J:^G ANNAT-E
TV l'rnMiis onirriois les lillcs «li-solws,
l>c l'aiiv iiui{,'issin»rns <ru|)liss()i('nl les v.illrVs ,
Cniigiioie/tl le joii^, rhcrchoient la corne sur leur IVonty
ronrquoi id corne au .singulier? F,l (|iicl viliiiii mot, cf, (|ijol vrrsl Craignuirnl , clierclio'unLl Tout le mondt? coiinoît cette épilaplie de Daphni.s :
Daphtns egn in syli'is hinr itsquè ad si /cra uottn^ Fonnosi pecoris cttstos .J ormosior ipse.
Voici comment M. de Millevoye a osé traduire ces vers charmans :
Cher attx bois, cher aux deux, ici Daplinis repose; Son bercail étoit beau, moins beau (pie le pasleiir.
A-t-on jamais dit d'un liommo, rpril est clicî'aitx bois? Ces vers péniblas et s:icc;Klés rendent-ils la druico et attendrissante harmonie des vers latins? M. de Millevoye n'a pas traduit avec plus de bonheur la f iraeuse épigramme contre Bavius et Mévius :
Qui Bafiîtm non odit, amat tua cartnina, Mœ\>i; yitque idemjungal vulpes et muli^eat hircos.
Qui ne hait Baviiis , croit Mévius habile, .
Lie au joug le renard, trait le bonc indocile.
La formule oplotative étoit ici absolument nécessaire: Virgile n'énonce point un fait; il prononce une sentence : il condamne quiconque ne hait point Bavius, à aimer les vers de Mévius. Que fait ici VlndoclUtè du bouc? M. de Millevoye a glacé les vei-s de Virgile. *' te traducteur substitue quelquefois aux expressions les plus simples de Son modèle , des termes pompeu
ci; enflés : si Virgile veut rendre les forêts dignes d'un consul y M. de Millevoye lui fait dire :
Si nous chantons les bois, que les hoh^J'aits pour plaire ^ Soient dignes à''ombrager la toge consulaire.
Si Virgile parle d'une haie^ cette haie devient, aux yeux du poëte français, un rempart d'aubépine^ si le poëte îatiu dit simplement que l'ombre de la nuit s'est dis-sipée j son jeune iuLerprèle Itii fait dire:
De'jà la froide nuit a déserté l'espace.
Si un berger dit tout bonnement, dans Virgile, le bruit en a couru, fama fuit, M. de Millevoye traduit, en style de Bre'beuf :
Ainsi le raconloit l'errante Renommée.
II tombe quelquefois aussi dans le style le plus bas :
Abre'geons le chemin par nos chansons rivales, Et mon dos portera ce poids par intervalles.
Mon dos n'est pas noble.
Nîse à Mopsus! Amans, de quoi douterez- vous? La cavale prendra le griffon pour époux.
Il n'évite pas toujours le style niais :
Même honneur vous est dû, prunes de nos jardins!
Une apostrophe à des prunes ! Autre exemple du même genre :
Thestile préparant, soigneuse ménagère,
L'ail et le serpolet, à l'odeur boeagère,
Aux moissonneurs lasses broie wa picjuant repa».
C'est nssurénioijl un irjjas li(\s-pi<|nonl que cclni (l'^s inoiNsoiineui'.s! On devroil en i.ùvc mo.:\i\on dans l'.//j/ianac/i c/r.v (loin nui mis. Au lieu (1(î din' A' Ciiiivanc^ le hycèe , le Mènale^ M. de Millcvoyc dil. : Mèiiale , Lycée ^ Caucase , sans rarlicle : co sont des f'iules. Ij'n voilà plus (|u'il n'en iaiil pciur prouver (|ue cette traduction doit être regardée connue u un -a \ en ikî. A pi'i^'s l'avoir p.u'oouiue, j'ai eu besoin de int; rappeler «pièce jeune auteur a Ciit quelques jolies petites piècci.s de vers, pour ne pas le placer au dernier rang de nos dernie).^ rimeurs.
Les Bucoliques de Virgile, en vers français , par M. d'Orange.
5 octobre.
Si l'on jugeoit par le nombre des traductions qui paroissent et qui se précipitent , pour ainsi dire , les unes sur les autres , du goût que nous avons aujourd'hui pour les anciens, du cas que nous faisons de leurs ouvrages , et de l'étal général des études , on poin roit croii e que jamais les chefs-d'œuvre de l'antiquité n'ont été plus en honneur parmi nous. Malheureusement le caractèi-e de nos productions originales donne un démenti formel à la multitude de nos traductions : tandis qu'on s'évertue à faire passer dans notre langue les beautés des giands écrivains de Rome et d'Athènes , le goût va tous les jours se coiTompant de plus en plus , et nous nous éloignons
LITTI^ÎIATRES. (1CO9.) 139
sans cesse , et par une pente très-rapide , de ces mômes modèles vers lesquels le zèle des traducteurs semble aussi nous rappeler sans cesse. II est vrai que les traducteurs eux-mêmes ne paroissent pas très-pénétrés de Fesprlt des auteurs qui sont fobjet de letirs travaux et de leur empressement : s'ils les avoient bien étudiés , s'ils av oient un sentiment vrai de leurs perfections , leur feioient-iis parler un langage tantôt plat et trivial , tantôt plein d'affectation , d'enflure, de faux biillant et de mauvais goût? S'ils plient le genou devant les divinités du Parna.'ise ancien , c'est pour les déshonorer en quelque sorte par un culte bizarre et ridicule : mieux vaudroit tout franchement déserter leurs autels. L'un substitue à la poésie si riche et si magnifiqiïe de Virgile, à sa vei'sifîcation si pure et si brillante , aux grAces nobles et naïves de son style , des lignes mal rimées , un jargon barliare , un français tudesque , où forraillent les solé^ismes ; l'autre travestit le berger de Mantoue en un petit poé! e m nsqué^ en un lauréat d'académie , en un déclamaleav d\d lliénée : je crois voir de détestables barbouilleurs , qui voulant copier une physionomie charmante , en défigureroient à l'envi l'expression à la fois sublime et tendre , et mettroient ou des traits grossiers , incon-ecrs, sans ame et sans vie , ou bien une figure maniéiée et grimacière , à la place d'une tête à^ Ajigelica Kaufman. Je pense donc que la multitude des traductions est moins produite aujourd'hui par un amour véritable et sincère, par une estime réelle et ser.tie des li aducteurs pour les anciens , que par la manie d'écrire , maintenant si générale, qui trouve un nouvel attrait dans les lacililés du métier: car enfin , en traduisant , on a le plaisir de fure un livre qui n'exige point d'invention j et si l'on n'a pas le 0. 9
1 ^O ANWLF.S
méilte d'imnginor et de disposer un sujet, on n'en a pas auiiii la pcuM*.
Je soupçonne^ 'jue ees réllexions pi-éliminaiies feront ti-enibler le nouveau tradueleur de Viri^ile : il ciaiudra l'applicalion ; je me hdte do le rassurer j celle sortie contre le nombre toujours croissant des mauvais liaducteurs, apiès l'avoir un peu (îllravé , n'aura d'.iulre fiïrt pour M. d'Oiange, que de lui procuiei- une petite surprise peut-être assez agréable : sa traduction ne m»'rile pas, à beaucouj) près, d'être confondue avec celles contre lesquelles je viens de m'élever; elle n'est pas sans doute exemple de défauts; on peut même y leprendre quelques fautes ass( z gi'aves ; mais du moins le talent de l'auteur n'est pas lesté trop au-dessous de son entreprise , et son ouvrage , tel qu'il est , mo paioil trèssupérieur aux diff'éienles traductions des Bucoliques , qui nous ont été données jusqu'ici. Le style du nouveau traducteur est pur , correct , élégant et doux ; il n'offre aucune trace d'affeclation , de ce vice si contraire à la manière aussi simple et aussi naturelle que noble et savante de Virgile , aucun des défauts à la mode , de.** travers et des ridicules de l'école moderne : il est évidemment formé sur les bons modèles. Je ne sauroi.s justifier trop lot ce^ éloges par quelques citations : car en louant ainsi M. d'Orange, je le mets en présence de l'envie , et ses rivaux sont tout prêts à m'accuser d'une injuste partialité : c'est notre sort d'encourir le reproche de méchanceté , quand nous disons d'un mauvais ouvrage qu^'l est mauvais , et d'être taxés de partialité quand nous proclamons le mérite d'un bon ouvrage. Opposons donc aux insinuations malignes de la jalousie des preuves sans réplique , en mettant sous les yeux dc.v
LITTÉRAIRES. (l8og.) 1 S 1
connoîsseurs quelques morceaux de lu nouvelle liaductioii :
Quand ma douleur accuse une ingrate maîtresse, Quand la parjure Nise a tralii ma tendresse, Viens, astredii matin, et ramène unbeau jour! Aux dieux qui vainement attrstont moû amour, Je m'adresse en mourant : 6 muse pastorale. Formons des cliants rivaux dts conrerls du Ménale !
Mënale harmonieux, un dieu , dans tes forets, ■Sut donner une voii ;i d>s roseaux muets; Tu redis tons nos airs : o Oùle pastorale. Formons des chants rivaux des concerts du Mc'nale?
Nisp, soyez iieureuse avc<' un tel rpoux :
Plus que tous nos paslcurs il est di^^ne de vous;
Ils ont tous cprouvi^' voire iiain • <ons ante.
Mes sourdls hérisses et ma barbe flattante,
Ma flûte, mesl)rebis, tout vous est odieux ;
Votre orgueil ne croit point aux vcnf^eances des dieux J
Il est (les dieux pourtant : ô muse pastoral !e ,
Formons des chants rivaux des concerts du Ménale!
Nise, j'ai vu vos traits dès vos plus jeunes ans; ^'ous suiviez votre mère en nos vergers rians; Vous cueilliez au matin le fruit encore humide : Douze ans formoient mon âge, et j'etois votre guide ; Mes bras du jeune aibuste atteignoient les rameaux; Je vous vis; dès ce jour commencèrent mes maux : La mort l'ut dans mon sein : ô muse pastorale , Formons des chants rivaux des concerts du Me'nale !
Enfin, je l'ai connu l'impilojable amour! Non , au sang des mortels il ne doit point le jour; Non; les monts ai'ï'icains, le Rhodope ou l'Ismare, Ont de leurs durs rochers vomi ce disu barbare. Une mère égarée , ô spectacle inhumain! Punissant d'un époux l'injurieux dédain, Dans le sang de ses fils plonge sa main cruelle ; Mais l'araour a conduit sa fureur criminelle;
1^:2 ANiNALES
Etloropur, elTrajr do <c loiniil allniix, Ilrsitr pour iiuiiuncr U: plus cniil »lc,s <I<mix. Mrmrspiix KmiimuiI ilus : i\ musc pastorale, Formons des « lianls rivaux des concerts du Menale f
Je suis luiii de pirl nuire (inc ces vei\s approdiont de ceux de Yiigile : j'y remarque des luclies assez faciles à découvrir; mais j'y remar(|iie aussi une liarinonie à laquelle les traducteurs jjréccdens des Buculiques ne nous ont point accoutumés. Celte qualité est un des rai-aclères principaux du slyle de M. d'Orange ; elle règne et se fait sentir dans tout le cours de sa ti-aduction : c'est par-là surtout ([ue le nouvel interprète de Virgile me paroît l'emporter sur ceux qui ont essayé, avant lui , de répéter les sons de la flûte latine. Quiconque n'est pas insensible à la tendre et touchante harmonie des vers de l'original , reconnoît aisément qu'un homme de goiit , qui entreprend de le traduire , doit d'abord , et avant tout , cherchci- à reproduite quelques-uns de ses accens : celte musique si douce et si pénétrante, (jui remue le cœur en llatlant délicieusement l'oreille, faisoit verser dos larmes à l'auteur du Télé?nocjue ; et d'impitoyables traducteurs viendront y substituer ladureté de leurs vers baroques ^ qui paroissent plus durs encore à côté des vers de Virgile ! Aux chants divins du cygne ils substitueront impudemment de raunues et insupportables fredons ! Si M. d'Orange ne satisfait pas toujours le goût et l'imagination, il a du moins le mérite de blesser rarement l'oreille; et il y joint celui derendre quelquefois , avec beaucoup de bonheur et de succès , des détails très-difficiles à faire passer heureusement dans notre langue. Je vais en citer un exemple :
LITTÉRAIRES. (1809.) l33
Et j'ose me mêler aux chantres de Varus , Comme l'oie importune , hôte des marécages, Aux doux accords du cygne unit ses cris sauvages.
On doit applaudir à l'tlégaiit artifice tie ces vers , et à la manière adroite dont l'auteur a sauvé la bassesse et la dureté du mot oie. Cette difficulté est éludée dans la traduction qu'on a faussement attribuée à M. Delille ; etM.de Millevoie , qui a cherché à la vaincre , a succombé bien malheureusement :
L'oie au cri dur du cygne a-t-elle les doux chants?
Le nouveau traducteur n'a pas toujours des inspirations aussi heureuses : il rencontre quelquefois des écueils dans des endroits bien moins dangereux :
Sœurs d'Apollon , objets de mes soins assidus , Inspirez-moi des vers , émules de Codrus t
Pour émules de ceux de Codrus : l'ellipse est un peu trop forte. Dh'oit-on : Inspirez-moi des vers émules de Boileau ?
Que Codrus meure e7iflé d'un dépit impuissant !
Pourquoi enflé ? Est-ce parce qu'on enfle avant de crever ? Enflé est ridicule. Il y a une nuance entre enflé et gonflé ^ qui étoit ici le mot propre : gonflé de colèi-e 5 de rage , de dépit , et non pas enflé.
■ Des filles de Pre'tus la troupe mugissante Crut porter des taureaux la corne avilissante.
Epithète également ridicule, l/épilhèta blanchissante n'est guère moins exti'aordinaire dans ce vers :
j5i ANNALES
Tliiminp sous sa dont des \\crbt % ôtanchissanles. Dnplinis a vu du ciel Icsportis inconnvts.
CV.s|-à-tlire , qui lui cloient inconnues ; cela n'est pas heiiieu.seineiit exprimé.
Tout va dianlrr Vanis ; Vanis fait de. snri nom Le charme de nos vers et l'orgueil d' ApoLlnu.
Quelle phrase!
Herbe plusjra'.rhe e.ticor des charmes du repos!
Je ne sais pas ce que cela veut dire. 11 y a dans le latin:
Et somuo niollior hcrba.
Noinrnerai-je Srylla, dont l'aniotir eriininel Ose ofirir à Mines le chcs'tu palcrnel?
Le cheveu paternel est risible.
D'un j irdin humble enct-r vous êtes le gardien :
Si vos Irails soiU de marbre , accusez-en mon bien.
Accusez-e?i mon bien est un peu plat , et. le vers entier est un peu binlesque.
Amaryllis, va , sors, et son^e à la répandre
Dans l'onde du ruisseau qui lui* devai t ces lieux,
Au-dessus de la télé j et suas tourner les yeux.
Nediroiton pas que le ruisseau fuit au-dessus delà tcle d' AmariUis , (i\. qu'il luit sans tourner les yeux? Ccsl une plaisante image î
Q)uand l'iiniour nous poursuit, lorsqu'au fond de notre ame, V&v (ï heni'enx souv-nirs il entr"'ienl s,i iliuime, Vers la l'roide raison il n'csi plus de retour.
LITTÉRAIRES, (itiog.) l35
Il falloit dire , par à% funestes souvenirs j car ici, c'est un amant très-infortuné qui se plaint de l'amour , et qui verse des larmes amères dans le délire de la passion. Je pourrois multiplier beaucoup les observations de ce genre. Je conseille au traducteur , qui est fort jeune , et dont l'âge sollicite les avis , comme il a des droits à l'indulgence, de revoir d'un oeil sévère cet ouvrage qui a besoin d'être corrigé , et qui n'est j[^)as indigne d'être retouché : avec des soins conslans , il peut le conduire à un degré de perfection tel que , sans devenir jamais un chef-d'œuvre , il honorera véritablement son auteur.
Exposé de la Méthode élémentaire de M. Pes-^ talozzi j suwi d'une Notice sur les travaiix de cet homme célèbre y son Institut et ses principaux collaborateurs ^ par M. de Cha- VANNES, membre du grand-conseil, et de la société d'émulation du canton de Vaud.
i3 octobre.
Il existe aujourd'hui je ne sais combien de personnes, DU Fi-ance et en Europe, qui prét( ndent avoir fjiit des découvertes delà plus haute importance sur la uatni'e et la marche de l'esprit humain; qui ci^oient avoir deviné le secret de la pensée , ou , pour mieux dire , et pom' m'exprimer selon leurs vues et suivant leui's doctrines, le mé-
l3G ANNALES
c:inisnicdenos oponilions iiilclleclunllos : l'un s'imaginG pouvoir iiiu;(r (k' in. s disposilioris iiioiale.s et nu'lapliysiques pailcs rornu'.s(!o nos ci'/iiin.s, par les .siiuiosilcs, le» caviU'^eLlcsprotubciances des os qui compusciiL la boÎLe osseuse; Tautre veut donner de la mémoire à tout le monde, ot se pique de soumettre nue des facullés les plus myslciMeuscs de notre espi-it, aux um'iucs j)ro(H'dcs qui servent à dirigei- les exercices les plus matériels ; une Tonle de grammairiens a réduit Tart da langage à l'analyse la plus claire, suivant eux, et lu plus facile; enfin l'intelligence humaine est traitée m tintenant, je ne dirai pas seulement comme une poi lion du monde -physique, m;'is comme une portion du monde terrestre; et toutes les méditations de nos saycs, l;.nt Al- Icmaiuls que Français, sur l'éducation des eiifans , ne ressemblent pas mal aux réflex:ions de nos économistes sur la culture des terres et la nourriture d<s bnstiaux:; ces deux parties de la philosophie modeine ])ei.vent très-bien être comparées entre elles sous plus d'un rapport. Lvs charrues nouvellps des économistes ne dlfîèrent pas beaucoup des méthodes de nos nouveaux instituteurs : les unes et les autres sont établies, il est vrai, d'après des raisonnemens également pi'ofonds , d'après des théox'ies également subtiles; inaisles premières n'ont pas produit un épi de blé de pins; (illes ont même souvent rais la stérilité à la place de l'abondance; elles ont souvent remplacé les dons réels et solides de la nature, par les vaines et illusoires promesses de l'art; les autres ne nous ont pas donné un homme instruit, un homme d'esprit de plus; elles ont même souvent empêché les talens nalui-els de se développer heureusement , en liûtant très-indiscrètement leurs progrès j
en leur procurant une précocité aussi funeste que séduisante : elles ont souvent substitué des nouveautés nuisibles , ou pour le moins infructueuses , aux antiques et salutaires leçons de l'expérience : mieux valoit ne se pas mettre en si grands frais d'invention.
Je ne prétends pas accuser de charlatanisme tous ceux qui se présentent avec de nouvelles méthodes , quoiqu'en général ilsm'en paroissent très-suspects : plusieurs de ces réformateurs sont probablement de trèsbonne foi 5 ce sont des hommes sur qui l'esprit philosophique de notre siècle a produit l'effet d'une liqueur enivrante : la tête lem- en a tourné; ils sont dupes d'euxmêmes ; ils se rendent compte de tout, excepté de l'impulsion qui les fait agir : la source de leurs inspirations leur est inconnue. Deux principes sur lesquels ont roulé toutes les grandes doctrines du dernier siècle , et qui rentrent à peu près l'un dans l'autre , servent de base à tous ces fameux systèmes, à toutes ces brillantes méthodes offertes par les uns avec un enthousiasme si propre à inspirer la défiance, accueillies par les autres avec une simplicité qui semble provoquer le charlatanisme : ces deux fondemens de tant d'innovations, sont le matérialisine et Végalité des esprits ; indè mali Ict^hes. Encore une fois, je ne veux point dire que ces principes soient bien développés dans la tète des novateurs : je suis même sûr que la plupart ne se doutent pas du point principal d'où ils partent; il n^en est pas moins vrai que telle est la racine de tous ces nouveaux systèmes généraux ou partiels d'éducation; et je livre à la méditation de ceux qui ne sont pas étrangers à ces matières, une assertion à laquelle je ne puis donner ici les dévcloppemens et les éclaiiclssemens coU'-
iJt^ AWAI.r.S
vcnables. On ne m'enlondioit pas non plus, si l'on p Misoll qu ave»igl('tnont;iUadié aux aniieiiiics prali<|Uo.s, «'l , cornaïc on d.l , aux aucieiino.'i louliucs, jeclicrche à proscTu-c, ])ar il«\s .suppo.siiion.s inconsidérées, et par dc< déclamations fanalicpies , toul cfïbrt, loule lendance de Tesprit vers des amélioi-alions possibles : voudroisjp ivnrei mer le zèle eL l'aclivilé des homines qui se dévoueril aux reclierclirs relatives à IVducalion, dans le cercle (.\:'s traditions consacrées parle temps et par l'usage? Ne sais-je point qu'il n'en est aucune qui ne soit plus ou moins défectueuse? J"ai trop réfléchi et trop écrit sur ce sujet, pour me laisser gouverner par des préjugés déraisonnables el de ridicules préventions; quel e.sl donc mou but, quand je m'élève en général conlre l'esprit d iimovation qui inspiie et tovirmente aujouid'hui tant d'inslituleurs, et qui leur dicte de nou- \eans. alphabets, de nouvelles grammaires , de nouvelles méthodes de toute espèce? Je veux engager le pLd)l!c à se tenir en garde conlre les excès dont celte disposition est si voisine; à se préserver des erreurs de quelques gens de bicji, et des pièges des cliai'lalans.
Un des attraits par lesquels ces nouvelles méthodes séduisent le plus demoiîde, et se font le plus de partisans, c'est la facilité qu'elles promettent, et qui doit, suivant leurs auteui's , aplanir et abréger le chemin des sciences : apprendie désormais, sans peine, ce qui jusqu'à présent a coûté beaucoup de travaux et d'études ! Courir sur des fleurs, dans une carrière qui n'olfroit auparavant que des épines, et dans laquelle on se traiiiuit à pas lents ! devenir savant presque sans s'on apercevoir, et goûter toutes les douceurs de la science, sans aucun mélange d'amertume, quel problème résolu!
LITTÉRAIRES. (1809.) iSg
Voilà ce que mettent en avant la plupart des inventeurs de HKlliodes; et sans s'anéterà examiner comment ils satisfont à leurs engagemens, on peut au moins douter qne cetie extrême facilité dont ils nous flattent, .soit favorable à la culture des espi-its, qui semblent ne pouvoir se perfectionner et se polir que par des exercices pénibles, des efforts soiUenus et des travaux réitérés; on peut leur opposer des autorités très-graves, el particulièrement celle de J.-J. Rousseau, qui avoit si profondément médité sur le sujet de l'éducation, qui connoissoit si bien l'enfance; dont le livre présente , parmi beaucoup d'erreurs , un si gi'and nombre de vérités fi'appantes, et qu'enfin il est bien permis de regarder, en ce genre , comme un homme à paradoxes , mais qu'on ne sauroit traiter d'écrivain à préjugé ; il invective avec foi ce contre ces systèmes qui tendent à rendie Fétude des sciences moins épineuse et plus facile : « Nous lais- <( sons , dit-il , affaisser notre esprit dans la nonchalance, « comme le corps d'un homme qui , toujours habillé , « chaussé, servi par ses gens et traîné par ses chevaux, « peid à la fin la force et Fusage de ses membres. « Boileau se vantoit d'avoir appris à Racine à rimer « difficilement : parmi tant d'admirables méthodes pour « abréger Fétude des sciences, nous aurions grand be- « soin que quelqu'un nous en donnât une pour les ap- « prendre avec effort. » Voilà, ceites, un terrible anathèrae contre nos faiseurs de méthodes I
Je suis bien éloigné de vouloir ici porter un jugement définitif. sur celle de M. Pestalozzi : je désire qu'elle soit excellente j et qu'elle ait tous les résultats que Fauteur et ses enthousiastes en attendent; mais je me défends un peu de l'admiration qu'elle excite en Allemagne, et
niLiiio pauiii (|iul(jiic.s jounialislcs fiaiiç.ds : claborj, parce que je m; «iiLs pas -,ùr de la bitn tiiUndru, iexposc fait par M. de Chavannes élaiiL \\n peu obscur ù force de précision et de brièveté; ensuite, parce qu'il rcqne dans cet cxpo.sc un ton d'cnlhonsiasme et de prosélytisme qui, je ravoiie, m'indispose contre la niétliodc : je suis lou joins tenté de croli'e que ce qu'on amionce avec une sorte de fanatisme n'est qu'uneniaiserie, et cependant je serois injuste si je traitois si durement un système d'instruction dont je n'entrevois qu'à peine quelques parties. Je n'aime point les épitbètes (|uc M. de Cliavannt's prodigue à M. Peslalozzi : dès le titre de L'exposé , c'est un Jioninie célèbre ; dans le cours de l'ouvrage , c'est un homme exlraordlnaire , un homme nierpeilleux y un homme dU'in; on va presque jusqu'à le présenter comme cliaigé d'une mission céleste, comme appelé à opérer une giande lévolution dans les destinées du genre humain ; on nous donne une notice de sa vie , où l'on nous apprend qu'il est né en ly^G , et qu'il a contracté, par suite de sa première éducation, inie iiabilude de négliger le soin de sa personne, qui lui a souvent nui dans l'esprit de ceux qui ne l'ont JLigé que d'après son extérieur; particularité intéressante, quinous est confirmée par un de ses collaborateurs , dont M. de Chavannes cite les propres paroles : « J'étois « averti, dit ce collabçiateui-, de n'entrer dans au- « cuiie liaison avec Peslalozzi, qu'on me représenloit « comme un homme exalté, et qui ne sa voit ce qu'il « vouloit; je vins cependant à Bertoud : la première « .apparition du chef de l'instilnlme causa une étrange (( suiprise : il vint à moi d'une chambre liante, dans <i un dé:; ordre complet -j je ne saurois décrire le senti-
LITTÉRAIRES. (1809.) l4l
« ment qu'il me fit éprouver dans cet instant. » Cetoit probablement un sentiment d'extrême dégoût; enfin on ajoute à cette notice assez longue, des notices non moins détaillées sur les célèbres MM. Kruzi, Tobler et Buss , précepteurs de la pension de M. Pestalozzi. Ces enfans de la méthode , comme on les appelle, ont eu des aventures plus ou moins romanesques : M. Buss fit des voyages; « mais le monde, dit-il 3 étoit trop peut « pour inoii je devins mélancolique et malade ; la con- « noissance de la méthode m'a rendu en grande partie « la sérénité et la force de ma jeunesse; elle a ranimé « pour moi et pour l'humanité des espérances que, jus- « qu'à ce moment, j 'a vois regardé comme de beaux « rêves. » Ce n'est pas là le langage d'un homme bien guéri; et en général, d'après ce que M. de Clia vannes raconte des dilFérens collaborateurs de M. Pestalozzi, et de l'inventeur même de la méthode , il est impossible de ne pas les i-egarder comme des esprits pour le moins très-exaltés, et de ne pas croire que le rédacteur de cette espèce nouvelle de Prospectus pai'tage cette exaltation très-suspecte :
La vérité n'a pas cet air impe'tueux.
On n'a pas négligé cependant au milieu de tous ces éloges, de toutes ces expressions plus qu'emphatiques, de tous ces hymnes à l'honneur de M. Pestalozzi , de fliire connoître le prix de la pension ; article essonliel , qui fait rentrer ce singulier exposé dans la cathégorie des Prospectus vulgaires. U Institut a plusieurs fois changé de lieu ; il est maintenant établi dans le voisinage des tenes du fameux M. Fellenberg , et en
partie sous la dii-fcliuii di'. ce gi-aiid cultivateur. On sait que M. F"lk'iiberi!;, possevseur Je Joinaifias trcVs-cousidérnl)I(N durs le l'intoii de liciiie, a fait bàlirau centre de ses terres, un obscivatoire du liant dnfjnel il inspecte les travaux de t<jns ses ouvriers , uv(;c une lunette d'approche, et distribue ses ordres, ses louanges et ses réprimandes avec nn ])ort(;voi>c , dont l'artifice grossit tellement le volume des .sons naturels, (jiril les fait ressembler raix ronlemens du tonneri-e. Ce rappi-ochement n'a lait qu'angmenter la sympalliie (Uii existoit ent)e M. Felleniberg et M. Peslalozzi, malgié lu distance des lieux. Ces deux pliilantropes se proposent le même but dans des genres diflinens : l'un veut montrer comment on peut parvenir à retirer du sol h-- ])Ius grand produit avec la moindie dépense de temps et de peines; l'autre, exploiter les esprits avec le moins de travail et d'étude possible : « Tous les deux (ce sont « les termes de M. de Chavannes) veulent parvenir à « des résultats qui sei-ont de la plus liante iinpo! lance (( pour ramener riuxmunilé atout ce qui est vi'ai , juste, « bon, beau, et propre à dojiner de l'énergie. » Cette dernière expression est singulière! elle but commun de ces messieurs est sublime !
Il m'est impossible d'entrer aujourd'hui dans le détail des moyens employés par M. Pestalozzi pour y atteindre; je n'ai point assez d'espace : je me contenterai de donner une idée de sa nomencLtuie, ou du moins de celle dont M. de Chavannes a fut usage dans son Exposé : le premier mot qui se présente est le mot intuition; la méthode est une méthode d'm^z^/^/o/z. Chez M. Pestalozzi, on mémorise y il s'agit beaucoup, dans son école, de ménioriuLtion ^ on y parle souvent
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de l'art de la catachrèse; les procédés d'après lesquels on y dirige l'esprit des jeunes étudiaus, sont des livocédés p.sfcologiq lies ; l'enseignement y roule tout entier sur îe nombre , la forme et Le mot , et il n'est question dans tout cet Exposé que du mot, de la forme et du nombre. Ce langage si métaphysique n'exprime pourtant que des choses bien grossièrement physiques ; car toute la pratique de la mélliode se réduit à peu près à montrer à lire aux enfaus avec de grandes baguettes, au bout desquelles on met de grosses lettres, et à leur apprendre à calculer avec des espèces à^jeux d'oie. Mais je ne veux pas empiéter sur un second article, où je me propose de fliire connoître en elle-même la méthode de M. PeslalozzI, ou du moins d'expliquer ce que j'entends de cette méthode , qui, dit-on, fuil tous les jours des progrès eu Allemagne, et qui menace même la France d'une invasion.
§. II
21 octobre.
Mon premier article, sur la méthode de M. Pesfalozzi, m'a attiré uxïq longue lettre anonyme , dans laquelle , entre autres douceurs, on médit poliment que je suis incapable de comprendrela méthode deM.Pestalozzd^ que celte méthode suppose une hauteur de âmes à laquelle je rie saurais atteindre ; que destiné à éplucher, tant bien que mal, des hémistiches et des phrases, je ne dois pas me mêler de juger des ouvrages dictés par une philosophie supérieure , etc. Celle lelti'e n'est pas du tout mal tournée : l'anonyme a une vocation évidente pour la satire et le lazzi ^ el il ne tiendrolt
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([Uii moi (le nie scjilir picpu' jiisinr.m viTdc.s Iraits qu'il ïue dccoclic ainsi dans r«)ml)it'. Pa.scal, (jiii <;ai<l»)il aussi Vuno/iyfnc f disoil aux jésuites : i vus roi/.i sentirez, frappes, Jiu's pères, par une main iiwisihle. L'a u leur de la Utlre , lequel poU7'laiit n'osL pas toul-à-fait un Pascal, pai-oîtaltaclicr aussi de riniporlance au mystère de sou Ini'isibiUié^ il a tort : cela ne me donne pas une plus liautc idée de ses moyens d'agression et de défense, et cela me le fait cioireplus fanatique da pestulozzisrne qu'il na l'est peut-être : il esl possible qu'il ail eu eiiooi'e plus d'envie de me dire des injures que de défendre M. Pestalozzi. Au fond, j'avoue que je n'ai pas la finesse de deviner qui il est 5 cependant, je vois qu'il voudroit Être deviné : il laisse de la prise 5 mais il y a tant de bouts cVoreilles qui ressemblent au sieni
Je proteste que les injures de l'anonyme ne m'aigiissent pas le moins du monde contre la 77ie7/torZ^ de M. Pestalozzi : je me croirois plus ridicule que tous les faiseurs de méthodes, si je me passionnois en parlant d'eux, quoique l'anonyme m'accuse aussi de mettre de la passion dans tout ce que j'écris. Ah! s'il savoit combien je suis -pan passionné , il verroit que je suis pour le moins aussi philosophe que lui! Mais venons à la înétJiode : je sercj que je me suis arrêté trop long-temps sur une leltie anonyme; cela pourroit me iliire soupçonner dç^ passion.
Tout le système d'éducation de ]\T. Pestalozzi a pour fondement et pour base ce qu'il appelle le Manuel des Mères : ce manuel est nue instruction qu'il donne aux mères , pour d'uîger les premières sensations et les premières idées de leurs enf ms ; on voit que M. Pestalozzi fait remonter l'éducation bien haut. Le principe , en
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lui-même , n'est pas mauvais : les eiifans doivent être surveillés dès l'âge le plus tendre. Quinlilien , qui prend l'orateur au berceau pour le conduire delà jusqu'à la ti'ibune , désire que sa nourrice lui parle toujours le langage le plus purj tnais il est évident que le pbn de Quinlilien n'est qu'une abstraction, une fiction : oùtrouvei-j je ne dirai pas des nourrices, mais des mères qui ne paHent jamais que le langage le plus épuré, ou qui soient capa-^ blés de l'attention qu'exige lé l'héteur latin ? Ou cite la fameuse Cornélie , mère des Gracques^ qui fit ellemême réducalion de ses fils , et qui , les destinant à tous les genres de gloire, et particulièrement aux triomphes de la parole , ne laissa , dès leur première enfance , pénétrer dans letu's oreilles que le latin le plus correct: exemple peut-être unique j et qui très-assurément ne tire point à conséquence* Ainsi, le principe fondamental de M. Pestalozzi , quoique juste, raétapliysiquement parlant, n'est, dans la pratique et la réalité^ qu'une chimère j et il est toujours assez triste d'établir un plan d'éducation sur des idées chimériques. L'auteur a été conduit à celte pensée par une observation qui t'a beaucoup frappé, qui se représente sans cesse à son esprit y et qui n'est peut-être pas beaucoup plus solide : il a remarqué que l'intelligence des enfans n'a pas atteint, lorsqu'on les confie aux soins des instituteurs , le degi-é de perfection auquel elle aurolt pu parvenir; il voudroit qu'il y eût plus de liaison et de clarté dans les connoissances acquises par l'enfant depuis sa naissance jusqu'à cette époque ; et il se figure pouvoii' remplir , au moyeii du Manuel des Mères ^ ce qu'il appelle les la-^ cunes de la première éducaiiorii Mais ces lacunes sont-* elles donc aussi considérables que se Fimagine M. Pes- 5. 10