, dans ce cas, réAClion d(^ la lliéorie contre la prati(jue, et les excès de la pratique auroient produit ceux de la théorie.
Quoi qu'il en soit, je ne me propose point de suivre l'auteur dans le développement de son sujet : si son système est faux , il ne peut être convenablement léfuté que par un livre; s'il est viai, son livre seul peut en fai)-e sentij- la solidité; mais quelques morceaux détachés povu"ront donner vme idée du talent et de la manière de l'écrivain. J'affecterai de ne répéter aucun de ceux qu'on a déjà cités dans ce Journal , quelque nombreux qu'ils aient été.
Le chapilie sur Pascal me paroît un des plus beaux et des mieux écrits : « Quand on lit ses Pensées pour « la première fois, dit l'auteuj-, elles dégoûtent pendant « long-temps de toute autre lecture; la plupart des li- « vres de morale paroissent un commentaire de celui-
LITTÉUAIRES. (1809.) 2^
« la. Laforce d'esprit s 'y mon Ire à im tel point, que per- <( sonne ne peut le comprendre sans en ressentir un peu « d'orgueil; mais beaucoup ont dit le comprendre , qui « ne se doutent pas de ce «ju'il renferme. Il ne faut pas s'en « étoniner : l'iiomme est une créature si nol)le , qu'il ne « peut demeurer insensible à la grandeur; lors même « qu'il ne peut la connoître, il tombe encore sous son « influence. Chose singulière , les sots ne manquent pas « de senlir de quelle hauteur on leur parle. La mesure « que Pascal donne de ses facultés fait présumer qu'il « ain-oit détruit la foi en prouvant tout ; il semble que « Dieu l'ait envoyé sur la terre pour montrer la pensée {( de riiomme dans toute sa gloire, et pour que l'homme
« se glorifiât éternellement dans sa pensée L'exagé-
« ration , qui d'ordinaire vient de foiblesse , naît chez lui « de son extraordinaire foixe : il foiblit sous sa pensée ; « ses yeux voient de si près la vérilé, qu'il s'éblouit, et <( voilà qu'on retrouve l'homme.... Il y a un Irès-grand « goût qui tient à de grandes idées , et qui les exprime; (i c'est à dire qu'il y a des pensées qui sortent de l'ame « avec tant de force , qu'elles entraînent avec elles les « seuls mois pour les rendre. » Cela est noblement pensé et noblement : exprimé l'auteur me paroît ici au-dessus de M. de\'auvenargues, qui a écrit aussi sur Pascal. Un goût foible et vétilleux pourroit s'effiiroucher de quelques-unes de ses expressions; m^ais, comme l'a si bien dit M. de Fontanes : Un goût sévère développe et par-' fectionne le talent; un goût minutieux le décourage et V éteint. La vive admiration de l'auteur pour Pascal, et la manière éloquente dont il l'exprime, ne semblent-; elles pas déceler sa vocation?
Yoici un morceau où l'auteur caractérise cette nié-
5o ANNAI.KS
lancolio dont on ]>.iil(' l;ml clfjnil.s f|ii('l(|ncs ann(?es i « Si elle uesl pas un oxcùs cllc-ni^'ine, <;1U) insullo do « nos excî's; elle, est lille de ToisiveU'i cl de la liconco; « riionime, sans qu'il lo sache, s'afflige de n'avoir « plus de freins; depuis (|U(! rien ne le gêne, loul ne « lui csl plus ri(Mi : il legrelle ses devoirs avec ses plaisn's; « les habitudes el les pensées qui donnent tant de prix « à la vie, il n'a pas la force de les reprendre, quoi- « qu'elles le charment encore de leur vague souvenir. « C'est «ne chose curieuse de voir la joie naître de « l'ordre et de la contiainte, et la règle nourrir Iccon- « tentement : le visage d'un Irapiste ou dinie sœur « grise a toujours été plus riant et plus paisible que (( celui d'un courtisan : ce ne sont pas les austérités , « ce n'est pas même la douleur, qui peuvent nous « rendre habituellement tristes ; c'est le vide , et d'avoir « sans cesse à disposer de soi. Il entre d'ailleui-s im « gi'and fonds d'égoïsme dans celte mélancolie qu'on « vante : ce n'est pas pour les autres hommes qu'on « réprouve ; on n'est triste que parce qu'on ne sau- « roit jouir.... L'homme tombera toujours duis celte mé- (( lancolie , tant qu'il se portera dans son anie , comme « l'unique ohjet de ses pensées, de ses soins et de son « amoui-. » Ce ne sont pas là , je crois , des pensées communes; ce n'est pas là un style vulgaire!
Il y a dans cet ouvi^age des endroits plus beaux encore ; leur ensemble ne me permet pas de les morceler, et leur longueur m'empêche de les citer : je ne puis qu'indiquer à la curiosité et au goût du lecteur, le morceau sur les mœurs et le gouvernement des Romains, au chapitre 6 de la seconde partie; dans le chapitre 8 de la même division , la peinture des mœurs
LITTÉRAIRES. (1809.) .Si
anglaises et du gouvernement de la Grande-Bretagne , présentée sous une forme h^pothé tique; tout le chapitre i4de la première partie, intitulé, du Bon et du Beau. Combien notre frivolité seroit coupable, si elle chercîioit à étoulïbr dans sa fleur x\\\ talent mâle et sérieux, susceptible de se perfectionner encore beaucoup, et d\iutanl plus précieux, qu'il paroît être joint au plus noble caractère I « On croit sentir, en le lisant, « a dil M. de Fontanes, qu'il a mis dans un parfait ac- « cord et sa conduite et ses principes : l'autorité de ses « mœurs fortifie celle de ses opinions. C'est ainsi que « l'envie et la haine elles-mêmes sont contraintes d'ac- « corder à l'écrivain toute l'estime qu'elles s'efforcent (( jusqu'au dei'nier moment de refuser à son ouvrage. » On s'imagitie que la haine et l'envie se sont réfugiées dans les ateliers des artistes et dans les cabinets des gens de lettres; mais on les rencontre aussi dans le monde, et c'est là qu'elles animent tous ceux qui ne font rien , contre tous ceux qui font quelque chose.
§. II
26 février.
Quoique la Vie du président Mathieu Mole sorte de la même plione, et soit renfermée dans le même volume que les Essais de Morale et de Politique , elle n'a cependant aucun rapport avec ce dernier ouvrage : ce sont deux écrits très-distincts que Fauteur s'est plu à joindre ensemble. Mécontent, sans doute, comme il avoit droit de l'être , du succès de la première édition , il a cru devoir mettre la seconde sous la protection de l'illusti-e mag'stral dont il a l'honneur de descendre , et il îi a pas craint de donner un exemple nouveau et singu-
lier, 011 composani et cii puhli.nil liii-inrnic la -vie cîit plus côlôbrc (Jf .SCS ancêtres : rciiNicJui r(i|)i<Kli(u'a peut-' ^Iro ouroro cette nouveauté uu peu liardic
Lors((U(' le grave Taeilc piihli.i la Nie d'Agricoia , «on beaii-père, il invoqua l'iuitorité de l'usage, et celle des exemples les plus laineux. Cependant les mœurs anciennes étoient à cet égard bien diUérentes des nôtres: la IVaucliise (^t la .simjjlicité de ces temps antiques donjioient plus d'essor aux nobles élans d'un juste orgueil. La langue latine n'a pas même de terme pour exprimer ce déguisement de l'amour-propre ou de la vanité , que nous ;ivons appelé j7iodestie\: axr le mot modesiia ne signifie que retenue et niodéralion. Plusiems grands liommes écrivirent eux-mêmes l'histoire de leur vie, non pas seulement sous la forme de mémoires, comme on pourroit le penser, mais en forme d'éloges historiques : ils eussent été mal accueillis parmi nous, et je ne sais si le ridicule eût respecté les plus grandes vertus même, proclamant ainsi leurs propres louanges; mais Tacite nous apprend que les Romains ne furent point choqués de voir d'illustres pei-sonnages se payer à eux-mêmes le tribut d'admiration qui leur éloit du : à leurs yeux, c'étoit confiance et noble fierté, et non pas arrogance : Jiduciani potiùs moruin qaàin arroganùam. L'envie n'osa attaquer ces rares mérites, lors même *|u'ils sembloient provoquer tous ses traits, nec ici obtrectatloni fuit. On sent toutefois que Tacite éprouvoit quelque crainte en composant le panégyri(jue de son beau-père : une certaine délicatesse , un ceitaiii respect des convenances lui faisoient peut-êtie entrevoii- qu'il faut laisser faire à d'autres l'éloge de nos parens ou de nos ancêtres, surtout quand nous empruntons de leur mémoire plus
d'illustration que nous ne pouvons lui en rendre , et quand nous célébrons une gloire à laquelle les droits du sang nous associent d'une manière d'autant plus éclatante, que la gloire descend toujours, et ne remonte jamais. Il s'environne d'excuses dans son exorde , et sans oser se flatter décidément de l'approbation et du suffrage des lecteurs, il se contente d'implorer leur indulgence : il est à peine rassui-é par les exemples imposans qu'il a cités 5 et le sentiment qui a diclé son ouvi'age lui fait seul espérer son pardon t Hic liber honori Agricolœ soceri inei destinatus , professione pietatis , aiit laudatus erit^ autexcusatus. Tacite étoit donc modeste ; la modestie éloitdonc de quelque prix chez les Romains, quoiqu'ils n'eussent pas su lui donner un nom : nous avons nommé cette vertu ; mais elle devient tous les ]o\xYs plus rare parmi nous.
M. Mole , à l'exemple de Tacite , a fait précéder la vie de son illustre aïeul d'un préambule plein de toutes les tournures et de toutes les expiessions de la modestie, dans lequel il sollicite une indulgence dont les modernes sont , je crois , plus avares que les anciens , et qu'il obtiendroit ii)f iilliblement si elle étoit le prix de la dignité du style et de la beauté des senlimens noblement expiimés : « Il y a plus de charme, dit-il, à écrire la vie privée « d'im grand homme que son histoire ; on aime à se « reposer de l'admiration causée pai' le héros ; l'on se « console à la fois par le spectacle de ses vertus et par « celui de ses foiblesses ; on croit vivre dans sa familia- « rite, tandis qu'on l'observe de si près. Mais s'il arrive « que l'écrivain descende de celui dont il s'efforce de « consacrer la gloire , si les vertus qu'il peint forment son « héritage, et lui imposent ainsi de grandes obligations 5 3. 5
Jt ANNALES
« enfin , s'il }io pont loii(>i- sans qn'il s'iiuniille , son
« entreprise alors nionlre plus de piélé qu'elle ne lui
« pronicL (le douceur , et l'on doit supposer qu'il y a
« été conduit jjar le désir d'acquitter une dette plutôt
« que par l'idée d'amuser son loi.-.ir. J'ai donc besoin
« ici d'une double indulgence; jesoubaile qu'en lisant
« cet ouvrage on ne songe qu'au sentiment qui l'a dicté.
« Sous ce rappoi't , l'exemple que j'y donne ne sera pas
« indigne qu'on l'imite ; il pourra servir à ranimer le
« culte négligé des aïeux: : car, pendant que Troie étoit
« en flammes , peu de gens ont imité le pieux Enée ;
« pour moi , moins heureux que lui, je n'ai pu sauver
« mon père , mais je ne me suis Jamais séparé de mes
« dieux domestiques. » Ce noble exorde, beaucoup plus
court que celui de l'historien latin , n'est pas d'un ton
moins élevé , et mérite , sous hcaucoup de rapports ,
d'être comparé à un des plus beaux morceaux qnait
produits le génie de Tacite.
La vie du président Mathieu Mole ne pouvoit offrir autant d'intérêt que celle d'Agi-icola : les exploits d'un guerrier sont toujours plus brillans que les vertus d'un magistrat ; le tableau de la conquête de la Grande-Bretagne a nécessairement plus d'éclat que celui des intrigues de la Fronde: la peinture delà cour de Doraitien ne pouvoit manquer d'être plus imposante que celle de la cour d'Anne d'Autriche. Le sujet de Tacite étoit fécond en descriptions de lieux et de batailles , en harangues , en pensées profondes sur la politique , en ornemens de tout genre ; M. Mole se trouvoit privé de tant de ressources heureuses, propres à répandre sur un ouvrage un coloris attachant , et surtout une grande variété ; peul-êti'e aussi n'a-l-ii pas envisagé sou sujet sous un point de vue
LITTÉRAIRES. (luOg.) 5'5
assez étenda : la Fronde , considérée comme un fait isolé dans l'histoire de France, est une espèce de comédie burlesque , où les hautes vertus de l'illustre Mathieu Mole sont en quelque sorte déplacées; mais si Ton montre que les pi-élentions des diiî'érens personnages ont une origine bien antérieure aux différentes scènes qu'ils peuvent jouer sur ce théâtre de pasquinades et de folies ; si l'on peint ces mêmes prétentions , non pas comme nées du caprice d'un moment , mais comme pioduiles pai- cet ancien esprit d'Indépendance qui , jusqu'à Louis XIV , ne cessa d'agiter la noblesse, et les p.irlemens, et le peuple, alors le cadre du tableau s'agrandit; et, si les vices ne peuveni échapper au ridicule qu'ils sembloientà cette époque chercher eux-mêmes , les vertus du moins ne risquent pas de perdre quelque chose de leur grandeur par le voisinage d'objets qui ne sont pas en proportion avec elles ; et c'est ce que je regj-ette que M. Mole n'ait point fût, parce qu'il étoit ti'ès-capable de remplir avec «accès un pareil plan : ses lecteurs, en rendant justice à quelques détails brillans de son ouvi'age, ne ti'ouveront peut-être pas que l'ensemble réponde à leur attente.
A la vérité, Il s'est bien gardé, et avec beaucoup de raison , de rassembler ici toutes les f ;cétles , toutes les turluplnades et tous les rébus de la Fronde: on ne trouve dans cette histoire ni le conseiller^y'e dis ça , ni la première aux Corinlliiens , ni la cavalerie des portes cochères , ni la guerre des pots de chambre , ni les quinze - ^vingts , ni cette foule d'auties plaisanteries, bonnes ou mauvaises , que s'amu^^olent à faire les grands et le peuple , tandis qu'on se battolt, et lorsque le roi et la régente , chassés de leur palais , erroient presque sans asile dans le royaume , accompagnés de la reine
(.rArii^Icterre , fille lU; llcni-i IV , (jui manf|i]oit, au sein de la Friiuco, des pi-eniières nécessilés. M. MoK- a cru seulement iI(\oii- iiipjxler, (jne (l.m.s ce temps de sobriquets , .sou aïetd étolt suniouuué la Grande Barbe ; ruais eu cloiguaul de son sujet tout ce qui pouvoit y réparuîre un aii* de plaisanterie et de ridicule , il ne me jiaroit ])as avoir nus les accessoires de sa composilioii daus xui rap])oit convenable avec la gir.ndc figuie cpi'il vouîoit iaire ressortir : aussi ne ressort-elle pas assez ; et lous les mémoires de la Fronde, particulièrement ceux du cardinal de Retz , laissent daus l'imagination du lecteur une impression bien plus Ibite et bien plus vive du caractère, du grand courage, et des vorluséniineiunient patriotiques de Matliieu Mole , que cet éloge histoiique spécialement consacré à sa mémoire : car quelques particularités, quelques détails sur la vie privée de ce béros de la magistrature , i-ecueillis par son panégyriste , ne peuvent rien ajouter aux témoignages que l'iiistoire lui a rendus : ses vertus jDubliqucs furent les éclatans efe nobles gages de ses vertus privées.
Les deux traits principaux de cette grande ame éloient un courage étonnant dans un homme de robe , et qui faisoit même l'admiration des militaires li^s plus braves, et un attacliement inébranlable aux principes de la monarcliie et aux vrais intérêts de FEttit , au milieu du tumulte des passions , des vacillations de Fespril de parti , des incertitudes du gouvernement, des discordes des princes , des agitations du coips même dont il étoit le chef et îe régulateur , et des cris forcenés de la populace ameutée : Mathieu ?»Iolé étoit véritablement ce personnage que Virgile nous représente opposant aux flots de la sédition la fermeté de son courage , l'autorité de
LlTTÉRAIB-ESi (1809.^ O7
ses mœurs, et la TÏgueur de ses graves discours ; ou celui qu'Horace nous peint inaccessible à la crsiiite , parmi les poignards de la multitude en fureur, et sous le glaive de la tyrannie menaçante :
Jnsium , et tenacem proposiii viruin Non cwiiim ardor prava jubentlum , Non vullus instaiitis lyranni Mente quatil soLidd
Tel étoit , sans la moindre exagération , l'immortel Malhieu Mole : « Si ce n'étoit pas , dit le cardinal de « Relz , mifi espèce de blasphème de dire qu'il y a quel- « qu'un dans notre siècle plus intrépide que le grand « Gustave, et M. le Prince ( legi-andCondé) , je dii-ois
« que ça été M. Mole Il vouloit le bien de l'Etat,
« préférablement même à celui de sa Dniiille. » C'est ainsi que parle des qualités et des vertus du sage et ferme piésident , l'homme qui , dans ces temps de discordes intestines et de guerres civiles , donna le plus d'exercice à cette ame supéiicure , la f.ttigua par plus d'intrigues inquiétantes et dangereuses, et la remplit de plus d'amertumes : l'honneur, la probité , la magnanimité , pouvoient-elles recevoir un plus bel hommage? Le cardinal de Retz , ce boute-f-u de la Fronde , que Bossuet nous montre , après la paix même , menaçant encore le favori l'ictorieux de ses tristes et intrépides regards j ce pernicieux autevir de complots el de ligues, avoit plus d'esprit et de génie que Mathieu Mole : mais quelle différence dans le souvenir de la postérité !
Si l'auteur de cet ouvi'age a imilé Tacite dans le préambule de son livre, il l'a pris aussi pour modèle dans sa péroraison ; « Mathieu Aiolé ignora , dit-il , cetle sorte
5t> ANNALKS
<v (lo ivverie des (Icniirr.s jom-.s, <jno pfodiii.sciil les illii- « sioiis iK'liuilc.s , et cjui console de loiil ccMiui t'cli.ippc, « pai" le plaisir d\'n t'IiuMlcLinmiK;: (^xciiipl (ruilirinilé « et de inclancolle, conime un oiiviier lobu.slc, vers la <( fin (le sa lâclie , il s'endoi'mit. »
Puis il s'érrie, ;ivec l'accenl le plus pnlli<'tiquo : « Ici « donc, o grand homme, je termine Ion éloge avec ta « vie I 11 ne in'csl p'-rmis de te louer (pTen racontant « tes actions. Dès l'Age le plus tendre je )n'ap|)li(piai à « te connoître , et je portai le poids de tes exemples; « aujourd'hui , je mets ma gloùe à consacrei", ])urcet « éci'il, ma vénération pour tesveitns. Avec (piel pieux « empressement n'ai- je pas lecne lli les moindres par- « ticularilés de ton histoire I Peul-èire , liélas 1 t'ai-je « plus connu que celui de les euFana à (pii je dois le « jour; car, ne crains pas, ô mon père! (pie je l'oublie, « lorsque ma foible main tente d'élever ce moniMn< ni à « riionneiirde notre nom I J'ai le droit de lévélei Texcel- « lence ignorée de ta vie : tu fus jusie j); rnji Us j'.-,le.s; <( et le criine, en te prenant pour victime, s'esl nionli o « équitable envers toi. Si du sc'joui- que lu habiu^s, les « regards s'abaissent encore sur la terre, puissei-lu les « reposer sur un fils que tu trouvas digue de loi I <( Puissent tes regards le soutenir dans sa c.iiii('re, et, « quand il atteindra le ferme , lui voir j-endre avec lion- « neur le nom que tu lui as transmis! ! »
Ces éloquentes paroles sont au-dessus de tout éloge llttéiaii'e : Fatlendj-issemenl et les laraies du lecteur peuvent seuls les louer avec convenance ; rexpression est ici au niveau du sentiment ; et jamais on ne montra une plus noble sensibilité réunie à un talent plus digne d'elle : de tels morceaux assurent à M. JMolé mie place
LITTÉRAIRES. (1809.) 5g
'parmi les écrivains les plus distingués de l'époque actuelle.
Harangues de Cicéron contre J^erres , intitulées : Des Statues et des Supplices y traduction nouvelle , par M. Truffer , ancien professeur de l'Université^
iS mars-
De tous les discours de Cicéron , les Harangues contre Verres sont peut-être les plus curieux : le nom de ce préteur romain est devenu proverbe. On a de la peine à se faire une idée des ravages qu'il exerça dans la Sicile;, rien n'étoit à l'abri de sa rapacité: il éloit, par exemple , excessivement dangereux de l'inviter à dîner; car on ne pouvoit se dispenser , en recevant chez soi le magistrat romain , d'étaler un peu son argenterie ; et il en considéroit chaque pièce avec la plus attentive curiosité : s'il s'en présentoitune qui fut de main de maître^ il la demandoit tout simplement, et il falloit bien la lui donner; mais comme les ornemens des vaisselles se montoient et se démontoient alors à volonté, il se contentoit souvent de détaclier et d'emporter ces ornemens, faisant grdce du reste aux propriétaires. Pendant même qu'il étoit accusé à Rome par toutes les villes de la Sicile, traduit en justice par le plus redoutable orateur du temps, et au moment où l'on instruisoit son procès, ayant été invité chez un de ses amis , qui pçssédoit un©
4o ANNAL R S
nrgcnleric mngnifiqiu', <»ii le vil , dnrniit tout If dîner, OLfuj)é à prcndii^ cnlrc ses mains , cl à oon.sidc'icp d'ini œil avide tl cufl.iinnK', lanlul un vaso, lanN'l nn autre, une aiguière, nueo)ii|K', un piaf , une ainphore, louant letïavail, deniaiul.inl le nom de l'ouvrier d'inie voix altérée par le dôir. Knlin, celte passion furieuse ])our les ouvrages de peinline, de sculplui-e et d'orfèvrei'ie, fui l.i cause de .ja mort.
Il eût été dilllcile de lui donner un déparlemen' où il put mieux qu'en Sicile développer ses connoissances cl ses lumières: celle ile éloil Irès-digne d'un amateur S! distingué; elle regorgeolt de cliels-d'œuvre. Les Klals modej'ues qui sont les plus riclies eu monumens des arts , qui possèdent le plus de ces brillanies superfluités , de ces précieuses bngalelles dont les nations civilisées s'énoi'gueillissent, sonl bien pauvres en comparaison de l'ancienne Itab'e el de l'ancienne Grèce : notre luxe n'est qu'indigence et mes(pn'nerie aupiès du luxe anliquf;; la seule maison de \ erres rcnfernjoit plus de monimiens cl de cbefà-d'œuvre que tous nos Muséum. Les Romains luttèrent quelque temps contre cette séduction des ai'ls delà Grèce, auxquels Ils furent étrangers pendant plusieurs siècles : d'aboid ils les méprisèrent réellement; ensuite ils affectèrent de les mépriser; mais il leur fallul enfin courber la tête sous le joug éclatant du luxe; et la Gr( ce industrieuse, savante et polie, soumit par l'admiration ces vainqueurs ignorans, sauvages et farouches , qui l'avoicnt conquise par la force. Fidèle aux anciennes maximes de la république, Cicéron, dans le discours de Sialuis , ne parle des arts et dos ouvrages des artisles les plus fameux qu'avec une sorte de dédain : il fait même quelquefois semblant de ne pas
J.ITTÉRAIRES. (iSog.) 4l
ti'op savoir les noms des plus célèbres statuaires ; il répèle souvent, et avec uije espèce d'affectation, qu'il se connoit foii peu en peinture et en sculpture; il se pare pour ainsi dire de cette ignorance; il paroît regarder le goût des arts comme indigne d'un Romain, et les plus beaux chefs-d'œuvre comme des jouets d'enfans, bons pour amuser la légèreté et la frivolité des Grecs, dont il exprime pie: que toujours le nom par un diminutif, mais peu faits pour fixer l'attention , l'estime et les voeux d'ime ame romaine. 11 entroit sans doute autant d'orgueil que de politique dans ces principes sévères que Eome étaloit avec tant de fierté : les Romains sentoient combien ils étoieni inférieurs aux Grecs dans l'exercice des arts : moins favorisés de la nature , ils désespéroient de pouvoir jamais atteindre à la gloire que la Grèce s'étoit acquise par les productions immortelles de tant d'heureux génies ; nés pour conquérir le monde, ils abandonnoienl aux Grecs , avec une hauteur dédaigneuse, le soin de l'embellir, de le charmer et de l'éclairer; ils prenoient pour eux la part de la domination , et sembloient vouloir laisser aux autres celle des talens de la main et de l'esprit, comme une foible compensation dans ce partage des destinées ; mais ils se roidissoient en vain contre une force d'autant plus entraînante, qu'elle agit sans violence; etCicéron, malgré le mépris Cju'il affecte pour les arts dans ses discours contre Verres, finit par avoir de très-belles statues et de très-beaux tableaux dans les nombreuses et magnifi(jues maisons de campagne, où il alloit se délasser de ses travaux , et déposer le fasle de son austérité romaine. En général, il règne dans ses discours un ton plus propre encore à rendre Verres ridicule, qu a
faire sentir tout ce que ses attentats avoient d'odieux et d Jîorrihlc. L'orateur s'est même pei'mis quelques plai- ^aiUcrios, qu'on lui a peut-être trop reproclR'cs. Cicéron ne Laïssoit par le calemhour; et il joue beaucoup sur le nom de Verres , qui signifie y;o/c : il y joue mtinc un peu trop, il faut l'avouer. Les dernières lettres du nom deA'crrès s'élant trouvées eflacécs dans un regiàtit- , il dit que la queue de ce porc était cachée dans la fange. Cela est peut-êtie un peu trop fort. Cicérou vouloit avoir trop d'esprit : il est vrai que la persoime de Verres prcloit assez au ridicule : c'éloit un de CCS gros hommes surchargés d'embonpoint , en qui le poids du physique semble étouffer la délicatesse du sentiment moral. Comme il avoit voulu enlever une cjiorme statue ^ Hercule^ que ses agens avoient à peine ébranlée sur sa base , Cicéron appelle cela le treizième des travaux ^Hercule ^ et jouant toujours sur le nom de A erres, il le compare au sanglier d'Erymanlhe. Ailleurs , il le nomme le halai de la Sicile , parce que le mot Verres a quelque rapport avec celui de verriculuni , qui signifie balai. L'orateur romain , malgré ses belles périodes, étoit rieur, et ne négligeoit pas l'occasion de faire une pointe.
Celle Verrine de Signis n'est pas celui de ses discours qui présente le plus de difficultés à un traducteur: elle est presque toute composée de narrations qu'on pourroit en quelque façon détacher les unes des autres ; et l'on sait qu'en général il est plus aisé de saisir les tours et le style propres aux récits , que d'atteindre aux grandes ligures, à l'expression anhnée, périodique et liarmonieuse des développcmens oratoires. Mais elle ofl're aussi un ccueil assez diflicile à éviter : Cicéron ,
comme on vient de le voir , prend tous les tons dans celte harangue, et parcourt, pom* ainsi dire, toute l'échelle des styles , en conservant à chacun son caractère essentiel, 'tantôt fleuri, tantôt sublime, souvent simple, quelquefois fîimiller. Cette familiarité peut être un piège pour un traducteur, parce que la nuance n'en est pas facile à attraper; et je crois que M. Truffer est parfois tombé dans ce piège : on pourroit reprendre dans un très-petit nombre d'endroits de sa traduction , quelques expressions qui semblent passer les bornes que le goût prescrit à la familiarité, c'est le défaut qui choque le plus dans son ouvrage, écrit d'ailleurs avec soin, avec pureté, avec élégance, et suivant les vrais principes de l'art de traduire. Il ne faut point demander si un ancien professeur de l'Université de Paris a été fidèle au sens de l'auteur qu'il a entrepris de mettre en français : on sait combien , en général , les membres de ce corps à jamais célèbre étoient laborieux, exacts et instruits^ mais celle fidélité dont je parle n'est qu'un des devoirs du traducteur; il en a d'autres encore qui sont et plus relevés, et plus rarement remplis : il ne doit être ni servile, ni trop libre; il faut qu'il se tienne dans un milieu, qui ne présente, en quelque façon, qu'une ligne étroite dont il n'est que trop aisé de s'écarter; il faut qu'en interrogeant perpétuellement le génie d'une langue étrangère, il inlerroge sans cesse, en même temps, le génie de sa propre langue : c'est à ces conditions qu'une traduction peut mériter les louanges de la critique; et celle de M. Truffer me paroit y avoir satisfait : on ne la citera peut-être point parmi les chefs-d'œuvre du genre , parce qu'il est trop prodigieusement difficile défaire un chefd'œuvre en traduisant Cicéron, un des viuteurs latins les
44 AN.VAM.ft
plus simplo.s , les plus chiii s , cl huilofois les plus rchclles nii\ «'lloi Is «K's IrinJiKMriir.s: ni;ii.s clic ol)licn»Jrii mie place parmi les bous oin lag.s de celle espèce. M. Triifrer c>.>L louji.iir.s allPiiliFà clieicher les lours français (pii icprtiidc/il le mieux aux lours latins, et jamais il ne se liviiiie péuil)l-menl, comme tant d'autres traducteurs, sur les idiolismes et les conslruclions de l'original : aussi sa version est-elle ch'ganle en même temps <pi'elle est fidèle, lacile à la fois, et bien travaillée, en un mot, exaele etfrijnçaise: et ce n'est point ici un modèle iinagin lire que je mets à la place de la réalité : je suis sûr que tous les lecteurs sei-onl de mon avis. Les traductions de ce professeur avoient déjà de la célébrité dans l'Université de Paris, long-temps a rant qu'elles fussent impi-imces: ses élevas éloient frappés de la manière dont il avoit rendu en français quel(|ues-uns des discours de (3icéron ; et je me souviens qu'étant écolier, j'ai entendu parler de celte traduction^ dont je ne savois pas qu'un jour j aurois à rendre compte au public. J'avoue que j'ai toujours quelque répugnance à critiquer les ouvrages de mes anciens maîtres : je m'estime heureux quand je puis leur donner des louanges que la justice ne désavoue point , et que l'opinion publique doit confirmer. Quelques morceaux de cette traduction ont été entendus avec applaudissement à l'x\thénéede Paris; tribunal bien indulgent, à la vérité, quand il s'agit des productions de nos petits auteurs à la mode, mais naturellement peu favorable aux travaux d'un professeur ami et traducieur des anciens. La version de M, Truffer a iuléressé l'auditoire : le sujet des Kerrines a pu, sans doute, contribuer à ce succès ; mais des gens d'esprit et de goût m'ont assuié que le mérite de la traduction avoit été re-
marqué. En effet, je le répète, il est très- réel , malgré quelques légers défauts; et cet ouvrage ne peut manquer de faire beaucoup d'honneur à hauteur. Je sens que j'aurois du justifier mes éloges et mes critiques pai- des citations, et surtout mes éloges; cai-, il faut le dire, le public croit plus aisément aux critiques qu'aux louanges: la malignité accueille les unes; l'envie est là pour repousser les autres. Je tâcherai de réparer cette omission, quand je rendrai compte, dans un prochain arlicle , de la harangue de Suppliciis : elle étoit plus difficile à traduire que celle de Statuis , et je crois que, tout compensé, M. Truffer n'y a pas moins bien réussi.
§. II
23 avril.
La conduite de VeiTes étoit une riche matière de hatrangues : Cicéron , dont l'abondance fut toujours audessus de la fécondité même des sujets les plus abon— dans , composa sept discours contre ce violent amateur des arts. Nous ne pouvons guère, dans nos mœurs modernes , nous faire une idée de ce rôle (Y accusateur^ que les plus grands hommes de l'antiquité ne regaidoient point comme indigne d'eux : c'est l'autorité chez nous qui se charge d'accuser 5 nul particulier ne pounoit se présenter devant nos tribunaux pour y dénoncer publiquement un autre particulier : nous attacherions même de l'odieux à une démarche de cette nature, qui u'avoit rien que d'honorable chez les anciens. L'accusation intentée dans ces derniers temps contre une banque célèbre , et poussée avec tant de vigueur par un homme de tête, et d'esprit, M. de Marguerit , avoit été provo-
46 AKN\T,ES
qiu'o par les acciists eux-mêmes, prt^ijcnloil It- caraclèrc «l'iiiU' tlc-d'iise ])liil(')l (|iie celui (J'iiiic al la(|iii', cl d'ailleurs, ncloil p<trlce <|u*.iu Irihunal de r<»|)iiiiun pul)li- <inc. Cette espèce dacliou iclrace poiirtaul quelque ùiiage de ces accusalions usitées et autorisées dans les temps anli(|ues. Un jeune Romain qui v<!uloil ébaucher sa icputation el s'ouvrir la porte aux lionneurs, n'avoit rien de mieux à faire que d'accuser quelque pex-sonnage • lui ]ieu important. Cicéron étoit déjà très-connu dans Rome, et n'étoil plus de la première jeunesse, quand il accusa Verres ; il ne dissimule cependant point, dans la Harangue sur les Supplices, que rintérét de sa gloire et de son avancement enlroil pom* quelque chose dans le zèle Irès-viravec lequel il poursuivoitle préleu]- de la Sicile. Avant l'an'aire de A erres, il ne s'éloil j.imais porté pour accusateur : il le dit lui-même avec une sorte de complaisance, au commencement de l'accusation; on voit qu'il regarde comme plus honorable de délendre des accusés que de déférer des coupables. Nous autres modoi'nes , nous pensons ainsi; nos opinions el celles de l'antiquité, quoiqu'elles diflèr'ent sous plusieui's rapports, se l'encontrent toujours dans les points les plus importans des questions de morale.
Ce scélérat de Verres avoit un parti très-considérable dans Rome ; il étoit défendu par le fameux Ilortensius : il pouvoit faire de très-jolis cadeaux: et l'influence des pi'ésens n'agissoit pas avec moins d'empire sur la rhétorique des orateurs anciens, que sur celle de nos oratem"s et de nos écrivains. Il paroît que Veri'ès, entre autres choses , avoil donné à son défenseur officieux un sphinx du meilleur goût; car un jour qii'Iloj tensius faisoit semblant de ne pas comprendre ce que disoit
tlTTÉRAlIlES. (l8og.) 4^
Cicéron , celui-ci lui repartit avec vivacité : «Comment « ne m'entendez- vous pas? Vous devez deviner les « énigmes même les plus obscures : vous avez chez vous «le sphinx ly> Ce qu'il y a d'assez plaisant, c'est que Verres disoit puJilii||uement dans Rome , et avec une pleine assui-ance , qu'il avoit fcùt trois parts des trois années de son gouvernement : une pour lui , la seconde pour ses avocats, et la troisième pom- ses juges. Il donnoit de grands dîners pendant l'instruction de son procès, et les plus illustres personnages de Rome s'y rendoient très-volontiers; on le louoit sur Fexcellente chère qu'il faisoit à ses hôtes , sur la délicatesse de son goût , et particulièrement sur la magnificence de sa vaisselle. Presque tous ceux qui avoient eu des gouvernemens faisoient cause commune avec lui : la bonne compagnie s'épuisoit en sarcasmes contre Cicéron , contre cet homme nouveau, qui s'avisoit d'écouter les plaintes de la populace sicilienne , et de tracasser un homme comme il faut , dont la maison étoit ornée des statues les plus précieuses , et à qui l'on ne pouvoit reprocher qu'ini goût trop vif pour les arts et pour les antiques. Rome étoit alors remplie de voleurs publics , qui avoient pillé les provinces comme Verres , et seulement avec un peu moins de scandale. Cicéron met dans
tout son jour cet horrible brigandage : « Depuis
(( quelques années, s'écrie-t-il , nous souffrons en si- « lence que les richesses de toutes les nations passent « entre les mains d'un petit nombre de gouverneurs « avides; oui, nous paroissons d'autant plus le souffrir « et l'approuver, qu'aucun de ces concussionnaires ne « prend la peine de dissimuler son avarice et de cacher « ses brigandages Les maisons de ces déprédateurs
« reo;oi'c;ent d une inlluiu' de clioses raies, dont ils ont « s|)oli(.' nos alliés les plus fidèles. Dcmaiidcicz'Vous ce « qu(; son! «It^vemis les trésors des nulioiis ('lr;nigèrt*s , « aii\(|ii(lK'S il ne l'cste plus rien, lorstjue vous voyez «Allu'iics, Pergami', CYzi(|ue, Milt^ , Cliio, Saino.s, « l'Asie enti«;re, TAeliaiV', la Givcc ol la Sicile, rente fermées dans un peLil nombre de niii.sons de plai- « sance? » L'orateur oppose les droils incon les labiés de la victoire, à ce pillage exei-cé par des parliculiers : il fait sentir que les orneniens publics de la ville sont des trophées consacrés pai- les lois de la guerre , et des dépouilles enlevées à des ennemis; tandis (|uc les monuineus qui décorent l'es maisons de tant de pailiculiers, ont élé ravis à d(^s alliés par des magistrals infidèles : In urhe nusLrd pulcherr'unâ atque ornalissimcl quod slgniun, quœ labula picLa est, quœ non ab JiosLibiis riclia cap La , atque apportata sit? Et comme dit le li-aducleur : « Rome, cette ville si ma- « gnifuiue et si bien décoiée, a-t-elle un seul bronze, « une seule peinture, qui n'ait pa.s été le fruit de ses « vicloi)-es. » C'est le même langage que La Fontaine a jnis dans la bouche du paysan du Lanube :
Rien ne suffit aux ^ens qui nous viennent de Rome; La terre et le travail de l'Iionimc
Font, pour les assouvir, dfs efforts superflus : Retirez-les, on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes. . . etc.
H n'est donc pas étonnant que les crimes de Verres aient trouvé dans Rome tant de défenseurs.
S'il s'étoit contenté de voler, il est probable que l'éloquence de Cicéron n'auioit pas transmis son nom à
Littéraires. (i8og.) 4g
la postérité 5 mais, convaincu qu'il n'y a que les morts qui ne disent rien, il employoit le plus sûr moyen de tédnire au silence ceux qui pouvoient devenir ses accusateurs; et c'est de là que la dernière et la plus belle des Verrines , emprunte son titre de Suppliciis. De ces supplices, aucun n'étoit plus capable de faire une grande impression sur le peuple de Rome, que celui d'un certain Gavius , citoyen romain : Verres avoit d'abord fait jeter ce Gavius dans les Carrières , piison célèbre, construile par les anciens tyrans de Syracuse. Gavius s'échappe de sa prison, et se réfugie à Messine; là, se croyant à l'abri des atteintes d^ Verres, il ne dissimule point qu'il va se j-endre à Rome pour accuser le préteur : il est arrêté au moment qu'il s'erabar(juoil. Verres arrive, les yeux étincelans de lage et de cruauté : ^rde" bant oculi^ toto ex ore crudelitas eminebat. GaAaus a beau crier qu'il est citoyen romain , le tyran ordonne à ses licteurs de tomber sur lui tous ensemble , et de le battre de verges avec la dernière violence. L'infortuné , au milieu de cet atfreux supplice, ne répétoit que ces paroles : Civis romanus suml (Je suis citoyen romain!) et pour toute réponse à ses touchantes exclamations , on dressoit une croix : « Oui^ j^g^'^? ii^^e croix, s'écrie « l'oraleur; une croix où devoit être attaché ce mal- « heureux, qui n'a voit jamais vu un tel excès de ty- « rannie! O doux nom de la liberté! droits sacrés des « citoyens I loi Porcia; loi Sempronienne ! puissance « des tribuns, désirée si long-temps, et rendue enfin « aux vœux du peuple! tout cela n'a donc abouti qu'à « faire déchirer sous les verges un citoyen romain , dans « une province romaine, au milieu d'une ville alliée, « par l'ordre djs cçlui qui tenoit du peuple romain lei* 5. 4
5o AVNALES
« fiiisconiix of les li;i(lu\s! lîli quoi ! lorsque vous metlip2{ « (Il (XMivic les j't ii\, les Inrnes ardeittes, ol toutes les « iKtrrcurs di' la torliiro,.si la rt'claination douloureuse « cL les cris hiinciiliMos de ce niallicmciix iif ]K)U- « voieiil vous llicliif, coinnu'iil i'iicz-vons ins( nsihlos « aux larmes et aux i>énn.sseiueus de taut de citoyens « témoins de sou sup])licp! Quoi! vous avez osé mettre « eu croix uu houiuie (|ui se disoil citoyen romain! Je <( n'ai pas voulu le presser aussi vivement dans la pre- « inière action : non, jngcs, je ne l'ui point voulu; car « vous avez vu combien les espiits de la multitude « éloient animés contre lui, par im sentiment de haine « et d'indignation, autant que par la perspective d'un « péril qui menayoit tout le monde. ... il se disoit ci- « toycn romain : si vous étiez arrêté chez les Perses, « ou dans les pays les plus reculés de l'Inde , et qu'on « vous conduisît au supplice, ne seroit-ce pas là votre « ressource? Or, si tout étranger que vous seriez chez « des peuples haibares , et relégué en quelque so)'te aux « exti'émités du monde, ce nom glorieux et respecte « de toutes les nations pouvoit vous sauver la vie , com- « ment cet inconnu , quel qu'il fut, que vous faisiez « attacher en croix , dès-là qu'il se disoit citoyen ro- (( main , et qu'il en réclamoit les privilèges , n'a-t-il pas « obtenu du préleur, sinon sa grâce, au moins le délai « de sa mort? Des hommes sans naissance, et d'un état « obscur, traversent les mers, et vont dans des lieux « qu'ils n'ont jamais vus , où ils ne peuvent connoître « personne, être connus de personne; cependant ils « vont paitout sans inquiétude ; ils croient qu'ils seront K en sûreté, non-seulement auprès de nos m;igistrats, « que relient l'honneur et la crainte des lois ; non-seu-
LiîTÉRAIRES. (186^.) 5l
« lemetit auprès de nos citoyens, qui leur sont unis « par le langage, par l'égalité des droits, et pur une in- « finilé d'autres nœuds, mais ils espèrent que, dans « quelque contrée qu'ils abordent, la qualité de Ro- « mains leur servira de sauvegarde : ôtez-leur celte « espérance; établissez que le droit de cité ne sera pour « eux d'aucun avantage ; qu'un préteur ou tout autre « peut impunément ordonner tel supplice qu'il voudi'a « contre un homme qui se dit citoyen romain, sous « prétexte qu'oii ne le connoît pas, dès-là vous leur « fermez toutes les provinces, tous les royaumes, tou- « tes les villes libres et l'unlvei^ eiititef j bù de tout « tenips ils ont pu voyager sanS crainte ! etc. , etc. )> On reconnoît ici toute l'abondance de Cicéron, jointe à ce pathétique profond , qui est un des caractères de son génie. La traduction , si je ne me trompe , n'est pas indigne de l'original ; elle en i-erid bien les moiivtemens et les tours , si elle n^en égale pas l'élégance et l'harnionle : elle a de i'aisancé et de la clialeur, au défaut d'iûft certain degré d'énergie et d'éclat qui lui manqué; 'elle est fort supérieure à toutes c^elles qui Font précédée, et qui sont tristes, sèches et contraintes : celle-ci du moins n'a pas trop l'air d'une traduction , quoiqu'elle soittrè^fidèle et très-exacte : c'est un mérite rare. J'en citerai encore un passage.
Cet abominable Verres, joignant la dérision à la cruauté , aYoit fait planter la croix dans un lieu qui regarde la mer, afin, disoit-il publiquement et d'un air moqueur, que ce citoyen romain put, du haut de l'instrument de son supplice , contempler l'Italie et découvrir de loin sa jnaison : « Mais pourquoi parler si long- *( temps de Gavius , reprend Cicéron , comme si- c'était
« à lui quo voiKs en eussiez voulu, cl non pas au nom « romain, au cuips <^*ulier des citoyens, à nos piivi- « légcs? Non, ce ii'esl. ])as de Gavius, c'est delà liberté (( connnune (]U(' vous étiez l'ennenu'. En ellet, les Mali nieitiiis, suiviul leur usage, ayant dressé la ci'oix « derrière la ville, siu- la voie Pompéienne ^ qu'éloit-il « besoin d'ordonner qu'on la transportât dans un lieu « qui regarde la mer, et d'ajouter , ce que vous ne pou- <( vez nier aujourdlmi, parce (|nc vous l'avez dit puu bli(juement, en présence de tout le peuple assemblé, « que vous choisissiez cette place à dessein, afin qu^ « celui qui se disoit citoyen romain , piit, de l'instru- « ment de son supplice, contempler V Italie, et voir « de loin sa maison ? Aussi , juges , depuis la fonda- « lion de Messine, c'est la seule cioix qu'on ait plantée « en cefendroit : il choisit, dis-jc, l'aspect de l'Italie « pour que le malheureux, expirant dans la douleur <( et dans les tourmcns, mesurât des yeux l'espace « étroit qui séparoit la terre de la liberté de cet affreux A< théâtre de la tyrannie, et qiïe l'Italie pût voir un de <( ses enlans mourant de la luort la plus cruelle des es— <( claves ! » Suit vnie amplification, proprement dite, qui est le comble de l'éloquence, et que je regrette de ne pouvoii- transcrire. La traduction de M. Truffer étant également soignée dans toutes ses parties, les morceaux que je viens d'en citer suffiront, j'espère, pour justifier les éloges que j'ai donnés à cet ouvrage dans mon précédent article : le traducteur sait le latin et le français; mais quel écrivain à traduire que Cicéron!
Quelques personnes qui ont un peu oublié leur histoire romaine, demanderont peut-être, comment se
termina ce procès : Verres ne fat condamné qu'à l'exil ; il périt ensuite dans les proscriptions, pai'ce qu'il refusa au triumvir Antoine des vases de Corinthe : digne fin d'un tel amateur !
Histoire romaine j depuis la fondation de Rome jusqu'au règne d'Auguste ; par M. Royou.
M. Royou est enfin arrivé au terme de ^^ nombreux Abrégés. Le seul qu'il ait annoncé comme tel, est celui de V Histoire ancienne ^ dans le titre duquel il a nommé Rollin : il s'est contenté de faire mention de Crevier et de Lebeau dans \çh préfaces de ses autres histoires 5 et cette mention ne ressembloit guère , il faut le dire , à l'expression de la recomioissance. Enfin, Rollin et Cievier ne sont pareillement nommés que dans la préface de cet abrégé de ï Histoire rcinaine , que Fauteur a réservé pour le dernier j ptU'ce çu'il Fa regardé , avec raison, comme le plus import nt, le plus susceptible du développement des idées poliL'ques, et le plus difficile à composer. Je suis ioài de penser que M. Royou ait voulu faire croii-e , par ses lélicences, qu'il n'avoit pas suivi, dans la lédaction des Histoires des Empereurs et du Bas-Emplrs y qu'il n'avoit pas pris pour guides Crevier et Lebeau^ je suis également persuadé que.
iii ANNM.KS
iiiiilgiô la défecliiosili' du lilrc, il no présente son ITis- /oire romaine (|ue coninif \in abrt'f^é de rouvrag(! Tait en grande partie par Rollin, el achevé par Crevierj et s'il s'est pciniis, dans ses préfacer, quelques critiques un peu fortes de ces trois écrivains, auxquels il doit lanl , <|ui lui ont été si utiles, el qui sont si dignes do reslinic cl (l(! la considérafiofi de tous les vrais gens de lettres, c'est que le sentiment de ce qu'il croit être la justice est sa7is doute plus vif en lui (jue le sentiment de certaines convenances, peu 1,-ctre assez fjivoles : on effet, il se trouve des défauts, el d'assez grands défauts, dans les compositions de ces trois Instoiiens.
Rollin, si généialement plein de goiU, de grâce et d'intérêt, est parfois diffus, lâche, traînant et foible; Crevier, qui est toujours assez court et assez rapide, est souvent incorrect, trivial et plat; Leheau, dont le ti'aYail étoit le plus pénible , parce qu'il n'avoit pas sous la main des matériaux aussi riches, et parce qu'il devoit débrouiller des originaux non moins arides qu'insipides et ennuyeux, a voulu quelquefois déguiser la sécheresse de son sujet et les épines de ses rechei'ches , par l'enflure de son style et par les agrémens affectés d'une diction trop brillante, et d'une rhétorique tiop fleurie; mais après toutj quel est l'auteur sans défaut? Et quels immenses services n'ont pas rendus ces trois illustres professeurs? Car je ne puis m'empêcher de leur payer ce petit tribut de gratitude, au nom de tous ceux qui ont puisé dans leurs livres les premiers élémens de celte importante science de l'histoire, toutes les fois qxie j'ai à rendre compte des abrégés de ces mêmes Jivres; et j'aime à penser que cet hommage ne sauroit déplah'e i\ l'auteur même de ces abrécés.
LITTÉRAIRES. (loOg.) 55
Leur premier, leur principal défaut, aux yeux de M. Royou , est d'être trop longs; mais il faut bien entendre ce mot, qui est im peu équivoque : l'abrévialeur ne veut point dire sans doute qu'ils sont généralement trop diffus, trop prolixes, trop remplis de choses indignes d'être recueillies , trop abondans en développemens superflus , en détails inutiles ; car cette accusation seroit trop flicile à réfuter, puisqu'il est vrai, d'un côté, que: les histoires les plus" développées, les plus détaillées, sont les plus instructives , et , de l'autre , que ce reproche ne peut s'appliquer qu'à quelques parties des ouvrages qu'il a entrepris de réduire : son observation n'a de rapport qu'au temps que l'on peut donner à la lectuie, au milieu de cette multitude de livres dont le nombre s'accroît tous les jours ; et elle me paroit assez juste : « Le temps , dit-il , qu'on peut consacrer à la lecture y « est si peu proportionné à l'immense quantité de nos « livres , que des auteurs oui: senti la nécessité de se ré- « duii-e eux-mêmes, et l'ont fait avec succès. On a quel- « quefois objecté que de telles léductions peuvent cau- « ser la perte d'un bon livre : on a dit que l'abrégé de « Justin a contribué à faire disparoître l'Histou-e de « Trogue-Pompée : la chose est possible, quoiqu'on ait « perdu aussi des ouvrages à peu près contemporains , « ou postérieurs (de Salluste, de Cicéron, de Tite- « Live, de Tacite), dont certainement le scalpel d'aucun « abréviateur n'auroit osé approcher; mais depuis la dé- « couverte de l'imprimerie, on ne peut plus craindi-e la « perte d'un bon ouvrage. »
Cette réponse me seruble solide , dans les vues de l'auteui' ; elle donne lieu cependant à quelques réflexions ; d abord, M. Royou met ici, évidemment, Trogue-
Tonipce au-dessous dr Sallu.ste , do Tilp-Livo, de Tacite ; v\ ce jugeniciil e.sl en coiilradiclion avec Ions les t«^nioigiiages de rimlii|iiil(' , (|ul ]il.ie('iil iiiianimenicut, et sans ve^ti"ietion , cet liisloiicn an rang des prcniiors t'erivaiii.s i\v vo genre , et parmi Us pins heanx et les pln,sbrillaiis génies donLs'lionore la lluéralnic ancienne; mais ceci ne va pas prëcist'menl an hnt , cl fuit peu de oliose à la question : il s'agit de la raison que l'auleur nlKgne pour justifier les abrégés ; raison tirée du peu de temps (|ue l'on peut aceoidei- à lu lectuic^ du grand nomhie de livres dont les bibliothèques sont encombrées. Ne poniroit-on pas lui répondi-e que les personnes véiitalîlemenl jalouses de s'instruire , que les gens qui cherchent des lumières réelles , et qui sentent que le vrai moyen de s'éclairer par la lecture et d'ac([uérir des counoissances, est de faire un choix parmi t;uit de volumes , et de se borner j que les lecteurs , en un mot , véritablement studieux , ne font point du tout attention à V immense quaiitité de nos livres , suivant son expression , et renferment leurs études dans le cercle d'un certain nombre d'ouvrages que la ]-eno7nmée leur indique , ou que leur goAt a distingués ? D'ailleurs , peut-on se dissimuler que , généralement parlant , les Abrégés perdent quelque chose do la grâce des originaux , quand les originaux sont bons , puisque leur hrièveté exclut , en grande partie , les ornernens propres au genre de compositions de ces originaux même : Quijitilien , en donnant des bornes à la précision qu'il recommande dans les récits , nous dit que le chemin le plus agréable est tor-ijours le plus court ; on peut affirmer également que les ouvrages les plus longs ne sont pas les plus volui mineux , mais les plus ennuyeux.
Je ne prétends faire aiicane application de ces idées aux hisloires de M. Royou , que je suis bien loin do vouloir confondre avec cette foule de livres élémentaires, aussi incomplets que mal lédigés , dont nous sommes inondés. Je rends justice à ses ouvrages : je combats seulement sa doctrine , dont tant d'autres pourroient abuser, appuyés sur une autorité aussi respectable ; et du reste , tout en prenant le parti des abrégés , M. Royou ne se soucie point qu'on range ses liisloires dans cette classe; et il a raison : « Nous désirions, dit-il, non-sen- « lement éviter les reprocbes qu'on adresse coramuné- (( ment aux abrégés, mais faire en sorte que cette quali- « fication ne pût même convenir à notre travail; et , s'il « nous est permis de le dire , lorsqu'on n'omet rien de « ce qui mérite d'être conservé, qu'on mesnre les détails « à l'importance des faits , qu'on ne supprime que des « longueurs , il nous semble qu'on rédige un ouvrage « compleL, et non pas un abiégé : tel a été du moins « le but que nous nous sommes constamment efforcés « d'atteindre. » Les efforts de M. Royou n'ont pas été infructueux : je suis persuadé que nous n'avons point d'abiégés ( car il faut bien se servir de ce terme, faute d'un autre ) qui soient rédigés avec plus de soin et d'exactitude que les siens, et qui en même temps concilient aussi-bien l'étendue et la brièveté, la clarté et li pi'écision , l'économie des mots et des pbrases , et l'abondance des faits et des choses : ce sont de véritables histoires , qui sans doute ne doivent point faire oublier celles d'après lesquelles elles ont été composées , mais qui peuvent les remplacer très-utilement et très-avantageU' sèment dans les mains de ceux que les ouvrages un peu volumineux effilaient. L'auteur ne s'est pas contenté d©
fiuivro ses originaux pas à pas cf p■.^<^o à p.-tgf : il a coii- 8uUc lui-iin'inc les aulorilés (|iii Uuv avaient servi de guides; il a loul cxainiiK', luul vciilîé, cl n'a rien omis de ce qu'un peut reg.udcr comme csscMitiol ; enfin , dans la rédaction ilc ces dilleninUis lii.->toiies , il e,st aussi original (|nc le plan de sou travail lui ])erni(ll<.it de 1 être , cl julèle autant (|u'une scrupuleuse fidélilé peut «^accorder avec une altenlion judicieusequi n'adopte rien sur parole, elqui pèse tout au poids de la raison. Quand lessenlimcns oulcs observations de Rollin, de Crevier ou de Le Beau ne lui paroissenl pas justes , il les réfuie en peu de niuls ; quand leurs petites dissertations lui ijemblent ituililes , il les sup])rinie; quand leurs pensées sont à la fois sensées et intéressantes , il se les rend propres ; et toujours il met son style à la place du leur , parce que le style cKuu abrégé ne peut pas être celui d'une grande histoije , parce qu'il faut (|u'il y ait unité dans la diction, parce que l'auteur est toujours sûr de substituer aux différentes qualités qu'on peut remai-quer dans ces trois originaux , et surtout dans Le Beau et dans Rollin, le mérite d'une piécision concise et nerveuse qui lui est propre , et qui convient merveilleusement aux compositions dont la brièveté et la rapidité sont les principales conditions : exactitude parfaite dans les faits y jugement dans les réllexions , sagesse dans la critique , vigueur et concision dans le style ; tels sont les caractères de ces abrégés , sur lesquels le public paroît avoir déjà prononcé d'iuie manière très-favorable , et qui sont entièrement dignes de leur succès. On les a mis au nombre des livres classiques, lionneur ti-op aisément accordé aujourd'hui , mais qu'ils méritent ; on les lit dans les écoles ; on les lit dans le monde avec fruit et intérêt, et
personne n'est lenlé de dire à l'auteur, avec l'épigrammatiste : Vos ahi^'gés sont longs, au dernier point.
Ce qui frappe d'abord dans celte nouvelle Histoire Romaine à laquelle peuvent également s'appliquer tous ces éloges , c'est la couleur générale , absolument différente de celle de Rollin et de Crevier , et même de tous les auteurs ou compilateurs qui ont écrit sur les Romains : M. RoyoQ a trouvé les deux professeurs de l'Université beaucoup trop républicains; ils n'étoient , au fond, qu'un peu iro^ jansénistes ; mais ils adoptèrent dans leurs ouvrages historiques, avec un enthousiasme quelquefois trop scholas tique , les opinions des auteurs d'après lesquels ils éci'ivoient : « La destruction de la monarchie, « dit l'abrévialtur , y est traitée de délivrance ; dans ((( l'action du premier Brutus qui fait couper la tête , en « sa présence , à ses deux fils , Rollin ne voit que du « courage et de la fermeté : il ne trouve de justice que « dans le parti de la multitude , et ne sait que plaindre {( le pauvre peuple opprimé par l'aristocratie : Il faut « voir avec quelle tendre sollicitude Crevier suit tous « les mouvemens des assassins de César : il blâme cepen- « dant leur action , mais en affirmant que César méritoit « la mort; mais uniquement parce qu'il n'a voit pas été « traduit en justice, »
M. Royou reproche à Rollin d'avoir donné , dans son Histoiie Ancienne , le titre de giand-homme à Cassius et à Brutus. 11 se fâche presque contre les beaux vers que Virgile a fails , dans le sixième livre de l'Enéide sur le premier Brutus ; il traduit avec dérision ces mots : Pulchrd pro llbertate , par ceux-ci : Pour la belle liberté ; ce qui n'est pas une bonne traduction ; mais il justifie Vugile par le I^audumque immensa cupido ; il
6o ANNAI.rS
iiuioit pu ajonlfr ]c T'fri//n(/f/r frrcnf ca fada nepotcs-^ par lequel lo porte livre à l,t dispnle do la postéri lé cette rîgnoii!- ollrayaiile d'un père (pii condaunie à la mort et fail cxéenler , en sa présence , siis deux enfuus. 11 Justine aussi les deux professeurs ; et plus il les a attaqués violenimeni , plus il est juste de citer ce qu'il allègue en loin- iavorn- : « Nous devons dire , pour la « iustificatiou de Rolliu et de Crevier, dit-il, que leurs « intentions ont liès-certainement été pures ; que leurs « écrits respirent la vertu et la probité; que tous les « écrivains de Rome , même sous les empereui-s , étoient « animés de l'amour de la république , la(|uelle leur « sembloit le seul asile de la liberté ; que les deux his- « toi-iens français , passant pour ainsi dire leur vie « avec ces illustres morts , ont été comme irrésistible- « ment entraînés par des sentimens si unanimes et si « bien exprimés. »
Ainsi , Crevier et RoUin ont du moins pour eux l'autorité des plus grands historiens de l'antiquité , et la question intentionnelle : M. Royou les accuse à la fois , et leur donne l'absolution ; mais il ajoute que leur Histoire ne sauroit être sans danger. Il faut convenir , en conséquence , que tous les ouvrages historiques de l'antiquité sont des livres dangereux. Quoi qu'il en soit , les principes sur lesquels il a établi son Histoire Romaine me paroissent d'autant plus sages , qu'il a su garder , en général , un juste milieu dans des opinions qu'on pourvoit trop aisément porter à l'extrême. Sa préface , où il les résume , est un modèle de sens et de jugement. On a nommé Tite-Live le Pompéien , on pourra nommer M. Royou le Césarien ; et je ne doute pas que le caractère d'originalité judi-
LiTTÉR aie.es. (i8og.) ^1
cieuse que celle doctrine imprime à son oiivi'age , ne contribue à rendre le succès de cette nouvelle Histoire encore plus rapide que celui des précédentes.
§. II
7 avril.
L'histoire romaine est , de toutes les histoires , la plus instructive : elle offre des leçons de tout genre. Un peuple qui est arrivé à l'empire du monde à traveis toutes les vicissitudes de la fortune, qui a développé tout ce que le courage a de plus brillant, et tout ce que la politique a de plus adroit et de plus subtil ; un peuple qui , pendant huit siècles , pour ne pailler ici que de la république, a passé par toutes les épreuves de l'infortune et de la prospérité, tantôt vainqueur des plus redoutables ligues , tantôt à deux doigts de sa perte; soumettant enfin toutes les nations connues , depuis les rivages de l'Océan jusqu'aux bords du Rhin , du Danube et de l'Euphrale; présentant, dans le cours de ses étonnantes destinées , les vertus les plus sublimes et les passions les plus atroces ; déchirant ses propres entrailles de ces mêmes mains dont il ensanglantoit et bouleversoit tout l'univers; gouverné par le conseil le plus rempli de génie, de sagesse et de prudence dont les fastes des peuples aient jamais parlé; commandé par les plus grands hommes qui aient honoré l'espèce humaine; s'illustrant par les arts du luxe, de l'esprit et de l'imagination, après s'être fortifié par la pratique des maximes les plus austères , par l'habitude, réduite en principe, des privations, par le mépris raisonné des superfluités , par le respect , et , si l'on peut s 'ex-
6a ANNALES
primer ainsi, par lo mile Ar. la paiivrdx' : un tel ])onj)le, ili.s-jo, no .scmblc-l-il pas avoir paru sui" la terre pour inslruire, ])ar .ses exemples, par ses suecès et par ses malheurs, par ses Iriompluîs el par ses revers , par les developpemens si variés de son exisLence, par .ses eommencemens comme par sa fin, les liom-' mes (le lous les lieux, et les peuples de tous les siècles ? Rien n'est plus digne d'être médité (pie son histoire^ et aucune lectiu'C ne demande plus de réflexion et de jugement : il est certain ([uc Télorpience des historiens anciens est très-propre à nous induire quelquefois erl erreur, parce qu'elle nous fait partager leurs piéjug(';si il est sur que notre éducation nous dispose, généialement, à un certain enthousiasme pour Fantiquilé, à une sorte d'exaltation qui ne nous permet guère d'à])précier avec justesse les hommes et les choses; mais^ d'un autre C(îté , il est à craindre qu'en se guérissant de cet enthousiasme, on n'y substitue le défaut con- Iraii'e, qui n'est pas moins dangereux : un paradoxe peut n'être pas une erreui'; mais il n'est pas nécessairement une vérité : les inspirations de Tenlhousiasme, et les suggestions de Fesprit de dénigrement, sont éga-r lement suspectes ; et il est aussi rare de rencontrer la Terité en suivant les unes, qu'en obéissant aux autres. Il ne faut pas que nous nous imaginions queTexpérience d'une grande et terrible révolution , dont nous avons été témoins, nous donne le droit d^ prononcer en dernier ressort sur les institutions, les hommes et les événemens des temps antiques : il peut être piquant de tourner en ridicule, dansvm pamphlet, les Brutus, les Scévola , les Publicola , les Cincinnatus , parce que nous avons vu , parmi nous , quelques insensés vouloir s'at»
fuîîler du cosliinie de ces anciens Ronioins , emprunter leurs noms et parodier leurs vertus ; l'attrait du paradoxe , fortifié par celui de l'à-propos, pou rroit bien, je crois, engager quelques esprits plus jaloux de briller, qu'amis du vrai, à faire deriiisloire romaine une satire contre les Romains; mais ces exagérations, qui plaisent aux passions du moment , ne sont pas plus durables qu'elles : la vérité seule demeure , et la voix des siècles prévaut toujours contre les murmures et les cris, contre les sopliismes ou les railleries de la partialité ; c'est cette voix retentissante qui assigne aux Romains un rang si élevé parmi les nations; c'est elle qui proclamera sans cesse ^ avec éclat , les noms de tant de grands hommes, que quelques prétentions épliém ères essaieront vainement de rabaisser; c'est elle qui consacrera éternellement ces belles maximes, où le genre humain tout entier se plaît à reconnoîlre ses tities; c'est elle qui, en proscrivant les excès de la licence, comme ceux du despolisme, fera chérir à jamais ces principes libéraux qu'on retrouve dans toutes les monarchies sagement constituées , aussi-bien et avec moins d'inconvéniens que dans les institutions les plus républicaines. Gardons-nous donc , après avoir trop admiré peut-être les peuples de l'antiquité , de tomber aujoiu'd'hui dans l'extrémité opposée. Cela est difficile, je l'avoue : c'est à nous, surtout, que l'on peut appliquer ce mot de La Fontaine :
Rien de trop est un point Dont on parle beaucoup, et qu'on n'observe point.
M. Royou me pai'oît s'être généralement préservé , comme je l'ai dit, des dangers du système d'après le-
qufl il a écrit .son lii.sLoire : les réflexions qu'il fait, par exemple, sur la nwrt de César ^ sont d'une grande justesse : u Les opinions, avoit ditCreviei', sont encore « partagées à présent à cet égard. » « II nous semble, u reprend M. Koyou, que dans le temp.s où celle ac- « tion fut coinuiise, il étoit plus pardonnable de se « ti'omper sur sa nalure : il exisioit encore des for- « mes républicaines, et un lantc^/ne d(; répiibli(|ue, qui <( pouvoient en imposer à des esprits inallenlils; mais « tout le monde convient aujourd'hui que depuis les « sanglantes querelles de Marius et de Sylla, et nu*me « à compter du temps des Gracques , on ne vit guère à « Rome qu'une turbulente anarchie, qui ne pouvoit « finir que par le gouvernement d'un .seul. Une révo- « lution étoit indispensable; il falloit un maître; il étoit « impossible qu'il fût proclamé pir un autre organe « que par celui de la victoire : deux rivaux se dispu- « toient l'empire; l'intérêt public exigeoit qu'on se « soumît au vainqueur; assassiner celui pour lequel le « sort s'étoit déclaré, celui à qui on avoit demandé, M dont on avoit recula vie. et même des bienfaits, « c'étoit certainement un crime, une Mcheté et une « imprudence.» M. Royou réfute ensuite Montesquieu : cet écrivain dit que le crime de César ne pouvait être "puni que par un assassinat : « mais est-ce bien un « crime, s'écrie le nouvel historien, que d'établir un « ordi-e de choses dont inie expérience de piès d'un
« siècle a démontré la nécessité? En vainMontes-
« quieu allègue-t-il les exemples qu'on en avoit vus à « Rome depuis l'expulsion des rois; la différence des « temps et des ciiconstances est énorme : un I\Ian- « liusj un Spurius-Méla, étoient accusés d'avoii" lente
Littéraires. (1809.) 65
H une révolution contre un gouvernement encore plein « de vigueur; César voyant sa patrie agitée par des « discordes interminables , entreprit de s'en rendre « maître, pour y établir une meilleure constitution. » Montesquieu, qui trouvoit toujours dans la subtilité de son esprit des ressources pour défendre les idées même les pltis hasardées et les assertions les plus évidemment Fausses , n'a pas rbanqué d'y avoir recours dans cette occasion; mais sa finesse ne me paroîfc pas ici l'avoir servi aussi-bien qu'à l'ordinaire : u La vertu « sembloit s'oublier , dit-il , pour se surpasser elle-mê- « me ; et l'action qu'on ne pouvoit d'abord approuver « parce qu'elle éloit atroce, elle la fuLsoit admirer « comme divine. )>
M. Royou remarque qUe ces antithèses sont éhlouissantcs. Ce n'est pas là le mot propre : il fallojt dire qu'elles sont ridicules; est-il possible, en effel. de rien imaginer qui soit plus alambiqné, plus quintessencié que cette mauvaise métaphysique? Quel jai'gon absolument inintelligible ! quel style de Mascarille ! Observons que le rare génie de Montesquieu s'est trop sou» venL laissé séduire par des lueurs aussi trompeuses : plus d'une page de V Esprit des Lois offre les mêmes caractères de recherche et d'affectatioil. Cet écrivain avoit naturellement l'esprit précieux ; et ce vice a quelquefois guté ses plus belles pensées et ses conceptions les plus profondes : il n'avoitpas, il faut le dire, autant de goût (jUe de génie, ni autant de justesse dans l'esprit que de sagacité, de force et de jDrofondeur. C'est ce que Voltaire sut très-bien observer; mais comme on le soupçonnoit d'envie , on ne fit pas assez d'allention à ses jugemens , qui n'auroient pas été plus sains , quand 5. 0
ils n'auroioiit (.'it' dictés (]ue pur lo goût le plus ^puré: le mol fiHKHix, c'est de l'ef/prit sur les lois ^ qu'on n'a regnidé (pu' comme une .saillie plaiaanU; et IVivole, est, en y inettanl ((ueiqucs restrictions, aussi plein de sens et de raison , (pie de sel et de gaîlé. Montesquieu voulut se l'aire lire des femmes mOme: cl c'est une femme qui a le mieux jugé l'ouvrage le plus grave et le plus profond du dix-huitième siècle.
Je reviens à M. Koyou. Telle est la diJTîculté d'observer un juste milieu entie deux opinions également outrées, que le nouvel historien ne peut s'empérher queUjuefois de sortir de l'exacte mesure qu'il s'est prescrite : ainsi, après avoir rapporté ce que les conjurés diAoient de Brulus, (|u'ils désiroient voir à leur tète, et le témoignage qu'ils rendoient à sa probité, en s'écriant : (( Son nom seul assurera la justice de notre en- « Ireprise; sans son concours elle paroîlra iin'(]uc; car, <( on ne croiroit point qu'il eût i-efusé de prendie ]xnt « à une action de cette nature, s'il l'avoit crue légi- « time; )> il ajoute : « Telle éloit l'idée qu'on avoit de « sa vertu; idée fort exagéiée : nous aA-ons vu de lui un (( trait qui n'est pas cTiifi honnête Iwrnine. » Celte expression paroîtra sans doute un peu forte : pouvonsnous mieux juger, aujourd'hui , de la vertu de Biutus, que n'eu jugeoienl ses conlemporains, que n'en a jugé Cicéron , qui , dans plusieurs endroits , en parle en termes si magnifiques? On a cru, il est vrai, que Brutus avoit révélé à César la retraite de Pompée; mais ce fait n'est point-du tout certain; et un soupçon vague ne sauroit justifier le ton tranchantque prend ici l'historien . M. Boyou s'écrie dans sa préface : <( Quel intérêt si vif « peut exciter ce Brutus , etc. )> On ne trouvera pas, j,ft
tltTÉilAlAËS. (1809.) 6f
crois , assez de mofléralion dins celte tournure de ptirase : l'auteur a l'air d'en vouloir personnellement à Brutus ; et l'histoire demande plus de rései've : on pardonne volontiers Tadmiration et l'enlliousiastne de RoUin et de Crevier pour le meurtrier de César, mais on se sent moins disposé à l'indulgence à l'égard d'un écri- Tain (\m veut trop rabaisser Un si fameux personnage. Bollin est, au fond , l'interprète de toute l'antiquité; M. Royou devoit craindre depai'oître l'organe de quelques préventions trop modernes.
Au reste, ce morceau delà conjurotion de Brntus est écritavec beaucoup d'intérêt, de clailé et de rapidité. Le style de M. Royou a^ comme je l'ai fait observei-, un caractère qui lui est propre : il est concis , serré , énergique, souvent orné d'alliances de mots très-heureuses : « // soignait sa pampre té , dit l'historien^ en parlant <( de Tubéron, gendre de Paul Emile, comme on a « coutume de soigner sa fortune. » — « Le sénat ne « fut, pour aiUsi dire, occupé qu'à entendre les adula- « lions des Ittes couronrt('es5 qu'à enregistrer leurs (( bassesses. >> — « On admii'oit surtout la scène où Py- « lade se donnoit pour Oreste, et où ce dernier, s'op- « posant à la générosité de son ami , réclamoit son nom, <( et ta mort. » — En parlant des liiumvirs, Vassassinat était entre eux à t encan* — L'auteur repiésente les soldats d'Auguste, s' emparant^ pour ainsi dire , de sa libéralité. On sait combien ces figures hardies donnent de force et d'éclat à la diction , quand elles y sont répandues avec économie et sans affectation. Le défaut da jour est de vouloir en mettre à chaque phrase ou à chaque vers ; c'est ce qui rend le style de nos auteurs à la mode pénible, guindé et tendu. M. Royou
Co ANNALES
a pliis do snç;c.s,sr> et de goût : son ouvrage est non-seulemciil d'un l'crivaiii instruit, oxacl. et judicieux, mais d'un liltérateur Irès-cclaiié, et d'un honuTie de talent.
Zhi mois (le séjour dans les Pjrcnces ^ par M. AzAïs.
6 mai.
On peut voir beaucoup de choses dans les Pyiénée"? en un mois de séjour : aussi M. Azai's a-t-il beaucoup vu, beaucoup admiré, beaucoup observé, beaucoup tremblé, beaucoup disserté, beaucoup prié. Ce petit ouvi'age est le recueil de ses sensations , de ses émotions, de ses peurs , de ses réflexions , de ses extases , de ses élans Ters le ciel : il nous présente M. Azaïs toujours frappé de quelque spectacle extraordinaire , de quelque une de ces gi'âces que la nature mêle souvent à ses plus terribles scènes, ou de quelque belle et majestueuse horreur; quelquefois a3"ant furieusement peur, éprouvant des épouvantes très-pliilosophiques , frémissant , pleurant, ou priant Dieu , ce que beaucoup de gens trouveront fort peu digne d'un philosophe; du reste, couvant et bondissant comme im chevreuil, de rochers en rochers , de précipices en précipices , et rassemblant , au sein de ces montagnes imposantes , une riche collection de grandes pensées et de phrases pompeuses.
M. Azaïs a composé un système du monde qui doit
tout clianger, tout bouleverser, lotit expliquer, et nous apprendre ti-ès-exactement ce que le Créateur a voulu faire, et comment il Ta fait. Ce système est-il juste? Je n'ose prononcer: je n^en connois que les dernières conséquences; et si j'en jugeois par ces conséquences ^ j'avoue que je mettrois M. Azaïs au nombre des gens d'esprit qui se sont le plus laissé éblouir par les cl:^ciières brillantes de leur imagination. L'auteur nous a donné, il y a quelque temps , un système d'un tout autre genre ; c'est celui des compensations dans les destinées humaines : idée aussi douce, aussi agréable que fausae, qui ne supporte pas le coup d'oeil de la raison , mais qui plaît ausenlimentqu'elle séduit; tbéorie pleine de cliarme et de consolation , qui allège le joug de la nécessité , enchante la résignation et la patience , fait accepter les maux eux-mêmes comme des biens , et honore infiniment le caractère et le cœur de celui qui l'a développée. De telles pensées sont , à la vérité , un peu voisines du ridicule. M. Colin d'Harleville a fait de {"Optimiste un personnage assez comique; le docteur Pangloss de Voltaire est très-risible ; mais, tout compensé, la doctrine qui nous instruit à souffrir avec douceur les peines de la vie, vaut mieux que celle qui nous irrite et nous courrouce contre la destinée. Quand on a autant d'imagination et de sensibilité que M. Azaïs paroît en avoir, on est né pour étudier la nature dans ses plus grands effets ; et les montagnes des Pyrénées ne pouvoient trouver un spectateur plus digne d'elles que l'auteur du Système universel et des Compensations. Ce n'est point un froid naturaliste, qui va tristement constater des faits 5 ce n'est point un aride minéralogiste, qui écorne des rochers et analyse des sables; ce n'est point un exact
et minutionx hotnnisie, {|in, la loupe à la main, examine un brin cIIk rhe : c'est un obseivaleiir anijud nulle science n'ojjtélratigore, plein d'ame el d» nlliousi isiue, qui .seul vivement, {|ui .s'exprime avec leu , el (jui eommunii|np au leeleui-.ses propres émoîions.
Un iMois lie Séjour dans le.s Pyiéuées n'est pas prd— cisf^moul un ouvi-age : il y a du désoi^ire , un peu de confu.sion , (jU(l(|uelois un peu d'embarras et d'obscurité. Tout le monde, ne connoîl pas les Py remuées comme ]\I, Azaïs; on a souvent de la peine à le suivre dan.s cette espèce de labyrinllie : il va, il vient; il commence un récit, il l'interrompt .;, le lecteur ne sait quelfiuefois où il en est : une petite carte lopographique eùl fait disparoîlre cet inconvénient; c'eiit été le fil d'Ariane. Cet ouvrage n'est que le Journal de M. Azaïs; mais c'est le journal de son ame el de ses sensations; ce sont de belles pages, inspirées par de grands spectacles, qui varient, qui se modifient, qui se transforment à chatjue changement de situation, à chaque heui'e du joiu-, et, pour ainsi dire, à chaque pas. L'auteur n'aperçoil généralement et ne peint que les grandes masses, que les grarids effets ; mais il arrive parfois t[u'il tomhe dairs de trop petits détails , dans des détails peu intéressans, et qu'il falloit supprimer; par exemple : ^ lions ^ mangeons un
peu , et parlons Il est évident que M. Azaïs pou-
voit s'arrêter nn moment, manger un peu, et partir, sans consigner cela dans son journal; et il est clair que puiscju'il avoit poussé la fidélité jusqu'à le consigner, il devoit au moins l'efïacer à l'impression. Ces légers défauts peuvent ven'œ de la manière même dont M. x\zaïs a temi registre de ses sensations : il éciit partout où il se trouve , sur les bords d'un torrent, sur un tertre, sur
rnie pierre, sur un rocher; il écrit même en marchant. Tel t'toiL le besoin pressant qu'il éprouvoit de confier au papier ses sensations et ses idées , à mesure qu'elles se piésentoienl , qu'il avoit inventé une espice de bureau portatif;, au moyen duquel il pouvoit écrire en voyageant. Qu'on se figure donc M. Azaïs courant de vallées en montagnes, et de montagnes en vallées, avec cet appareil d'un nouveau genre : les paysans des Pyrénées n'avoient jamais rien vu de semblable, et demeuroient stupéfaits à son aspect. Mais cette invention annonça peut-être un esprit dans lequel les idées se pressent et se précipitent trop vivement; et d'ailleurs, lorsqu'on craint de rien perdre de tout ce qui peut passer par l'imagination , on s'expose à recueillir certaines choses qui ne méritoient pas qu'on y fît attejition. Le journal de M. Azaïs n'aui-oit pas été moins bon , quand l'auteur n'auroit pas imaginé son p jpitre portatif. Les écrivains qui ont le mieux peint la nature , Font décrite dans leur cabinet : BufTon , Rousseau , M. de Chateaubriand, M. de SainL-Pierre, n'ont jamais eu, je crois, de bureau portatif. La vue immédiate des ohjets agit moins puissamment que les souvenirs sur les grandes et fortes imaginations : ce sent les souvenirs qui leur fournissent les couleurs les plus vives , les plus énergiques, et même, ce qui semble un paradoxe, et ce qui pourtant est très-vrai, les plus fidèles.
On voit bien nue l'ouvrage de M. Azaïs n'est point susceptible d'analyse : comment analyser une suite de descriptions et de tableaux, des exclamations, des mouvemens rapides et successifs d'admiration et de religion? Car M. Azaïs est très - religieux dans ce livre : ses fréquentes élévations vers Dieu sont aussi édifiantes
f|u'rllo.s paroîlront t'Ioiniaiile.s ile la pari d'un pliilosoplif (|ui , dans son grand .systinio , compose Vumv liuïîiaitie avec de la in\ln'i\\fl/f,rée dans un certain nombre de lahoraloircfi. 11 y a daii.s ce voyage prescpic autant dVlans de piélé et de dévolion (|U(^ dan'> les mélo— di'ames du joui-; mais s'ils y sont vm peu multipliés, il faut convenir qu'ils ii'y sont pas déplacés : en efl'et , tous les cœurs sensibles n'éprouvent-ils pns , en piésence des grandes scènes delà nalurè, le besoin délicieux de s'élever vers railleur de loules choses?
Les descriptions de Al. Azais sont très-belles ; et dans leur totalité, elles soni exemples des excès attachés au style descriptif. L'auleur écrit bien; sa diction est nelle; elle est vive sans être toui-mentée , el liche sans être cliargée ; elle u'oflVe que foit ])eu de traces de mauvais goût; il y a cuiel([uea{r<clalion dans la phrase suivante : C'est dans ces lieux (jue la nature tient école de su- Mime, Cela est recherché et précieux. Aillems, Tauleur dit que le ciel est couleur de honte , de paix et d'inno^ cence. Ces petites afiéteries ridicules sont tiès-indigne^ du talenl de M, Azuïs. 11 me teinble aussi qu'il y a un peu trop de naïveté dtns celle exclamation : O /non DieUy cornjtieje profile, comme Je Jouis de la /lature! Le style ne doit être ui îuaniéié, ni tiop naïf. Ce sont là quelques défauts; mais le nombre des beautés l'emporle de beaucoup sur celui des défauts : écou tons l'auteur au moment où il se dispose à aller jouir d'un des plus beaux et des plus terribles spectacles (|ue piésenlenl les Pyrénées : « O mon Dieu I s'écrie-t-il , c'est sous votre pro- « tection que jememcts au début de cette journée; une 4< grande curiosité m'enti'aîne; mais une sorte dVinotion *« sombre et religieuse vient aussi me saisir" ; je vais maf-*
« cher entouré de sjrands effets, de inagnifiques masses, « les unes pendantes, les antres en ruines; le plus léger « déplacement d'un de ces corps suspendus sur ma «tête, pourra occasionner ma mort; cependant, la « crainte n'est pas au nombre dos sentimens que j'é— « prouve. Le point que je vais occuper successivement « au milieu de ces masses gigantesques ,. sera toujoui-s « imperceptible; il y a la plus grande bnprohahilité à « ce que je me i-enconlre victime d'un funeste accident: « non , la frayeur de laisser parmi ces vastes débris , les « débris de ma frêle existence , n'est que pour bien peu « de chose dans l'impression que déjà je reçois; mais je « suis ému de cette manière profonde et austère, qui est « le signal des grandes sensations. Je vais voir en œuvre «la suprême puissance; je vaLs me comparer, moi « atome, qui marche et qui contemple, à ces masses « terribles qui sont immobiles , et qui ne sentent pas. « Mon Dieu , recevez l'hommage de mon admiration ,
« de mon amour et de mon épouvante. » « Un
« chemin charmant m'a conduit ici, et ici je suis té- « moin d'un des plus admirables jeux de la nature : je « suis dans la grotte de Gèdres, grotte charmante, qui « rassemble tout ce que l'on pourroit trouver, en divers « endroits, de frappant et d'intéressant. Tandis qu'un « torrent considérable tombe, en mugissant, d'un en- « foncement détourné, où mon œil ne peut le suivre, « une ombie tendre et délicate dispute à la lumière du « jour le plaisir de parer- cette enceinte. Les rochers, « qui sont assez écartés vers leurs bases , se rapprochent « vers leurs sommets : là , ils se sont couronnés d'arbres « et d'arbustes qui se croisent , s'entremêlent , se pen- « chent les uns vers les autres , s'embrassent par leiu'â
t ANNALES
« e\licmilo.s flo\il)les, cl scnihlciil l)ion aises de s'in- « cliiuT ensoinblo vcr.s l(! lleiivo qui cnlrtiiciiL leur fn.î- « «'licur. Connue le soleil décore ce feuillage! Ses rayons « ilierclienl une issue; ils veuhiul aussi plonger sur « l'oiulc écu tueuse; ils y parvieniienl; ils donneni à nu « angle da celte nappe houillatile un »'elal éblouissant. «Que lU' |)(iii-(»u pelletier aulremoiil '|(ie j^ir le désir « et par l'imagination , sous celte voùle si al trayante!
« Adieu, pour aujourd'iiui , réduit aimable, etc »
Il nie semble qu'il y a de la fraîcheur et de l'éclat dans ce morceau. L'auteur arrive bientôt au but de son voyage: et c'est là qu'il ressent des émotions très-vives, qu'il peint avec le plus grand intérêt; entre autres, une belle peur que lui cause un bruit dont il ignore la cause : il découvre dans la suite que c'étoit une pierre énorme qui s'étoit détachée des llanas d'un rocher. 11 y avoitde quoi avoir peur.
M. Azajs, dans quelques endroits de son ouvrage , me paroît vouloir imiter Sterne, et quelquefois il rimite trop : il avoil fait d'une grange son cabinet; car il ne couroit pas toujours avec son bureau portatif. La première fois qu'il entre dans cette grange, il en examine les meubles; il n"y voit que des vases de bois , parmi lesquels il remarque cependant mi pot de faïence cassé : ce pot cassé donne lieu à une dissertation de moi'ale excessivement longue. C'est évidemment faire IrOp d'honneur à un pot à l'eau , que de le prendre pour texte d'un discours philosophique et sentimental. Enfin , M. Azaïs finit sa tirade par se comparer lui-même à ce pot cassé: cela est trop fort. Les gens qui ont le plus d'esprit, vont quelquefois bien loin, quand ils se laissent domine:- par l'aLti'ait d'un mauvais genre. M. Azaïs fait au surplus des
LITTÉRAIIIES. (1809.) 76
peintures pleines rrugrémenl et de naturel de ce cabinet ch.iiiipêli-o , de la famille rustique qui s'y rassembloit, et des plaisirs doux et purs qu'il y a goûtes.
Un morceau épisodique sur Fénélon , que l'auteur a inséré dans ce Voyage, a de la grâce et quelque charme: M. Azai.s lit Téléraaque; celte lecture lui inspire la pensée de tiacer rapidement l'histoire idéale du cœur de Fénélon, d'après son chef-d'œuvre; il nous peint en conséquence Fénélon dans sa jeunesse, brûlant d'amour pour Elise , et tout près de succomber dans un certain bosquet où Elise vient assez lestement le trouver. H y a de l'espi-it dans les détails de cette peinture; mais jo doute qu'elle soit approuvée : on n'aimera pas à se représenter Fénélon amoui-eux.
On. ne remai-que pas ordinairement l'épitre dédicaloire d'un livre; mais celle-ci mérite attention : elle est composée par madame Elize Azaïs. (vctte dame rivalise avec son mari d'esprit et do talent; elle écrit en prose et en vers d'une manière charmante ; il y a communauté de gloire entre les deux époux. La seconde édition de l'ouvi'age sur les Compensations va paroître , ornée de contes par madame Azajs : ces contes seront un développement en action du système établi dans le livre. Quant à M. Azaïs, les bi'ochures qu'il a publiées jusqu'ici ne sont, comme on le sait, que le prélude d'un ouvrage de la plus haute importance.
Yf.
OKin'rca coîtij)lètes de iiiadame Riccoboni.
Quelle est la plus jolie des jolies bagatelles nées de Tesprit fécond et délicat de madame Riccoboni? Celles de SCS productions qui se dispulcnl la palme, sont, comme les (î races, au noiribrc de trois : le goût des amateurs Hotte incertain entre Ernesline, Juliette Catesby, et le marquis de Cressy. Ces charmans ouvrages , qui se distinguent par un attrait particulier, dans la foide des caprices heureux de cette plume élégante et lacile, ont chacun assez de mérite pour justifier l'embarras du choix. Juliette Catesby commença la réputation de l'auteur, et semble élre en possession d'une supériorité qu'elle doit moins, je pense, à des titres réels et positifs, qu'à un certain droit d'aînesse. Ce n'est pas que Juliette ne soit très-digne de balancer les suffrages; mais il existe en sa faveur une prévention qui s'attache toujours aux premiers débuts d'un écrivain, quand ces débuts annoncent un talent rare ; l'enthousiasme du public s'épuise sur un piemicr essai , lorsque cette aurore nouvelle brille d'un grand éclat. Une justice moins vive attend les productions suivantes; la couronne est donnée d'avance ; et l'impression , une fois f tite , ne s'eiïace point. Ernestine a pour elle une autorité bien impofianle : aux yeux de M. de Lahaipe, elle est le chef-
d'œuvre, le bijou , le diammit de madame Riccohoni i tels sont les termes de ce grand critique. J'avoue que je ne suis ni de l'avis de M. de Laharpe, ni de celui du public; ce sont deux bonnes raisons poiu- me défier du jTiien : je préfère à Juliette, à Ernesline, le Mai-quis de Cressy, quoique ce titre n'ait rien de féminin. Pour l'intérêt des aventures, le développement des caractères, Fencliaînement des idées et de la nari-atioil, le Marquis de Cressy me paroît supérieur aux deux autres romans : voilà , suivant moi , et sauf erreur, le véritable diamant de madame Riccoboni.
Cette dame a deux gi'andes qualités : elle écrit trèsbien, et elle fait des romans très- courts : son style est soigné sans affectation, correct, pur, élégant, plein de grâce et de délicatesse ; il règne dans ses écrits im sentiment exquis des convenances , qui suppose le goût le plus fin et le plus exeicé; sa diction est d'une mélodie charmante. Madame Riccoboni fuit ces dissertations approfondies et ces réflexions allongées qui font languir l'intérêt, et qu'on prodigue dans les romans du jour : elle lie s'érige point en moraliste , elle ne prêche point , elle n'analyse point les passions avec subtilité, ne les gourmande point avec hauteur, ne cherche point à sanctifier les pages d'nn roman par des tirades dignes de Massillon ou de Bourdaloue; elle ne cherche pas non plus à justifier, avec le ton de l'inspiration et de l'enthousiasme, les écarts et les foiblesses du coeur; elle n'a l'air ni d'une bacchante qui partage l'ivresse et l'extravagance des personnages qu'elle met en scène , ni d'une pénitente qui ne retrace les erreurs et les péchés du monde que pour avoir le plaisir de le morigéner ; elle a toujours un ton excellent, sans afficher jamais cette
prétention aux my.sh'ic.s du bon ton , la(|neIlo esl le pé- (lauli.sine de (jiicl(|iir.s ijeiis, tjui se disent de; buniin compagnie; clk' ne souligiu; pas précieusement les mots lins qu'elle veut faire remarquer; elle ne sourit point à ses propres pensées; elle dévoile, d'une main légère, les secrels du cœur, sans doinier ses uj)(!rçu.s p«Mn- des découvertes; file cvile le jargon inintelligible de la niélaphysique sentimentale; elle est simple dans .son style^ sans jamais être plate : elle ne court pasapiès le nalni-el avec un effoil qui l'exclut ; elle est élégante sans êlre bizarre ni tendue; elle ne prétend point aux conceptions tiansceiidantes , au génie; elle se contente de développer un talent très-lieureux, un espiit fort aimable, et un goùl parfait : elle gardeia donc toujours une place éminente parmi les femmes auteurs qui l'ont précédée; et je doute que celles qui l'ont suivie aient même le droit d'être jalouses du rang élevé qu'elle occupe.
Loisqu'elle païut sur la scène littéraire, la natme ne prodiguoit point encore les femmes de génie : celles qui s'avisoient de publier quelque ouvrage , rencon ti'oient d'abord l'incrédulité moqueuse, et les insolentes prétentions d'un sexe qui vouloit se jéserver tous les génies de gloire : on supposoit toujoins, avec malignité, qu'Apollon avoil dicté ce qu'écrivoient les Muses : ces cruelles préventions tenoient peut-être à un vieux principe de morale dont nous nous sommes débari-assés comme de bien d'autres : on croyoit bonnement, alors, qu'une femme qui se mettoit à son bureau pour composer un livre, péchoit contre le vœu de la nature et contre les lois de la société. Molière avoit singulièrement contribué à établir ce préjugé; nous en sommes revenus , heureusement : il n'y a plus aujourd'hui que les femmes qui ne
-font point de livres qui se moquent un peu de celles qui en font; etcomme réducatlon actuelle des jeunes personnes tend à multiplier beaucoup le nombre des femmes de lettres , il e.sl probable que dans quelque temps elles seront tellement en force, que les femmes non lettrées n'oseront pas même les trouver ridicules. Quoi qu'il en soit, madame Riccoboni fut un peu victime de ce mal— heiu^eux préjugé : on la soupçonna de n'être point l'auteur de ses ouvrages , comme on avoit soupçonné madame de La Fay ette d'avoir prudemment consulté Segrais pour la composition do Za'ide et de la Princesse de Clèves : rien n'étoit plus injuste : les hommes ne sont jamais assez désintéressés pour fournir aux dames des ouvrages de quelque valeur, ni assez discrets pour taire long-temps ces faveurs de leur génie, quand même elles seroient accordées à l'amour. Avoir une telle idée , c'est mieux connoître la foiblesse des femmes que la vanité des auteurs. M. Palissot eut donc très-grand tort de rimei', dans sa Dunciade , une supposition si peu vraisemblable et si peu agréable pour madame Riccoboni ; mais il étoit plus facile de lui contester ses ouvrages que de les faille trouver mauvais 5 il étoit plus aisé de dire :
Elle y viendra, cette Riccoboni , Qui n'a point fait le Marquis de Cressy, Qui n'a point fait les Lettres de Fanny, Qui n'a point fait Juliette Catesby, etc.
Il étoit , dis-je , plus aisé d'assembler ces rimes en f, qui font tout le sel de cette petite diatribe , que de prouver l'assertion qu'elle contient. Le satirique a^mis dans ses vers les Lettres de Fanny, uniquement à cause de la rime ; cai' ces lettres sont un des ouvrages les moins re-
llo ANNALES
inarqnablos de madomo Jiiccoboiii; cllcsoffrcnt poinMant eiicoio do Irî'.s-joli.s dc'tails : « Ou pirlcnd, dit l'aiiUdir u dr la nolicc a.s.sf/- im'diocre (|ui se trouve eu Jèlo de u celle édiliou , ([ue ridt'e de sou premier rouiaii lui (i vint d'uiie passion ([u'elle éprouva, et (jiii ne l'ut pas « lieuieuse : elle aiuia uu .seigiieur au<ilais, qui la pi>ya u de letour dans les comiuoncenu'iis, mais qui, à la (( suile d'un voyage, se refroidit heaueouj), et se retira u bieuttU loiil-à -fait. L'auiaule fut d'abord ineousolable; « elle se plaiguit : ses plaintes n'ayant rien produit , elle « eut reeours à la raison , et ne conserva le souvenir de « son amour que pour eu jetracer les cliarmes et les « amertumes dans une suite de lettres , où elle mêla une « partie de celles fju'elle avoit véj'itablemeMt écrites à (( son infidèle. Elle publia ce Recueil en 1707, sous le <( titie de Leitrea de inistriss Fanny Butlerd à ml~ « loi cl Charles yllfred, traduites de r anglais , par <( Adélaïde de V^arançai. » Cette anecdote est peutêtre apocrypbe, comme presque toutes celles du même genre; mais les lettres de Fanny Butlei-d sont en eflet le premier ouvrage que publia madame Biccoboni : elles firent peu d'impression, et n'obtinrent que cette espèce de succès à laquelle tout roman peut prétendre. La préfiice en est singulière; elle a pour titre : Mis tris s Fanny à un seul lecteur ^ et l'on se doute bien quel est ce lec-^ leur : u Si le basaid vous fait lire ces lettres, lui dit la « tendre Fanny, si vous reconuoissez les expressions « d'un cœur qui fut à vous ; si quelque trait rappelle à « votre mémoii-e un sentiment que vous avez payé de « la plus basse ingratitude , que la vanité d'avoir été rob-- « jet d'un amour si tendre , si délicat , ue vous fasse ja- « mais nommer celle qui prit en vous tant de confiance ;
LltîÊRAîrvËS. (1809.) 8t
« montrez -lui du moins, en gardant son secret, que « vous n'êtes pas nidigne, à tous égards, du sincère at-» « lâchement qu^elle eut pour vous* Le désir de faire « admii-er son esprit ne l'engage point à publier ces « lettres; mais celui d'immortaliser, s'il est possible, « une passion qui fit son bonheur, dont les premières « douceurs sont encore présentes à son idée, et doiît le « souvenir lui sera toujours cher. » C'est cette préface qui, sans doute, fit croire que madame Riccoboni étoit elle-même l'héroïne de son roman : probablement l'auteur tendit ce petit piège au lecteur, suivant un usage qui avoit lieu alors, et qui est aujourd'hui entièrement décrédilé : Rousseau voulut faire penser qu'il s'étoit peint lui-même sous le nom du tendre et fier Saint- Preux, auquel il ne ressembloit guère; Montesquieu donna le Temple de Gnide comme une traduction d'un ancien manuscrit. Ces stratagèmes inuocens sont main-tenant absolument usés : les auteurs n^en veulent plus J les lecteui's ne s'y prendroient plus* Si mistriss Fanny n'est que madame Riccoboni déguisée en Anglaise, cette dame étoit plus étonnante, plus snigulière^ plus extraordinaire que tous les personnages qu'elle a cuéés : on assure que les femmes qui font des romans sont en général très-peu roinanesques*
L'idée qui termine les Lettres de Fanny Butlerd a beaucoup de rapport avec celle de la préface : cette amante trahie prend, dans son désespoir, un parti bien étrange et bien bizarre : on en jugera par ce commencement de la dernière lettre : « Je vous dois une ré- « ponse , Milord, et je veux vous lu faire; mais comme « j ai renoncé à vous, à Votre amour, à votre amitié, c< a la plus légère marque de votre souvenir, c'est dans 3. 6
82 ANNALKS
« les papiers publics (|ue je vous radrcssc : vous JTie « reconnoîlrcz; un style qui vous fut si ijunilier, qui « flatta tant de fois votre vanité, n'est point encore « étranger pour v«»iis, » etc. La lettre a une douzaine de pages, et elle est loit éloquente. Fanny écrase milord Cliarles Alfred, aux yeux de toute l'Angleterre : « Tremblez, ingrat, je vais porter une main hardie « jusqu'au fond de votre cœur, en développer les re- « plis secrets, la perfidie, et détaillant l'horrible tialii-
« son Mais le pourrai-je? Avilirai-je aux yeux du
« public l'objet qui sut plaire aux miens? Non, par « une touche délicate, ménageant Pexpression du ta- « bleau, en rendant ses traits sortant pour lui-même, « mettons-les dans l'ombre pour tous les autres. » Malgré ces ménagemens , la pliilippique amoureuse est encore bien forte et bien violente. C'étoit une terrible femme que mistriss Faimy Bullerd! Ah, que le pauvre milord Alfred devoit être mal à son aisel
Fanny n'avoit pas toujours écrit de ce haut style. Il me semble qu'il y a beaucoup de gaîté dans la vingtcinquième lettre : « Vous croyez que je dors peut-être; « j'ai bien autre chose à faire vraiment : on ne fut ja-
« mais plus éveillée, plus folle, plus je ne sais
« quoi. Je songe à ce merveilleux anneau dont on a tant « parlé ce soir : on me le donne , je l'ai, je le mets à « mon doigt , je suis invisible , je pars, j'arrive.... « Où? Devinez. . . . Dans votre chambre. J'attends voti-e « retour, j'assiste à votre toilette de nuit, même à vo- « tre coucher : cela n'est pas dans l'exacte décence; « mais je siïppose que milord est modeste. Vos gens « retirés, vous endonni, il semble que je dois m'en re- « tourner j ce n'est pas mon dessein, je reste En
LITTÉRAIRES. (1809.) 85 « vérité, je reste. . . . Mais croyez-vous que je respecte « votre sommeil? Point du tout. Pan, une porcelaine « ou un bronze sur le parquet 5 crac, les rideaux tirés; « pouf, mon manchon sur le nez. . . . Mais milprd s'é- « veillera; Fesprit rira; il sera reconnu, attrapa, saisi {< par une petite patte qui le tiendra bien. On n'a point « de force quand on ril; et puis le silence^ la nuit, l'aie mour. . . . . Haye ! liaye ! liaye ! vite,
« vite, qu'on m'ote l'anneau: bon Dieu, où m'alloit-il « conduire? Je ne voudrois pas l'avoir, cet anneau; je
« craindrois d'en trop faire usagej> » Celte lettre
est fort joviale et fort leste, et passablement passionnée. Mistriss Fanny Butlerd est très-gaie et très-ardente; son amour n'a rien de métaphysique , et les sombres vapeurs de la mélancolie ne se mêlent point à la flamme dont son coeur est brûlé. Elle arrive bientôt , sans le secours de l'anneau magique, à tous les résultats que cette bague eût pu produire; et lorsque son amant est absent, elle ne se répand point en plaintet. sentimentales et platoniques; elle lui écrit tout simplement : (( Je vais me mettre au lit; votre portrait vient avec « moi : nous allons dormir ensemble. . . Dormir I Ce « portrait-là ne vous ressemble guère!.... Il ne vous « ressemble pas du tout!... . » Il n'y a pas autant de folie dans les autres romans de madame Riccoboni; ils sont même remarquables par une réserve qui n'a rien d'affecté, et d'ailleurs fort au-dessus de celui-ci pour l'invention et pour le style. J'ai parlé en détail de Fanny Butlerd, parce qu'elle est bien aimable, quoiqu'un peu trop vive peut-être. Les plus foibles ouvrages de madame Riccoboni seroient les plus forts de beaucoup d'autems : les moindres fleurs de sa guirlande seroient
o± ANNA I, F, S
des roses biillaiile.s diiis la couronne de Irlle de nos ro-
maucières les plus renommées.
jEloqe de Pierre Cortieille y discours qui a remporté le prix d'éloquence décerné par la classe de la lanoi'ue et de la littérature française de l'Institut, par M. Yictorin Fabke.
iG mai.
Une seconde édition d'un discours académique est tme chose fort rare : anssi doulé-je un peu de celle-ci. NoiLs savons , nous autres journalistes , par quel ait facile une seule et même édition d'un ouvrage paroît se multiplier. Un discours académique, un éloge de Pierre Corneille, ne peut jamais exciter une grande curiosité: c'est nécessairement un lieu commvm. Tout étoit dit sur Corneille avant que IVI. Fabre eût écrit , avant même qu'il fut né : il a dit autrement, et en phrases qui lui appartiennent , ce qui avoit été cent fois répété. H fimt que des phrases sur un sujet usé soient bien supérieures , pom- faire quelque impression sur le public , et pour obtenir les honneurs de plusieurs éditions : les phrases de M. Fabre ont-elles ce cai'actère?
Le genre des éloges académiques est un genre essentiellement vicieux: j'ai à louer Corneille ; donc je ne dois point parler de ses défauts j je pécherois contre toutes les règles de la rhétorique si je ni'avisois de mêler la critique
à l'é'oge : les dt'fauts resteront dans l'ombre , ou du moins à peine seront— ils indiqués dans le vague ; je prodiguerai les exclamations, les points d'admiration ; Corneille Femportei-a sur tous les poètes anciens et modernes : que ne dirai-je point? S'il y a quelque bon sens en France , quelque raison , quelque hauteur de pensées et de sentimens , c'est à Corneille qu'en appartient la gloire ; j'ajouterai même que si , au lieu de lui laisser flu're à Rouen des tragédies dans un grenier , on l'avoit mis à la place de Colbert ou de Louvois , ou si on l'eût fait maréchal de France , il auroit surpassé ou Louvois, ou Colbert, ou le grand Turenne. Le lendemain, j'ai à faire l'éloge de Racine ; c'est tout autre chose : comme la réputation de Corneille s'abaisse à-vue-d'œil ! Comme il se rapetisse I L'oplique a changé ; je ne vois plus qu'un nain : ses excellentes qualités se confondent dans les infiniment petits ; mais en revanche comme ses défauts grossissent ! Quel mauvais goÛL ! Quelle incorrection ! Quelle barbarie ! Combien Racine lui est supérieui! Racine est le premiei' de tous les poètes 1 Faut-il louer La Fontaine ? J'établis avec intrépidité que l'apologue est le premier de tous les genres , infiniment au-dessus du comique , du tragique , de l'épique , tenant à toiîs et prévalant sur tous. Avec la facilité que j'ai d'écrire , je fais dix pages là-dessus sans m'arrêter : c'est une base assez haute , pour la statue de mon héros ; je l'élève ensuite, cette statue ; je la place , et je mets au bas: La Fontaine est le premier des poètes ! Lisez tous les éloges académiques , vous verrez que le saint du jour est toujoui's le plus grand de tous les saints : donc les éloges académiques ne sont que des déclamations 5 donc ce sont de pures niaiseries , de vrais ouvrages d'écoliers
qui sVxerconl à cacltnccM" des phrases , à coinhincr des niouvcuien.s oialoiics ; doscMnuposilionsdeniauvaisgoùl, des exercices absoluaieiil scolusliques.
On peut cependanty enlrevoirle tilenl d'un très-jeune hoiume, oonime on entrevoit celui d'un enfant dans des amplifKaiions de colk^ge : le discours de M. Fabre donne d'assez beUest'spérances. J'avoue poiuiaul que je n'aurois pas parlé de cette seconde (édition , si quelques personnes ne ni'avoicnt vivement sollicité d'en dire mon senlimenl : plusieurs de mes collaborateurs ont déjà apprécié ce discours avec beaucoup de goût et de justesse 5 l'oraleur s'est com-roucé contre leurs critiques; il s'est emporté: il a dicté des pamphlets , des diali'ibes conli-e ce journal; mauvais moyen, inutile, pour le moins. Uïi auteur qui lance une satire contre ses critiques , se place dans ime triste position : on a peut-être ri ; on s'est peut-être beaucoup diveili des plaisanteries dont il a été le sujet; on rit encoie plus de sa colère. Les auteurs connoissent mal le public : de deux choses l'une ; les critiques ont raison , ou ils ont tort; s'ils ont tort, l'opinion vengera toujours assez l'auteur injustement critiqué ; s'ils ont raison, que peuvent contre la raison quelques sarcasmes , d'autant plus foibles et d'autant plus maladroits, que les flèches décochées par l'araour-pi'opre humiliéu'atteignent pas le but , et retournent contre lui-même? Les auteurs quiregimbent contre l'aiguillon de la critique, devi'oient tien se persuader qu'ils n'ont jamais les rieurs pour eux : on les pousse quelquefois à ces petites vengeances; mais ceux même qui les y excitent, sont les preniiei-sàse moquer de leur risible furie. II n'y a rien de plus ridicule et de plus sot au monde , qu'un soi-disant bel espiit qui
se trouve pressé entre les arrêts de la justice littéraire et les intérêts de son orgueil.
Si M. Fabre a pu croire qu'il avoit fait un chef-d'œuvre irréprochable , il s'est trompé ; s'il a pu penser qu'on cherchoit à décourager sa jeunesse , à étouffer son talent naissant , à flétrir sa petite couronne , il s'est encore trompé : rien ne seroit plus vil et plus indigne des gens de lettres qui travaillent à cette feuille ; chacun y dit son sentiment avec bonne foi ; personne ne s'y croit infaillible : personne ne s'y propose d'humilier un au teui- , pour le plaisir de l'humilier 5 on y respecte les talens ; on n'y fronde que les prétentions ridicules , l'orgueil imbécile et la sotte vanité; et, en général, on y exagère plutôt la louange que la critique , parce que l'injustice qui loue trop n'est qu'indulgence , tandis que celle qui critique trop est cruauté.
Il n'y a dans tout cet éloge de Corneille qu'un morceau qui soit vraiment bien , qiii décèle un talent peu commun : c'est celui où l'orateur parle de la tragédie du Cid. Ce morceau seul méritoit un prix , parce qu'il est excellent : il y a là de la chaleur , de la verve , du mouvement et de l'originalité. Le tour en est éminemment oratoire , et nous annonce un écrivain né pour s'élever aux gi-andes beautés de l'éloquence ; le reste est plus ou moins médiocre, plus ou moins rempli de déclamations et d'exclamations triviales et parasites , d'aperçus douteux, équivoques ou faux, de pensées communes ou hasardées, de tournures banales et d'incorrections. La manière de M. Fabre est généralement incorrecte : il a du nerf, de la force , de l'élévation; c'est le caractère de son style ; mais il faut que ce jeune écrivain médite encore longtemps les bons modèles ; qu'il s'étudie à former son goût ,
(|iii ost lrt\s-(l(Tc'rliio\ix ; (|n'il appi-cnno à ponsor avoc jiKsIcsse, et à s'c'xpritncr uver piopiiclé'. Il a nircineuL lo mot propre , et son espril Icnd pcipéliKHcineul ù sortir dv. la «alure et de la vérilc, pour st jeter dans des idées exiraoïdinaircs et dans l'exagérai ion : sa dielioii est qiiekjuefoi.s etijléc, (lueUpiefois lonrnienfée, jnescjne toujours pénible : l'eiForl .s'y fait Ij-op .scut;i" ; el ec (jue lauteurpiendpour delà li.iidie.sse el de la ficitéde.slyle, n'est le plus souvent qu'inie tension laborieuse de son imagination , (pii se travaille pour pjoduire de l'efl'-t , et (]ui s'écarte (\n naturel . pour chercher le grand et le sublime qu'elle renconlie rarement : il manque de souplesse, et n'est pas exempt de nu)nolonie ; il ne connoîtni l'ait des nuances , ni les secrels de la \ari»'té, ni ceux de l'iiarmonie péiiodique et oratoire 5 su phi ase est rude et âpre ; jamais de ces cadences heureuses , ni de ces tours moelleux el lians cpji donnent de l'iiisance aux ressorts de la composition , qui rendent le style plus facile et plus coulant , dont le chaime , en ilattant l'oreille , captive agréablement l'esprit , et le prépare à recevoir sans effort la pensée que l'oraleur lui présenle avec grâce : la couleur du lauréat académi({ue est loi le, mais triste et sombre : elle a plus de vigueur (|U(' d'écl.il, et les touches en sont parfois trop lieuilée->. Plusieurs de ces défauts ne tiennent sans doute qu'à sa jeunesse, les autres semblent inhérens à la nature de son talent. Si ses triomphes ne l'enivrent point , s'il se persuade que la modestie qui nous éclaire sur nos imperfections , est un des guides les plus siirs dans la carrière des arts et des lettres ; si ses succès ne sont ])our lui que des encourageraeas au travail ; s'il accueille la critique franche et vraie avec reconnoissance , au lieu delà repousser
avec orgueil ; s'il ne se croit pas un grand liomrae , parce qu'il a réussi clans quelques déclamations académiques, il pourra devenir un très-bon écrivain : il a reçu de la nature des dispositions fort heureuses ; mais elles sont encore brutes; les essais par lesquels il s'est fait connoîtret jnsfiu'ici ne vivront pas , mais un jour il pourra produii-e des ouvrages dignes de vivre. Il est parmi tous les concurrens , qui se sont présentés avec lui dans la lice, et dont les compositions ont été publiées , le plus dislingué , sans contredit, celui qui promet le plus; et les concours d'éloquence , depuis l'établissement de l'inslilut , n'ont point offert im ouvrage qui égalât son Eloge de Corneille ; mais qu'il veuille bien se comparer, je 116 dis pas à Tliomas et à M. de La Haipe , ces deux écrivains sont trop au-dessus de lui , mais à M. de Cbampfort, à I\I. Garât , à M. Noël ; il sentira combien il lui reste encoi-e d'efforts à faire poar atteindre au point où ils étoient parvenus quand ils disputèrent et remportèrent comme lui les palmes académiques. Cet Eloge de Corneille vaut-il l'Eloge de Molière? Suppose-t-il autant de talent , de goût , de finesse et de sagacité ? L'Eloge de Fontenelle ne déceloit-il pas , malgré ses défauts, un esprit plus profond , plus fécond , plus souple , plus riche , plus abondant en moyens oratoires, plus maîtrede toutes les ressources du genre , plus brillant , plus étendu et plus élevé ? Ne trouvoit-on pas dans les Eiloges de Vauban et de Louis Xll un goût plus sain et plus pur, une composition plus sage , une diction plus correcte et plus nette, des idées plus réfléchies et plus justes ?Et pourtant quereste-t-il de ces discours? un souvenir à demi effacé: ils n'ont point obtenu de place parmi les monumens de l'éloquence académique ; les rcîiom niées de Thomas et
de I,a TT.irpo sV'lrvonl soûles à dos lioulour.s difR'rcntos, sur les débris de tant de discours qui n'ont eu (lu'uu moment d'existence. Il en est de cou compositions, comme de ces pièces de thcAtro qui hiillcut un ii»sUiiit sur la scvne, cl quisVclipsoul ])(im- loujours. Il n'y a eu ïillérature que los niotunucus (jui comptent : M. l'abre est digne d'où ôlovor ; il en élèvera (pielque jour, s'il pi'ofile dès aujourd'inii desavissincèrcsquojeluidonuc : s il les méjirise , il en sentira vm joui- la justesse et la solidité; mais il ne sera plus temps : l'/ta jtie adolcscentia, tuas dotes invitaiil , uthocteinonrn'm^ comme dit Cicéron.
Siècle de Louis XIV de Voltaire.
3o mai.
De toutes les compositions historiques de Voltaire , le Siècle de Louis XIV est , sinon la plus parfaite , du moins la plus brillante : l'Histoire de Charles XII est peut-être, dans son ensemble , supérieure à celle de Louis XIV. Les connoisseurs observent, dans le premier de ces ouvrages, une plus grande liaison des différentes parties de la narration, un plan mieux conçu et plus décidé, Une marche phis suivie , plus rapide et plus entj'aînante. Mais le sujet du second a bien plus d'éclat : quelle comparaison entre un jeune roi du nord, presque aussi insensé que valeureux, qui, sans autre projet que celui de braver tous les périls et de tenter toutes les aven-
tures, court des bords de la Baltique aux rivages de la mer Noire^ parvient à se rendre ridicule à lorce d'exploits, et meurt sans avoir assuré aucun avantage réel à ses états, et sans avoir pu même les gouverner : quel parallèle, dis-je , entre uu tel prince et le monarque qui régla tout dans son royaume, el qui l'agrandit; qui fit fleurir autour de lui les aits et les lettres; qui créa, pour ainsi dire , une foule de grands hommes ; qui dé— velojjpa, dans le covu's d'un très-long règne, autant de magnificence que de noblesse, autant de politesse que de fierté, autant d'amabilité, de grâces que de majesté, et finit par établir ses descendans, au milieu même des revers, sur un des plus beaux trunes du monde! L'un n'est qu'un héios de roman , l'autre est véritablement un personnage historique.
L'Histoire de Charles XII est plus détaillée, et, au fond j plus instructive, toute proportion gardée: Vol taire répète souvent qu'il n'a voulu faire qu'un tableau du règne de Louis XIV , et de l'esprit qui distingua le siècle de ce grand roi; mais ce tableau brillant est un peu superficiel : il laisse trop à désirer du côté de l'instruction ; ((uand on a lu le Siècle de Louis XIV, on sent encore le besoin de lire d'autres livres sur le même sujet : 1 imagination est irappée de cette belle peinture; mais l'esprit n'est point satisfait : qui n'axïroit lu que l'ouvrage de Voltaire , connoîtioit fort imparfaitement les temps et les événemens qui y sont tracés. L'auteur n'a pris que la fleur de son sujet, mais cette fleur est trop légère : il pouvoit, je crois, sans trop s'écarter de son plan , entrer un peu plus avant dans les parties intéressantes de sa matière; il est lapide sans être concis, il ne fuit jamais plus entendre qu'il ne dit.
€)» ANNALr;s
l'I tl;L peu: ses con|>s de piiu-fsmx .soiiU'clatans ol spilitiicLs; ils ont Icnijoms de IVnrl, souvenl dv la justesse, jamais cette piolondt-iir (|iii , pai' un seul Irait, suppléi- à de longs développenieus et à l)eaucoup d<! détails.
Pourquoi n'a-t-il pas assez mûri lacompositiou d'une histoire si importante, pourn'élre pas obligé de la morceler par paragraphes et par chapilies? pourfjuoi le second volume n'e^t-Il qu'un espace d'almauacli lrès-(?légamment ëcrit, qu'un recueil de petits faits rassemblés sous un certain nombre de titres et de numéros , qu'un ramas d'anecdotes incohéi'entes , curieuses, sans doute» el agiéables; mais qu\ auroieiit trouvé leur place con- Tenable dans le tissu général de la narration , si l'Iiislorien en avoit ourdi la trame avec plus d'art, de soin et de réile\ion? Llsl-ce donc ainsi quel'hisloiiedoilêlre traitée? Suiril-il, pour mériter le nom de gi-and historien, d"écrii e avec une correction pleine de goût et une élégance pleine de noblesse? C'est beaucoup assurément; mais le genre historique demande xlcs qualités plus relevées encore : pour atteindre à la hauteur de ce noble genre , il faut avoir la tête assez forte et assez large pour concevoir et embi'asser un vaste jjlan. Fénélon applique à riiisioire les principes et les règles du poëme épique. Il faut l'entendie : « Le grand point, dit-il , est démettre, « d'aboid, le lecteur dans le fond des choses, de lui « en découvrir les liaisons , et de se hûter de le faire « arriver au dénoûment. L'histoire doit , en ce point,
« ressembler au poëme épique La principale per-
« fection d'une histoire consiste dans l'ordie et dans a Tarrangement : pour parvenir à ce bel ordre , l'histi torien doit embrasser et posséder toute son histoire ;
LITTÉRAIRES. (1809.) Cfîi
« il doit la voir tout entièi'e comme d'une seule vue; « il faut qu'il la tourne et fiu'il la retourne de tous les « cotés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé son vrai point de « vue; il faut en montrer l'unité, et tirer, poui' ainsi « dire, d'une seule source, tous les principaux événe- « mens quien dépendent. » Si l'on juge Voltaire d'après cette sévère et solide doctrine , on regardera le Siècle de Louis XIV comme une suite de tableaux habilement coloriés , plutôt que comme une véritable histoire : mais que seroit-ce si l'on vouloit faire l'application de cette théorie littéraire aux ridicules fatras que des compilateurs, sans goût et sans talent, nous donnent tous les jours, sous le nom d'histoires? Les grands historiens sont presque aussi i-ares que les grands poètes. Il faut remarquer ici ce qui n'a été observé nulle part, que la continuité du récit des événeraens militaires répand de l'uniformité et de la monotonie sur toute la première partie. Il eût résulté du mélange de ces tableaux avec ceux qui composent le second volume, une heureuse variété. J'avoUe qu'il falloit beaucoup d'art pour fondre ensemble des objets si divers; mais quel agrément n'auroit pas eu cette diversité même! Le talent de Voltaire étoit bien digne de suivre un tel plan ; car on peut appliquer à cet écrivain ce qui a été dit de Sénè([ue : « Quel malheur qu'il n'ait pas voulu faire tout « ce qu'il pouvoit, lui qui a fait tout ce qu'il a voulu I » Les beautés et l'éclat du style du Siècle de Louis XIV couvrent^ du moins en grande partielle défaut de plan: la narration est vive , animée , pittoresque , semée de petites digi-essions nécessaires et attachantes , de pensées aussi nettes que fines et brillantes; les portraits sont tJ'acés avec cette sobriété de goût qui exclut l'aifectatlon.
gi ANNALÊà
dont ce genre (l'orncmcii.s est toujours voisin; les des-* niptions «onl ])l;ieres à propos, et traitées avec aut int de sagesse (pie d'iningiiialion; le Ion général est d'une élévation ])iopf)rli<»n!iée au sujtil; la (li(Li<»;i (!.sl aisée, simple, périod!(|ue, harmonieuse. Ou a (pielquefois vanlé et cité d;uis les Traités de Littéral rue les belles périodes dos }ii.slori<ns latins, en indiquant que la langue franç.iise n'est point, dans l'iiistoin^, susceptible du même genre d'ornemens; on a reproché avec raison à Yollairc lui-même d'avoii- éoit l'Essai sur les Mœuis des Nalions d\m style trop haché; mais on tiouve dans le Siècle de Louis XIV des moiceaux qu'on peut placer, pour l'harmonie, à coté des pages les plus remarquables, sous ce rapport, des historiens de l'antiquité : notre langue, sous la plume de Vollaire, rivalise quelquefois très-heureusement avec les langues anciennes. On peut citer entre autres preuves la période suivante : « L'Espagne, redevenue une puissance sous le « gouveinement de la princesse de Parme, seconde « femme de Philippe V , et victoi'ieuse depuis en Afii- « que et en Italie, voit encore avec une douleur im- « puissante Gibraltar aux mains d'une nation septen- « trionale, dont les vaisseaux fiéquentoient à peine, il « y a deux siècles, la mer Méditerranée. » Il ne s'agit jci, il est vrai, que de l'arrangement des mots; mais cet arrangement est un des secrets de l'art d'écrire, presque entièrement ignoré de r/os soi-disants écrivains du jour.
Il est impossible de dire avec plus d'harmonie, d'élégance et de noblesse, que le grand Condé tomba en enfance, et dans un état d'imbécillité complète , les fleux dernières années de sa vie: « Il fut admiré encore
LITTÉRAIRES. (1809.) g5
« dans sa retraite ; mais enfin , ce feu dévorant qui en « avoit fait , dans sa j eunesse , un héros impétueux et « plein de passions , ayant consumé les forces de son « coi-ps, né plus agile que robuste, il éprouva la cu- « ducité avant le temps , et son esprit s'afFoiblissant « avec son corps, il ne resta rien du grand Condé les « deux dernières années de sa vie. » Ces tournures paroissent faciles à trouver, et avec un peu d'expérience on reconnoît que rien n'est plus difficile.
Voyez cette description rapide de la bataille de Rocroi : « On remarque que le prince ayant tout réglé le K soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément, « qu'il fallut le réveiller pour combattre : on raconte « la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un « jeune honmie , épuisé des fatigues que demande l'ar- « rangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans « un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour « la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps « assez de calme pour dormir. Le prince gagna la hot- « taille par lui-même , par un coup d'oeil qui voyoit « à la fols le danger et la ressource , par son activité « exempte de trouble, qui le portoit à propos à tous « les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, at- « taqua cette infanterie espagnole jusque là invincible, « aussi forte , aussi serrée que la phalange ancienne si « estimée, et qui s'ouvroit avec une agilité que la « phalange n'a voit pas, pour laisser partir la décharge « de dix-huit pièces de canon qu'elle renfermoit au « milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois « fois : à peine victorieux, il arrêta le carnage; les « officiers espagnols se jetoient à ses genoux pour trou- « ver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat
« vainfjnpiir. CoikK' eut anluil de soin ilc los l'pargncr (( qu'il en avoil pris puiir l(vs vaincre. Li' vi(m\ coinlc do <f F^ifnte.s, (jui oomiiiiiuloit ccLLc inraiilcriiM'.spigiiolc, « mourut peicé tic coups: le prince, (!ii l'apprenant, <( dit qu'/'Z l'oudroU être nwrt cuninic lui, .s'il /l'a- « voit pas vaincu. »
Ecoutons niaintcMiantlîossuet, traitant le même sujet : « A Tiigc de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein « oi!i les vieillards expérimentés ne purent atteindre;
« mais la victoire le justifia devant Rocroi A la nuil,
(( qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme <( un vigilant capitaine, il reposa le derniei-; mais ja— « mais il ne reposa plus paisiblement : à la veilli; d'un « si grand jour, et dès la première bataille, ilestti'an- « quille , tant il se trouve dans son naturel, el on sait « que le lendemain, à fbein-e mai-cpiée, il fallut ré- « veiller 5 d'un profond sommeil, cet autre Alexandre... « Restoit cette redoutable infanterie de l'armée d'iîspa- « gne, dont les gros bataillons seri'és, semblables à au- « tant de toiu's , mais à des touis qui saui-oicnt répai-er « leurs brècbes,denieuroientinél)ranlabIcs au milieu de « tout le reste en déroute, et lançoieut des feux de « toutes parts : trois fois le jeune vainqueur s'eflorça « de rompre ces intiépides combat tans, trois fois il fut « repoussé par le valeureux comte de Fuentes, qu'on « voyoit porté dans sa clialse, et, malgré ses infirmités, <( montrer qu'une ame guerrière est jnaîtresse du corps « qu'elle anime. Mais, enfin, il fallut céder.... On ne « voit plus que carnage; le sang enivre le soldat, jus- <( qu'à ce que le grand prince, qui ne peut voir égorger « ces lions comme de timides brebis , calma les coura- « ges émus , et joignit (ui plaisir de vaincre celui de
LITTÉRAIRES. (1809.) Cjf
« pardonner Qu'il eût encore volontiers sauvé la
« vie au brave comte de Fuentesl Mais il se trouva par « terre, parmi ces milliers de morts dont l'Espagne re-
« grelte encore la perte etc. » J'ai choisi, dans l'ora'-
tcur, les traits qui correspondent à ceux de l'historien: ils sont l'un et l'autix- très-éloquens; mais l'un n'écrit qu'une histoire , et l'autre compose un discours ; il faut , en les comparant, faire attention à cette différence ; c'est une justice que le goût exige.
Voltaire , dans le morceau sur la Fronde j tombe , en quelques endroits , au-dessous delà majesté del'liistoire: la cause de ces chutes assez fréquentes est dans son penchant naturel à la plaisanteiùe, et dans le sujet même. On peut remarquer ailleurs encore quelques petites taches : « Louis, avec la même hauteiu', mais toujours <( soutenue par les souterrains de la politique , voulut « donner un électeur à Cologne. » Quest-ce qu'une \v!xyx\.tViV soutenue par des souterrains? « Les aris tou- « jours transplantés de Grèce en Italie , se trouvolent « dans un terrain favorable, où ils fructifioient tout à « coup : la France , l'Angleterre , l'Allemagne , l'Espagne , « voulurent avoir de ces fruits: mais ou ils ne vinrent « point dans ces climats , ou bien ils dégénérèrent (( trop vite. » 11 y a de l'affectation et de la puéiilité dans cette figure ainsi prolongée : l'éclat de cette phrase a trop ébloui l'auteur.
J)u ANNALKS
Les Sauf)]- au ce s du jointe TVerther, Iroduclion nouvelle, par M. de la lijÉDOYÈRi:.
Ce roman a changé de titre : il est connu depuis long-temps ^oii.s celui Ciçi> Passions du jeune Weillier. Les amateurs seront peut-ètie fdchés de ce changement : les affections vives s'attaclient aux noms presque autant qu'aux choses etaux personnes. Les Passions du jeune Werther ont excité de ces affections : il y a des âmes en (|ui la lecture de ce roman a laissé des impressions profondes; il y a des esprits qui n'en ont senti que le pathétique, sans en apercevoir le ridicule. Le changement du titre est un ridicule de moins : il s'agit en effet ici des Souffrances du jeune Werther, el, non pas de ses passions : il n'éprouve qu'une seule passion; mais elle est poiu- lui la source d'une infinité de maux que l'auteur a vonlu détailler et peindre. Il paroît d'ailleurs que l'expression allemande ne signifie point les passions , mais les sor/ff'rances : elle est d'accord avec le bon sens; et le bon sens conduit quelquefois à entendre même l'allemand sans le savoir. Le meillem- titre seroit ? les Sottises du jeune Werther.
Tout le monde sait que le jeune Werther finit par se tirer un coup de pistolet entre les deux yeux : c'est la catastrophe du roman, le résultat de la passion du héros , et cela est h'icn Jeune. M. Werther étoit né avec un cerveau prodigieiisemenl disposé à l'exaltation. L'au-
teur ne dit point quelle éducation il avoit reçue : on voit seulement qu'il aA'^oit appris le grec, puisqu'il lisoit Homère; mais ni le grec, ni Homère ne lui avoient rectifié l'esprit i quelques gens prétendront peut-être que cette érudition avoit pu contribuer à le lui gâter; ce qu'il y a de siir , c'est que son esprit étoit excessivement faux. Il flmt ajouter que M. Werther étoit un vrai fainéant : c'étolt un de ces jeunes gens qui ne sont propres à rien , parce qu'ils ne veulent se rendre utiles en rien , et qui cherchent à déguiser aux autres, comme ils se déguisent à eux-mêmes, leur paresse j sous un air de profondeur , de rêverie et de mélancolie» Le jeune M. Werther paroissoit fort triste, très-nerveux, très- Vaporeux; il pleuroit avec une facilité incroyable : on sait que ce don des larmes, que la nature lui avoit ac cordé, n'est souvent que l'effet d'une sensilnlité purement physique et matérielle; en un mot, ce jeune vagabond étoit malade : il auroit du troquer son Homère Contre un Hippocrate; il avoit plus besoin d'un médecin que d'une maîtresse , et d'un régime calmant et lénitif, que d'une passion irritante. Après un certain nombre de bains, et même de douches, quelques saignées copieuses, force gouttes et potions adoucissantes , il eût éprouvé, en lisant le mémoire de son apothicaire, une sensation de fraîclieur dans la pie-mère et dans la duremère , très-favorable à la lucidité des idées et au calme des senlimens: alors, de sages parens et de prudens amis seroient aisément parvenus à lui persuader de faire quelque chose , comme on dit , de prendre un état dont les occupations et les distractions eussent achevé de guérir sa pauvre tête. M. Werther eût rendu des services à la société , au lieu de s'ennuyer philosophique-
iOO ANNALES
ineiit clans le sein de la nalurc; il aui-oil vécu jusqu'à 1.1 fin dosa vil', roiiime M. de la Palisse; il seroit mort. (!M lionnèlr ]i<iiinm', cl no se seroil j)as tué coninie un .s<t(. Jl est (jinl(|U( lois ixtii (nic la lut'decine précède la morale : le nplctn est une maladie (jui tient plus aux principes physiques, (ju'aux élémrns moraux de notre exi.stence.
Qu'on se figure donc un jeune fou tel (pie je viens de le représenter, en rassemblant sous un menu; point de vue les traits épars dont l'a caractérisé l'auteur du roman ; un fou triste, un contemplateur sombre et taciturne des collines, des ruisseaux, des arbres et des lleurs; un échappé de collège absolument désoeuvié, aussi sot par défaut d'expérience, que lier de ses théories philosophiques; un songe creux, un tempérament atrabilaire, im paresseux qui s'ennuie, et qui croit méditer : il ne fait qu'une étincelle pour allumer ce sang bilieux et combustible; il ne faut que la présence d'une passion pour produire les plus funestes effets dans cette ame vide; il ne faut que la )noindre impulsion des sens pour entraîner et renverser cet esprit vacillant, qui n'est affei-mi sur aucune doctrine solide, qui ne repose sur aucune base de morale et d'expérience, qui ne tient à aucun principe. On pense bien qu'un esprit tel que celui de M. Werther, qu'un génie si transcendant, n'avoit lléchi sous le joug humiliant d'aucune religion positive : c'est tout au plus si ce sublime écolier croit en Dieu. Quant à l'ame, il ne lui paroît pas bien clair qu'elle soit immortelle; et pour la moralité des actions humaines , il semble n'en avoir aucune idée : toute la morale est à ses yeux dans les mouvemens impétueux d'un coeur que nul fieiu îi'arrête, dans sou admiration mélancolique pour IciS
beautés physiques de la nature, dans les impressions qu'il reçoit des variations de l'air eL de la diversité des saisons, dans une humeur caustique toujours prompte à s'irriter contre les usages les plus anciens , les coutumes les plus sensées, et les institutions les plus respectables de la société.
Qu'arrive-t-il? C'est qu'à force d'errer au gré de son imagination vagabonde , il rencontre enfin l'objet qui doit l'enflammer : il devient amoureux , et brûle d'ini amour sans espoir; celle qu'il aime est promise à un autre; cette arae ardente et foible , d'au (an t plus tourmentée par sa passion, que cette passion n'y a trouvé aucun contre-poids , présente bientôt tous les symptômes du désespoir. Alors , ce pauvre Werther prend le parti d'accepter une place auprès d'un ambassadeur; mais il est trop tard : il ne falloit pas attendre si longtemps pour sentir que l'oisiveté est la mère de toutes les maladies de l'ame, que la paresse engendre des monstres , et que le travail est le plus sur préservatif contre les erreurs de l'esprit et les travers du cœur. D'ailleurs un philosophe comme M. Werther ne devoit-il pas avoir dans le caractère trop d'indépendance pour se soumettre aisément à certains préjugés? Sa place le rap* prochoit du grand monde, et comme il éloit aussi ignorant que tous ceux qui ne s'occupent que de leurs rêveries, il s'avise un jour de s'introduire dans un cercle composé de la plus haute noblesse : il y fut trouvé fort déplacé : on le lui fit sentir; il sortit déclair>ant contre l'inégaH té des rangs , comme un sot plein de morgue, et comme un pauvre écolier qui ne connoît pas du tout les hommes , et qui ne sait pas à quelles condilioais ib vivent en société. Il renonce donc à sa place , el se livre
)i>2 ANNALES
lie nouveau tout eut in- à sa passion. Ou juge hieu qiio la |)laii> faite à sou auioui -propre, aigiil encore sa litieuraiuoureu.se : 1 orgueil esl , duz les pcn.s de son espèce, le levain (jui fail lernienler loules U^ aiilres passions. Son imagination se rembrunit de plus en plus; il quitte, suivant le système très-plaisant de madame do Slael, la littérature du midi pour celle du noril : il ahandonuc Homère; il se jette dans les brouillaids d'Ossian ; ce barde écossais devient son auteur laAoïi; il ("ail ses délices de la poésie ihiini(|ue; ce qui prouve (|u'une passion insensée gâte même le goût. Tout en lisant Ossian, il hii prend une petite envie d'assommer le mari de la femme qu'il aime : il résiste toutefois à cette tentation séduiiautc; mais pour s'en dédommager, il prépare et prononce, devant le juge, un plaidoyer fort éloquent en faveur d'un misérable paysan, qui étant amoureux, avoit assassiné son rival : c'est, comme on le voit, un triste sujet, et une bien mauvaise tète que M. VVcrtber.
Que manque-t-il à ses extravagances, sinon d'y mettre fin par la plus grande de toutes? Il envoie emprunter des pistolets au mari de celle qui a si fort troublé son étroite et foible cervelle 5 il est enchanté quand il apprend que cette femme , qui ne se doutoit pas du dessein de ce grand homme, les a donnés elle-même, c'est-à-dire, qu'il est enchanté comme un fou de ce qui doit redoubler la douleur de l'objet qu'il aime; eniin, après s'être cassé la tête à mettre sur le papier des déclamations ampoulées et des phrases à prétention, le philosophe Werther se la casse très-physiquement; et comme depuis Calon d'UlIqut', qui lut le Phédon avant de se donner la moit, il faut que tout héros qui se lue
ait fall. une petite lecture avant d'en venir là ; on trouva auprès de M. Werther l'Emilie Galotti de Lessing , un des chefs-d'œuvre les plus gothiques de la littérature allemande.
Tel est donc le personnage pour lequel M. Go'éthe a voulu nous intéresser! et je conviens qu'on ne pouvolt guère mieux filer vn suicide. Dès les premières pages , on s'aperçoit que le héros n'a pas le sens commun ; ses fohes, ses extravagances, et puisqu'il faut se servir du mot propre, ses hêtiseS vont toujours en croissant : ou n'est pas du tout surpris qu'il finisse par se brûler la cervelle. Mais s'il est impossible de n'être pas touché du sort d'un homme qui en vient à cette terrible extrémité; si la description de ses derniers moraens navre Tame et la déchire, comment peut-on prendre quelque intérêt à ce tissu d'absurdités, qui conduisent le héros , de degrés en degrés , jusqu'à la dernière.
Par où ce Werther peut-il m'attacher? Quel est le fond de son caractère? Une mélancolie niaise et orgueilleuse. Quelles sont les qualités de son cœur? Une sensibilité fougueuse et déréglée, nourrie par le désœuvrement, une disposition à larmoyer, qui vient d'une grande irritation nerveuse. Est-on dédommagé de tant de ridicules par les qualités de son esprit? Non : c'est une tête mal faite , un esprit absolument faux , plein d'idées bizarres et de maximes absurdes, qui s'élance avec effort vers des chhnères, qui ne connoît rien, ni les hommes ni les choses, qui ne veut pas concevoir la nature humaine telle qu'elle est , qui manque de la véritable instruction, et qui paroît même incapable de s'instruire. Mais, dit-on, il est amoureux. Ah' je me lais, si l'amour doit servir d'excuse à tous les travers j
cl mônic au crime; luau» jOUservc que l'amour n'a fait, que développer l'exlravaguuce naturelle et l'ijumorulilé absolue de ce liëros de^ Pcliles-Maiso ns : le llambeau (le lamoiu' a mis le fou à xiiir malière siilfurcaise et volcanicjue.
11 n'y a que de Irès-jeimes gens qui piiissciil aimer beaucoup ce mauvais roman , et je dis mauvais .sous tous les rapports; el ceux-là doivent l'aimer davanlage, qui ont plus de ressemblance avec Werther, c'est-àdire , qui ont le cerveau plus mul organisé, l'esprit plus faux, plus vide; qui ont le moins de sens et do jugement, et le plus de )oideui et d'arrogance. Le nouveau traduclem' a le méjite d'écrire avec plus de correction que le précédent; son si y le est pur et clair : il faut l'en louer beaucoup; car il est trè,s-iaie que ceux qui sont assez épris des productions germaniques pour les traduire, sachent le français, et l'écrivent bien.
Les Fastes d'Ovide, traduction en vers, par M. DE Saikt-Akge.
i4 jiiilU't.
Il y a au moins quatre o\\ cinq ans que la traduction des Fastes d'Ovide, par M. de Saint-Ange, a paru pour la première fois. Je ne sais quelle est l'édition que j'annonce aujourd'hui; elle est de 1809, et cependant rien n'indique dans quel ordre elle se présente. Ce que je puis diie, c'est que le texte latin n'accompagne point,
LITTÉRAIRES. (1809.) lo5
dans cette édition, la traduction française; les notes même ont été supprimées, quoiqu'on ait conservé, je ne sais pourquoi , la préface , dans laquelle l'auteur renvoie soiïvent aux notes. C'est là sans doute un des mystères de notre libraii'ie actuelle; je ne prétends pas y jeter un œil profane; je me permets seulement d'avouer que je n'aime point ces éditions tronquées : je les regarde comme une espèce de triomphe que le commerce remporte sur la littérature.
Je suis d'autant plus affligé de ces suppressions, qu'U n'est guère possible de rien ôter des ouvrages de M. de Saint-Ange, sans ravir au lecteur quelque chose de très-réjouissant : le titre de la première édition portoit : T r-aduction , etc , avec des remarques d'érudition, de critique et de littérature ^ewr/e. Je regrette fort ce dernier mot : c'éloit la première fois qu'une épithète aussi brillante se trouvoit dans le titre d'un livre; je regrette aussi beaucoup \qs fleurs qu'elle nous annonçoit : on diroit qu'un vent bnilant les a desséchées dans la boutique du libraire , qui nous donne cette nouvelle édition totalement défleurie.
Qu'il me soit permis d'aller en cueillir quelques-unes dans l'édition complète : je trouve d'abord sous ma main de très jolis vers adressés à M. Dupuis, auteur du livre très-sensé , et surtout très-clair de V Origine des Cultes; ce livj-e, dit M. de SaLnt-x\nge, m'a inspiré ce quatrain :
GrAce aux recherrlies de Dupuis, L'antiquité pour nous a soulevé son voile^ Des supersiilions la fable se déi'oilej
Et la vérité sort du puits.
Cette inspiration méritoit bien de fliiie partie des notes
loG A N N A I, i:.s
Jlt'iiries do M. de Saiiil-Aiigc; : nous n'avons rien dans nuire langue (jui soil pensé plus philo.sopliitinement, écrit avec plus de légèrclé, d'esprit (t (rélégancc, et snilowl limé avec plus de richesse et méine de luxe. L'anli(|nité (jui a soulevé son voile , et la labié (|ui se dévoile^ quelles rimes heureuses! Et surtout c(uelle nuance déliaile et fine l'habile poète a saisie entre ces deux expressions : se dévoiler et soulever son toi le! Quel goût exquis dans ce rapproclunient : la vérité sort du ])uUs y grâce à M- Ditpuisl La linie et la raison ont-elles jamais été mieux d'accord? Comme la puissance de l'harmonie se fait sentir dans le concours inattendu de deux sons si paifaitemcnt semblables I On éprouve je ne sais quel iiesoiu de chanter en refrain :
G rare .i monsinir T)iipiiis, La vérité sort du puits.
Ajoutez que ces mois puits , Dupuis^ se trouvent avoir un rapport parfaitement exact avec le sujet; car, il s'agit ici d"un éciivain \xhb-profond : voilà ce que c'est que r inspiration!
On me pardonnera de m'être étendu longuement sur ces quatre beaux vers : il a été fait, comme on sait, un commentaire encore plus long sur une chanson du Pont-Neuf. Mais j'ai examiné si long-temps ce petit morceau de littéral urey/eM/ve, que je suis forcé de négliger les autres fleurs, plus ou moins biillantes, dont ringéuieux auteur a parsemé ses notes. Je m'arrête à la préface.
J\ume les préface- de M. de Saint-Ange : elles sont
oujours pleines de naïveté; il s'y loue lui-même avec me fianclijse qui fait plaisii' 5 c'est là son cai'actère :
Chacun pris dans son air est agréable en soi.
S'oint de modestie étudiée, point 'de fausse humilité; mcun de ces détours adroits de l'araour-propre, qui l'enveloppe, se déguise, clierclie à se cacher, et ne reut pourtant rien perdre en se cachant : l'amourpropre de notre traducteur se montre à découvert, et pou)- ainsi dire à nu; dans la simplicité de son cœur, il soutient fermement que Virgile est plus facile qu'Oritle à traduii-e en vers , et il fliit entendre que le traducteur d'Ovide est au-dessus de celui de Vii-gile. Cela est fj-anc : « On peut, dit-il, traduii-e Virgile avec des « vers qui se font -^ mais, pour traduire Ovide, il faut « des vers qui naissent tout faits. )> Celte maxime ne tranche-t-elle pas la question? Les vers de M. Delille sont des vei's qui se font; mais ceux de M. de Saint- Ange sont des vers tout faits : on s'en, aperçoit souvent. Il cite un passage de sa traduction pour prouver qu'on peut, avec succès, faire entrer dans des vers les mots les jdIus communs et les moins nobles; et voici l'endroit qu'il donne pour exemple, mên^e pour modèle :
Dans deux vases d'airain, il apprête à la fois
Un cliou dans le plus grand , dans le moindre des pois.
Ce dernier vers est à la vérité d'un naturel et d'une simplicité admirables : c'est un de ces vers que L'inspiration seule peut produire : on voit qu'il a peu coiité à l'auteur; il est évidemment né tout fait : c'est un trait de génie; et cette traduction des Fastes abonde en
îOu ANNAl, rs
liaib» pareils. L'autour a bien laison de .s'écrier ensuite: «< Assorlii" le elioix des expi'ession.s à la nature du sujet, « voilà le jjceret des i>rands tcrivains! » Ce secret de
Tait est là tout entier ;
Vn chou dans le plus prand, dans le moindre des pois !
et rartifice de ce vers est d'autant jilus merveilleux, qu'en renversant même les liémistlclies, on a toujours un très-beau vers alexandrin :
Dans le moindre des pois^ dans le plus grand un chou;
OU bien , en changeant seulement un mot :
î\ins le plus qrand un chouj des pois dans le petit.
C'est un vers indestructible , un vers à l'épreuve : il l'ésiste à toutes les décompositions; il est beau comme de la prose : quand on a fait un tel vers , on peut se proclamer soi-même hardiment ^ra/zcZ écrivain.
Cependant, le traducteur paroît craindre qu'on ne l'accuse de ne pas connoître la ressource des périphrases; il repousse fièrement une telle injure : « Je crois, « dit-il, avoir assez prouvé en lùngt endroits, et en « particulier, dans un sujet tout pareil, que je savois à « propos faire usage des einhelUssemens de la péri- « phrase, et selon l'exigence des cas, supprimer le 4( nom , et peindre la chose ! » Cela est énei-gique et noble; et il veut bien ne citer qu'un de ces inngt endroits^ où il a fait usage des einhelUssemens de la périphrase. Pour moi, j'en citerai encore un autre : je le prends dans la fable d'Atis et Sangaris. On sait qu'Atia
LITTÉRAIUES. (1809.) JO9
s'étant consacré au culte de Cybelle , avoit fait vœu de cliastelé; mais ayant vu la belle Sangaris, il oublia ses seiniens, et s'en punit lui-même de manièie à ne plus pouvoir commettre la même faute. Voici comment Ovide exprime cette jDWnition :
^h ! pereant partes, quœ nocuere mihi !
Ali ! pereant, dicchuL adhiic; omis iiiguinis aufcrl/
NuUaque sunt sub'Uo signa relicta viri, \
M. de Saint-Ange traduit :
Oui, dans mon sang, dit-il , que le crime s'expie? Un membre l'a commis : qu'il pe'risse l'impie! Qu'il p('risse! Il pi'.rloit : le coupable conjus Est tombe sous le i'er^ en lui, l'iiomme n'est plus.
On peut bien croire que je n'insisterai pas sur les beautés des périphrases que renferment ces vers ; elles sont trop délicates; je dirai seulement que le coiipahle confus me paroît d"un bonheur incroyable : il n'y a que M. de Saint-Ange qui rencontre de pareilles choses I Aussi, cette heureuse image lui a-t-elle fait oublier la grammaire : en lui , donne à entendre que l'homme n'est plus dans le coupable confus , et c'est dans Atis que le traducteur a voulu dire : il est sujet à ce genre de fautes; les incorrections de toute espèce, les solécismes, les amphibologies fourmillent dans cette traduction des Fastes : ce sont des minuties auxquelles ce grand écrivain n'a pas pris garde : aquila non capit niuscas.
Quand l'âne à longue oreille a repris ses labeurs, etc.
Il faut absolument ou à la longue oreille , ou aux Ion-
IIO ANNALES
^uen oreilles ^ co (\\ù scruil mieux; h' vers du Iradiic- Icui- ln.siiiiK-roil (|iril y a des .'iiics (|ui iToiil pas di; /o//- ^i/c.s oreilles. Si \uus disiez : le mole à plumes noires , V«»iKs iiK- loiicz croire ([iTil y a des merles blancs.
iJriiliis, (|iii do rEspMgnc écrjisa l;i milicr.
Ce Jour, ((.iivrit <lo sing les «liaiiips dt- la Galice.
La construction de ers deux vers est si embarrasséequ'on ne les comprend pas d'abord : on croit (jue le premier est nue pbrase impaifaite^ et que ce jour est le nominal il' du verbe coiivril.
Je ne linirois pas si je voulois relever toutes les fautes de cette nature; je reviens à celles qui tiennent à l'ex.jîression :
Le taiirf-aii succède ail bélier étoile :
JlsI-cc bien un taureau? K'est-ce pas Une vache ? On ne sait : son Iront luilj tout le reste se cache.
Quels misérables vers? N'étoit-il pas possible de dire la même diose vni peu moins ridiculement? Cette tournure interrogative,
Est-ce bien un taureau? K'est-ce pas une vache?
me paroît la perfection du genre niais , et le T-este qui Ke cache ne peut pas se caractériser : cela ressemble au coupable confus. Je suis réduit à balancer sans cesse entre un ridicule bien prononcé et une négligence bien grossière :
Le jour luit : loin du jour Lucrèce se retire; Ses cîicveux sont èpars comme une m'ere en cieuilj Qui de son fils cberi va suivre le cercueil.
LITTÉRAIRES. (1809.) ÏIl
Des cheveux épars comme une mère en deuil! L\iuteur a-t-il pu regarder cette intolérable négligence comme ime licence heureuse? Il emploie plusiems fois le mot éloiler à la troisième .personne : un astre étoile: mauvais néologisme, parce que le verbe se confond trop aisérnent avec le substantif homonyme.
Quelques-uns des vers que j'ai cités suffiroient pour rendre un poème entiei- burlesque; et j'aurois pu en citer beaucoup d'autres du même genre : concluons donc sans détour et sans aucun emhellissement de périphrases , que celte traduction des Fastes est très-mauvaise. Je n'ai rien dit du poème latin : c'est un ouvrage fort savant et fort instructif; mais aussi très-ennuyeux; la matière en est ingrate et sèche; Tesprit d'Ovide a semé sui" le sable. Les érudits peuvent regretter que l'auteur n'ait point achevé cet ouvrage; les gens de goût sont presque fâchés qu'il l'ait entrepris, et qu'il n'ait pas suivi le précepte d'Horace :
Et tjuœ
Desperat tract ata nitescere posse relin^uit.
Il ne faut point lutter contre un sujet ingrat.
Morceaux extraits et traduits de V Histoire Naturelle de Pline j par M. Gueroult, professeur émérite de l'Université de Paris.
3i juillet.
C'est une heureuse idée d'avoir détaché de l'immense et savant ouvrage de Pline un certain nombre de mor-
112 AKNALES
ceauK plus atlrnynns pour le commun des lecteurs, et plus propres à l'aire conuoîlre le génie de cet écrivain. J'o.se assurer (\u''\[ n'y a pas de lecture pins curieuse, ni plus insiruclive que celle de cet auteur : toutes les eumiuissancesde Tanliquilé se trouvent réunies dans son livre, avec toute l'exactitude que l'on peut attendre de l'écrivain le plus laborieux; et celte précieuse exactitude est souvent accompagnée de pensées et de vues qui annoncent un espiit érnincnnnent ))Iii]o^oplii(|ue. Quel spectacle que celui de tous les phénomènes de physique, de tous les faits d'histoire naturelle , observés et recueillis par les anciens! Quelle compaj-aison féconde en réflexions profondes , ou du moins en jouissances flatteuses , ne pouvons-nous pas établir entre leur science et la notie! Mais il n'y a que les esprits très-accoutumés ou travail pénible et délicieux à la fois de la méditation, qui sachent envisager ainsi les productions de l'étude et du génie : la plupart des lecteurs s'arrêtent à quelques pages saillantes j à quelques tableaux frappans , aux traits dont la Tivacilé les touche , les pénètre et les émeutj dédaignant ou méconnoissant les plaisirs, dont la curiosité, la réflexion et l'instruction sont des sources intarissables , ils réservent toute leur sensibilité pour les effets magiques, pour les enchantemens de l'imogînation ; et c'est là ce qui donnera toujours aux arts de l'imagination et du goût , à ces arts dont le charme est général, aux letties dont l'attrait est univci-scl, une supériorité vainement contestée, sentie même par ceux qui la contestent, sur les sciences proprement dites: l'imagination, reine du monde , restera éternellement sur ce trône j d'où l'érudition, le calcul et les sciences exactes voudroient l'arracher j elle régnera toujours par
LITTÉRAIRES. (1809,) ll5
ie doux et puissant empire de Fillusion ; et les savans eux-iTiêines s'estimeront heureux quand ils pourront duigej' vers leurs ouvrages quelques rayons de sa brillante couronne.
C'est donc comme littérateur, comme écrivain que M. Guerouit considire et traduit Pline , et non pas précisément comme savant et naturaliste; sous ce rapport, ce grand auteur est digne encore de Fattentioade tous les siècles : plein de feu, de vigueur et de verve, rap'de, énergique , toujours précis, souvent sublime, animé de ce génie qui aperçoit avec étendue les objets dans tout leur ensemble, et qui les peint avec force jusque dans leurs derniers détails , il a mérité de servir de modèle à cet illustre écrivain , dont la gloire est un des titres de la France, et qui, recueillant parmi nous le double héritage et les traditions combinées du précepteur d'Alexandj'e et du naturaliste romain , joignit à l'avantage d'être venu tant de siècles après eux, celui de les surpasser par la beauté du style et par l'éclat de rélo(|uence. Pline apprit à M. de Buffon ce que veulent contester quelques savans sans imagination, quelques anatomistes étrangers aux letties , qu'il ne suffît pas d'analyser et de disséquer la nature , mais qu'il faut encore la peindre , parce que la nature n'est pas un cadavre , mais un ouvrage vivant : du reste, presque tous ceux qui ont expliqué avec génie l'étonnant mécanisme des œuvres de la création, ont été des hommes éloquens. L'éloquence est le sceau du talent dans tous les arts de l'esprit : quiconque ne sait pas exprimer ses pensées , ne pensa jamais d'une manière sublime. Ce géomètre célèbre quij de l'aveu de l'Europe entière , n'a point de rival, ou qui du moins n"en a qu'un , l'illusti-e M. delà Place, n'a-t-il 3. 8
pas ])i'onvt' par la mignificonco de soiislylo , dans VJi!x— position du Sysiciiic du Monde , qu(; réJcxjncncc peut trouver s.i place dans le .sein m^.nic des cahuls les plus abstrus, ol pinui les plus .sévèi'escl les plusprofoiidcs spérulalious ûv^ in.illi('iu;tli(|ues? Doué du plus heui'euxgéiiie, riiue écrivit niallieureusenienl dans nu siccle où la puiclé du l)(tn goùl comnieuçoil à se corrompre : sa diction : quelqnefois dure el forcée, tourmentée et pesante , enlojtillée, pénible et obscure, porte l'cmpieinlc d'un temps de décadence; ses morceaux les plus élocpions ne sont pas exempts d'exagération , d'cufluie, de subtilité, dVmpliase , de tont ce qni constitue les vices de la déclamation ; mais il n'est, aucune des tirades d'ornement et d'apparat dont il a semé son ouvrage, où l'on ne voie briller les éclairs d'un talent sublime.
Ce sont ces tirades que le traducteur a surtout recueillies, sans toutefois négliger absolument les objets qui ne sont que curieux et instructifs : il résulte donc de son plan, singidiérement agrandi dans cette nouvelle édition , que l'on peut regarder ce recueil de morceaux et d'extraits comme un \éviiob\ti ^hrégé de toute V Histoire naturelle de Pline ^ quiconque même le liroitavec toute l'attention dont il est digne, y puiseroit beaucoup d'insti'uctioii , et se formeroit une idée assez juste et assez complète des connoissances de l'antiquité , dans cette partie aujourd'hui si cultivée et si perfectionnée. Mais ce n'est pas là le principal but de Fauteur du recueil : il a voulu faire passer dans notre langue tout ce que l'ouvi'age de Pline offie de plus éclatant sou.s le rapport des pensées, des traits de génie, du style, de l'éloquence ; el l'on peut dire qu'il a parfaitement réussi dans cette entreprise. Son succès , à la vérité, est plus
LITTÉRAIRES. (1809.) ni?
téel qu'il n'a été brillanl : tel traducteur a plus de réputntion que lui, a été prôné dans le monde, fêté dans les cercles, décoré des honneurs académiques, cité comme un des modèles du genre , qui est bien loin de le valoir. Ce n'est pas que les suffrages des vrais connoisseurs aient manqué à M. Gueroult; mais la voix des Véritables appréciateurs du talent, des juges compétens du mérite , entre pour peu de chose dans le fracas retentissant des réputations bruyantes. Il est un art de faire proclamer son nom et ses louanges par les trompettes de la renommée, d'en distribuer, d'en multiplier les échos : le traducteur de Pline n'a pas connu ce gi-and art, et je ne crois pas qu'il faille beaucoup l'en ptaindi-e. Lorsque la première édition de ce recueil parut, en un seul volume, il y a plus de vingt ans , M. de Laharpe écrivit au
grand-duc de Russie : « Quelques ouvrages d'un
« genre diflérent ont été plus heUreux^ et ont obtenu « de l'estime; par exemple, une ti-aduclion des ]Aus « beaux morceaux de Pline le naturaliste , par un pro- « fesseur du collège d'Harcourt, M. Gueroult. Il y a « long-iemps qu'il n'é.oit sorti de l'université un ou- « viage de cei mérite; et cette tl-aduction est du petit « nombre de celles qui ne nuisent point à l'original, et « ne déplaisent pas aux connoisseurs. ..... Le style est
« très-heureusement adapté aux objets qui sont traités, « et suppose une égale connoissance des deux langues; <( le tout forme un volume de cinq cents pages, très- « propre à donner une juste idée de Pline, auteur diffi- « cile à lire de suite, et qui n'est guère étudié que par « les gens de lettres. » Ce sévère et judicieux critique ne s'exprime pas d'une manière moins positive ni moins flatteuse dan.s son Cours de Littérature : « On nous a
Il6 AJnVAT.F.S
«dunni', (ï't-'l.tm vo'iihk' comjio.^é des morc^'^n'X T0.9 (( plus curieux <'e l'I ne le njtui;il;ste, choi^i^avec g<>ûty « cla.s.s«?savcc im'lliode, etti'a;luiLs avec unepurc^lé, une « élégance vi une noblesse qui prouvent une cotiiiuis— (( sanoe vrflécliie îles dm\. langues. CeJ ouvrage, (|ui est « \i!i véiilaUle service reuilu aux am.tcuis , osl de «M. Gueronlt , professeur de iliélorique au collège « (rilarcourl, ol Puil honnciïr à Tuniversik', qui compte « l'auleur pa)-)Tii ses membres les plus distingués. » Voilà sans cloule un lémoign -ge éclalanl , dont loul autre que M. Gaoï-oult n'auroil pas manqué de se fiire lionneur, en h' citant dahs la préface de sa novnelle édlticHi ; mais il n'en dit pas un met; et, en général, le liaducteu)' de Plitie dit peu de choses dans ses préfaces: il y est un peu trop laconique; s'il n'y pa)le pas de lui, il n'y parle guère de son a-iteur : on vondroil un peu plus d'idées, un peu plus de f'condité, de chaleur, de développeraens : cela n'est pas absolument nécessaire, il est vrai; mais unebo)ine piéface de M. GuerotiU scroit un beau morceau de plus dans son recueil. D'ailleurs, ou est si disposé à croire qu'un traducfeiu' ne peut que traduire! Une préface un peu sèche fortifie ce piéjugé milin; el qui esl-ce qui sei'oit plus capable do le démentir (|ue \1. (iueroult?
Mon avis est de bien peu d'Importance , après le suffrage du célèbre littérateur que je viens de citer; cependant je dois dire, pour m\ic>|uitler de mes fonctions , que nous n'avons aucujie traduction d'aucun autein- ancien qui soit supérieuie à celle qui nous occupe eu ce moment : il en est même très-peu qui IN'galent. Le tradu-^tein- a parfaitement s;.isi h; Ion el la min.ère de l'original; son style est d'une correction rare , net ,
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fermo , élégant avec noblesse , d'une éaergîe pleine de goût, tia vaille partout avec un soin scrupuleux , qui ne se fait presque point sentir d'abord, et que l'attention seule découvre : c'est ce que je pourvois prouver par un grand nombre de citations , si l'espace me le permettoit , et si d'ailleui-s je n'aimois mieuK renvoyer quiconque a du govit , à la lecture de l'ouvrage même , qui depuis long temps est apprécié , et dont les augmentations ne sont pas au-dessous de ce qu'on en connoît. Je serois Taché toutefois que ces éloges très-sincères fissent croire que je regarde celte triductiou comme entièrement exempte de défauts : elle en a sans doute j et où ne s'en tiouve-t-il pas? Mais ils sont légers. M. de Laharpe, qui ne les a point indiqués, les avoit bien aperçus : il l'a prouvé eu fusant plusieurs changemens dans quelques morceaux qu'il en a extraits ; dans celui , par exemple , qui renferme l'éloge de la terre , et (jui est tiré du second livre de Pline : « L-a teire , dit « M. Gueroult , est la seule partie de la uatuie à laquelle « nous ayons donné, pour prix de ses bienfaits, un « surnom qui offre l'idée vénéi-able de la maternité ; « elle est le domaine de l'homme conune le ciel est le « domaine de Dieu j elle le rrçoit à sa naissance ; elle « le nourrit quand il est né ; da moment où il a vu « le jour , elle ne cesse plus de lui servir de soutien « et d'appui ; enlin , quand déjà le l'este de la nature « nous a renoncé , elle nous ouvre son sein ; et c'est « alors surtout qu'elle se montre mère , couvrant notre <( froide dépouille, et nous rendant saci es comme elle: « bienfait qui plus que tout autre la rend elle-njéme « pour nous un objet saint et sacré ; elle porte encore « nos titres et nos monamens, elle prolonge la duréy
llo ANNAI.IÎK
« de nolro uoni ; «Ile ciciul lujlri^ incmitiic an delà des (( bornes étroites (k- la \\r. C'e.sl la ilciiiitio divinité ',( qu'invoque noire eolùre : nous j)i'ion.s (ju'ciUe s'appe- « santivsse sur oeu.v (|ui déjà ne sont plus , connue si « nous ne savions pas qu'elle seule ne s'irrite jamais « contre l'iiommc , etc. »
Voici le lucnie morceau remanié par M. de Laliaipe : je souligne Wa coi-iections (|u'il a laites , et que peul-ètro M. Gueroult auroit dû adopter dans sa seconde édition : « La terre est le seul des élèniens à (jui nous (( ayons donné , pour prix de ses bienfaits , un nom « qui ollVe l'idée respectable de la maternité ; elle est « le domaine de l'homme comme le ciel est le domaine « de Dieu ; elle le reçoit à sa naissance , le nourrit <( quand il est né ; et du moment où il a vu le jour , « elle ne cesse plus de lui sejvir de soutien et d'appui : u enfin, nous ouvrant son sein , quand déjà le reste « de la nature nous a re jetés , mère alors plus que « jamais , elle couvre fws dépouilles mortelles , nous (( re/id sacrés comme elle l'est elle-même ; et c'est « surtout à ce litre qu'elle est pour nous un objet (( saint et vénérable. Elle fait plus encore : elle porte w nos titres et nos monumens, étend la durée de notre « nom , et prolonge notre mémoire au delà des bornes « étroites de la vie. C'est la dernière divinité qu'invoque « notre colère : nous la prions de s'appesantir sur « ceux qui ne sont plus , comme si nour. ne savions pas « qu'elle seule ne s'irri le jamais contre l'homme , etc. »
Le reste du morceau , que je ne puis citer , est rempli dechangemens du même genre. L'éloge de Cicéron ,extraitaussipar M. de Laharpe, est également modifié pur pe critique : ses corrections tendent , comme on le voit ^
â donner au style de la rondeur et, de la facilité. L'aisance à la vérité n'est pas le caractère de Pline ; la diction de cet auteur est tendue ; mais elle est périodique. M. Gueroult , frappé de la différence des deux langues semble trop croire que la noire est ennemie de la période : il hache et découpe ses phrases ; ce qui roidit un'peu son style : sans doute une diction mole et souple rendroit mal celle de Pline ; mais un certain enchaînement des membres de la phrase eût concouru à mieux repi'ésenter la manière à la fois dure et pompeuse de cet écrivain. Ailleurs , je trouve cette expj'ession : « Je veux « renfermer le luxe dans le mépris , en lui opposant « des objets plus utiles. » Cela me paroît d'une énergie un peu forcée : la sagesse timide de notre langue ne réprouve-t-ellepas quelquefois comme outré ce qui n'est qu'énergique et vigoureux dans la langue latine ? « — Ici , nous ne pouvons assez admirer et comprendre « la prévoyance de la nature. )) N'eûl-il pas été mieux de dire : « Ici , nous ne pouvons assez admirer et nous « comprenons à peine la prévoyance de la nature ? » « — Dans la Campanie , les vignes se marient au peu- « plier, s'attachent à cet époux et le pressent de leurs {( bras amoureux ; elles montent le long des brau- « ches , auxquelles elles se nouent , et parviennent « jusqu'à la tige. >> Cac.umina œquant , veut dire, je crois , parviennent jusqu'au sommet. — Estival, pour signifier rfV^e ^ est-il français ? L'académie n'en dit rien. Je pourrois relever beaucoup d'auti'es minuties de cette espèce : j'aime mieux terminer en invitant tous les amis des lettres, et particulièrement les jeunes étudians , Q li]'e avec soin cette excellente traduction , véritable modèle de l'art , ouvrage vraiment classique, plus pro-
120 ANNAT.TiS
})re ([iraiirun .uilro à leur Tiiiie voir par cjiicl arllfico on pi'iil. ti\iii.sj)oil('r liciii rii.s< MKul tlaii.s nolio langue les beautés des lanuuts anciennes.
Les Bucoliques de Virgile, en vers français, par
M. DE MiLLEVOYE.
19 août.
Je suis los d'annoncer des traductions; on ne se lasse point <ii(-\\ publier: c'est un des genres qui foisonnent avec le plus d'abondance , et c'est ini de ceux qui fournissent le plus de matière et le moins de consolations à la critique : pi'es(|ue toutes les traductions sont de mauvais ouvi-ages. J'aurois négligé celle qui va m'occuper, si l'auteur ne s'étoit fiiit une espèce de réputation par quelques succès académiques : eu parlant de cet essai malheureux, j'honore dans M. de Millevoye les palmes dont l'Institut a couronné le front de ce jeune poète, il me paroît avoir méconnu son talent , lorsqii'il a entrepris detraduii (', en vers les Bucoliques de Yii-gile : c'est dans cette partie des ouvrages du poète latin que règne émi-r nemment celle grâce, le caractère principal de tous ses ëcrits, cette facilité délicieuse, ce naturel charmant, ce goût exquis, ce colojis enchanteur, et, s'il m'est permis d'emprunter ici plus particulièrement un terme \ la peiiilurf;^ cfite inorbidcsse^ ce nio/lç (/.kj/u-Jacetinn ^ c[u"i:lorace regai'doit comme une f^ye^u" toqte spéciale»
accordée par les divinités des campagnes à l'heureux génie de Virgile. Le talent de M. de Millevoye n'a presque rien de commun avec ces qualités du modèle qu'il s'est proposé de copier : ujie manière assez correcte, mais un peu froide -, un peu sèche ; un style qui n'est point exempt de quelque affectation; une versification généralement pénible , ornée de tous les petits agrémens à la mode, de tout le clinquant des athénées; je ne sais quoi de guindé , de mesquin et de rétréci : voilà ce que l'on a pu remarquer dans les productions les moins répi éhensibles du nouveau traducteur. Il est donc tout simple que M. de Millevoye ait fait une mauvaise traduction d'un des plus agréables et des plus gracieux ouvrages de l'autiquilé; le contraire seroit même une chose fort étonnante. Il y a plus; on pourroit prouver très-aisément que quelques-uns de ses prédécesseurs ont moins mal réussi que lui : ce qui, pour un traducteur, meparoît être le comble de l'infortune; mais je neveux pas m'engager dans ces comparaisons. Qu'importe, en effet, de savoir quel est celui de nos écrivains qui a le plus défiguré des chefs-d'œuvre en voulant les tiaduire? La question est parfaitement frivole : examiner à quelle place M, de Millevoye doit prétendre parmi les auteurs qui ont joué à Virgile le tour perfide de le ftire parler en mauvais vers français , ne seroil-ce pas vouloir juger un des points les moins intéressa ns de la littérature,
Et des deux Poinsinet lequel fait mieux des vers,
comme a dit M. de Rhulières dans son poëme sur les Disputes ?
On croiroit que le nouvel interprète de Virgile a \noms voulu surpasser ses devanciers , que le disputer
'■-•-' AN N'AI, F, s
aux moins habiloi d'enlrecux: on iii<<»i reclioiis, nicontie-sens , en fautes de tout geruc. Dans quelle gram^ maire a-t-il tiouvé, par oxemplc, une constriiclioii telle que celle-ci ?
Du chien le chien naissant ofit l'imapc fulellc; Dos rlièvTcs les clicMranx ne sonl point dillrrcns : Tel aux pelils objots je comparois les j^rands.
Ce tel n'est-il pas un vrai sok'cismc? Je ne parle point du défaut total d'élégance que l'on peut reprendre dans des vers si plal.s, ni de cet heureux déhnt, du chien le chien. M. de Millevoye emploie des épitlièles qui n'apj[>ar tiennent qu'à lui :
Mais Ronrie de son front passe les autres villes, Comme le haut eyprcs, le viorne débile.
C'est la première fois que le mot débile s'accorde en \
genre, en nom.bre et en cas avec un nom d'arbre.
Je prodiguois en vain mes victimes bêlantes j En vain j'epaississois les crèmes succulentes.
N'est-ce pas encore la première fois qu'on a dit descrê- 1
7nes succulentes?
Et ne t'ai-je pas vu ravir, toi qui me îiraves , Le chevreau de Damon, malgré l'œil du pasteur, Et de sa Lycisca l'aboiment délateur?
Le traducteur a cru certainement qu'un aboiement dé" lateur étoit une belle liardiesse poétique.
Damète qu'on voyoit, sur les places errant, Perdre les durs fredons de son fifre ignorant.
Uiî fifre igriorantl Voilà encore une figure qui me pa-» roît bien audacieuse : cela pourroil se dire correctement d'un musicien de l'armée.
Sous un pin frémissant Daplinis ëtoit assis.
Je prie le poëfe de nous dire ce qu'il entend par un jnn frémissant.
Et sous l'arbre opulent la pomme est parsemée.
Un arbre opulent est un arbre chargé de fruit; mais doit-on dire un arbre opulent?
Ruisseaux doux au sommeil^ lit de mousse naissante, Que voile cet arbuste à l'ombre adolescente.
Il y a bien de l'afTectation d.ms cette ombre adoles-r çente , sans parler des ruisseaux doux au sommeil!
Damon , Alphe'sibe'e, harmonieux pasteurs.
On dit un poëte, un chantre harmonieux; mais il est ridicule de dire im pasteur harnionieux.
On peut observer que la plupart de ces épithétes tiennent à un certain goût qui règne actuellement parmi nos jeunes faiseui"s de vers : ils se croient des génies, quand ils ont pu donner la torture aux mots , et transporter violemment quelques adjectifs. Le poëte Lebiiin est le chef de cette détestable école : nul écrivain n'a plus abusé de ces sortes de figures de style , qui sont des licences heureuses, quand on les emploie avec art, et quand on ne les prodigue pas avec affectation. La foule des petits rimeur^ s'est précipitée sur ses pas. Les
124 ANNALF.5
pi<co.s couroîiiK^cs tlans les acid-'inles, les vers applaudis dmsleslyci'p.s, dinslfs athénées, da notons les bnronux dV-spiit , sotil pi'dantescjiiemojit hérissés de métonymies^ ^liVItypalhuyos ; c'est ;iU)oiii-<l'l)iii ji oraiidc; ressource conire la p! il-lmle, le d('l!iiil d'idi-es, d'esprit et de talent : an in>y''n de (|uel'|ues I)i/air<'8 transposilion.s de mofs, oji se pisse de bon sens, de gOMt, dVIéganee, et méaie d î celt; correction gramm iticde qui (wt le premier devoir d'un éerivain. On lAriie de persuader au vulgaire des lecteurs qu'un tel ahus esl le comble du génie et le d"rrtier i\ç2,rè de l'art, ttndis (ju'il est , au fond , le plus fiicile de tous les charl alan'smes 5 on voudix);! faire croire aussi qu'on ne tombe dans ces excès que pai- un excès de génie; mais ce qui prouve le contiaîie, c'est que ces excès sont foit comuuuis, et le génie fort rai-e. S'il i'alloit s'en pré,server, c'éloit sinloiit en traduisant les Huculi(|ues de Vii-gile : c'est une honte de vouloir atfubler un génie si pur et si parfait d'une pareille mascarade. Jesuis persuadé que M. deMillevoye, en prêtant à Viigile ses ridicules épllhètes, a cru lui prêter des beautés : quelle misère ! Virgile travesti en éco* lier de ]\T. Lebriui ! Au lieu de prodiguer au premier des poètes lat.ns les richesses de sa mauvaise rhétorique, le jeune traducteur auroit dû tiîcher d'éviter les pauvretés de toute espèce, et surtout les tournures rudes et forcées qui fourmillent dans son ouvrage :
O forfuné vieillard qiie Irs dieux favorisent,
Ces cLainps qu'ils t'ont laissés, assez grands , te suffisent!
Qu4s vers dignes de Chapehin l Assez grands ^ te suf-^ fisent} quelle inversion! quel hémistiche J
Nous, èpars, nous lujons! L'un verra l'Africain, etc.
Comme ce mot èpars esL placé avec grâce \
J'apprête à ma Venus un présent;.... car j'ai ut* Lu branche ou deux ramiers onl leur nid saspemlit.
Car f ai tu tefmiiie liemeusement le premier vers; dans le second j il eûl été naturel de dire : oivt suspendu leur ui(i; mais, ont leur nid suspendu est bien autrement tliciie et couLnt.
Le lonp nuit au bercail ; l'aquilon , aux taillis ; AuxjruilSj la brume ^ à moi , l'orgueil ù'Amarillis.
Aux fruits la htiune est encore un hémistiche trèsheureux.
Ces herbes que le Pont nombreuses voit ëclore.
Comme ce vers coule avec aisance ! Comme le mot nombreuses est bien encliasséî
Ne viendra-t-il jamais ce jour, /ozWj où ma voix Osera proclamer tes belliqueux exploits?
Ce jour , jour est de la force de tout ce que nous ve* nons de voir.
'Uoie, au cri dur, du cygne a-t-elle les doux cliants?
On ne pouvoit imiter plus naturellement le cri de l'oie: Virgile ne s'est point piqué de l'imiter si bien; ce vers de M. de Millevoye pourroit êlre la devise de tout poète qui essaie de traduire en \Qys durs et martelés les ouvrages du plus mélodieux dos poètes.