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que celui qui u reinpoi l«' le prix; dla ch.il( ur, lVM<^rgie, avec lesquelles M. le cardinal Mauiy a prononcé cet endroit trcs-rcuiaiquaHle cl trcs-problcmali(iuo du rapport, moiiho (|u'il joiiil ici toni le poids do sou propre sufTi-age cl de souaulorilé parficulirre au sciitimoiit général de l'Académie , exprimé avec beaucoup de force par M. le secrétaire perpéluel. Le leclcui- , il l'auL le dire , s'est même un peu passionné, et. la défaite du talent vaincu a presque été proclamée comme une victoire, et comme vni triomphe. Le rapport s'est terminé par 1 annonce des s"ujels que l'Académie propose poui' les années suivantes : il ])aroît qu'un de ces sujets renferme , à son avis, de très-grand(>s difficultés,' pu !Sf|u'elle accorde l'espacede deux ans à ceux qui voudronllc tiaitei*: il s'agit d'exposer les avantasres et les inconvci liens delà critique littéraire. Au premier coup d'œil, on ne voit dans cette question qu'un lieu commun assez bannal ; mais probablement elle couvre des mystèies profonds que quelque œil exercé saura bien pénétrer; et , ce qu'on peut au luoins prédire , c'est que la figure nommée ffZ/M*io/j dominera très-certainement dans le discours qui sera couronné, s'il se trouve jamais un orateur qui puisse s'élever au niveau d'une matière si sublime.
Quelque agréable impression qu'ait fait ce lapport, très-littéraire et même passablement satirique , du successeur des Durlos , des d'Alembert et des Marmonlel , je ne cacherai pas qu'il a paru un peu long , soit que l'au^ teiir ait trop donné carrière à l'abondance de ses idées , soit qu'on attendît avec une curiosité trop impatiente la leclui-e du discours victorieux : enfin , M. Regnault ( de Saint-Jean-d'Angely ), a lu l'ouvjage de M. Villemain; l'âge de ce jeune orateur relève le mérite de sa
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composition : on a vivement applaudi, lorsque M. le rapporteur a -dit que M. Villemain n'a pas encore atteint sa vingt-deuxième année ; sa profession répand un nouvel ujtérêt sur sa victoire : on aime à voir un jeune professeur de rliétorique disputer et remporter le prix de l'éloquence, et prouver ainsi qu'il sait pratiquer lusméme les théories qu'il enseigne aux autres ; son Discoui-s est non-seulement d'un bon orateur , mais d'un boa piofesseur : c'est surtout par la cori-ection y l'exactitude , la sagesse et le goût, par les qualités , qui tiennent plus aux ressources de l'étude et à la perfection du jugement, que ce morceau est remarquable : l'auteur se fraie une route sûre à travers tous les écueils , qu'il évite prudemment; il ne clierclie pas à briller aux dépens de la solidité; il ne vise pas à la profondeur, au risque de tomber dans l'extravagance : il ne court pas après l'originalité au risque de rencontrer la bizarrerie : ses vues sont simples, mais nettes; l'éclat des beautés qui naissent sous sa plume élégante est rarement terni par le voisinage des fautes: ses pensées ont plus de justesse que d'audace, et son style, égal et piu- , naturel , modeste et doux, est protégé par sa reserve même, contre les dangers qui accompagnent la recherche de l'effet et la prétention de l'énerrgie; M. Villemain, dans cette estimable et ingénieuse composition, n'a payé que de bien foibles tributs à la jeunesse : presque tout y porte le sceau d'une maturité anticipée , qui pouitant n'est point d'un fâcheux augure : j'aime à ne rien trouver qui sente l'écolier dans un professeur , quelque âge qu'il ait , et je regretterois de le voir contredire ses doctrines par ses ouvrages: je sais que Qumtilien ne vouloit pas que ceux d'un jeune homme fussent si parfaits , et qu'il regardoit les
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oxct\s (l'iiM (on ni, il i ('gU' conuiio los aiilio.s de l'espci.incc; jn;n.s (jii.iinl ce jcnnc lionunc icnioiili-e peipé— (iHlU'iMcnl diins les convenances sévcics et dans les ans- Ities dévoilas de .son élal , la sliicle oblig.ilion d(! niédiler sans cesse sur les principes de l'arL donl. il développe les Jois a tons les inskans , il n'esL plus pour lui de jeunesse: cette iiabilude de la réilexion consonnne rapidement l'ouvrage des années , et renverse en quelque soile la progression ordinaire des élémens dont le vrai lalenl se compose : l'oialeur couronné ne pourra pas croître en sagesse : le temps , dont la marche a été prévenue , ne lui apportera plus rien à cet, égaid^ mais ne pomra-l-il pas croître en force , en vigueui? Son feu ne pourra-t-il pas acquérir plus d'ardeur et d'éclat, son style plus de profondeur et de nerf, son esprit plus d'inspiiation et d'enthousiasme , sa pensée plus de mouvement et d'étendue, son éloquence plus de relief, de fécondité, et d'en- Iraînement? Les mauvais plis se piennent dans l'ado • lescence, et leur impression se prolonge et se continue souvent jusque sous les années de la vieillesse; c'est beaucoup de les éviter, mais ce n'est pas assez : il ne suilit pas d'être satis défauts, il faut encore posséder des j^erfections , et j'en remarque de plus d'un genre dans le discours de M. Villemain : elles n'ont pas encore, il est vrai , atteint tout leur développement; elles se montrent naissantes; mais pourquois'arrêteroient-cUes au point ou elles sont, et pour ainsi dire, à demi-éclosos?
L'assemblée a plus d'une fois interrompu la lecture du discours par dos applaudissemens unanimes : elle a éié frappée de plusieurs traits aussi fins et aussi ingénieux que justes : l'orateur nous peint Montaigne servant, dans le dix-huilième siècle , à rajeunir la littérature ,
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(]iii commençoit à s'épuiser. Monlaigne nous avoue ses faiblesses , pour nous convaincre des nôtres , et nous corrige sans nous humilier. Plus loin , M. Villemain olîserve que ce philosophe , sur chaque sujet , commence par dire tout ce qu'il sait, et , ce qui 'vaut mieux , finit par dire tout ce qu'il croit : sa marche, ojonLe-t-il , apprend à douter , et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme ; le sage , dil-il , pour faire monter la foule jusqu'à lui, doit se pencher A^ers elle; et ilajoute : C'est le penchant naturel de Montaigne. Il ne cherche pas à nous faire peur du vice, continue l'orateur , peut-être ne croit- il pas en avoir le droit ; mais iî .s'efforce de nous séduire à la vertu , qu'il appelle qualité plaisante et gaie ; et celte analyse est suivie de ce trait charmant : Pour der/iier terme , il nous propose le plaisir , et c'est au bien qu'il nous conduit. Dans la première partie de son discours , M. Villemaîn considérant Montaigne comme philosophe et comme moraliste , a souvent lieu de rapprocher les écrits et les maximes de cet écrivain ^ des écrits et des théories de Rousseau ; et ces rappix)chemens , ainsi que les réflexions qu'ils font naître, sont toujours d'une parfaite justesse, et d'un effet piquant; mais peut-être trouvera-t-on que le parallèle de Voltaire et de Montaigne, qui termine celle première parlie , ressemble plus à un ornement emprunté à la rhétorique qu'à un trait de véritable éloquence, et qu'à une vue présentée par la philosophie. Un endroit où le jeune orateur . rassemblant toutes ses forces et toute son audace , et, pour ainsi dire , agrandi par l'heureuse témérité de ses efforts , ose lutter corps à corps avec Pascal , qu'il presse en l'apostrophant , et qu'il combat victorieusement
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en faveur de Monlai^nc , brille , itu-dossus de loui le reste, dans ce tableau où la \)]\'\\osu\)]i'\itdiiVaiUeurdes Essaifi est peinle, .s;uis doute, avec k^s couleurs llatteuses du ])au(''i;vii»|ue , uïai.s sau.s que l'itululgciK-e du piuceau s'écaile li<»|) de la justice et Hndc trop la vérité: Toraleur a uioutré Tépicuiieu aiiuable , cl laissé dans l'ombre le cyuicjue un peu leste , que pourlaul sa ihiesse ne dérobe pas entièrement aujf regaids i et ae cicpit antè videri.
Dans la seconde partie , M. Villemain envisage Montaigne comme écrivain : et là , il paroît encore plus inaître de son sujet : tout ce qu'il dit du styl(i de ce pliilosophe est approfondi avec la sagacité ingénieuse d'un rhéteur habile ;, le goût éclairé d'un littérateur trèsinstruit et le disceinement lumineux d'un critique exercé : ses réflexions sur ce qu'on appelle V esprit dans les compositions littéraires , me paroissent , en particulier , au-dessus de son âge j et l'explication du vers de Boileau :
Il n'est point de degré du médiocre au pire,
explication qui tient aux réflexions sur V esprit , et qui en est une conséquence , me semble singulièrement spirituelle, quoiqu'elle ne soit pas à l'abri de toute objection; mais j'avoue que le morceau où le jeune orateur nous représente Montaigne dérobant les diflérenles qualités de son style à chacun des principaux auteurs latins, laisse apercevoir- quelque affectation, non pas dans l'expression , mais dans la pensée : ce morceau paroît avoir été dicté par un excès de zèle pour les classiques de l'antiquité , plutôt que par le sentiment mesuré d'un goût parfaitement sûr 5 on peut trouver
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aussi que quelques détails sur la vie de Moutaigtie, jetés presque sans liaison et sans art, à la lin de cette seconde partie, en refroidissent les dernières pages ; mais l'intérêt se reproduit tout entier dans la péroraison , où Fauteur procède par une ai^ostvophe àV auteur des Essais : cette péroraison est pleine de ces convenances délicates qu'inspire une ttiodestie sincère , et de cette pudeur de Pesprit qui sied si bien à la jeunesse, à cet' âge qui est celui de l'audace.,. et qui doit toujours s'étonner de son audace. M. Villemain est un élève de la maison Parmentier j il a reçu ses premières leçons du célèbre M. Planche : puisse-t-il avoir des disciples quil'honorentun jour comme il honore lui-même aujourd'hui ses maîtres !
Deux autres jeunes pi'ofesseurs de l'Université non- Telle, MM. Leclerc et Naudet, sont entrés dans la lice, où ils se sont fait remai'quer. On a lu quelques fragmens du discours qui vient immédiatement après celui de M. Villemain : l'auteur, M. Deroz, homme plein d'une philosophie douce , paroît s'être peint lui-même dans son discours , comme Montaigne s'est peint dans ses Essais : il y a là , je crois , plus de naturel que de convenance j du reste, les fragmens que j'ai entendus ne me semblent pas sans mérite. On alloit lire aussi des fragmens' du troisième discours , dont l'iuiteur est M. Jay, écrivain sage , correct , et lumineux , déjà couronné dans un des concours académiques, lorsque ,Fheure s'avançant , l'assemblée tout entière , par un de ces mouvemens qui , pour n'être pas très-prononcés , n'en sont pas moins sensibles , a paru désirer d'entendre M. Delille : ce grand poëte a recité, avec son charme ordinaire, des vers qui ont serablé d'autant plus piquans, que, par un contraste inattendu , ils reniermoient une critique aimable du senti- 3. 3x
monl de Montaigne snr la mort : ce sujet l'a ( ondiiil à réciter auà^i celle pièce pUint d'une mélancolu. si atlendrissanle, qu'on avoit entendue avec tant de larmes au Collège de France, et dont les ingénieuses cl toucliantes beautés n'ont pas produit à l'Académie des émotions moins vives et moins générales : on applaudissoil , en pleurant, ce clianldu génie qui, quelrpie beau qu'il soit, ne seja pas, il faut l'espérer , le chaut du cygne.
Histoire de la Décadence et de la Chute de l'empire romaiii j traduite de langlais d'Edouard Gibbon , accompag-née de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à rhistoire de la propagation du christianisme, par M. GuizoT.
5 juillet. DA-NS l'étude de l'histoiie , il faut d'abord considérer les faits qui en constituent le fond, et ensuite les réflexions qui naissent des faits ; et parmi les historiens, il faut distinguer ceux qui se bornent à la narration des événemens , en y mêlant très-peu d'observations, et ceux pour qui les événemens historiques ne sont qu'un texte , qu'ils développent et commentent , et dont ils tirent tout ce que l'histoire peut offrir de méditations , de pensées, de résultats et de lumières à la politique et à la morale : une exactitude , pour ainsi dire matérielle , est le premier devoir des uns; un sens juste et profond doit être le principal cai-actère des autres ; les premiers peu-
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Tent orner l'exposition fidèle des faits de tout ce que la vérité permet à l'éloquence , à la nécessité d'intéresser, au désir et au besoin de plaire; les seconds ne doivent rien accorder au plaisir de l'imagination : toute leur force et tout leur attrait sont dans la puissance d'une raison supéjieure, qui découvre à leurs yeux ces rapports cachés , que les yeux du vulgaire ne sauroient apercevoir d'eux-mêmes, ces liaisons mystérieuses, ces relations secrètes que le génie indique à la curiosité pensante , et dont la révélation est pour elle une jouissance autant qu'une instruction 5 mais plus leurs devoirs sont sévères, plus les écueils se multiplient devant eux : une grande puissance de pénétration est souvent une grande source d'eiTeurs. Lorsque la pensée, quittant les surfaces, et passant du spectacle des effets à l'investigation des causes, creuse très-avant au-dessous des faits,°plus ellea deforce et d'activité , plus elle rencontre de routes qui peuvent l'égarer : l'esprit de système lui tend mille pièges; et souvent, loi'squ'elle croit avoii* fait une découverte importante, quand elle se flatte d'avoir pénétré jusqu'aux fondemens profonds et solides de l'édifice qu'elle veut élever, elle n'a fait qu'inventer un cadre plus ou moins ingénieux , plus ou moins imposant, mais toujours frivole, dans lequel elle se plaît à ranger ses matériaux avec un ai't plus ou moins brillant, mais nécessaii-era eut trompeur. La grandeur des Romains, la décadence et la chute de leur empire , le développement et le dépérisseinent de cette puissance colossale, qui a étonné, gouverné, policé etfoulé le monde, et dont l'histoire renferme toute la science delà politique, ont justement fixé l'attention des esprits nés pour chercher de grandes insti'uctions dans de grands faits. Aucune question de morale et de
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jKtliliqoo no snn» oit <'ii cilct avoir {iliis (Vink'jVl cl d'iinporlance que celle- oi : par quel degré le peuple romain s'cst-il élevé à laiit de puissance, et coniinent ost-il tombé de ce l'aîle de la domination et de la gloire où il éloit parvenu? Mais telle est, à mon avis, la nalui'c de celle f(uestioii, (ju'à mesure (]ue les solulions se multiplient el s'amassent, elle semble loujouis se n?produire jieuve et entière; et, après tout, quel fruit véritable la politique retireroit-elle d'une solution complète et défiîiilive? L(.'S choses humaines ont un cours que l'art peut diriger, accélérer ou ralentir peut-être, mais qu'il ne sauloitencliaîner; rien surla terre n'est fait pour durer toujoui s : naître , croître et mourir , telle e.'it la destinée des sociétés comme le sort des individus. Il en est de la politique comme de la médecine : elles guérissent ou piévionnent quelques maladies; mais elles ne sauroient arrêter la mairlie de la nature; et si nous pouvions connoître, d'une manière certaine, les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, peut-êtie n'en serions-nous que plus convaincus de l'impossibilité do faire de celte connoissance une ajîplication réellement utile et fructueuse.
De gi'ands écrivains a voient porté toutes les ressoiu'ces de leur esprit et toute la force de leur méditation sur ce beau sujet, avant qu'Edouard Gibbon s'en occupai , et leurs travaux imposaus ne le détournèrent pas de son entreprise: l'Europe savante, frappée du mérite de .son ouvrage, lit à son livre un accueil aussi flatteur que si la nouveauté de la matière avoit été jointe à Téchtde Texe'cution; tant ilest vrai qu'après tant d'autres livres sur le même problème, on clierchoit encore la lumière que Ton croyoit trouver -dans la nouvelle 1ns-
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toiie ! On diroil môme que Gibbon avoit regardé comme à peu près nul l'ouvrage si ingénieux et si admirable de M. de Montesquieu : il nen ftiil du moins aucune mention, ni dans son livre , ni dans ses préfaces , soit qu'il ait considéré avecquel([ue justice l'auteur de la Grandeur et de la Décadence des Romains comme un écrivain dont l'exactitude n'égale pas le génie; soit que, par une de ces préventions nationales dont le peuple anglais est peut-être plus susceptible qu'aucun autre , il n'eut pas pour un de nos phts illustres écrivains tout le respect que le génie et le talent, dans quelque lieu de k terre qu'ils se montrent, doivent inspirer aux esprits dignes de les apprécier.
M. de Montesquieu lui-même avoit été devancé dans cette carrière par deux auteurs, dont l'un fut rangé par* mi les plus beaux esprits , et l'autre , parmi les génies les plus hardis et les plus élevés du dix-septième siècle : avant lui , Saint- Evremond , de cette même plume dont il écrivoit à Ninon, traça quelques réflexions très-spirituelles et très-remarquables sur le caractère , la politique et la destinée des Romains ; et la finesse de ses observations prépara peut-être la profondeur des vues de Montesquieu : il existe , en effet , plus d'un rapport entre ces deux écrivains, qui, tous les deux, ont mêlé les traits d'un léger badinage et d'une galanterie ingénieuse , aux reclierclies de la politique , et dont la concision ])rillante se prête également et à la tournure d'an madrigal , et à l'expression d'une pensée profonde j mais ce n'est pas ici le lieu de développer ces rapprocliemens : enlreeux, ou plutôt au-dessus d'eux, s'élève un homme d'une intelligence plus vaste, et d'une éloquence plus maie et plusrapide, comme plussubhme; un géant
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tîoiil un des pas csl une c.in inc jK)ni- ceux même qui le siiivcnl tic jiliis pris. La (Ii.s.s<'rtaliori do Sainl-Kvre— moud, l'ouvrago m^iiK; do Montosquiou, paioissent longs et laiigui.ssans , en comparaison de ces dernières pages de Y Histoire universelle , où Rossuel analyse à grands traits touto l'Histoiro romaine, ol verso par torrcns la luniiôro sur les ressoi'ls de celte puissance avec la(|U(ll(', poiu" ainsi dire, se mesure son génie.
La grandeur et la décadence des Romains est donc devenue, on quelque sorte, un lieu commun, sur lequel les anciens avoient déjà répandu lieaucoup d'idées avant que les modernes vinssent à s'en emparer , et qui , dans l'avenir, exercera peut-être encore la plume de plus d'un écrivain , .sans que la curiosité, toujours vivement excitée, soit jamais pleinement satisfaite. Il en est de ce grand phénomène politique comme des phénomènes cèles tr-s ^ qui, toujours expliqués, senihlent toujours attendre un inlerprèle; mais il semhle que l'ahondance des idées provoque la concision du style, et que l'expression doit se resserrer à mesureque les pensées s'étendent et se multiplient sur un sujet. Gihhon ne paroît pas avoiradmisce principe : ce que le génie transcendant deBossuet a pressé dans quelques lignes, ce que le génie pénétiant de Montesquieu a renfermé dans un très-petit livre , ce que l'esprit vif et fin de Sainl-Evremond a su réduire à un petit nombre de pages, est devenu , sous la plume riche, féconde , savante et méthodique de fauteur anglais , un ouvrage très-considérahle ; et cependant Gibbon n'a traité que la moitié du sujet, puisque, négligeant d'examiner comment s'est élevé l'édifice de la domination romaine, il ne cherche à faire connoître que les causes de sa dégi'adation et de sa ruine j l'étendue
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qu'il a donnée au développement delà question n'a pas, il faut le dire , tourné au profit de la solution : je ne crois pas qu'il jaillisse de ses nombreux et intéressans volumes plus de lumière et une lumière plus nette sur l'ensemble du problème, que des ouvrages très-courts qui les avoient précédés ; mais dans le choix d'un si vaste cadre, Gibbon a peut-être suivi plutôt l'instinct de son talent que les vues de son esprit : le génie des auteurs dont je viens de parler, étoit naturellement porté à cette concision abréviatrice , à ces ellipses de la pensée, qui comptent sur l'intelligence du lecteur, à laquelle elles impriment du mouvement, et donnent de la fécondité; celui de Gibbon , comme je l'apprends dans la notice très- judicieuse, qui se tiouve en tête de cette nouvelle édition, inclinoit vers la douceur et les grâces faciles d'un style étendu, périodique, harmonieux; l'auteur anglais eut même à se défier de son goiit pour une certaine pompe , qui pouvoit trop aisément ressembler à de la déclamation; il est de plus remarquable encore qu'il conçut l'idée d'un ouvrage politique et philosophique, à peu près comme un autre aiuoit pu concevoir l'idée d'un poëme. Ce fut à l'aspect des ruines augustes de l'ancienne capitale du monde , et parmi les décombres imposans de Rome , qu'il se sentit saisi de la pensée qui sert de base à son ouvrage, et que son esprit inspiré crut recevoir la mission de développer les causes de la décadence de cet empire , dont ses yeux attentif contemploient les débris et le tombeau. En pensant beaucoup , Gibbon n'a donc pas ce qu'on appelle un style pensé : il écrit plus en orateur qu'en philosophe; mais ses observations sont très - profondes et très -philosophiques } et s'il manque du méiite de la brièveté, s'il a rais
riihondnncc dos détails où (rjiulrcs avoirnt mis b coiu i- .sion ilu style, il a du moins !>u rendit^ celte abutidaiice aussi piquante qu'elle est instructive : il a l'ondu la plùlosopliie avec l'érudition , alliage qui u'et pas commun.
Ce seroilnn beau Iravail, et digne d'une plume meilleure que la mienne, de nionlnr ce que (Jibbon, sur la question qu'il traite dans son ouvrage, a jm ajouter à la somme des idées qiie renferment les livi'es de Dos— suet et de Montesquieu; et, laissant à part ses erreurs, quand elles sont évidentes, d'examiner s'il a eu des vues véritablement neuves, ou s'il n'a fait que développer ou prouver les idées de ses prédécesseurs. Cet examen étoit, je pense, du devoir de l'éditeur, et son talent lui faisoit un droit de ce devoii* qu'il n'a pas rejnplij mais, après tout, ces grandes thèses, ces grands problèmes de politi(jue et de pliilosophie , sont toujours des points plus ou moins obscurs, qui sei vent décentre à une foule de particularités lumineuses , que l'érudition et le génie groupent autour d'eux. Les systèmes conçus par des hommes de talent, comme les BufFon, les Rousseau, les Montesquieu, ont du moins eu l'avantage de donner l'appui de l'unité à cette foule d'observations de détails , de vérités particulières qui germoient isolées dans ces têtes puissantes et fécondes j et, en quelque élat que Gibbon ait laissé la question de la décadence de V Empire Romain , il sera toujours vrai que sur ce texte il a composé un des meilleurs livres, un des ouviages les plus solides et les jjIus curieux, que pût produire l'union de la science et du talent.
Dans cette foule brillante d'aperçus que présente l'histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire Roînain , il en est un du moins qui appartient en pro-
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pve à l'auteur, qui donne à son ouvrage une physionomie particulière, qui même en forme le Irait distinctif, cl qui a provoqué de vives censures, en même temps qu'il a excité un vif enthousiasme : parmi les questions secondaires qui venoientse rallier naturellement autour de la question principale , la plus impoilanteétoit celle de savoir (juelle avoit été l'influence du christianisme naissant sur les destinées de l'Empire à son déclin , et le développement de cette question, rempli d'ailleurs derechei'ch es intéressantes, de vues neuves et justes, déconsidérations très-instructives, se ressent trop de cette haine puérile que Gibbon avoit vouée à la religion chrétienne , et dont l'expression trop marquée révolta les bons esprits, arma les théologiens, et ne flatta que trop ce parti qui décoroit du noble et beau nom de philosophie les petitesses aujourd'hui si méprisées, et les fureurs maintenant éteintes' du fanatisme anti-religieux. J'ai dit que l'auteur anglais avoit conçu son Histoire philosophique, comme un autre auroit pu concevoir un poème, à l'aspect des ruines de Rome; et, si j'en crois le sage éditeur , la haine de Gibbon contre le christianisme avoit aussi quelque chose de poétique : « Gibbon, dit « M. Guizot , n'a vu dans le christianisme que l'ins- « titution qui avoit mis lèpres , des moines déchaussés (( et des processions , à la place des magnifiques céré- « monies du culte de Jupiter et des triomphateurs du « Capitole. » A quoi tiennent donc les pensées des plus fortes têtes! et qui ne gémiroit de voir un homme tel que Gibbon devenir ainsi le jouet et la dupe de son imagination ! C'est là qu'il force visiblement les faits , et que même il les dénature pour les plier à son système j c'est la partie la plus suspecte de son livre j mais il faut
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lavouer^ ce n'est pas l;i moins din,,,- d'îlie lue et mé~ dilc'o.
On voit donc ^\m^ l'onvia^c (ri'idou.ud Gibbon est du nombre de ccnx qni ont IksoIii, oI (niî nu'ritcnl d'clre revus, cojnnienlés , recli/u'.s par nu ('( rivain scnsc', iu.siruil ri impartial, donirnlil(H'lI.ib<>ii(ii.s('o\ncliln(Icnesonirio j)as que l'enenr usurpe jamais la place de la vérité, et dont la plume sévère marque les écarts du talent, s^duil par réclat de ses propres conceptions, ou égaré par le prestige de ses passions et de ses préjugés : une élude tipprolondiede cet iinportanl ouvi agf , descoiuioissances Iiistoriques Irès-étendues , un jugement très-sain, une critique très-lumineuse, ontdonnéà M. Guizol le droit d'ofiVir au public celte nouvelle édition d'un livre fait pour avoir un des premiers i-angs dans toutes les bibliothèques , et auquel les notes et les observations de Téditcur ajoutent un nouveau prix.
§. II
3o dëcemJbre.
Pour appi'écier avec une en tière j ustesse cette nouvelle édition du grand ouvrage d'Edouaid Gibbon , il faudroit f;nre,enquelquesoiie,leméme travail que l'éditein-, suivre l'auteur anglais pas à pas, vérifici- toutes ses assertions, épier toutes ses erreurs , discuter tous ses paradoxes; il faudioit faire plus encore : il seroit nécessaue d'examiner avec le même soin les observations du commentateur , de les rapprocher des autorités qui leur servent de base, de les approfondir , et de bien s'assurer si l'éditeur a toujours raison, quand il comhat l'avis de l'original, et si quelquefois ihie substitue pas des méprises à des erreurs;
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mais ce dont on peut juger avec inoins d'efforts et de recherches; ce qui présente des données et pkis ficiles et plus svires, c'est le genre d'esprit dans lequel l'éditeur a conçu son entreprise : tel écrivain auroit pu vouloir appuyer les inexactitudes de Gibbon par de nouvelles inexactitudes, fortifier ses sophisraes par de nouveaux sophismes, joindre aux déclamations que ses préjugés lui dictoient d^iiitres déclamations inspirées par les mêmes préjugés, et enfin, abonder dans le sens de ses préventions et de ses haines; tel autre, guidé par des vues toutes contraires et des sentimens tout différens , auroit pu se proposer de les réfuter avec un zèle et une chaleur qui se renferment hien rarement dans les bornes du vrai , et qui peuvent rendre suspecte la défense même d'une bonne canse, en y imprimant le caractère de la passion et le sceau de l'esprit de parti. M. Guizot me paroît avoir tenu le milieu entre ces deux excès : si l'auteur anglais avance quelque vérité qui ne soit pas entièrement favorable à un certain ordre d'idées , le sage éditeur ne cherche ni à l'ébranler, ni à la confirmer; il laisse parler Gibbon, sans l'interrompre; mais quand celui-ci avance quelque erreur, l'éditeur la i-éfute avec calme : on voit qu'il ne contredit jamais son original, pour le plaisir de le contredire; et, lors même que Gibbon laisse échapper quelques-uns de ces traits d'une partialité trop évidente , qui pourroit faire pardonner quelque émotion dans son commentateur , le sang-froid de M. Guizot demeure inaltérable, et ses réfutations en acquièrent plus d'autorité : il ne cherche pas à faire sentir combien il est misérable de cori'on^re l'exactitude Iiistorique, en faveur dételle ou telle opinion ; il se contente de la rétablir ; et , fsans laisser apercevoir s'il approuve ou ii'il blâme l'au-
'9- ANNAI.F, s
leur anglais dans rcii.somhîc de ses pensées, il ne lui I.mI marc d'aïuiMie tics njcurs ({u'il a pu ivpandro dans les (K'iuils : loiik's les rcuianjucs de Al. Giii/-ot prcsenl( uL le caraclère de la bonne foi comme celui de la vcriLé. Elles portent surtout, comme le titre l'annonce, cl comme l'indique assez ce que je viens de dii-e, sur la pai liede l'ouviage dans laquelle Gibbon dt'volopperhisloire d(> la propagation du christianisme , sur cette partie où l'auteur a montré tant de préventions et lant de talent, tant d'érudition et tant d'inexactitude , des vues si profondes et des aperçus si erronés, une sagacité si pénétrante, et un esprit de paiti si aveugle, toutes les «jualités qui peuvent recommander le génie d'un grand historien, et tous les défauts qui peuvent rendre h. véracité d'un historien suspecte: mélange singulier de piéjugés et de pliilosoj^hie , de vérités neuves et de méprises grossières; tableau brillant, mais infidèle, digne d'être rangé parmi les productions les plus hardies et les plus remai-quables des temps modernes , et qui , après avoir été loué sans réserve peu- un enthousiasme fanatique et ridicule, censuré avec aigreur par un zèle qui exclut lu mesure , raéritoit d'obtenir enfin les horineurs d'une oitique impartiale, disposée à marquer les endroits foibles, comme à reconnoître les beautés, et à faire une exacte séparation des vérités et des erreurs. Dès les pi'Cmières pages de ce grand morceau, M. Guizot surprend Gibbon en faute , et l'arrête : adoptant sans examen, et avec une légèreté bien peu digne d'un homme si instruit, un des préjugés les plus enracinés dans Tcsprit de ceux qui admettent volontiers toute opinion défavorable au christianisme , l'historien anglais répète d'abord, après tant d'autres, que la religion judaïauc^ et le christia-
LITTÉRAIRES. (l3l2.) 4cj'y
nisme qui en est la suite , furent, parmi toutes les religions , les seules intolérantes. On ne conçoit pas comment Gibbon , dont les études avoient embrassé toutes les' pallies de l'histoire ancienne, et dont les réflexions avoient pénéti'é si avant dans cette histoire , a pu se laisser tromper par cette illusion volontaire de l'ignorance prétendue philosophique : que Voltaire ait cent fois reproduit celte erreur dans ses écrits plus brillans que profonds, et plus ingénieux, plus légers qu'exacts, oïl en est peu surpris : il ne se piquoit pas beaucoup de bonne foi , et il n'avoit pas une très-grande érudition ; liiais on est d'autant plus étonné de voir Gibbon donner à ce préjugé la sanction imposante de son autorité, qu'il ne le jette point comme un ti-ait dans le torrent de ses idées, mais qu'il en fait une des bases de son système. Parmi les causes principales et fondamentales qu'il assigne aux progrès du christianisme naissant, il' marque, comme la première de toutes, cette intolérance , qu'il attribue spécialement et exclusivement aux disciples de Moïse et du Christ : l'éditeur l'accable d'un déluge de faits; et ces fiits ne sont poiiit'tîrés avec efforts des entrailles de la science, et dés mines les plus profondes et les plus sombres de l'érudition : ils sont partout; on les trouve même, pour ainsi dire, à la suiface de l'instruction, dans des li^Tes élémentaires qui sont entre les mains de la jeunesse.' J'observe qiie le savant éditeur, qui pou voit lui-même recueillir et rassembler ces faits , a cru devoir les emprunter en partie aux Tjettres de quelques Juifs portugais , dont il a transcrit textuellement des passages, et tourner contre Gibbon les armes dont M. l'abbé Guénée avoit déjà fait usage contre Voltaire, sans craindre que ces armes dus
<! p 'f annai.es
fOMi (Il j)aroîlrc plus l'oiljlos, cl pniro cjirclU'S avoiclit ('ir employées eoiiln' Pldolcilc la ])liilo.s()pliie niodenie , (\ parce qu'elles avoieiit t'ié manice.s par un ecclésiasiiqiio:cVsl, je crois, daua J\I. Gui/.ol une nouvelle preuve d'impurlialilé.
Sans vouloir faire ici. de celle paiiie si intéressante de l'ouvrage de Gibbon, une analyse que ne .saui'oit comporter le journal dans le(|uel j'écris, je rappellcj-al que riiislorien anglais établit cinq causes premières de Taccroissement du cIitTstianisTne : d'abord, cette intolérance dont je viens de parlei*; ensuite le dogme de l'immortalité de l'ame, déjà répandu parmi les philo— sophe^s ; le don des miracles attribué à l'Eglise primitive ; les vertus des piemiers chrétiens, et leur activité dans le gouvernement de l'Eglise. C'est alors que l'éditeur ne le perd pas de vue un seul instant : il ne faut pas croire cependant qu'il pi'odigue les notes et les observations : il a même, à cet égard, ime retenue qui semble donner plus de poids à ses remarques; mais j'aurois désiré, je l'avoue, qu'il eût mêlé à ses réflexions sur les détails quelques jugcmens généraux sur les masses : ces jugcmens, ces rt;sumés, dont la place eût été d'autant plus facile à trouver^ que l'esprit méthodique de l'auteur anglais distingue avec une parfaite netteté les unes des autres , les idées fondamentales de l'ouvrage, auroient pu être exprimés avec concision et rapidité. M. Guizot paroît avoir craint de trop multiplier les volumes; et il est viai que le livre e^i déjà fort volumineux; mais je ciains aussi que cette considération, qui n'est pas entièrement littéraij-e , ne nous ait piivés de quelques bonnes observations , qui fluroient répandu plus de lumière sui' les vues et sur les
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«rreui's de l'original : j'aurois voulu que M. Guizotj qui a si bien attaqué le préjugé de Gibbon sur l'inlolérance, que cet auteur attribue d'une manière exclusive aux juifs etauxchrétiens, et qu'il regarde comme la première source des succès du christianisme,nous eût dit également son a vis sur les autres causes indiquées par l'historienjuous eût appris si cette division lui paroît exacte et complète, nous eût fait remaïquerce qu'elle peut avoir de solide ou d'arbitraire ; enfin , eût essayé de fixer sur ces points capitaux, autour desquels Gibbon rallie toutes -jes idées, le jugement et l'opinion du lecteur. Je ne puis m'empêcher, puisque l'occasion s^Gn présente, de faire observer combien ces sortes de divisions sont en général suspectes : on les aime, parce qu'elles sont appropriées à la foiblesse de l'esprit , qui veut que l'on circonscrive sa vue, pour qu'il ne puisse pas en sentir les bornes ; mais elles trompent , elles égarent en nous faisant prendre l'horizon d'unauteur pour la limite des choses. M. de Montesquieu travaille vingt ans à rassembler les matériaux précieux de V Esprit des Lois; et , pendant vingt ans, son esprit, chargé des trésors d'une si constante méditation et d'une si longue étude, balance incertain , et flotte d ms le vide avec toutes ses richesses, jusqu'à ce qu'il trouve un point de repos dans cette division fameuse qui sert de fondement à son grand ouvrage, et qui, peut-être, a plus d'éclat que de solidité. En effet, quelques esprits judicieux l'ont regardée comme frivole, et Voltaire l'a combattue : ces divisions systématiques sont, dans l'ordre politique et moral, ce que sont, dans les sciences naturelles, ces classifications qui toujours inspirent tant de défiance aux bons esprits et aux vrais savans : l'analyse du véritable esprit philo-
496 AN'NM.f.S
sopliiqiiP dilÏÏ'i-e o.ssrnli'llcmcjil de r<sj)iil de .sysLc'mc , quoiqu'i'lle pnroi.sscs'oii r.ippiuclior ; su marche est circonspecte autaiiL que les procédés de Taiitre sont hasardeux et téméraires; on voit que ie premier fondement dos idées de Gibhon , sur l'accroissemenl de la icligion chrétienne, est ruineux : qui nous dirasi les autr(\s causes qu'il spécifie sont plus sûres et plus réelles? qui nous dira si le nombre en est complet? qui délermineia le degré de puissance et d'influence de chacune d'elles? qui sait jusqu'à (juel point elles peuvent rentrer les unes dans les autres? Une connoiss;mce précise des faits est déjà bien dilïicile à obtenir dans tous les genres; que sera-ce donc de la connoissance des causes?
L'examen des premiers pi-ogrès de la religion chrétienne, renfermé dans les chapitiesXV et XV^I de l'on- Vi'age, ne forme qu'une partie delapi-emière livi'ai.son, objet de cet article. Cette livraison embrasse d'ailleurs ime masse considérable de faits importans , tous successivement approfondis par l'auteur, depuis l'établissement de la monarchie romaine jusqu'à la mort de Constantin. 11 seroit aussi malaisé qu'inutile de rassembler ici tous ces faits en abrégé; il faut d'ailleurs les voir dans le jour sous lequel l'écrivain philosophe les présente à la curiosité qui les saisit, et à la réflexion qui les juge, dans le cadre où il les groupe^ avec les couleurs dont son pinceau a su les revêtir; il faut suivre avec lui tous les ressorts de cette vaste machine, dont son génie, éclairé du flambeau de la science, calcule tout le jeu, et démêle toutes les complications. Gibbon a fait à l'histoire romaine l'application de la méthode heureusement imaginée pai- quelques historiens modernes : il joint à la nan-ation des faits, des considérations sur les mœurs,
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sur l'état de l'nrt militaire, sur le commerce, sur lu ri-^ chesse publique, sur les arts et sur les lettres, sur tout ce qui caractérise chaque époque, sur ce qui la différencie; et plus il a mis d'analyse dans son ouvrage, moins son ouvrage lui-même est en quelque soite susceptible d'analyse. Traité par un tel écrivain, quel ta-bleau historique peut avoir plus d'intérêt que celui des développemens de la monarchie romaine ! Quelle filiation , quelle chaîne d'événemens l'oeil de la philosophie ne voit-il pas s'étendre à travers l'espace de tant de siècles ! Et pour parcourir celte immense et féconde carrière y quel meilleur guide pourrions-nous avoir que Gibbon , quiavoit fait une étude profonde de cette partie de l'histoire, qui joignoit à cette étude toutes les méditations de la philosophie et toutes les ressources du talent, et qui, malgré ses préjugés et ses erreurs, sera toujours compté au nombre des plus grands historiens !
La traduction de son ouvrage a été revue en entier, et retouchée avec beaucoup de soin : le style , qui pourroit avoir plus de rapidité , d'entraînement et de légèreté, ne sauroit avoir plus de correction et de clarté; il a même quelquefois de l'élégance et de la noblesse : je citerai en preuve cette partie du portrait de Constantin, d'autant plus piquante, que ce qu'elle exprime est
moins connu : « L'affeclation de parure , et les
« manières qu'il adopta vers la fin de sa vie, ne ser- « virent qu'à le dégrader dans l'opinion 5 la magnifi- « cence asiatique , adoptée par l'oi-gueil de Dioclétien , « prit , dans la personne de Constantin , un air de mol- « lesse efféminée : on le représente avec de faux che- « veux de différentes couleurs, soigneusement arrangés (( parles coiffeurs les plus renommés de son temns; il 3. 02
^yi) ANNALES
« |j(Mtoil Vin diadùne tl'uiie ioirne nouvelle et plus « c'oûlousc; il se; couvroit d'une profu-siori de perles, « do pierres précieuses , de colliers et de bracelets ; il étoit i( revêtu d'une rohe de s(Me floltante, et arti.sicniont <( brodée en Heurs dur. Sous cet appareil, (juon eût « tlidlcileiucut pardonné à la jeunesse extravagante « d'Eliogabal , nousclierclierions en vain la sagesse d'un « vieux inonarque cl la simplicité d'un vétéran romain ; « son anie corrompue par la fortune nes'élevoit plus « à ce sentiment de grandeur qui dédaigne le soupçon «( et qui ose pardonner »
L'histoire de Gibbon est un des monumens de la littérature moderne : l'Europe a prononcé depuis longtemps sur le mérite de cet ouvrage, que les diUerens peuples se sont approprié par des traductions. Celle dont je parle, enrichie des dissertations, des observations, des notes d'un éditeur plein de jugement, de goût et d'instruction, peut être regardée comme un bienfait litléraire, et ne sauroit, je crois, manquer d'obtenir tout le succès dont elle est digne; l'exécution typograpliique du livre doit concourir à ce succès.
3 avril i8i3.
Voila le Gibbon terminé: j'annonce , avec plaisir, la fin de cette belle et gi*ande entreprise ; j'ai cru devoir parler de chacune de& livraisons ; j'ai même fait deux articles à l'occasion de la prcmièie : l'importance de l'ouvrage m'a paru mériter ce degré d'attention ; et quelles seront donc les productions littéraires dontnous devions nous occuper avec quelques soins, si un tel ou-
LÎTTÉR-AIIIES. (iol2.) 499
vrage peut être traité superficiellement par la critique ? Je finirai , comme j'ai commencé, par quelques considérations générales relatives à l'historien de la Décadence et de la Chute de V Empire Romain, et à son hisloire : je ne me répétei-ai pas ; il y a toujours tant de points de vue à envisager dans un même sujet ! je ne suis jamais embarrassé que du choix.
Ne voulez-vous que connoître les faits de l'histoire j'oniaine renfermés dans cet espace de temps qu'on appelle l'Histoire du Bas-Empire , lisez M. Le Beau ; et si la longueur de son livre effraie votre paresse , lisez M.Royou. Jenevous parle pas des originaux, la plupart sont illisibles ; et nous devons des actions de grâces aux écrivains laborieux qui ont pris la peine de les débrouiller, de mettre en ordre , de rassembler en im corps les informes et indigestes matériaux qu'ils présentent. Voulez-vous que les faits soient accompagnés de réflexions qui vous en indiquent les rapports, qui aident vos propres pensées, qui éclairent votre jugement , ou qui, du moins, en facilitent les opérations , lisez l'historien anglais. Je ne parle point de Montesquieu , ce n'est pas un liistorien t il est trop serré , trop précis, trop concis; son immortel ouvrage , tout en pensées profondes , tout en grands résultats , contient trop peu de faits , et suppose dans le lecteur la connoissance des événemens , de leur suite, de leurs liaisons principales , de tout ce qui constitue le fond de l'iiistoire : la lecture de Gibbon prépare en quelque sorte à. celle de Montesquieu : l'écrivain anglais nnline de front les faits, et les observations auxquelles ils donnent lieu ; il développe assez la partie purement historique poui' qu'on n'ait pas besoin , sous ce rapport, d'avoir recours à d'autres ouvrages que le
5ûo ANNAi. i:s
sien; il iiesiicrilu* ])(>iiil Irop les dolails ;m dvs'iv dV:(.oiidre ses réflexions à Icui- préjudice; il (uiid iiiéuK' le plus souvent ses raisonuemens d;ins lu narration ; il raconte et pense à la fois, et sa pliilosopliie ru; coûte pres{|Uerien ni à la rapidité du récit ni à l'exactitude des relat on.s. Il n'a point étranglé son sujet : après avoir bien lu son livre on sait VUlalolre du lias- JZm pire ; et si, d:ins le courant de coite lecture, on a pu n'être pas toujours de l'avis du philosophe, à la fin on ne peut qu'èti'e fort content de l'historien : on a puisé dans son ouvrage «ne très-grande connoissance des faits.
Gibbon a-t-il donc véiitablemenl composé une histoire? Oui , saiis doule : à force de raisonner sur la manière d'écrire l'histoire, il est très-facile d'obscurcir la quesJion , et de la réduire, comme il arrive prcs(|ue toujours après les longs raisonnemens , à une pui-e dispute de mots 5 la solution se trouve ici dans le sens (pie l'on veut donner au mot liisLoire : si ce terme ne signifie qu'une narration dégagée, non pas de toute réflexion , mais de tout développement de pensées, il est clair que Gibbon n'est point un historien, puisqu'il mêle à l'exposition des faits un grand nombre de considérations politiques et morales, auxquelles il donne souvent beaucoup d'étendue. Mais faut-il , en effet , restreindre ainsi le sens du mot liistoire? voilà le pohit du problème : comment le résoudre ? en jetant les yeux sur les écrivains à qui le titre d'historiens n'a jamais été contesté : car il me semble que la signification d'un mot est bien arrêtée , bien fixée, quand tous les siècles eu sont d'accord.
J'ouvre donc Salluste , qu'on regarde , depuis deux mille ans, comme uu hi§torien : seç ouvrages n'ol-
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fi-ent-iLs que des faits disposés dans un bel ordre , narrés avec une énergique vivacité , développés avec une éloquence pittoresque , et mêlés de quelques réflexions rapides ? point du tout : j'y trouve, et fréquemment , quoique ses compositions historiques soient très-courtes , des observations très-développées , des espèces de dissertations, que l'hislorien se plaît à jeter au milieu de ses récits : tous ceux qui l'ont lu conviendront de la vérité de ce que j'avance. Mais , dira-t-on , Sallusle s'est écarté en cela des traces de Thucydide , de cet historien si grave et si sévère , qui passe pour avoir été son mor dèle, et il n'a pas été suivi par Tlte-Live , qui déroule , avec tant de richesse et de majesté , le tableau des itûls sans en interrompre le tissu par aucune considération prolongée : il est viai qiîe ni Thucydide , ni Tite-Live ne suspendent, comme Salluste, leurs narrations pour disserter ; mais d'où vient que Thucydide est regardé comme l'hislorien qui fait le mieux connoître , qui analyse avec le plus de profondeur , qui développe avec le plus de sagacité la politique et les inléiéts des républiques de la Grèce? le voici : c'est que son ouvrage est plein de harangues , qu'il met dans la bouche de ses différens personnages , de Périclès , de Nicias , d'Alcibiade , de Cléon, etc. , qui sont autant de dissertateurs éloquens,par l'organe desquels l'historien nous tranamc t ses propres pensées , nous communique ses propres vues , nous instruit de tout ce qui ne résulte pas immédiatement de l'exposé des événemens, et nous indique ces rapprochemeas que peut-être le lecteur n'eût pas aperçus de lui-même.
La méthode de Tile-Live est^ à cet égard , celle de Thucydide : c'est aussi dans les discours qu'il sème.
5o3 ANNALES
avec tant d'abonclcincc cl laiiL de luxe , panni s<?.s réiils ; cVst dans ses nombreuses harangues qu'il place loules les réflexions propres à répandre du jour sur les faits et sur leurs rapports, sans s'inferdii'e pouj-lanl déraisonner (|U(|{|neioi.s assez longueinenl en sou projiie nom : tout If monde coimoîl le beau morceau où , quillanl le Ion de riiislorien el prenant celui du polili(|ue et du philosophe, il examine la question de savon- ce qui seloit arrivé , si Alexandre, au lieu d'attaquei- les Perses , étoit venu attaquer les Romains; or^ toutes ces harangues, que se sont permises les historiens anciens , ne peuvent-elles pas être considérées, à la foirae près, comme de véiitables digressions laisonnées , comme des développemens d'observations qu'ils n'ont pas craint de répandre dans leurs histoires, qu'ils en ont même regardées comme des parties essentielles , et (jui en forment à la fois les points les plus lumineux et les plus beaux orneraens : ce sont comme autant de centres rayonnans d'où le génie lumineux de ces giands écrivains, lance des traits de clarté jusque dans les profondeuis de la morale et de la politique ; aussi , ai-je toujours été surpris qu'on mît ces harangues séparées des histoires auxquelles elles appartierment , entre les mains des jeunes étudians, sous le titre de Cofuciones : ils ne sauroicnt les entendre; ils n'y peuvent recueillir que quelques tournures de phrases et quelques mouvemens oratoires; les meilleurs professeurs eux-mêmes ne sont pas trop bons pour les comprendra.
Il faut donc rayer Thucydide , Salluste et Tite-Live du nombre des historiens, ce qui seroit un peu extraordinaire, ou convenir qu'on peut mettre de ce nombre ceux des écrivains modernes, qui, ne se bornant point
LITTERAIRES. (l3l2.) 5o.^
xï faire des traités ou des discours sur l'histoire j et pri vés de la ressource des harangues, ont groupé, comme Gibbon, leurs réflexions par masses, au milieu des faits , et sans nuire à l'exactitude historique , sans étouffer les détails nécessaires sous l'amas des considérations générales, sans immoler à l'envie de disserter, avec finesse , sur les événemens , le devoir de les raconter avec fidélité , ont su prendre un juste milieu entre la simplicité d'une narration dépouillée de toute dissertation, et cette surabondance de digressions philosophiques, dont l'amas indiscret seroit le tombeau de l'histoire.
Ne nous formons point des plans imaginaires; ne courons point après une perfection idéale. Sans doute la plus belle de toutes les histoires seroil celle qui , par la seule disposition des faits , en dévoileroit toutes les liaisons et toutes les causes , et qui nous les montreroit découlant tous d'une source première; mais où en existe le modèle? Dans quelle composition historique trouvet-on celte unité parfaite , que M. de Fénélon veut transporter des ouvrages de l'imagination dans ceux de la vérité, et qui, suivant lui, doit être le produit d'un heiueux arrangement des matériaux de l'histoire ? Ne s'mtroduiroit-il pas nécessairement beaucoup d'arbitraire dans la recherche de celle unité, qui se rencontre même difficilement dans les faits les plus simples et les mioins compliqués , et qui ne peut manquer de se perdre dans la foule des événemens , quand ils se pressent, s'accumulent et se précipitent les uns sur les autres ? Comment la saisir, par exemple , dans la rédaction épineuse et pénible d'une histoire comme celle du Bas-Empire , quand tant de causes paroissent avoir concouru à la rume de C3 colosse, dont les déb/is sont
5o'i ANNAI-r.S
encore épars dans (oui runivci-s? L.i rcinarqne-l-on dans llûodole, dont l'ouvrage esL un compose de di— gre^isions? dans Thucydide, (jui a ccril la Guerre du Ptloponese^ campagne par campagne ? dans Tile-Llve , qui ne suit léellement d'autre orilie (jn( celui des tfnips ? I''ii littérature comme en (|uel(|ue,s aulre.s parties, j\l. de Fénélon avoit l'esprit un peu chiniéi"i(jue , quoiqu'il eût un sentiment exquis ides vraies l)eaulés lilléraires , et ((u'auçun homme u'ait eu phisdegoiit: j'exliorte donc ceux qui veulent ériger en lois ses idées sur riiisloiie , ù examiner ce qui e^t, ce qui a été, plutôt que ce qui peut être ; cai" il axTivelrop souvent que ce tjui 2}eup être ne se réalise jamais et reste toujours dans lai-égion des possibles , qui ressemble assez au pays des chimères. Défions-nous des théories jnétaphysiques, et des utopies.
Si je suis entré clans cette petite discussion , c'est moins pour justifier Gibbon que pour rétablir la vraie doctrine dans ses droits , et pour empêcher qu'un système, qui dernièrement a été établi avec beaucoup de force et de dialectique par un excellent raisonneur , no prévale contre la vérité ; aucun de ceux qui liront l'écrivain anglais ne sei-a tenté de lui contester le titre iVhistorieiiy qu'on ne dispute pas rnême à Bossuet , fpi^oique ce grand homme n'ait fait qu'un discours trèséloquent sur l'histoire : Jq me suis surtout affermi dans cette pensée, en parcouiant ces trois derniers volumes de la Décadence et de la Chute de l Empire romain : quels magnifiques tableaux historiques ne piésententiLs pas! quelle multitude de faits et de détails offerts dans le point de vue qui met le plus à mèjne d'en saisir l'ensemble et d'en apprécier les influences récipioques ,
LITTÉRAIRES (l8l3.) 5o5
jusqu'au moment où la nouvelle capilale de l'empire tombe au pouvoir des Turcs , et, par sa chute, marque la dernière heiire et le dernier soupir de celte puissance extraordinaire qui , pendant plus de vingts siècles , avoit effrayé , conquis et gouverné le monde ! On ne lit pas sans le plus vif intérêt , dans Gibbon , les différentes circonstances de la prise de Constant inople; et, en général , toutes les grandes scènes , toutes les principales catastrophes des temps qu'il décrit , sont peintes dans son ouviage avec autant d'exactitude que d'effet et d'énergie: je ne crois pas qu'aucune prévention me porte à le louer au delà de son mérite : j'ai su notei', dans mes divers articles , tout ce qu'il a de défectueux , de blâmable , de dangereux même 5 je n'ai approuvé ni ses passions , ni ses préjugés , ni ses inconvenances , ni ses satires , ni ses déclamations; mais j'ai cherché à ne point déclamer moi-même; j'ai mis dans mes censures la même bonne foi que dans mes éloges : ma pensée se trouve toujours dans tout ce que j'écris.
J"ai beaucoup parlé des soins méritoires du savant éditeur; je n'ai rien dit encore de l'exécution du livre : elle me paroît très-digne de louanges; je nomme ici avec honneur l'imprimeur et le libraiie, MM. Hardy et Maradan : je ne veux pas oubher M, Miger, littérateur instruit et exact, à qui cette édition doit une excellente Table des Malièreti , jwrtie si essentielle de tout ouvrage d'instruction et de bibliothèque un peu étendu.
l.c Génie de V Homme, poëme , par M. de Cflâkiîdolll:, nouvelle édition.
37 juillet.
La médiocrité ne se nuit pas seulement à elle-même; elle nuit encore à autiui : le vrai talent n'obtient jamais plus difricilemenl les succès qu'il mérite , que lors- «■jue la foule des écrivains foibles et médiocres se presse autour de lui : semblables aux berbes parasites qui étouni-iit les moissons, les petits auloius sont la nielle et rivraie du Parnasse. Le poëme dont j'annonce la seconde édition, est un ouvrage extrêmement distingué; povu quoi donc n'a-t-il pas fait plus de sensation dans le pul)lic ? Pourfjuoi n*a-l-il pas assuré plus de réputation à son auteur? Les critiques ne lui auroient-ils pas rendu justice? se seroient-ils fait un jeu de le déprécier? Non , celte production a été traitée lionoi'abkment dans les journaux; mais telle est aujourd'hui la profusion des mauvais vers, des mauvais poèmes, qu'à moins d'être averti par un nom déjà connu , déjà illustre , par un de ces noms qui appellent et commandent le succès, ou du moins la vogue, le public fatigué, dégoûté, laisse dédaigneusement dans l'oubli les ouvrages les plus dignes de fixer son attention, et de captiver son estime.
Je m'estimcrois heureux , si ma folble autorité pouvoitlui recommander elTicaccment un poëme qui, dans d'auti'ea temps, se seroit assez recommandé par lui-
LITTÉRAIRES. (l8l2.^ 607
même, et si je réussissois à lui Iransraellre le jugement favorable des conuoisseurs : rien n'est plus vrai que cette maxime, habent sua fata Ubelli', le sort des ouvrages dépend souvent de mille circonstances étrangères à leur mérite : il ne suffit pas d'avoii' du talent, du génie, de savoir écrire; il faut encore venir à propos : si le Génie de V Homme a voit paru il y a trente ans , il eût été Irèsreman^ué , il eut répandu beaucoup d'éclat sur le nom de l'auteur, et il seroit aujourd'hui cité parmi les bons ouvrages en vers qui , sans tenir le premier rang dans noire littérature, occupent une place honorable dans nos bibliothèques : je me permets rarement des assertions hardies et des décisions tranchantes, parce qu'il entre toujoia-s plus ou moins d'arbitraire et de vague dans la solution des questions littéraires; mais je crois pouvoir affirmer qu'il ne manque à JVI. de ChènedoUé que d'être né quelques années plus toi , pour avoir une renommée égale à celle des Louis Racine , des Saint- Lambert, et de quelques autres écrivains postérieurs que je ne nomme point, parce qu'il est toujours dangereux: de comparer les réputations naissantes aux réputations adultes, et le mérite qui cherche à percer, au mérite en possession de toute sa gloire.
Je présume toutefois qu'il lui manque encore autre chose pour conquérir ce nombre imposant de suffi-ages dont se compose une réputation : c'est de les capter; malheur aujourd'hui à l'écrivain qui n'a que du talent, et qui ne connoît que l'art poétique I il est un art plus essentiel qui tous les jours fait des progrès parmi nous, qui tous les jours enfante des miracles : c'est une magie qui transfoi'me les nains en géans; très-utile à la médiocrité; à la uullilé- mais dont le lulcnt même ne doiî
pa.s oiiliricment dcdaigiinr le secours : il faut eu coniioilreles secrets , eu euiployer les ressources, sous peine de rester dans l'obscurité, même avec des qualités brillantes, et. de se voir oublit^ mruie en composant des ouvrages dignes de ni«'nioire; je ne diiai pas cependant aux poètes qui peuvent aspirer justement à la réputation :
Travaille/, pou vos vers, et brauroup vos surets?
iuais je leur diiai : « Travaillez beaucoup vos vers, <( comme vous le faites , el un peu vos succès. » Il est vrai que, par une espèce de compensation, le talent est toujours l)ien moins habile que la nullité, dans le grand art de l'intrigue et des succès : Ao« omnia possumus om- Jies.
La question du plan d'un ouvrage est presque toujours la question du litre; et j'avoue qu'il est gënérale- Jnent assez peu important de savoir si toutes les divisions , si tous les détails d'une composition se rapportent nvec une parfaite exactitude à Tcnoncé du titre, dont il a plu à l'auteur de la décorer. Quand l'économie d'un poëme repose sur des idées distinctes et nellcs, quand les parties principales ont entre elles des rapports bien clairs , je ne crois pas que l'on doive demander rien de plus au poêle : Tossentiel est que son ouvrage offre le. degré d'intérêt dont il est susceptible , et que son style réunisse, au moins en grande partie, les qualités auxquelles on reconnoît l'homme né pour écrire en versi; je suis donc fâché des critiquas plus ou moins ingénieu-. ses qu'on a faites sur le plan du Génie de i' Homme y et plus fâché encore que Fauleui- y paroisse si sensible dans l'avertissement j qu'il a mis en tête de celte nou-
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 609
•velle édition : il les réfute un peu longuement , et la longueur de sa réfutation m'engage seule à dire qu'il ne les réfute pas toujours victorieusement. Il y a du vrai dans ces critiques ; M. de CliènedoUé ne peut s'empêcher de le reconnoître lui-même : « Seulement, dit-il, en par— « lant de quelques-uns de ses censeurs , ils prétendirent « que j 'a vois trop multiplié peut-être les tableavix pit- « toresques qui servent d'encadrement à l'exposition « des deux systèmes géologiques, et la chose 6*1 fort « possible. » Non-seulement la chose est possible, mais elle existe; et c'est à cela que peuvent se réduire toutes les censures du plan de l'ouvrage, c'est-à-dire , à la surabondance des tableaux et des ornemens qui enlèvent trop d'espace au fond même du sujet : n'ayant pas sous les yeux le texte de ces critiques, je ne saurois dire si l'on a passé dans quelques-unes la mesure de la vérité; mais la chaleur avec laquelle l'auteur les repousse , doit me le faire supposer , quoique partout il ait su joindre à cette chaleur les formes les plus aijnables de la politesse; et cette supposition me force à énoncer ici ce qu'à cet égard je crois êlre exact et vrai.
Je dirai donc à M. de Chênedollé , en attachant à son plan toute l'importance qu'il veut bien lui-même y attacher : u Lorsque vous m'annoncez que vous allez chanter le génie de V homme , je m'attends à vous entendre célébrer les découvertes importantes qu'il a faites dans les sciences et dans les arts; vous traitez votre sujet en quatre chants , dans lesquels vous déployez souvent toutes les richesses de la poésie. Dans le premier, vous parlez des merveilles de l'astronomie; le second roule sur la géologie; le troisième sur la mélapliysique; le quatrième siu' la politique : votre division me paroît Irèi-
i»10 ANNAT-rs
bonne, (|iuti(|ir«)ii v<»n.s ;iii rcpioi lu', avrc qnclque ap- ])avt'nce tli- raison , d\'ii avoir absoliinicnt pxcIu les arts : ïiiai.s dans chacune de ces [jartics, avez.-vous fait ce que vous deviez faire? je ne le crois pas : prenons votre second cliant pour exemple; je lis d'abord près de quatre cents vers où je remarque de fort belles desciiplions des paysages des Alpes, des llciives qui preruient naissance dans CCS montagnes, de leurs glaciers, etc.; mais ces descriptions ne m'apprennent rien de la puissance du génie de V homme , dans la recherche des élémens du globe qu'il habite. A la v6ité , au milieu des sept ou huit cenls vers dont se compose votre second chanl, vous en consacrez à pevi près cent cinquante à Texposition des systèmes géologiques de Buffon et de Saus— sm'e; mais vous donnez même à cette exposition , véritable sujet de cette partie du poëme, l'air et la forme d'an épisode; puis, retombant immtMiatement dans de nouvelles desciiptions , vous nous peignez, avec aulant de développement que d'édal , le Vésuve et celte fameuse éruption où périt Pline l'ancien , et qui abîma Herculanum et Pompéia. Il est clair que ce que vous appelez IV/zcrtcZ/'e/zze/z^ n'est pas ici en proportion avec la chose encadrée; que vous donnez une bordure énorme à un très-petit tableau , et que vous étonflez le principal sous l'accessoire : cette observation peut s'appliquer à tous les chants de votre poème , excepté celui de l'astronomie, où vous détaillez davantage les difféj-ens systèmes , fi-uit.s des méditations de l'homme, et de son génie. On doit dire cependant que si vous vous êtes éloigné de votresujet , ou plutôt de votre tilre , l'inspiration qui vous a emporté ne vous a pas trahi : elle vous égare dans des routes charmantes, dans des sentiers pleins de fleurs et
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de richesses , d'où VOUS rapportez les trésors les plus éclatans et les plus précieux 5 et peut-être , en traitant votre sujet, eu vous conformant plus exactement au titre de votre ouvrage , n'auriez-vous pas fait un si beau poëme : cessez donc de rompre des lances en faveur de votre plan; rendez les armes à la critique; avouez des torts qui sont si brillans , et dites de votre muse , avec la sécurité du vrai talent :
Si non errassetjjecerat illa minus.
Un grand et beau talent nous a depuis long-temps accoutumés à admirer des poèmes absolument défectueux sous le rapport du plan , mais brillans de style : lout le monde, je le sais, n'a pas le droit de faillir comme l'auteur des Jardins et de V Imagination; mais le plan le plus régulier, le mieux conçu , ne sa moi t sauver de l'oubli un ouvrage foibleraent écrit, tandis que le style peut faire vivre la composition même la plus irrégulière : celui de M. de Cliênedollé est bien capable de couvrir les défauts qu'une critique inexorable pourroit vouloir reprocher au plan du Géjiie de V Homme. Nous ne comptons pas aujourd'hui beaucoup de poètes qui écrivent aussi bien que l'auteur de cet ouvrage:
Il en est jusqu'à trois que l'on pourroit nommer.
Je n'ai pas besoin de dire que M. de Chênedollé est de la bonne école; il est un des chefs de cette école, et je ne crois pas que nous ayons , en ce moment, un seul poète qui ne s'honorât d'avoir écrit le Génie de l'Homme : Je parle sans aucune exagération, et je n'excepte personne; j'appelle même, et je provoque, sur ce juge-
5ia ANNALES
meut, l'aHenlion et l;i décision de ce petit nombre d'écrivains, (juc l'opiiiidii du public iii.slruil place à lu tète de noti'c liltyratiii-(! actucllt^ : leurs flatteuis pourront inV'u r.iiic un ("rime : mais c'est à leur propre conscience €t à leuT- goùl (|U(' je m'en rapporte . ouvrez le ])oeine de M. de Chônedollé, vous y trouverez partout des tableaux de la plus raie magnificence et du pinceau le plus pur comme le plus brillant, et vous y rencontrerez des piges que, dans les meilleurs temps, n'auroienl pas désavouées, jii pense, les meilleurs écrivains en vers.
Le Génie de V Homme de M. de ChênedoUé, et la Navigation de M. Esménard , sont les deux compositions épiques les plus distinguées qui aient paru depuis le commencement du 19'siècle : j'écarte les poèmes de M. Delille que son giand âge , sa réputatioii depuis long-lemps établie, la faveur prononcée don I il jouit, l'entbousiasme décidé du public ])our ses moindres ouvrages, mettent hors de toute concurrence, autant que le méi'ite de s'en ouvrages mêmes. On a fait à peu près les mêmes critiques sur les plans des deux poèmes deMM. Esménard et de ChênedoUé; etces deux écrivains ont trouvé dans leur style l'excuse des imperfections reprochées à leurs plans .* l'élocution de M. Esménard est naturellement plus élevée que celle de M. de ChênedoUé ; mais elle est moins facile , moins souple, plus tendue, plus apprêtée, moins claire et plus vague : il y a dans le style de M. Esménard, je ne sais quoi d'abstrait, qui fatigue l'attention du lecteur, et qui répand des nuages sur la pensée du poêle ; il y a de la monotonie : le style de M. de ChênedoUé est exempt de ces deux défauts ; la clarté la plus lumineuse et la plus satisfaisante en est même une des qutditésdiôtiuclivesj et si la
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 5l3
Variété ne s'y trovive point portée au même degré , du moins elle n'y manque pas : le poëme de la Navigation, malgré ses beautés, est très-difficile à lire : le poème du Génie de V Homme , quoique chacun des chants soit peut-être un peu long , attache toujours, et ne fatigue jamais; dans le premiei-, on sent plus d'effort et plus de prétention ; dans le second , plus d'inspiration et de naturel : l'élégance très-remarquable de M. Esménard est dépourvue de cette heureuse aisance, sans laquelle l'élégance n'est qu'une beauté , et n'est point une gi'âce; celle de M. de Chênedollé , plus libre et plus légère, cherche moins l'admiration, et plaît davanlage au goût; la Muse de M. Esménard, fière de ses pompeux atours et de son noble appareil , est plus imposante qu'aimable ; celle de M. de Chênedollé , plus simple , quoique plus riche dans sa parure , plus modeste en son air, étonne moins qu'elle ne charme, et obtient plus (ju'elle ne prétend; ces deux poètes ont eu lieu l'un et l'autre de déplorer l'indifférence du public pour tout ce qui ne paroît point sous la protection d'un nom déjà célèbre :
Ploravere suis non respondete J'avoretn Speratum meritis. '
Mais enfin, M. Esménard vit briller pour lui le jour de la justice, bien qu'elle ait été un peu tardive : et M. de Chênedollé est encore dans l'attente de cette gloire, toujours si douce, quand elle est méritée, toujours ti-op lente à venii^, puisque ses retards sont toujours des injustices.
5ii Annale»
§. II
9 aoiU.
Il a toujours été très-difficile, je crois ^ et, il est aujourd'hui plus difficile que jamais de lire de suilc un long poëme; et c'est peut-être ce qui a déterminé les poêles de ces derniers temps à ne pas s'occuprr beaucoup du plan et de l'ensemble de leurs ouvrages : ils les ont composés , comme ils présumoient qu'ils seroient lus: ils ont soigné des moiceaux , sans trop s'embarrasser des transitions et de la liaison. Leurs poiunes ne sont que des recueils de tirades brillantes et de beaux vers : les critiques ont réclamé, à grand bruit, les droits de l'art; les poètes, et même le public, se sont moqués d'eux. La première de toutes les lois est de plaire et de réussir 5 et il y a long-temps qu'une certaine sagesse , qu'une certaine régularité dans les productions littéraires, ont perdu cet avantage : les invoquer, est un des lieux communs de la critique; les négliger, est maintenant un des droits du talent : les leçons de nos anciens maîtres,, le bon sens, la raison, la logique ne sont plus aujourd'hui qu'une pédanterie.
J'admettrai donc, si l'on veut, que le Génie de V Homme ^ dans sa totalité, nest pas d'une lecture plus facile que beaucoup d'autres poèmes, et j'accorderai sur ce point tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on accorde aussi que M. de ChênedoUé n'est pas inférieur, sous le rapport du talent, à beaucoup d'autres poètes plus lus, plus connus, plus admi)és, plus célébrés que lui : on m'accuse de n'avoir point fait une énuméralion «xacle et fidèle des caiwes de la froideur avec laquelle
LITTÉRAIRES. (j8l2.)' 5l5
sort poëme a été reçu; et je conviens que les énUméralions complètes sont bien rares; mais j'avoue que je n'ai pas cru devoir itlettie au nombre de ces catises le sujet même, et le titre du poëme. On prétend que ce sujet a quelque chose de trop vague, et ce titre quelque chose de trop abstrait^ et en mêine temps de trop pompeux : soif; mais dans ce cas le reproche cfUe les critiques ont fait à M. de Chênedollé de n'avoir pas traité son sujet, auroit dû toui-ner à son avantage: quoi qu'il en soit, dans l'examen des poëmes il n'est pluâ question aujourd'hui ^ je le répète, du sujet et du titre: il s'agit de vers et de tirades , et le Génie de VHomnié lie craint, à cet ég^a^rd, aucune comparaison dans la littérature actuelle.
J'avertis que, dans les citations suivantes, je choisis, non les meilleurs vers, mais des endj'oits frappans , et non pas encore à beaucoup près tout ce que le poëme renferme de lemarquable : les limites de ce journal fls me le permettent pas. J'ouvre le premier chaut, et je remarque cette peinture de la naissance de Vastrono^ fnie :
Aux lieux où rayonnant de clartés éternelles,
Les cieux sont toujours purs, et les nuits toujours bçUes^
Où l'Euphrate, roulant ses flots au loin couverts
De l'ombrage fleuri des palmiers toujours verts,
Voit de feux plus puissans la nature animée
Prodiguer le cinname, et la mjrrhe embaumée j
Le pasteur de Babel en gardant ses troupeaux.
Observa , le premier, les célestes flambeaux j
Et la nuit, promenant ses tentes égarées ,
Osa du firmament diviser les contrées j
Bientôt encouragé par ces premiers essais.
Sa main, pour le soleil, ouvrit douze palais,
Et dans les champs d'azur il lui marqua sa route ::
C«t astre, en voyageant sur la céleste voûte,
5l6 ANNA T. lis
l;<"ii(«inlra le Drlier, la Virrf^e, Ir AVivaii ,
Où l'jiimre, on niiivs^int, retrouve son iK-rreaii ;
T'A lo Lion brùliuit, ol !<• (roid SiipiiiHire •
Alors Ir ci»! r(';;l;i les lr;n;nix(lc la liTrc,
Et riioinmf, pour scnuT, on couper ses moissons,
Consullii dans l<"sri«'u\ 1<' livre tli'S saisons;
La Icrro et rEnij)ir<'tM-(lian^<oienl leurs annales :
Le bfrj^er rlialdeen, <le ses innins pastorale»,
Gravant sur nn rocher les archives descicux,
Déjà les Iransmettoil aux peuples curieux.
Ce beau morceaiï en iMppelle un de M. de Foiikuies sur le même .sujet ; M. de CliênedoUé n'a pas erainl de ci 1er, en note, les vers de .son lienieiix modèle, el il ne devoit pas le craindre : les siens sonliennenl cedaiigeieiix parallèle : les premiers sont plus parfail.s, plus exempts de loule espèce de tache, mais non pas j)! us animés de la flamme poétique, plus richeii de couleur eL d'harmonie; et, .s'ils ont plus de grâce, ils n'ont pas plus de noblesse et d'éclat. Je me piopo^e de citer quelque chose de chacun des quatre chants 5 c'est dh'e assez que je suis loin de pouvoir citer tout ce que je trouve de distingué dans chacun d'eux : le poète, dans son second chant, s'élance sur les sommets les plus élevés des Alpes , et les parcoiut d'un vol hardi; mais bientôt il sent le besoin de quitter ces solitudes aériennes :
L'homme seul , et perdu sur ces hauteurs immenses ,
Sans ombrage, sans bruit, sans herbes, sans semences,
Redemande l)ientc)tles êtres animes;
Ciel! quel riant tableau pour mes regards charme's,
Quand je revis enfin de la rouge bruyère
Sortir, du sein des rocs, la lige prisonnière!
Arbres, balancez-vous sur mon front rafraiclii;
Génisses, mugissez sur le coteau blanchi;
Vieux pasteur du chàlet, viens, sous le toit champêtre^
M« verser un lait pur dans la coupe de hélre;
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 617
Revennz sous mes yeux, ondoyantes moissons;
Mêlez votre or mobile à l'ar;^ent des glaçons ;
Que la fraise vermeille, et de nei^e entourée,
Livrant ses doux parfums à ma bouche altérée,
Rougisse de ses fruits le manteau des hivers,
Et croisse encor pour moi sous ces pins toujours verts !
A mes pas, las d'errer sur ces sommets stériles,
Beau Valais! ouvre eniiu tes fortunés asiles!
Et toi, Rhône indompte', fleuve aux bonds dévorans.
Entre les doux abris de Vévai , de Clarens,
Et du roc où Saint-Preux gémissoit solitaire,
Conduis-moi jus<ju'au lac illustré par Voltaire.
Ce second chant est terminé par un magnifique morceau sur le Vésuve, et sur la mort de Pline l'ancien; mais ce morceau est beaucoup trop long pour être détaché du poëme et transcrit. Ce n'est pas le seul qui me fasse sentir combien , dans les bornes étroites où nous sommes renfermés, il est difficile de rendre au vrai mérite une pleine et entière justice; le troisième chant, intitulé Y Homme , et dans lequel le poëte franchit les barrières de la nature physique, est, à mon avis, celui de tous qui présente le plus de beautés de détail. L'aiw teur y sort du genre descriptif, 011 la nature de son sujet Fa peut-être jusque-là trop renfermé, et s'ouvrant une carrière nouvelle, il intéresse la sensibilité, et parle au cœur sans cesser de parler à l'imagination :
O toi <[u'ont enchanté les premières douceurs, Qu'à leurs jeunes amans prodiguent les Neuf-Sœurs; Ciains leurs retours cruels : sais-tu bien que l'envie Est là pour tourmenter et ta gloire et ta vie; Elle enleva Racine a l'espoir des Français, Et contraignit le Tasse à pleurer ses j-uccès. Quel vague, quels dégoûts, quelle vie inquiète La nature réserve aux destins du poète!
5l8 ANNALES
H «'.si iloiic vfai que riu>innn», aux talonj; rondnranô. Sur la ttiTc , en passant , siihlirn*" infortuné, Ne jK'ul inipuneinrnt arhcvcr une vie, Qiu- \c rifl snrfliai'}î<M du ('ai-deau du génie! Souvint il meurt biùle de ees célestes feux : Tel quciquerois l'oiseau d\i souverain des di^n y L'aif^li IoiuIh' du haut des voûtes éternelles , CrùUi du loudn; ardent «ju'il porloit sur *«« ailcSt
Le pocte n^présenle l'iiomnie olierchaiit p.irlout le bonheur, et ne le renconU'ant nulle part; et il s'écrie î
Pavois cm li: trouver dans cctie donee ivresse
Qu'offre des passions la fièvre enclianteresse;
Mais au fond de mon cœur, que de foi» le plaisir
A laisse le dégoût en usant le désir!
Que de (bis le remords, sur la couche embaume'e ,
M'a montre, tout à coup, sa tète envenimée;
Et de son dard cruel mortellement frappé ,
Je disois au plaisir : « Pourquoi m'as-lu trompé ! »
Celle apostrophe si énergique et si vive est empruntée de V.Ecclésiaste; mais si l'autem- vouloit efl'acer une seule tache cpii dépare un peu ces huit vers , on pourroit les compter parmi les plus beaux de notre langue. Cette ivresse qu'offre la fièvre ne me paroi t pas une expression digne de la pureté ordinaire du style de IM. de Chènedollé; et ces syllabes quojft^ blessent trop l'oreille; au reste , la peinture du remords montrant , tout à coup, sa tête envenimée est admirable, et le ton général de ce morceau est excellent,
L^éloge de la vie champêtre et de la félicité tranquille du cullivateixr est un lieu commun souvent Iraité; mais il me semble que M. de ChênedoUé a bien su le lenou-' yelcret le rajeunir :
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 5\^
Le laboureur, comblé de champêtres largesses ,
Voit la terre pour lui surpasser ses promesses :
Comme un luxe effronté, fils altier de l'orgueil,
Jamais du laboureur n'osa tou<lier le seuil ;
Aux vœux de ce mortel la nature docile
Fait aisément les frais d'un l)onheur si facile.
Dans un cercle uniforme il voit couler ses jours;
Pareil à ce ruisseau qui, borné dans son cours,
Réfléchit seulement les fleurs de ses rivages.
Et des cités jamais n'a baigné les images ;
Le doux contentement réjouissant son cœur,
Fait de sa vie entière un long jour de bonheur :
Il vieillit dans la paix ; et , quand son Dieu l'ordonne,
lombe comme un fruit mûr dans un beau jour d'automne !
Je crois que ce dernier trait appartient en propre à M. de Chênedollé, et il est comparable à ce vers fameux de La Fontaine :
Bien ne troiible sajin : c'est le soir d'un beau jour.
Le quatrième chant a pour sujet et pour titre, la Société : ce chant pourroit me fournir encore un grand nombre de citations , toutes phis brillantes les unes que les autres, et je n'aurois que la peine, ou plutôt l'embarras de choisir; mais il faut se borner; et quelque brillaiis que soient les vers que j'ai transcrits, je crains d'en avoir trop ofFeil à des lecteurs plus avides encore d'une critique maligne, que sensibles aux charmes d'une belle poésie. Le poète, que l'imagination conduit jusque dans les profondeurs de la politique, ti'ace ainsi le portrait de Montesquieu :
Mais qu'osé-je tenter? C'est toi seul, Montesquieu,
Génie étincelant , sublime demi-dieu .'
Oui, c'est toi qui peux seul , au poids de ta balance,
De ces grands intérêts peser la différence !
Eh! qui mieux des Etats démêla les ressorts?
Qui , d'un œil plus j>erçant , a sondé ces grands corps?
Voyoz du monde rnlicr <(iiiin\e il fail ht roviic!
Lois, mcTiirs, peuples, eliiiiats, rien n'eehappc à sa vue :
Il est partout; il plane, il embrasse it la fuis
La hutte du sauvage et le palais des rois;
Bientôt dans les détours d'un labyrinllie inunensn ,
Il en^fipe un eombat, qui, Minsiin, recomiuenec,
El rempli d'une utile et noble ambition ,
Terrasse tour à tour et riivdre et le lion;
Et sorti d'une lutte en vietoires leeonde,
Cet Herrule, eliar^^c des vrais titres du monde ,
Au rang des bicnl'aiteurs de notre humanité ,
Monte éclatant de gloire et d'immortalité.
M. de Chênedollé a souvent imité , dans ses vers , la prose de nos meilleurs écrivains , deBufioii, de J. J. Rousseau, de M. de Suint-Pierre, de M. de Chateaubriand : il leur emprunte des morceaux poétiques, auxquels il donne l'ornement de la mesure et de la rime; mais je crois qu'il cite trop dans ses noies im écrivain de beaucoup d'esprit, mais d'un goût très-suspect, M. de Rivarol, dont la réputation surpasse trop le mérite , qui eut plus d'éclat dans la conversation qu'il ne doit avoir d'autorité dans ses écrits, homme dont les mots sont devenus célèbres, et dont les ouvrages sont oubliés; ce léger tort de M. de Chênedollé est absolument étranger à son poème : l'admiration de l'auteur pour M. de Rivarol n'empêche pas le Génie de VHonune d'être , comme je crois l'avoir prouvé, une des productions les plus lemarquables, quoique une des moins remarquées, dont les muses françaises aient pu s'applaudir , dans ces derniers temps , une de celles qui doivent finir par réunir le plus de suffrages, après n'avoir obtenu d'abord que les suffrages trop peunombieuxettroppeu éclatans des connoisseurs; un ouvrage , enfin , qui assure à son auteur des droits incontestables à tous les honneurs littéraires.
LITTÉRAIRES. ('l8l2.) 621
Questions de littérature légale; du plagiat , de la suppositian d'auteurs y des supercheries qui ont rapport aux livres ^ par M. Charles Nodier^
23 août.
Cette brochure est d'un écrivain qui se montre à la fois homme d'esprit , érudit et bibliographe : mais l'analyse n'en est pas facile : l'auteur , plein d'idées et de vues, riche d'aperçus et de souvenirs, n'a pas distribué ses pensées dans un ordre assez lumineux , quoiqu'il ait soigneusement distingué par des chiffres les différons paragraphes de son ouvrage; son titre même a quelque chose d'obscur : on peut se demander, en effet , qu'estce que la littérature légale , et l'on a besoin d'im moment de réflexion pour comprendre qu'il faut entendre par ces mots si singuhèrement rapprochés la litlérature considérée dans les rapports qui peuvent la soumettre à la justice des lois et à l'inspection des tribunaux. Le mot légal est ici détourné de sa véritable acception ; et l'auteur , en cherchant la précision , est tombé dans l'obscurité : B revis esse lahoro , obscurus fio. 11 nous apprend quelque part qu'il est étranger , et son style auroit pu quelquefois le faire soupçonner; mais il nous apprend aussi qu'il écrit dans la solitude , loin de tous les secours littéraires , et sans livres ; et l'on doit en admirer d'autant plus l'érudition abondante et variée qu'il a répandue dans cet opuscule. Je ne dissimulerai pas cependant que cette érudition se présente avec quelque
J-'2 ANNALLS
l.isfc : une lal)l«> des auteurs et îles livres cités dans celte bi-ocliuie, d'une centaine de pages , ofiVe, en l/le de celle même hroclune , ])lii.s de trois cents noms d'auteurs et titres de livies, étalés peut-être avec trop de complaisance; l'auteui- n'avoit pas besoin, je crois, d affecter ainsi les formes de l'érudition : son grand savoir se seroit fait assez sentir de lui-même ; et je sm's fâché qu'il ait trop cru devoir imiter, dans la composition de ce petit ouvrage , le défait de méthode , la diffusion , les digressions , les longueurs des écrivains qui ne sont qu'éiudits : car tout cela, si je ne me trompe, ne lui est point naturel ; il pense d'une manière trop vigoureuse et Ij <)|) originale , pour que son esprit ne s'élève pas au-dessus des inconvéniens et des abus attachés d'ordinaire à la science.
Un coup d'œil jeté sur les titres des paragraphes de sa brochuie suffit jx»ur voir qu'il ne se traîne sur les traces de personne , et qu'il tire toutes ses pensées de son propre fonds ; il a même des vues qui sont d'une nouveauté extrêmement piquante; et, comme il faut de nouveaux mots pour de nouvelles idées , son Dictionnaire littéraire n'est pas lui-même sans originalité : un de ses paragiaphes est intitulé des pastiches , un autre des styles spéciaux', teimes qui, je crois, ne se rencontroienl ju.squ'ici dans aucun tiaité de littérature , et qui pourtant sont parfaitement appropriés aux choses qu'ils expriment ; mais, lors même que l'auteur se sert de la langue commune, il a toujours des pensées qui lui appartiennent en propre, soit qu'il traite des écoles en littérature ^ soit qu'il parle du vol littéraire ^ ou de la similitude des idées ; de la réminiscence , de l'analogie (le sujets j etc. ; il rajeunit tout; il donne à tout un ca-
LITTÉRAIRES. ( l8l2.) 52!?
ractère particulier ; il est partout ingénieux dans ses rapprocheniens , neuf dans ses observations , instructif dans ses paradoxes , piquant dans son érudition : sa brocliure est un des ouvrages littéraires les plus remarquables dont nous ayons eu à rendre compte de-f puis long temps.
Il est visible que l'idée lui en a été inspirée par tout ce qui s'est passé dernièrement sur le théâtre de notre liltéralure : les accusations de contrefaçons et de plagiats dont les tribunaux ont retenti cet hiver; la persécution si tive et si ridicule dirigée contre un auteur comique du premier mérite, M. Etienne; les discussions plus ou moins animées relatives aux ouvrages d'un écrivain don ton s'occuperoit beaucoup moins, s'il avoit moins de talent, ont provoque naturellement les réflexions de quiconque n'est pas entièrement étranger aux lettres ; et je ne parle point ici de cette nuée de pamphlets éclos dans la femientation des esprits et dans la chaleur de la dispute , productions passagères évanouies avec \e& circonstances qui les avoient fait naître , et auxquelles même des réclamations éloquentes et de solides réfutations n'ont pu donner aucune importance. On ne doit point ranger dans leur classe les observations méditées d'un véritable littérateur qui, long^temps après le tumulte, et lorsque le^ nuages élevés par les passions se sont dissipés , vient répandre quelque lumière sur les questions agitées et non éclaircies. Ce n'est pas que l'auteur de cette brochure fasse une application directe de ses principes et de ses vues aux faits particuliers que son ouvrage rappelle : il ne se permet que des allusions, et se renferme constamment dans les généralités , comme s'il craignoit de réveiller 4es cjuerelles {scandaleuses et de retracer des
^fA ANNAT. F. s
scènes si lionlouses jx.iir l.i lit («'rature. Je ne les retracerai pas moi-nièmc : le public ne s'en est que trop nmusd, et elles n'uni dure (\uv trop long-loinps; ce (|ue lauLeiU' dit tic.s-imp.irlialement d.iiis sa brochure pourroit d'ailleurs être suspect do pntialilé dans un journal : il vaut toujours mieux s'occuper des écrivains qui ne sont plus, que de ceux avec qui nous vivons.
On ne sonpçonneroit pas quel est l'auleur le plus accusé de plagiat dans l'article de cette brochure où il est question de ce dt'lit littéraire ; c'est Pascal : les termes de raccusaleur ne sont point équivoques : « Toutes « réflexions faites, dit-il, je me crois obligé de recon- « noitrc que le plagiat de Pascal est le plus évident peut-- « étie et le plus maniffslenient intentiunnel , dont les « fastes de la littéialuje ofTient rexcniplo 5 » et il ajoute: « La Mollie-le-Vayer, La Bruyère, Saint-Evremond , « Fontenelle , Bayle et Voltaire ne sont pas très-délicats, « et aucun d'eux , pourtant, n'approche de Pascal dans « l'audace du larcin. » Et quel est donc l'écrivain que Pascal a volé? C'est Montaigne : piesque toutes ses Pensées y et non -seulement les pensées , mais le tour dans lequel il les présente , la forme dont il les revêt, le mouvement qu'il leur donne, sont dérobés à l'auteur des Essais avec des circonstances aggravantes dont il faut lire le détail dans la brochure; les preuves pal'oissent sans réplique , et l'on' ne pourra , je crois , s'empêcher de s'y rendie , ({uelcjue lespect que l'on ait pour le grand nojn de Pascal : de longs et nombreux passages de ses Pensées , mis en paiallèle à la fin de ce petit ouvinge avec des morceaux des Essais ^ ne rendent le vol que trop manifeste ; et quand cette brochure ne renfermeroit (jue ce rapprochement qui jusqu'ici avoit échappé
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à tout le monde, elle mcrileroit d'être regardée comme un ouvrage extrêmement curieux : si elle^avoit paru avant que les auteurs de V Eloge de Montaigne eussent achève leurs compositions, je ne doute pas qu'ils naxï. eussent tiré un fort grand parti , et que le jeune et éloquent orateur à qui la palme a été décernée ne se fiit présenté avec une assurance plus confiante encore devant le géant de Port-Royal , qu'il a combattu , comme un autre David, avec une audace si heureuse. Voilà, je crois , les plagiaires en assez bonne compagnie I
Je passe une foule de chapitres plus intéressans, plus piquans les uns que les autres , mais plus bibliogi'aphiques encore que littéraires , pour arriver à quelquesuns de ces points de vue où l'auteur se montre aussi profond littérateur que penseur original ; tel est , entre autres , le paragraphe où il traite des écoles en littérature : il n'admet aucune école réelle ; ceci a besoin d'explication , et voici comment il s'explique : a Le vrai « talent, dit-il , ne fonde point d'école : les maîtres du <( style approchent plus ou moins les vr\s des autres , « mais ils ne se i-essemblent pas 5 le langage de Virgile « est autre que celui d'Homère , et celui de Milton dif- « fère de tous deux , quoique tous trois soient presque « également divins; cette conformité de nianièi'es , qui « constitue les écoles , n'appartient qu'à la médiocrité. » L'auteur tire de ce principe un moyen d'apprécier les ouvrages qui jettent un grand éclat , et obtiennent une grande vogue : « Voulez-vous donc juger , ajoute-t-il , « d'un écrit éblouissant , et savoir , avec bien de la pré- « cision , s'il a entraîné votre opinion par des qualités « propres , et en quelque sorte intrinsèques , ou s'il ne « doit son premier succès qu'à la déception causée par
« un ;ippareil adroit ? Soumcltez-le à iV'preUve du
*( /ur.s/fc/ie. » Il Tiul .savoir maiiil(Miant cv (]uo l'aiiUnir entend par ce mot si nouveau et si extraordinaire eu littérature : tout le monde sait que les styles des différens écrivains prêtent plus ou moins à l'imitation; et lorsqu'on peut obtenir cette imitation jusqu'à un ceilain tlegié , jus(|u'au point que la ressemblance soit frappante et l'illusion complète, la copie, dans le langage de l'auteur, s'appelle un pastiche, terme emprunté à la langue des peintres, qui l'emploient pour désignei- une imitation du même genre faite dans leur art: ainsi, les deux fameuses lettres composées par Boileau , l'une dans le style de Voiture, et l'autre dans celui de Balzac , sont des pastiches ; Fauteur prétend donc qu'avant de prononcer sur un ouvrage de marque, il faut examiner si cet ouvrage n'est pas un pastiche : « Les juges à la « mode , dit-il, auront beau s'extasier devant ces page.? « surprenantes, et s'écrier à l'envi: Voilà du Fénélon ! « voilà du Bossuet I ceci rappelle Homère , et cela Isaïe î « Oui, sans doute, leur répondrai-je , comme les têtes « plates de Jordane lappeloient le Guide : l'auteur de « tout ce sublime pourroit être un homme foi't médio- « cie, mais assez heureux en pastiche. J'ai connu en H Allemagne un peintie qu'on ne croyoit pas capable de « rieu peindre de mieux qu'une enseigne, et qui réus- « sit merveilleusement tout à coup dans l'imitation des « beaux intérieurs d'église de Peter Neef. »
Revenons sur ces idées*: les talens originaux sont sans doute les premiers de tous , et les grands ouvrages qui brillent à la tête des différentes littératures portent tous le caractère de l'originalité ; mais l'imitation ne sauroit- «lle se concilier avec cette qualité précieuse? et lorsqu'un
L î T T k R A [ lî K S. ( ! u l 2-. ) $2*;
homme de talent, M. de Chateaubriand , par exemple, que l'auteur semble désigner, venu après les grands modèles , leur dérobe las belles foi'mes qu 1 leu r appartiennent, pour en orner les conceptions de son génie, doit-il être traité d'iinitaleur servile et de plat copiste, lui qui probal)lement auroit ci-éé ce qu'il emprunte, s'il fût venw plus toi? L'originalité , d'ailleurs , ne peut-elle se montrer que dans le tour de l'expression et dans les foimes du style? Le fond d'un ouvrage, la disposition des idées, le plan et l'ensemljle, l'invention et la combinaison des délails , seront-ils comptés pour rien? Un auteur nourri de Fénélon , de Bossuet , d'Homère , d'Isaïe , pourra donc , en retraçant les traits de ces dilFérens modèles , être néanmoins original; observons, de plus, que là faculté de reproduire avec succès les traits des grands éci'ivains, n'est pas sans quelque rapport avec le génie qui les inspira : il y a une imitation qui peut passer pour création ; n'appelons pas du nom flétrissant de pastiches des ouvrages marqués du sceau du talent, dans lesquels nous voyons briller les couleurs et la manière des originaux dont l'auteur s'est pénétré. Si ce genre d'imitation est un inconvénient, c'est un inconvénient nécessaii-emeut attaché à certaines époques de la littérature : quand toutes les combinaisons d'une langue ont été épuisées, est-il possible d'en trouver de nouvelles ? et le talent , sous peine de recommencer tout l'ouvrage du temps et de courir tous les risques de l'inexpériencej n'est-il pas réduit à l'imitation? Je ne proscrirois qu'une imitation crue et grossière, et j'appellerois caricatures ce que l'auteur de la brochure appelle pastiches , d'autant plus que les imitateurs qui manquent d'art et de goût , et qui n"ont point de talent
SaS annai.es
en proprp, no fonl gti»''rc (\\ic reiidic plus sensibles les cU'fauls, les incoiiV('n;»nce.s elles ridicules de ieui's modèles : ce sont, en cpielque sorte, dvs parodis les, H y a donc du ?ague et de l'obscurité dans celle partie des assertions et des raisonjiemens de l'auteur; ce qui n*empi'^che pas cpie sa tlu'Oi'ie ôes pa.stic/ies ne soit Irès-piqnanle et ne jjuisse même être fort \ilile : le nouveau est si rare aujourd'hui , surtout en matière de littérature et de critique, qu'il faut l'accueillir , pour peu qu'il s'accorde avec le bon sens et la raison j et ici tout est ingénieux, et presque tout est juste.
Le genre descriptif, dont les abus ont été si souvent signalés , est celui de tous qui se prêle le plus au postiche : l'auteur cite deux copies de cette espèce , faites , dit-il , par un homme habile , l'une d'après La Bruyère , et l'autre d'après un auteur vivant. Voici cette dernière : « Au treillis serré qui garnit la fenêtre rustique , « la capucine du Pérou accroche de toutes parts ses tim- « baies d'un vert mat et ses cornets mordorés , tandis « qu'un vieux lierre , décoration naturelle de la maison « du pauvre , garnit tout le mur extérieur de ses fraî- « ches tentures , où pendent de petits bouquets de baies « noires comme le jais. » Il est clair qu'on s'est proposé, dans ce petit morceau , d'imiter la raanièi-e de M. de Saint-Pierre , et qu'elle y est assez bien saisie ; mais il y aura toujours dans le style d'un écrivain original une grâce , un sentiment, une fraîôheur , un je ne sais quoi, que n'attraperont jamais les faiseurs de pastiches , et les imitateurs , qui ne sont qu'imitateurs. Je connois un auteur qui, dans ses ouviages , a beaucoup imité M. Bernardin de Saint-Pierre , mais qui l'a imité en homme digne d'être son rival , et avec des qualités toutes diffé-
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rentes de celles de son modèle : ce n'est point là un faiseur de pastiches^ c'est un grand lulenl, qui s'est mis en harmonie et à l'unisson avec un autre grand talent : on voit que je veux parler du chantre d'Atala.
Ce petit ouvrage, qui renferme des vues littéraires si neuves et si ingénieuses, offre , de plus , quelques-unes de ces curiosités dont les seuls bihliograpJws sont avides , et dont je me contente de les avertir. L'ingénieux auteur travaille , dit-on, à un Commentaire de La Fontaine ^ et à des Observations critiques , étymologiques et grammaticales sur le dictionnaire de la langue française. La brochure dont je viens de donner une idée ne peut que prévenir les amis des lettres en faveur des productions que prépare la plume spiiituelle , originale et savante dont elle est sortie.
J^tudes s?ir La Fontaine , ou Notes et excursions littéraires sur ses Fables , précédées de son éloge inédit, par feu M. Gaillard^ de l'Académie française.
28 août.
Voltaire dans le Temple du goût, dit en parlant du Dieu qu'il étoit allé visiter :
Je vis ce dieu cju'en vain j'implore, Ce dieu que loujours on i;^nore Quand on cherche à le de'linir; Que La Fontaine fait sentir, -Et que Yadius cherche encore, 0, 04
La Fontaine e^t , en tllel, un des ailleurs donl let ouviMges offrent le plus de ces heureux caprices de l'inuiginalion , de ces traits originaux et inallendus, (|ui nej)cuvenl être jugés que coïinne ils ont été créés, c'està-dire, p;U" cesenliinenl vil" et pionipt, lin et délicat, qiii écliappe à toute définition , comme à toute analyse : il les produisit d instinct, et c'est l'instinct ([ui eu jouit et qui les apprécie; voilà ce qui le caractérise. Il ne se soustrait pas toutefois entièrement aux réflexions de la critique : elle remarque qu'il est généralement harmonieux, figuré, naturel, varié, quelquefois un peu négligé; et c'est ce qui le rapprocJie de tous les écrivains sur lesquels elle éiend sa juridiction , soit pour constater leur prééminence, soit pour noter leurs défauts. Avouons cependant que s'il en est un dont elle ne doive pas tcturnienter les éci'its par ses remarqiie.s , ses scolics, ses commentaires, et tout l'attirail qui' la suit, c'est notre fabuliste. Nous dëcouvrira-t-elle les naïves beautés de La Fontaine? on ne sauroil les connoître, quand on lie sait pas les sentir. Nous recommandera- t-elle ses exemples? on ne l'admire point assez quand on cherche à rimiler. Voudra t-elle nous révéler les secrets et les mystères de son génie? essaiera-t-elle de nous tracer sa poétique ? ce seroit vouloir analyser l'inspiration même. Critiques et coramentateui-s , parlez-nous de Racine , de Boileau, de tous les auteurs qui ont joint beaucoup d'art à beaucoup de génie ;, beaucoup de réflexion et d'étude aux élans d'une nature privilégiée; et laii^ez là, croyez-moi La Fontaine !
Voici pourtant un nouveau comnienlaire, qui vient après beaucoup d'autres, si l'on peut appeler nouveau un recueil d'observations, eu grande piutic ixsmpoié
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des noies de M. de Champfort , que l'éditeur a voulu revoir et compléter, et des recherches faites et publiées par un de nos littérateurs les plus sa vans et les plus spirituels, M. l'abbé Guillon-Pastel : l'éditeur nous avertit touiefois que, malgré ce double secours, il s'est encore donné beaucoup de peine : il a fallu souvent rectifier les idées de M. de Champfort et suppléer les omissions de M. l'abbé Guillon ; il a fillu aller chercher dans le Cours de le Batteux , les analyses de quelques fables; dans plusieurs journaux, des remarques sur La Fontaine; et, ce qui met le comble au mérite de l'éditeur , placer en tête du volume l'éloge du fabuliste par M. Gaillard : on voit bien qu'il pouvoitj en conséquence, se dispenser comme il l'a fait, de réimprimer les fables de La Fontaine à côté de ses savantes recherches : les richesses du commentaire sont bien capables de nous consoler de l'absence du texte; le zèle prodigieux du commentateur fait oïdjlier l'éminent génie de l'auteur : il faut convenir qu'il y a des livres terriblement difficiles à composer I L'éditeur n'a pas cru devoir mettie le portrait de La Fontaine entête de son ouvrage j mais , sans doute, pour nous dédommager , il nous apprend que le plus beau et le plus remarquablese trouve au tome premier des Grands Hommes de Perrault; peut-être eût-il mieux fait encore d'y mettre le sien; au reste, on y voit une gravure qui représente la mai-^ sojideLa Fontaine à Château-Thierry : c'est, je cims, la première fois que la maison d'un auteur sert de frontispice au commentaire deses œuvres , et Tonne pourra nier du moins qu'il n'y ait du neuf dans ce recueil.
M. Gaillard, homme instruit, esprit sage, bon académicien , fut un écrivain médiocre , un historien foible , et un plus foible orateur : son éloge de La Fou-
5,')2 AVNAT.F.S
taiiio, qui concoiirni , à i'acidéinic de Marseille, poni'lc priN:(liierexiipuil:i M. (leCliaiiipfoil , otqiicdiipula M. do Lahai'pe, e^t bien au-dcssous|des discours det-js deux liltéidleuis : dès la première pige, M. Gaillard fait un faux lias et tombe dans le riili("ule : il débute par ft^lieiter racadéiuic de Marseille du noble empressemenL (pli , ditil, lui litit cberclier, des hords de la Médite rranc e , poni- objet de son lioniniage, un poiile né sur lés riues de la Marne. Ne croiroit-on pas, à enlendie M. Gaillard , qu'il y Q oussi loin des bords de la Médiléijanée aux rives de la Maine, que des mei-s de la Cliiue à l'enil)Oucbure de la S-Mne; et ne s'imagiueroit-on pas que l'académie do Marseille éloituneacadémiedequelcpie pavs étranger, qui vouloit honorer le mérite d'un auteur ftançais? Les exclamations qui viennent ensuite , ne semblent placées là que pour x'endre le ridicule plus frappant encore. « Loin d'ici, s'écrie l'orateur, les vues « étroites et exclusives ! la jépublique des lettres e^t « partout; l'homme de génie appartient à l'univers. » ?»L Gaillard s'échaufle bien mal à propos ; il s'agit bien ici de V univers ^ comme la distance de la Provence à là Champagne s'agrandissoitdans l'imagination froidement exallée de cet orateur académique! Mais voici peut-être quelquechose de plus fort : on sait que M. Necker avoit doublé le prix de la médaille , et il étolt naturel que les concuiTeu» lui en témoignassent leur reconnoissance dans leui's discours , par quelque éloge délicat , par quelque allusioii fine : c'est ce que firent MM. de Laharpe et de Champfort ; mais le bon M. Gaillard ne se contente pas de cela; dans son enthousiasme, il forme un vœu; et quel vœu ! on ne le devineroit guère : il souhaite à M. Nf^cker 1q génie de La Fontaine ; « Paisse^ s'écrie-t-il, dans la
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f( «mpllcité de son cœur, le génie de La Fontaine lui « êtie transmis ! c'est la seule récompense digne d'un « homme si sensible à la gloJj-e des talens!» Les vœux ne coiitent rien; mais la métamorphose désirée et invoquée par M. Gaillard n'exit pas été des plus faciles : il y avoit peu de rapport entre le génie de M. Neckei" , €t celui de La Fontaine , et plus de dislance de l'un à l'autre, que delà Champagne à la Provence. Le discours de M. Gaillard est d'une extrême médiocrité; l'éditeur zélé nous le donne comme un morceau peu connu ; et sans doute il seroit connu s'il avoit mérité de l'être : il ne renferme rien de remarquable que ce que je viens de citer, si l'on excepte le trait suivant, qui pourroit figurer dans une composition plus forte et moins malheureuse : l'orateur, après avoir fait valoir quelque? exemples de cet aimable enjouement, un des plus précieux caractères des fables de La Foiitaine, reprend ainsi : « Le dirai-je ? ce sont ces beautés qui ont peixlu « les imprudens imitateurs de La Fontaine; ils ont cru « pouvoir causer et badiner avec leurs lecteurs , parce « que ce badinage avoit réussi à La Fontaine: ils ont « cru que la gaîté étoit un devoir, et elle est un bon- « heui\ » M. de Champfort se seroit applaudi de cette, dernière pensée.
Les notes de ce littérateur ingénieux ne valent pas son discours qui est si célèbre : elles ont quelquefois des nuances de cette sombre misantropie qui noircit les derniers temps de sa vie, et les dernières productions de sa plume; elles sont souvent plus politiques que littéraires, etpluschagrinesqu'insiractives; on éprouve parfois quelque dégoût à voir les principes démagogiques de M. de Champfort aux prises avec la bonliomie de La Fontaine; il
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ptrive aussi que lo philosophe joue un voie Irès-plaLsanl à co\é (hi poêle; La Fonl.iine, dans la fdhle de la souris métamorphosée en jiUe , s'écrie:
Parlez au diabU' , rmployez la inaf^ie , Vous ni" (K'UiurnciN'i nul ('tn; de sa lin.
Et le morose W. de Cliainpfort le fanceverlcmenf, ri lui reprocliesa super.slition avec une gravité (oiifo pliiloso— pliique : «Ce pi-einierversesl très-répréhensible, dit-il, « eu ce que La Fontaine a l'air de supposer qu'il y ait « une magie, et qu'on puisse parler au diable! » Quel Ion et quelle idée! Le bon homme , qui avoit dit :
On ne p«"ut trop louer trois sortes de personnes, Les dieux, sa maîtresse et son roi,
commence ainsi sa fable sur V Education de M. le duc du Maine:
Jupiter eut un fils qui, se sentant du lieu Dont il tiroit son origine, Avoit l'ame toute divine.
Ce début donne de l'humeur à M. de Champfort , et sa bile s'échappe dans cette ironie amère : « Vraiment! « c'est l'effet à côlé de la cause, reprend-il; rien n'est « plus simple; cela doit bien faciliter l'éducation des « pi'inces : je suis même étonné que cette réflexion ne « l'ait pas fait supprimer entièrement. » Voilà, il faut l'avouer 5 une morale acrimonieuse et un caustique persiflage bien placés ! Le pauvie La Fontaine , s'il avoit pu entendie M. de Champfort, auroit ouvert de grands y eux, et n'auroit rien compris du tout à tous ces profonds et
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sublimes discours ; mais je doute que M. de Champfort eûteules rieurs pour lui. Il n'a pas toujours Toccasion de gronder si philosophiquement La Fontaine , et d'épancher ainsi le venin qui le tourmente : plusieurs de ses observations présentent à peu près le même caractère de sagacité, de finesse j et d'analyse profonde qui recommandent l'éloge couronné à 3Iarseille ; mais la lecture de quelques beaux vers du fabuliste répandent encore plus de plaisir dans l'ame que toutes les réflexions, les dissertations, les révélations de M. de Champfort ne peuvent répandre de lumière dans l'esprit. Les analyses littéraires sont cependant encore plus à leur place ici que les recherches savantes.
Quelque respect que j'aie pour l'érudition, je ne puis m'empêcher de la trouver un peu ridicule , et cruellement ennuyeuse lorsqu'elle se pique de rechercher curieusement les sources où La Fontaine a puisé ses sujets, et loi'squ'elle environne ce nom chéri des grâces et de la gloire, d'une foule de noms plus obscurs , plus barbares et plus bai'oques les uns que les autres. Le nouveau commentateur reproche à XL l'abbé Guillon-Pastel de n'avoir fait mention dans son livre intitulé : La Fontaine et ions les Fabulistes , ni de Philibert Hégémon , ni de Habeit Corrozet, ni de Targa, ni de A^'erdizotti , ni de plusieurs autres génies aussi célèbres : M. l'abbé Guillon doit peutêtre se reprocher de n'avoir dressé qu'une liste incomplète 5 mais j'avoue que je sais bien peu de gré au nouveau commentateur de sa sévère exactitxide; et je lui pardonnerois volontiers de ne pas citer à côté du recueil des Fables de La Fontaine , les recueils de Nevelet et de Camérarius : les vraies sources dans lesquelles notre fabuliste a puisé, sont Pilpay , Esope, Phèdre, Platirque,
Rabelais, et son propre génie; où va-r-on cliercIierCa^ nn'rui-ius?
Il est i\ pri^sunicr qiiuLu rotilaiiK! comi<>i,s.soil pou ces roms en i/s ; ce n'est j>as qu'aux plus licurciists iti.spiiaiiun.s il ne juiMal qiichjue ti'avail et quelque élude : il c'oirigcoiL même (jiicl(|U(f<)is ses vor.s avec une sorte trcllurl. P.ir exemple , c'est ainsi qu'il avoit d'abord commencé la lable des Deux Chèvres :
Les rlicvrrs ont une proprit'te:
C'est qu'ayant fort lonf^-lemps broute, Elles prennent l'essor, et s'en vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Inaecessibles aux liumains :
Est-il qu(l<iuc lieu sans chemins, Quelcjue roelier ou mont pendant en pre'eipires? Mesdames s'en vont lii promener leurs ciprices.
Le fabuliste mécontent de ce début et de ces vers , les remania, les retoiu'na, les refît; et la leçon qui est restée me paroît très-supérieure au premier essai :
Dès que les clièvres ont broute,
Certain (sprit de liberté Leur fait eheretier fortune : elles vont en voyage-
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains.
Là, s'il est quelque lieu, sans route et sans chemins, Vn roclier, quelque mont, pendant en pn-eipiees, C'est où ces dames vont promener leurs caprices.
Ce commentaire présente quelques autres van'anies extraites comme celle que je viens de citer , des Œuvi'es posthumes de La Fontaine; et c'est peut-être ce qu'il renferme de plus cuiieux et de plus profitable : le commentateur n'a eu j du reste, que la peine de les prendre
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dans l'édition de Mlle Ulric. Quand cessera-t-on de faire des compilations avec des compilations , de composer des livres avec des livres ^ et de nous donner pour nouveau ce qui est ancien et usé?
XLYIL
Discours latin prononcé par M. Villemain , à la distribution générale des prix des quatre Ijcées de Paris.
17 septembre.
C'est un spectacle très-intéressant, très-digne des regaids de tous les amis des lettres , de voir un jeune homme , dans un âge qui touche presqu'à l'enfance , répandre de l'éclat sur un coi-ps respectable dont il est membre, et, par ses talens personnels et sa réputation naissante , ajouter en quelque sorte à la considération d'une compagnie littéraire, vouée aux fonctions les plus graves et aux travaux les plus importans : l'académie de Paris , au jour de sa plus brillante solennité , montra sans doute avec quelque orgueil, au public, ce jeune orateur que les muses françaises venoient de couronne)- dans le temple des lettres , et que l'éloquence latine s'applaudissoit d'avoir pour organe dans le sanctuaire de rinslruction publique; ce jour fut encore pour M. Villemain un jour de gloire; ce fut, en quelque manière, le complément du triomphe : l'auteur de V JE loge de Montaigne Oi prouvé qu'il sait manier aussi habilement la langue des anciens Romains que la nôtre , et que , dans
-'^"8 ANNALF.S
(]noI(|nn idioino qu'il .s'ox|irimo, un ]iomme d'csprll et
détalent paroîl fruijours rgil à Ini-im^rne.
I*n coutinne des cli.sr<Mii-.s latins, reiniso(^n]ionnenr depuis qnclques années, semble ^Ire à la fois un hommage rendu au souvenir de l'ancienne université, et un progrès de pins dans la nouvelle carrière ouverte aux bonnes éludes. 11 s'agij bien moins , dans ces discours , des sujf'ts que Ton y ti-aitc que de la manière dont on les y développe : les vrais juges de ces sortes de compositions y cherclient surtout la latinité , la connoissance que l'orateur y déploie, du mécanisme, des finesses, des délicatesses , de toutes les ressources de cette langue , base de l'instruction scolastique. On peut dire qu'il n'y a pas aujourd'hui de lieu commun dans l'éloquence latine : elle a le piivilége de se passer de la nouveauté des idées, du brillant ou de l'originalité des conceptions; et ce privilège étoit une des raisons de la faire revivre dans ces solennités des écoles , où les discours d'apparat ne peuvent guère rouler ((ue sur des matières banales, dont l'insipide trivialité ne se faisoit que trop sentir en français.
Le sujet choisi par M. Villemain seroit un lieu commun dans notre langue : l'orateur se propose de prouver que, quelles que soient les richesses des littératures modernes , on ne doit cependant pas négliger l'étude des lettres anciennes ; et comme l'a dit M. le grand-maître avec l'élégance ordinaire de son style, que les littératures , même les plus riches , ont besoin de se renouveler dans ces sources inépuisables du vrai et du beau : les ornemcns eux-mêmes dont M. Villemain a enrichi le fond de cette thèse si évidente , ne sembleroicnt peutêtre pas assez neufs en français ; et quelque brilla ns que soient les portraits de Corneille;, de Racine, de Féné-
Ion , de Bossnet qu'il a ïépandus dans son discours , il ttoit nécessaire que ces peintures reirouvassent dans la langue latine cet éclat et cette fraîcheur de coloris (ju'elles ont perdus dans la nôtre, depuis long-temps. Remarquons toutefois que la clarté de cette vérité si vulgaire n'étoit point devenue sensible pour un de nos penseurs les plus célèbres : dans son projet d'instruction publique, M. de Condorcet, l'héritier immédiat des doctrines philosophiques, pioscrivoit l'élude des langues grecque et latine; il prétendoit que les traductions qui sont entre nos mains dévoient suffisamment nous instruire de ce que les anciens ont écrit et pensé. Chose singulière ! une opinion si peu raisonnable étoit cependant commune encore à quelques autres esprits non moins réfléchis ; et c'est peut-être ce qui engagea une académie de province à proposer , il y a vingt-cinq ou trente aîis , la question que vient de traiter M. Villemain : ce fut M. Cosson , professeur de seconde au collège Mazarin , qui remporta le prix : je n'ai pas son ouvrage sous les yeux , et je ne saurois dire jusqu'à quel point le discours français de l'ancien orateur a pu servir au discours latin du nouveau défenseur de la bonne doctrine.
Les exordes où l'on étale oratoirement le faste de la modestie, où, suivant les préceptes de la rhétorique, désavoués en secret par la vanité, on proteste de sa foiblesse, de son indignité, de son incapacité, sont communs, même entre les choses communes; mais la défiance de soi-même convient si bien à la jeunesse et à l'inexpéiience, que je n'ai pas le courage de blâmer dans M. Villemain , ce dont je rirois peut-être dans un autre orateur: ces vieilles tournures d'humilité ne forment d'ailleurs qu'une partie de son exorde : bientôt le
b-iO ANNAI.r.S
j<'iiiie oialcur soil de la loulc l).illiio du lirn commun,, <! , piolUaiil avec une i;rûcu inlluie do la circonstance de .son Age, il invocjuc rapj)ui de toute cette jeunesse (jui l'écoute, et dont les inléiêls doivent se. confondre avec les siens. Je citerois ce morceau , un des plus ingénieux et des plus élo(|nens de ce discours, si la nature de ce journal ne ni'interdisoit de longues citations latines.
L'orateur s'excuse , dans Texposition, d'avoir cntrepiis de prouver ce qui n'a pas besoin de prcaivcs : c'est la nécessité d'être court, qui Ta déterminé à ti-aiter vuie question dont l'évidence repousse les longs développenicns : iejc ipsa hrevitatis^ dit-il, l'era amhiliofils prœferre suasit; on peut demander à M. Villemain pourquoi d se sert ici des termes vera et ainbitiosis : il y a des vérités complicjuées j et le développement de ces vérités n'est pas toujours une prétention ; ne Odloit-il pas dire plutôt : Lex ipsa hrevllatis plana di(Jiciiibus prœferre suasit ?
Quoique le discours ne soit pas précisément divisé en deux points bien distincts , il est cependant composé de deux parties : dans l'une, l'orateur montre qu'un milieu même des trésors de noire littératin-e , nous ne devons pas abandonner la mine inépuisable de la littérature ancienne; dans l'autre , que l'étude des modèles de l'antiquité est toujours plus profitable que celle même de nos meilleurs écrivains. 11 pose en principe , dans la première, qu'à la différence des sciences naturelles, les aits du goût et de rimaglnatlon ne suivent pas le pro-^ grès des siècles : Non ici pecuUai'e et proprium , dit-il, habeîit poesis et eloquentia , ut novissinii scriptores sinf njifimi : c'est une vérité de fait ; mais peut-être n.e
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falloîl-il pas, dans cette plirase , employer les mots peculiare et proprium : car, en supposant que les arts du goût eussent la même marclie que les sciences pliysiques, ce ne seroit pas une condition, qui leur ïnlprcpre et particulière , puisque leur destinée seroit alors la même que celle des sciences ; c'est dans cetle partie qu'éclatent ces beaux portraits dont j'ai parlé : l'orateur recommande l'étude de l'anliquilé , par les exemples de Corneille , de Racine , de Fénélon et de Bossuet : il seroit possible qu'on ne trouvât pas assez concluant l'exemple de celui qui Jamais de Lucain n'a distingué T^irgile y et qu'on regrettât de lie pas trouver, parmi ces heureux disciples des anciens, Boileau et La Bruyère , l'un , héritier d'Horace , et l'autre , imitateur de Tliéophraste 5 mais" quel style , quelle élégance, quelle finesse-, et , en même temps , quelle magnificence d'expression ! quelle latinité! et à quel âge! On me pardonnera de c'ier la fin du portrail de Bossuet : lile quidem Tnagnoferiur impetuprœceps et immensus , sed inulta è Grœcis Latinisque desumpta ., 'veluti rapidi^simo ingenii 'vorticé ^ secuin trahit invol^eiis ; alienisque augetur opihus , ipse ditissinius. Quelle image , quelle énergie , quelle harmonie 'heureusement pittoresque !
L'orateur n'atteint véritablement son sujet que dans la seconde partie , qui seule , pour me servir ici d'un terme de Fécole, renferme ime confinnation réelle : la première peut être considérée plutôt comme une digression brillante que comme un des élémens nécessail'es de ce discours : il y a donc , dans l'ensemble général de la composition , plus d'éloquence que de méthode, et plus d'éclat que de logique : l'orateur , en conjmen-
ç.uit rcLle seconde piiiii<-, .s'cxpr'mu; ainsi : n J'ajou- « terai que le génie se forlifu! (hm.s la leclure des aii- « cicDs. » Quoi ! vous ne ])ié.senlez cola que comme une adililioiiy connnc nn accessoire; mais c'(;sl toute votre thèse; celle loi nmle , cette tournure, bonne à la fui d'une longue suite d'urgumens, est absolument déplacée dans un début; et c'est bien ici un début: c^ir Toraleur , qui vient d'employer quatie pages à développer les exemples des grands écrivains, en emploie , après cet addarn , (juati'e autres à exposer ses preuves : ces remarques sont sévères, je l'avoue; mais je suis sûr que M. Villemain ne m'en saura pas mauvais gré : ce qui lui reste à acquérir est si peu de chose, en comparaison (le ce (|u'il possède déjà ! 11 fmt encourager son beau talent par de justes louanges; mais il ne faut pas risquer de le corrompre par la flatlei ie.
La difficulté d'un ancien idiome, qui ne sauroit jamais nous devenir aussi familier que le nôtre , grave plus profondément dans notre esprit les pensées di^i^ auteurs grecs et latins ; l'étude de ces auteurs devient un flam'l)eau qui nous guide et qui nous éclaire dans la lecture des écrivains modernes , par les comparaisons instructives qu'elle nous met à même de faire. Les ouvrages de l'antiquité sont un champ où nous pouvons moissonner sans honte et même avec honneur, tandis que ixoixs ne pouvons rien dérober à notre lillé)"ature sans être ignominieusement accusés de plagiat; nos grands génies nous écrasent, pour ainsi dire, de leur renommée et de leur gloire , tandis que les génies de Rome et d'Athènes semblent nous tendre la main pom- nous soutenir et nous aider à marcher d'un pas ferme et sûr dan»s la cairièi e. Telles tout les bases solides de la se-
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coude partie du discours de M. Villemaiu : onreraarquera dans celte partie moins de pompe et de magnificence que dans la première , et la règle de la progression et de l'effet oratoire ne paroîtra peut-être pas assez bien observée 5 mais si l'imagination est moins frappée , la raison est plus satisfaite, et l'esprit jouit d'une foule de traits particuliers , ingénieux et piquans , répandus dans le développement des pensées principales. D'ailleurs , l'orateur reprend bientôt le ton élevé , dans une péroraison pleine de mouvement et de noblesse. La latinité est partout exquise, et suppose les études les plus approfondies et le goût le plus exercé : il n'appartenoit à personne plus qu'à M. Villemain de recommander le culte de l'antiquilé : il prêche d'exemple , et ses succès sont un argument qui vient se joindre à tous les argumenç de son discours : Macte animo , Generose puer!
« Les Hersan , les Porée , les Jouvency , les RoUin , a « dit M. le grand-maître , trouveroient ( dans la nou- « velle université ) des disciples et des successeurs di- « gnes d'eux. » On peut ajouter qu'aucun d'eux ne désavoueroit le discours de M. Villemain , ni celui ^u'a prononcé , l'année dernière , à la même époque , un des professeurs les plus jeunes et les plus distingués de l'université, un des hommes qui font le plus d'honneur , et qui pi'ometlent le plus de gloire à cette école naissante, M. Burnouf. Quel avenir cela nous montre ! quel augure pour les études ! On se rappelle que les noms de deux autres jeunes professeurs , MM. Naudet et Leclerc, ont été honorablement proclamés, dans le dernier concours de l'Académie française.
644 ANNAI.KS
XLYIIl.
lilj Iles et Romances de 31. Berquin.
g octobre.
M. 13EUQUTN comjîosa des idylles et des romances dans «n temps qui ne paroissoil guère favorable à la poésie pastoi-aie, et aux chants de la Muse des lroul);idours; mais il étoit né avec un vrai talent pour ces deux genres, qui sont liés l'un à l'autre par des rapports si intimes; et le snccès couronna ses ti\ivaux. II est rare que le vrai taleul pei'de ses droits à quelque époque qu'il se produise : les écrivains, qui accusent de leur peu de succès les circonstances où ils se trouvent, ne devroient généialement en accuser qvTe leur foiblesse et leur médio-* crité. Le public est, dans tous les temps , prêt à accueil-lir les taleus véiitables et les ouvrages où brille le caractère d'un mérite éminent et incontestaWe : il semble toujours les attendre; ses yeux sont tovijours toui'ués vers l'horizon littéraire pour voir si quehjue nouveau phénomène ne viendra pas les frapper de son éclat : en efFel , il n'est j;imais ennemi de ses plaisirs ; il est m*'me très-avide des jouissances que lui procurent les arts de l'esprit; et, quoi qu'on puisse dire de la satiété dont il ressent les dégotifs à certaines époques , elle n'est jamais à l'épreuve d'une de ces productions vraiment distinguées dans lesquelles le charme d'un talent non équivoque agit avec toute sa puissance , et toute sa magie.
Les esprits , quand M. Berquin donna ses églogues et ses chansons , étoient livrés aux spéculations les plus pro-.
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fondes de la piiilosopliie, et s'égaioient tristement dans les âpres régions de la métaphysique. Il parut au milieu de ces l'onces et de ces épines comme un beiger favorisé des Muses qui se présenteroit tout à coup dans une contrée sauvage et sombre : il fit retentir les doux sons de sa flûte harmonieuse; et les plus graves méditations n'empêchèrent point qu'on ne pi'êtâl l'oreille à ses accensj il mériloit d'être écouté : ses Idylles sont remarquables par la plus élégante simplicité, par une naïveté pleine de délicatesse , par une versification à la fois noble et moJeste; elles me paroissent très-conformes à ce précepte que Despréaux a tracé d'une manière si charmante dans son u4it poétique, lorsqu'il a dit :
Telle qu'une bergère , aux plus beaux jours de fête ,
De superljes rubis ne charge pas sa tète.
Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamans ,
Cueille en un champ voisin ses plus Idéaux ornemens ;
Telle aimable en son air, mais humble dans son style ,
Doit éclater sans pompe une élégante idjUe :
Son tour simple et uaif n'a rien de fastueux ,
Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.
On n'est cependant point accoutumé à ranger Berquin parmi nos meilleurs poètes : son nom rappelle encore plus l'Ami des E?ifa?iSy que l'aiiteur des Idylles et des Honianceft^ quelque chose du peu d'importance littéraire qu'on attache aux petits ouvrages qu'il a composés pour l'enfance se mêle à sa réputation : elle est foible et douce comme l'être auquel il a consacré la plus grande partie de ses écrits ; on a pour lui , en quelque sorte , plus de leconnoissance qu'on ne lui accorde de gloire j on couronne volontiers ses images de quelques fleurs » mais les lauriers paroissent trop brillans pour elles : les 5. a5
r>46 A N V VI.LS
génciiitious clles-innuos, (lu'il a ri ui in n'es et iii.sliuiles, qui ont reçu les prémices de .sr.s aficctions i-l de ses leçons, sourient à la rnnndiic tie H(')(|iiiii . conimo au souvenir de Tàj^e, ou ses ])elils livres leur pré.senloient l'instruction .s(»iis la ('orme d'un jeu, et veiioicntse conloudn' ])aTini les hochets de l'enduico; mais elles consentent dilïîcilement îi voir un écrivain de marque, un poëte distingué, dans leur ancien ami; et l'on diroit que, plus il a consei-vé de droits à leur intérêt, moins il doit prétendre à leui- admiration : elles croiroient redescendre vers les premières époques de la vie, et, en quelque manière, vers leur berceau, si elles cslîmoient aujouid'lmi Berquin, autant qu'elles le cliérirent autrefois.
11 est vrai qu'on retrouve dans ses idylles et dans ses romances la même simplicité presque enfuilinc qui fait le mérite de VAm,i des JSnfans, et que Ton reconnoît le précepteur de l'enfance dans le poêle pastoral et dans le troubvidour moderne; mais c'est précisément parce que Berquin étoit très-propre à la première de ces fonctions , qu'il avoit si bien réussi dans les deux genres de poésie , qui peut-être exigent le plus de naturel dans les sentimens, et de candeur dans l'expression.
Lorsque Fontenelle entreprit de composer des églogués , il se méprit sur son talent , plus encore peut-être que Lamotte son ami ne méconnut le sien , quand il voulut composer des fables : l'un et Fauti-e manquoient absolument d'vme des qualités que l'esprit peut le moins suppléer, la naïveté : les beigers de f'ontenelle sont tout aussi ingénieux (jue les bêtes de Lamotte : ils ressemblent aux pastoureaux que nous peint Wateau, dans des attitudes de maîtres de danse, vêtus de taffetas rose et
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Weu . chaussés de bas de soie , frisés , fardés , enluminés comme des acteurs de l'Opéra.
Léonard, qui vint long-temps après, .saisit mieux le caractère de V idylle; maîf> il me semble inférieui' à Berquin : avec plus de force et de richesse dans le style, il a moins d'originalité, une physionomie moins dislincte, un goût moins pur, une délicatesse moins naïve, des grâces moins ingénues; il se familiarise, d'un air moins facile, avec les divinités champêtres, et paroît moins oublier la ville au sein des bois et des prairies, et sous le chaume des hameaux.
Berquin et Léonard ont puisé quelques-unes de leui's inspirations dans les Idylles de Gessner, dont la traduction élégante avoit triomphé de notre indifférence pour un genre que sembloient proscrire les raffinemens de noire civilisation et l'orgueil de notre \uxç', mais Léonard laisse quelquefois trop apercevoir l'imitation, et Berquin, en imitant, demeure toiijours plus semblable à lui-même : il est possible que Léonard fut plus véritablement poëte que Beiquinj mais très-certainement il n'étoit pas, au même degré, poète bucolique.
Je crois reconnoître dans Berquin un des traits de La Fontaine, à qui certes je ne prétends point le comparer, en tout : son vers, comme celui du fabuliste ^ monte quelquefois à une grande hauteur sans blesser les convenances du genre le plus simple, et même sans que le lecteur s'en aperçoive autrement que par la réflexion : peu d'écrivains ont su concilier comme lui la noblesse avec le nalui-elj aussi ne me paroît-il pas réussir moins bien dans les sujets qui demandent quelque élévation, que dans ceux qui ne sortent pas des limites ordinaires de l'églogue : l'idylle intitulée, le Sénateur
devenu Berger, on e.sl une clos preuves. Le poêle débute alii.'»i :
Elcvc dans Corinllic aux suprêmes grandeur»,
Ciinlro (l'avi<li's opprrssrurs, PhorU''N avoit du p<Mipl«> eiTrl)rass(' la clt'Consr ; Mais victime à soti lotir de leur làclic puissance ^ Di'pouillt" do SCS biens , prive d<' srs honneurs,
Banni des lieux. dt; sa naissance, Il se vil relefjue parmi d'iiumblcs pasteurs : De ses concitoyens la noire ingratitude Accabla quelque temps son cœur navre d'ennuis; Il consuaioit les jours , il consumoit les nuits
A gémir dans la solitude.
Le sénateur exilé finit par cherclier des consolations dans le loucliant spectacle des beautés de la nature j et ti'ouvant dans l'abandon de son exil plus de douceur qu'il n'en avoit jamais trouvé dans le faste de son rang, il s'écrie :
Forêts, recevez-moi sous vos ombrages frai» j Laissez-moi parcourir vos paisibles chaumières : Le fer n'est point caché dans mes mains meurtrières; Je n'apporte «liez vous que des pensers de paix; O paisible ruiNseau , sur ta rive fleurie. Je vais, devant les dieux, n^passer tous mes jours. Bien sur, malgré les cris de l'implacable envie, Bien sùi qu'aucun forfait n'en a souillé le «ours! Avant de t'abuner dans les plaines profondes, Tu vas r<"pandre au loin la vie et la galté; Si je ne goûte plus cette félicité , Mes ans vont s'écouler aussi purs que tes ondes Dans le sein de l'éternité.
Ce ton a qtielque rapport arec celui que La Fonlaine a pris dans la table du Paysan du Danube; et la simplicité de ridylle i\\ïi est pas plus altérée que celle de
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l'apologue. Les écrivains , éminemment naturels , conservent leur caractère sans aucun mélange, jusque dans les momens où ils serableroient devoir perdre quelque cliose de leur naïveté.
Lorsque Berquin laisse le flageolet des bergers pour prendre la guitare de nos vieux chansonniers , ses accens ont toujours le même charme : il réussit dans la romance comme dans l'idylle, par le même attrait de simplicité naïve , qui leur est également propre : ses chanis sont encore tous les jours lépétés, comme dit Boileau, par la bouche des belles; il excelle dans les refrains qui donnent tant de grâce à la chanson , el particulièrement à celle qui respire la mélancolie et la tendresse : qui n'a pas retenu celui d'une de ses plus aimables romances?
Dors, mon enfant, clos ta paupière, Tes cris me déchirent le <oeur :
Dors, mon enfant, ta pauvre mère A bien assez de sa douleur!
Et celui du pêcheur qui défie l'amour , et qui finit pa» en subir l'inévitable joug :
Dieu méchant, ne crois pas un jour M'asservir à ta loi cruelle :
Tout raou trésor, c'est ma nacelle ; Mes lilets sont tout mon amour.
Ses couplets ont souvent le tour le plus heureux, et semblent se chanter d'eux-mêmes, sans le secours de la musique; tel est, par exemple, le couplet suivazit, dont l'harmonie poinroit, en quelque sorle, se passer des modulations du chant :
55o AVNALES
Si je peins ici les niiilluMirs
Où bien souvent ranioui' nous jette ,
Ji- n'en veux point nu <lieu des eœnrs :
IViii-je pus le «-œnrde l.iselle?
Ce «pie je veux, e'est ijiruii jour l'avenir. D'un ntallieurt-ux l)eri;er, il.ins ees vers, s'enlrcticnnr. Venez, lendi-es amans, et du pauvre Pliilènc
Conserve* bien le souvenir !
Ce n'est pas qu'on ne puisse remarquer beaucoup d'endroits foihlos el dc'fcclueux dans les romances comme Aan6[i.'s idylles de M.Berquin : il n'est pas toujourségalemenl bien inspiré; il ne joint pas toujours assez d'art à son heureux naturel : ce n'est point un versificateur savant; mais, dans le genre qu'il a choisi, il a un caractère, U!ie physionomie; et c'est ce qui manque à la plupart de ceux qui écrivent , et qui croient avoir plus de génie que Berquin, parce qu'ils ont des prétentions plus ambitieuses : ils ignorent qu'un médiocre tableau d'histoire ne vaut pas un bon paysage.
Sailli s le y traduction nouvelle, par M. de Ger- LACHE, avocat à la cour dç Cassation.
i3 décembre.
Depuis que je travaille à ce Jonnial, j'ai déjà rendu compte de deux ou trois ti'aductions de Salluste : il est peu d'auteurs anciens sur qui Ton se soit plus essayé, et peut-être en est-il peu qui soient plus rebelles aux ef-
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forts des traducteurs : Tacite et Salluste seront à jamais, je croîs, leur désespoir; ce n'est pas que je veuille faire entendre qu'il est beaucoup plus facile de parvenir à de bonnes traductions des autres écrivains de l'antiquité. Ils ont tous leur difficuUé, qui lient moins encore à la différence de leur génie et du talent des traducteurs qu'à celle de leur langue et de la notre; inais Tacite et Salluste me semblent, pour ainsi dire, inabordables. La langue latineest, parelle-mêtne, plus précise que lalanguefi-ançaise; elle estaussi plus susceptible des tournures rapides de la concision; elle admet plus d'ellipses; et lorsqu'on considère que Salluste et Tacite ont, à cet égard, usé de tous ses avantages; quand on fait attention qu'ils ont -poussé la précision de leur langue aussi loin qu'elle peut aller; quand on observe qu'ils ont recherché lestours elliptiques, qu'ils ontaffecté la concision, au point de paroître même quelquefois faire violence à un idiome si favorable à leurs prétentions, on ne peut que plaindre les écrivains qui , en essa^Mut de reproduire dans le néii'e le cai-actère, la manière , les formes,, les beautés de ces originaux , s'imposent un travail aussi ingrat qu'il est pénible, une lâche également difficile et infructueuse : on n'a pas la force de les encourager.
Je me représente les différens traducteurs qui , jusqu'à présent, n'ont pas craint de se mesurer avec Salluste , comme autant d'athlètes qui successivement seroient descendus dans l'arène pour faire l'essai de leurs forces contre un lutteur invincible : ils ont tous succombé les uns après les autres; quand viendra celui qui pourra, je ne dis pas vaincre ce puissant antagoniste, mais lui disputer la victoire, et rendre même le triomphe douteux? On peut répondre affirmativement : Jamus ! Quel-
Kr,
o:»2 ANNAI.RS
qncs pcrsonnrs lioiivctoiil s;,ii.s (limlccrlic réponse dure et clûscspéranle : Diirus est hic scrnio I s'écn'erontellcs. INIais qu'elles veuilleiil bien y ri'l1«rliir : nous no pouvons pas pins iiJleindre, dans notre langue, à la concision (le Sallnsle, ([u'à riiarnu»nio de Cicéion. Sur deux points qui loi-nieni (mi (|n<'lqno soile les extrémités d'une chaîne, se ])résenlent deux, auteurs qui , d.ius dos genres absolmnent dilFérens, ont épuisé toutes les ressources de la langue latine : Sidiuste, avec qui je confonds Tacite, p;u-ce (ju'ils ont eu à peu pi es le même goût de style el le mènic typedegi'nie, et Cicéi'on , (pie lu peitede tou»j lesau très ojateurs latins met hors de toute compara ison, ou plutôt de tout rapprochement. On ne traduiia Jamais ni l'un ni l'autre, pai- cela seul qu'ils ont déployé l'un et l'autre, dans des sens divers, tous les moyens et toute la puissance d'un idiome t)ès-supé rieur au n<jtre dans ces deux sens. Il lliul mancpier d'oreille pour ne pas sentir que riiannonie la pins heureuse qui puisse résulter de la combinaison la plus habile et la plus savante des élémens de notre langue, est grossière el rustique auprès de cette délicate et inexprimable mélodie , de ce concert divin et soutenu des périodes cicéroniennes : or, vouloir rendre Cicéron sans traduire son harmonie, c'est vouloir copier le Coi-i-ège sans imiter sa grâce 5 ou, si l'on veut , c'est prétendre traduire Salluste sans rendre sa force : celte force est telle que, sous le rapport de l'impossibilité de la traduction , on peut la comparer à l'harmonie de l'orateur romain ; et de même que la critique attentive et sévère a cru remarquer quelque excès dans la richesse inépuisable de ces admirables cadences où se complaît l'heuieux et noble génie de Cicéj'on ; elle a cx'U voir aussi quelquefois percer raffcctations dans ces
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incises si rapides et si vigoureuses , dans ces traits si tranclians et si heurtés , que poursuit sans cesse le génie ardent de Salluste. Si les ti-aducteurs n'en étoient réduits qu'à dépouiller ces excellens modèles de ce qu'ils peuvent avoir d'un peu excessif, leur condition neseroitpassi fâcheuse; mais il n'en est pas ainsi : cette nouvelle forme d'existence qu'ils veulent donner à Salluste et à Cicéron, est une mortj et, comme on peut le conclure de ce que je viens de dire , ce n'est pas tout-à-fait leur^ faute.
Nous avons , dans notre langue, infiniment plus de bons originaux que de bonnes traductions; le nombre de ces dernières est même très-petit : je parle toujours des traductions d'auteurs anciens; les deux Plines sont, parmi les prosateiu's, ceux qui ont eu le plus de bonheur. Les Lettres de l'un ont été rendues en français avec une fidélité très-satisfaisante et une élégance très- remarquable par M. de Sacy ; quelques parties des ouvrages de l'autre ont Irouvé dans M. Gueroult l'aîné un interprète dont la version mérite d'être rangée au nombre de nos meilleurs ouvrages. L^illustre M. Delille a flut cette immortelle traduction des Géorgiques , qui est un des chefs-d'oeuvie et un des monumens de notre littérature. C'est à cela que se borne toute noire richesse en ce genre; telle est du moins mon opinion. Qu'en faut-il conclure? Que la plupart des traducteurs étoient des écrivains sans talent; non pas précisément; mais que le genre est extrêmement difficile, et présente même, en quelques points, des difficultés insurmontables. Nous fêlions donc ordinairement un travail à peu près aussi inutile que minuticaix, si, lorsque nous avons à juger de nouvelles traductions de certains auteurs latins, nous voulions examiner de combien de
5j4 amm\(,i-s
tlt'pvs les traducteurs sodI (lescciidiis ;iii-(lt'.ssoii.s, ou so soul c'ievt's au-dessus de leurs dcwuuuers : il .suOil de cliic qu'ils sont r('>tt's , eoiniuc Iciu-s prédécesseurs, Ircsloiu de leur inodMe, et (|u'ils <jiil t'u' retenus à celle distance par une force iuviucible : celle distance esl, eji cfli?l, si grande, que le plus ou le nu»ins sonl ici , pour parler le lang.ige des malliéuiaLiques, des quantités, en quelque sorte, inappréciabUîs : ce sonl des infini nieni petits qu'il faul négliger.
Ces réflexions onl dû faire déjà d'aulanl mieux entendre ce que je pense de la nouvelle traduclioji de Sallusle, qu'elles s'étendent non-seuleuienl sur le passé, mais même sni- l'avenii-, et que mon arjêl n'enveloppe pas seulement les traductions de cet auteur déjà nées ou déjà mortes, mais celles qui sont à naître : je ne pouvois, je cjois, suivre un meilleur système pour consoler le nouveau traducleui- du jngement peu favorable que je dcjis prononcer sur sa traduction; et ce syslème n'est point nn jeu d'esprit, une adresse oratoire, c'est bien véritablement ma pensée. Que M. de Gerlache se figure donc, dans toutes les générations, celte siu'le d'écrivains qui seront tentés de descendre dans la même lice , où il a si peu réussi; qu'il vole tous ses successeui's vaincus les uns après les autres, comme ses piédécesseurs l'ont été; qu'il se dise à lui-même : « On ne fera « jamais une bonne traduction de Salluste » ; et m^s observations lui paroîtront moins amères; s'il pouvoit ]Tiême se persuader que sa traduction m'a confirmé dans mon opinion, son amour-jDropre, que je n'ai point du tout l'intention d'offenser, trouverait peut-être encore une consolation dans celte idée.
Soit préjugé, soit raison, la traduction de M. de
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Gerlache me paioît donc excessivement foihle : l'auleur, qui est jeune , et qui se voue à un des plus nobles usages de Téloquence, a fait un bon travail et un mauvais ouvrage : il a eu raison de s'exercer à traduire Sallûste, el il a eu tort de publier sa ti'aduclion : c'est aux jeunes gens qui sont, comme lui , pleins de zèle pour l'étude et d'amour pour l'antiquité, qu'il faut avoir le courage de dire publiquement la vérité toute entière, lorsqu'ils annoncent une avidité précoce des suffrages du public. M. de Gerlache a beaucoup à faire encore pour se former le style; il a choisi un des meilleurs moyens d'y parvenir : c'est surtout en s'essayant à Iraduii-e les grands modèles de l'antiquité que l'on peut apprendre l'art d'écriie; mais il est toujours périlleux de vouloir faire servir à la réputation ce qui ne doit servir qu'à l'instruction : ce sont les fruits des études qu'il faut offrii- au public , et non les éludes mêmes , comme l'a dit M. Villemain , dans une très-jolie pièce de vers :
Sludiorum ostendite frucltis , Non sludia.
Ce n'est pas que l'auteur, en courant un peu trop vite au-devant de la i enommée , n'ait montré toutefois une sage défiance de lui-même : il n'a publié d'abord que la traduction du Catillnay dont il attend le succès, pour donner celle du Jiigiirtha ,• mais , dès sa preni ière phrase, on s'aperçoit qu'il n"a pas encore poussé cette défiance assez loin ; le début de sa traduction prévient contre l'ouvrage; elle commence ainsi: « Que riiomme , s'il « veut l'emporter de beaucoup sur les autres animaux , <( prenne garde de ne point passer sa vie dans le si- « lence de la h ru te, esclave aveugle de ses sensj qui se
« courbe vers la ferre , roniine par ilesliiialion. )> Ce n'oit poiiil là du luuL le Um de iî.illiistd , ni ,sa manière : il .s'expriiiK' avec uuv giavilc .s( nlenriewse; niais il ne prtisente jamais se^ maximes dans des tournures impévaJ ives : ce ne sont point des lois qu'il dicle avec empire, mais dos réflexions (|u'il fxjiose avec calme. Il y a h\on des fautes dans ce p( u de mots : « Que riioimne^ « s'il veut rein])oiler, etc. » Pourrjuoi le traducteur ajoute l-d f/(? beaucoup? Gâte addition énerve la sentence. Prenne garde a-t-il la foice de : sunimâ ope niti decei? Qu'asi-çi.', que /e silence de la brute? cela ne s entend pas. «Qui se courbe vers la terre, comme par destination)) : ces derniers mots sont é'ga'icment inintelligibles; et, en général, tout ce qui caractérise la brute , que la nature a courbée vei's la tene , et qu'ellq enchaîne aux plus vils appétits, est manqué dans cette version. Le traducteur continue en suivant son auteur : « Les forces de l'espritet celles du corps sontscsnioyens.)'* Cette dernière expression n'a ni la noblesse, ni l'énergie de celle de Salluste : sed noslra ornnis vis in anima et coT-pore sita. Il ne faut qu'un peu de goût pour sentir toute la différence du ton et du stjle; « quand il agit , « l'esprit commande et le corps exécute. » Ce n'est point cela du tout : quarul il agit, est d'une foiblesse extrême, et mal à propos ajouté. D'ailleurs, il est faux que l'esprit commande toujours quand Vlionime agit: les actions de l'homme ne suirent-elles pas quelquel'ois les caprices de ses sens? L'original dit avec plus de vérité , comme avec plus de précision , que l'esprit est fait pour commander, et le corps pour obéir : « assimilé par « l'un à tous les animaux, l'autre le fait participer à la « nature des dieux, » Quelle langueur ! N'éloit-il pas
i.i'r'ii;iiAiREs. (i3i2.) 55/
facile de traduire cl'urt slyle plus rapide et plus ferme cette phi'ase si simple de l'auteur: alteruni nobis cum dis , altenun cum helliiis commune est? Oter au style de Salluste sa concision, c'est lui ôter son caractère : comment le traducteur n'a - t - il pas vu que tout le mouvement de colle courte phrase devoit l'ouler sur les pronoms Vun^ Vautre, qui eu fournissoieut si naturellement la coupe? Ce participe passif assimilé , qui la commence, est un contre-sens en fait de goût : c'est dans l'obseiTation minutieuse de ces petits détails, que consisl^nten grande partie le goût et l'art d'écrire. Par exemple, encore, à tous les animaux est d'un mauvais effet; pourquoi ajouter le mol tous? il est inutile, et détruit même la symétrie de ropposition, le fait participer à la nature des dieux. L'original dit mieux et plus brièvement, commune est. Cette brièveté étoit-elle intraduisi))le? Je me borne à l'examen de ce peu de phrases, où l'on voit que le traducteur s'attache phis k faire entendre le fond des idées de l'original, qu'à rendre 1(^ formes de son slyle. Mais qu'est-ce qu'une traduction de Salluste , dans laquelle la manière d'un tel écrivain est piesque comptée pour rien , dans laquelle le traducteur altère et change pres([ue toutes les attitudes du modèle, substitue des périodes à des iucises , la mollesse des tournures les plus languissantes à la vivacité des mouvemens les plus rapides , et commence le portrait deCaliUnapar celte forme de style si parasite , et par ces motsquisontsipeu dans le caractère de l'original : uCequi « distiiiguoil éminemment Lucius Catilina, c'éloit, etc.» ? Je con.seiilerois à l'auteur de refaire son ouvrage , si je pouvoiscroireà la possibiUléd'unebonue traduction deSalluste : il mérileroit , sous plus d'un rapport . d'être encouragé.
558 ANNAI, i;*.
II j).iri>it avoir du laloiU; il est lahoricnix : il a bien approlotidi recrivaiii (|iril a mal liaduil. Les noies (|iril n mises à la suite de sa lradueli<iii , el (|ui remjjlissenl une grande pailie du volume (pTil a publié, sont intcrcissarilcs et insliuclives : elles olfient une foule *de lapprocheinens très- curieux, el d'objets de comparaison très-piquans ; unelellc étude ne sera pas sans piofil pour AI. de Gerlache. Je ne puis que recoinniander son exemple et cette paille de son livre à tous les étudians.
Choix d'Eloges co7ironnés par V Académie francaise y composé des Elog-es de Marc-Aurèle, d'Aguesseau , Dug-uay-Trouin et Descartes, par Thomas; de La Fontaine et Molière , par Champfort; de Fénélon, Racine et Catinat, par Laharpe; de Sng-er, Fontenelle cl Montausier, par M. Garât; et de Louis XII, par M. Noël; précédé de TEssai sur les Eloges, par M. Thomas.
igdëcembrp..
Toutes les institutions humaines ont leurs avantages et leurs inconvéniens, leur bon et leur mauvais côté : rulilité des académies est une question sur laquelle on peut soutenir le pour et le contre; rétablissement des prix académiques pour l'éloquence et la poésie, n'a peut-être pas produit tous les biens qu'elle promettoitj
LIÏTÈRA1K.ES, (l012.) âfiQ
peut-être même poiu'roit-on l'accuser d'avoir donné ti'op d'empire à un genre de style qui n'est pas exempt de reproches : le style académique est une manière d'écrire ton le fîictice , qui ne manque pas de quelque séducLion; elle a surtoul beaucoup de charme pour les jeunes esprits , auxquels elle ofFre des l'onues de convention toujours pins faciles à saisir et à copier que les procédés du génie, et qui, ne sachant point encore prendre la nature pour guide , trouvent du moins un régulateur proportionné à leurs forces et à leurs lumières , dans une méthode ai'tificielle; mais il aiTive que l'impression de celle première habitude, d'autant plus profonde que les talens qu'elle modifie , sont plus tendres encore et moins formés, s'efface très-dilRcilement dans la suite, et quelquefois même laisse une marque ineffaçable; de manière que le style académique, avec ses périodes calculées , ses antithèses d'obligation , ses oppositions décommande, ses tournures étudiées et froides, poursuit souvent pendant toute leur vie les écrivains qui , dans leur jeunesse, se sont plies à son joug brillant, et peut substituer aux impulsions et aux élans d'une nature heureuse, qu'il étoufle au moins en partie^ les ressources toujours suspectes d'un art perfide qui contraint les développemens du talent, au lieu d'en aider les opérations, et qui gâte le goilt, au lieu de le régler. En effet , on peut considérer ce qu'on appelle le style académique , comme une espèce de corruption de l'éloquence , tant ce style admet essentiellement d'apprêt , de recherche, de subtilité, de déclamation et de jargon; tant ses moules sont conventionnels ; tant ses types sont grossièrement factices! Les natures les plus vigoiireuses une fois courbées par cette servitude attrayante, ne
56o ANNAI.KS
.«amoioiit plus roprcmJrc h ur tliioclioii pmprc, cl i&i plus diverses, pcrdani Icmpicinh; de Icm physionomie origiiiellc sous ce i'ard dislrucleur (|iii rol»lil(;r(> , cou- Uack'iil cuire elles un air de les.sciublaiiccî cl d'uniformité, Ici (pTou j)t)un(iil cioire sorlis de la in,cmc plume beaucoup d'ouvrages produits par des plumes tlifFérenles ; que devient alors celle iutisUmable originalité, celle iVauchiscsi précieuse, ce naturel si recommandé, celle simplicité, celle naïveté, sans lesquelles les créations de l'art d'écrire, comme celles de tous les auti'cs arts, sont sans valeur ainsi que sans attraits, aux yeux de tous les gens de goût? Le style acadé/nicjue , de même que le styh de collège , n'est cpTunc^ mauvaise liabilude pris(î dans une école, une sorte (1(î /îeda/i lis/ne de diction, aussi contraire an talent qu'il défigure, qu'au beau naturel dont il ne peut même, avec tous ses artifices, retracer qu'une image illusoire.
Nul écrivain n'a poussé plus loin l'abus de cepédantisme que M. Thomas, dont ce recueil nous présente plusieurs discours , et 1' Essai sur les Eloges. Je suis loin de vouloir méconnoîlre les qu;dités d'un talent distingué, les traits d'une nature forte, qui percent dans les compositions de cet orateur académique à travers l'épaisse écorce et la triple enveloppe de phrases , dont il s'étudie, pour ainsi dire, à s'éloufTer lui-même; mais ce dernier ou\r(\g,e y cet Essai sur les Eloges ^ dont quelques parties sont assurément admiiables, n'est- il pas lui-même un abus dans son ensemble, et un abus énorme? Mais cet éloge de Marc-Aurèle, si vanté et si digne de quelques-unes des louanges que lui ont accordées les critiques même les plus autorisés et les plus sévères, n'est-il pas un abus, et un tenibleabus? Quoi '
LITTÉRAIRES. ( l8l2.) 56l
nneprosopopée de soixante pages! quoi ! un personnage fictif que l'orateur, par figure, substitue à sa place, et qui parle depuis le commencement du discours jusqu'à la fin, et pendant un si long espace de temps ! Admire cela qui voudra : pour moi, en rendant justice à quelques beaux détails, je ne saurois voir dans cet excès sans excuse comme sans exemple , que le délii-e d'un rliéteur qui cherche à franchir les bornes presr crites à l'éloquence humaine, et qui, se précipitant sans frein au delà de toutes les règles de l'art , heurte , dans son égarement, la raison et la nature ; si mon opinion est un paradoxe, elle est du moins un de ces paradoxes qui tendent à renverser un préjugé sans fondement. Je n'avois point encore eu l'occasion de l'énoncer, et je ne doute pas qu'elle ne doive choquer tous ceux qui peuvent éprouver quelque peine à s? dépOTiiller de leurs préventions littéraires; cependant qu'ils veuillent bien l'examiner, et qu'ils se demandent à eux-mêmes si de cela seul que la prusopopée est une des figures les. plus vives et les plus passionnées du discours , il ne s'ensuit pas qu'elle devient une des formules les plus froides, les plus ennuyeuses et les plus pesantes de la rhétorique, lorsqu'elle est étendue au delà de sa mesure naturelle , et surtout lorsqu'elle estprolon;gée dans tout le développement d'une longue compo-*sition oratoire? Rien de pai-eil ne s'étoit encore vu: Rousseau ressuscite et fait parler Fabricius dans son pre-rmier discours; mais il le fait parler un instant, et je crois l'entendre : je n'ai pas le temps de reconnoitre l'illusion : M. Thomas fait parler Apollonius; mais c'est M. Thomas que j'entends. Comment pourrois-je être Ja dupe d'un artifice qui n'a qu'un moment pourpro- 3. 56
56i ANNALES
i.\n'no son ofTol , cl dev.inl l('(|iitl on mo lient pondant inic licnro? Je prends en dédain nn proslii^c (jwincsau. roll fasciner mon imnginalion , cl je rejelle une ficlion qui ne me trompe pas;
Quodcuiufuc ostciidis mihi sic ^ incrcdulits odi.
Quoique le slyle de M. de La Harpe, dans ses discours, soit infiniment plus nalurel el plus sain que celui de M. Thomas, je prétiie cependant M. TJiomas comme orateur à M. de La Harpe : l'un me paroît né avec des dispositions très - marquées pour l'éloquence d'apparat: l'autre me semble presque entièrement dépourvu du talent oratoire. M. de La Harpe ne fut jamais qu'un excellent critique et le premier critique de son siècle. Je ne sais pourquoi un de nos collaborateurs , dont j'honore l'érudition et le goût, s'est amusé à le chicaner dernièrement sur une phrase négligée, et à lui contester le titre de QiilntiUen français qui lui fut décerné par quelques-uns des hommes les plus dignes de régler les rangs dans la littérature : convenons, qui que nous soyons, que, dans la carrière de la critique il marche à notre tête; convenons que quelques morceaux du Cours de Littérature sont au moins au niveau de tout ce que la critique a jamais produit de meilleui- dans tous les siècles ; et croyons que la Fi-ance doit à M. de La Hai'pe autant de reconnoissance que Rome put en devoii^ à son Quintilien. Mais je le considère ici sous le point de vue de ses compositions oratoires , dont le recueil que j'annonce renferme les principales : elles n'ont en général que le mérite d'une diction Irès-puj-e , dégagée du fatras académique autant que le permettoient les convenances du temps, du concours et du
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 563
genre; elles sont foibles de talent, pauvi'es de vues, dépourvues de finesse , de profondeur , de mouvement , de feu et d'effet; on a beaucoup exalté jadis V Eloge de Fénélon; mais qui peut le lire aujourd'hui? Ce morceau est sans doute foit bien écrit, si l'on entend par-là que le style en est d'une correction rare , que les analogies du langage et du style y sont observées avec un goût très-df'llcat et un scrupule très-remarquable , que le tissu de la diction est égal et fini; mais où est l'éloquence, le charme, l'entraînemetit, l'autorité qui domine, la force qui subjugue, l'enthousiasme qui échauffe, la véhémence qui déplace et transporte l'auditeur, et même le lecteur? Où sont ces grands traits, ces masses imposantes qui signalent le véritable génie oratoire, et dont on ti'ouve au moins quelque ombre dans les compositions de M. Thomas? U Eloge de Racine n'est qu'une bonne dissertation littéraii'e, où l'excellent critique se montre partout, et l'orateur presque nulle part. Il y a un bon mot de Diderot dans la Correspondance de Grbnni : le style de M. de La Harpe est tout exorde, suivant le philosoplie. En effet, il conserve dans presque toute l'étendue de la composition oratoire, cette tranquillité, on plutôt cette espèce d'immobilité , ces paisibles oscillations de la période, cette marche sans progression qui caractérisent les préludes par lesquels l'orateur, encore de sang-froid , prépare à l'auditeur, que rien n'anime encore, l'entrée de la carrièi-e qu'il veut lui faire parcourir : M. de La Hai'pe n'étoit point orateur.
Ce qui se fait le plus remarquer dans ses compositions académiques, c'est le goût , le goût qui diiige le talent, mais ne le supplée pas 5 le goût qui fait le critique, mais qui ne fait ni l'orateur, ni le poète; le goiit , sans lequel
564 ANNALEvS
Je génie nVsl qu'une foice aveugle , nus conMilii expets f jnais qui n'est lui-mèniecpi'uno loirc morle et sLerlle, quanil il u'e^t poinl Jiniiuc, Ircondé par le génie : ce qui disiingue les ouviMge.s de M. Thomas , c'est 1(! lalent; mais ce talent n'est ])oint assez .souvent gouveiuié par le goût , et dans l'abus de ses propres moyens , se défiguie lui-même, et ressemble trop à la caricature du génie. Ce qui caractérise les ])ro(luclions oratoires de MM. Cliampfoit et Garât, c't.st Vesprit; mais avec des nuances très-difléreutes : plus vif, plus léger, plus piquant dans le premier, plus rélléclii , plus méditatif, plus profond dans le .second, il se produit, dans les ouvrages de l'un , par des traits rapides , dans ceux de l'autre. par de riches développemens : il se présente, dans l'un, sous sa forme naturelle et propie; dans l'autre, sous les formes du talent, dont il imite les procédés : il est accompagné d'un peu de sécheresse dans M. de Champfort , et de trop de luxe dans IM. Garai. L'imagination et la sensibilité semblent étrangères à l'auteur des Eloges de Molière et de La Fontaine , qui, dénué des grâces qu'elles donnent, s'est aussi préservé des excè:i où quelquefois elles entiaînent. Le panégyriste de Suger et de Fontenelle ambitionne ces grâces que parfois il atteint, et ne craint point ces excès dans lesquels il tombe souvent : M. de Champfort écrit avec plus de netLeté et de simplicité; M. Garât, avec plus de souplesse et d'abondance, ils se font lire l'un et l'autre avec plaisir, à force d'esprit; mais aucun des deux n'a connu le beau naturel; et les vices du style académique sont plu.<^ marqués , plus saillans dans M. Garât , qui vise à l'éloquence , que dans ]\L de Champfort, qui ne cherche que le trait: l'un veut être orateur, et l'est quelquefois 5 l'autre ne
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veut être qu'homme d'esprit, est l'est toujours; mais que resprit est loin du talent ! De ces deux écrivains, si remarquables sous beaucoup de rapports , je préférerois celui qui , dans le genre où ils se sont exercés l'un et Vautre, paroît avoir le mieux senti que, sans le talent, il n'est n'est point d'orateur, et qui du moins a fait quelques efforts pour s'élever jusqu'à l'éloquence : la palme , selon moi , appartient à M. Garât.
Quand je vois M. Noël toujours sur le seuil de l'Académie française, et toujours repoussé, je crois que l'on a tro]) oublié ses titres académiques: M. Noël a remporté deux fois , à l'Académie, le prix d'éloquence, et il eût une fois remporté le prix de poésie, si une main puissante ne lui eût enlevé la couronne , pour la donner , contre toute ^stice , à un rival plus protégé par la cour, que favorisé par les Muses. Des deux éloges qu'il a composés , celui de Louis XII est le seul qu'on ail placé dans ce recueil; mais l'Eloge de Vauban n'étoit pas moins digne de cet honneur : ils sont écrits l'un et l'autre avec une sage élégance , fruit d'une grande connoissance des bons modèles , et d'une étude heureuse de l'art. On doit féliciter l'Académie de renconti-er aujourd'hui beaucoup d'écrivdins que ses suffrages puissent préférer au pané- 'gyriste de Vauban et de Louis XII, et à l'auteur de VOde sur le prince de Brunswick.
566 ANNAi.r:*
Du Pédantisme.
26 de'ccnibr*'.
Le pédantisme ne se renferme pas dans l'enceinle des écoles : il francliit m^me les limites des académies ; ce n'esl jias seulement })armi les professems et les savans , parmi les gens de lettres et les critiques, qu'on le rencontre : on le trouve assez souvent dan.s les plus brillantes sociétés du beau inonde; quoique la bonne compagnie soit son ennemie naturelle, elle a, pour ainsi dire, fait un pacte avec lui : rioi n'est plus commun que de heurter , dans son sein , contre despédansf il est vrai que ceux-ci ne parlent point grec et latin : ils ne citent pas les auteurs de l'antiquité; Athènes et Rome ne sont pas leurs mots d'ordre; mais ils n'en marchent pas moins sous les drapeaux du pédantisme : on les reconnoît à leur ton tranchant et décisif; ils prononcent, en dernier ressort, quoiqu'en première instance, sur toutes les matières : la politique, la guerre, la musique, la littérature, tout est soumis à leur juridiction pédantesque; tout dépend do leurs arrêts : s'il s'élève à table , ou dans un cercle , quelque apparence de discussion , les voilà qui argumentent : ils veulent qu'on définisse les mots les plusclaiis ; ils construisent lourdement des syllogismes; et , lors même que la mousse brillante du vin de Champagne étincelle et pétille dans les verres écumans, leur froide morgue forme avec ses jets impétueux le plus étrange contraste : « Arrêtez, Cléon , ce ton rogue ne fut jamais plus déplacé : voyez la gaîlé fo-»
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 56/
lâtre qui, déjà, circule, à la ronde, avec les flots enivrans de cette riante liqueur ; vous m'entreprenez sur un de mes articles , dernièrement inséré dans le journal des Débals : ah! trêve de disputes! mon sang s'allume au feu du nectar champenois; mes yeux s'égarent délicieusement sur les gazons et les fleurs du parterre voisin ; ils se reposent avec charme sur cette compagnie, un peu bruyante, qui nous environne : je ne sais plus ce que j'ai dit dans mon article; je ne sais pas même ce que vous dites en ce moment! » Les CléonSy dis-je, ne sont point rares : les péJans de société sont plus nombreux encore que lespédans de collège; les premiers ont fourni à un ancien professeur de notre vieille et défunte université le sujet d'une petite épîtrefort jolie, qui, certes, n'a rien de pédantesque : elle est adressée à ce M. Fiiballier , que M. de Voltaire appeloit , avec un si merveilleux effort d'esprit , le docteur mbaudiery et auquel il prêchoit si bien d'exemple la politesse , lorsqu'il disoit agiéablement de lui :
Ce Monsieur Ribaudier
Pour un doettur français me semble bien grossier.
L'auteur de l'épître, M. Sélis, lui fait d'abord un compliment plus vrai, et un peu plus flatteur ; il lui dit :
O sage aimable, ô docte Riballier, Par quel secret savez-vous allier Le ton du monde, et la gaité badine Avec la robe, et l'imposante hermine?
On croit assez, dans nos cercles polis, Que tout docteur est un i'ou ridicule, Chargé de grec, du syllogisme épris, Incessamment armé de sa férule, Et toujours près d'effaroucher les ris t
568 ANNAT, r.s
On se croit là Lion loin du |K*d.inti.sme, El de la morq;ue,et du phtl «-îîoJdnK' , Travers ;;rossi<'r.s an I)i-aii inunde inconnus, El <Iti <(>ll<';'e c'iirncls attributs!
M. Sélis part de là p(»ui- piouver que tons ceux qui liahitcnt le collège ne sonf pas despédans , et que beaucoup de ptdans sont répamlus dan.s le monde :
Eli! quoi , Minerve abandonnant les «ieux, Et dosrondue aux rivages d'Ila(|uc, Pour gouverner le bouillant Telemaque, Minerve est donc un pédant soun illiux! Nous imitons ses soins officieux :
Nous soutenons la d«-lirate enfance, Nous n-primons la vive adolescence, Nous préparons d' s lioninies vertueux : Amis, craignez, repéions-nous sans cesse, Ï3es Calvpso la grotte enrbanteresse , Des Imk liaris la timide langueur.
Le dieu de Gnide, et surtout votre cœur ! Serveg le ciel, dont vous êtes l'ouvrage, Aimez /'Etat, obeissetaux lois , Et , s'il le faut, dans les ciiamps du carnage, Allez tomber pour la France, et vos rois! i^ Oui, la Sagesse à nos leçons préside :
On nous voit peu, dans les beaux entretiens.
Profondement raisonner sur des ri(;ns,
Et lestement, sur un objet solide;
Guetter les mots pour faire de l'esprit,
Et débiter, d'une voix inti'cpide.
Notre savoir dans les journaux écrit :
Vrai pédantisme ! insipide étalage.
Dont les galons et les soupers exquis,
Le talon rouge, et l'art du persifflage
Ne sauvent pas nos illustres marquis. ..,.<
11 développe ti-ès-brillammeiit celte deriilcre idée, et finit par la peinture suivaiile ;
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 569
O Riballicr, quelle moisson féconde
D'originaux et de pédans divers,
Dogmatisant, pésentant le beau inonde^
De tous côtes vient s'offrir à mes vers!
Plaçons, au moins, dans cette galerie,
Ce financier, qui, las de n'être rien,
Depuis deux jours, s'est fait physicien.
Et dans la salle , oii vient la compagnie,
Laisse, en un coin, son Encyclopédie
Tout juste ouverte à l'article chimie;
Cet amateur à qui, dans ses repas,
Valmont apprend l'histoire naturelle;
Qui , l'an passé, pour signaler son zèle,
A tant coupé , dans la saison nouvelle.
De limaçons, qui n'en revinrent pas;
Ce riche abbé se donnant pour un sage.
Depuis qil'à Londre il a fait un voyage, «
Vous racontant les dangers du passage ,
Et comme en mer il eut un mal de cœur.
Comme de punch les Anglais font un sage.
Comme il dina chez noire ambassadeur;
Ce vieux rentier, squelette octogénaire ,
Malgré sa toux, fidèle à l'Opéra,
Se suspendant aux cordes du parterre.
Depuis trente ans, et vous jugeant de là
Pièces, acteurs, ballets et cœtera ;
Et ce bavard , fléau de mon oreille ,
Homme prudent , qui , d'abord , me conseille ;
Et ce grand fat instruisant volontiers
Les assistans sur leurs propres métiers;
Et ce cafard m'observant en silence,
Et si sournois, que l'on diroit qu'il pense;
Et celte Eglé « Quoi ! les Eglés aussi ?
Oh, pour le coup, vos fureurs sont choquantes, Et chacun sait que nosjenimes saiantes
Depuis long-temps ne sont plus Dieu merci! «
Eh ! oui, je sais qu'on est bien plus le'gère. Qu'on a plus d'art qu'au siècle de Molière, Et qu'on veut joindre , avec habileté.
L'air de savoir à la frivolité , Lire Newton , mettre du rouge et plaire , Et qu'on dédaigne une étude vulgaire 5
i>70 ANNALES LITTÉR VIRES. (l8j2.)
Mtnagiiis aux bt-Ucs d'iiiijoiiril'liiii '^ Poiirroil Tort bion donner bcaucoui) dVnnni :
L'amour ilii «rcr ne lis loin lu- plus guties ,
El IJcnscraile, atlniir»; dt* nos mèn;» ,
Verroit , peut -«tic, <'cIiou<t le sonnet
Qui fil pàmer toiil l'IiAtel Rambouillet :
Nos «lames font de la fjeomelrie,
De pa]>illons ornent leurs cabinets.
En se coiflant jasent d'astronomie,
Et pensent fort entendre les livrets
Qne Cassini pour elles lit exprès ;
Mais, en revanehe , on court toujours les fêtes;
On est toujours avide de conquêtes ;
De rorlojjrapbe on ifjnore les lois;
On laisse aux sots le purisme des classes;
On philosophe, on rit tout à la fois;
On est pédante avec beaucoup de {,'races :
Qu'il fait beau voir, sorti de ses états ,
L'Amour coquet manier un compas;
Feindre, en tenant l'étui mathématique,
De calculer un produit algébrique,
Et de ronger ses ongles délicats !
\oiiloir paroilre, afficher la science.
Le bel-esprit , l'air capable, le goût.
Et parler haut : voilà, voilà , je pense,
Les vrais pédans : on en trouve partout f
Ce tableau date de loin : il y a quarante-cinq ans que M. Sélis le ti\içoit; l'aspect de la société a varié, sans doute, depuis cette époque; mais, à quelques cbangemens près , l'image ressemble encore au modèle ; le fond de la physionomie est resté le même : aujourd'hui , comme alors, la lace despéda?is abonde : on en troupe partout!