ANNAtKS
ju-ur do vous adresser , prouvera que si quelqu'un d? vous, séduit ])ar quelque esprit de paiii dont il est si difllcilc de se dcIVudre, ou tionipé par des récils infuKles, a pu conuuettre une injustice, vous savez la réparer avec gi ûce, en admettant du moins , dans votre journal, une apologie que je devois à l'amitié, et dans laquelle je n'ai passé aucune des bornes que la bienséance pouvoit me prescrire.
Au moment où j'allois vous envoyer cette lettre, j'ai vu avec peine dans votre numéro du i4 de ce mois, que monsieur Dussault croyoit son honneur intéressé à persister dans son opinion défavorable, et qu'il ajoutoit même à ce qu'il a voit dit piécédemmcnt, que les ejichs grossiers du plus monstrueux néologisme, aussi contraires aux règles de la raison qu'au génie de notre langue , étoient , chez M. Le Brun , une espèce de défnence 3 une maladie du cerpeaw, et c'est dire, en termes équivalens , que M. Le Brun étoit fou. Si telle est en effet l'idée qu'il a conçue de cet écrivain célèbi-e , il doit sans doute persévérer, comme il le dit, dans son im pénitence finale. Mais réunis , Messieurs , vous devez , ce me semble, /jowr l'honneur même de votre journal, y consigner ma réclamation, d'autant plus que M. Dussault, dans le numéro que je viens de citer, paroît fonder sa persévérance dans son opinion, sur ce que personne encore ne s'est présenté pour faille l'apologie de M. Le Brun , et qu'il est presque certain que personne ne se présentera : eh bien! Messieurs, je me présente.
Mon grand âge me permet d'ajouter que n'ayant écrit ni avec des intentions hostiles, ni pour entrer en
lice dans une querelle littéraire qui pourvoit s'éterniser, je m'abstiendrai de toute réponse à ce qui me seroit personnel , et qu'à l'égard de M. Le Brun , j'ai tout dit.
Palissot.
Paris, ce tiS décembre 1811.
iV. B. M. Dussault se propose de répondre dans un prochain article.
xxxyii.
Nouvelles observations sur les OEuvres de M. Le Brun y a l'occasion de la lettre précédente de M. Palis sot,
\" janvier 1812.
Si j'élois l'auteur d'un pelit poemo salirirjiir-, aussi malin poiu* le moins qu'ingéiiirux , plein du fiel le plus aigre, et dépourvu de cetle gaîté qui pourroiten corriger l'amertume; d'un poëme dans lequel j'aurois traité cruellement presque tous mes contemporains; si j'avois composé et fait jouer une comédie trcs-piuemeut et ti'ès-agiéablement écrite , mais d'un geiue que réprouve absolument la politesse peifectionnée de nos mœurs, et qui rappelle trop la licence cy\n(\atA^Anstop]iane,]iin& voudrois pas me piquer de donnerpubliquementaux critiques des conseils de modération , depem'quemes leçonset mes exemples , que mes avis et ma conduite ne parussent pas être assez d'accoi'd entre eux. Tel est cependant l'inconvénient dans lequel est tombé, ce me semble, l'homme de lettres, d'ailleurs Irès-recomtnandable, qui s'est chargé de venger de mes critiques les Qîuvrea de M. Z-e Brim, et que les privilèges de son grand âge, et les droits même de son incontestable mérite no sauroient sauver des réflexions qui se préseritenl d'abord
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à l'esprU , dès la première lecliire de sa réponse : L'auteur de la Dunciade me reproclie, ou plutôt nous reproche ( car , vers la fin de sa lettre , c'est à tous les rédacteurs du Journal des Débats qu'il adresse ses réprimandes); l'auteur de lu Dunciade nous reproche, dis-je, de ne pas garder, dans la ciilique, une certaine mesure dont il fait un précepte ! l'auteur de la comédie des Philosoplies nous accuse de donner à nos censures un air de satire qu'il désaprouvel et c'est là sans doute un des caractères les plus remarquables de sa réponse, un de ceux dont le public a peut-être été le plus frappé. Qu'importe , au reste y quelques convenances de plus ou de moins ! Si M. Palissot a raison, nous devons confesser humblement' nos torts, et suivre modestement ses avis ; mais c'est là précisément la question. Pour me borner à ce qui me regarde en })articuUer, il voudroit que j'eusse mis dans mes articles sur les (Euvres de ISl, Le Brun un certain ton qui lui eût paru convenable, et dont il veut bien , pour pins de clarté, me fournir des modèles et des exemples; mais ces exemples, dans quelle source les puise-t-il ? Dans ses propres ouvrages , dans ses Mémoires sur la Littérature ,• or , lorsque M. Palissot composoit les articles de ces Mémoires relatifs à M. Le Brun , ce poète étoit vivant ; et de plu.., M. Le Brun étoit l'ami de M. Palissot^ qui , même encore aujourd'hui, prend sa défense, au nom de l'ancienne amitié qui les unissoit. Je n'ai pas eu l'honneur, moi, d'être l'ami de M. Le Brun : je ne l'ai même jamais vu ; et quand j'ai parlé de ses (Œuvres, il étoit mort. Cette double différence a dû en mettre une entre le ton que j'ai pris dans mes articles, et celui que M. Palissot avoit cru devoir prendre dans ses No-<
t/ccs : les droits (1«^ raiiiilii' iri'joionl pns là pour me disposer aux concessions de riiulul^cnoe; cl j'ai cru pouvoir me dispenser envers un auleur inorl, dont nios ci-iti(|iios ne ris(|n(>if'nl plus d'ollenser les oi<'ill<'S el île blesser l'amdui-jiropre, de ces égai'ds (pie la condescendani-e de la censure aeeoi'de à la foibles.se des vivans. Il o.st peinils, à Tiige de M. Palîssot , de se citer soimême, et de se cit^r même un peu longuement; mais il faut (pfil me permette, d'après les raisons (pie je viens d'exposer, de récuser son autorité, du moins cpcant aux formules de bienveillance dont il auroit voulu que je me fisse une loi.
11 est vrai (pi'il me cite aussi M. Amar^ qui a rendu compte des (Euvres dé M. Le Brun dans le Moniteur: c'estun écrivain sage et instruit, que j'eslime beaucoup, et qui a le boiiliein- de pouvoir s'étendre dans de longues colonnes , où il développe à son aise le blâme et la louange. L'avantage de sa position lui a permis d'insister un peu plus que moi , sur ce que je trouve , comme lui, de plausible et delouabledans M. LeBrun; mais il s'en faut bien que sa critique soit aussi douce, même quant à la forme, que M. Palissot veut le faiie entendre : je m'en rapporte aux personnes qui l'ont lue dans sa totalité; M. Amar, qui est un des professeurs lesplus distingués de l'Université nouvelle, n'aime pas plus que moi le mauvais goût , el son expression a bien autant d'énergie que la mienne.
Mais après tout, j'avoue que j'aurois mieux aimé voir, dans la réponse de M. P«//6*o^,aulieu de ces longues citations de ses Mémoires littéraires , de ces passages de ses propres (Euvres, dont il a rempli .sa longue lettre, au lieu même des excellents moj-ccaux extraits des
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critiques de M. Amar , quelques-unes de ces producliçiis parfaites, de ces tirades brillantes et sublimes , qu'il admire si fort dans M. Le B run ; surtout quelques-unes de ces odes où M. Le Briin^ suivant M. Palissât , pa~ roît s'être approché , beaucoup plus que Malherbe et J. B. Rousseau , du caractère de Vode antique : c'c— toit là ce qui devoit constituer le fond de sa réponse apologétique; àquoidoncs'est-il amusé? pourquoi n'a-t-il pas découvert à nos regards toutes ces beautés, que j'ai méconnues? pourquoi ne nous a-t-il pas montré toutes ces richesses , tous ces trésors , que j'ai eu le malheur de ne pas apercevoir? pourquoi n'a t-il pas eu plus de pitié de mon aveuglement? pourquoi n'a-t-il pas essayé du moins de me dessiller les yeux par quelquesxuîs de ces traits de lumière auxquels on ne résiste pas? Quoi! une si longue lettre en flweur de M. Le Brun, sans une seule citation, je ne dis pas d'une ode, d'une strophe, mais de quatre vers de ce poète I une si longue lettre sans d'autres raisonnemens , sans d'autres argumeiis que ceux que M. Pallssot tire de sa propre autorité , ou de celle de M. Amarl une si longue lettre, dont toute la substance, en dernière analyse, se réduit à cette singulière proposition: «Voilà ce que M. Amar et moi avons dit de ]\I. Le Brun ; vous deviez penser et dire de même ! » C'est vérilabletiient exiger de nous trop de déférence et de soumission : il me semble que les paroles de M. Pallssot n'ont pas encore force de loi. Que conclure de tout ceci ? que M. Pallssot n'a véritablement attaqué que la forme de mes critiques. Il avoue même que dans la sévérité de mes jugemens sur les poésies de M. Le Brun, je ne suis pas allé plus loin qu'il n'est allé lui-même dans ses Mémoires littéraires, i
4iG AVNALF.S
co soiil ses piopros jiaroli\s; nous no sommes donc di- \\sés que sur l'expression des m/*rae.s vérik's , dont nous convenons d'im coimniiii accord. Voilà s;ms doiUe une élriinge dispute I Mais non , M. Palis.sot se trompe: nos <ipinions difieieiit au moins en quehjue chose ; car je suis bien loin d'accoider à M. Le Brun Tespèce de supériorité qu'il semble vouloir lui donner, comme on l'a vu , sur AJaZ/ifrlu^ et même sur /. B. liou.ssean. A mon sens, il ne jnérile pas même d'élre comparé à ce dernier, et c'est ce qui m'a fait écaiter toute espèce de parallèle entre lui et le premier de nos lyriques , dans les nombreux aiticles que j'ai faits sur les (Euvres de M. Le Bnin. Ce seroit plutôt moi, qui pou)i-ois justement affirmer que , pour rendre justice au mérit(! d(- ce poêle, M. Palissot ne s'est pas servi d'expressions plus fortes qtie les miennes : n'ai-je pas dit qu'il n'est point une seule ode de M. Le Brun qui n offre quelquen traces, quelques empreintes vives et profondes de ce talent poétique qui auroii pu mériter à Vauteur un trèsbeau rang sur notre Parnasse , s'il apoit été épuré par le goût et réglé par la ra/«o«? N'ai-je pas dit que cet écrivain rencontre quelquefois , dans ses compositions lyi'iques , un trait heureux et brillant, laisse quelquefois échapper d'instinct un de ces coups de pinceaux qui révèlent UVE MAIN SUPÉRIEURE? N'ai-je pas reconnu en Xwxun talent incontestable pour la facture des vers, une élévation peu commune, delaforce^ de la souplesse , de la fécondité? M. Palissot s'est il exprimé, s'exprinie-t-il avec plus de franchise et d'énergie? Que veut-il donc de moi ? que demande-t-il ? que prétend-il? Il convient que je ne suis pas allé plus loin que lui dans lu critique; il doit convenir que je suis
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allé presque aussi loin que lui dans l'éloge. Où en somines-nous donc? en quoi différons -nous essentiellement? où est la difficulté? où esi le point de la dispute? Pour le trouver , M. Palissot s'est un peu souvenu de ses anciennes malices, et il s'est rais à scruter mes intentions : il suppose d'abord que j'ai eu le dessein d'avilir un nom céièhre , et une édition que le public attendait avec impatience : je proleste en vérité que je n'ai pas eu ce dessein-là , et je crois que ma protestation vaut bien l'assertion de M. Palissot; il insinue ailleurs que j'ai été inspiré par l'esprit de parti : je proteste encore que je n'ai aucune esjjèce d'esprit de parti; mais de quel droit se permet-il de pareilles accusations , tout en nous assurant qu'il n'apporte pas , dans cette discussion littéraire, des iyitentions Jiostiles? Certes , des inculpations de ce genre nemériferoientpas de réponse ; cependant je vais m'expliquer : nul motif de haine ne ra'animoit contre la personnede M. Le Brun^ lorsque j'ai dit mon avis sur ses ouvrages : je n'ai été l'objet d'aucune de ses épigrammes , qui ont atteint jusqu'à M. Palissot lui-même; je n'ai eu aucurr rapport avec lui; chargé de rendre compte de Védition de ses (Euvres , je n'ai donc vu en lui que l'écrivain, que le poète, que le chef dangereux d'une détestable école de poésie : c'est à ce dernier titre que j'ai cru devoir le traiter en toute rigueur, ne me piquant point d'adoucir, par de vaines précautions oratoires, par de complaisantes cu'conlocutions , par les forjnules banales d'une politesse usée , des vérités dures pour la réputation littéraire de M. Le Brun^ mais utiles au bien des lettres 5 voilà tout mon secret : j 'estimel'érudition et le goût de l'éditeur, et j'ai été f4chéc|e voir que, séduit par je ne s^h
(jiK'I onlhousiasmp assez ridicule, il prttoil. raiitoiité do SOI» nom aux inuuvaises doetiincs et aux mauvais exemple,s liltéraircs de M. Ia' Brun; le libi'aije , M. Varée , est un lionnèlc luMunic, dont je n'ai leçu (jue des poli-« lesses, et dont j'anroisbien voulu ne pas compromettre les inlcrèls j il y a peut-être trop de candeur dans ces détails; mais je les opjwse , dans toule la siîi(éijt(5 de mon nme, aux insinuations un peu perfides de M. Palissât: cela forme un petit contraste.
Je n'ai pas envie de suivre pied à pied mon adversaire : je ne puis pas me permettie d'être aus.si long que lui; mais je ne sauroism'empècher de relever deux endroits particuliers de sa réponse. Il me reproche, dans l'un, d'avoir avancé que M. Le Bnuifnt un Pindare de Ici façon des Brutus et des Publicola du iernps^ il prétend que j'ai eu tort de dire que la réputation de ce poète s'étoit accrue dans la révolution; cependant, le fait est que c'est à cette époque qu'il fut surnommé Pindate : ce brillant surnom, suivant M. Palissât, n'ajouloit donc rien à sa renommée? Il me fait un crime ailleurs d'avoir dit que la fureur des alliances de mots étoit chez M. Le Brun une espèce de maladie du cerveau: il s'écrie : «C'est dire, en teimes équivalens, que M. Le Brun étoit foui » et j'en conviens. Ai-jeeu toit ? On en jugera api'ès avoir lu l'anecdote suivante : Un jour que M. Le Brun causoit de Boileau avec un homme de lettres de ses amis, il se mit à citer d'un ton d'enthousiasme tout particulier, ces deux vers, qui sont, je crois, de la première satire :
Et qui n'étant vêtu que de simple bureau , Passe l'été sans lins^c -^ et Vhiuer sans manteau.
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L'ami convint que ces deux vers étoicnt frappés avec force et correction , comme le sont presque tous les vers du même auteur; mais voyant que M. Le Brun ne cessoit de les répéter avec des louanges qui alloient toujours croissant, il voulut lui flaire observer que ces deux vers , très-bien f;iils sans doute , n'avoicnt pourtant rien d'extraordinaire: « Eh quoi! s'écria M. Lt- Brun, avec un redoublement d'enthousiasme, ne voyezvous pas toute la beauté de cette expression, 'vêtu dr shnple bureau! C'est une superbe allia?ice de mots! Boileau parle d'un homme qui n'avoit pour vivre que le travail d'un très-mince bureau, et-, pour exprimer cela , il lui met , en quelque sorte , son bureau sur les épaules!» L'ami ne put s'empêcher de rire, et fut obligé d'apprendre à M. Le Brun que bureau et bure sont synonymes , comme on peut même le voir dans le Dictionnaire de l'Académie. Quel étoit cet ami? C'étoit M. Palissot\m-mème. J'ai de bons garans de la vérité de cette anecdote; et M. Le Brun n'étoit -pas fou ^ quand ils'agissoit iï alliances de mots , comme Don Quichotte , quand il s'agissoit de chevalerie ! Il est vrai que sa folie ne fut pas celle qui fait les bons poètes : je persiste à le regarder comme un très-mauvais écrivain ; et puisque M. Palissot, malgré la longueur de sa lettre, n'a pas du tout prouvé sa thèse , je puis dire, comme Z^aczer .• Ma remarque subsiste!
43o ANNALES
xxxviir.
Satires tleJm'Cf)a/, Iraduclion en vers français, par M. Raoul.
12 jamicr.
Tout le monde connoît le ton de Juvénal : dans ses vires et éneigiqucs diatribes, ce polile fougueux donne à rexpression niènu; de la vérité l'air de la i\éclanialion : les trails de ses tableaux sont toujours chargés, ou du moins le paroissent toujours : il seml)le af-^ fecler sans cesse d'emplayi.!* les couleurs les plus fortes et les teintes les plus Irancbanles : il ne connoît pas les nuances , ou du moins il les dédaigne : son pinceau n'admel aucune mesure : c'est un homme que la passion domine , que la colère emporte , et qui , dans les brusques et impétueux mouvemens d'une indignation violente , passe toutes les limites , et ne ménage point les termes ; ceux même dont la pudeur frémit se précipitent avec audace dans ses discoiu's effrénés : la licence la plus grossière , le vice le plus cynique ne parleroit pas un langage plus révoltant que celui qu'il prête quelquefois à la vertu même, dont il se cojistitue l'organe. Un tel écrivain office encore plus de prise aux traducteurs qu'il ne leur présente de difficultés : coinrae l'expression de sa pensée a toujoui^s un caractère d'exagération, pourvu qu'ils ne restent pas trop au-dessous de lui , ses interprèles s'élèvent encore à un degré de force et d'énergie capable ds satisfaire l'imagination la plus exigeante ; ils sont souvent obligés d'adoucir son coloris , d'amortir le feu
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de ses expressions : il faut souvent qu'ils lui ôlenl de sa vigueur; et c'est en général ce dont les traducteurs des éci'ivains anciens s'acquittent le mieux; ilâ affoiblissent toujours leurs originaux : les copies sont toujours plus pâles que les modèles 5 mais affoiblir Juvénal , c'est en quelque soi'te lui rendre service ; les seuls auteurs véritablement difficiles à traduire sont ceux qui n'ont rien de trop , qui joiguent la ^"ustesse de l'expression à celle de la pensée : ce sont ces modèles éternels du goût , dont les compositions , aussi sages que vigoureuses, portent le cachet de la perfection.
Gilbert est de tous nos poètes celui qui a le plus de ressemblance avec Juvénal : c'est peut-être celui qui auroit le mieux traduit en verslesatiriquelatin. M. Raoul n'a ni le feu , ni le stjde de Gilbert , mais on ne lui reprochera pas d'avoir méconnu ses forces , en essayant de rendre en \^ers fi-ançais les beautés du rival d'Horace : .son style a du ton et de l'harmonie ; sa traduction n'est pas sans mérite ; c'est même un ouvi'age distingué , qui , malgi'é ses défauts, ne pourra manquer d'honorer Faulenr. M. Raoul, comme presque tous les traducteurs, montre beaucoup d'enthousiasme pour son original ; et cet enthousiasme , qui a pu contribuer à échauffer sa verve poétique , va peut-être un peu trop loin : pour relever Juvénal , le traducteur me paroît rabaisser un peu trop Horace. On a souvent comparé ces deux poètes entre eux ; chacun a donné la préférence suivant son goût et son caractère : Scaliger et Juste-Lipse se sont rangés du côté de Juvénal , qu'ils ont proclamé le prince des poètes satiriques. Cette dispute littéraire , ainsi que toutes les autres , ne porte que sur luie équivoque et un malentendu : qu'on s'explique , et Ton sera surpris de
4j2 ANNALKS
voir i\uc luul le monde ost cJ'accoid. Lorsqu'on tnat Horace en parallèle avec Juvérial , il faut dislingiiel* soigneu.sciiieiil le ciloyen d'avec réci-ivaiii ; il l'aul évilcr de coiiloiidie l'Iiomuie verlu(!ux et auslèie avec le courli.san aimable et poli , la grandeur d'amc e| la n(j|)lrs.se des senlimens avec la linesse du goût et les agréniens de l'esprit: peut-être, sous le piemier de ces rapports, Juvénaldoil-il être préféré au favori de Mécène. Il est certain qu'il semble étaler un zèle plus vifet plusardent pour la vertu, une haine plus foile et plus vigonrraise contic le vice ; sa brûlante éloquence, les traits fieis et sublimes dont ses écrits sont semés , annoncent un caractère plus fenne el plus maie , plus de ressort el d'énergie dans l'ame. Qu'on dise donc , si l'on veut , que Juvétial fut un citoyen plus zélé qu'Hoiaco , un homme plus vertueux, plus franc, plus rigide dms ses mœurs : encore pourroit-on luiconlestei* cet avantage avec quelque apparence de raison : plusieurs traits des satires de Juvénal seroient capables de déconcerter ses panégyristes , et de décréditer leurs pompeux éloges; mais quand on pourroit dire qu'Horace est inférieu)- à son rival , à titre dliomjne veilueux et de bon citoyen , il l'emporle infiniment sur lui en qualité d'éciivain élégant et d'homme de goi\t. Juvénal n'a qu'un ton et qu'une manièie : il ne connoît ni la variété, ni la grâce; toujours guindé , toujours emphatique et déclamaleur , il fatigue par ses liyperboles continuelles , et son étalage de rhéteur ; son style rapide , harmonieux , plein de; chaleur et de force , est d'une monotonie assommante; il est presque toujours recherché et outré dans ses expressions , et ses pensées sont souvent étranglées par une précision dure qui dégénère en obscurité, Horace , au contraire, est toujours
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ùisé , naturel , agréable ; et , pour plaire j il se replie en teiit façons différentes : il sait,
D'une vnîx légère^ Passer dn grave au doUXy dii pLùsant au sévère.
Son style pur, él-.'ganl , facile, n'offre aucune trace; d'affectation et de recherche j ses satires ne sont pas des déclamations éloquentes : ce sont des dialogues ingénieux où chaque interlocuteur est peint avec une finesse et Une vérité ad niiiables ; ce nVst point un pédant triste et farouche , élevé dans les cris de fécole , un sombre misanthrope qui rebute par une morale chagrine et sauvage , et fait haïr la vertu , même en la préchant : c'est un philosophe aimable , un courtisan poli , qui sait embellir la raison et adoucir l'austérité de la sagesse ; Juvénal est un maître dur et sévère qui gourmande ses lecteurs ; Horace, un ami tendre, indulgent et facile, qui converse flunilièrement avec les siens. Les invectives amères , les reproches sanglans de Juvénàl irritent les vicieux, sans les réformer; les traits plaisans, les peintures comiques d'Horace corrigent les hommes en les amusant; l'arme du ridicule semble avoir toujours été propre et particulière aux satiriques ; c'est celle qu'ont employée les anciens poètes Eupolis, Cratinus, Aristophane, dont les comédies peuvent être regardées comme autant de satires ; c'est aussi Parme la plus utile j^our combattre avec succès les vices les plus accrédités. Le sel d'une plaisanterie ingénieuse épouvante plus les coupables que tous les foudres et les tonnerres d'un déclamateur dont ils se moquent : le ridicule est la seule chose que craignent encore ceux qui ne craignent plu? rien , et qui n'ont plus ni pudeur ni remords : 3. 28
niiliritlum (irri Forliùs tic mcliùi mut^tias plerùmque secat rcs.
Le tiaductour, après sVtre livré à touln scti admiration pour Juvénal, dans une préface écrite avecchaleur , et qui joint à ce mérite celui d'être .tssez courte, olTre séparément à ses lecteurs un choix des plus belles pensées de son original. Quelques-unes de ces pensées me serviront à donner une première idée de sa traduction :
Nil tibi se delere putat, nil cmiferet tmquàm, Parlicipem qui te secret tf'ecit hnnesti : Canis cr'n Ferrij qm f'errem tempore quo vult, Accusare potest.
Quelqu'un vous fait-il part d'un honnête projet ? Il n'a point à Ircmblcr d'un discours indiscret. N'attendez rien de lui , ni présens, ni earresses : I-'inlime de Verres, l'objet de ses largesses. C'est celui dont un mot pourroit perdre Verres.
Il y a de la fermeté dans le style de celte traduction ; mais combien ne s'éloigne-t-elle pas de la p)écision et de la rapidité de l'oi'iginal ! Un honnête projet ne semble pas être ici le mot propre : il s'agit plutôt , je crois , d'une action déjà laite que d'aune action à faire : le second vers tout entier me paroît de trop : en le supprimant, la pensée a plus de vivacité et de finesse , sans avoir moins de clarté j il me semble que dans le troisième vers , l'auteur auroit dû préiérer le mot services à celui de présens , si la mesure avoit pu s'en accommoder. Toutes ces remai'ques peuvent paroître un peu minutieuses^ je l'avoue ; mais le style se compose de ces petits détails , de ces minuties-là ; et, si les vers de M. Raoul ne produisent pas sur l'esprit le même effet que ceux: de
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Juvénal, ce sont, iutlépendamnient de la dllFérence des langues , ces petites défectuosités qu'il faut en accuser.
Voyons comment le traducteur aura rendu cette maxime si belle et si connue :
Nil diciujœdum visuque hœc limina tançât
Intrà (juœptier est
Maxinia debetiir piiero reuerentia : si quid Turpe paras, ne tu pzteri contempseris annos ; Sed peccaluro obstet tibijîlius infans.
Tremble qu'en ta présence une action, un geste. Ne fasse de ton fils rougir le front modeste!
On n'a jamais assez de respect pour l'enfance : Te sens-tu sur le point d'oublier la décence? Au lieu de mépriser l'â^e tendre d'un fils. Dans ses yeux innocens lis tes devoirs écrits.
Le ton grave , la tournure sentencieuse de ces pensées morales ont presque entièrement disparu dans la traduction : il s'en faut bien que , dans les deux premiers vers français , l'apostrophe et l'application particulière Taillent la généralité imposante du premier vers latin ; il semble que Juvénal nous représente l'enceinte où se trouve un enfant , comme un asile sacré , comme un temple auguste loin duquel doit s'écarter toute action honteuse, toute espèce de turpitude. Remarquez la noble emphase de ces mots :
Nil dictufœdmn visuque hœc li?ninii tangat Intrà quœ puer est
La coupe même du vers peint , en quelque sorte , l'inno' cence comme une divinité , et la demeure qu'elle habite, comme un sanctuaire vénérable : Hœc limina tangat ,
A7iG A N N \ 1,1. s
i/ifrà quœpiicr est! jM, Raoïi! a Mib.slihic dos \ersun pou Tuihlesà ces iinagcs(,'nergi(]iu\s : (jifil nie permellc il(î lui faire observer que ,daiis le second vers do sa traduction , rougir le front inocleste osl pies(|n<^ \\n conlicscn.s : la lioule ne vient qu'avec la connoissanco. du mal , et la rougeur qui l'exprime n'est pas un des attributs du premier ûge ; or, tout annonce que c'est d'un âge l)èsleiidre qu'il s'agit dans les vers de Juvénal: Ne iupueri, coTiieinpseris annos....JlHiis inj'ans l le dernier vers de la traduction me paroîl d'une élégance déplacée et même fausse :
Dans SCS yeux innoccns lis tes ctevoirs écrits.
Cela est joli , trop joli : Juvénal est plus simple et plus Trai : ce n'est pas dans les yeux d'un e/ifant qu'on peut Jire ses devoirs; il y a disproportion entre la chose et l'expression :
Haudjacile emergunlj quorum virlutibus obstal Res angusta domi.
M. Raoul traduit :
. Un cœur dont le besoin comprime le ressofl, En vain pour s' élever veut faire un noble ell'ort.
Cette ti-aduction rend-elle la pensée de Juvénal ? il ne s'agit pas dans l'auteur latin des sentimens du cœur : Juvénal ne dit pas qu'il est difficile d'avoii- des sentimens élevés^ dans la pauvreté : il peint les obstacles qu'elle oppose au mérite : il fait entendre qu'elle l'empêche de parvenir '.pour s'élever , dans le second vei-s de la traduction, ne présente pas ce sens : un cœur cpii s'élève estuu cœur qui conçoit une noble fierté : il y a donc
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ici contre-sens dans la pensée , ou du moins grande impropriété dans l'expression. Je me propose de continuer , dans un second ai'ticle , l'examen de cette traduction , dont ces petits extraits ne peuvent donner qu'une notion très-imparfaite : je citerai des morceaux plus longs , d'après lesquels on pourra mieux juger du style de M. Raoul; ces morceaux m'offriront sans doute encore la matière de quelques observations critiques ; mais je crois qu'ils prouveront en somme que le traducteur, homme de beaucoup de mérite,, n'a pas trop présumé de ses moyens , en luttant contre un auteur tel que Juvénal : pour apprécier avec justice des entreprises et des ouvrages de ce genre , il faut toujours s'en représenter la difficulté.
§. IL
17 janvier.
Toutes les satires de Juvénal ne sont pas également belles, également frappantes; mais il n'en est pas une où le lecteur étonné ne trouve de ces beautés sublimes y dont les écrits de ce grand satirique étincellent , suivant l'expression de Boileau. Partout on rencontre dans ses ouvrages , des coups de pinceau qui ébranlent fortement l'imagination , et qui laissent dans l'esprit des traces profondes, des impressions durables; quelques-uns de ces vers, qui accusent sa pensée avec tant de vérité, d'énergie, de feu et d'éclat, qu'on sent, en les lisant, toute la justesse de ce qu'a dit l'auteur do rx\rt poétique , que ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux; cependant Despréaux , qui reaferme toujours beaucoup de choses en très-peu devers , et dont les jugemens sont toujou:> aussi complets que son style est précis et uer-
458 ANNAT, F, s
veux, (lisliriguo, d'une inarii(r(> particulière, les satires du Tiirhot, des femmes , et. des Vœux: ces trois satires sont en efFoL relies où la verve fougueuse el , en quelque sorte, orageuse, de Juvénal a yç.vii\i le plus de ces beautés entraînantes qui lui sont propres; la satire des Femmes surtout est un de ces morceaux > dont aucune traduction ne pourroit doiiuei- une juste idéej l'énergie n(^ sauroit alU'r plus loin. Je me souviens qu'étant encore au collège, et fort jeune , je la lus, bien à la dérobée comme on pense; et elle pj'oduisit sur mol un tel effet que , pendant très-long-teinps , mon imagination frappée, toujours poursuivie des fantômes lubriques de Juvénal , croyoit voir dans cbaque femme, dont les grâces ou l'élégance atliroit mes regards, une Euccia, une x\ppula, une Hippia , une des figures de l'effrayant tableau qu'a tracé cette main audacieuse, de ce tableau tout plein à^ affreuses 'vérités , comme dit encore Boileau: l'âge et l'expérience modifient beaucoup ces impressions trop vives de la jeunesse, (jui croit à tout, parce qu'elle ne connoît rien : ce sont seulement les moeurs de quelques femmes romaines , que le satirique latin a burinées , dans le temps de la plus grande corruption, et qu'il a même exagérées : c'est bien là qu'il pousse jusqu'à V excès sa mordante hyperbole ; et il le sent lui-même; car il s'écrie, épouvanté de se^ propres peintures :
Fingimus hœc, altum sadrâ sumenle cothumuni^ Scilicetj etjinem agressi legemque priorum, Grande, Sophocleo carmen bacchamvr hiatUy Montibus ignotUTn rululisj cœlotjue latino.
Mais , Sophocle moderne , en mes vers emphatiques^ Et violant les lois des anciens satiriifues. J'invente, dirart-on, ces cfiraiûels excès.
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 45^
Je suis facile que le traducteur n'ait pas rendu avec plus d'exactilude et l'harmonie très-remarquable des vers latins, et le sens même qu'ils renferment : on pourroit conclure des siens que Sophocle étoit un auteur satirique : ce qui n'est point, et ce que ne dit pas Juvénal : il s'étonne seulement d'avoir élevé le ton naturellement modeste et familier de la satire jusqu'à celui de la tragédie, et de la tragédie la plus sulilime , telle que Sophocle l'a conçue. Le second vers n'a pas assez de clarté : on ne sait ce que c'est que les lois des anciens satiriques ; chaque genre a ses limites tracées ordinairement par les premiers inventeurs; et Juvénal dit qu'il est sorti de celles de la satire, et qu'il a quitté la trace de ses prédécesseurs. M. Raoul sait tout cela aussi-bien que moi, et je n'ai pas la prétention de le lui apprendre 5 mais je crois qu'il reeonnoitra lui-même que ses vers ne représentent pas assez fidèlement les vers latins. Je me hâte, pour le dédommager de ses critiques, de citer une tirade un peu étendue , où son talent puisse se montrer avec un certain développement :
D'où viennent, dira-t-on , ces monstrueux excès? Nous subissons les maux ci'u/ie trop longue paix : Le luxe, les plaisirs, plus cruels que la guerre, Subjuguent, à leur lotir, les maîtres de la ferre j Et du monde asservi vengeant la liberté, Borne a perdu ses moeurs avec sa pauvreté : Cest a/or5 que Milet, Sybaris et Tarente, Tarente , ville infâme, ennemie insolente, Versèrent parmi nous leurs poisons corrupteurs j Un simple toit jadis sen'oit d'asile aux mœurs ; Et si Rome long-temps eut des femmes pudiques. Les veilles, le travail, les besoins domestiques, Annibal sous nos murs plantant ses étendards; Le peuple, nuit et jour, de]>out sur ses remparts;
44cr ANNALEvS
V«»ilà rp qui mnintint In vjtIu de nos p«r«\s;
Di puis, ouvrant la porte à «1<'S mœurs «'Irangèrc»,
l.'ardenlc soil'dc Tor, un luxe «llV-minc',
IV l'amour clt's ])l;iisirs ont loul «'lupui.sonnr.
Il me semble ([ue ce morceau ne man([ue ni d'cncrgie, ni de lapidiU'. Le .stylo en est ferme et animé; inais je ooi.s <]ue l'anlenr auroil pu rendre j)]iis Iieureusement l'idée que renferme le second vers : son expression , à la vérilé, el aussi près cpi'il esi possible de celle de l'oiiginal : JVunc patimur longœ pacis mala^ mais subir les maux d'une longue paix ne paroît être ni d'un ftançais assez pur, ni d'une lournine assez élégante; à leur tour, dans le (juatrièrae vers, est amphibologique : on ne sait si c'est le lourdes plaisirs, ou celui des maîtres de la terre; dans le septième vers, cest alors n'est pas assez clair , et ne représente pas assez , ou même paroît interrompre la liaison des idées ; le sens du dixième vers ne s'olTrepas naturellementàresprit: le traducteur abouleversé , mal à propos, tout l'ordre des pensées de Juvénal, qui se suivent et s'enchaînent avec beaucoup de justesse ; il en résulte que , dans sa traduction , les idées ne marchent pas toujours,comme dans l'original, en croissant, et en s'éclairant les unes les autres: elles s'embarrassent mutuellement, et cet embarras nuit à Fellet total.
Que de peintures affreuses de vérité ou d'exagération Juvénal accumule dans cette satire, ou plutôt dans cette déclamation contre les femmes'. 11 pousse ses préventions, ou si l'on veut su haine", contre le sexe, au point qu'en invoquant les Muses, dans une autre satire, il lem- dit qu'elles doivent s'empresser de l'inspirer, puisqu'il veut bien les supposer et les appeler I-^icrges :
, LITTÉRAIRES. (loi2.) 44l
douter même de la cliaslelé, de la virginité des Muses, n'est-ce pas le blasphème d'un msensé qui outrage la vertu, et qui ne croit qu'au vice? Les femmes pour— roient-elles se sentir blessées des traits d'un satirique outré, dont les soupçons sacrilèges n'épargnent pas les Muses elles-mêmes? J« dirai , en passant, que le traducteur ne me paroît pas avoir rendu cet endroit d'une manière satifaisante :
Incipe, Calliope; licet hic considère : non e.^f. Cuniandum j res vera agitur : narrate^ puelUe Piérides^ prosit mihi vos dixisse pueUos.
Commençons, Calliope, et n'allons pas plus loin ; Il faut ronter un fait dont Albe fut témoin ! Laisse tes ornemens : ee n'est point une fable Qu'il s'aj^it de chanter, c'est un fait véritable; Et vous, vierges du Pinde, inspirez mes écrits : Ce beau nom doit vous plaire, et j'en attends le prix.
D'abord, je demanderais M. Raoul pourqtioi, après avoir invoqué Calliope, il se seit de celle tournure, et vous , vierges du Pinde , comme si Calliope n'étoitpas ellemême une de ces vierges; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, et je passe plusieurs autres taches que présente ce morceau, pour en venir au dernier vers : Ce beau nom doit vous plaire , et J'en attends le prix ; Irouve-t-on là le sel , grossier à la vérité , mais très-piquant de l'original? La traduction de M. Raoul est trop innocente : on n'y aperçoit pas même la pointe du sarcasme. 11 y a dans le vers de Juvenal un ton de plaisanterie amère, de raillerie cynique , qui disparoît enlièicment sous la plume du traducteur 5 c'est comme si le satirique latin disoilaux Muses: «Vous êtes bien heureuses que je veuille
4i3 ANNALES
« VOUS reconnoîlro p<»ur vierges, mol qui n'en recan- « nois pas ! » Où est celte idée dans la traduction?
Je reviens à la satire des Femmes; et si le satirique invoque les vierges du, Pinde^ j'invoque la pudeur pour qu'elle Scorie de mon esprit la tentation )ni'me de rien citer qui puisse Falarmer: voyons seulement un de ces tableaux , où la verve de Juvcnal est moins féconde en traits révolta ns :
Théâtre de discorde et de tratisports jaloux,
La coiiclic nuptiale est l'enlrrcles époux :
On n'y saiiroit dormir; et c'est l(:irs(|ii'iine femme
Médite ou se reproche une action inlattie,
C'est alors qu'on la voit, comme un tiî;;re en Hireur,
Chez elle, sans raison, prendre tout en horreur:
Tantôt haïr l' esclave , objet de tes tendresses ^
Tantôt te supposer de nouvelles maîtresses,
Et, pour mieux te trahir, les yeux noyés de pleurs ,
En soupirs de commande exhaler ses douleurs :
Sot époux ! ses sanj^lots ont pour toi mille charmes ;
Tu crois que c'est l'amour qui fait couler ses larmes :
Tu le crois; et déjà tes lèvres ont séché
Ces larmes dont ton cœur est vivement touché.
Que n'as-tu , malheureux, la clef de ses tablettes !
C'est là que , trahissant ses intrigues secrettes ,
Mille billets galans, mille gages d'amour
Mettroient, à tous les yeux, ton opprobre au grand jour, etc.
H me semble qu'il y a peu de chose à reprendre dans cette traduction, et beaucoup à louer : les vers y sont bien coupés; le style est plein, énergique et correct; le début surtout me paroît excellent; celte coupe, on ny saurait dormir, a autant de précision que d'ellet. Je \'oudrois,pour l'entière perfection de ce morceau, queîe traducteur revît le septième vers : l'esclaue objet de tes tendresses ne sauroit être ici l'expression propre ; cette femme auroit du moins quelque raison de haïr l'esclave
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 445
ohjetdes tendresses de son mari. Ju vénal dit seulement; Aut odit pueros ; ce qui est plus positif, relativement au sexe, et plus vague, sous le rapport de la pensée. Je C)X)is aussi que à tous les yeux est de trop, dans le dernier vers : probablement ce mari ne s'empresseroit pas de révéler sa honte à tout le monde ; et d'ailleurs, quand on met une chose au grand Jour, il n'est pas nécessaire de dire qu'on l'expose à tous les yeux. La tournure de l'original a, tout ensemble, plus de finesse et plus de simplicité :
. . Quœ script a, et tjîias lecture tabellasj Si tibi zeloiipœ reserantur scrinia mcechœ !
Le goût seul fait sentir ces différences.
Le traducteur n'emploie pas assez l'artifice si souvent nécessaire des équivalens; le goût peut quelquefois condamner sa fidélité; il me semble beaucoup trop exact dans quelques traits des vers suivans;
Ce n'est pas Bibula , c'est sa beauté qu'il aime : Que l'émail de ses dents perde de sa blancheur, Ses yeux de leur éclat, son teint de sa fraîcheur; Qu'une ride survienne, et que ce beau visage, Des ans, à quelque trait, laisse voir le ravage, Avec tous vos effets, Madame , loin d'ici , Sortez, viendra soudain lui dire un affranchi : Votre nez nous déplaît : vous nous êtes à charge; Allons, retirez-vous, et que l'on gagne au large; Une autre plus jolie et plus propre que vous Va venir sur vos pas s'installer parmi nous,
J^otre nez nous déplaît,., plus propre que'vous, sont à^s expressions et des images intolérables en français ; J 'invite fort le traducteur à les fttire disparoître, On dit j
je crois, gagiun' Te htri^c , cl. non jia.s au large : c'est une Ixigalelle. Dans iia aulic ciidioil delà même satire, M. Rao'il nous ])iésenLe entoio une île ces images quo proscrit la délicalesse de noire langue, et auxcjuelles 1(« tiaductcursdoivenl toujours subsliluer, avec soin et avec ail , des équivalens, quand ils ne croient pas pouvoir se })ennelUe de les supprimer.
Le <liampif;ni>n l'îital, qui mit Clnutl»; aii lombeau , Causa moins de inallieurs ; que fit-il autre cliuse. Qu'avancer le iruiment de son apothéose? Moment assez heureux pour un vieillard tremùlantj Qui l'ersoil sur son sein la salive en parlant.
Un vieillard Ireinhlanl est un vieillard qui a peur, et ce n'est pas ce (jue le traducteur a voulu dire. Mais celte l'aute est peu de chose, en comparaison du dernier vers qui n'est pas supportable , il faut l'avouer, et que M. Raoul changera sans doute, dans une seconde édition. Il y a dans sa traduction une assez grande quantité de morceaux bien traités, un assez grand nombre de beautés, ])our cju'on doive l'encourager à la revoir altenlivement , et à elTacer tout ce qui pourroit la déparer. Le traducteur,je dois le dire , a beaucoup à faire encore, beaucoup à changer, beaucoup à corriger; mais le point où il s'est élevé , montre qu'il peut s'élever encore plus haut. J'examinerai, dans un troisième article, la satire du Turbot et celle des V^œux : une traduction en vers d'un poêle tel que Juvénal, n'est pas, si elle a quelque mérite, mi ouvrage sur lequel on doive passer légèrement.
22 janvier.
La salire du Turbot est la plus plaisante des satii-es deJuvéïial, qui, gc'néialemenl , ne badine pas : aussi la plaisanterie est-elle ici plutôt dans le fond des choses que dans les tours et dans les mots 5 et qu*y a-t-il en effet de plus comique , que de voii- un prince assembler son conseil d'Etat , ponr le faii-e délibérer sur la grande question de savoir comment on accommodera un turbot ? S'il est vrai que le ridicule résulte d'un contraste entre deux choses ou deux idées très-disproportionnées , je ne crois pas qu'il puisse être plus frappant que dans cette circonstance, puisque aucune opposition nesauroit être plus prononcée : qu'on se représente le maître de Rome etdu monde, au milieu del'imposante élite du sénat, des premiers personnages de l'Empire , examinant avec eux s'il faut couper par morceaux un turbot magnifique, qu'on vient de hii apporter, ou s'il faut le conserver dans son entier ; qu'on se figure ces graves sénateurs, décidant avec tremblement et réflexion ce point important 5 qu'on s'imagine vin d'eux se récriant d'adiniration , quoiqu'il soit aveugle, à l'aspect du poisson , et se tournant à gauche, dans ses élans d'enthousiasme, tandis que le turbot est à droite; qu'on voie enfin le prince congédiant d'un mot le conseil , quand il est décidé que le turbot ne sera pas morcelé; et l'on aura certainement un des tableaux les plus grotesques dont on puisse se faire une idée. Juvénal a su le tracer d'une manière supérieure : tout est peint dans celte salire avec une vivacité dont aucune trace d'exagéralion ne détruit l'effet. Ecoutez
446 ANNALtS
comme il fait parler lo p^'cluur (jiii prdsenlc le turbot:
Tum piceitx, accipe y ilixit f
Privatis majora /'oris : s^cniulis ai^alur Islc dics; propera sloinaclium lu.iarc .raf^ùiis. Et tua ncrvatitm cniisnnic in sœcula rlinm/>ii/n j Jpse cap'tToluit. Quid apcrtiùs ! et ta?ncn illi Surgebant crislrc.
« Des mnins do votre esclave, invincible empereur, A^rccz ce turbot, dit alors le j)rcheiir : T'rnprlierpourleJ'(>yer<ï\.\n citoyen vulgaire. Les dieux le reservoient au maître de la terre; Et fier de Ij» faveur de vous être apporte, Dans mes filets lui-même il s'est exprès jeté'. > Quoi de plus impudent ou df plus ridicule? La crèle, cependant, dresse au tyran crédule; Il en triomphe
Je lie rejHOchcrai point au traducteurd'avoir omis quelques-unes des idées de l'original : celles qu'il a passées ne sont pas essentielles, mais , dans le troisième vers, cette expression , trop cher , n'est-elle pas trop foible ? le pêclieiur doit-il faire entendre qu'il auroit pu penser à vendre ce turbot^ dont le prince est seul digne ? Majora est plus vague, plus emphatique et plus flatteur. Le foyer n'est pas le mot propre, quoiqu'il y ix'itfocis dans le latin: il fuudx'oit, je crois, la table. Le quatrième vers, quoique bon en lui-même, n'est-il pas trop au-dessous de Fidée et de la pompe du vers latin :
£t tua servatum consume in sœcula rhornbum ?
Le huitième vers est absolument à changer; il est du plus mauvais goût : il rend, à la vérité, avec exactitude l'image de roriginal5 mais cette image ne peut se trans-
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 44^
porter dans notre langue : c'étoit le cas d'un équivalent; que le traducteur veuille bien se demander, toutes les fois qu'il aura quelque doute sur des expressions de ce genre, si Boileau les auroit employées, et je suis sûr qu'il ne lui restera aucun nuage dans l'esprit. En général , il ne paroît pas avoir toujours un sentiment assez juste et assez vif des convenances et des délicatesses de notre langue : il ne paroit pas toujours savoir bien jusqu'à quel degré elle peut se rapprocher delà langue latine, jusqu'à quel point elle doit s'en éloigner : il faut qu'une traduction soit toujours bien française ; il ne faut pas cependant qu'elle ait un cai'actère absolument difféi'ent de celui de l'original : le traducteur doit chercher les nuances où se confondent délicatement les divers coloris des deux langues. Par exemple , dans un endroit de la satire des Femmes , M. Raoul se sert d'une expression qui a trop peu de rapport avec les données et les habitudes de la langue latine; il dit:
Les grâces, la beauté , la fraîcheur du bel âge. Tout cela n'est plus rien, quand sur ce peu de miel Le démon de l'orgueil vient répandre son fiel.
n est visible que le dém,on de l'orgiieil est une manière déparier en quelque sorte trop française: cette locution, empruntée du langage religieux, qui nous est propre, heurte , pour ainsi dire , les moeurs latines , et s'étonne de se trouver sous la plume d'un traducteur de Juvénal ; il semble aussi que ce peu de miel rappelle trop lepauliilàm mellis de l'Ecriture , et , par conséquent , choque et trouble l'ordre d'idées dans lequel on se place naturellement , quand on lit un poëte du paganisme. Je ne jîarle pas de^ tout cela ji' est plus rien, qui me paroît
4oi AWAI.ÈS
t\\\n iKiliircl (i-(.)) lu'plior, t't je reviens à hlsàlîrédil 'J'urbot : M. Raoul Ta tradiiile assez Ijien dans sa totalité; mais le.s({uinze derniers vers de sa traduction sont fort an-dessus de tout le reste : cette tirade est niêine excellente, el je me lerois mu j)laisir d(! la citer ici, si je n'avois encore d'autres bons vers à citer : c'est dans la satire des f^œux que le nouveau traducteur de Juvénal dédommage le plus amplement la crififjuedes chi-»canes qu'elle se voit quelquefois obligée de lui faiie. Le plan decrtte satire estsimple : l'auteur passe en revue tous les souhaits, tous les vœux que forment les hommes, et montre qu'en général les hommes ne savent guère ce qu'ils désirent. 11 y a de l'excès sans doute, el de la déclamation dans ce moixeau; mais celle déclam.ilion est bien brillante , et cet excès est couvert par de grandes beautés : si, par exemple, la peinture très-développée des inconvéniens et des maux attachés à la vieillesse sent un peu l'amplification de l'école^ ce tableau du moins étincelle de traits magnifiques, d'expressions pleine» d'éclat et d'énergie :
De mes jours, dieux puissans , prolongez la carrière !
Tel est souvent vncor'VtTnpruciente prière^
Tel est le vœu dont l'homme, aux pieds des immortels,
l'aie, les yeux leve's, fatigue leurs autels.
Quelles peines y pourtant, l'une à l'autre enchaînées»
Assiègent d'un vieillard les dernières annéet!
D'abord, ce sont des traits diflformes, rebutons.
Un teint nie'connoissable et fle'tri par les ans,
Un cuir rude et calleux, des rides grimaçantes.
Semblables à ces peaux livides et pendantes j
Que s'épluche au soleil, sur les bords du Tu^ca,
Le hideux habitant des bois de Tabraca.
Mille traits varies distinguent le jeune âge :
L'un a reçu des dieux plus de grâce en partage j
LITTÉRAIRES. ( l8l2.) 449
L'autre pins de vigueur; également hideux,
Les vieillards seuls n'ont rien qui les distingue enlr'eux :
Vois cet infortune, dans dos flots de salive,
Broyer un pain trop dur pour sa foible gemive;
Vois ce cou décharné, ce front chauve et tremblant.
Cette voix qui s'éteint, et ce nez dé.^ôûtant :
Importun à ses fils, à sa femme, à loi-mème ,
Tout le fuit, et Cossus , maigre le zèle exlr-me
Qu'il met, pour sa fortune, à ne le pas quitter,
Levant enfin le masque, est prêt à déserter.
Tout le mouTeraeatde cette tirade est parFailement saisi ; elle offre, de plus , un grand nombre de vers bien tournés et bieti frappés ; l'imprudente prière , et quelles peines pourtant, me paroissent deux hémistiches, un peu dépomvus d'harmonie; le traducteur feroitbien, je crois, de retrancher le dixième, le onzième et le douzième yers : d'abord, parce qu'ils offrent une image trop dégoûtante , et que cette peinture de la vieillesse est déjà assez cTiargée; ensiiite , parce que nous ne connoissons ni le Tusca , ni Tahraca , dont les noms ne charment pas notre oreille; enfin, parce que les habitans des bois de Tahraca sont des singes , ce que la traduction ne fait point enten^lre du tout; dans le quatorzième vers , Vun ne se rapporte à rien de ce qui précède, et l'ellipse est peut-êti'e un peu trop forte; un nez dégoâtajit ne me paroît pas tolérable , même au milieu des autres difformités décrites dans ce mor • cesxni pour safortàne , dans l'avant dernier verâ ,- lï'ekt pas une expression digne de l'énergie du reste. Ces observations ne doivent pas empêcher de recorinoitre le mérite très-réel et très-remarquable de cette traduction. Passons à d'autres peintures.
Aux autels de Venus, vois, d'un pi^d chancelant,
Cette mère inquiète arriver en tremblant •-
45o ANNALES
O Venus! de tPS dons ckiibcllis ma l'iimillf :
Ki'piiiuls-lcs sur mon fils, vl iturtoul sur ma fille!
Tel est le tocu secret, l'espoir plein de douceur,
Ou'\fuitJrê?nir son scinj et palpiter son <(vnr;
Ln tel vu.'U , dii'a-t-t»a, quel t/tolij'lc condamne?
Latonc s^ipijlaudit des cli.inncs do Diane :
Oui, mais par son poi;;n;;rd, par son lalal trc'pas,
Lucrèce te di-lond d'envier ses apjias;
Et, le ler dans le sein, la Irisle \ ir^'iriic
Aux traits les plus liideux en mourant porte envîe!
Que je te plains, ô toi dont le lils, en naissant,
Reçut de la beauté le dangereux présent!
Les mœurs et la beauté s'accordent mal ensemble :
En vain autour de lui ta maison ne rassemble
Qu'exemples de vertu , qu'images de pudeur
En vain son Iront modeste où siège la candeur.
Son Iront orné des mains de la simple nature,
Ainsi qu'un esprit chaste annonce une ame pure.
Il cessera d' être liotnme : il verra sa jeunesse. Sa beauté mise à prix ; il verra la richesse. Tant elle «se compter snr l'attrait des présens, Venir le marchander à ses propres parens!
Le traducteur, comme on le voit, sait varier son .slylo et ses couleurs , suivant les sujets qui s'offrent à ses pinceaux : les beautés sont plus nombreuses que les taches dans cette tirade. Frémir ne s'applique, je crois, qu'à la crainte et aux sentimens violons; jjiotiftst un terme que la poésie doit bien rarement emprunter à la prose ; il n'y a pas , ce me semble ^ une grande différence entre un esprit chaste et une arne pure. Les points que j'ai mis avant les quatre derniers vers , remplacent une parenthèse qui jalentit très-mal à propos la marche des idées, et que le traducteiu- supprimera, s'il veut m'en croire : l'hémistiche ^ il cessera d'être homme ^ ne dit pas bien ce qu'il veut dire. 11 faut finir ces ciUttions, et je les termine avec quelque regret : j'ai si rarement dt
LITTÉRAIRES. (lul2.) 4*)!
hons vers à transcrire ! Je ne puis plus citer que le morceau suivant :
Tout change, et nul mortel, sans être teme'raire.
Ne peut se dire heureux qu'il son heure dernière :
L'exil de Marius , sa fuite , sa prison,
Ses marais de Minturne, et ce cruel Teuton ,
Et ce pain qu'il mendie aux lieux où fut Carthage,
D'où lui vient cet excès de misère et d'outrage?
Il vécut trop d'un jour : quel guerrier plus heureux,
Quel Romain honore de titres plus pompeux,
Si, le jour qu'on le rît, rassasie de gloire ,
Entrer dans nos remparts sur son char de victoire,
Et vers le Capitole , à nos regards surpris ,
Des Cirnbres, des Teutons promener les débris,
lia Parque de ses jours coupant l'heureuse trame,
îl eût en triomphant exhale sa grande ame ?
Je laisse au goût et à la justice du lecteur le soin de prononcer sur ces vers; je me hâte de me résumer. Je dirois volon tiers à M. Raoul : « V eus avez tenté une grande « et difficile entreprise, et vous avez prouvé que cette « entreprise n'étoit pas supérieure à vos forces : vous « avez fait un ouvrage qui présente tous les caractères « du talent; mais il ne porte pas encore tous ceux de la <( perfection : il faut que vous en revoyiez les différentes « parties d'un œil sévère ; il faut que vous le considériez « bien plutôt comme une excellente ébauche que comme « une oeuvre achevée : j'ai proportionné la quantité de « mes articles à l'importance de votre traduction ; mais « je n'ai pu indiquer qu'un bien petit nombre de vos <( fautes dans trois extraits , où j'ai voulu faire aussi « ressortir quelques-unes de vos beautés : c'est à vous de « devenir pour vous- même le plus rigoureux de tous « les censeurs , si vous désirez que votre édifice encore
452 ANNALKS
«mal afTermi devienne un monument durable; soyez « dans r<'nseml)lc de voire ouvrage, tel que vous vous « êtes montré dans plusieurs de ses parties, el votre « succès e^l assuré : la critique a rempli son devoir; faites « le vôtje. ))
Fables de M. de Florian^ nouvelle édition.
23 fiivricr.
C'est une édition sortie des mains de M. Renouard, et par conséquent Irùs-correcte el très-agréahlo : clic fait le pendant derédilion dnsFahles de laFontaine, douMO par le même libraire, dans le même format, et avec des gravures du raeme genre. Ces gravures sont, je crois, le fruit d'un procédé nouveau , d'une espèce de secret; mais, dans les arts, le premier de tous les secrets est d'offrir des résultais plus capables encore de flatter le goût du plus grand nombre des amateurs, que d'intéresser le capiicc des curieux : ce qu'U y a d'imparfait el de grossier dans les estampes du Z^a Fontaine et du 7'7orian excitera plus de critique, que ce qu'il y a de neuf et d'ingénieux dans l'artifice qui produit ces gravures, n'obtiendra de suffrages et de louanges. Je soumets ces idées à M. Renouard lui-même, qui doit être compté parmi nos meilleurs bibliographes actuels, el qui peutêtre doit quelquefois se défier de son zèle même pour la bibliographie : quand on donne dans la curiosité, on est toujours voisin de l'excès.
En choisissant les Fables de Florlan pour y appli-
LITTÉRAIRES. (l8l2.) 455
quer le même genre de gravure et les mêmes soins typographiques dont les Fables de La Fontaine avoient été précédemment l'objet, M. Reuouard semble indiquer que le goût du public place M. de Florian à la tête de tous ceux, de nos écrivains qui ont osé faire des fables après La Fontaine, et je crois qu'il ne se trompe pas : le public, dont les jugemens peuvent être altérés momentanément par des causes étrangères à ses dispositions naturelles , n'est jamais injuste à la longue. Pourquoi se refuseroit-il des plaisirs?Ce n'est pas parce que La Fontaine a fait d'excellentes fables, qu'on proscrit en quelque sorte tous les fabulistes qui l'ont suivi, mais parce qu'aucun d'eux n'a pu s'élever en ce genre à un certain degré de perfection ; encore ne les proscril-on pas d'une manière si positive , qu'on ne cherche à régler les rangs entre eux, à distinguer ceux qui ne sont pas tout-à-fait indignes d'attention, à faire un choix dans le nombre de ces auteurs dont les efforts ont été plus ou moins malheureux : tant l'esprit a de besoins I tant il est avide de jouissances .'Immédiatement après La Fontaine, s'est présenté dans la can'ière un homme qui n'éloit propre à aucun genre , précisément parce qu'il se croyoit propre atout : il pensoit que ces mots génie et talent ne renfermoient aucun sens; il n'avoit de foi qu'à Vesprit; et comme il en avoit beaucoup, et que l'esprit n'a point de conscience, il aborda, sans remords comme sans succès, tout ce qui exige le plus de talent etde génie, et particulièi'ement l'apologue, espèce de composition pour laquelle surtout il n'éloit pas né; il osa calquer les peintures légères et sublimes de La Fontaine de la même plume dont il avoit osé mutiler les grands tableaux d'Homère; et ses fables, qui , de raêiîieque tousses autres ou vrag^'S,
454 ANNALEÏ»
.sombleniètre des paradoxes en aclion, ne sont plus lues;, on ne lil pas davanl.ige, encore moins j)enl-êlie, celles de Dorai , lanlônie de bel esprit, i;n lad»! lilléraire, dont les minauderies poétiques et les genlilles.ses maniérées séduisirent beaucoup les femmes, (jue le ton lég(!iv, les airs cavalitTs , railectationet la mignardise ne man(|ueiit jamais d'enchanter : ses tables sont le dernier excès du ridicule. On ne peut pas dire la même chose de celles de M. de Nivernois : l'auteur avoit un esprit plus sensé, un goût plus sain , un style plus naturel ; mais que son lalent étoit foible, et que son coloris étoit pâle ! Un poëte, M. Sélis, s'est ëcrié en parlant de lui :
Nivernois au Parnasse est enror duc et pair!
Je ne crois pas que la poc'sie se soit jamais montrée plus gi'ossièrement adulatrice : M. de Nivernois n'ctoit pas plus po'éte qu'il }ie convenoit à un duc et pair de 1 être; ses (Euvies sont, en général, de la petite littérature : ses Fables sont oubliées. Dans le même oubli et dans le même tombeau se sont précipitées pêle-mêle les fables de plusieurs autres éciivains, qui, sans être absolument dénués de mérile , n'ont cependant pas assez marqué dans cette lice, pour que leurs noms doivent être rappelés ici , excepté peut-être M. Tabbé Aubert , doiit le grand âge laisse encore parfois échapper quelques-uns de ces jeux de son esprit, auxquels sans doute il n'attache pas de grandes prétentions , et que l'on peut, sans craindre de l'offenser, juger avec rigueur. JLa simplicité, le naturel , propres au genre, paroissent avoir fait croire à quelques éciivains que le défaut de s!yle et même d'esprit est un titre suffisant pour enlreprendi'e de composer des fables 3 peut-être même, si les
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ailleurs se rendoient justice, pourroit-on soupçonner que la répulation de bêtise qu'aToit La Fontaine, en a engagé quelques-uns à courir la même carrière que lui ; tant cet attribut du grand fabuliste domine dans leurs minces ouvrages !
Parmi tous ces héritiers d'Esope qui se sont présentés, et qui ont disparu successivement, M. de Florian a seul joui du bonbeur de fixer les sufliagcs du public, toujours prêt à tourner ses regards vers les moindres lueurs de talent qu'il voit briller, dans les genres même où les essais du passé semblent proscrire les espérances de l'avenii'. Le nouveau fabuliste n'étoit ni un gi-and pocte, ni un grand écrivain ; mais il avoit de la grâce dans l'esjDrit , et du goût dans le style : versificateur plus doux , plus correct que Lamotte, plus sage et moins brillante que Dorât, plus animé et moins foible que M. de Nivernois , très-supérieur par son esprit , par son talent , par sa diction , à la foule des autres faLseurs d'apologues , M. de Florian nous paroîtroit avoir mis dans les siens tout ce dont le genre est susceptible , si un génie incomparable ne nous avoit appris de quels trésors il peut s'enrichir sous les regards féconds du talent. Ses fables sont généralement élégantes : elles sont écrites avec goût; elles sont ornées de traits piquans; elles ont une certaine fleur de naïveté, pour ainsi dire, artificielle, qui n'est qu'un calcul, mais qui ne ressemble pas trop à un calcul : l'esprit s'y montre , mais avec toute la mesure , toute la discrétion , toute la réserve que lui imposent les convenances du genre; il s'y montre, mais il se déguise, il craint d'être trop reconnu , et l'effort qu'il fait sur luimême devient une grâce. La manière de M. de Florian est plulôt riante , agréable, aimable , que gaie 3 il a plu-
toi des aperçus délicats, dt'-s vues ingénieuses, des rcilcxions fines et n«lui('IIes, c|ue des saillies vives, inattendues el iVappanles : les gibuie n'est point là; cl, dons quclqiu' getu e (pie ce suit , son absence est toujours un grand tort.
L'auteur avoit luie littcialure assez médiocre; quelques traits de sa préface le prouvent : les idées que lenfernie celte préface, sont développées drins un de ces cadres usés (|ui apparlteiuient à tout le monde, et que chacun de ceux qvii les emploient voudroit bien faire passer pour une invention qui lui est propie : il suppose qu'il est allé consulter mi vieillard sur sos fables, et il établit un dialogue où ce vicillaid bavarde tej-i'iblement, et quelquefois radote un p<?u; il est des gensqui prennent ces suppositions banales pour de l'esprit : il n'y en a pas l'ombre dans tout ceb. Le vieillard piélend que le genre de Vapologne ne peut être défini^ et ne peut avoir de préceptes : « Holleau , ajout€-it aussi sensément , n^tn a « rien dit dans l'Art poétique; el c'est peut-être parce « qu'il avoit senti qu'il ne pouvolt le soumettre à ses « lois. » Voilà , certes , un vieillard bien pi-ofond et bien pénétjxint ! avec quelle sagacité il devine la pensée de Boileau 1 On n'a voit pas soupçonné jus<^ju'à lui , ou jusqu'à M. de Florian , que le législateur de la poésie française ne se fût pas cm capable de définir les caractères de l'apologue, lesquels sont très-bien définis dans les TXioiwàxçs poétiques ; mais en supposant que Boileau eût pensé comme le vieillard, et les eût regardés comme indéfinissables j cela même eiit dû lui paroître un caractère digue de i'emar([ue; el, dans ce c^is, il demeureroit toujours inexcusable de n'avoir pas parlé de l'apologue. Ce vieillard éloit évidemment trop fin, et je
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crois que M. de Floibn auioit dû prendre conseil de quelque aiiire juge, qui n'eût pas ou tant de raffinement dans l'esprit, et qui eût pensé que V apologue peut avoir des préceptes ; mais il a piis un parti tout-à-fait difFélenî de celui que prennent les autres rinieurs, qui dans leurs préfaces créent des poétiques à leur convenance: il a détruit toute poétique : c'est plus simple et plus courl.
Tous les grands poètes, tous les grands écrivains ont été de pi'ofondslittéi-ateurs : quoique Corneille n'écrivît, en quelque sorte, que de génie, ses dissertations sur l'art qu'il pratiquoit sont d'un esprit qui en avoit étudié à fond toutes les ressources; les préfaces de La Fontaine sont remplies des idées les plus réfléchies et les plus justes sur les points de littérature qu'il y traite; nul rhétlieur n'a parlé du style plus convenablement que celui de nos écrivains qui, dans ses ouvrages, s'est plus spécialement appliqué à en déployer toutes les richesses et toute la magnificence : ne concluez pas , sans doute, de ce qu'un homme a beaucoup de littérature, qu'il a le talent d'écrire; mais affirmez de quiconque n'a pas beaucoup réfléchi sur les principes de l'art, qu'il ne sait pas en employer les moyens avec une certaine liabilelé. La préface de M.deFIorian prouve ce que confirment ses fables, qu'en ce genre il ne pou voit s'élever au-dessus de la médiocrité; mais avec beaucoup d'esprit naturel, avec un goiit délicat , il a presque assuré à la médiocrité les privilèges et les honneurs du g'hiie : ses apologues resteront; ils sont en général fort jolis : son coloi'is manque de force, sans manquer de quelque éclat; 50u esprit s'évapore quelquefois en bluettes; mais son feu, sans jamais répandre beaucoup de chaleur, jette souvent dei
beaux Irait.s do lumiôro. Tous ceux (|ui ont fait des fables depuis La l''<)Ml.iiiic oui. l'air d'avoir b;ki d(; p«4iles butles sur. le nioilèle cl au ])ied d'uu édifice qui .s'élèvtî jus(ju"aux cieux : la liuUe de M. de Floriau esl construite avec plus d'élégance el de solidité que les autres? et les domine de quelques degrés.
L'éditeur a joint aux Pohies deux morceaux fort agré^ibles : IV'glogue intitulée ./{//<//, et le petit poëme de Tobie ; la première pièce obtint le prix de l'Académie française en i;:'84 : elle est pleine de traits cbarmans, et le ton en est excellent d'un bout à l'autre; sans avoir précisément ce qu'on appelle de l'oiiginalilé, l'auteur a cependant une manière qui lui est propre : son style a quel(|ue chose de ces fleui's simples et légèi-es qui croisse ni d'elles-mêmes, avec un éclat modeste , sous les premières haleines du printemps , au sein des prairies; il 1 espire l'amour des plus douces vertus et le goût des plaisirs champêti'es. M. de Florianécrivoitdans le temps où la sensibilité étoit à la mode; mais comme il savoit garder la mesure en tout, il a évité le ridicule de la sensiblerie, en louchant à cet écueil : c'est un écrivain distingué entre ceux qui ne se sont pas signalés par la supérioi'ité du 'géni<!; et parmi tous ses ouvrages , ses Fables obtienne] it le premier rang.
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Lettres inédites de M. de Voltaire, adressées à madame la comtesse de Lutzelbourg.
29 février.
On est toujours disposé à se plaindre un peu de ce grand nombre de recueils de lettres inédites, qui viennent enfler successivement la correspondance déjà si volumineuse de Voltaire : « Encore des lettres de Voltaire, dit-on; nous n'en avons déjà que tropl » et cependant, chacun des recueils qui paroissent est reçu avec empressement, enlevé avec rapidité, lu, dévoré avec une espèce de fureur. Cette contradiction s'explique fort bien : on craint de nouveaux scandales, et l'on se promet de nouveaux plaisirs. Rien n'est, en effet , plus amusant que la correspondance de Voltaii'e; et rien n'est plus capable d'exciter le mépris , l'indignation même des âmes vraiment lionnêles, des esprits sages et bien faits. Si l'écrivain s'y montre toujours admirable , plein de grâces , de souplesse , de légèreté , de facilité, d'éclat; que l'homme y paroît petit, foible, pétri de passions qui le dégradent, vain, emporté, menteur , fanatique ! il y paroît même cruel et barbare , cet apôtre de l'humanité^ dont les écrits d'appai-at sont remplis de sentences si imposantes; mais tous les vices de son caractère sont déguisés par les agrémens de sa plume : un coloris enchanteur , un vernis magique , une pohtesse séduisante, un ton aimable, un style étincelant, une gaîté vive et brillante, font prendre le change aux seutimens qu'il inspire. Dupes de cette illu-=
'îtîo AXVALES
•sioii, la ])Inpiif dos l('cl('m'.s j).ir(l(>imenl. à riioramo en laveur de récrivain; ils (5pousenl m^;me, au moins inomeiitanoiuonf , dos ir.ivcr.s fjiie laiil d'cspiil colore; les JnaxiiiK's do ht morale ci'doiil aux alLraib du plaisir; on lil, ou s'aniii.se, on rii , on est cliarmc; les seuls cerivauis coupables sont les écrivains ennuyeux : eh bien! soil; Voltaire étoit un liouime odieux, un méchant homme, \m pauvre homme, connue rappellent Jean- Jacques Rousseau et Horace Walpole; mais il éciit superieuremcnl ; il est tiès-diverlissant : ne perdons aucun des traits échappés de son espi'it; qu'aucune des lignes tracées de sa main ne périsse : nous avons déjà «ne bibliotlièque de ses lettres; ayons-en plus encore, et puisse la source nVn jamais tarir!
Un des plus grands mérites, un des charmes de la Correspondance de Voltaire , c'est qu'elle Tait bien eunnoître l'auteur ^ et que ?,^& passions, sans cesse en activité, sans cesse développées dans ses Lettres, répandent datis leui- expression une variété singulière : on poiUToit la comparer aux Confessions de S. J. Rousseau; mais ce derniei- ouvrage, malgi-é le fiistc ou l'humilité de son lilre, est bien moins naturel, bien moins vrai , bien moins franc : la brillante imagination de Rousseau dénature tout , en embellissant tout; elle présente tous ses tableaux sous un jour agréable, mai.sfaiix ; Rousseau, quiparoîtchercljei' de boiuu' foi à se peindre, semble ne pas bien se connoître lui -même^ et l'on diroit qu'il se trompe avant de tromper les autres : Voltaire se peint dans ses Lettres sans élude et sans art ; il s'y montre tout entier : Rousseau, occupé à tracer sa propre image, prend des attitudes, se pose et se compose, et se considère lui-même sous lo>i points de vue les plus capa-
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hhs rîe captiver ratlention et de faille naître l'intérêt j Voltaire ne songe pas à tous ces artifices : il se présente dans toute l'ingénuité de ses mouvemens naturels, dans toute la vérité de ses passions, de ses humeurs, de sesca— priées, de ses affections , de ses haines, de ses goûts, de ses antipathies; il obéit à toutes les impulsions du moment, à toutes les fougues d'une imagination orageuse, à toutes les saillies d'un tempérament irascible : la pi'étendue sincérité de Rousseau n'est, pour ainsi dire, que l'affiche du mensonge ; la franchise de Voltaire est d'autant plus réelle, qu'elle n'est autre chose que l'impuissance de cacher des sentimens qu'il ne savoit pas maîtriser : tantôt il rugit contre l'objet habituel et particulier de ses fureurs; tantôt il jette des cris d'envie contre toute réputation qui paroît vouloir s'élever à coté de la sienne; il mord, il caresse; il déchire, il flatte; il dénigre, il encense; il frémit, il rit; il loue, il se moque : il ne suit que son instinct; on le voit tel qu'il est; il ne cherche pas à se faire connoître, à se confesser; il ne s'étudie pas à révéler le fond de son ame , et on y lit d'autant mieux qu'elle se révèle ellemême : Rousseau fait une peinture , une copie toujoui^ plus ou moins éloignée de la nature et de la vérité; dans les lettres de Voltaire , c'est la nature même qui se manifeste :
Chacun pris dans ion air est agréable en soi;
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
11 n'en faut pas conclure que Voltaiie étoit un homme essentiellement vi'ai, mais seulement qu'il se ti'ahit luimême à son insu, et que la masse de ses lettres forme une- masse de lumière dont il est éclairé plus qu'il n'au-
4G2 ANNALRS
i«)it. voulu Vèire Qui jamais abusa davanlage de cette lausselé cou Vf une qu'on luiinnie poliLo.s.sL'? il eu possède toutes le,s loiiTies, il en connoît toutes les délicatesses, il s'en îi])proprie toutes les grâces; mais il en prodigue tous Ic.s excès et toutes les ruses; il la pousse* même si loin, qu'elle prend (picUpu lois sous sa ])lunie un air de moquerie et de dérision : sescomplimens ouirés rassemblent .souvent à la raillerie et au persiflage; on diroit qu'il se joue malignement de la vanité de ceux dont il flatte les prétentions , et qu'il est aussi cruel dans ses caresses que féroce dans ses violences. A quel petit auteur, \ t[uel mince barbouilleur de vers ou de prose n'a-t-il pas promis sa succession ou l'immortalité? Quel est l'avorton académique , quel est le pygmée de la philosophie dont il n'ait lait un grand hojnme? D'un autre c«jfé, en se portant toujours très-bien , en jouissant toujours d'une santé aussi parfaite que pouvoient la lui assurer luie constitution saine, quoique délicate, un tempérament foible , mais flexible, il se dit toujours malade , il se peint comme l'être le plus cacochirae, il est toujours sur le bord du tombeau , et ne parle pendant soixante ans que de sa mort prochaine : avec des yeux d'aigle, il annonce toujours qu'il va perdre la vue; il ne s'est jamais rservi de luueltes, et avec le nerf optique le mieux constitué il crie sans cesse qu'il est aveugle; entin , comme il dévoile dans ses Lettres y avec cet esprit railleur qu'il tourne souvent contre lui-même , et ses petites ruses , et ses petites malices, et ses petites perfidies, et tout son ciiarlatanisme ! il vouloit des succès , et les vouloit par tous les moyens possibles, joer^^* et nefas : il se rit des principes littéraires, dont l'observation coûteroit trop A son génie; il se moque du public, dont il se propose dç
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surprendre les applaudissernens , les suffrages et l'admiration, par des prestiges et des jongleries; avec un goût parfait, avec la littérature la plus sage et les lumières les plus pures , il ne craint pas d'avancer cet axiome que réprouvoit sa conscience et que lui dictoit son intérêt , cet axiome qui renferme toute la subversion de l'art, qu'il faut frapper plutôt fort que juste. Voltaire réunissoit donc à cette espèce de franchise , qui n'est qu'impétuosité , brusquerie , pétulence, foiblesse d'une ame souvent incapable de se modérer, un grand fonds de cette adresse, ou si l'on veut de cette duplicité, qui tantôt se produit sous les dehors séduisans de la politesse, et tantôt s'arme de tous les moyens et se prévaut de toutes les ressources de la charlatanerie.
A considérer ses lettres sous le rapport littéraire, elles sont parfaites; mais un style chai-mant doit-il être une excuse à tout? Sa Correspondance est la meilleure censure de cette diction quintessenciée , entortillée , de cette prétendue finesse d'élocution, de tous ces petits sousentendus , de ces réticences affectées , de cette métaphysique si subtile et si pénible, de ces phrases académiqueraent balancées, de ces jeux de mots si laborieusement apprêtés , de ces recherches de tout genre qu'on appelle de Vesprit, et qui n'annoncent que le désir d'en avoir. Jamais homme eut-il plus (^esprit que Voltaire? et qui jamais écrivit avec plus de naturel, plus de simplicité, plus de clarté, moins d'affectation? tou' coule de source, tout se présente sans effort : \e.s fleuiti naissent d'elles-mêmes avec un éclat qu'elles ne doivent qu'à la nature , et qui ne ressemble jamais au vermillon de l'art; les rapprochemens sont toujours ingénieux, fi-appans et inattendus, sans être jamais for-
464 AVNALKS
<n's : quollo vivacilc, (|iu!ll<: rapidité, (juclle iiilarinsabh; gaitél {(lie d\'*liiK('lk\s brillantes! qucllt! aisance! On no pout roprodioi" à N'Ollairc (|iJo d'abn.scr <|U(!lqiu!('ois de cette liberté de Ion et d'exprossion qui répand en général sm- ses lettres des gr;1c<'s si naturelles ot .si pi(|uantes. Je piends, dans le nouveau reeueil (pio j'annonce, un petit exemple de celabus: Vollaii-e se la niiliari.se génëraleiTient avec les grands et les fetnmes d'une manière qui snppo.'ie un senlinienl exquis des convenances (!t le goiit le plus sûr; mais ne tiouvcra-t-on pas (|u'ila p,^s.sé un peu la niesm-e dans Tcndi-oit suivant dune de ses lettres à înadame la comtesse de Lutzellx)urg? « Ce « n'est point à mon coeur, ce n'est point à mon ame, « ce n'e^t point à ma main , ce n"est point à mon vi- « sage. Madame, que vous devez vous en jirendie, si « je n'ai pas eu l'honneur de vous écrite depuis si longue temps : c'est, ne vous en déplaise, â inofi derrière « qui m'a joué de fort cruels tours : on souffre depar- « tout, Madame, dan» ce monde-<îi; il y a pourlruit « du bon dans la vie, etc. » Ces letli'es à madame la comtesse de Lulzellx>urg contiennent si peu de chose, qu'elles ne sont pas même susceptibles d'un extrait : le nombre en est fort petit, et plusieurs d'entre elles avoient déjà paru dans la grande édition; on ne voit donc guère ce qui a pu engager à les publier; elles roulent, pour la plupu't, sur les événcmens de la guerre de sept ans, et ces événemens n'y sont qu'indiqués et efileni'és: elles n'ajoutent pas une idée, pas un tral); de lumière à la connoissance que la Ccrresjjondafice'iiéjk si démesurée de Voltaire nous avoit flonnée , et du style ëpistolaire de l'auteur et de son personnel. L'éditeur paroît avoir senti que le volume n'uuroit pas l'cLenduc
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convenable , s'il ne l'enfloit d'un Discours préllininaire et d'une Lettre à l'éditeur, qui tiennent dans le recueil presque autant de place que l'objet principal. On ne peut qu'approuver le fond de ce Discours et de cette Lettre; mais la forme n'en est pas de très-bon goût : le style est déclamatoire , diffus et incorrect; on semble avoir voulu neutraliser le poison , à peu près nul que renferment ces nouvelles Lettres par ces deux antidotes, placés, l'un au commencement, l'autre à la fin du volume : il y a là un peu de ridicule. Lefac simile de l'écrituj'C de Vollaire est vm des ornemens du recueil : les éciitures sont à la mode ; il se prépare même en ce moment un ouvrage qui a pour but de faire connoître toutes celles de nos grands hommes passés , présens et futurs. L'écriture de Voltaire étoit très-nette et. très-agréable; mais la lettre imitée ici n'est pas de sort plus beau caractère : quand il l'écrivoit, il faisoit l'aveugle.
L'Enfant prodigue y poëmè en quatre chants^ par M. Campenon , édition nouvelle.
1" avril.
Il faut qu'il y ait dans la parabole de V Enfant pro" digue un grand attrait pour le ge'nie des poètes , puisqu'on a si souvent essayé d'y appliquer les ornemens et les couleurs de la poésie : c'est en effet un des traits 3. 5o
de rEvaiiçilo h.s plus londiaiLs, un de ceux qui vont le mieux cl le plus srnonunL au cœur. Boileau nous dit dans l'Art poélique :
I/Evnn^ilo au clirclien n'offre de tous càtc't Quf prnilcnre ii faire cl toiirmons mc'ritcs.
Ce livre divin olTie encore autre cliose : 1(î législateur des chrétiens tonne, il est viai, contre les cœuis durs et superbes; mais combien sa mo)'ale n'esl-elle pas appropriée à la foiblesse de l'humanité! Rien n'est plus viai que celte pensée qui se trouve dans la préface de I\I. Canipenon : « La plus iiidulgentede toutes les morales « est, sans conti'edit, la morale de l'Evangile; les per- « sonnes qui l'accusent d'un excès de sévérité, ne la « connoissent pas : celles qui l'en font accuser, la dcna- « turent.» Je ne sais s'il s'est Jamais rencontré personne qui ait pu lire . sans le plus profond attendrissement, et même sans larmes, les passages du Samaritain , de la Femme adultère , et celte parabole de ïJ^/iJant prodigue , que M. Campenon a cru devoir développer dans un poëme en quatre chants : j'excepte , comme de raison, les âmes que de tristes préventions et un malheureux fanatisme fermenl à l'jmpression de toutes les beautés de l'Ecriture-Sainte , et qui sont bien décidées à Croire qu'il n'y a que des choses ridicules ou absui'des dans nos livres sacrés.
Le poème dont j'annonce la seconde édition fut beaucoup loué dans ce Journal lorsqu'il parut; l'empressement du public vint à la suite de ces éloges, et même son suffrage les justifia : le succès du nouveau poème fut eu quelque sorte attesté par la résurrection de V Enfant prodigue du Théâtre Français , et par la naissance
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de VEnfajjt prodigue de l'Opéra-comique ; et ces deux enfans rendirent à celui de M. Campenon tout ce qu'ils lui dévoient , en concourant eux-mêmes à sa réputation et à sa fortune. Ceux qui avoient lu le poème vouloient voii- les pièces; ceux qui avoient vu les pièces vouloient lire le poëme : celte prospérité n'a cependant pas enivré l'auteur. D'après les avis des critiques et ses propres réflexions, il a retouché son ouvrage aussi soigneusement que si le succès en avoit été moins certain. L'Enfant prodigue reparoît , dans cette édition , avec quelques beautés de plusj et plusieurs fautes de moins. M. Campenon me seinble avoir assez bien répondu, dans sa préface, aux observations qu'il n'a pas adoptées, Comme il a suivi , avec beaucoup de bonheur , celles qu'il a crues fondées en raison. Le poème est aujourd'hui plus près de la perfection : le succès ne peut donc manquer de se soutenir et de se confirmer.
J'oserai toutefois soumettre à M. Campenon , comme à tous les vrais juges en littérature , une réflexion qu'on n'a pas faite, je crois, et qui peut-être ne manque pas de quelque justesse î la parabole de Y Enfant prodigue est sans doute eii elle-même un sujet très-intéressant; mais où se trouve, dans ce sujet, la vraie source de l'intérêt? Est-elle dans le caprice dç ce jeune homme qui demande ce qui lui revient de son patrimoine? non, certainement. Est-elle dans celte facilité du père, qui satisfait si bonnement les désirs d'un enfant peu sage ? pas plus. Est-elle dans les débauches, dans les excès de tout genre auxquels se livie le jeune insensé? je ne le crois pas. La situation du Prodigue plongé par le libertinage dans la plus profonde misère, et réduit à garder \*is pourceaux , frappe assurément Fimagination ^
touclie nirino le corn r; mais le vc^iilablo infmt n'fst pas t'DCort! là: il cdiiinioiict! lo)\squo ce fils nialliciii-oux , Microiuhaiil sons le poids de l'uiloi limr cl de ro|)|)iol)i'e, le repentir d.nis Paine, et les larmes anx yeux, s'écrie d'une voix élonllëe par les sanglots, dans nn premier mouvement d'espérance, produit par l'excès même du désespoir : Surgam, et ihv adpatrem meiwi , et dicam ei : Poter, peccaviin cœluni , etcoràmte! «J'irai, j'irai « trouver mon père, et je lui dirai : Mon père, J'ai « péché contre le ciel et dei^ant vous ! » Il est tout entier dans la réception que ce tendre père fait à un enfant si coupable : c'est celle réception , c'est la moiale qui en résulte, c'est cette scène de repentir et d'indulgence, c'est celle espèce de préférence donnée à celui qui s'est égaré et qui revient , sur celui qui n'a jamais failli ; c'est ce sentiment plein de douceur et de consolation sur lequel s'appuie et se repose nolic foiblesse, qui fonde tout l'intérêt ; le reste du récit n'est qu'un prélude nécessaire , qu'une préparation Indispensable, sans doute, mais dont les différentes parties doivent tendre rapidement vers le point principal , et se perdre, pour ainsi dire , dans l'émotion fondamentale à laquelle elles se rapportent : je ne crois pas que cela puisse être contesté. Remarquons d'ailleurs qu'il s'agit ici d'un apologue, et que, suivant tous les maîtres de l'art ^ et particulièrement suivant Quintilien , qu'on ne peut trop citer en matière de littérature, la rapidité est une des conditions essentielles de ce genre de composition : s'appesaniir sur cluicun des détails , siu- cliacune des circonstances de la fiction qu'on y développe , c'est pécher contre une des principales règles du genre. Qu'on se représente un poëte qui \oudroit foii-e de telle lubie de La Fontaine une épopée
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en plusieurs chants , et qui, dans ce dessein, étendroit, arapljfieroit , souffleroit , pour ainsi dire, chaque trait , jusqu'à ce qu'il eût rempli un volume de ce qui ne remplit qu'une page dans le recueil du fabuliste, il seroit ce] tainement blâme par tous les gens de goiit : il pourroit, s'il avoit du talent, répandre des tirades trèsbrillantes dans son ouvrage ; mais on regretteroit que tant de richesses ne fussent pas mieux employées. Examinons la parabole de l'Enfant prodigue sous le point de vue lilléraire, et nous observerons que c'est un ouvrage parfait dans ses proportions : l'auteur va rapidement à son but : il ne s'arrête d'abord ni sur le caractère du père, ni sur celui du fils; il ne désigne pas même le lieu que ce dernier choisit pour théâtre de ses débauches : c'est seulement un pays éloigné, in reg'ionem lojigiiuiuam; et je ne sais si ce vague ne vaut pas mieux qu'une désignation précise. 11 ne caractérise pas le genre de ses excès, il ne s'étend pa.s sur la description de sa misère : mais quel trait que celui-ci : et cupiebai implere venireni suurn de siliquis , quas porcl manducahant ; et nemo illi dahatl et il convoitoit les viles éplucliures que mangeoient les pourceaux; et personne ne lui en donnoit! L'auteur divin ne prodigue les détails que lorsqu'il touche au but : alors il décrit, il peint, il mêle le dramatique à l'épique; nous entendons la voix du fils, la voix du père, les acccns de ladouleur et ceux du pardon : il nous montre les apprêts du festin ; il fait retentir le bruit joyeux des chansons et des danses ; il amène le fils aîné , dont la sévérité contraste sans dureté avec l'indulgence du père , qui répond à ses plaintes assez légitimes , par ces mots si touchans : « Mon fils , vous êtes toujours avec moi , et tout
« ce (|uc j'ai est à vous; mais il falloit faiio. festin et nous « rt'jouîr, parce que votre frère étoit mort, et il est « ressuscité ; il «'toit perdu , et il est letrouvé ! » Tel est , si Ton peut ici se servir fie ce ternie, l'art ([ui règne clnis ce! a[M)N»giie.
Qu'a fait AI. Canipcnon? V^ivement pénétré des beautés de cette parabole, il s'est pioposé de les développer; et, pour cela, il a composé un cliant sur le départ de riùn (an t prodigue ; \n\ autre chant sur les inqiiictudes de la famille; un troisième sui' les dchauches du jeune homme égaré; un quatrième sur sa misère et sur son retour : ces chants sont à peu près égaux; on voit donc tout de suite et du premier coup d'œil qu'il existe un très-grave défaut de proportion dans la manière dont les difl'éreutes parties du sujet sont distribuées; cette critique esl , en quelque sorte, géoniétri(iue : il est physiquement évident que le poëte n'a pas mesuré retendue de chacune de ces quatre parties de sa matière , sur le degré d'intérêt et d'importance qui appartient à chacune d'elles ; il peut dire, je le sais , que dans V Enéide, par exemple , les chants sont aussi à peu près égaux par réiendue , quoiqu'ils ne soient pas égaux par l'intérêt; mais la différence est sensible par Li différence même des sujets; et d'ailleurs, V Enéide est véritablement divisée plutôt encore en deux parties qu'en douze chants, tandis que le poëme de M. Cainpenon est bien réellement partagé en quatre points. Je ciois qu'il n'auroit dû avoir que deux chants , le départ et le retour; peut-être même n'auroit-il du en avoir qu'un ; mais je sens qu'à force de réductions j'arriverois ainsi jusqu'à la simplicité même de la parabole originale, et je ne veux pas anéantir un poëme charmant, plein de beautés
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brillantes, de détails agréables, ou touchans; je ne veux point blâmer M. Campenon de l'avoir entrepris; nous y perdrions trop s'il ne l'a voit pas composé : je dis franchement ce que je pense , sans aucune intention de blesser un homme de talent qui me paroît s'être mépris cette fois sur le choix de son sujet, mais qui a couvert son erreur de toutes les flear.s d'un style aimable et de tout l'éclat d'une versification pleine d'art et d'harmoniej je suis loin aussi de vouloir fronder le goût prononcé du public, qui d'ailleurs n'adoptera pas mes observations au détriment de son plaisir, et qui continuera de lire un poëme attachant malgré toutes mes critiques : M. Campenon a réussi , et le succès est une excuse à tout.
J'aurois bien encore quelques objections à lui faire: je pourrois lui reprocher d'avoir donné au fils aîné un caiactère trop semblable à celui de Caïn ; d'avoii' fait la mère trop indulgente et trop foible; d'avoir armé le père de trop de sévérité, de trop de rigueur : tout cela, sans doute, amène des peintures et produit des contrastes; mais ces combinaisons vont-elles au but? ne contrarient-elles pas même le véritable esprit de l'original? n'en diminuent-elles pas l'intérêt? Je sais bien qu'un seul défaut engendre tous les autres : du moment que l'auteur nous représente le fils aîné comme une espèce de Caïn , il faut qu'il renfox'ce la sévérité du père ; il faut qu'il pousse jusqu'à l'excès l'indulgence de la mère, et qu'il l'expose au blâme ; mais pourquoi a-t-il fait un Caïn de ce frère aîné, qui, dans l'Evangile , n'a qu'une juste indignation contre les désordres de son frère? Chez les anciens, l'aînesse étoit une espèce de paternité; et le discours que tient cet aîné , dans la parabole , n'a
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rien quo de naliirol ol do. raisonnable; la réponse du père prouve assez (|uc Paîné n'a jjas lieu dYlre aigri par mie de ces prétliUi lions niailieureuses (pii ne sonl. que ti'op comnunies dans les familles; et s'il en étoit autiement, la morale de ce touchant apologue perdroil une partie de son poids, et l'inlcret, décroissant avec l'instruction , laisseroil l'esprit inceilain et \o. cœur froid. J'ajouterai que la précieuse simplicité de l'original est trop altérée par cette complication des caractères; que la plupart des aventures et des incidens imaginés par le poète ont quelque chose de forcé; qu'il y a trop peu d'action dans ce drajne , et trop de discours dans cette épopée ; que la situation principale est étouffée sous l'amas des préparations et des accessoires; que l'intérêt est noyé dans ce torrent de fictions et de yovfi', et qu'enfin c'est ici le cas d'appliquer cette sentence deBoileau :
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
Mais cette abondance même fait honneur à l'imagination et au talent de M. Campenou. Dans le pi-ojet d'étendre et de développer ce trait admirable de l'Evangile, il a peut-être fait ce qu'il y avoit de mieux à faire ; et toujours est-il certain qu'il a composé un ouvrage qui doit ajouter à sa réputation, et dont les beautés nombreuses jus-? tifient bien les suffrages du public. Le style est quekjuefois un peu contraint : on désireroit parfois quelque chose de plus coulant; mais, en général, la versification est naturelle , périodique , harmonieuse. M. Campenou îïianie très-bien le vers de cinq pieds. Il n'est plu3 temps de riei^ citer , l'ouvrage est trop répandvi : cette geçpnde édition ^'aura sui'ementpas moins de guçcèâi qy.^
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îa première. Le mérite littéraire de cette composition , perfectionnée par un nouveau travail, m'empêche presque de dire qu'elle est ornée de très- belles gravures; mais quelques-unes de ces estampes sont faites d'après les dessins de deux lialiiles peintres; et il n'est pas de renommée poétique à laquelle ne puissent s'associer conve-' nablement les noms célèbres de MM. Vincent etGuérin,
Séance ptiblinue annuelle de V Académie fran-' çaisej prix d'éloquence remporté par M. Vil-^
LEMAIN.
II avril.
Les séances publiques de l'Académie française sont toujours suivies avec un empressement, qui suppose que le goût des lettres et l'amour des talens ne se ralentissent point parmi nous. Celle-ci présentoit aux amis de la littérature quelques degrés de plus d'intérêt , et de nouveaux attraits. Le public aime la variété jusque dans les distributions de prix académiques : quand les mêmes noms s'offrent pendant plusieurs années de suite à la même gloire , il est tenté , fort injustement sans doute , de regarder cette gloire comme une espèce d'arrangement , comme une sorte de convention ppssée entre les juges et les concurrens en possession des prix : ici , de nouveaux noms alloieiit remplacer les anciens , et les infidélités même de la Victoire sembloient ajouter à l'éclat de ses faveurs ; la piain qui devoit distribuer les lauriers paroissoit encore les embellir î la présence de M, Delille , appelé à pré-
siclor rAcn(]('inie fr.uirii.sc d.ins (vito solcimilc , no pou- \oil nianqiK'r dr {'liic une .scn.s.ition très-vive; lorsqu'il a paru, dos applaiidis.soiu'n.s rcditiiMrs ont leleuU dans tonte la Sidlo , et réinoljoii la jiliis pi(»fuiid(i .s'rsl manifesti'cpar dos .signes qui nV'toiciil point <'(|iiivo(pies : les esprits étoient donc bien préparés à loulcs les jouissances lilléniires, dont une séance académicjuo peut cire la source.
Un grand oialonr, comme pour jeter plus de splendeur encore su i- celt o 1 n M (uréloqnence , a servi d'interprète et de lecteur à M. le. secrélaire perpétuel : M. lecai-dinal Maury a lu le rapport sur le concours , et a proclamé le nom du vainqueur. Ce lapport nous apprend que les concuri-ens n'étoient (prau nond)re de on//; : ce petit nombre peut étonner; mais je me permettrai dédire que la manière dont M. le secrélaire perpétuel Ta expliqué , ne m'a point paru satisfaisante : M. Suard a mis d'abord en fait que les sujets purement littéraires sont à la poi'tée d^un plus grand nombre d'esprits et de talens , que ceux oii la philosophie se mêle à la littérature; et cela peut être viai , quoiqu'il ne soit guère possible de concevoir aujourd'hui comme séparés, et comme indépendans l'un de l'autre , deux genres d'étude qui se louchent par tant de points; mais, en admettant ce principe, il en faudra conclure qu'en général les concouis de l'Académie ont été peu nombreux , puisque généralement elle a pjoposë , pour ses prix d'éloquence, des sujets qui demandoient encore plus de réflexions philosophiques que de vues littéraires : tels sont les éloges ded'Aguesseau . de Descaries, de Molière, de Fontenelle , de La Bruyère , et cefomeux Tableau du dix-huitième siècle, qui, pendant quelques années, a tenu ses suffrages en suspens : l'Aea--
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demie a même très-souvent proposé des sujets absolument étrangers à la littérature , tels que les éloges de Dugay-Trouin , de Sully , de Chailes V , de Catinat , etc. Les sujets purement littéraires ont été assez rares; et ni Bossuet , ni Flécliier , ni Bourdaloue , ni Massillon , ni BufFon , ni Montesquieu , ni Bousseau , n'ont encore obtenu les honneurs de l'éloge académique : je ne parle point de Mallebranche et de Pascal , dont les panégyriques appartiendroient encore plutôt à la philosophie qu'à l'éloquence. Le petit nombre des concurrens pour le prix de l'éloge de Montaigne a donc quelque autre cause que la nature du sujet , un des plus heureux et des plus féconds que le talent , et même la médiocrité pussent désirer ; et , ce qui peut servir à le prouver , c'est la profusion extraordinaire des mentions honorables que l'Académie a cru devoir accorder dans cette circonstance : sur onze orateurs , elle en a distingué cinq ou six:; M. le secrétaire perpétuel en conclut qu'il n'est presque entre dans la lice que des écrivains supérieurs ; conclusion assurément très-flatteuse pour notre littérature , à qui elle révèle tout à coup de grandes richesses; mais peut-être n'a-l-il insisté si fort sur la difficulté du sujet que pour en faire sortir cette conséquence , qui mérite bien , sans doute , d'êU-e examinée. Quoi qu'il en soit , il a caractérisé chacun des discours qu'a remarqués l'Académie, avec une précision de style , qui semble être le gage de la justesse des pensées; et quelquefois ses critiques particulières , quoique toujours mêlées de louanges, ont paru démentir un peu sa conclusion générale. Parmi ces discouis , il en est un que M. le rapporteur , sans en dissimuler hs graves défauts , a Jjeaucoup exalté , a loué même plus , à tout prendre ,