J AXNAl.Kî
le^ joux (le la versiliculioti cl les arlificcs du slyïo ju.s(]u'à un <l('gié de peil'ecliou qui ,. semblable au mm" nul (le (•( ilaiues hauteurs, est environné de pi'rils eL de preeipices; niais il lui a tracé le cliemin on [c. jonchant de lleurs biiUanles. Le poëinc do /et Religloii en (^st semé : les «leseriplions agréables y sont mêlées avec goût à la sévérité des discussions et à l'austérité des raisonnemens; quel(|ues-unes sont restées gravé<'s dans laméinoircdes amis des vers : tout le monde a i-elenu co queTauteura dit si poétiquement des petits des oiseaux :
Qiiiiml dos nouvc.iux zophjrs l'iialeiiie fortunée AllimiciM pour eux le Uamtx'.ui (l'Iiymonee, Fidèlemciil unis par leurs tendres liens , Ils rempliront les airs de nouveaux citoyens : Innonibraljle l'aniille, oii bientôt tant de (V'-res Ne reconnoitront plus leurs aieux ni leurs pèresy Ceux qui , de nos liivers redoutant le courroux. Vont se réfugier dans des climats plus doux , Ko laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse: Dans un sage consi'il par les cliel's assemblé. Du départ général le gmnd jour est réglé ; 11 arrive; tout part : le plus jeune peul-ëlre, Demande en regardant les lieux qui l'ont vu naiircy Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilé» Dans les champs paternels se verront rappelés.
Les Odes et les dillerentes Epîtres de Louis Racine sont encore des ouvrages estimables : le genre de l'épître éloit plus approprié à son talent que celui de l'ode, qui demande tant de feu, de verve, d'enthousiasme et d'élévation : toutes ses é^Vîtres roulent sur des sujets tièsphilosopliiqiiesj et sa manière, dans ces sortes de compositions, ressemble plus à celle de Pope , qui traitoit t:\\ vers les ipiei lions les plus difficiles de l'école, ([u'à
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celle de Boileau , qvii se coii tenta d'orner des charmes de sa poésie quelques points rebattus de morale vulgaire. Le goût de la littérature anglaise coramençoit à pénétrer en France lorsque Louis Racine écrivoitj et le poème de Milton, ce poëme dont quelques parties sont si capables d'effltroucher la délicatesse des oreilles françaises, fut traduit de la main de ce littéi-ateur, qui avoit été élevé par le grand Racine et par Rollin : il rendoit justice aux inimitables beautés du Paradis perdu , sans chercher à excuser les énormes défauts de ce poé'me : il n'exaltoil point Milton avec un enthousiasme aveugle et fanatique j il accordoit à ce génie sublime et bizarre une admiration raisonnée. Louis Racine joignoit au talent d'un poète très-distingué , le mérite d'un excellent Httérateur : la plus grande partie du Recueil de ses oeuvres est consaciée à des dissertations littéraires; et ces dissertations , qui manquent quelquefois d'une certaine profondeur, ne manquent jamais d'intérêt : elles sont toujours attachantes et instructives. J'aime surtout à le voir commenter les tragédies de son père : il étoit à la source des traditions ; ses remarques ont été fort utiles aux commentateurs qui l'ont suivi et qui l'ont surpassé. En ce genre , ceux qui viennent les derniers ont toujours un grand avantage : les travaux de leurs prédécesseurs sont leur propriété : ils sont les héritiers naturels de leurs devanciers. C'est en joignant ses propres observations aux réflexions de Louis Racine et aux notes de Luneau de Boisjermain, que M. Geoffroy a composé ce commentaire des tragédies de Racine, si complet dans toutes ses parties, si exact dans tous se& détails j et surtout si remarquable par les grands morceaux de traduction dont il est enriclii : ouvrage qui fut amè- 3. 23
3îit Annales
renient (Mitit|ii(.' parco (|ii'il sorloil dos mains (riiii ciili((ne .sc'V('re; nuis (|ni rcslcra, iiialtirc les censures inssionnécs et malqir sos (IrCaiits ivds, rommo une c.spî'ce lie nioiuinionl d'iililik' piil)lii|ue dans noirci lil— téraltire. Je nie plais à rendre ici une justice cclalanle ù ce Commcnlaire^ auquel on s'est fait un jeu de tout contester, excepté, pourtant, son immense .supéi'iorité sur celui de M. deBoisjermiin : car il y a des degrés où la haine s'arr^/le quand elle n'a point perdu toiile ])utl(.'nr. Habitué à dire toujoui's iVancliement ma ])en.sée, soit tjue je loue, soit que je censure, je la dis encore eu ce moment, sans égaj-d peut-être pour ceitaines convenances, mais ti'ès-assurément sans aucune acception de persomu's. Louis Racine fnt le piemier commentateur des œuvres de son pore; M. Geoffroy est et denieni'cra le dernier : il a posé la borne. Les deux Recueils des ouvrages de Jean et de Louis Racine forment tme collection recommandable; et Tédilion complète des oeuvres de Louis y joint un mérite particulier : elle est unic^ue.
Morceaux choisis de Bourdalouej par M. Henri Lemaike.
■i.\ juin.
BouRDALOUE n'est pas celui de nos écrivains dont le style prête le plus à la composition d'un Recueil de Morceaux choisis : sa diction sévère , et même austère , où tout est donné à la solidité du raisonnement e-t rien à l'éclat du style , fournit peu de ces passages
LITTÉRAIRES. (loJl.) 55.1
remarquables dont les corapilaleurs de recueils aiment à s'emparer. On peut même dire que Bourdaloue perd beaucoup dans ces sortes d'extraits : le raéiite principal de sa mam'ère consiste dans le tissu des pensées et dans la liaison des conséquences ; dès qug cette lir;ison est interrompue , dès que le fii qui enchaîne ses idées e' qui les serre, est coupé , Tesprit n'aperçoit plus que la sécheresse , dont l'élocution de Bourdaloue est si voisine. Les figures de style sont très-rares chez lui : on rencontre dans ses discours bien peu de ces métapliores heureuses, de ces allégories frappantes dont les compositions de Bossuet et de liîassillon abondenl , bien peu de ces pages marquées du sceau brillant d'une imagination vive et riche , qui semblent gagner à être détachées de l'ensemble dont elles font partie.
On s'est accoutumé à coraparei" Bourdaloue à Déraosthènes; mais il est très-i"are que ces comparaisons soient aussi justes qu'elles sont séduisantes : ce qui distingue Démosthènes, c'est le sublime; c'est par-là que, suivant Longiiî , il s'élève si fort au-dessus d'une foule d'orateurs qui l'emportent sur lui ])ar d'autres génies de mérite; car il ne réanissoit pas toutes les perfections de l'éloquence : or, le sublime n'est point le caractère de Bourdaloue ; il n'a de commun avec Démosthènes que la vigueur de la logique et la sévérité du style ; ils marchent l'un et l'autre veis leur but , d'un pas ferme et rapide , suj' la ligne la plus directe;, et jamais ils ne s'amusent à cueillir les fleurs que la route peut leur oiFrir ; mais Bourdaloue se tient pour ainsi dire toujours près de la terre, et Démosthènes s'élance souvent jusqu'aux cieuxj 1 orateiu' grec , comme l'orateur français , compîent les niots et ne donnent rien à la phrase : ils se servent tous
35f^ ANN\I-ES
lieux (le la parole, .suivaiil rcxprcssion tlo Fénélon ^ comme un homme modeste se sert do sou li;tl)il , pouila soûle ulililé, pour se couvrir : ils scniblenl MKUi<|ucr Tnii eL l'auU'e de celle imagiiialiou (|ui colore clia([ue expression ; mais Démosdiènes jnodigue les mouvemens de réioquence, tandis que Bourduloue ne prodigne que les formules de la dialoclique : les npostrophos , les (;xclamulions , les prosopopées , se pressent doîis les discours de l'orateur athénien ; toutes les figures de pensées lui sont familières : les foimcs du raisfmnemcnt sont toujours chez lui dos élans de l'ame, et les argumentations les plus réiléchies ressemblent à des inspirations soudaines : l'oraleur français est presque toujours de sangfroid; il argumente dans la tribune comme on disserte sur les bancs de l'école; et , satisfait de pousser à bout la r.iison de l'auditeur , il semble craindre d'ébianlor son imagination et de loucher son cœur. S'il est un orateur que nous puissions opposer à Démos thènes , c'est Bossuet ; encore faut-il aAoir égard à la difléronce des genres dans lesquels lems talens ont éclaté. Celui des Oraisons funèbres est sans contredit plus facile que le genre délibéralif , où Démosthènes a triomphé : le premier admet des ornemeiis que l'autre exclut , et fournit au génie de l'orateur des ressources que le second lui refuse.
Quelque sévère que soit l'éloquence de Démoslhènes, on poin-roit cependant détacher de ses discours un certain nombre de morceaux éclatans , qui conserveroient , isolés , toute leur énergie et tout leur effet : la plupart des rhétoriques en offrent quelques-uns qu'on y rencontre toujours ayec plaisir 3 et il n'est presque personne qui n'ait lu le passage où l'orateur athénien jure par les ombre* des guerriers morts à Marathon et à Salarainb, et celvii
OÙ , gonrmandant les nouvellistes de sa ville , il s'écrie : « Eh ! qu'y a-t-il de plus nouveau que de voir un roi de « Macédoine faire la loi aux Grecs? » Bourdaloue embarrasse davantage le choix des compilateurs , et le Recueil publié par M. Henri Leraaii'e piésente très-peu de j)ages qui aient mérité d'être plus particulièrement offertes à l'admiration des lecteurs ; il en est surtout très-peu qui puissent avoir beaucoup d'attrait pour la jeunesse , à qui cette compilation est destinée : les jeunes gens ne goûtent point un style si sévère , et ce n'est point celui de Bourdaloue qu'il faut leur donner pour exemple et pour modèle: leur imagination naissante a besoin d'une nourriture plu5 douce et moins forte : c'est dans Massillon , «î'est dans Fénélon qu'elle aime à se familiariser avec les grâces du discours j c'est là qu'elle puise les alimcns qui lui conviennent, qui la développent, qui la fortifient, qui l'embellissent, comme les douces rosées du printemps font croître les plantes encore tendres. L'étude de la manière de Bouidaloue ne seroit propre qu'à dessécher l'esprit des jeunes gens : un jour ils liront cet orateur , mais ils le liront dans l'ensemble de ses ouvrages; ils admii^eront la beaulé de ses plans , dont un recueil de morceaux délacliés ne peut leur donner aucune idée; la fécondité de ses conceptions, qui disparoît entièrement dans la compilation de M. Henri Lemaire; l'empire victorieux, de sa logique, qui ne peut se montrer avec tous ses avantages que dan;S le développement d'une longue suite de principes et de conséquences nées les unes des aut}-es 5 l'austère simplicité de ce style , qui ne s'anime et ne s'échauffe que par le progrès continu du raisonnement , qui ne se pare que de la force toujours cjoissante des idées , et qui s^-mble
pei-dre tous ses^rneraens et tout son feu quand on le morcelé : ils apfendi-oat de lui à établir toujours leurs compositions su des idées distinctes et nettes , sur des fbndemens solidsj à enchaîner puissamment toutes leurs pense'es ; à fairGiaîlre les développemens des développemens; à reconoître que , dans réloquence , il n'y a poiul de véritab clialeur sans lumière , m de vrai mouvement sans pigression; à aimer la raison, qui ne doit pis toujours , Jcst vrai , se présenter avec les formes exîérieures du aisonnement , mais qui toujours doit présider aux dails comme à l'ensemble de la compof.ition. Tels soi les fruits qu'un esprit déjà voisin de la maturité peufctirer de l'étude des discours de Bourdaloue ; mais i doute que le Recueil de M. Henri Lcmaire puissëtre fort utile aux jeunes étudians, sous le lapport du pût et de réloquence.
L'aufem' , caime l'indique le titre de son livre , s'est encore pioposmn autre but : « Il faut, dil-il , qu'un <( tel ouvrage slt un petit cours de morale chrétienne, « aussi bien oivnné qu'intéressant ; le plan de conduite « du juste, Icexemples dont il s'appuie , la lécom- « joense élernle qu'il se propose , voilà la première <( partie du Reueil que nous donnons : les égareniens « du pécheur la peinture hideuse des passions qui le <( retiennent ois leurs indignes liens, le terrible .sup- « plice qui ei devient le châtiment , et le salutaire « repentir pailequel on peut , à toute heure , rentrer « en grâce ave l'Etie souverainement clément et misé- « ricordieux , voilà notre seconde partie : partout les « preuves de «tte religion essentiellement sauite , dont « les impies n'at jamais triomphé complèteirient , et qui « ne semble qelquefois céder un moment à leurs efforts ,
LITTJJR AIRES. (l8l.) 5 '19
« que pour les éloufl'er bientôt sous Icrs propres tro- « phécs , qui se Uaiisfoimcnt pour eu en monumc ns « de lionle et d'infamie. » Voilà sausdoLc d'excellcnlos intentions, etll est fâcheux d'avoir à crindie que l'auteur du Recueil ne soit encore ici tronoc par son zèle: la morale chrétienne ne se présente n»le jiart avec un appareil phjs imposant et plus teriihleue daas Bourdaloue ; cliez Uii , ritii n'eu déguise lisévérilé : il no cherche point à l'insinuer dans le cœr par d'adroits détours; il l'offre à l'esprit , à la raison avec une franchise effrayante ; il s'aime de toute la li-ce du raisonnement pour attaquer les passions ; il .-guinrnte sans cesse avec elles; il combat de fiont tous lurs sophl.smcs : c'est une lutte d'où il exclut la ruse, et uns lacjuelle il se prévaut fièrement de tous ses avanta^; il tend toujours à la conviction ; on diioit qu'il trove indigne do lui d'employer les ressources d'une éloqutce persuasive et son langiige même a quelque chose ddriste , de sec et de rude dans sa majestueuse simplicit II en faut , je crois , un autre , quand on veut se fae écouter des jeunes gens en leur développant les piricipe.s de la morale : il faut chaimer leur imaginatio et intéressci' leur cœur; il faut couvrir de miel les ords du vase qui renferme le breuvage amer et salutae qu'on leur présente : ces vérités sont bien triviales je l'avoue ; mais l'auteur du Recueil que j'annonce paiit lesméconnoître : dans la candeur de ses intentions il fonde de grandes espérances sur la compilation qui s'est donné la peine de faire ; cela est bien naturel : jiime à croii'e son zèle sincère ^ et je voudrois qu'il otînt tout le succès qu'il désire et qu'il se promet ; je dis dire pourtant que rien n'est moins digne d'indulpice que ces
pcrdio Ions .ses ornoincns cl lout .^.oii Tu quand on le morc-Me : ilsapprendioiit de lui ù él iblir lonjoui\s leurs compositioriiS àiii dos idées dIstincUs cl nelle.^ , snr des iondemens solides; àeiicliuîuerpuissfnnn.ml louleslouis pensées ; ù faire naîu*e les dévelop])enu'i!s des dcvelop- ])eincns; à reconnoîlre que , dans réloqu( nco , il n'y a point de vérilablo clialeur .sans lumière, n; de vrai mouvemcnl .sans progression; à aimer larai;son, qui ne doit pas toujours , il est vrai y se présenter avec les formes exîéiieures du raisonnement , mais qui toujours doit présider aux détails comme à Fensemble de la composition. Tels sont les fruits qii'uu esprit déjà voisin de la miilurité peut retirer de l'étude des di.scoui's de Bourdaloue ; mais je doute que le Recueil do M. Henri Lcmaire puisse être fort utile aux jeunes étudians, .sous le rapport du goût et de réloquenco.
L'auteur , comme l'indique le titre de son livre , s'est encore proposé un autre but : « Il faut , dii-il , qu'un <( tel ouvrage soit un petit cours de morale chrétienne, « aussi bien ordonné qu'intéressant 5 le plan de conduite « du juste, les exemples dont il s'appuie , la récom- « pense éternelle qu'il se propose , voilà la première « partie du Recueil que nous donnons : les ëgaremens « du péclievu" , la peinture hideuse des pas.sion.s qui le «retiennent dans leurs indignes liens, le teirible .sup- « plice qui en devient le châtiment , et le salutaire « repentir par lequel on peut , à toute heure , reiitier « en grâce avec l'Etre souverainement clément et misé- « ricordieux , voilà notre seconde partie : jjartout les « preuves de cette religion essentiellement sainte , dont « les impies n'ont jamais triomphé complctesrJent , et qui « ne semble quelquefois céder un moment à leurs efforts ,
LITTÉRAIRES. (iBll.) 359
« que pour les étouffer bientôt sous leurs propres tro- « phées , qui se transforment poui' eux en monumens « de honte et d'infamie. » Voilà sans doute d'excellentes intentions, et 11 est fâcheux d'avoir à craindi'e que l'auteur du Recueil ne soit encore ici trompé par son zèle: la morale chrétienne ne se présente nulle part avec un appareil plus imposant et plus terrible que dans Bourdaloue 5 chez lui , rien n'en déguise la sévéj-ilé : il no cherche point à l'insinuer dans le coeur par d'adroits détours; il l'offre à l'esprit , à la raison , avec une franchise effrayante ; il s'arme de toute la force du raisonnement pour attaquer les passions : il argumente sans cesse avec elles; il combat de front tous leurs sophismes : c'est nue lutte d'où il exclut la ruse, et dans laquelle il se prévaut fièrement de tous ses avantages; il tend toujours à la conviction; on diroit qu'il trouve indigne do lui d'employer les ressources d'une éloquence persuasive et son langage même a quelque chose de triste , de sec et de rude dans sa majestueuse simplicité. Il en faut , je crois , un autre , quand on veut se faire écouter des jeunes gens en leur développant les principes de la morale : d faut charmer leur imagination et intéresser leur coeur; il faut couvrir de miel les bords du vase qui renferme le breuvage amer et salutaire qu'on leur présente : ces vérités sont bien triviales , je l'avoue ; mais l'auteur du Recueil que j'annonce paroît lesméconnoître : dans la candeur de ses intentions , il fonde de grandes espérances sur la compilation qu'il s'est donné la peine de fiire ; cela est bien naturel : j'aime à croire son zèle sincère , et je v^oudi-ois qu'il o])lînt tout le succès qu'il désire et qu'il se promet ; je dois dire pourtant que rien n'est moins digne d'indulgence que ces
56o ANNAl.F.S
sortostlecompilalioiis (jiii coûtentsi peu à leurs auteurs, et qui se multiplient si Tort aujourd'hui ; rien mÊme n'est moins digiu^ d'occuper la ciilicjuc : ce que nous aurious de inieuA à Tuiie , ce seroit de n'eu pas pailer.
Les Fables de Phèdre ^ avec les Fables de La Fontaine , qui y sont relatives , et le Dictionnaire des termes dont l'auteur a fait usage , par M. Letellier.
5 juillet.
Je ne dédaigne aucun ouvrage lorsqu'il peut donner lieu à quelques réflexions utiles 5 on met , il est vrai , les Fables de Phèdre entre les mains des enfans qui commencent à apprendre le latin; mais Phèdre n'a point écrit pour les petites écoles : La Fontaine en est-il moins un de nos plus grands poètes , parce qu'on fait apprendre et répéter ses fables aux petits garçons et aux petites filles? Phèdre est un des auteurs les plus admirables du siècle d'Auguste , si fécond en beaux génies : il occupe une place honorable à côté des Horace et des Virgile, comme notre La Fontaine brille sur le même l'ang que les Boileau, les Racine et les Molière; nous ignorons absolument quels hommages lui furent rendus par l'admiration de ses contemporains; mais les savans modernes n'ont pas cru pouvoir donner assez d'éloges à l'élégante pureté de son style. C'est par cette qualité
LITTÉRAIRES. (l8ll.) o6l
qu'il se recommande surtout: il est plein de grâces, mais de ces grâces qui, semblables à celles de Ménandre et de Térence , ne sont bien senties que par le goût le pins délicat et le plus exercé; si ses apologues sei-vent à ttiitier la jeunesse dans la connoissance de la langue latine, si son livre est le manuel des commençans, il n'appartient qu'aux plus habiles latinistes d'apprécier tout le mérite de sa diction : Phèdre est du nombre des auteurs attiques , c'est-à-dire, de ceux qui ont plus particulièrement recherché la pureté du langage , la propriété de l'expression , la précision du trait , et une sorte de brièveté lumineuse, qui n'ajoute et n'ote rien à la naïveté primitive de la pensée ; il est simple , et La Fontaine ne Test pas toujours, quoiqu'il soit toujours éminemment naturel. Le fabuliste fi-ançais regrette quelque paj-t cette simplicité, dont il sentoit tout le prix , et dont il a si heiu-eusement remplacé les grâces par des ornemens d'un autre goût et d'un autre genre : il donne à entendi-e que notre langue n'en est pas susceptible , et je le crois. La simplicité de Phèdre ne seroit en français que sécheresse et nudité ; La Fontaine est en totalité très-supérieur à Phèdre : il paroît avoir reçu de la nature un génie plus facile et plus riche; mais il ne faut pas croire que toutes ses fables soient supérieures à celles de l'auteur latin, qui sont composées sur les mêmes sujets. Phèdre obtient quelquefois la palme avec d'autant plus de gloire, que son rival combattoit, en quelque sorte, contre lui avec les armes qu'il fournissoit au fabuliste français. Je choisis la fable du Loup et de la Cigogne, traitée également par La Fontaine et par Phèdre. Ecoutons d'abord La Fontaine :
!^6t ANNAT.KS
compense que le loup avoil promise avec sennenl; mais, dans La ]''ont»ine, le loiij) n'.i rien promis, et la cigogne a un peu mauvaise grâce d'exiger un .salaiix-, après unel)(»nue aclioii à hupjelle elle .s'est porl»V', |)oin* ainsi diie, de son propre mouvement : la réponse du loup (jui .se mo(pie d'elle, en paroîl moins atroce. Phèdre amène celte réponse avec plus d'art :
Pro fjiid cuin paclnmjla^ilarcl prœiniuui : Ingraia eSj inquil , orc qnœ nosirn capnt Incolume abstulerisj cl mercedeni postules !
La Fontaine lait du loup un plaisant, et peut-éLie n'a-t-il pas tort; car les médians sont généralement railleurs : il règne, en totalité, dans sa fable, plus de gaîié, plus de légèreté, plus de facilité que dans celle de Phèdre; mais celle-ci est mieux composée, dit plus de choses en moins de mots, peint avec plus d'énergie la .scène que l'auteur a voulu représenter, et renferme des beautés d'élocution contre lesquelles il semble que La Fontaine n'ait pas osé lutter. C'est ainsi qu'il pai-oît avoir désespéré d'atteindre Horace, dans la fable des Deux Rats , dont il ne nous a donné qu'une très-foible imitation : au reste, personne n'a senti mieux que lui le mérite des anciens; personne n'a parlé d'eux avec plus de respect. Il est beau de voir un si grand et si heureux génie se covuber devant la majesté des temps antiques , et baisser les yeux devant cette même gloire des écrivains anciens , à laquelle il s'est associé.
Il y a telle fable do Phèdre qui n'a que quatre vei'.i en y comprenant la moralité : celle-ci , par exemple :
Perso)iam Iragicamyorlè vulpis viderai :
0 quanta species, inquil, cercbruin non hahcl!
LITTJÊRAIRES. (1811.) 565
Hoc illis dictum est quibus honorem et gloriam Forlmta Iribuitj scnsum communem absUiUt.
Cela seroit sec en français. La Fontaine a supérieurement développé et amplifié ce texte :
Les grands pour la plupart sont masques de the'àtre : Leur apparence impose au vulgaire idolâtre; L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit ; Le renard, au coniraire , à fond les examine , Les tourne de tous sensj et quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine , Il leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui lit dire fort à propos :
C'etoit un buste creux, et plus grand que nature j Le renard , en louant l'effort de la sculpture , « Belle tète , dit-il, mais de cervelle point ! » Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point.
J'ai peine à quitter Phèdre et La Fontaine pour m'occoper des notes de M. Letellier : le plus grand défaut de ces notes, qui du reste appartiennent à tous les commentateurs à qui M. Letellier les a prises , est d'être trop multipliées : la plupart sont inutiles : l'éditeur pouvoit se dispenser de mettre au bas des pages de son Phèdre ce que les en fans peuvent fort bien chercher et trouver dans les dictionnaires qu'ils ont entre les mains. L'édition stéréotype de Phèdre , à l'usage des écoles , donnée par le célèbre professeur M. Planche , me paroît faite sur un meilleur plan : les notes y sont beaucoup plus ménagées, et les endroits auxquels elles s'appliquent paroissent toujours choisis par le goût le plus éclairé. Les notes de M. Planche sont aussi mieux rédigées : elles sont toujours précises et claires. On peut faire cependant aux deux commentateurs un même reproche : ils confondent continuellement le sens propre
jGG AVNAI.r.S
<li'.sniot.s avec leur sens fliviuv. Ainsi ]\I. L(l:]Iici-, diiiii Li l.il)l<!(//^ Chien et lia Loup , à c(\s mots, (jue le loup adresse au cliien : Undc sic, quœso, nitefi? mot au bis de la pige : « nitere, avoir de reiiibonpoiul : » Niicre ne signiHe pa.s piopieiiicnl cela; il v(îutdire, 6/7"/- /<7-, reluire; cl il ne veul dire, elre i(rcis , avoir de Vcnihon point, que dans certains cas, où red'ct est pris pom- la cause, et l'éclat que donne l'embonpoint pour l'embonpoint même Celte erreur de MM. Planche et Lctellicr est celle de tous les autem's de diclioimaircs : ces auteurs lie distinguent jamais la signiiication nguréfdes termes de leur signification propre , et portent ainsi le trouble dans les idées des cominençans : un bon dictionnaire latin est encore à faire. Je connois un professeur de Tancienne Université de Paris, qui se pjopose de publier quelques essais en ce geni*c , el , s'il ne peut pas atleindie au terme, d'indiquer au moins la loute à suivre : ce professeur est M. Lingois, im des hommes qui ont le plus réfléchi sur l'ai t d'enseigner en général , et en particulier, siu" les méthodes grammaticales. Après avoir enseigné long- temps la philosophie, il s'est dévoué au soin de montrer les premiers rudiinens des langues anciennes , et il remplit des fonctions si pénibles avec un zèle qm naît de la conviction de bien faire, et un succès qui justifie cette conviction. Je ne doute pas que ((uelques-unes des idées de M. Lingois ne dussent opérer une révolution utile dans l'enseignement , si elles venoient à triompher des piéjugés qui luttent toujours contre les innovations; mais M. Lingois m'a fait oublier long -temps M. Letellier : ce dernier ne doit pas s'en plaindre; cela lui épargne quehjues critiques.
LITTÉRAIRES, (lull.) 367
OEnvres de M, Ponce -Denis Ecnvchard Le BritUy mises en ordre et publiées par J\I. Gin- GUENÉ , membre de i'inslitut, et précédées (l'une Notice sur sa vie et ses ouvrages, rédigée par l'éditeur.
24 juillet.
. Si cette édition poslbume des (Euvres de M. Ecouchard Le Brun irassure pas à cA i'cs îvairi un i-aiig parmi les pierai'n'3 poêles de la nation , elle peut du moins lui mériler ujie place parmi les plus volumineux faiseurs de vei's (pii jamais aienl t'iotmé le Parnasse français : des quatre volumes dont elle se compose , le premier offre six livres d'ODFS, dojit le total se monte à cent quarante-deux odes bien comptées; encore l'éditeur nous parle-t-il , avec quelque regret, de certaines pièces de ce genre, qu'il a élé obligé de supprimer ; mais il convient que cette suppiession doit faire peu de peine aux amateurs , et que cent quaranîe-deux odes forment un trésor lyrique assez riche,, et dont on doit être content : on seroit tenté de prendre ces derniers mots pour une plaisanlerie, si on ne savoit que les éditeurs parlent toujours très-séiieusement. Le second volimie est un peu plus vaiié; il renferme une quaranlaine Ôl élégies , divisées en quatre livres, une vingtaine d'épîli-es , divisées en deux livres; un poème ayant pour titre les f^eillées du Parnasse^ et dont le premier chant seul
368 ANNALKS
t'sl fîi'i; le f;iiii(Mi\ poriiic de la \(tlnre, ainioiicé d(!pui.i loiig-leiups jtvci' l;inl tic r;i.slr., cL reslé de même iniparfail; dos Iraduclioii.s eu vers. el. (|ueI(juos poésies divcises, painii !c\s(jiu'lles .se trouvent des pièces composées par M. Le liriui quand il éloit. au collège, et dont ou aui-oil pu du moins nous faiie grâce.
Le troisième est presque tout entier rempli d'ÉPi- GRAMMES : il y en a six livres, et elles sont au nond)ro de six cent trente-six. Il est comique d'eiileudi-e l'éditeur s'écrier : « Six livres d'épigrammes ! et dont chacun « en renferme plus de cent, si bien (remai'quez l'em- « phase naïve de ce si bien), si bien que le nombre to- « ta! des épigrammes est de six cent trente-six ! » Et après le point d'exclamation , l'éditeur ajoute : « Tandis (( que les quatre livres de Rousseau n'en contiennent en « tout que cent quarante , sur lesquelles encore il y en « a cinquante qui sont et doivent être nulles pour plu- « sieurs classes de lecteurs ! » ce qui donne, comme on le voit, à M. Lebrun une supériorité incontestable sur Rousseau j mais le charitable éditeur nous prévient que beaucoup de ces épigrammes ne sont pas des épigrammes , que même quelques-unes ne sont que des madrigaux : ainsi , M. Lebrun n'étolt pas lout-ù-fait aussi méchant que semblent l'annoncer ses six cent trente-six épigrammes; et M. Ginguené , qui craint apparemment lui-même pour sa réputation de philantropie et de sensibilité, ne convient qu'à regret que, dans le nombre de ces épigrammes, il y eii aune grande quantité de satiriques. Cet aveu , que fait avec une espèce de soupir le bon M. Ginguené, n'est pas une des choses les moins plaisantes el les moins ingénues de sa préface : enfin, le qua-
LITTÉRATIIES. (]8ll.) 069
trième volume laisse un peu respirer le lecleai' , assailli par une si prodigieuse mullitude de vers, et lui présente la CORRESPONDANCE de M. Le Brun avec Voltaire, Buffon , deBelloy, Thomas, et quelques autres gens de letlrcs ; il contient, de plus, difl'érens morceaux de prose, dont les trois premiers )-enferment ce qu'on peut appeler la poétique de l'auteur, c'est-à-dire , le développemenî des principes par lesquels il s'efî'oice de justifier tout ce qu'il y a de plus défectueux dans son style et de plus vicieux dans sa manière. Celte théorie n'est point la partie la moins piquante de ses Gïuvres , et l'ariroit éditeur en recommande fort la lecture : « Les critiques de honne H foi et les lecteurs judicieux , dit-il , avec une gravité « qui ressemble presqu'à de l'ironie, feront bien de ne <( prononcei' sur les hoi'diesses de l.i poésie de Le Brun, {<. qu'après avoir lu ce qu'il a e'crit pour les moliver, et « pour les défendre. » On sent tout ce qu'il y a de profond dans cet avis !
Sur cette recommandation si formelle et si impérative de l'éditeur, j'ai cru devoir prendre , et j'ai pris en effet cette précaution : je me suis prépuce aux hardiesses poétiques de M. Lehruji , par une lecture l'éfléchie de ses théories, littéraires;, et par tout le recueillement que semble exiger M. Giuguené : j'ai commencé par méditer rehgieusement sur les points de doctrine exposés dans le quatrième vohune, avant d'ouvrir les trois premiers : et c'est aussi de cette partie du quatrième volume qu'en critique de honne foi j'entretiendrai les lecteurs judicieux.) avant de leur dire mon sentiment sur les poésies de M. Le Brun; espèce d'ordre inverse que je suivrai d'autant plus volontiers, que, certainement, les lecteurs judicieux savent déjà à peu près à quoi s'en 5. 124
57 O ANNAI-KS
tenir sur \v l;ilon1 , le .slyN' cl Ics prodiiclions de cet
cciivaiii.
ReinaïquoTis d'aboid que c'est par les hardiesses de Coiiieillc (iiie M. Eioiirliard Lebiiin clicvclie à justifier les siennes, eloonvenons(|ues;i JNslificalionsei'oil nnpeii nidins suspecte s'il en avoil ])uisé les moyens dans Boileau, dans Racine, dans La Fontaine. Tous les iiommes instruits savent de combien d'alliances de mots , de combien d'expressions heureusement figmées, de combien de tournures sagement audacieuses ces grands maîtres ont einichi noire langue : pourquoi donc M. Le Brun n'appelle-l-il (|ue Corneille à son secoux's? Il est vrai que les Remarques sur les hardiesses poétiques du grand Curneille furent composées à l'occasion de l'ode que l'auteiu" crut devoir adresser à Voltaire sur mademoiselle Corneille , et dans laquelle il faisoit parler le père de notre théâtre; mais éloit-ce donc une raison pour ne tner toute sa poétique de style que d'un écrivain dont les beautés sublimes sont mêlées de tant de fautes , et dont le goût n'égala pas , à beaucoup près , le génie? En faisant parler Corneille , M. Lebrun ne devoit-il pas aussi épurer le langage et le style de cet illustre tragique? Devoit-il chercber à imiter ses fautes encore plus que ses beautés ? D'ailleurs j il érige en principes généraux les rapprocliemens particuliers qu'il établit entre le style de son ode et celui de quelques morceaux de Corneille : ses Remarques sur les hardiesses poétiques du grand Corneille renferment donc toute sa théorie sur l'art d'écrire en vejs ; et cette théorie est véritablement si singulièie ; elle annonce une absence si totale, si absolue de goût, qu'il est surprenant qu'avec de paieils principes , qu'avec
tlTTÉRAIRES. (1811.) 5^1
ùné littérature si étrange , M. Le Brun n'ait pas encore fait plus mal.
Il faut ici des preuves, et je Tais en fournil- quelques- Unes aux lecteurs judicieux : écoutons ce professeur d'une nouvelle espèce : « Corneille ne dira pas languis- « samment : la mort de Pompée sera une tache trop « noire , etc. ; mais ,
c . . 5a tête, immolée au dieu de la victoire. Imprime à votre Jvojit une taclie trop noire.
« une tête immolée qui imprime sur un front ! quelle
« image ' quelle énergie ! Corneille sème en foule
« ces beautés! » En vérité, on ne peut s'empêcher de rire j quand on voit M. Le Brun admù'er précisément ce qu'il y a de plus répréhensi1)le , de plus ridicule , et prodiguer ses exclamations sur un jeu de mots aussi déplacé et aussi misérable. Mais ce jeu de mots se Irouve-t-il réellement dans Corneille qui , du reste , s^en. est permis tant d'autres ? Point du tout : c'est une beauté que M. Le Brun se plaît à lui prêter ; Corneille n'est nullement coupable de cette sublime hardiesse, et M. Le Brun auroit pu s'épaigner tous ses points d'admiration. Voici ce qu'on lit dans la première scène de Pompée ; les lecteurs J udicieux peuvent le vérifier , et J'invite l'éditeur lui-même à s'en assurer :
Et sa tête , immole'e au dieu de la victoire ^ Imprime à votre nom une tache trop noire.
Il n est point question dans ces vers , de tête et àe front: cela est moins beau , je l'avoue ; mais il ne faut pas dénaturer les textes pour créer des beautés,-
w)72 ANNALES
M. Le Brun .'Klniije encore beaucoup ce vers :
El quoique votre encens le traite d'iiiiinurlul !
Il sV'Crie : « L'encens qui s'anime et devient person- « nage ! » Eu eOl-L , c'est une très-l)elle clio.sc cl trèsfacile à se l'eprc.sentei' «pie l'encens qui devieul personnage I Les rcmanpies de Voltaire n'avoient point encore paru lors<pie AL Le Brun écrivit ses Remarques sur les hardiesses deCorneiîle : il a pu voir depuis (jueVollaire n'admiroit pas autant que lui l'encens qui demeTitperso?inagei mais le fier M. Le Brun ii'éloitpas liommeà prendre le goût du commentateur de Corneille pour lu règle du sien : son éditeur nous apprend, avec son sérieux ordinaire , qu'il avoit sur le style poétique d(i.s principes faits , une théorie Jixe , qu'il ne vouloit nulle- 3îient, dit-il , livrer à la discussion : cela étoit aussi prudent que le soin qu'il a toujoiu's eu de ne pas donner l'édition de ses (EuvTes , en disant toujours qu'il étoit sur le point de la publier. Nous voyons aujourd'Iuii quels étoient cqh principes faits ; nous en trous dans tous les secrets de cette théorie fixe , que l'éditeur nous présente comme une espèce de mystère , et qui n'a rien de fort imposant , comme on peut s^en apercevoir'. « L'ne <( idée , dit M. Le Brun , qui applique de la clarté sur « le front j cela se dira-t-il ? Non sans doute , si l'on « en croit un subtil ignorant: mais croyons-en Corneille , « qui dit admirablement : »
Ainsi de ta splendeur mon idée enriehie , En applique à tou front la clarté rëflecliie.
Il faut convenir , avec tout le respect dû à Corneille, c[ue ces deux vers sont un vrai galimatias, presque aussi-
LITTÉRAIRES. (i8ll.) SyX
j'idicule que l'admiration qu'ils inspirent à M. Le Brun. En lisant ses remarques y on croit lire le commentaire SU7' le Chef-d'(H!uvre d'un Inconnu , tant il s'extasie sur des choses ou mauvaises ou tout-à-fait indignes de ses exclamations ! « Que d'expressions heureusement « hasardées , s'écrie l-il encore , dans la comparaison « suivante : »
Ainsi, quand du sol«il la course rayonnante
Fait rouler dans les cieux sa pompe dominante,
La terre, qui l'adore^ exhale des nuages
Qui , du milieu des airs, lui rendent ses hommaqes ;
Mais il n'attire à lui cette semence d'eaux
Que pour la distiller en de féconds ruisseaux.
On ne se figureroit pas qu'il a pu exister , dans le dix-huitième siècle , un littérateur capable de ne pas sentir tout ce que de pareils vers ont , à la fois , de tudesque et de risible. Eh bien ! écoutons M. Le Brun : «J'y trouve d'abord, dit-il, une course qui a des « rayons ( c'est déjà quelque chose ) 5 une pompe qui « roule ( rien n'est plus merveilleux ) ; ensuite des « nuages cpii rendent des liorninages (le style poétique « ne va pas plus loin ). >> M. Le Bi^un poursuit par des exclamations : « Une semence d'eaux !.... distiller <( inie semence!.... images neuves I.... singularités heu- « reuses que le génie rend naturelles ! » On voit que M. Le Brun a bien du goût.
Notre hardi littérateur semble ne pouvoir prodiguer assez d'éloges à ces vers de la Mort de Pompée :
Il croit que ce climat, en dépit de la guerre. Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre j Et, dans son desespoir à la fin se mêlant , Pourra prêter l'épaule au monde chancelant.
« Voilà d'al)or(î . dil-il , un cUnutl (jiii sauvera la terre <( ni (U'pil (le la micrro , 1111 rlimal ((vii sft mclc dans im « désespoir!.... Mais ce qui est hieu plus étonnant , c'est « ce climat qui , se jiiclant dans ini désespoir , pr^te « Vèpaule au monde chancelant ! » ; cl , après tons ces élans d'adniiiation , M. Le Brun finil par un trait plus expressif encore^ en s'écriant : \J épaule d'un cliinat! Que cela est heaii!
Cette littératvucne ressemble pas , assurément , à celle des Voltaires et des La Haipe : elle est même d'un genre si particulier, qu'on seroil disposé à croire que c'est un jeu, et que M. Le Brun a voulu , dans ses Rembarques sur les hardiesses de Corneille , se moquer des critiques qui lui avoient reproché un peu sévèrement ses propres hardiesses; mais il ne faut pas s'y tromper : il parle très-sérieusement j c'est une doctrine qu'il établit 3t qu'il prêche pour le bien des lettres et poia- l'instruc? tiou des jeunes auteurs : « Je me livre à cette discussion « intéressante, dit-il , beaucoup moins pour justifier les « hardiesses prétendues de mon style , que pour déve- « lopper les ressources de notre langue , trop souvent « accusée d'impuissance , pour ramener les jeunes Hauteurs cjii'intimide sojivent une fausse critique y u et pour confondre les sourcilleuses inepties des avor— is. tons littéraires. » M. Le Brun , le gigantesque, ne plaisante pas , et M. Ginguené, son écuyer^ qui ne plaisante pas non plus, nous dit fièrement dans son «vwtissement , que cette partie des (Euvres de Le Brun peut être fort utile , et fournir aux viais poètes des armes contre les^fay^x critiques de nos jours. J'ai suivi les conseils prudens de l'éditeur ; je me suis d'aboid occupé des principes faits et de la théorie fixe du nouveau
Quintillen. J'examinerai, dans un prociiain article, les poésies du nouveau Pindare.
§. II
2 août.
Je devois naturellement parler, dans cet article, des Odes de M. Le Brun : elles sont le premier titre de sa réputation , et c'est dans cette partie de ses (Euvres qu'on voit surtout briller les qualités plus ou moins estimables qui distinguent sa manière , et quon remarque les défauts plus ou moins graves , les ridicules plus ou moins frappans qui la déparent; mais ou me pardonnera de remettre cette tâche à un autre article : ou diffère avec plaisir ce qu'on ne fait qu'avec répugnance, et j'avoue que je suis épouvanté moi-même de toutes les graves dissertalions, de tous les sermons littéraires où je vais m'engager, assez inutilement, sans doute, à l'occasion des (Euvres d'un écrivain d'un mérite équivoque, auquel on s'est amusé à donner le nom de Pifidare y qui !X de très- fanatiques admirateurs^ quia fait école, et qui a mis tellement à la mode deux grandes figures de rhétorique , Vhjpallage alla jnétonymiey que toutes nos jeunes muses en sont chamarrées, et que tous nos jeunes Apollons en sont clFrayans^ On me permettra donc de ne m'occuper aujourd'hui que de ses mx cents trente-six épigrammes : elles forment, il est vrai , Tarrière-garde de sqs poésies ; mais , à force de méditer sur les productions d'un poète si peu naturel, je me sens , comme par contagion, je ne sais quel penchant à prendi'e les choses à rebours.
Les six cent trente-six épigrammes ne sont pas toutes bonnes , et si elles l'étoient , ce seroit un mhacïe : Oïl peut leur appliquer ce vers qui sert en quelque sorte
3; 6 AXNALK.S
ir('i)igraplio. à un anlre rciMicil du morne goiro, cl d'une nia^^ic hiaïu'oiip iiu»iii.s iinj)osanle :
Su'tl Loua, SHiit (jUtviliim nwcliocria, suiil iiiald plura.
Mais celles (iiii .sont vralnieiU. bomies soiiL excellenles y et les mauva.i.scs pissent dans le iiumbre : celle es])èce de composilioii et de poésie est peut-être celle à la(|uelle M. Le Hrun étolt appelé par une vocation plus p irlicu- Jière , et il faut convenir (ju'il a bien rciuipii sa Aocaliou, tl qu'il n"a pas i ési.slé à la giàce : en général , il me paroîl avoii- leçu de la naluie plus de disposilion pour les ouvrages qui se renrerinent dans un cadre étroit et borné, que pour ceux qui demandent de l'élendue; il avoil plus de saillie <pie de suite dans l'esprit, et les compo.silions plus importantes d;m.s lesquelles il s'est exercé , pèchent géni'i-alement plutôt encore par les vices de l'ensemble que par ceux de l'expression. Il concevoit mal, il peusoil mal, dès qu'il s'agissoitd'airanger entre elles plusieurs pensées, de les subordonner les unes aux autres, de les fondre, de les lier, dii les conduire sur la ligne ti'acée par le bon sens , et d'en i'ormm- un tout d'une certaine dimension , un coips dont les membres concourussent tous également à l'unité; mais il sayoit amener le trait de l'épigramme qui, quelquefois, comme l'a dit Uoileau , n'est (.\\iiin bon mot de deux rimes orné, et qui, quelquefois aussi, piépare et balance iiabili-meut, par une suile de dix ou douze veis^ le coup qu'elle veut porter. On doit donc examiner d'abord deux choses dans une épigrumme, le trait, et lu nianièie dont il est décoché : les traits du nouvel épigrammatiste n'ont pas tous la fleur et la grâce de la aotiveaulé, à beaucoup prèsj mais ils sont presque tous lancés d'une
LITTÉRAIRES. (lOll.) ^']']
main agile, adioïLe et ferme. Il faut de plus faire altenliori au plus ou moins de fuiesse du trait, qui, ce me semble, n'est plus digne du nom d'épigramme, s'il n'est qu'un aiguillon de plomb, qu'un lourd sar^ casme, ou qu'une injure grossière, dans quelque tour heureux que ce sarcasme ou cette injure soient encadrés. Les deux principaux défauts des épigrammes de M. Le Brun, de celles qui ne sont pas au rang des bonnes, me paroisseiitêtre la trivialité et la grossièreté ; je sais que la maligtiilé des lecteurs les rend très-indulgens sur le mérite d'une épigxanime , d'une plaisanterie, d'une raillerie quelconque; mais, en vérité, je ne saurois goûter une épigramme telle que celle-ci, qui pourtant a fait quelque bruit:
Sottise entretient la santé :
Baour s'est toujours bien porte'.
Ce n'est pas là un bon inot^ c'est une plate injure de deux rimes ornée.
En voici une qui réunit , à ce qu'il me semble , la triyialité et la grossièreté :
Ecris vite, mon pauvre Urbain , L'e'pigranime que tu veux faire :
Au pelit cabinet prochain Elle ira trouver ta grammaire,
M. Baour- Lormian , M. Urbain Domergue et M. de Laliarpe sont les trois auteurs contre lesquels la verve satirique de M. Le Brun s'est le plus déchaînée : le dernier surtout est l'objet d'un grand nombre d'épigrammes oii fauteur retourne et rebat presque toujours la même pensée :
Oui, La Ilarpo osld.nis l.i nnliiir :
Il n'a rien thi sud oiiij,'<Mi.\ ; Mais (lu nord {^laçant «H inif^cnx Qu'il rsl l)ion la vive prinluiv!
Pareil à la blanclio loison Sous <|ui la verdure frissonne, Son vers, ijui nous pleut à l'oison, Est mou, froid, pâle et monotone.
Remarquons, à l'occasion de cette épigramnin, floiil le trait, pour le dire en passant, n'a i idii «le lorl in£ft'nieux, qu'on retrouve quelquefois dans les ('pigranni\es de M. Le Brun les mêmes vices de style, les niènies d>'Tauls de goût qui défigurent ses autres ouvrages, et (|ui deviennent plus choquans , plus réj^réhensibles encore dans de petites pièces légères et badines , essentiellement ennemies de toute espèce d'allectalion : si le dur néologisme , si la gothique manie de foi-cer le sens des mots est toujours condanniable, tlle l'est surtout dans l'épigramme, dont une certaine naïveté piquante fait le caractère et la physionomie. Le mot neigeux n'est pas sans doute une création du génie de M. Le Brun; mais la manière dont il l'em^iloie ici , a quel([uc chose d'é-' trange et de rude; et de plus, la périphrase ambitieuse et ridicule par laquelle il appelle la neige la blanche toison sous qui la verdur-e frissonne , est absolument l'antipode du style qui convient au genre : du reste , cette épigramme n'est pas moins dépourvue de naturel dans son ensemble et dans l'idée sur laquelle elle est fondée j que dans la manière dont elle est écrite: elle est du nombre des plus mauvaises; elle réunit tous les défauts.
Trouvera-t-on quelque chose de bien neuf dans cette épigramme contre un mc'dscin ;
Puisqu'il faut qu'on m'expcdie, J'aime autant, docte assassin, Mourir de la maladie.
Que mourir du médecin.
JL^ancieniie Académie française et l'Institut sont aussi pour M. Le Brun deux sources intarissables de railleries ; mais le sel en est bien vieux et bien passé : l'auteur ne fait guère que rédiger en dizains ou en distiques , toutes les plaisanteries, bonnes ou mauvaises, auxquelles l'Académie française a été en butte depuis son origine; cependant il me semble que le trait suivant appartient à M, Le Brun , et il est fort joli :
Tous ces beaux esprits qu'on assenïble, Ont trop peu d'esprit, ce me semble; Momus, qui jamais ne se tut, Dit, avec franche bonhomie :
On bàilloil à l'Académie , Et l'on rebàille à l'Institut.
En voici encore un qui lui appartient en propre , et qui n'est jDas moins plaisant ; il s'agit d'un assez bon poëte , nomme Desorgues, qiti se distingua dans nos temps les plus révolutionnaires j et qui avoit malheureusement un Parnasse sur le dos ; »
Quand Polichinelle Desorgue , Ce petit bossu rodomont, Sur la montagne au double front, A voulu grimper avec morgue, Ou (Toiroit que le double mont, Pour se venger de cet aflront, Lui-même a grimpé sur Desorgue,
La très-bouffonne harmonie imilative qui se trouve dans l'épigramme qu'on va lire , et qui en fait loutlesel, est aussi de l'invention de M, Le Brun :
'^'^O ANNALKS
An licnn drainr de CK'opàlrc, Où fiil l'aspif de. A aïKiinson, TiUil fiil sifllr, qu'il l'unisson Siflluiint «'l parlcnv cl llniàlrc; Et le soiitlliur, oyanl «ela, Cropnl rncor soudlor, sillla.
Cela est excellent.
Les vivans et les morts sont également immolés, éga» ïf'ment déchirés, égalenieiU jjeicés de traits envenimés cl sanglansj dans cet immense recueil de sarcasmes et de bous mots; et cejîendant le sensible éditeur nous avoit assuré , dans son très-remarquable auerllssenient, qu'il avoit en soin de retranclier toutes les ('•pigrammes (jui conteno'ient des traits ojfensans contre des per^ sonnes encore ripantes. En vérité, cette phrase anoxline et philanlropique a bien Tair dx4re elle-même une plaisanterie assez gaie : M. Ginguené tient donc pour morts, pour rayés du nombre des personnes vwa/iteSf M1\T. Aubert, Clément , Baour-Lormian , dont les noms sont tracés en toutes lettres dans quelques-unes des six cent trente-six épigrammes de ce recueil! Comme l'éditeur vous tue les gens avec son air de bonhomie î Les mots que je vieHs de souligner méritent assurément de compter pour la six cent trente-septième épigramme de la collection. Mais voyez ce (ju'il ajoute, car cela est curieux : « Il se peut encore que quelques traits tom- <( bent surdespersonnesvivanir's dont jen'ai pu ni saisir « les désignations , ni deviner les lettres initiales , quand <( Tautein' s'est borné à les indiquer ainsi : pour celles-là, « je n'y puis autre chose , si ce n'est d'espérer que le pu- « blic ne les devinera pas plus que moi. » Quelle louchante poDiponction dans ces chaiitabics poroles I Mahitenant,
LITTÉRAIRES. (l8ll.) 58 l
lisez nne certaine petite ëpigrararae sur une traduction en vei's , et , j'en suis persuadé , vous ne devinerez pas plus que M. Ginguené à qui ce dernier trait s'adresse :
Et laul lima son vers mince et poli , Que le grand homme est devenu joli.
Mais, au moins, vous saurez bien à qui s'adresse l'épigramme suivante :
Malgré deux succès dramatiques, La Harpe n'est iju'un rimailleur j Chamtbrt polit des vers éticjues; Lemière en forge d'helvétiques ; Saint-Lambert les fait narcotiques; Marmontel ne plaît qu'au railleur; L'adroit et gentil émailleur -Qui brillanta les Géorgiques, Des poètes académiques Delille est encor le meilleur.
Aliî M. Ginguené, vous avouerez, toute bonhomie à part, que vous n'ignoriez pas que les lettres françaises n'ont pas encore eu le malheur de perdre M. Delille!
Le discret éditeur nous avertit, avec prudhommie , qu'il a supprimé quelques épigrammes trop libres; mais , à cet égard, rendons-lui la justice de dire qu'il n'a pas été trop sévère : il y a encore dans le recueil de quoi s'égayer : je ne voudroispas, par exemple, citer ici la Tire-Lire ; mais je citerai volontiers le mariage d'un Bossu avec une Bossue ;
Cette Bossue aime un Bossu 5 Amoureux de la perronnelle :
Si le Bossu n'est pas cocu , Il en naitra Polichinelle.
Bravo I
filia Annal t: s
Les rigoristes oiix-incme.s ne me sauroni penl-elre' p.is fiop uiauvaii) gié de Iransciire la peliie dioleiie siil' vaille :
Dniis son boudoir, un vieux sci;;nf'iii- cacliic , Mino t'aisoildr Ix-iiucoup cnlivpiTrulrc j Il jircssoil Lise : iii'i'clc/., mon chc.v duc, Lui ilil r«'.sj)ic^U'.... El si j'alluis me rendre!
Ce quatrain est aussi bien tourné cju"il est plaisant.
L'éditeur nous appi-end que cette partie des (Euvres de M. Le Brun est la plus piquante : cela n'est que naïfj mais il auroitpu nous dire que les six cent trentesix épigranimes contribueront, plus que tout le reste, au succès d'un Recueil de poésies si volumineux et si mêlé, dans un temps où l'on est rassasié de vers : les odes, les épîtres, les élégies, les longs poèmes que je Vais enfin avoir le courage d'aborder , malgré le mérite qu'on doit y reconnoître, avoient besoin de ce petit assaisonnement un peu acre. Quant à cet immense raagasii^ épigrammatique , en lui-même, je dii-ai, pour résumer ce que j'en pense, qu'il l'enferme quelques grains de sel attique , et prodigieusement de gros seL
§. IIL
16 août.
Nous voici en présence de Pindarel Je vais parler des Odes de M. Le Brun 5 mais il faut dire auparavant quelques mois de sa réputation , puisque c'est à ses odes qu'il la doit particulièrement : son éditeur prétend que ce fut rad/niration qui lui donna , de son vivant , le titre de Pindare français. Il s'agii'oit de savoir si ce fut l'ad"
LITTÉUAIRES. (1811.) 585
fnlration des vérilables gens de goût; du reste, on a bien fliit de lui donner ce titre de son vivant^ car il est fort douteux que la postérité eût pris sur elle de le lui décerner : il est même douteux qu'elle le lui confirme* L'éditeur a la bonté de convenir que bien des gejis ofit ti^ouvé ce titre hyperhoUqiie ^ il auioit pu pousser cette bonté plus loin , en avouant que beaucoup de gens le trouvent ridicule : c'est même comme un ridicule que cette appellation s'est attachée au nom de M. Le Brun; tant il est vrai que de sots amis et d'insensés enthousiastes nuisent presque toujours à l'objet qu'ils veulent servir et honorer :
Mieux vaudroit un sage ennemi.
La réputation de M. Le Brun, cette réputation qui n'a voit rien dé for t maj estueux avant la révolution, pritun accroissement prodigieux dans un temps avec lequel le génie de ce poète, son tour d'esprit, son style, sa manière, a voient des rapport très-marqués, et, pour me servir d'une expression née dans ce temps même, setrouvoient parfaitement e/i hannonie : elle grandit comme une espèce de fmtome grotesque et bizarre, dans le silence de la critique , et parmi les cris des factions ; ses progrès soudains et rapides seroient moins suspects, s'ils por— toient le sceau d'une époque plus calme, où tous les genres de délire n'eussent pas obtenu toutes les sortes de triomphe : M. Ecouchard Le Brun fut mi Pindare delà façon des Brutus et des Publicola du temps.
Avant ces jours de gloire, M. Le Brun nepassoitque pour un écrivain de mauvais goût, pour un héritier des Ronsard et des Dubartas , poiu" un poète très-incorrect, qui , semblable à Brébeuf , élinceloit par fois , malgré
î584 AfJNÀLTÏS
sou fraf ras obscur, ol qui , né avec le germe cïu latent,' avec (|ii(*l(|U('.s parcelles «In W-n jHK'li(jue, élolt cepemhint incapable de l'aire jamais mi hou ouvrage. Tel l'iil le .seiilimenl des incillems ciiliques, cl en g«'néiiil de Ions les gens de goùl , comme il me seroit aisé de le [)i'oitver, si je voulois, à ra])piii de celle assertion , accumuler ici les textes des jonnianx et des Mémoires litk'raires . dans lesquels son lalent et ses ouvrages furent appréciés. H est vrai qu'il se débatlit toujouis beaucoup contre la critique, et qu'il iul un des auleui's les ])lus disposés à legarder leuis censeurs comme leurs ennemis : il se croyoit saus cesse aux prises avec l'euTie; il en appeloit sans cesse à la postérité. Mais que prouvoient tontes ces f'ureiiis? rien autre chose, sinon que, de toutes lesqualités du poêle, la plus émi»)ente étoit chez lui la seusibililé à la ciitique, el le penchant à la colère : Gênas irrifahile l'citum.
L'édition générale de ses Qîuvi'es vient d'amener un moment de crise pour sa l'éputation : les anciens jugemens seront-ils cassés ou confirmés par le public? M. le Brun reslera-l-il toujours Piiidare, ou sera-t-il dipindarisé? L'éditeur reut bien excuseï" cé^/z^v^ dit il, qui Vont mal jitgé : «Ils n'ont pu connoître, ajoule-t-il, « tout le mérite d'un auleur qui n'avoit pas mis sous les « yeux du public tous ses ouvi'ages, » et il s'écjie d'un ton outrecuidant : Cette excuse , maintenant , ils ne l'auront plus! Il faut cependant que; je prie le fci-rible M. Ginguené d'observer (|U il n'étoit pas nécessaire d'a- Toir sous les yeux les ce fit quarante-deux odes de M. Le Brun, pour avoir la mesure de son talent lyrique : il suffisoit de connoître quelques-unes de ses meilleures odes; et ce moyen éloit depuis long-temps à la
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disposition de tout le monde , puisque, depuis longtemps , l'auteur avoit publié ceux de ses morceaux lyriques qui passent pour les plus distingués : ainsi , ses deux odes à M. de BufFon, son ode à M. de Voltaire sui* IVIlle Corneille^ sont des ouvrages déjà vénérables par Wr antiquité; et beaucoup de pièces du même genre , mises plus récemment en lumière, telles que VExe^i monurnentum , l'imilation de l'oded'Horaceà Jules-Antoine, le Triomphe de nos paysages , et plusieurs autres qu'il seroit trop long de dénombrer ici, ont pu seivii- de base au jugement des connoisseurs. N'est-il pas probable que M. Le Brun a donné, de sOn vivant, ce qu'il ayoitécrit de plus heureusement inspiré? Singulière idée! Le bon M. Ginguené nous jette toujours ses gros volumes à la léte.
Je ne puis parler ici que de la manière dont je suis affecté, et très - assurément la publication des cent quarante-deux odes n'a rifn changé à l'opinion que JQ m'é^ tois formée depuis long-temps du talent de M. Le Brun : c'est, à mon avis, un écrivain qui a de la chaleui' et de l'enlhousiasme; mais son feu ressemble trop souvent à celui de certaines matières, qui répandent plus de fumée qu'elles ne jettent de flamme; et son enthousiasme a presque toujours quelque chose de pénible et de forcé ; il ne conçoit jamais bien ses sujets, et le mauvais sens règne dans ses idées, comme le mauvais goût dans sea, expressions; il veut toujours être hardi, et il est piesque toujours malheureux dans ses hardiesses; il a créé peu de beautés de style, quoiqu'il n'ait cessé de pi-étendre témérairement, pendant près de soixante années, à ce genre de création ; il a tourmenté, vexé, dénatiu'é, défiguré la langue, dans ses compositions ambitieuses ';'îi est rare que le t^:rrae propre vienne se jDlacer sous sa plume
harbare, et ooKc conlii)nolle impropiii'lc- do.s mois est un dos vices les phi.s clio<[uaiis (h; ses ouvi"ag(!S : Il ne foniioil point le naturel, auquel il .substitue sans cesse le l)i/arje et le gigantesque ; il eHarouclie les Giûces par lu gros.sicrc et louidi; ailectation de son pédanlesque néologisme, qu'il porte jusque dans les sujets légers, volùplueux et badins : c'est un peinlie audacieux, dont les compositions sont généralement mal entendues , dont le dessin est incorrect, dont les couleurs sont heurtées, crues, sans délicatesse, sans nuances, mais qui, parmi tant dodéiauts, rencontre quehiuefois un trait beineux et brillant, laisse quelquefois échapper d'instinct un de ces coups de pinceau, qui révèlent une main supérieure. Par exemple , dans sa première ode à M. de l'u lion , il n'y a qu'une bonne stiophc, mais cette strophe est excellente; il compare la retraite studieuse du génie à celle de la chrysalide :
Ainsi l'active clirysalidc, Fuvanl le jour el, le plaisir, A a filer son trosor liquide Dans un mystérieux loisir :
La nvnipl)c s'enCcrme avec joie Dans ce tombeau d'or et de so^c Qui la \oile aux profanes jeux, Certaine que ses iiol^les veilles Enrieliiront de leurs merveilles Les rois, les belles el les dieux.
Dans l'ode i>îtltulée le Triomphe de nos paysages , pièce d'uillevirs très-défeclueuse, ou trouve encore une de ces strophes que J. B. Rousseau, auquel il Tant bien se garder de comparer M. Le Brun, u'auroit pas désavouées dans son meilleur temps :
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La colline, qui vers le pôle Borne nos fertiles marais, Oocnpe les enfans d'Eole • A broyer les dons de Ce'rés :
Vanvres, qu'habile Galathe'e, Sait du lait d'Io , d'AniaUhc'(!, Epaissir les flots eeumeux ; Et Sèvres, d'une jjure argile Compose l'albâtre t'raîrile, Où Moka nous verse ses feux.
Le dernier vers de cette strop]ie poiirroil être critiqué; mais quelle agréable harmonie dans l'ensemble, et quelle riche poésie dans les détails! Malheui-eusement, M. Le Brun ne prodigue pas les morceaux: aussi parfaits; il est moins économe des fautes les plus grossièi'es. Voici une strophe où le mauvais goût me paroît porté au comble; elle appartient à une ode légère :
Tandis qu'en ce bocage Endymion repose , Pliebé, qui, maigre l'ombre et les rameaux jaloux, Lance un boiser d'argent sur ses lèvres de rose , T'ècoute et luit d'un lèu plus doux.
Je ne connois l'ien de pareil à cette expression lancer u?i baiserd'aî'gent :]t necvo'is pasqueRonsard ait jamais porté plus loin sa purlesque audace : un baiser d'argent est une de ces hardiesses qu'affectionnoit singulièrement le génie de M. Le Brun. Ce poète aimoit à em-» ployer Vargetit dans ses figures. Je rencontre ailleiu's une strophe oii ce mêlai joue encore un rôle :
Que de mortels pareils à ces riches fontaines, Qu'implore un voyageur en ses courses lointaines! Leur bronze avec orgueil verse un flot indigent : Plus lieureux s'il rencontre une rustique source
Qui , libre dans sa course , Aime à lui prodiguer tout son iirju'tde argent !
Ce liquide a/[£re,ii c.sL ici (raulanl plus mauvais, que colle si roplie làil partie do l'ode où l'aiilcur veut itilér>'ssor la génércsilé de Vollaijc on liiveur tic madc i^ioisellc Corneille : le )noL argent esl, bien placé dans un jwj-eil sujel.
J aui-ois Iro]) A faire si je vouloi.s , on ciler toutes les b.'Ucs strophes éparses çà et là dans les cent quarantedeux odes de ce trésor lyrique , comme Tappelle Téditeur, ou relever toules les tiiules qui se présentent presqu'ù chaque pagede ce volumineux recueil : le temps et l'espace ne mêle permettent pas ; mais quand même le cadre de celte feuille me laisseroit la liberté de citer une ode entière, je me garderois de le faire : je n'eu trouve pas une qui soit bonne d'nnbout à l'autre, comme il ri'çn est point qui n'offrent quoique trace, quelqu'empreinte vive ot piofonde de ce talent poétique, qui au roit pu mériter à l'auteur un ti'ès-beau rang sui* notre Parnasse, s'il avoit été épuré pai' le goùl, et réglé par la raison.
Choisissez, pi-enez les morceaux qui sont regardés Comme ses chefs-d'œuvre, ses odes à Buffon, son ode à \ollaire, son Exegi monumentum , son ode sur le vaisseau le T^engeur : partout vous remarquerez des traits de verve , du métier , de la facture, de l'haimonie ; nulle pari cet ensemble satisfaisant qui , joint à la beauté des détails, nous attache par un charme secret aux ouvrages des grands maîti'es; nulle part, je ne dirai pas même cette élégance, mais cotte correction continue sans laquelle Vauteur le plus divin est toujours , quoi qu il fasse ^ un méchant écrivain: nulle part, cette sûreté de goût qui empêche un poète de ternir l'éclat des beautés par le voisinage des fautes : les deruièi-ei
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même ont toujours l'air d'être , chez M. Le Brun , le truit de la réflexion 5 les premières , le produit du hasard.
Si vous voulez avoir une idée du mauvais sens qui caraclérise en général ses conceplions , lisez la seconde ode à M. de Buffon : vous verrez combien la fiction qui sejt de fondement à celte pièce est mal imaginée. M. de La Harpe en fit dans le temps une critique parfliilement juste , et qui se trouve dans un recueil publié par M. de Saignes, pour faire suite au Cours de Littérature. ■ Il y a quelques strophes inspirées dans VExcgi monumentuin, que quelques-uns vantent comme le plus beau . morceau lyrique de l'auteur, et qui n^est qu'une paraphrase beaucoup trop longue et trop cliargée de l'ode d'Horace. La marche du poêle n'est nulle part plus pénible et plus embarrassée que dans les quatre ou cinq premières strophes de son ode à Voltaire. On peut reprendre beaucoup de choses dans l'imita lion de l'ode à Jules- Antoine. A mon sens , le chef-d'œuvre de M. Le Brun est son ode sur le vaisseau le T^engeur ivaaÂs que cette pièce , malgré ses beautés , est encore loin des belles odes de J. B. Rousseau! Ses odes légères, quoique infectées, pour la plupart , de tous les vices de sa manière , jettent une agréable et piquante variété dans le recueil : elles ne lui feront pourtant pas, à mon avis, une réputation en ce genre : M. Le Brun n'est pas plus Anacréon qu'il n'est Pindare.
ai août.
Avec quel faste , avec quel fracas fut annoncé le poème de LA NATURE I on eût dit que le Parnasse français éloit
j^ro.s irnii nouveau rluT-crd-nvrc ; mais les Jiionlaguos
« Il Ijavail .sont .sujcllos .111 lidiciiU::
QVn sort-il soiiveiil ?
Du Tcnl.
11 y a cinquante ans qu'il n'est Inuit que du poème do la Isalure : il faut toujours qu'un poH<' ait (juelque production en réserve , à laquelle il travaille sans cesse, (I (|u'il n'achève jajuais ; un chef-d'œuvre divin, qui s'élabore lentement dans le mystère, et dont il s'échappe, (le temps en temps , quel(|ues i-ayons à travers les ténèbres du cabinet; un ouvnge céleste, auprès duquel veille la Renommée , attentive à en épier les moindres tiaits à mesure qu'ils se développent , pour les olTiir au monde éloimé ; il liiut que le porte-feuille d'un homme de lettres soit un sanctuaire où réside quelque divinité inconnue , à qui l'univers fasse de grandes avances d'adorations , au risque de n'être jamais ]-embotn-sé de ses frais : c'est" ainsi qu'un au leur ne donne jamais sa mesure; les ouvrages qu'il publie ne sont ([U(î des préludes du grand œuvre qu'il doit publier ; cr sont les jeux de son génie , les capri; es de sou loisir : quel surprenant caractère n'auia donc pas le fruit dd son travail , l'enlanL de ses doctes veilles?
Le poêle Le Brun cornioissoit ces grands principes, pour le moins aulant (pie ceux de l'x\rt poéli([ue ; il conçut ridée d'un poëîne de LA nature , et jeta à la Renommée le titre de ce poëme : elle employa , pendant un demi-siècle , toutes ses trompetles à répéter ce titre sonore et pompeux ; et, si quelque sifflet insolent accueilloit de son aigre harmonie les productions que i\I. Le Brun sema dans cet espace de temps , elle en
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fclouiToit le bruit en répétant toujours : Le Poème de la Nature ! Les bonnes gens , qui forment le grand nombre, et à qui les litres de lout genre en imposent y croyoient lire sur le front même du poète , le frontispice du poëme que rect'loit son cerveau mystérieux. Cependant le grand ouvrage ne s'achevoit point , et jamais il ne s'est achevé 5 la mystification est complète : l'imposant portefeuille a laissé pénétrer dans ses replis ténébreux les regards avides du vulgaire. Qu'a-t-on trouvé ? quelques fragmens informes , quelques lambeaux décousus, quelques parcelles de poème; vaine pâture d'une curiosité trompée , risible objet d'une si longue et si grande attente.
Je ne me fie point en général aux ouvrages que les auteurs n'ont pas eu le courage de terminer, quand ils en ont eu le temps , et qu'ils ne publient point eux ^ mêmes de leur vivant : lorsque le sujet est bien choisi , bien conçu , quand l'inspiration est en conséquence vive et forte, le poëte se sent en quelque sorte maîtrisé par sa pensée , entraîné , emporté par ].e tprrent de ses idées ; il cède à l'ascendant supérieur qui le domine, et au besoin impérieux de poursuivre ce qu'il a entrepris, d'achever ce qu'il a commencé ; mais quand il suspend fréquemment son travail , quand sa plume hésite souvent et s'arrête , quand sa verve iirtermittente languit et s'éteint dans de longs repos , on peut en conclure qu'il ne sortira de ses mains qu'une œuvre imparfaite et raanquée y et si l'ouvrage commencé dans la jeunesse de l'auteur n'est pas même achevé à la lin de sa vie ; s'il le laisse sur sa tombe, dans un état encore très- éloigné d'une entière exécution , il nen faut point douter , le poète s"est trompé sur la nature de son talent ou sur le