‹ Annales littérairesChapitre 12 sur 23 · D ALA IW V IL LE · texte numérisé non relu

D ALA IW V IL LE

Ce n'esl pas étonnant :

Elle l'a fait placer dans un département.

Les scènes où paroît Fi'cniont, cet ami Je Bordeaux, sont pleines de nioi'ceaux dans lesquels le ton de la comédie s'élève jusqu'à celui de la plus mâle éloquence; il ollVe de partager sa fortune avec le beau-père son ami :

Ne me refusez pas : rn rompant le traité

Qui jadis k la votre unissoil ma fortune,

Entre nous l'amitié resta toujours coinmufie :

Eli bien, en ce moment , voulez-vous m'obliger?

Sans faire de façon venez cliez moi loger :

^^ous trouverez bon feu , l)on lit et bonne table ,

Bon visage surtout, compagnie agréable ;

Et quitte pour toujours de vos ingrats parens,

Vous vivrez en famille avec de bonnes gens.

Quelle franchise de Ion et de style ! Je ne sais si l'on peut dii'e que l'amitié reste toujours commune entre deux amis : il y a là un petit défaut de clarté, facile, je crois, à corriger. Ecoutons cette réponse de Fremont à Dervière, qui lui parle de ses écrits jjhilantrojjiques :

Eh F vos écrits, Monsieur, ne font vivre personne : Le plus beau des discours ne. vaut pas une aumône ; Et quand un malheureux vient vous tendre la main , Laissez-Ui vos écrits^ etdoaaez-lui du pain !

Ces quatre vers sont restés dans la mémoire de tout le monde.

L'auteur, comme on le voit , prend tous les tons avec aisance. J'ai multiplié les citations , et je n'ai pas cru pouvoir en faire trop , paixe qu'éprouvant le besoin de louer beaucoup , j'ai éprouvé celui de justifier , par des preuves sans réplique , toutes mes louanges. Je n'ai rien dit de vague : mes éloges sont appuyés par des exemples. J'espère qu'on ne m'accusera point d'avoir cherché à flatter l'auteur des Deux Gendres , qui est , en même temps, le censeur de notre journal : je ne lui dois que des égards, et il n'a jamais demandé qu'aucun de nous lui fît le sacrifice de tits pensées. Je dis que sa pièce est bonne, parce que je la crois bonne : je dis que le style de sa comédie doit lui assurer un rang élevé parmi nos écrivains actuels , parce que telle est mon opinion. Je n'attache pas plus d'importance que lui-même à quelques bagatelles heureuses qui lui ont ouvert la route des succès ; mais une comédie en cinq actes et en vers est autre chose : que ceux qui l'attendoient là soient de bonne foi, et le jugent. Il avoit montré beaucoup d'esprit dans ses premiers ouvrages ; il vient de montrer un grand talent , dans lequel ou doit avoir d'autant plus de confiance , que l'auteur , ce qui est plus rare qu'on ne pense, y joint du goût; qualité, sans laquelle les plus heureux dons de l'esprit et de l'imagination ont toujours quelque chose d'incomplet :

Curtce nescio cjuid

Sempèr abest rei.

Narcisse dans Vile de Vénus j par Malfilatre.

10 novembre.

C^FST sur ce po'éme qu'est fondé la belle rcpiUatioa de Malfiliilre : la renommée de ce poëte s'accroît do tous les regrets qu'il a laissés. Personne n'ignore qu'il mourut dans ini âge où le talent fait encore des progrès, et donne encore des espérances. Quelques beautés que l'on remarque dans le poème de Narcisse , il" est permis de croire que cet ouvi'age n'eût pas été le terme où se fut arrêté l'aulcur; et il ne falloit qu'un pas de plus pour que Malfilatre se plaç.'lt parmi les maîtres de la poésie fi-ançaise. Les Muses orrt pleuré sa perle avec amertume : elles ont gémi siu' son tombeau , comme sur les tombes du Camoëns et du Tasse : leurs plaintes ont accusé la fortune;mais si leurs regrets ne son'que trop légitimes, l'expression de leur douleurn'a peut-être pas étéassez mesurée. Les .récompenses du talent doivent en couronner les eflPorts, et ne peuvent les prévenir : il faut mériter le prix avant de le recevoir. Gilbert a dit que Maliilâtre étoit ignoré dans le même vers où son style satirique nous le représente mis au tombeau par la faim '^ mais s'il étoit ignoré, pourquoi s'élonner ou s'indigner que son sort n'ait pas été digne de son talent? Je me sers de cette expression , trop foible peut-être , pour balancer un peu ce que le vers de Gilbert a de trop fort. Est-il croyable que Malfilàti-e soit mort de faim? L'iiyperbole étoit familière à l'imitateur de Juvénal comme

il son modèle : des regrets sensibles, mais plus doux, doivent s'attacher à la mémoire de l'autear du poëme de Narcisse. J'aime mieux accuser la nature que la fortune d'une fin si pi-ématurée : les hommes sont ordinairement les complices de la fortune; la nature répand toute seule ses bienfaits ou ses fléaux.

Un grand critique a remarqué que le sujet du poëme de Narcisse n'étoit pas heureux ; et son autorité imposante est ici celle de la raison même : MalfiUUre se trompa dans le choix de son sujet; aussi l'ouvrage fut-il plus admiré par les connoisseurs , que goûté par le public : il trouva peu de ces lecteurs , que quelques détails brillans ne dédommagent point de la froideur d'un ensemble sans intérêt; les vrais amateurs regrettèrent que le po'éte n'eût pas appliqué son talent à une matière moins ingrate, et déplorèrent cette erreur; mais ils reconnurent en même temps dans le style de quelques morceavix, le caractère d'un génie poétique très-prononcé, et la manière d'un écrivain formé à l'école des grands maîtres de l'antiquité. En effet, Malfilâlre étudioit beaucoup les anciens, dans nn temps où les auteurs , comme les artistes , où les poètes et les orateurs , comme les statuaires et les peintres , sembloient mépriser les leçons et dédaigner les modèles que nous ont transmis les siècles les plus heureux de la littérature et des arts. Les endroits de son poëme qui ont réuni le plus de suffrages , sont des imitations de Virgile , et l'ouvrage n'a été entrepris que dans le dessein de lutter contre l'auteur des Métamorphoses ; mais ce dessein a égaré le poëte. Un de.i défauts de la jeunesse est de se tromper sur l'ensemble des compositions , et de croire que quelques trait* hemeux peuvent tenir lieu de tout le reste.

agi ANNALES

Les amours de Narcis.so et d'Eclio, leurs aventures et leurs im'lauiorphoscs n'ont leinpli (pie (iu('l(|ues pages, sous la plume abondante et diduse d'Ovide : Alallîlalre a cru devoir leur dumicj- plus d'éleiiduc : au moyen des incideus nouveaux qu'il a inyeulés, des fictions que son imagination ajoute à celles du poiite latin , il en a fait un poëme en quatre chants; mais ces quatre cliants languissent malgré les beautés supérieures dont ils étincellent dans quelques parties : on lit avec im plaisir extrême le petit nombre de vers qu'Ovide a composés sur ce sujet , et l'on ne parcoui-t p;is , sans quelque impatience et sans quelque ennui , le poëme de son imitateur: le poète latin avoit donc fixé avec justesse les dimensions et les bornes du cadre où ce tableau devoit être l'enfermé; le tort du poêle IVançais est de les avoir méconnues : plus précis que son inodèle dans l'expression des détails, il n'a point observé dans la conception de l'ensemble la précision nécessaire dont l'auteur des Métatnorphoses lui donnoit l'exemple, ou plutôt il n'a point senti qu'on ne pouvoit faire un poënio des aventures deNai'cisse et d'Echo , sans tomber dans une prolixité pire que celle d'Ovide : car la diffusion qui tient au plan d'un ouvi'age , est plus vicieuse et plus intolérable que cf41e qui tient au style et à l'expression.

Il faut avouer même que Mal Fdà Ire, qui s'est montré très-supériem- à Ovide dans plusieurs morceaux où il est inspiré par le génie et dirigé par le goût même de Virgile , tombe dans quelques autres fort au-dessous de l'auteur des Métamorphoses , et cela peut venir de la conception de l'ouvrage. Son goût ne lui a pas permis de répandre sur certains détails ce vernis, ce faux éclat, ce brillant afîecté qui , sous le pinceau d'Ovide, fait illu-*

LITTÉRAIRES. (1810 ) SgS

sion à l'esprit, et lui déguise le vice de la prolixité; et cependant il ne pouvoit restreindre ces détails dans une juste mesure, sans s'exposer à voir la matière lui manquer, et la carrière qu'il s'étoit proposé de parcourir se dérober pour ainsi dire sous ses pas , et le laisser dans le vide. Par exemple, je crois qu'il ne peut soutenir la comparaison avec Ovide , dans la description de l'amour que Narcisse conçoit pour lui-inême ; ce morceau remplit en grande partie, et termine le quatrième cliant du poëme. Ici Mulfilâtre est très-diffus, et sa diffusion se fait vivement sentir; Ovide l'est à peu près au tan l, et le paroît beaucoup moins; mais au«i on ne rencontre pas dans Malfilâtre des pointes, des jeux d'esprit, des oppositions pareilles à celles-ci :

Cunctaque miratur (juibîis est mirabilis ipse ; Se cupit impruclens ,iet qui p rabat , ille probatur; Diimque petit , petitur; parilerque iiicendit et ardet j Quid l'ideat nescil; sed quod videt tiriliir illoj Alque oculos idem , qui decipit , incilai error? Crédule , quidj'riislrà siinulacrajugacia captas? Quod peiis est nusquàin : quod amas , averlere j perdes^ Isla repercussœ , quant cernis , imagiiiis umbra est; Nil habet ista sut- : tecumque veuitque maiietque : Tecum discedat , si tu discedere possis , etr.

Le goût du poêle français l'a préservé de ces affectations ; je crois de plus que notre langue , une des plus sévères qui aient jamais existé, se prêteroit difficilement à de tels badinoges et à de tels excès : ils sont fréquens dans Ovide, qui , suivant quelques littérateurs, n'a guère moins contribué que Sénèque à corrompre le goût de ses contemporains : en consultant même les dates, on voit que Sénèque a seulement achevé l'ouvrage com-

2q6 ANNA I, ES

jiii lier p.ir Ovi(l(^ : ils oui l'iiii cl raiido ]a manie tïe flonner à cliacune de Icyrs pensées un (oui- épigrammatiqiie, et do ])r»''.senter uno m/*'nie idéo dans plnsicurs loiii's de co goin'e, conunr s'ils vouloif'iil moins la fiire coniprcndre cl la persuader, (|iie f.iire admirer la souplesse de leur esprit et la ("écoudité de l<'Ur s'.yle. Tous deux ainienl les petits détails, les petites (^numérations, et les aiment jus(|u'à un excès incroyable : par ex"inple , il lidloil insister un peu sur la limpidité du i-uisseau diuis lequel Narcisse voit son image; il fdloit cpie celte Im-ige dont II devient amoureux fut réiléchie avec une grande pureté. Mais écoutons Ovide, et ne nous laissons pas trop séduire par la belle liarmonie de ses vers:

Fons erat ilthnisj tiitidis argenteus undisj QueTfi iieque pastores j uecjuc pastœ in inonle capellce^ Co/aigcrant f aliudi'e pecus : (juem tiuila volucris ^ Nccjcra iurùâral.) l'cc lapsus al' arbore rumiis.

Il remarque doue que la pureté de cette onde n'avoit jamais été altérée ni par les bergers, ni par les cbèvies qu'ils conduisent, ni par aucun autre genre de bétail , ni par aucun oiseau, ni par aucun animal sauvago, ni par un rameau tombé d'un arbre : il n'oublie rien , comme ou voit . et le lecteur voudrolt qu'il eût oul)lIé quelque cbose. Malfilutre est moins exact dans sa description , et fait bien :

Il dit et vole : il trotivo une, eau paisible, Un ruisseau pur, dont le brillant cristal Suit lentement une pente ins( nsiiile, Coule sans l^ruit, e! va d"un.roiirs égal, Porter la vie à Tlierbe lani^uissante , Nourrir lis flei:rs, nourrir Tonibre naissante Des saules verts, cjui bordent son canal.

LITTÉRAIRES. (lolO.) 297

Les traits tK^'cessaii'cs se trouvent dans celte description; mais sans affectation et sans minutie : c'est une eau paisible , un ruisseau ^wr, le cristal en est brillant; il coule lentement ; la pente en est insensible , le cours égal et sans bruit : on voit bien que l'image des objets doit s'y peindre avec une grande fidélité. Nourrir Vonihre naissante est une expression remarquable : c'est une sorte de figuie qui se reproduit assez souvent dans le style de Malfilâtre , et que tou tefois il ne prodigue pas : en général il n'abuse de rien ; son jugement est toujoru's de niveau avec i>on imagination , et son goût égale son talent : c'est un esprit brillant et solide à la fois.

On sent qu'il est plus dans son naturel, quand il suit les traces de Viigile , que lorsqu'il imite Ovide : les meilleurs morceaux du poëme de Narcisse sont empruntés à l'auteur de l'Enéide, et nul écrivain n'a su copier avec plus d'originalité que Mallilâtre : on connoît ses traductions de plusieurs endroits choisis des Géorgiques ; son imitation du Laocoon de Virgile est citée comme un modèle , dans tous les recueils, et mérite de l'être. Celte belle peinture est un des ornemens les plus brillans du poëme de Nai'cisse :

Un bruit s'entend; l'air siffle, l'autel tremble : Du fond des bois, du pied des arbrisseaux, Deux fiers serpens soudain sortent ensemble, Eainpcnl de front, vont à replis égaux; L'un jjrès de l'autre ils glissent, et sur l'herbe Laissent loin d'eux de tortueux sillons; Les yeux en feu , lèvent d'un air superbe Leur cou mouvant, gonflé de noirs poisons, Et vers le ciel deux menaçantes crêtes , Houges de sanjr , se dressent sur leurs têtes.

2î)S ANNALES

Je SUIS forcé, Ijion à rei;i <;! , (^.l|)|•<•^,^,- c,-Uq cilalion. Los cicijx SI rpcns s\'I;iiuciil .sm- un l.imciiu (jiic. l'un .illoil immoler ;

Mais l'aniiii.il que Iriir soiifTlo Pmpoisnnno , Pour s'aiTiK hcr à ce doiiMc rnnrmi , Qui ronstiiinincnt sur son rorj)s aftcmii , Ouiinir un i('soau rinftrnic et l'emprisonne. Combat, s'('piiisc en moiivemens divers, S'arme oonir'eux de sa dent menaçante.

Perce les vents d'une corne impuissante. Bat de sa queue et ses flancs et les airsj Il court, bnndit, se roule, se relève^ Le feu jaillit de ses lar;;rs naseaux : A sa douleur, à ses liorribles maux Les deux dragons ne laissent point de Irève; Sa voix, perdue en longs muf^issrmens , Des vastes mers fait retentir les ondes. Les antres crcu\ et les forets profondes ; Il tombe eufin , il meurt dans les tourmens; Il meurt : alors les e'normes reptiles Tranquillement rentrent dans leurs asiles.

Quel vigueur de pinceau et quelle perfcclion de .slyle! De tels vers justilieut bleu les regrels donl la mémoire de MalfiluLre est honorée : sa cendre a reçu les honmiagcs de tous les vrais gens de lettres , et de tous ces homma-' ges, aucun ne me semble plus Ilatteur que la notice même qui se trouve en tête de cette édition : elle est d'un grand poêle, qui est en même temps un grand prosateur, d'un écrivain très-éloquent et d'un critique plein de goût, d'un homme qui sait éminemment bien penser et bien dire , et qui , élevé au plus haut grade de l'enseirgneraent public par le choix éclairé du gouvernement, honore la place qu'il occupe autant qu'il en est honoré : on voit bien que je veux pai'ler de M, de Fontanes,

LITTÉRAIRES. (l8lO,) 299

Le Génie de Virgile, ouvrage posthume de Malfîlâtre , publié d'après les manuscrits autographes , par M, MiGER.

i'9 décembre.

Le dépositaire de cet ouvrage ne ponvoit, je crois, choisir un moment plus favorable pour le publier : sur toutes les parties de ce vaste empire, les bonnes études se raniment; les écoles, long-temps désertes , se repeuplent; l'enseignement public, dégagé des fauxsystèmes, des vaines théories , et des pratiques aussi trompeuses que nouvelles qui le corrompoient et l'égaroient , est rentré dans les voies tracées par la raison et par l'exemple de tant de siècles; le présent rivalise avec le passé j Ips maîtres et les élèves sont enflaînmés d'vme ardeur d'autant plus vive , qu'elle succède à de longues années de langueur et de léthargie; riche des traditions de l'ancienne Université , héritière de ses principes , forte de de ses doctrines, de ses maximes et de son expérience, animée par ses succès , qu'on lui remet sans cesse sous les yeux, et tenue pour ainsi dire en éveil par le souvenir de ses trophées, l'Université nouvelle se pique no-^ blement de ne point Laisser dépérir entre ses mains le patrimoine qui lui a été transmis ; le feu de l'émulatiou (sn échauffe , en vivifie toutes les parties :

fçfvet opus . redolcntriue Ûiyino Ji-a^raniia niella^

5oO AtVNALES

J\Inis ce zèle des vraies vl solides études ne .se renferme pas dans IVnceinle des écoles : loiilc I;» litléraluresem— ble y pai-liri|)< r, et les gens du monde eux-mêmes n'y stml pas loul-à-iuil élrangeis : jamais on n'a plus annoncé, jamais il n'a paru plus de traductions; les seuls ouvrages de Virgile sont en ce moiix nt rol)jcl des travaux de plusieurs écrivains ; les simples amaleu)-.s, ceux qui cultivent les lettres sans faij-e l'essai de leurs talens , dégoûtés sans doute des fruils malheureux de noli-e littérature actuelle, cherchent dans la littérature ancienne leurs consolations et leurs plaisirs. L'ouvrage dont je vais rendre compte est donc véiitablement à Vordre du Jour : il est digne du temps présent, elle temps présent est digne de lui; il est resté dans le portefeuille des dépositaiies, et , pour ainsi dire, dans le tombeau deMalfiiiUre, durant des temps peu favorables aux lettres anciennes; il en sort à une époque oii le culte des gnands génies de l'antifpiité se renouvt-lle parmi nous, où le nombre de leurs adorateurs s'augmente.

On ne peut toutefois se dissimuler que les ouvrages postliinnes semblent repousser la faveur : le public se persuade avec raison , qu'un auteur publie toujours de son vivant ses plus brillans titres de gloire; en effet, quelque in térêtqne puisse prendre un écrivain à ce qu'on, dira de lui après sa mort, les louanges qui retentissent à ses oreilles le toucheut tout autrement que celles qui doivent un jour se faire entendre sur sa tombe , et ce qui répand de l'éclat sur sa vie le flatte sans doute d'une manière bien plus sensible que ce qui ne doit illustrer que sa mémoire. Mais il faut établir une distiuction entre les ouvrages qu'un auteur a néii;ligé de publier, et ceux qu'il n'a pu donner au public : l'ouvrage de IMal-.

tiTTÉRAIRES. (l8iO.) 5oi

îilâtre est de cette dernière classe : Fauteur y travailloit avec ardeur^ et comme à un livre sur lequel il fondoit une des plus belles parties de sa gloire , lorsque la mort vint interrompre ses travaux : il est vrai que ses mains mourantes tombèrent , et se détachèrent de cette entreprise avant qu'il pût l'achever et la perfectionner ; mais ses ébauches portent l'empreinte du zèle et de l'affection avec lesquels il l'avoit embrassée.

Nourri de la lecture des meilleurs auteurs de la Grèce et de Rome, passionné pour la littérature ancienne, adorateur ardent des chefs-d'œuvre divins que les siècles de Périclès et d'Auguste ont légués aux âges suivans, comme le plus bel héritage de l'esprit humain, Malfilâtre ne croyoit pas qu'une étude légère et superficielle , et , pour ainsi dire, qu'un culte frivole , distrait, iuattentif, fùtunhommage digne deces grands modèles, qui ne peuvent être honorés convenablement que par un amour éclairé et par une admiration réfléchie. Il avoit donc conçu, avec toute la vivacité de la jeunesse, un projet qxi'il étoit capable d'exécuter avec tout le discernement de l'âge mûr : il vouloit faire sur tous les po'étes de l'ancienne Rome un grand travail qui auroit eu pour objet l'analyse de leurs beautés 3 le Génie de J^irgile ne formoit , dans son vaste plan , qu'une parlie, très-importante, il est vrai, de ce beau travail. Combien n'est-il pas fâcheux que la moi^t ait empêché Malfilâtre de réaliser une telle pensée ! Je sais que quelques personnes prétendent qu'elles n'ont pas besoin de commentaires et d'analyses pour sentir et pour apprécier le génie des poêles anciens, et je conviens que les analyses et les commentaires seroient absolument inutiles à quiconque pouiToit être dépourvu d'un sens

Î502 :i ANNALKS

qu'ils no fniil (|iri'l<'H(lic, ('|)iir<>r, porfectîoilner, cl qu'ils no «loinioiil |)()iiil. Mais un ciuviago Ici ((uo celui c|Uo Miil(il;'ili(> avoil conçu, oxôoulc par un Ici t'crivain, pir un iiommc qui joignoit le t;tlenl d'un poêle Iràsdistingut^ au goût ol aux cornioissanccs d'un excellent criti(|U0, et. qui, vu c<)nnnonL;iiit les poètes de Fanliquité, en les explicjuant , en les analysant, otoi( capable de tiaduireen beaux vers les endroits les plus biillans de leuis compositions , un pareil ouvrage n'auroil pu que réunir beaucoup d'utilité à beaucoup d'agrément ; cela me paroît inconteslable ; les pei'sonnes les plus versées dans la connoissance de la littérature ancienne ^ les liommes les plus familiarisés avec les écrits do Lucrèce, de Catulle, de Viigile et d'Horace, l'auroientlu avec un grand plaisir et avec quelque fruit; et les jeunes gens, lesétudians, y auroientpuisé ce goût, cet amour des modèles de l'anti(iuilé , que Despréaiix recommande dans l'Art poétique , lorstju'il dit :

Aimcz-donc leurs c<Tits, mais d'un amour sincère: C'est avoir profilé que de savoir s'y plaire!

Mais tout ce que nous disons de l'ouvrage que Malfilâtre avoit projeté, et qu'il n'a pu exécuter, n'est propre qu'à exciter nos regrets; et ce qu'il nous a laissé sur Virgile , <juoique d'un grand prix , ne sauiolt les calmer. Afin d'attirer plus de faveur sur son entreprise , et d'y appeler d'abord l'intérêt , il avoit cju devoir commencer par s'occuper du premier des poètes latins ; et c'est la seule partie de son plan qu'il lui ait été permis d'ébaucher , qui ait reçu un commencement d'exécution, et dont il ait pu rester quelque chose. Pour bien con-

LITTÉRAIRES. (1810.) aol

tevoîr les vues de l'auteur, il n'est pas inutile de l'entendre parler lui-même : « Ce n'est point, dit-il, une « traduction proprement dite que je donne aujourd'Imi ; « c'est, comme mon titre l'annonce, le Génie des « poètes anciens. Expliquons nous : lorsqu'on a lu Vir- « gile, par exemple, on a une làée générale de la mar- « elle et de la natme de ses ouvrages; mais on se <?c rappelle avec plus de plaisir certains endroits qui ont V frappé plus que les autres : ce sont ces endroits qu'on. « voudroit retenir, sans perdre de vue l'ensemble, « parce que le génie du poëte y brille plus que dans « les autres, et d'une façon toute particulière : on peut « donc les appeler , par excellence , le Génie de V^ir- « gile. C'est à ces morceaux que je me suis attiiché; « j'ai entrepris de les rendre en français et en vers, « autant qu'il m'a été possible; mais je ne devois pas, « suivant mes idées , les donner détachés, parce qu'ils « n'ont leur véritable prix qu'autant qu'ils sont amenés « et placés. Ce principe admis , comment les présenter « dans leur vrai jour , si ce n'est en traduisant les « morceaux intermédiaires qui les joignent les uns

« aux autres Mais loin de les versifier, je ne les

« traduis même pas dans toute leur étendue ; j'en

« donne simplement la substance C'est l'analyse

« des Eglogues, des Géorgiques et de l'Enéide, dans le « corps de laquelle j'ai inséré les beaux morceaux tra- « duits en vers , à mesure qu'ils se rencontrent dans la « suite de chacun de ces po'émes. >» Si Malfilâlre avoit eu le temps d'exécuter cette idée , le Génie de Virgile mériteroit sans doute d'être placé au nombre des plus beaux monumens de notre littéi-ature ; mais il s'en faut beaucoup que la seule partie de son plan dont il ait pu

Odl. ANNALKS

s'occuper soit complrlc : c'est un hf 1 étlifico cotiçu par un graïul arcliilorte (lul n'a j)ii l'aclu-vcr , élevé y.n- niio ni;iiii lial)il(' dont les travail k ont été tout à coup iiileiTonipu.'j ; il ressemble à une ruine :

.... Pendent apcra htlcrrupla , ntiiicvquc Jugent es optritiii.

Un homme de letti-es du plus grand talent et de la plus grande répulation, M. deFontanes,s'étoitd"abord cliargû du soin de remplir les vides que l'auteur a laissés dans son ouvrage, de mettre les matériaux en ordre et de di* riger l'édition; mais des fonctions importantes l'arrachèrent à cette occupation, et l'on doit bien i-egretter tout ce que son ùdent auroit ajouté de prix, et son nom d'autorité à l'ouvrage de Malfilûtre. L'écrivain qui l'a remplacé, connu déjà par d'agréables poé.sies , par des travaux littéraires, très-distingués, et par la Table, si importante , du Moniteur^ paroît avoir eu \^n sentiment très-juste des devoirs que lui imposoienl et la gloire de Malfilùlre et la renommée du littéiateui- auqm 1 il succédoit. Son travail est remarquable par les qualités qu'on devoit y souhaiter le plus, le goût et l'exactitude : M. Miger a eu beaucoup à faire, et il a fait ti'è,s-bien; il n'a i-ien négligé dans ses recherches, et rien laissé à désirer dans sas réflexions et dans ses jugemens. Mais pour mettre le lecteur à portée de bien jugei- et du fond de l'ouvrage et du mérite de l'édition, il faut donner ici luic légère idée de l'ensemble du livre.

M. Miger a cru devoir mettre en tête de l'ouvrage une notice qui présente quelques détails sur MallilûLre et sur Virgile, et qui renferme quelques discussions littéraires fort intéressantes. Ce morceau est gêné-

LITTÉRAIRES. (lol'O.) Oo5

faîement bien écrit, et suffiroit pouz* prouver que M. Miggr n'est pas au-dessous du travail qu'il a entrepris; il est suivi d'un discours ppéliminaire^ tout entier de Malfildtre, et d'une très-grande étendue : l'auteur y développe son plan général , et y traite la question de savoir si les poètes doivent être tiaduits en prose ou en vers ; il rapporte textuellement les sertlimens de différens litléi'uteurs sur ce sujet, pour s'en autoriser ou pour les combattre , suivant qu'ils lui sont favorableai ou contraires; celte question le conduit à examiner la nature de notre versification. On peut reprocher à ce discours un peu de longueur et de diffusion ; le style en est moins ferme que facile, et généralement, la prose de Malfilâtre manque un peu de nerf.

Chacun des divers ouvrages de Vh^gile est précédé de réflexions ^ iX^ observations , relatives au genre "de cet ouvrage, et chaque églogue, chaque chant des Gébi^ giques et de l'Enéide, est suivi de notes où l'auteur tantôt développe une sage et discrète érudition, tantôt expose des considérations que lui dicte le- goût , tantôlj rapproche de l'original toutes les copies , toutes les imi-» talions,: toutes les traductions en vers qui en ont été faites par des mains plus ou moim habiles. Cette dernière partie du travail a été singidièrement augmentée et enrichie par l'éditeur : M. Miger a joint à tontes les ti^aductions et imitations en vers recueillies par Malfi-lâtre, toutes celles qui ont paru depuis la mort <le cet écrivain, et souvent son estimable exactitude est allée chercher dans des recueils ou ignorés ou négligés , des morceaux qui quelquefois surchargent un peu l'édition, et qui, presque toujom^s, y ajoutent un nouveau l^-ix; S, 20

3o6 ANNAT, t;s

il jj'csl pas doniomt' non |)liis vliiiu'^orAuxJitire/nensf cL, iUfX oZ>.SY7(V///()//.v : l;iiil<il il ])iiis(! dans .sou piopre fonds f cl liiiilcU il Ciil (riiciirouxerapnuil.s ; j)ar exemple, le plus biillauli;;ile nos prolessours, el le pi-emier de nos polies lalins, M. Lernairo, lui a communiqué ([Utlqucs-uiies de Qe« pi<|uanlcs reniar(|ut-.s et de ces pages élocjuentes qui bnt fait tant de plaisii' dans la classe du Collège de Fiance. M. Miger n'a rien eu à .suppU^'V dans la traduction en prose, qui est tout entière de IVlalfilàlre; mais il .s'en faut malheureusement de trop que Mainiàlre, pour ce qui regarde la partie qui devoitêtre versifiée j ait fait tout ce qu'il seproposoil de faire.

11 y a sans doute dans cet ouvrage beaucoup d'imitations en vers, composées par lui, suivant les conditions de son, plan; mais il en manque aussi beaucoup ,' et l'é- 4ilpu|,Vi. été obligé de remplir ces lacunes nombreuses : il est entré parfullemeut dans l'esprit d<^ l'auteur; il a choisi,, comme auroit pu le faire Malfih^tre lui-même, lesmc^rçeaux de l'original auxquels dévoient s'appliquer les 4mita'tiof2s versifiées, et, dans le choix de ces imitations y qu'il emprunte aux meilleurs . traducteurs, il a montré beaucoup de discernement et de goûtf en un mot, il est paivenu , en s'ap])Uyant sur le tra^ailde Mallilùlre , et en le complétant, à nous donner un des ouvrages 'les plus agréables et lesr plus utiles que l'on pût faire sur les chefs-d'œuvi'e du prince des poètes lalins. Quelques parties peuVentpaioîti'e un peu "volumineuses^' quelques encUoils sont remplis d'une littérature un peu corpmune et un peu redondante, et ce reproclie tombe sur l'auteur comme sur l'éditeur; mais, après tout, je connois peu de livies que les amateurs de la littérature

Littéraires. (1810.) 007

ancienne puissent lire avec plus de plaisir, dont un professeur habile puisse tirer plus de parti , et qui soit plus propre à former le goût des étudians : il doit obtenir un très-grand succès dans le monde et dans les écoles. Il me reste encore à faire quelques observations sm- les détails de cet ouvrage : elles seront le sujet de quelques autres articleSé

xxyiii.

Le Génie de P^îroile y ouvrage posUiutne clc Malfilàtre , publié d'après les manuscrits autographes, par M. MiGER.

§. IL

6 janvier i8ri.

Les Géorgiques sont la partie de cet ouvrage la moins défectueuse, celle où Fauteur du Génie de f^ir-' glle a laissé le pliLs de traces du zcle qui l'animoit , celle où il a répandu un plus gi'aiid noiTibre de ces imitations en vers qui dévoient principalement donner du prix à son travail, et qui deviennent en quelque sorte d'auU\nt plus précieuses dans son livre, qu'elles y sont plus raies : les Eglogues en offrent très-peu , V Enéide encore moins que les Eglogues; mais les Géorgiquer en sont remplies : on diroit que Malfildlre a traité ce poème avec une espèce de prédilection; peut-être les circonstances ont-elles influé sur celle préférence : loi'squ'il conçut l'idée de son travail sur la littérature anfienne , plusieurs écrivains s'occupoient de traduire les Géorgiques en vers; entreprise dillicile, qui attiroit l'aUention du public, et qui prouvoit plus de dévoue-

ANNALES LITTÉRAIRES. (1811.) 5o()

ment dans les auteurs qu'elle ne proraettoil de succès. M. Delille puLlioit alors dans les journaux, et pour essayer le goût du public , quelques fragmens encore imparfaits de celte belle et immortelle traduction , à laquelle il travailloit avec un soin et une application dont il ne se ' croyoit pas encore dispensé; il. est probable que Malfilatre se piqua d'une noble émulation , et que la partie des œuvres de Virgile ènv laquelle d'auli'es poètes s'exerçoient eut plus d'attrait pour son talent; je crois aussi que les Géorglques , malgré les apparences , offrent moins de difficultés que les Eglogues et V.Kiiéide^ aux poètes qui veulent en confier les beautés à la poésie française : notre vej'silication s'accommode mieux , je pense, du style didactique que du style de l'épopée, et les Bucoliques de Virgile ont des grâces qui peut-être seront toujours le désespoir des traducteurs.

Le petit nombre de morceaux que Malfilâtre a traduits en vers dans cette partie, fait peu regretter qu'il n^en ait pas traduit davantage : ces imitations sont foibles , et semblent porter un- caractère de négligence et de précipitation : il n'a pas été beaucoup plus lieureux dans ses es,sais sur V Enéide^ qui sont moins nombreux encore; mais son talent poétique ne brille mille part avec plus d'éclat que dans ses imilailons versifiées des plus beaux endroits des Géorglques : on peut les comparer, pour la vigueur du ton, la fermeté du style, la chaleur et la verve , aux belles traductions en vers que Despréaux a répandues dans sa ti'aductlon du Traité deXongin, et qui en sont le plus précieux ornement. Des critiques qui avoient recueilfi ces morceaux de Malfilâtre, en opposèrent quelques-iuis avec avantage aux traductions des mêmes endroits par M. DelDIe, et

Irioraplièrent peul-être un peu trop de la supériorité , plus ou moins marquée, que pouvoit avoir Malfilâlre , dans quelqu&s tirades délaolu'es , sur im écrivain qui s'est soutenu avec une ép;aliié si merveilleuse! dans toul le cours d'une longue traduction. Je ne retiouvellerai pas ces comparaisons toujours désagréables, toujours plus ou moins odieuses, dans lesquelles on se ])l;iîl à motli'c les regrets aux pi'ises avec les jouissances, et où l'on semble vouloir rabaisser le mérite et ternir l'éclat des biens qu'on possède, par l'idée de ceux qu'on auroit pu avoir. Je n'examinerai pas si MaKilâlie eût été capable de nous donner une traduction des Géorglquefi préférable à celle de M. Delille : il n'a point fait cette traduction, il ne se proposoit pas même de la faire : jouissons de ce que nous avons; nous possédons l'ouvrage de M. Delille, et cet ouvrage est consaci'é : no profanons point, par des critiques intempestives et par des lapprochemens suspects, un des monumens les plus remarquables et les plus honorables de notre littérature ; il faut d'ailleurs laisser au lecteur lui-même le soin et le plaisir de chercher des points de comparaison, d'établir des parallèles, qui seront un exercice d'auli'.nt plus agréable pour son goût , que la critique ne lui aura point dicté d'avance ses décisions , et commandé ses préférences.

Oji sent des le début des Géorgiques , et dans le pi-emier morceau d'imitation, l'impression d'une niain vigoureuse capable de reproduii-e les grands ti'aits du pinceau de Vh'gile :

Astres brillans du monde, ô secourables dieux, Qui conduisez l'anuëe errante dans les cieux^

LITTÉRAIRES. (1811.) Sll

Bacchus, et vous Cërès, si les moissons dorées, Si les vignes d'Argos, de pourpre colorées, Pour nous ont remplace, par vos heureux bienfaîfs, Et l'eau des froids torrens, et le gland des forêts ; O vous, faunes légers, qu'adorent les campagnes, Vous, nymphes, qui peuplez les bois et les montagnes, Jetez sur mes essais dee regards complaisans: Accourez à ma voix, je chante vos présens!

n me semble qu'il y a dans ce style une chaleur et une harmonie très-poétiques; le reste de Fin vocation se soutient avec le même bonheur, le même ton et le même entraînement :

Toi , dont le fier trident fit sortir de la terre

Le superbe coursier, symbole de la guerre,

Grand dieu des mers ; et toi, dont les nombreux troupeaux

De Cée,, en bondissant ,"dépoyillent les coteaux j

Toi surtout, dieu pasteur, souverain d'Arcadic,

O Pan ,' si tu chéris ton heureuse patrie ;

Minerve, si par toi ton peuple favori

Reçut ies premiers arts , et l'olivier chéri ;

Jeune enfant, qui jadis au genre humain sauvage

Vint montrer la charrue et son utile usngc ,

Sylvain, dieu des forêts, solitaire Sylvain,

Dont ub jeune cyprès orne toujours la main :

Te vous invoque tous, dieux, déesses propices,

Soit que les fruits vermeils naissent sous vos auspices.

Soit que du haut du ciel arrosant les sillons.

Vous nourrissiez la terre et ses germes Céconds!

Remai'quons que l'énergie qui règne dans ces vers n'a rien de forcé, et qu'elle ne coûte rien à la pui-eté du langage : Malfilâtre savoit être fort sans être tendu, et ne cherchoit point les effets du style dans les prestiges du mauvais goût, et dans la charlatanerie du néologisme. Ce morceau, qui mérite beaucoup d'éloges, est à peu près exempt de reproches; on n'en peut pas

tlire aulant dctonlps les anlros imilalions qu'on trouve clans la partie de l'ouvrage qui a pour objet les Gcorglqucs : ces iniilations sont on gcnéi'ul des premiers jets; le travail auroit .ijotilé peu de cliose à (pulquesiines; mais il en esL pour lescpielles il aui'oit eu beaucoup à fiiirej les plus incorrecles , les uicùns sali^Diisantes ont cependant toujours de la chaleur et de l'éclat : cyi voit que ce sont des impromptu , mais les impromptu d'un pocle. Malfilùtre avoit senti (|u'il faut (pie le poelo soit toujours inspiré, lorsqu'il traduit comme lorsqu'il invente : dans le travail de la traduction, il imprimoit à son talent le même degré de mouvement que dans celui de la composition originale, et sa muse éloit à ses côlés quand il répétoit les acccns de celle de Virgile ; il n'atteint pas sans doute à toute la grâce de son modèle, et qui peut se flatter d'y atteindre? Les inspirations du pasteur de Alantoue sont plus douces que celles de son traducteur; mais ce dernier remplace par la force tout ce qu'il perd du côté de la suavité, et jamais, dans le désespoir d'égaler les agrémens du poëte lalin, il no substitue des ornemens affectés aux beautés simples et naïves de l'original. Quoiqu'il évite, en général, dans ses imitations , les endroits épineux et les passages arides, il lutte pourtant quelquefois avec beaucoup de succès contre son modèle , dans ces descriptions techniques qui demandent plus d'art que d'inspiration ; telle est celle des cinq zones: je ne puis en citer que quelques vers :

L'tiabitant du Eiphee est voisin de ces lieux Où la terre s'eleve et s'approclie des cieux; Et l'ardente Lybie et les murs d'Alexandre ï-a Toicnt vers le midi s'abaisser et descendre^

LITTÉRAIRES. (l8ll.) Ol3

L'un des pôles du monde où souffle l'Aquilon, Toujours, par sa hauteur, domine Tliorizon ; Toujours l'autre se montre à ces rivaf^os sombres. Où règne le trépas sur le peuple des ombres.

Là pâlit la nature, et sur ces bords funèbres Une nuit inféconde entasse les ténèbres; Ou peut-être l'aurore à ce nouveau séjour. En s'èloignant de nous, va reporter le joar; Peut-être, quand sur nous cette jeune cou rrière Ordonne à ses coursiers de souffler la lumière, Là, l'étoile du soir, au départ du soleil, Allume son flambeau dans l'occident vermeil.

La peinture des signes qui annoncent la tempête y et de la tempête elle-même, est un des plus beaux ornemens du premier livré des Géorgiques : IMalfilâtre l'a traduite presque tout entière , et sa traduction , négligée dans quelques parties , étincelle des trails les plus bi-illans dans sa totalité : elle est beaucoup trop longue pour que je puisse la mettre ici sous les yeux du lecteur; je n'en transcrirai que ces quatre vers qui la terminent, et qui sont relatifs à l'influence des variations de l'atmosphère sur les divers animaux :

De là ces doux concerts dont les bois retentissent, La gaîté des troupeaux qui sur les prés bondissent, Et celle des corbeaux, qui, rassemblés entr'eux, Des accens de leur joie épouvantent les cieuîc.

i La traduction du morceau sur la mort de César est connue depuis long-temps : on la trouve dans un grand nombre de recueils , et c'est une de celles que les critiques ont le plus opposées à M. Delille. En voici le début ;

Quand César expira , le soleil , dans son cours, PJ'éclaira qu'à regret le dernier de ses jours ;

3l4 ANNALES

Le soleil vil nos pleurs, le soleil |)ljiij,'nit Rome

De» mnllieiirs qu'entraînoil la morl (]<• ee «^rand liomme;

Il pnrtngca son deuil ; cet astre «Hineelant,

D'un voile ensan};lanté eouvrit son front brillant,

Et des lutninu s pervers la rare eriminello

Craijjnil à rvl asp<el une nuit éternelle.

Ilelas! tout dans ces temps annoneoit nos revers ;

Tout nous ('pouvanloit, et la terre et les mers,

Et des chiens menacans les clameurs importunes,

Et l'oiseau précurseur des grandes infortunes.

Le reste est de la même beauté.

L'Apennin tressaillit; et sur leurs fondcmens,

Les Alpes à grand bruit s'agitèrent long-temps ;

Des spectres infernaux, dans l'horreur des nuits sombres.

Se trainoient au milieu du silence et des ombres ;

On entendoit au loin retentir une voix

Lamentable, et des cris sortis du fond des bois 5

Des fleuves étonnes les ondes reculèrent ;

La terre s'entr'ouvrit, les animaux parlèrent;

Et dans nos temples saints, séjour des immortels,

On vit les dieux d'airain pleurer sur leurs autels.

Quelle teinte sombre et lugubre dans celte peinture! quelle harmonie appropriée au sujet ! mais quelle entraînante rapidité dans ces derniers vers du morceau !

Toutes les nations à nous perdre animées , Le Danube , l'Euphratc , enfantent des armées ; Malgré le voisinage et la foi des traités , Tout combat : les cités attaquent les cités; Mars remplit l'univers de sa fureur impie ; Rien ne peut dans son cours arrêter sa furie : Tels de jeunes coursiers, ardens, impétueux, Tout à coup avertis par le signal des jeux. D'un saut précipité franchissant la barrière, Impatiens du frein, volent dans la carrière;

LITTÉRAIRES (]8ll.) 5l5

Et las de retenir leur courago indompté , Le guide avec le char est lui-même emporte'.

Si toutes les parties du Génie de Virgile étoient remplies comme ce premier livre des Géorgiques , l'ovivrage ne laisseroit rien à désirer. Les autres livres du même poëme offrent beaucoup moins à' imitations en vers de la main de Malfilâtre : il paroît que l'auteur, content de la traduction de M. Lefranc de Pompignan , et désespérant ou n'ayant pas le temps de faire mieux , avoit pris le parti de s'en servir : il emprunte à ce traducteur presque toutes les imitations du second et du troisième livre : la traduction de M. Delille n'avoit point encore paru loi'sque Malfilâtre ébauchoit son ouvi'age ; il s'en faut cependant beaucoup que le style de l'auteur de Didon vaille celui de l'auteur de Narcisse : Malfilâtre étoit bien plus capable que M. Lefranc de Pompignan de traduire avec succès Virgile en vers 5 les morceaux: que je viens de citer en sont une preuve incontestable. Toute la fin du quatrième livre des Géorgiques est également empruntée à M. de Pompignan , et une grande partie du commencement de ce livre appartient à M. Delille , qui sans doute venoit de publier ce morceau comme un premier essai , que depuis il a refondu presque entièrement , y laissant peu de traces de sa première façon ; çn y trouve donc en quelque sorte le premier jet de cette partie de la traduction de M. Delille ; et les curieux pourront remarquer de quel point ce po'éte est pai'ti pour arriver à l'étonnant degré de perfection auquel il s'est élevé dans la suite : ces sortes d'observations ont toujours de l'intérêt pour les amateurs des arts, et peuvent n'être pas sans quelque fruit pour ceux qui veulent approfon-

5l6 ANNALES

dii" los secrcLs du Uilonl. J'insisterai pou sur les Eglogiteit et sur VEntiih'^où je trouve j)eu (](; ver« de Mallilàtro; je ne m'occuperai pas beaucoup plus des notes et des disseitalious; car je n'aime point à faire des remarques sur des reniarcpies, et des dissertations sur des dissertations : cependant , je trouverai encore dans l'examen d« cet ouvrage la matière d'un troisième article.

aO avril.

J AI fait connoître dans un premier article le plan général de ce livre, dont la conception est très-diguo d'un littérateur tel queMalfdàtre , qui joignoit au x avantages d'un grand talent toutes les ressources de l'élude et delà science, toutes les lumières de la méditation et du goût; j'ai consacré un second extrait à des citations qui ont pu donner une idée de la manière dont l'auteur du Génie de yirgile auroit rempli le cadre qu'il s'étoit tracé, si une mort prématurée n'éloit venue l'interrompre au milieu de son entreprise : dans l'un et dans l'autre, j'ai parlé du travail de l'éditeur, tiavail méritoire, précieux , fait en conscience , sur lequel je me propose d'insister davantage dans ce troisième'article. Si M. Miger n'avoit eu que des matériaux à mettre en ordre, je n'auroLsà louer que son exactitude; mais ses fonctions ne se bornoient pas à des soins si vulgaires : il falloit qu'il remplît un grand nombre de lacunes, et qu'il fît beaucoup de rechercbes pour les remplir; il falloit qu'il se substituât souvent à la place deMalfilalre, et qu'il achevât un livre dont l'auteur n'avoil pu qu'esquisser les premiers linéiimens, ]\I. Miger s'est acquitté

LITTÉRAIRES. (l8ll.) oif

de ce devoir, qui avoit effrayé quelques autres hommes de lettres, avec une fidélilé qui ne laisse rien à blâmer qu'un peu d'excès, avec un goût et une intelligence d'autant plus dignes d'éloges , qu'en faisant un véritable ouvragCj il n'avoit pourtant l'air que de faii'e une édition.

Les réflexions préliminaires qu'il a mises en tête du Génie de J^irgile , et qu'il a modestement intitulées , Notice de V Editeur ,, sulHroieut pour prouver qu'il n'avoit pas trop présumé de ses forces en se chargeant de compléter le travail de Malfilâtre : ces réflexions sont un excellent morceau de littérature, très -bien pensé et très-bien écrit. L'anteur débute par ime comparaison de Malfilâtre et de Gilbert, qui se présentoit d'autant plus naturellement, que ces deux poètes, enlevés l'un et l'autre par une mort prématurée, ont vécu presque également maliieureux : « La vie de Malfilâtre, « dit M. Miger , offre le spectacle du talent aux prises « avec le malheur. Tout le monde connoît et répète « ce vers d'un poëLe qui fut lui-même un nouvel et « touchant exemple des infortunes auxquelles le génie « est trop souvent exposé : r- ;;

« La faiui mit au tombeau Malfilâlre ignoré.

« C'est ainsi que le poète Gilbert , dont Ih vie fut si maf-

(( heureuse et la fin si funeste, déploroit avec indigna-^

« tion le sort de Malfilâtre ; on pouri'oit comparer les

« destinées comme les talens de.ces deux écrivains,

« quoiqueleurs maux aient été différens , et qu'ils n'aient

4( pas couru précisément la même carrière. Tous deux

« étoient nés poètes; tous deux s'annoncèrent dans la

« littératm'e par des essais brillans j tous deux furent

5j8 annales

« iu(»issonnés par une mort pivmatui'^e , lorsque leur « gc'iiic coinuKiiçoil à fleurir ; tous deux ont liissé des « rcgJTls proloud^s dans le cœui dos amis des lellies , « après leur av(»ir donné les plus belles espt'rances: les « infortunes de ces de\ix poëtes ont abicgé leur vie; « mais illes n'ont pas également influe sur leur talent. « Le .sentiment des maux qu'il avoil à soufTrir ne fut « pas étranger aux inspirations poétiques de Gilbert. « Les productions de Maliilâti'e ont une douceur qui « exclut toute idée de mécontentement , d'inquiétude « et d'aigreur ; elles sont aussi , dans leur genre , beau- « coup plus voisines de la perfection. Le goût de Mal- « fdàtre étoitplussûrct plus forméque celui de Gilbert; « son style est plus égal; les beautés de sa composition « sont moins altére'es par le mélange des défauts ; il « avoit étudié les grands modèles avec plus de soin y « et, quoiqu'il soit mort très-jeune, ses ouvrages ont « un caractère de maturité qui manque à ceux de Gil- <( bert. Le jugement de ce dernier avoit besoin d'être « perfectionné par l'ûge : Malfilâtre fut comme lui ((.privé du secours des années; mais de sérieuses études <{ avoient donné à sa jeunesse tout l'aplomb de lY*ge « mûr. » On remarquera dans cette IS^otice les observations également justes, profoîides et neuves que fait M. Miger sur la traduction de la prose française en vers français, à l'occasion d'un fragment du Télémaque, mis en vers, par IVTalfilâtre.

En général on voit que l'éditeur du Génie de Virgile, dans ses différentes dissertations littéraires , pense par lui-même, quoiqu'il pense toujours juste : il n'est pas du nombre de ces littérateurs qui proscrivent les vers latins modernes; il ne prétend point , comme beaucoup

LITTÉRAIRES. (1811.) Sig

de gens intéressés peut-être à soutenir cette opinion, qu'il est impossible de bien écrire aujourd'hui en latin: il fait seulement observer , à la suite de quelques rap— prochemens , la différence qui se trouve entre les vers des poètes anciens et ceux des poètes latins modernes ; et les jeunes gens qui se sentent quelque talent pour la poésie latine, trouveront un excellent conseil dans la reflexion suivante : « Un jeune homme , dit M. Miger, « qui se borneroit à lire et à imiter les poètes latins « modernes, demeureroit sans doute au-dessous d'eux, « et par conséquent seroit bien éloigné des anciens; « mais en se formant sur les anciens, en les lisant sou— « vent et avec attention, en tâchant de les imiter, de « les égaler , et même restant bien loin de leur perfec- « tion, il sera peut-être de niveau avec les modernes « imitateurs estimables de l'antiquité, et au lieu d'être « à leur suite , il pourra devenir leur rival. »

M. Miger me paroît indiquer parfaitement, en plusieurs endroits , dans quel esprit on doit lire les poètes anciens : les réflexions qu'il fait sur la métamorphose des vaisseaux d'Enée en nymphes, sont applicables à tout ce que le goût moderne est tenté de trouver extraordinaire et bizaiTC dans les chefs-d'œuvre de la poésie antique. « Quelques critiques, dit-il, habitués à ju- « ger les chefs-d'œuvi'e de l'antiquité comme on juge « ceux de son propre siècle, ont traité d'invraisem— « blablo , et même de ridicule , la métamorphose des « vaisseaux d'Enée en nymphes. Sans doute il est cer— « tain que la forme et la masse d'un vaisseau ne peuvent « s'allier dans notre esprit avec l'idée d'une nymphe ^ « et que de nos jours une pareille invention ne seroit « pas impunément employée j mais dans la haute anti-

520 ANNALCè

« qiiih', Tapparition d'un vaisseau a dû fVa])pci' les « .spci'lalcui-ii cl'i'toum'mont: et l'on sait que lor/jciuc Ib^ « AigonnuUis parurent à IV'nibouclnn-e de rislor, les lia- « bilans de ces conùces ])rirc'nt leurs vaisseaux ])onr « des monstres marins, el .s'enfuirent de tontes parts « en abandonnant leurs troupeaux à ^aventure. La « fable de la métamorphose du navii-e Argo s'étoit « accréditée dans raucierme Grèce : et Virgile , (pii « connoissuit aussi-bien que nos luodei-nes les bornes « de la vraisemblance, a pu profiter du ces tradi- « lions , et s'en faire un appui en faveur de la fiction « qu'il avoit imag'uiée. Nous dirons donc avec M. Dc- « lille, à qui nous avons emprunté l'idée de cette note , (( que pour apprécier justement le mérite des anciens, « il ne suffit pas de consulter llmpression ({ue leurs « ouvrages font sur noire esprit, mais qu'il faut exa— (( miner aussi l'impression qu'ils durent faire sur l'es-* « jirit de leurs contemporains. »

C'est avec cette sagesse, dont j'ai voulu donner plusieurs exemples , que M. Miger supplée toujours à ce que Maliîlàlre a pu laisser d'imparluit dans ses notes et dans ses observations. Quant au rapprochement des diflérentes traductions ou imitations en vers, peut-être a-l-il quelquefois recherché avec trop d'exactitude des morceaux qu'il auroit pu se dispenser de tirer de l'oubli; peut-être a-t-il heiissé son commentaire de ti'op de noms peu dignes d'y figiu-er; peut-être a-t-il attaché txop d'importance aujv protiuci ions d'une foule de petits auteurs, de petits poètes, qu'il falloit laisser dans le^r- obscurité ; mais dire qu'il y a du superflu dans son ouviûge, c'obt assez faire eutendre quetout le nécessaire , que tout l'essentiel s'y trouve; et contre l'ordinaii^e .

LïTTÉRAIEES. ( l8l l.) 02 1

grâces à l'infatigable exactitude de Fcdilenr, cet e.'îseutrel est quelquefois très-curieux : par exemple, puisque M. de Rivarol a traduit en vers quelques endroits de Virgile, un éditeur zélé ne pouvoit se dispenser de chercher ces imitalions, sur lesquelles la renommée de l'écrivain. doit attirer nécessairement Faltention des amateurs. Ils aimeront à retrouver, dans le Génie de J^irgiîe , la traduction qu'a faite d'un morceau fameux du quatrième livre de l'Enéide cet homme d'esprit, qui n'eut peut— êtie un vrai talent dans aucun genre, et dont l'esprit actif et flexible se plioit à tous les genres. Voici comment il a rendu la description du silence et du repos de la nuit, mis en contraste avec les agitations de la reine de Cari liage :

C'etoît rhenre où la nuit, planant an liant des airs,

Donne, avec le sommeil, la paix à l'univers :

L'onde étoit sans courroux, les forêts sans murmure,

El les hôtes nombreux qui peuplent la verdure ,

El riiabilant des lacs, et l'agneau sous ses toits,

Tout se tait dans les champs, tout est sourd dans les bois »

Le silence et la nuit sur la terre assoupie,

Versoicnt le doux oubli des peines de la vie, ,

L'oubli, présent du ciel, trésor du malheureux!

Didon seule jçémit : toute entitre à ses feux.

Elle soupire et pleure, et veille dans les larmes ;

L'inexorable Amour redouble ses alarmes :

Il l'excite et l'abat, l'irrite el l'attendrit.

Les amateurs reverront avec un égal plaisir, dans cet ouvrage, rirailation que M. de Laharpe donna du morceau sur Orphée^ lorsqu'il rendit compte, dans le Mercure, de la première édition de la traduction des Géorgiques par M. Delille , et une foule d'imilalions par ?\î. do Foutanes, qui a puisé dans une étude approfon-

^^•î ANNALKS

(lie tics grands intuitifs de l\iMli(|iiili' , If goûl pur, qui di-blingiie ses piodiicliuiis originales ; je ne cilerai de ce gr.Mid poi-le (jue le.» vers suivans :

Dans 1rs vrini-s du inooilo une ;inio n'ponchif , Pnrloiit, do «r j^r.ind monde ecliaiiHanl rc'lcndui*, Remplit 11 s ei<u\, lu teirc, cl deseeiid dan» les eaux, Alinienlc l'eehil des rtilestes U;iinbeaiix : De son leii cieuleiir à la l'ois elle anitne Les monstres bondissans sur les llols de l'abîme, F.t les peuple» ailes, et les troupeaux nombreux, Et l'homme enfin , qui pense et ([ui régne sur eux.

Paifuis, des poêles inoins célèbres ont rendu fort heu-^ reusernenl quelques morceaux : le talent que M. de Guérie, un de nos poëteJs les plus distingués, a montré dans plusieurs ouvrages, se reproduit dans celte imitation d'une des plus brillantes peintures du douzièmft livre de ï Enéide :

Comme on voit, quand les vents, fougueux enfansdes air».

Bouleversent les ticux, et la terre, et les mers,

Les nuages voler, refoulant les nuages,

Les flots presser les flots chasses vers les rivages,

Et le sable rapide, élevé des sillons,

Bouler de plaine en plaine en épais tourbillons;

Telle, devant Turnus une terreur subite

Précipite à grands flots les bataillons en fuite:

Sur les rangs, dans sa course, il renverse les rangs.

Et les champs sont couverts de leurs débris sanglans.

11 est un nom qui se présente , dans les commentaires de IVl. Miger, beaucoup trop souvent pour le plaisir des lecteurs et pour la peifection de l'ouvrage, c'est celui de M. FayoUe : on y trouve presque à chaque page des vers de cet auteur; il est vrai qu'on peut se dispenser de les lire; mais l'éditeur pouvoit se dispenser d'en surcharger son livre.- En général , il a rassemblé , comme

LITTÉRAIRES. (l8ll.) 52.1

)e l'ai fait observer, trop de noms obscurs et trop de vers médiocres ; et quoiqu'il ait fait preuve de beaucoup de goût dans la rédaction de cet ouvrage , il semble s'être piqué d'y montrer encore plus d'érudition : malgré ce défaut , le Génie de T^lrg'ile est un véritable monument littéraire que M. Miger a élevé avec les nombreux matériaux laissés par Malfilâtre, et ceux qu'il a pris soin d'amasser laborieusement lui-même. C'est un livre qui servira beaucoup à former le goût des étudians , et dont le succès et l'utilité ne se renfermeront point dans l'enceinte des écoles : il n'est personne qui ne puisse le lire avec fruit, et qui ne doive en enrichir sa bibliothèque.

Précis de l'Histoire ancienne ^ d'après Rollin, par M. RoYou.

î3 janyier.

Il n'y a eu qu'une voix sur cet ouvrage, lorsqu'il parut pour la première fois : tous les critiques approuvèrent le dessein de l'auteur 5 tous applaudirent à l'exécution du livre; le public a ratifié leur jugement : rien n'a manqué au succès de ce Précis historique ; les chefs de l'instruction publique se sont empressés de le ranger parmi les ouvrages les plus utiles qu'on puisse mettre entre les mains de la jeunesse; il a sa place dans les bibliothèques des lycées; on le donne en prix; et, ce qui est le comble du succès , les jeunes étudians aiment à le

OJ l AN'NAT-ES

lire : la ])liipni!. (1rs ;il)r<'<;é.s les icbiitoiil par la sécherosse; coliii-ci leur olVi cassez do (U'iails poiii' inl» ressor loiii' ciiridsilé sans falii^un- U'iir aUciilion : r;uiieur a su. »*tre c'ouil, sans Olie aride; il étiiblit, d;u).s sa préface, dc,<^ principes qu'il a très-bien mis en praliquo dans son travail; il a lail ce (pi'il a dit : « L'expt'ricnce, dil-il, a « prouvé ([ue c'est une erreur de supposer qu'on épar- (( gne du temps, et (pi'on s'instruit ])lus vite en pai- « courant des abrégés historiques; les événemens en- « tassés et pressés les uns sur les autres , ou n'entrent « point dans la mémoire, ou s'en échappent proraple- « ment : c'est par les détails, par les développemens « qu'ils peuvent s'y graverj il faut des masses pour <( fixer l'attention; des dates , des noms, des récits étran- « glés à force d'être abrégés; le squelette de l'hisfoire « enfin, ne peut jamais plaire et attacher; aussi la folie « de vouloir tout apprendre en viilgt-quatre heures, et « renfemier l'Encyclopédie dans un almanach a-t-elle « hien vile passé de mode : on a senti que chaque chose « devoit avoir sa mesure; ce n'est pas que les abrégés « n'aient aussi leur utilité; mais c'est pour les hommes « déjà insti'uits : un mol suffit pour réveiller leurs sou- « venirs... Rollinesl trop long; en s'efForçant d'être plus «court, il falloit éviter la sécheresse et l'incohérence ; « sans supprimer aucun des faits qu'il a recueillis , en y « ajouLint quelquefois , nous sommes parvenus à nous « 3'enfermer dans un espace bien plus limité; nous n'a- « vons pris que ce qui nous a paru indispensable pour « donner quelque intérêt à un ouvrage de ce genre. » La préface où M. Roy ou expose cette doctrine et ces vues , est pleine d'idées parfaitement justes : j'aurois voulu cependant que l'uuteur du Précis eut été moins avai'e

d'éloges envers Fauleur de Y Histoire ancienne : je crois que cette observalioii a déjà été faite par quelques-uns de ceux qui ont rendu compte de la première édition de ce Précis ; mais c'est la première fois que j'ai occasion de la faire : il me semble qu'il étoi t très-convenable que Rollin fût un peu loué, en tcte et dans les premières pages d'un ouvrage, auquel le sien a servi de base. L'auteur du Précis a trop l'air d'espérer que son livre tuera , comme on dit, V Histoire cuicienne : il faut au moins tuer les gens avec plus de politesse. M. Eoyou n'auroit pas dû se taire sur le mérite du style de Rollin , sur le charme altaclié à ce style : il n'est pas si commun d'écrire comme l'auteur de Y Histoire ancienne, d'être aussi clair, aussi pur, aussi correct, aussi harmonieux, aussi élégant, mais d'une élégance qui se concilie avec la naïveté, et qui ne coûte rien au naturel. Rollin n'avoit pas le défaut de beaucoup d'iiistoriens modernes qui se piquent de force , d'énergie , de précision , et dont les prétentions superbes ne rencontrent que la dureté , la l)izarrerie, l'incohérence et l'obscurité. En comparant la manière d'écrire de Rollin avec celle de son abréviateur, je me sens porté à trouver plus répréhensible encore le silence de ce dernier : ce n'est pas qu'il n'y ait du mérite dans le style de l'auteur du Précis; mais il y en a plus encore , je pense, dans le style de l'auteur de V Histoire ancienne.

Si M. Roy ou ne rend pas assez de justice aux qualités de Rollin, il s'étend beaucoup, en récompense , sur ses défauts ; quelquefois même il les grossit : il lui reproche d'être trop peu en garde contre les exagérations de Vantiquité , et Ton doit convenir que celte observation n'est pas entièrement dénuée de justesse j

5'j6 annales

r('[H!ul;inl , clic no paroîl pus cxprinu'c avrcC(>llo ospc'.ce tic iiu'nagenioiil (|iii rrdiiil à leur jusio mouir»- les lorts il<ml oïl accii.sr un anlctir : il lant: ,s«' rapi^clei' Ir plan tjue s'tioit Ijûcé M. l^olliu , et les vues dans lesquelles il écrivoit, quand on veut le juger avec im])arlialité : d'abord, il Iravailloit puui- la jeunesse, et ee n'éloil pas seulement les fuils de l'histoire ancienne, mais l'espril, le génie de l'anliquilé qu'il vouloil lui laire connoîlie : il est nécessaire de savoir les labiés, les cfuites , toujours plus ou moins inléiessans , toujours plus ou moins moraux , que débitent les historiens anciens j celte connoissance des traditions, même les plus suspectes , doit former, comme celle des mensonges mylliologiques , une partie de l'éducation ; il n'est point permis d'ignorer ce que raconle le père de l'hisloire , avec ime éloquence si naïve , tant de bonhomie et de simplicité , et quelquefois, probablement, avec plus de vérité que ne le pense notre dédaigneuse critique. Ses narralions sont comme les récils d'Homère, elles ont quelque chose de sacré, quelque chose qui tient àl'autorilé des vieux âges; elles parlent à l'imagination , la charment et la nourrissent; l'enfance et la jeunesse ne sont point le temps des discussions critiques : j'aime mieux , dans les jeunes gens , une certaine simpiicilédc ci'oyancj qu'une orgueilleuse incrédulité; j'ai meilleure idée des enfans qui respectent Homère et Hérodfde , que de ceux qui veulent s'en moquer; les hisloij-es philosophiques et raisonnées ne sont point faites pour ces jeunes esprits : le flambeau de la critique les éclaire moins qu'il ne les dessèche ; il viendra une époque où ils pourront examiner avec sévérité le^ trésors amassés dans k:ur mémoire et dans leur huaginalion; mais, en alLendant , il faut qu'ils écoutent

LITTÉRAIRES. (l8ll.) 52;

avec modestie et docilité les grands écrivains de Pantiquité, et personne n'a su mieux queM. Rolliii leur servir d'interprète et d'organe auprès de la jeunesse.

On ne peut, d'ailleurs, se dissimuler que !a critique de ces derniers Lemps a qupl(|ue chose de trop Lrancliant et de trop décisif: fiers de nos prétendues lumières, gonflés de philosophie et vides de sagesse, nous prononçons, avec aillant d'étourderie que d'orgueil, sur les hommes et sur les choses , sur les événemens et sur les témoignages , et nous cherchons à substituer à toutes les opinions et à toutes les croyances le plus froid et le plus aride sceplicisme : on se croit un homme d'Etut , parce qu'on a été témoin d'une révolution ; on se regarde comme un grand politique, parce qu'on a lu qiielfjues livres de politique; on traite avec hauteur et mépris les plus imposantes autorités des temps anciens , parce qu'on a parcouru quelques articles du Dictiormaire de B i3^le , et retenu quelques-uns de ses sophistnes ; on se fut un mérite de son incrédulité, comme s'il n'étoil pas au.s?i peu raisonnable de ne rien croire que de tout croire ; on écrit des histoires qu'on donne pour très-véricliqnes , et qui sont très-enrmyeuses : c'est nous vendre beu cher des vérités nui ne sont guère imporlantes , et qiû sont tout aussi douteuses que les traditions qu'elles remplacent. Je lis Condiliac et Mably , et leurs livi-es ma tombent des mains : rendez-moi Xéuophon, Hérodote,. Plutarque ; rendez-moi nos vieilles chroni(|ues ; je les préfère à toutes vos savantes discussions : leurs mensonges me plaisent davantage , et me sont même plus profitables!

Rollin est diflus el long : M. Boyou a raison de hremarquer ; mais je ne sais pourquoi on se sent disposo

.1 lui pnrdonnn- ses loiii^iiciirs : iio sci-(iit-co point parco <]u"on roronnoîl (jw'll {liut sVlcndi'o un peu quand ou p.ulo à la jcinicsse? On ne liait pas un peu de prolixité dans le langage paleinel , lorsqu'un prrc communique 0 ses enfans les icsultal.s de son exptrienc(î; cependant, il faut avouer (|u'on no pouvoit pardoinieiqu'à ^d. riollin d'avoir inséré un mandement du recteur de l'Université de Paris loul au beau milieu de rniftoiredeCvi-us ; il faut avouer que lui seul pouvoit se perm .Ire , savs beauco^ip de risque , de faire des réflexions très-bonnes en ellesmêmes , mais lrès-déplc\cées , sur l'indécence dese baigner iiu dans les rivières , en présence du public , à l'occasion do riiisloii-c de Cigès, qui vit toute nue la femme du roi Cai^.daule : il f lUt avouer qu'il auroit pu se dispenser de rapporter textuellement les prophéties relatives à la chute dcBabylone et aux conquêtes d'Alexandre, toutes belles , tout édifiantes que sont ces prophélics; il faut avouer qu'on ne peut guère s'empêcher de riie , quand on l'entend s'écrier , à l'occasion de la mort do Bncé— phale , qui se fracassa la tête contre un arbre, en tirant non maître d'un grand danger : P^oilâ une belle mort de chei'cd ! Il faut convenir enfin qu'd moralise un peu trop , et que ses dissertations morales sont quelquefois un peu longues, quoiqu'il soit rare qu'elles le paioissent, pfli'ce qu'elles ne sorit point pédantesques , parce qu'elles ne sont jamais dures, parce qu'on y sent toujours un fonds d'indulgence, d'intérêt véritable, et de boulé, pai'ce qu'elles ont même un certain attrait et une cejtaine aménité qui les intioduisent sons effort dans les esprits, et qiîi leur gagnent en secret les cœurs : c'est ce ton de tendi'csse et de simplicité patriarcale qui a rendu l'épilliète de bon comme inséparable du respectable nom de

LITTÉRAIRES, (loll.) 529

M. Rollin; heureux les auteurs , comme les princes , à qui la voix publique décerne un si doux lioniieur ! Une statue fut élevée au bon RoUin, comme au grand Bossuct , au sensible Féuélon , au profond Pascal , au naïf La Fontaine , à Corneille, à Racine , à Descartes : le bon Rollin tient sa place parmi les lettrés qui ont le plus Jionoré noti'e nation , et qui l'ont le mieux servie.

« Sa critique est à peu près nulle , dit M. Royou , et « ses vues politiques bornées , quand elles ne sont pas « fausses. » Tant mieux : son Insloiie seroit infiniment moins intéressante et moins appropriée au but que se pj oposoit l'auteur , si elle étoit plus philosophique : fa!loit-il que M. Rollin entraînât l'esprit des jeunes gens dans ini dédale de discussions , ou qu'il prononçât , de son autorité privée , et sans alléguer ses raisons , sur des points historiques qui embarrassent quel(|uefois les érudits même les plus versés dans la science des antiquités ? Falloit-il , d'uH autre coté, qu'il parlât aux enfuis , qu'il vouloit surtout instruire , le langage de Tacite et de Montesquieu? Ses vues politiques peuvent être fausses quelquefois, comme le dit M. Royou; mais qui est-ce qui ne se trompe pas sur la politique ? Montesquieu et Tacite eux-mêmes ne se sont-ils pas trompés souvent dans leurs profondes et ingénieuses spéculations? Ce qui importe dans un ouvrage de ce genre , consacré particulièrement à la jeunesse , ce n'est point d'étaler de l'érudition et de la politique , de faire le capable , mais d'être exact dans ses recherches , clair dans la disposition des matériaux et dans l'exposition des faits , agréable dans son style : c'est d'avoir du jugement plutôt que des prétentions , et du goût plutôt que de la philosophie. Avec quelque âpreté que M. Royou adresse cesrepro-

.T:)a ANNALES

elles li ]\I.R<)llin , il les mnilo Iiii-nièmo on parlio, cl jf« l'en ii'licilr : sa ciiliquc est aiLs.si ù peu piôs jiiillo; il a suivi Hollin pits((ii(^ pas à pas, ol c'est ce (|u'il avoit d<: mieux à (liirc ; il est cxacl . |)Ili,s oxacl nièiiu' qt;e ,sou modèle , el c'est eu celi <|ii{' coiisi.slc loulv. su critique : il faut l'eu louer ; il e^t Irès-écouome do vues el de réflexions poliiiiin s. c! a plijlosophie est plus retenue et plus sage, en gi'riéi-.d , (pic liardie et tranchante : ce n'est pas (juil ne donne (juclquelois à des pensi'cs vulgaires et justes un lour vif et senloncicux, <pii jirctcnd à la nouveauté, qui vise ù la profondcui- , et que n'u jamais M. Rollin ; mais on peut avoir le ton philosophique sans être pour cela philo.so]:>he , et je pense qu'il ne fdloit pas l'être dans un Précis historique destiné aux études du ])i-em!ei' âge. On seroit dis|)osé à conchue de ce que M. Royou i-eproi^iie à M. Rollin d'avoir ài'svues bornées , (jue son ouvrage en r(!nf"rrae de très-étendues et de très-sublimes : ce seroit \\i\ défaut, et ce défaut ne s'y trouve ])as. Ce Précis est plus modeste que la prélace ne le feroil croii-e , et j'approuve cette inodestie. : ce qui en constitue le principul mérite , c'est que l'auteur asu renfermer autant etmémeplus de faits que n'en contient V Histoire ancienne de M. Rollin, dans un espace plus étroit de la moitié; el celle giande précision ne nuit pas à la claité. Le Précis de l'Histoire ancienne est un des meilleurs livi'es qui puissent composer la bibliothèque des étudians , el l'écrivain , à qui nous le devons , est un homme f|ui joint beaucoup de sens à beaucoup de talent , et dont le caractère est aussi honorable, que ses ouvi'ages sont utiles.

LITTÉRAIRES. (i8ii.) 55l

De l'Esprit des Religions y seconde édition, par M. Alexis Dumesnil.

10 février.

Il existe de prétendus penseuis qui frémissent au seul nom de religion ; qui paroissent croire que les hommes pourroieut vivre en société, sans aiicun culte; qui attaquent indifféremment toutes les institutions sacrées de tous les peuples et de tous les âges ; qui considèrent l'idée même de la Divinité comme plus nuisible que salutaire au genre humain , et qui n'élèvent , pour ainsi dire, vers le ciel que des regards de courroux et d'indignation , semblables à cet esprit téméraire dont Lucrèce nous ti'ace un portrait si vigoureux dans ces vers célèbres :

Prinius Graïus ho?no morUiles tollere contra Est oculos aususj primuscjue insisiere coiUrà j etc.

Il est une autre classe d'hommes qui veulent flétrir tontes les religions, excepté la leur; qui ne voient que fanatisme , superstition , fureur et imbécilhté , hors du culte qu'ils professent , et qui ne souffrent pas même qu'on établisse aucune espèce de parallèle entre la manière dont ils honorent la Divinité , et les formes sou'î lesquelles le sentiment religieux répandu sur toute la terre s'est manifesté dans d'autres temps et chez d'autrer, nations : également éloigné de ces deux excès , le sage sait accorder son respect pour la leligion dans luqueîlo

''^0 2 ANNALKS

il csl no , avec celle ])liil().s(ij)lii(! qui pro.sciil Tinlolrrance , qui parcourt d*mi (x'il iiii|);u li.il loulcs Us in.sli • talions par lesquelles le.s hoiuines .soûl gouvernés sur les ililïeronles laliliides du globe; el persuadé , s'il a lo bonlieur d'avoir reçu eu uaissanl le sceau de la religion chrélienne , qu'il est mar(jué du sceau de Dieu lutnic , il n'en est pus moins disposé à étudier, à .saisir les rappoi Is, lesailinités, les ressemblances que les autres cultes IJeuvent avoir avec le sien.

Ces ressemblances sont incontestables ; el couuuent n'existeroient-elles point? Toutes les religions n'ont elles pas une source commune dans ce sentiment universel, qui est une des bases de la morale, et, pour ainsi diio, de l'essence Imraaine , dans ce besoin de reconnoili-e et d'adorer un ètresupérieur , principe suprême de toute action et de toute puissance, de toute intelligence et de loule justice, véritable soleil du monde moral , qui disliibue à l'univers intellectuel la cbaleur , la lumière el la vie, comme sa plus brillante image échauffe , anime, éclaire tout, dans l'ordre physique? Sorties de la même pensée , nées du même sentiment et de la même source, mais plus ou moins divergentes clans leur cours prolongé à travers les siècles , les religions ont du conserver plus ou moins ce qu'on pourroit appeler la teinte de leur origine ; et comme une même allection ne sauroit avoir qu'un certain nombre très-borné d'expressio)rs extérieures, partout elles ont dû présenter les mêmes formes, modifiées sei dément pardes circonstances locales assez indifférentes en elles-mêmes pour ne pouvoir pas être confondues avec le fond, sur lequel elles ont exercé une influence plus ou moins sensible. En considérant donc , par la force de l'absti-açtlon j toutes les religions

LITTÉRAIRES, (lull.) o53

qui ont oxi.slé on qui exisieiit encore , coinnie un .seul individu moral , comme ne fusant qu'une.seiile religion , on peut dire que le divin législateur des chre'liens n'a point changé les formes de la religion, mais qu'il les a seulement épui-ées , agrandies , ennoblies; et s'il étoit permis de se servir de termes qui n'ont de rapport qu'aux fo!bl('s ouvrages de riuimanilc, en parltml des desseins de la Divinité même , on oseroit ajouter que le Clirist , a poiu' ainsi dire , réalisé le beau idéal de ces mêmes formes dans une œuvre toute vivante et toute agissante , connue quelques génies f^upérieurs sont parvenus à nous montrer, dans des représentations inanimées , le beau àdéal Jcs formes extérieures de l'homme. Mais qui peut nier ([ue le beau idéal ne soit appuj'^é sur la nature même , et qu'il n'y ait toujours un rapport plus oa moins mu'qué entre ce qui existe en réalité et ce qui n'existe (jue par supposition? Il n'y a donc aucun inconvénient à confronter le culte des chrétiens avec tous les autres cultes , comme on les confronte euxmêmes entre eux pour en assigner les affinités et les discordances, pour en caractériser la nature, les intentions , les principes , et ce qui comprend tout en un mot, V esprit.

C'est ce qu'a fait M. Alexis Dumesnil , avec autant de sagesse que de talent , dans cet ouvrage qui a paru l'année dernière , et dont le succès est attesté par la promptitude avec laquelle il a été réimprimé : l'auleur paroît avoir eu pour but d'appliquer à l'examen des religions le môme esprit d'aniilyse que M. de Montesquieu a porté dans l'examen des lois , et peut-être une étude appj-ofondie de V Esprit des Lois a donné naissauce à V Esprit des Religions. \aà\i de moi l'idée de

eomparcr une irjMitalion nai^saiilc avec, une de cc.9 rcnonini^o.s imposa ni os que le Icinp.s a cuiisao'ées , et (jue l'adniiralioii piiblupie protège ; niai.s l'ouvrage de ]\1. Dumcsnil lappelle iiécessairenienl celui de M. de Montesquieu ; ( t si l'on pouvoit èlit; accusé d'cxagérei' les ('k»m'S (lus à l'a u leur de Vl^.sp/it des Keligions e\\ le ra])]Mocliant de l'auleur de V ICsprit des IjUls , ce rappi'oclienient poiuroll du moins , sous un certain point de vue , devenir une apologie pour M. Dumesnil. Est-il étonnant , en effet , qu'il ait erré souvent dans ses savantes et profondes recherches , puisque M. de Montesquieu , dans ses hautes sjjcculations , n'a pas été à l'abri d'ime l'oule d'erreurs ? il est aisé de m ncher d'un pas ferme, quand ou s'avance dans dus chemins frayés, quand on parcourt des senliei's bat! us } mais il faut pardonner (|ueli|nes chutes au talent courageux qui s'ouvre des loiiles nouvelles : il se:nb'.e que dans les ma lières philosophiques , celle activité , cette bagijcilé de l'esprit qui découvre les grandes vérités, conduisent par les mêmes voies aux grandes erreurs , comme en littérature et dans les arts du goiU , on risque pi'esf|ue toujours de rencontre}' des fautes choquantes en cherchant des beautés neuves :

Celui <l<ii, so livr.mt à des f^uidos vi!lj,'.iires, Ne détourne jamai? dos routes populaires

Ses pas inlViietueux , Marche plus sûrement dans une iiumble campagne. Que ceux <]ni , plus Iiardis, pereent de la montagne

Les sentiers tortueux.

Je crois quelesujetdel'£«pn7 des Lois offroit encore moins d'écueils que celui de V Esprit des Religiujis.Qnoi qu'il en soit, si l'uuleur est tombé dans des erreurs que

la sévère exactitude des théologiens lui pardonnera difficilement . et que leur zèle, souvent trop vif, exagérera peut-éfi'C , toutes les pages de son livre portent l'empreinte très-sensible des meilleures intentions , et du respect dont l'auteur est pénétré pour les principes fondaraentau:t du christianisme : partout le clu'étien marche à colé du philosophe dans cet ouvrage , et les erreurs du philosophe y sont toujours couvertes par les intentions du chrétien : il est vrai que M. Duraesnil ne paroît pas avoir ambitionné le suffrage de ceux qui semblent n'avoir recueilli , d'une étude plus suivie de la religion , qu'une disposition plus prononcée à semer le dogme j la morale , et la discipline , de difficultés scolastiques , à peu près comme certains hommes du barreau ne paroissent avoir cherché, dans l'étude des lois , que des ressources pour la chicane : il rëpond à quelquesunes de leurs objections ou prévient leurs attaques, dans son Discours préliminaire , avec une noblesse et une bonne foi très-remarquables , mais dont l'expression a peut-être trop d'dpreté , et n'auioit rien perdu de sa franchise en perdant un peu de sa vivacité : « Plusieurs « routes se présentoient , dit-il , mais il n'y en a qu'une « pour l'honnête homme , celle que trace la conscience; « or , elle m'a prescrit d'être historien sévère , chiétien « humble et soumis : je ne sais point dissimuler , et cela « vient sans doute de ce que j'ai une foi vive et pure. « Il me semble aussi extravagant de supprimer dans « l'histoire des faits peu honorables aux chrétiens, que « si, par une vénération déplacée pour l'astre qui nous « éclaire , on s'obstinoit à nier l'existence des nuages

« qui ternissent à nos yeux son éclat Je n'ai point

« écrit pour plaire à tel homme qui s'appelle un caiho-

S56 ANN/VLES

« Ii(ji/r , ou à Ici aiilri! ([ui jh)i le le nom i\v philosophe f « jo n'ui vu tjiruii lioiiiuic, celui (nii aime qu'on lut « dise toujours la vérilé , cL j'ai écrit pour celui-là. » Ce laug.ige me paioît être celui d'un éoivaiii vcrila- ]>lenieul enflamme de ramour du bien , cl absolumenl cxempl de rcsjjiiL de parti; et quand on parle ainsi , ou se monire très-supéjieur à toutes les petites con.sidéralious qui retiennent ou qui diligent les âmes vulgaires, à tous les petits incnagemens pur lesquels \\n auteur nouveau clierclie ordinairement à se conciliej' la faveur, ou du moins à ne pas heui ter les pas-sions des gens de toutes les opinions : en efl'et, où est-il cet homme que M. Dumesnil a en vue , et qui aime qu'on lui dise toujours la vérité ? Presque toutes les opinions humaines sont des passions ; mais qu'esi-ce que la vérité? Qui peut- être sûr de l'avoh'découverle ? Puisque V Esprit des /feZ^oio«5renfeiniedeserreiu-s, cet ouvrage pourra donc quelquefois déplaire à cet homme qui aimequ'on lui dise toujours la vérité ; l'auteur se seroit , je crois, exprimé avec plus de mesure, s'il n'avoit montré que l'intention de plaire à ceux qui veulent qu'on leur parle toujours avec bonne foi : l'engagement d'être continueUement sincère est, il me semble, le seul que puisse prendre un écrivain , surtout dans des matières si épineuses.

Au reste, il est impossible de porter la candeur plus loin que ne le fait M. Dumesnil : d va môme , dans son discours préliminaire , jusqu'à fermer la bouclie à ses adversaires par une profession de foi formelle. En parlant d'un l'eproche que quelques critiques lui ont adressé : « On fiit ce reproche, s'écrie-t-il , à celui quireconnoît « la naissance miraculeuse de Jésus-Cîmst , à celui qui <c croit à sa résurrection , et s'humilie devant la sainte

LITTÉRAIRES, flûll.) 55/

% Eucliaristie î Non , une foi si pleine et si entière n'em- « pêclie point qu'on ne l'accuse d'avoir soumis lé « christianisme à des combinaisons humaines , de « ?ie Vapoir point excepté de calculs hasardeux ; que « de tels critiques coramencejit , avant tout , par nous « dire où ils posent les limites de la foi, eiiK qui confon- <' dent avec les combinaisons humaines l'incarnation « du Verbe et la résurrection de Jesus-Chii.st ! » Les disputes sur la religion ont toujours quelque chose de violent : les adveisaires de M. Duniesnil me paroissent avoir passé toute mesure en l^attaquant; celui qui erre avec bonne foi doit être ramené dans le vrai chemin avec égard et politesse ; d'ailleurs , les erreurs ou les choses hasardées que renferme V Esprit des Religions sont les idées d'un homme de beaucoup d'esprit ; et elles valent mieux que cette foule de propositions conveluies et triviales qu'on leur oppose, en ce sens , qu'elles provoquent davantage la réflexion , et qu'elles donnent plus d'exercice à la pensée.

Le plus profond des méditatifs religieux,, Pascal , a dît : Il faut savoir douter où il faut , assurer où il faut , se soumettre où il faut. Cette pensée, qui sert d'épigraphe à V Esprit des Religions , a servi de règle à l'auteur dans la composition de son ouvrage , qui présente partout le mélange de la simplicité de la foi , de la sagesse du doute , et de cette fermeté d'esprit , sans laquelle le doute paroît n'être qu'une foiblesse, et la foi qu*une habitude et un préjugé : ceux qui pour^ roient croire que ce livre a quelque rapport avec celui du très-savant , mais très- absurde et très-ennuyeux M. Dnpuis , n'ont qu'à lire le chapitre intitulé : Mauvaise foi de Dupuis ; ceux qui pourroient penser que la 5. 23

533 ANNALEà

religion clircliciuie n'y osl pas traitée avec assez de respect , n'ont qu'à i'aiie attention à ces paroles de l'aulenr, (jui dit expressément i\\\''il .se scrL de Ut religion chrétienne conirne cVun contrôle pour assigner aux autres religions le rang cjui leur convient , selon qu'elles sont plus ou moins éloignées de celle-là : en elFet , cette idée renferme tout le dessein de l'ouvrage , et l\xéeulion l'épond à la beauté d'un plan si pliilosophlqiie à la lois et si dn'éticn. Piesque tous les cliapi- Ires , qui sont peut-être un peu trop multipliés , offrent des points de vue Irès-piquans : la matière est , pour ainsi dire , taillée à facettes, mais ces facettes sont trèsbrilLmtes ; le style , généralement clair et correct, est souvent relevé par des coups de pinceau vigoureux , par d'heureux traits de plume , p;u' des pensées pleines de noblesse et de vivacité.

Biographie universelle y ancienne et moderne , ouvrage entièrement neuf, rédigé par une société de gens de lettres et de savans.

29 mai.

Depuis \ Encyclopédie , aucune entreprise tjrpograjibif^ue et littéraire n'a peut-être été annoncée avec plus d'éclat , n'a fait plus de bruit dans la i-épublique des lettres et dans le monde , plus de sensation dans le commerce de la Ubraii'ie, n'a inspiré une plus haute idée de la hardiesse

l.ITTÉR AIRES. (1811.) 3^9

et des moyens des entrepreneurs , promis à ceux-ci plus d'argent , et au public plus de fruit, que celle de la Blo~ graphie universelle , dont la première livraison , longtemps attendue , vient enfin de paroître. V Encyclopédie fut conçue par deux hommes de lettres j la Biographie l'a été par deux libraires, IVIM. Micliaud, frères, dont l'un est à la vérité lui-même un homme de lettres trèsdistingué. La première eut en quelque sorte une origine plus noble; la seconde semble tenir davantage à cet esprit de commerce qui se mêle à tout aujourd'hui, et qui, plus que jamais, a gagné la httérature; mais jamais aussi, peut-être , la littérature ne donna la main au commerce avec plus de dignité que dans cettecircons tance : on voit les nombreux gens de lettres appelés à la construction du nouvel édifice biographique , se rassembler gravement et périodiquement dans des séances convenues , où le ti-avail de chacun est soumis à l'examen de tous, former , sous les yeux des libraires , une académie d'une nouvelle espèce , et tenir plusieurs fois par mois , si l'on peut s'exprimer ainsi, les étals généraux de la Biographie. Si ces états , comme presque toutes les assemblées du même genre, ne peuvent avoir toute l'utilité qu'ils semblent promettre, ils ont du moins quelque chose d'imposant qui impinme à l'entreprise un certain caractère de majesté; et, après tout, ils ne sont pas entièrement inutiles : ils servent à exciter l'émulation des collabo- , rateurs, à rapprocher leurs opinions les unes des autres, en rapprochant leurs personnes, à leur faire mieux sentir qu'en travaillant à un même ouvrage ils doivent travailler dans le même esprit. On sort quelquefois sans doute de ces assemblées sans aucun résultat positif, et précisément appréciable j mais on n'en sort jamais sans

.')-fO ANNAÎ.tlS

quelque (lispo.siliou à s'uk'ulilur plus inliincinoiit avec le tout dont ou Util pailic; et cola, au di'Taut mèniu de tout le rosle, duil compter pour (jiu'l(|ue chose.

Le ban el Taj'i i( rc-ba:i de la lillcraliu-c oui clé convoqués : ymvMa j)rospcctn.s n'appuya la foi de .ses promesses pompeuses sur un plus grand nonibre de noms propres à commander la conliance, et capables de rinspiier; el va prospectus n'est pas, comme quelques aulres, ime vaine alliclu! : lous les gens de lellres (pie l'on annonce devoir Iravailler au monument blogrophi^ ijue y mettent vcrilablemenl la main; ils ne prêtent pas seulement lem-nom à l'entrepiise; ils lui dorment leurs soins, leurs veilles; ils ne décorent pas seulement le prospectus, ils coopèrent à l'ouvi-age. Les entrepreneurs ont fait même une espèce de miracle : V Kncyclopédie éloit une oeuvre de paili ; la Biographie devient la réunion de tous les partis, si toutelois on doit encore aujourd'lmi donner ce litre aux souvenirs qui peuvent avoir laissé quelques traces de division entre les pensées des gens de lettres. L'annonce du nouveau Dictionnaire biographique présente des noms dont les rapprocliemens paioissent singuliers; mais on ne comparera pas celte entreprise , comme on a compai'é V Encyclopédie , à la Tour de Babel : le monument biographique n'est point élevé contre le ciel, et les orrvrieis s'enleirdeirt et s'entendi'ont toujours bien entre eux. Ou dlioit que la Biographie universelle a été le signal de la paix universelle : je n'ai pas tort, je crois, d'appeler cela une sorte de miracle.

Au nombre , au choix des collaboriiteurs, aux sages mesures prises pour assurer la perfection du travail, aux mesures non moins sages, imagiirées pour alliiei'

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travance sur l'ouvrage les legards et la confiance du public, les entrepreneurs ont joint la magie d'un titre qui annonce une conception toute nouvelle, et afin qu'il ne manquât pas le but, et qu'il ne pût laisser aucun doute, ils ont qualifié la Biographie , dans ce titre même, â'ouprage entièrement neuf. Ce n'est plus en efi'et ici un Dictionnaire liistorique , c'est tort ai:tre chose; c'est une Histoire par ordre alpliahêtlqiie î on voit la différence. Cet ordre, à la vérité, n'est pas ce qui donne à f ouviage un caractère d'originalité et do nouveauté; c'est le soin qu'on a pris de rassembler un assez gi-and nombre de collaborateurs , pour faire face , en quelque sorte, à toutes les parties de l'entreprise, et d'appliquer convenablement les talens et les connoissances de chacun de ces collaborateurs : voilà ce qui fait de lu Biograpliie universelle un ouvrage véritablement neuf^ et qui ne l'auroit pas été moins quand même il aui'oit paru sous le titre plus vulgaire, moins pompeux et plus simple de ISfouveau Dictionnaire histo riqUe ; mais le titre n'y fait pas de mal. Il en est des livres comme des hommes; il leur fmt des titjcs : le mérite le plus solide et le plus vrai a toujours besoin d'un peu de charlatanisme.

UJEncyclopédie fut précédée d'nn Discoujspréli/nljiaire^ qui passa pour un chef-d'œuvre : la Biograpliie est aussi précédée d'un Discours pr'élimuiaire qui n'est point sans mérite , et dans lequel il y a beaucoup dVsprit, de finesse, et de malice à peu près perdus : car on ne lit guère ces sortes de pièces d'éloquence que l'auteur ou les auteurs d'une compilation mettent en tête de leur ouvrage , et qui en coritiennent l'éloge avec la critique plus ou moins franche , plus oa moins

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déguisi'c, des compilations ri vak'.s. H est l(»iil.sim|ilo que les cnlicprencuis de la Biographie vnlvcrselle. aient prétendu f'aiic un ouvrage supérieur à l<»us les Dictionnaires Iiis/oricjiws qui existent aujoiud'hui: il est tout simple qu'ils croient le l'aire; et il est Irès-viai que leur compilation, établie sur un plan mieux entendu fct plus étendu, nourrie des travaux d'un plus grand nombre de collaborateurs, est de beaucoup préférable à celle qui se trouve maintenant dans toutes les bibliothèques : c'est ce que l'auteur du Discours préliminaire, M. Auger, nous dit fort bien , avec mille protestations de ne le vouloir pas dire. J'avoue que j'aimerois mieux qu'il se fut exprimé avec un peu plus de candeur : sa prétendue réserve et sa politesse affectée ont quelque chose de froidement cruel et d'infiniment plus pénétrant que la simplicité naïve d'une explication véridlque; mais aujourd'hui , l'on veut mettre de la finesse partout , et ce style si fin est prescjue toujours sec , pénible et alambiqué : il est déplacé, particulièrement en tête d'un ouvrage grave et impoitant; il falloit se contenter d'exposer d'une manière nette , précise et noble , les avantages très-réels de la nouvelle Biographie , en la compaiant franchement et sans détours avec les ouvrages du même genre qui ont été publiés jusqu'à présent; mais M. Auger prétend qu'un tel procédé eût été peu délicat, et mêtne auroit eu un côté ridicule. Use trompe : il y a des esprits qui A'eulent voir partout du ridicule, et des consciences très-facilas à s'alarmer sur la délicatesse. Croit-il donc que le passage suivant de son discours restera sans application ? « Nous ne sau- « rions, dit-il, à moins de supposer une compilation « incomplète et indigeste, faite sans exactitude et sans

« discernement , imagi ner qu'une telle entreprise puisse « êlre exécutée par un ou deux hommes seulement , « de quelques secours qu'ils soient envii'onnés. Il nous « semble les voir arrachant des lambeaux de mille ou- « vrages, qu'au moins ils auroni: ouverts une fois , s'en « rapportant même pour ce travail à des mains plus « inhabiles encore, qu'ils ne sauroient dii'iger, ras- « semblant à la hâte ces matériaux pris au hasard , en- « tassant les erreurs et les vérités , les traits d'esprit et « les sottises, et, pour ainsi dire , reci-épissant le tout « d'un sLyle de mauvais goût, où brillent par inter- « valles quelques phrases d'emprunt , honteuses d'un « si ridicule enchâssement. » Croit-il qu'on n'entendra pas les plirases que voici? « C'est véritablement dans un « Dictionnaire historique , fait par deux personnes y u et encore plus par une seule, qu'il doit exister beau- « coup de discordance et de disparate; car, dans l'hn- « possibilité d'avoir des idées propres sur les innom- « brables objets dont ils ont à s'occuper, ils sont forces « de prendre aveuglément celles de tous les auteurs « qu'ils mettent à contribution; et ainsi leur compila- « tion devient en effet l'ouvrage d'un millier d'esprits « différens. » Je ne prétends pas nier que toutes ces penséesaientungrand fonds de justesse : je suis surtout cela de l'avis de l'ingénieux auleur du Discours : je dis seulement qu'il n'étoit pas nécessaire de se mettre l'esprit à la torture pour exprimer avec tant de finesse des ci-itiques qui se comprennent avec tant de facilité.

Je n'ai jamais douté qiie la Biographie universelle ne dût l'emporter sur le Dictionnaire historique de MM. Chaudon et Delandine. D'abord , elle a le prodigieux avantage de paroître après ce Dictionnaire, et

5 ti A N N A I, F, S

npiô.s la Iniilic'ine ou la neuvième t'dilîon de cet ouvrage, doul elle u'a pu manquer de s'aider eu beaucoup de poiul.s. au(juel les entrepreneurs du nouveau Diclionnalre anroieni dû l('ni(»ip;ner quelque reconnoi.ssance , sans dissimuler ni alluiblir ])our cela les i-aisoïis (|ui assurent à leur entreprise une supériorité réelle eL nécessaire, et qu'on peut enfin regu-dcr comme la base sur laquelle s'est élevé le nouveau Panthéon de la Biognirphie jinù'ersellf ; ensuite, elle est véritablcnT'nl , com- Tueje Tai dit, l'ouvrage d'une .90c/e7e' de gens de lellres, (jui non-seulement y travaillent, miis (jui y travaillent avec suite, avec zèle, avec une ai'deur sans cesse entretenue, sans cesse ranimée par les entiepreneurs; et ces gens de lettres 3ont la plujiarl dos hommes du premier mérite, chacun dans leur partie. J'ose donc affirmer que peut-être aucune eiîiieprise littéraire n'a od'ei t au public de plus justes et de pluspuissans motifs de conliance, et n'a eu moins à oaiudre des dangers de la concurrence et de la rivalité antérieure ou postérieure.

La première livraison est du plus heureux augure pour celles qui doivent. suivre : toutes les promisses que font les éditeurs, les plus dignes même de ciédit, tous les bruits avantageux qui se répandent ausujet d'un ouvrage avant qu'il paroisse, ne valent jms la publication de cet ouvrage même :

Segnîùs irritant animes demissa per aurem , Quàm fjitœ siint ocuLis subjeclaJiJelibus

Les deux premiers volumes de la Biograplile^ qui viennent d"ètre publiés, donnent une idée positive de l'élégance typographique et de l'exactitude littéiaire qui recommanderont tout l'ouvrage. Les ai'ticlesde quelque

LITTÉRAIRES. (l8ll.) 1545

importance y sont traités de la manière la plus satisfaisante; quelques-uns même piquent vivement la curiosité, el d'abord s'emparent de l'atlentlon du lecteur : tel esL celui à\4spa.ne par madame de Staël, dont le nom figure parmi les noms des collaborateurs de la Biographie , comme le nom d'Aspasie elle-même auroit figuré sans doute parmi ceux des premiers écrivains et des plus illustres savans d'Atliènes, si les Grecsavoient eu l'idée de faire une Biograpliie universelle. On retrouve dans cet article A^Aspasie tout le talent et toute la manière de madame de Staël, quoi(|u'ilsoit très-court: lesréllexionset les penséesy abondent plus que les faits, et ces réflexions tendent à inspirer beaucoup d'indulgence poi7r la célèbre courtisane qui en est le sujet, et même pour son métier : ce seul article mériteroif un extiait particulier. M idarae de Staël y compare les réunions qui 0 voient lieu chez Aspasie, avec celles qui quelquefois ont eu lieu à Paris chez quelques personnes du mémo sexe : « On a vu, dit-elle, plusieurs exemples, à Paris, « de femmes qui réunissoient autour d'elles le cercle le « plus distingué, et sans lesquelles les hommes d'esprit « de France n'auroient pu goûter le plaisir de se cora- « muniquer entie eux, et de s'encoui-agor mutuelle— « ment; mais l'ascendant d'Aspasie étoit d'une toute autre « nature : on aimoit à l'admirer comme orateur, tandis « qu'en France la parole n'étoit jamais qu'un jeu facile « et léger. Aspasie influoit sur la nation entière, dont « elle pouvoit presque se faire entendre: car le nombre « des citoyens qui furnioient Fétat politique d'Athènes « étOit singulièrement resserré. » Madame de Staël, dans ce passnge , me paioît moins énoncer un fait des temps anciens , qu'un regret relatif aux temps modernes j

rAG ANNALES

mais si les dames ri"an(;aisos doiil elle parle ont ou le niallicur de ur pouvoir pas .sy- Jairr (nhnircr coriLme oratrurs , il laiil. coiivfuii" (pie quclipics-uiics d'entre elles se soûl bien dédommagées , paj' Téciat de leurs ouvrages, de la coulrainte de leur éloquence. J'ai de la peine à quitter cet article, mais je ne dois point sortir ici des idées générales : je j'ései've les délails pour un autre extrait, et j'espère qu'aucun auteur mâle ne sera jaloux de la mention particulière que je me suis hiilé de faire d'un article composé par une dame célèbre : en s(mime, je tacherai de ne pas m'attirer trop d'ennemis en parlant de ce Dictionnaire : je suis en face d'une armée d'auteurs, et aux prises avec près de cent noms, sans compter le mien : j'aurai bien de la peine à m'en tiier ; quand j'aurois les cent voix de la Renommée, me suffiroient-elles? quand je ferois cent articles, con— tenterois-je tout le monde ? Je puis bien me dire ici ce qu'un certain pej'sonnage de Térencc se dit à luimême : Durant cepisti proi^inciam , Geta I « Pauvre « Géta, tu t'es chaigé là d'une rude commission! »

OEuvt^es de Louis Racine, faisant suite aux OEuvres de J. RacÀne y commentées par

M. GEOFniOY.

3 juin.

L'ÉDITION des (Euvres de J. Racine , accompagnées , ornées du nouveau commentaire de M. Geoffroy , four-

LITTÉRAIRES, (loll.) TÀj

nissoit une occasion naturelle de publier une édition complète des ouvrages de Louis Racine, qui jusque-là n'avoient pas encore été rassemblés dans un seul et unique recueil. L'éditeur, plein de zèle et de goût, M. Berlin l'aîné, qui dirigea l'impression du Commentaire des tragédies de Raciae, saisit celte occasion de réunir en quelque sorte la gloire du fils à celle du père , et d'enrichir noire littérature d'une collection précieuse qui lui manquoit : on vit paroître en même temps , et les pioductions immortelles du prince de notre scène tragique , avec des observations littéraires qui répandent un nouveau jour sur leurs beautés, et les productions estimables d'un poète qui eut assez de talent pour n'être pas écrasé du nom qu'il porte et du poids des obligations qu'imposoit, dans la carrière des lettres, la réputation du grand Racine au fils d'un tel père.

Dans la profession des armes , il semble que le courage des pères se communique à leurs enfans , que la valeur guerrière soit un héritage qui se ti-ansmette de génération en génération, et que les héros naissent des héros : l'aigle intréjDide, a dit Horace, n^engendre point la timide colombe. Le génie littéraire paroîtsuivre d'autres lois : il est assez commun que le fils d'un homme d'esprit soit un homme d'esprit lui-même j mais il est très-rare que le fils d'un homme de talent i-eproduise le talent de son père; je ne sais même si Thistoire de la littéi^ature eu poui-roit offrir un exemple : u Depuis « que le monde est monde, disoit Boileau à ce même <( Louis Racine dont les (Euvres nous occupent en ce « moment, on n'a point vu de grand poète fils d'un « grand poète. » On ne sauroit dire que Louis Racine fait exception à la règle j mais du moins il ne dément

5» 3 ANNALKS

pas ahsolnmciil le saiip; donl il sort : sa vcrsincaliou ]niio et coneclc, son style oluganl cl clair, sa composiiion sage et délicate, sa raétliode toujours couro)-iiie aux principes du goiil le plus sévèi-e , et aux maximes de la lillérature la ])lus saine, font reconnoîlie avec plaisir en lui le fds et le digne élève de cet éciivain, <]ui, né avec la plus riclie et la plus brillante imagination, n^Qii abusa jamais; qui soumit toujours l'enthousiasme du génie au compas de la raison; et dans les chefs-d'œuvre duquel on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou du feu créaleur et divin qui les vivifie, ou de la sagesse supérieure et impcrtui-bable qui préside aux moindres détails, comme à l'ensemble de chaque ouvrage.

Ce qui rapproche encore les productions de Louis Racine de celles de son père, ce qui semble répandre sur elles un air de famille , ce qui favorise cette illusion agréable où se complaît, l'imagination du lecteur, c'est l'esprit religieux qui dicta les premiers poèmes da fils, comme il avait inspué les dernières tragédies et les derniers accens du père : on diroit que les sons expllans de la lyre du grand Racine viennent encore retentir, affoiblis,' dans les potimes de la Grâce et de la Religion : l'oreille s'ouvtc au prestige de ces échos imaginaires, qui pai'fois semblent assez fidèles.

Le premier de ces deux sujets n'étoit point heureux : commentles fleurs delapoésieanroient-ellespu trouver quelqueplace parmi les dilhcultésde ces discussions épineuses , et au milieu des ronces de cette métaphysique abstruse, dont les questions mystiques sont hérissées? Cependant le poëme de la G/'ace commença la repu ta-

LITTÉRAIRES. (1811.) 54g

tion lillfci'aire de Louis Racine. On s'occupoit beavicoup alors, et depuis long-lemps, de celte matière qui avoit donné lieu à tant de querelles, quelquefois très-animées, quelquefois très-scandaleuses , et toujours fort ridicules: Boileau, dans les dernières années de sa vie, el dans la ciiducilé de son talent , avoit traité en vers la question de V amour de Dieu. Ilsemhloit que la théologie , dégoûtée des armes rouillées et affoiblies de l'école, voulût en clierclier de plus brillantes et de plus fortes sur le Parnasse : elle enrôla facilement sous ses drapeaux la Muse naissante du jeune Racine, celte Muse que les instructions de M. Rollin , jointes aux leçons et aux exemples de la maison paternelle , avoient préparée à de pareils sujets; peut-être même donna-t-elle aux vers de son nouveau poêle quelques-uns de ces éloges dont l'esprit de pai'ti est si fécond j qu'il sait si bien répandre et propager, et qui mûrissent rapidement une réputation à peine éclose; mais elle ne put lui fournir les moyens de rendre une telle matière intéressante; el s'il est difficile de lire le jîoéme de la Grâce ^ il n'est pas aisé même d'en extraire quelque morceau qui , détaché, puisse briller d'un certain éclat, et donner quelque idée du talent que le poète montra depuis dans plusieurs parties doses autres ouvrages. Cependant, les premiers vers de ce poème font souvenir de quelques vers du prologue d^JEsther, je me plais à les citer :

O vous, qui ne cherchez que ces rimes impures, Des plaisirs sëduisans dangereuses peintures, Sur mes chastes tableaux ne jetez pas les yeux! Fuyez : mes vers pour vous sont des vers ennuyeux ; Des sons de la vertu votre oreille se lasse : Profanes, loin d'ici, je vais chanter la grâce.

35o ANNALES

Lo graïul Racine avoil dil , dans le prologue dont Je vicn«

de parler :

F,l vous, qui vous plaisrz an:^ folles passions Qu'allninciit flans vos rœiirs les vaincs fictions, Prol'anrs nnial(Mirs de speotarlos liivolcs, Dont roieilK- s'ennuie aux sons de mes paroles , Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité : Tout respire, ici, Dieu, la paix , la vérité.

11 ne faudroit pas mettre souvent en parallèle les vers du père et ceux du fils : ces derniers y perdroient trop ; il y en a pourtant de tiès-beaux dans le poëme de la Religion; et. en général, ce poème renferme un grand nombre de morceaux brillans, de tirades magnifiques, qui peuvent être rangés parmi les monumens les plus distingués et les plus honorables de la poésie française : cette composition est le vrai titre de Racine le fils à l'estime de la postérité. Le génie n'a pas seul droit à nos suffrages et à nos éloges, il faut savoir encore payer un juste tribut d'applaudisseraens à ces écrivains qui , sans atteindre aux degrés les plus élevés de l'art, n'ont pas manqué d'un certain essor , et se soutiennent avec égalité à cette liauteur que l'œil mesure aisément , mais où l'on ne monte jamais sans le véhicule d'un talent prononcé , sans effort et sans mérite. Songeons que les premiers rangs de la médiocrité sont toujours placés audessus des derniers rangs du génie, et que l'éclat égal et pur d'une lumière, foi ble, à la vérité, mais constante, est préférable à ces traits de feu éblouissans et rapides , qui brillent au sein des ténèbres. Le poème de la Religion est, dans sa totahté, un ouvrage médiocre, et les plus beaux morceaux même de cet ouvrage ont un ceilain caractère qui exclut l'idée du génie ; mais

LITTÉRAIRES. (t8ii.) 55i

les amateurs de la poésie française ne le négligeront jamais : ils aimeront à y retrouver les plus belles formes de notre versification, calquées savamment par une main exercée , habile et ferme , que Fai't n'abandonne jamais, et que le goût conduit toujours, soit qu'elle plie la langue poétique aux habitudes sévères de la discussion, soit quelle se joue artistement dans ces cadres heureux où se déploient toutes les richesses et toutes les couleurs du genre descriptif. Je ne répéterai point ici les justes critiques auxquelles le fond et la conception de ce poëme ont donné lieu : il est certain que le talent du po'éte ne s'est pas élevé au niveau du sujet, et que l'ensemlDle de cet ouvrage, établi sur des fondemens trop rétrécis et construit sur des dimensions trop mesquines, n'a ni la grandeur ni la majesté que la seule idée de la matière présente d'abord à l'imagination; mais combien d'heureux, ou plutôt combien de savans détails , combien de morceaux d'étude il offre au goût et à la méditation de nos jeunes versificateurs! Nous voyons que M. Delille le lisoit assidûmeut, et prenoit en quelque soile le chantre de la Religion pour guide , lorsqu'il essayoit ses premiers pas dans cette carrière de la poésie , où tant de gloire l'attendoit : peut-être même dut-il au chef-d'œuvre de Louis Racine les premières inspirations et les premières révélations de son talent; car il arrive presque toujours que les hommes de talent sont plus puissamment et plus efficacement modifiés par l'influence immédiate de leurs contemporains que par les exemples de ceux qui ont marché^ long-temps avant eux , dans les mêmes routes. On peut dire que Louis Racine n'étoit pas indigne d'avoir un tel disciple : \\ a sans doute été surpassé par son élève , lequel a poussé

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