ANNAT, F,S
lemeiit à regarder Massillon «((iinnc k' corniptoiir du goÙL', el à nous iinaginrr <ju'il a ox(mvc .sur rékxiuciicc IVaiiçiise la ini'iiK^ influence nuiligue et funeste que Séiiiqucsur rclocjuence l.itine. Je conviens (|ue l'exemple du Petit Carême a pu inspirer le goùl de ces sermons purement moraux (Toù les flogmes de la religion, et la sévérité même de la morale évangéli(pie éloient bannis par des orateurs qui vouloient plaire à un siècle amolli ; mais ce n'est siîrement pas le Petit Carême qui a fourni à ces mêmes oi'ateui\s le modèle de ce style plein d'alTectalion et d'aflëlejie , de recherche et d(; néologisme, de subtilités quinlessenciées , et de mauvaise métaphysique, qui infecte presque toutes ces déclamations fleuries et fardées que le 18" siècle a si malheureusement et si fièrement substituées aux éloquentes , aux sages, et nerveuses compositions de l'Age précédent. Il s'agii'oit de plus d'examiner si ce n'est point l'étal des mœurs quia produit la coriuption de l'éloquence, et si l'on doit chercher dans le Petit Carême^ suivant la pensée et l'expression textuelle de M. le cardinal Maury, la véritable origine de cette coi'ruption; mais qu'il me suffise d'avoir monti'é combien cette expression même est peu mesurée. Il semble que ces loui'niu'es paradoxales, qui ne ci-aignent pas de lieurter la raison pour exciter l'élonnement , ne devroient point se trouver dans un ouvrage d'ailleurs si sensé, si solide, si digne d'être médité par tous ceux qui veulent approfondir les secrets de l'éloquence.
C'est sans doute le même attrait du paradoxe qui se faisoit sentir à l'auteur, lorsqu'il s'est déterminé à ranger Fénélon parmi nos prédicateurs les plus distingués; quelques morceaux remarquables, répandus dans un
LiTTÉRAIKES. (181O.) 2^25?
petit nombre de discours, d'ailleurs foîbles et sans caractère, ne suffisent point pour ajouter celte gloire 'a la gloire de Tau leur du Télémaque , et pour que son norrf puisse convenablement être placé à la suite des nomsf de Bos.iuet, de Boiirdal(>ue , de Fléchièr et de Massillon; on n'est point accoutumé à regarder ce grand écrivain conifTie un grand orateur, et les seiimons qu'il a laissés sont en.'jevelis dans la collection générale de ses oeuvres, où Fon va ti es -rarement les chercîiêr. Est-il donc permis de dire que lé nom de Fénélon s'est aséocié à Ici prèeTiiinence de nos trois immortels prédi-' cateurs i que Fénélon marche leur égal? Quelque^ pages vraiment éloquentes, extraites de ses moins ioibles discours, sont-elles capables de justifier un tel éloge? L'illustre auteur de V Essai n'a-t-il pas 1 air, en s'exprimant avec cette exagération extraordinaire, de vouloir frapper ses lecteurs d'une grande surprise , et se jouer de toutes leurs pensées? Ailieui-s, il appelle Fé-^ nélon V Hercule-orateur y et cette dénomination porte sans doute la siu'prise au comble j mais les surprises extrêmes ne sont ptxê durables , et font place ti'ès-vite à ntî autre sentiment.
28 octobre.
AVANï d^examlner le style de cet ouvi'age, et de yù'stifier par quelques citations et quelques exemples, les observations Critiques mêlées dans mes précédens articles aux louanges que mérite la diction de l'auteur ^ je crois devoir, pour donner une idée plus complète de son livre , m'arrêter à quelques détails qui ne sont 3. i5
2'i6 ANNALES
jwirit sans intéiYl, qiioi(|iril,s \\o. soient peul-elre pns .sins reproches. Les {.k'Uiil.s <|(! loni genic abondent dati.s cet ouvrage de INI. 1<; cardinal Maury : on sont (|iril a compose son livre avec une imnginalion Irès-I'crtile, et une inémoire très-riche, (jui s'épandicnl .sans rolornje, et dont la prodigalité n'a pas craint de paroître excessive : on trouve dans cet Essai telle note qui s'étend et se prolonge au bas du texte, dans cin(| ou six pages, en petit caractère; il semble que privé long-temps du plaisir d'écrire , de ce plaLsir qui est une des récompenses comme un des caractères du talent, l'auteur s'y soit abandonné avec trop peu de mesure, en travaillant à cette nouvelle édition d'un ancien ouvrage, qui s'est en effet considérablement augmenté sous sa plume, comme le titre l'annonce, mais dont les augmentations ne sont pas aussi souvent qu'on le désireroit , et qu'on Uevoit l'attendre , des perfectionnemens.
M. le cardinal Maury, qui toute sa vie s'est occupe, avec l'activité d'esprit qu'on lui connoît, des théories de l'éloquence, et qui a joint les lumières de la pratii{ue o celles de la réflexion, a dû acquérir beaucoup d'idées f-nr l'art oi'aloire, et se remplir de beaucoup de faits, d'anecdotes et de traditions relatives à ce grand art do la parole : ces richesses répandent dans son ouvrage une variété li'ès-agréable ; mais cette variété est quelquefois voisine du désordre , et cette abondance ressemble trop souvent à la diffusion : on seroit cependant fâché de ne pas rencontrer dans ce livi'e un certain nombre de faits curieux que l'auteur y a semés , et (|ue peut-être il auroit dû seulement développer et détailler avec moins d'étendue. Par exemple, je croyois, suv la foi de Voltaire , et d'après toutes Igs ti-adltions , que Fié-
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 227
cliier avoit pris dans un certain Lingendes l'heuieux texte et le magnifique exorde de son Oraison funèbre de Turenne, et j'aime à apprendre , dans l'ouvrage de M. le cardinal Maury, que le témoignage de Voltaire à cet égard est faux, et que toutes les traditions sont erronées j mais je voudrois que pour combattre et détruire cette erreur, il se fût hënssé de moins de dates, qu'il eût cité moins de noms , qu'il eût épargné au lecteur certains détails trop minutieux et trop inutiles : chaque objet a son degi-é d'intérêt et d'importance ; un si long plaidoyer pour revendiquer un exorde, quelque beau que soit d'ailleurs cet exorde, annonce peut-être un zèle de rhéteur trop ardent. Eh ! qu'importe , aprèâ tout, que Fle'chier ait imaginé cet exorde , ou qu'il l'ait pris à Lingendes? cela ne change rien à la nature du morceau, qui, dans tous les cas, demeure un chefd'œuvre de l'art, soit qu'il appartienne à Lingendes ou à Fléchier : il y a plds ; supposons que Fléchier ait dérobé cet exorde à un orateur obscur et sans gloiie , il n'a fait que reprendre son bien; et chercher avec tant de zèle et de véhémence à le justifier, n'est-ce point paroître attacher un peu tjop d'importance à des exordes? L'auteur à^V Essai surV Eloquence seivh\Q {yo^^ se complaire dans sa découverte et dans la force victorieuse de ses irrésistibles argumens.
Voici le passage de Voltaire qui a donné lieu à l'erreur combattue par M. le cardinal Maury : « L'Oraison « funèbre de Charles-Emmanuel j, duc de Savoie, sur- « nommé le Grand dans son pays , prononcée par Lin- « gendes en ibSo, étoit pleine de si grands traits d'é- « loquence, que Fléchier long-Lemps après en prit « l'exorde tout enti-er , aussi-bien^ que le texte et plu-
S/aS ANNALES
« sieurs passages crmsidt'îi-ables, pour en orner sa fa- « meuse Urai-^on lïnièbro du vicomte de Turenne. » M. le cardinal Mavny prouve d'abord que Voltaire a coiifondrt l'évèque Lingendes avec le P. Lingendes , jésuite, et cela n'est pas fcn-l étonnant : je doniierois volontiers l'un des deux Lingendes pour l'autre; et dans les ténèbres où ils sont reslévS, il est assez difficile de distinguer entre eux deux orateurs si peu connus. L'auteur de V Essai sur V Elocjuence nous apprend qu'ils étoient parens y contemporains , et nés tous les deux h Moulins en Bourbonnais; (|ue le P. Claude Lingendes mourut en 1G60, et que nous avons de lui trois volimies in-4''. de sermons, traduits par lui-même on latin : c'est nous révéler un trésor^ et nous instruire de faits bien précieux; mais au fond Voltaire, en sa qualité d'bistoiûen , auroit dii être moins léger et plus exact; et le seul passage sur Lingendes renferme des erreurs de plus d'un genre. D'abord l'Oraison funèbre dont parle l'auteur du Siècle de Louis XÏV, n'est pas consacrée à la mémoire de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, surnommé le Grand, mais à la gloire de son fils , le prince Victor-^Amédée , duc de Savoie ; ensuite , elle fut prononcée , non pas en i63o, rabais eu 1657; enfin , par une distraction impardonnable , Voltaire nous dit, au commencement de son article, que Lin-» gendes nejit point imprimer ses ouvrages , et à la fin que Fléchier pilla les ouvrages de Lingendes. Que d'inexactitudes dans un si petit espace, et combien ne faut-il pa& se défier d'un auteur qui écrit Phistoire avec tant d'étourderie ! C'est la seule conséquence un peu intéressante qui sorte de la multitude de petits faits ac- I cumulés diuis cet endroit par M. le ctu'dinal Maurjr,
LTTTÉRAITIES. (l8lO.) ^22
N'anrolt-il pas dû se borner à cette question : Où est cet exorde qu'on accuse Fléchier d'avoir pris dans Lingendes? Il n'est nulle part : le texte de l'Oraison funèbre du duc de Savoie n'est pas le même que celui de rOi-aison funèbre du maréchal de Turenne; l'exorde <îe Lingendes est aussi plat que celui de Fléchier est magnifique et sublime ; les deux morceaux sont fondés sur des idées tout-à-fait différentes; il falloit citer, comme l'a très-bien fait M. le cardinal Maury, l'exorde de Lingendes , afin de mettre le lecteur à portée de se convaincre par lui-même de la différence des deux exordes 5 la question , débarrassée de cet amas d'érudition minutieuse qui la surcharge et l'obscurcit , en eût paru moins problématique ^ et plus facile à résoudre; l'ouvrage de M. le cardinal Maury auroit eu une longue note de moins, ce qui n'est pas indifférent, et l'instruction du procès eût été certainement plus lumineuse ; et puis il est très-possible que quelque forme que l'on eût donnée à cette discussion , le public se fût opiniâtre à demeurer dans son erreur : car il est ainsi fuit; il ne revient pas aisément de ses préjugés; il les chérit, il les conserve précieusement; et il est bien probable que malgré tous les arguraens et toute l'érudition de M. le cardinal Maury, on répétera long-temps encore que Fléchier a pris dans Lingendes son exorde de l'Oraison funèbre de Turenne; mais si celte erreur subsiste, elle ne sera pas du moins une des plus funestes au genre humain. Il y a peu de rhétoriques qui ne contiennent des puérilités, et la meilleure de toutes est celle qui eu contient le moins.
M. le cardinal fiût un grand crime à Fléchie!' de n'avoir parlé de la conversion du maréchal de Turemi<3
25o ANNALE6
cjue (l'une manièiT vnguc v[ foihle, ri à ce sujet il rnire tlaUvS des dclails Irù.s-longs , et liop longs sur rolto conversion; mais avant d'en venir là, il reproche à Fk'ciiler d'avoir omis une foule de faits qui, suivant lui, aurolcnt répandu plus d'inlcr^t sur son discours. Je dois d'abord faire observei- que les conlemjjoiaius de Fléchier n'ont pas trouve qu'il eût étrangle son sujet j je crois ensuite que la matière di'maudoit à êlre traitëe avec d'autant plus de précision ^ qu'elle ëloit plus abondante et plus riche: je suis siir enfin que si Fléchier avoit suivi le plan que M. le cardhial Maury semble tracer, au lieu décomposer une oraison funèbre d'une heure et demie ou de deux heures de lecture, ce qui est une mesuie fort raisonnable, il auroit fiit une espèce de discours historique, (ju'il u'auroit guère pu prononcer que dans l'espace de cinq ou six heures, ce qui est terrible. M. le cxirdinal voudroit même qvie Fléchier eût donné lecture en chaire d'une lettre de Turenne, et je ne sais si cette lecture n'eût pas été contraire à toutes les convenances oratoires, et particulièi'emcnl à la première de toutes, qui veut que la marche de l'orateur soit légère et rapide; mais pour noiis bornei- à la conversion de Turenne, si Fléchier avoit traité cette partie de son sujet suivant les vues de M. le cardinal Maury, d en auroit fait un discours aussi long que toute l'Oraison funèbre qu'il a composée , ce qui ne laisse pas d'être un inconvénient; mais de plus il paroît que toutes ces particularités dont M. le cardinal voudroit que l'orateur eût tiré parti , sembloient alors trop délicates à manier, puisque Mascaron s'est abstenu d'y loiiclier aussi-bien que Fléchiei*. L'auteur de V Essai sur VElo(^uence regrette surtout que Fléchier n'ait pas attri-
LITTÉRAIRES. (l8jO.) 25l
bué à Bossuet, comme il le devoit, l'honneur de ceite conversion; mais j'observe que Mascaron ne parle pas plus de Bossuet que Flécliier : il faut donc que ces deux orateurs aient été retenus par des considérations qui nous échappent aujourd'hui; il est difficile de penser ou qu'ils se sont plu à dépouiller leur sujet de ses plus beaux ornemens , ou qu'ils n'ont pas eu assez de génie pour profiter de tout ce qu il pouvoit leur ofFrù*. Défions-nous de ces plans que l'on veut substituer après coup à ceux des plus grands orateurs , et du zèle de ceux qui veulent refaire les chefs-d'œuvre.
J'avoue que je regarde comme beaucoup trop étendue la dissertation, ou plutôt la digression de l'auteur de V Essai sur la conversion de Turenne ; mais je reconnols que cette digression contient des détails fort intéressans , et qui plairoient davantage encore si l'auteur ne mêlolt pas à ses récits quelques expressions un peu trop véhémentes. Par exemple, en parlant d'une omission de Fléchier , cette omission, dit-il, a été trop long-temps impunie. Le terme n'est-il pas trop fort, et ne peut-on pas trouver déplacé, dans une telle occasion , ce style ah irato ? En général , la chaleur que M. le cardinal a répandue dans ce traité, ressemble trop souvent ou à l'exagération de l'enthousiasme, ou aux emportemens de l'indignation.
Je reviens à la conversion de Turenne : l'auteur de V Essai sur V Eloquence se propose , dans le morceau relatif à cet événement, d'établir deux points principaux : il prouve d'abord que Turenne refusa l'épée de connétable , plutôt que de changer de religion ; ensuite ,, que la conversion de ce grand homme fut le fruit de l'ouvrage de Bossuet, intitulé : De l'Exposition de la
^?l2 ANNALES
Toi; SOS preuves me paioisscnl soUJcs autant qu'cHes peuvent rèlro : eu ne sonl (juc dvs anocd<M<'.s qui plaisent encore plus qu'elles ne piouvenl. lui voici une qui pour le moins est bien imaginée : on venoit de présen-r ter à Louis XIV, au monient de sou lever, une épée d'un très-beau travail 5 le roi en admira rexéculion el le ])ou goùl; les courtisans ne manqutjeuL pas de rcnfcliérir sur Tadmiralion du )-oi; Turenne, qui se trouvoit présent, prit lui-niéme l'épée des mains du monarque; il en parut charmé : « Vous avez bien raison y « lui dit le roi. d'être pleinement satisfait de cette épée; *<. j'ai voulu que le travail en fût fini avec toule la per- « iection possible; mais savcz-vous pourquoi j'ai désiré « qu'elle fut si belle? je veux vous l'apprendre : c'est « l'épée que je destine au connétable de France, et que « je porterai moi-même tant que ce grarid ofllce de la « couronne ne sera pas l'empli ; elle vous siéroit à mer- « veille, M. le maréchal, et 'clle sera la votre quand « vous voudrez : vous connoissez , et vous seul pouvez « lever Tunique obstacle qui m'empêche, à mou grand « regret, de la laisser dès ce moment entre vos mains. » rr— Turenne la Jui rendit aussitôt, en disant avec un redoublement marqué de son embanas habituel, qu'il se scntqit trop lionoré et trop récompensé par vin témoignage si flatteur de bienveillance, et que sor\ cœur ie préféroil à toutes les dignités : « mais, ajouta-t-il, « l'attachemei.t que votre majesté montre pour sa re- <( ligion y est une leçon dont je dois profiter pour rester « fidèle à 1,1 mieane. » Ce trait est beau assurément, et je suis disposé à croire qu'il est vrai; mais puisqxie ni Mascaron, ni Fléchier n'ont fait allusion au refus de répée de connétibJe, j'en conclus, non que ce refu5
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 2^^
n'a pas eu lieu, mais que certaines convenances ont empêche les deux orateurs d'en parler : je suis donc facile que l'auteur de V Essai ail mieux aimé punir do telles omissions, que les e^çpliquer et les excuser, et je me garderois bien de dire , avec M. le cardinal Maury, que l'Oraison funèbre de Turenne, par Fléchier, est à refaire, parce qu'il n'y est question ni de Bossuet, ni du refus de l'cpée de connétable : car , malgré ces orais^ sions, ce discours est un chef-d'oeuvre de l'art, et mon avis est qu'il ne faut pas refaire les chefs-d'œuvre : ij ne faut pas même refaire l'Essai sur l'Eloquence dç la Chaire , quoi qu'en dise un critique fort indiscret î c'est un ouvrage plein d'instruction et d'intérêt, donf la première édition demandoit quelques additions j et dont la seconde demande quelques retranchemens,
3 fëvrier i8ii.
J'ai cru devoir consacrer un certain nombre d'articles à cet ouvrage , dans lequel un orateur illustre expose les principes , analyse les secrets , et développe les ressources de l'art qu'il a pratiqué avec tant de gloire , et auquel il doit en partie sa renommée : la réputation de l'auteur exigeoit de la critique cette mesure d'attention, plus encore pent-êfre que l'importance du livre , quoique mu traité de Rétliorique soit toujours un ouvrage de marTque, lorsqu'il est rédigé par un écrivain qui s'est montré lui-même très-éloquent, avant d'indiquer aux autres les routes qui conduisent à féloquence : routes connues sans doute , mais où le talent seul peut marcher avec succès , où lui seul peut nous guider avec assurance.
2j4 annalks
Oiiigé par ces motifs , j'ai ilound d'abord nue idée géncialc de T/Avay//" sur ri'loqiience de la rlinire ; et conuiK- rensiinble do ce Iruité mérite les plus grands ÔMt^cs; conuno cet ouvrage , dans sa totalité , est un des meilleurs , des plus instructils et des plus inléressans du même génie , je n'ai pas cru pouvoir lui accoider trop d" louanges dans mon premier article; mais l'ouvrage même le plus louable pi'ête toujouis à la ciitique , et ce n'est point sans quelque peine que je me suis vu forcé de relever , dans un second e.ttrail , des opinions qui m'ont paru aussi hasardées qu'ingénieuses et piquantes y d's jugemens qui me semblent avoir l'attrait du paradoxe plutôt (|ue le sceau du goût et la solidité de la raison , des \ues plus propres à répandre un air d'originalité sur un livre qu'à le recommander par ce sentiment continu du vrai , dont l'interruption blesse le lecteur de bon sens dans tous les genres d'ouvrages , et particulièrement dansles compositions didactiques , daJis celles qui ont pour but de l'instruire encore plus que de Ini plaire et de l'intéresser.
Lorsque la critique se tient à la hauteur des généralités, son ministère, toujours aussi désagréable poxn* les auteurs que salutaire pour les lettres , a quelque chose de moins dpre et de moins ofiensif; mais il faut bien qu'elle descende aux détails : car les détails sont des faits , et les généralités ne sont que des assertions. Dans un troisième article , j'ai examiné de plus près certaines particularités; j'ai approfondi, avec une attention peut-être un peu mintitieuse , certaines idées qui me sembloient manquer de justesse et de vérité ; mais quand on presse de cette manière un écrivain qui n'est pas seulement un homme de letti-es , on risque de ne point paroître ob-
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 2.^5
server assez religieusement les égards qui lui sont dus, et je crains que mon troisième extrait n'ait eu un caractère d'exactitude un peu trop prononcé; cependant, il me semble que Tliommage le plus flatteur qu'on puisse rendre au talent, c'est déporter un œil très-attentif sur ses pxoductions, d'en exalter les perfections avec chaleur, d'en indiquer les défauts avec sévérité, et j'ai toujours pensé que quelles que fussent les dignités d'un écrivain , quand on le considère comme tel , le talent est toujours le premier de ses titres.
Il me reste à parler de la diction de cet Essai. Je pourrois, sans doute, me dispenser de ce soin : car le style de M. le cardinal Maury est bien connu 5 etl'attention de noter quelqiies négligences, quelques inégalités ^ quelques inexactitudes , soit dans le choix des expressions , soit dans le tour des phrases et dans la construction des périodes, paroîtroit ici plus affectée que nécessaire ; mais si un critique peut s'abstenir, dans certaines circonstances, d'indiquer des fautes , de montrer des taches , il doit toujours s'empi'csser de faire connoîlre les beautés 5 et il y en a beaucoup dans la diction de cet ouvrage , où l'éloquence semble dicter elle-même ses propres lois.
11 est généralement écrit d'un style oratoire : on sent que les préceptes du grand art de bien dire y sont donnés par un orateur dont le talent s'anime et l'imagination s'enflamme à la seule idée d'un art qu'il a si honorablement cultivé pendant toute sa vie. Voyez avec quelle noblesse , et pai- quelle période imposante et harmonieuse l'auteur débute : « C'est sans doute, dit-il, une grande « et belle institution, que d'avoir léuni les hommes « dans un temple pour les instruire de leurs devoh's;
^( d'avoir c'iabli des cours puhli(>,s d'onirolicnsapprofondis « entre la religion et la conscience; iViiuoir co/itrc-ha- ((( lancé l'impunité du présent par la justice de rave-^ a nir ; d'avoir armé les oratem-s sacrés de toute la puis" « sance de la parole , pour combattre les vices, éveiller « la foi , remuer le cœur , ébranler rimagiiiation , sub» u juguer \i\ volonté, et enchaîner toutes les passions ((< sou.s le joug de la loi parles liens les plus ialiraes des « intérêts éteruels ; d'avoir appelé chaque héraut de « TEvangile à une si haute mission , en lui disant: Viens i< occuper dans le sanctuaire la place de Dieu même; 4< toutes les véritéi mox'ales t'appartiennent ; tous les a hommes ne sont plus devant toi que des péchem's et /( des mortels ^ et les dépositaire^s du pouvoir ne se dis^ x( tinguent à la vue que ])av de pUis grandes obligations , « de plus redoutables dangers , et la pers])cctive d'un i(. plus sévère jugement; découvre à tes auditeiu's le tri^ « bunal suprême de la justice, les asiles de l'humanité « souffrante , les chaumières, les tombeaux, les abîmes « de l'éternité , et fais-en soitir des leçons utiles à la «( terre , en forçant l'homme de devenir lui-même son )( accusateur et son juge , dans le secret de ses pensées « et dans la solitude de ses remords. »
On ne pouvoit donner une plus haute idée du minis-» <ère évangélique , ni s'exprimer dans un style plus magnifique et mieux approprié à la grandeur du sujet; mais il m'a semblé nécessaire de souhgner un des mem-^ bres de cette belle période, malgré ma résolution de ne point faire la guerre aux mots ; et, au fond , ce ne sont point 1rs mots qui m'arrêtent ici , mais la pensée, L'au^ teur dit (jue c'est une belle institution iTapoir contre-" jbalancé V impunité du préseiit par la justice de
r avenir : c'est , je crois , la religion elle-même qui établit celte grande compensation^ et non pas l'institution des prédications évangéliques et des discours de la chaire. Cette pensée ne paroît donc pas avoir un rapport direct avec les différens attributs qui appartiennent à l'éloquence sacrée , et dont cette période renfei-me la brillante énuniération; il seroit d'ailleuïs peu convenable de donner le nom d'insiiCution, qui lappelle toujours l'idée des établissemens de la sagesse humaine , à cette loi redoutable et consolante de la justice divine , qui répare dans un avenir éternel les désordres au: présent , qui passe*
Chaque page de ce traité m'ofFriroît quelque heureuse
citation à faire , si je pouvois transcrire dans cette feuille
tout ce que j'admii-e dans l'ouvrage de M. le cardinal
Maury : les portraits des principaiix orateurs sacrés et
profanes en forment le plus beau comme le plus naim-el
ornement; ils y sont tracés de main de maître j et pein^s
des couleurs les plus vives et les plus fi-appantes. Je ne
crois pas qu'il fut possible d-e caractériser Bossuet avec
plus de justesse et avec plus d'éloquence ; l'auteur vient
de parler de Démosthènes, et poursuit en ces termes."
« Au seul nom de Démosthènes , mon admiration me
« rappelle celui de ses émules avec lequel il a le plus de
« ressemblance , riiorani'e le plus éloquent de notre
« nation. Que l'on se i^eprésente donc un de ces orateurs
« que Cicéron appelle véhémens , et en quelque sorte
« tragiques , qui , doués par la nature de la soutei'aineté
« de la parole, et emportes par une éloquence tojîjours
« armée de traits brûlans comme la foudre , s'élèvent
« au-dessus des règles et des modèles , et portent l'art à
« toute la hauteur de leurs propres conceptions ; un
a58 ANNALES
\v orateur qui , par ses élans, moule jii,s(|u'aux cieux , « d'où il ilcscen*! avec ses vasLes pensées , agraudies « encore par la religion , pour s'asseoir sur les bords « d'un tombeau, et abattre l'oigueil des princes et des <( rois devant leDieu (jui, aprî-s les avoirdislinguéssurla « lerze , durant le rapide inslajit de la vie, les rend Ions <( à leur néant, et les confond à jamais dans la poussière « de notre commune origine; un orateur qui a montré, « dans tous les gcnics qu'il invente ou qu'il féconde, le « premier et le plus beau génie qui ait jamais illuslié « les lettres , et qu'on peut placer, avec une juste con- « fiance, à la tète de tous les écrivains anciens et moder- « nés qui ont fait le plus d'honneur à l'esprit humain; « un orateur qui se crée une langue aussi neuve et aussi « originale que ses idées , qui donne à ses expressions « un tel caractère d'énergie , qu'on croit l'entendre « quand on le lit, et à son style une telle majesté d'élo- « cution, que l'idiome dont il se sert semble changer de « caractère , et se diviniser en quelque sorte sous sa « plume ; un apûtre qui instmiit l'univers en pleurant <( et en célébrant les plus illustres de ses contemporains, « qu'il rend eux-mêmes, du fond de leur cercueil, les « premiers instituteurs et les plus imposans moralistes « de tous les siècles , qui répand la consternation autour « de lui, en rendant, pour ainsi dii'e, présens les mal- « heurs qu'il raconte , et qui , en déplorant la mort d'un « seul homme , montre à découvert tout le néant de la « nature humaine ; enfin , un orateur dont les discours « inspirés ou animés par la verve la pliis ardente, la plus M originale , la plus véhémente et la plus sublime , sont « en ce genre des ouvrages absolument à pai t , des ou- « vrages où , sans guide et sans modèle , il atteint la
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 259
« limite de la perfection , des ouvrages classiques consa- « crés , en quelque sorte , par le suffrage unanime du « genre humain, et qu'il faut étudier sans cesse, comme « dans les arts on va former son goût et mûrir son « talent à Rome , en méditant les chefs-d'œuvi^e de « Raphaël et de Michel-Ange. — Voilà le Démostlièncs <K fj-ançaîs I voilà Bossuet! On peut appliquer à ses écrits « oratoires l'éloge si mémorable que faisoit Quintilien « du Jupiter de Phidias , lorsqu'il disoit que cette statue « a voit ajouté à la religion des peuples. »
Les personnes d'un goût très-difficile et très-vétilleux , pourront reprendi-e, dans le commencement de ce morceau , une certaine sui-chai'ge de figures , que l'ardente imagination de l'écrivain a, pour ainsi d're, précipitées les unes sur les autres , et que son goût n'a pas assez nuancées et fondues ; elles pourront être blessées , dans quelques autres endroits , d'une certaine audace d'expression qui respire la verve , et que la réflexion n'a peut-être pas assez mesurée ; mais aucun esprit sensible à l'éloquence ne pourra s'empêcher d'admirer le bel ensemble et la masse totale de ce morceau , le style chaud dont il est écrit , la richesse et la variété des couleui^ dont il étincelle , l'énergie profonde qui s'y fait remarquer , l'hem-euse et dominante inspiration dont il porte le caractère , et donl il communiciue le sentiment.
Il n'est pas inutile de rapprocher de ce morceau celui que M. Thomas a composé sur le même sujet , dans son Essai sur les Kloges. Ces sortes de comparaisons sont , en littérature , le meilleur moyen de juger du mérite des auteurs : « Bossuet est , dans la classe des hommes « éloquens , dit M. Thomas, ce qu'est Homère et Mil ton « dans celle des poètes : une seule beauté de ces grands
a4o Anna<>f.s
« écrivains l'ait pardonner vingt di'fanls; jainai.s\suitoiif' « orateur sacré n'a parlé de Dieu avec tant de (fignilé « et de hauteur : Bossuei semble déployer aux hoinnieti « l'Intérieur de la Divinité et la fievréle prôlondein- « de SCS plans j la di\ iiiilé est dans ses discoms, connue « dans l'univers, remuant tout , agitant tout; cepen- « dant l'oi'ateur suit de l'œil cet ordre caché j dans sou « éloquence sublime, il se place enti-e Dieu et ritomme; « il s'ad)-('ss(' à eux tour à tour; souvent, il ollre le « contraste de la fiagililé liQmaiVie et de l'immutabilité « de Dieu ([ui volt s'écouler les général ions et les siècles « comme un jour; souventil nous réveille par le rappi-o* a cliement de la gloire et de l'infortune , àa l'excès de « la grandeur et de l'excès de lor misère;' il traîne l'or-^ « gut.'il humain sur les bords des tombeaux : mais aprèi « l'avoir humilié par ce spectacle , il le j-elève tout à « coup par le contraste de Thomme mortel et de « l'homme entre les bras de la Divinité. »
Cet extrait n'est qu'inie partie du lo!ig morceau de M. Thomas sur Boi-suel; mais le reste ne pj-ésenle ni un style plus rapide, ni un ton plus vigoui-eux; il ne faut pas avoir un goût bien délicat, ni bien exercé, pour sentir combien M. le cai-dinal Maury s'élève, dans cet endroit , au-dessus de M. Thomas. Sa nranière est aussi riche que celle de M.- Thomas est aride; son expression est aussi vive et aussi entraînante que celle de Vauteur de l'Essai sur les Eloges est froide et knle : chacunfe des phrases de ]\L Thomas a trop l'air d'avoir été méditée, combinée, faite à paît; chticune de ses pensées semble trop indépendante de celles qui la précèdent et de celles qui la suivent; M. Thomas n'a que deux méthodes, qui sont deux excès : tantôt il l'ait
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des périodes infinies, qui remplissent des pages entières; tantôt il procède par phrases conpées et détachées les unes des autres. Tout est fondu d'un seul jet dans le style de M. le cardinal Maury : tout est lié, tout marche d'ensemble; M. Thomas, dans la pompe toujours affectée de sa diction, est toujours froid; M. le cardinal Maury, dans l'abandon de son éloquence, quelquefois un peu négligée, se fait pardonner quelques incorrections, quelques traits d'un goi^it mo'ns pur, à force de ^chaleur, de verve et d'iutérèt : peu d'ouvrages de littératuj-e et de critique offient nne lecture plus attachante que V Essai sur V Eloquence de la Chaire.
12 mai 181 1.
Parmi les panégyriques, les éloges etles discoui's que présente cette nouvelle édition de V Essai sur V Eloquence, comme autant d'exemples joints aux préceptes, on regrettera toujours de ne pas trouver le chef-d'œuvre du talent de l'auteur, et sans doute , une des plus brillantes productions de l'éloquence française , le panégyrique de saint Vincent de Paul ; ce discours qui a laissé une impression si vive et si durable dans l'esprit de ceux qui l'ont entendu , et qui fut signalé par un de ces rares triomphes, où le pouvoir de l'éloquence et l'empire du talent se montrent avec éclat. En effet, ce fut à la voix de l'orateur que l'ancien gouvernement, par un ordre tardif, fit élever à la gloire de saint Vincent de Paul cette statue que nous avons vu paroître dans des temps si exti'aordinaires , et avec une inscription digne
de ces temps. Il iTapiiarlicnt qiraiix hommes vérilablemciil élo(|iieiKs (robloiiir des snecrs de ce genre, et j uiiais nous ne jetterons les yeux sur la .statue do. saint Vincent de Paul, sans nous souvenir du discours qni, pour ainsi dire, la commanda : la gloire du liéi-os et celle du panégyriste sont désormais inséparablement luiies.
Les autres morceaux oratoires, tpie l'illulre auteur a ciii devoir publier à la suite de ses théories sur les diverses parties de l'éloquence sacrée, se rattachent à des cii'constunces et à des époques plus ou moins solennelles: on voit briller l'aurore de son talent dans cet Eloge de Fénélon, qui n'obtint, il est vrai, que Vacce/isit dans le coucouis de l'Académie française , mais qui partage-a [3 prix dans le jugement de l'opinion publique ; bient<)t le jeune orateur, que ses premiers essais montroienl ef recornmandoient à la renommée, prononce le panégyrique annuel de saint Louis devant cette même Académie qui venoit d'encourager les prémices de sa réputation naissante. Le clergé de France veut l'entendre dans une de ses assemblées, et l'éloge de saint Augustin, que l'orateur choisit pour cette circonstance, ajoute à l'id<'e qu'on s'étoitdéjtà formée de son éloquence; enfin, après un lonp intervalle de silence, M. le cardinal Maury est rappelé dans l'Académie française sortie de ses ruines, Gt fait retentir de nouveau parmi nous cette voix qui, semblable à celle du premier des orateurs romains ^ avoit été long-temps étouffée par le bruit confus et tumultueux des orages politiques. A ces quati'e discoiu's, recueillis dans cette édition, l'auteur a joint un morce.tu également remarquable , intitulé : Discours prélluii-naire pour servir de préface à la -première cditlon de»
fermons de Bossiiet. Ce discours est plein de cet enthousiasme que les ouvrages de Bossuet sont si capables et si dignes d'inspirer , et qu'ils ont inspire particulièrement a M. le cardinal Maury , le plus zélé panégyriste, et un des imitateurs les plus heureux de ce grand homme. II faut le dire cependant, les Sermons de Bossuel , malgré les traits de génie dont ils étincellent en quelques endroits, n'ont pas atteint, dans l'opinion des con— iioisseurs , ce degré d'estime auquel l'éloquence et l'admiration de M. le cardinal Maury ont voulu les élever* Et après tout, Bossuet n'a-t-il donc pas assez de la gloire de ses incomparables Oraisons funèbres, de ses belles Dissertations théologiques, de son sublime Discours sur V Histoire Universelle? Faut-il, pour rehausser le monument de sa renommée, y joindre quelques matériaux informés, empreints parfois du sceau de sou génie^ et plus souvent infectés de la rouille d'une époque où le goût n'étoit pas encore épuré, où l'éloquence fian— çaise éloit encore sauvage, et notre littérature à demi barbare ?
J'avoue qu'il est dans ses Semions un certain nombre de traits que l'on présente à notre enthousiasme, et que Je ne saurois admirer. Par exemple, l'auteur du discours préliminaire veut qu'on remarque une imposante simplicité dans la phi-ase suivante^ où l'orateur exhorte les rois à punir le crime : « Etendez « "VOS longs bras , qui vont cherchei' les médians ^ et (( qui peuvent les atteindre jusqu'aux extrémités de « votre empire. » Aucune autorité littéraire , quelque grave , quelque respectable qu'elle soit , ne pourra me persuader qur ces longs bras ne font pas un très-mauvais effet : c'est là une de ces images qu'admeltoit 1«
^éiiio naissant do Bossuel quand il composoit ses Ser--
niufis, tique .son goût porfi-clioiiné rcjcloil (|Uaiid il ti'availloil à ses Oraifioiifi funèbres. Je trouve' dau.suue autre citation une inia^e (jui n'csl giière plus digne
d'adniiralion : « C'est de là que surtira Tindigna-
« tion de sa juste fureur, et d'autant plus implacable « qu'elle aui-a »'té cUlrempt-e dans la tioiircc mcnic des « grâces. « On ne conçoit guè)-e, il faut en convenir, ce que c'est qu'une indignation t/^'^/e/w/jt'edans la source même des grâces : il y a plus de mauvais goût (jue d'énergie dans une telle expiession. Je ne puis goûter non plus cette espèce de cascade par laquelle Bossuet nous peint les humiliations du Christ «11 est comme tombé <{ du sein de son père dans celui d'une femme mortelle; « de là dans une étable ; et de là encore , par divers de- « grés d'abjection, jusqu'à l'infamie de la croix, jus- « qu'à l'obscurité du tombeau. » La pensée que lenferme celte phrase est fort belle et fort solide; mais la manière dont elle est rendue a, si je ne me trompe, quelque cliosede très-choquant et même de ridicule. Je me permettrai une observation générale : les fautes que commettent les hommes de génie sont d'ordinaire saillantes commeles beautés mêmes que leur talent pioduit ; les unes et les autres font une forle impression sur l'esprit, mais la prévenlion nous empêche souvent de bien démêler la nature de l'impression que nous avons reçue : nous nous croyons quelquefois frappés lorsque nous ne sommes que choqués ; et confondant les beautés et les fiiutes, parce que nous confondons les sensations qu'elles nous font éprouver, nous mettons l'admiration à la place de la critique, et la force de l'impression nous fait sur sa nature une illusion dont le premier principe est dans
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l'idée que nous nous sommes formée de l'écrivain qui nous occupe. Ainsi, quand nous rencontrons dans Bossuet un trait de mauvais goût, le préjugé où nous sommes que son génie n'enfante que des traits sublimes, joint à la brusque secousse que produit la faute, nous fait prendre cette faute même pour une beauté , et nous nous extasions sur un défaut , en croyant admirer une perfection : ceite erreur est très-commune. Je reviens aux discours de M. le cardinal Maury.
Ce qui me semble caractériser sa manière dans le genre oratoire, c'est particulièrement la richesse et l'abondance, ce que Cicéron et tous les rhéteurs latins ont appelé copia dicendi. Dès son début, cette éminen te qualité se fait remarquer dans sa composition : peut-être même y est-elle accompagnée de cet excès, de cette surcharge, dont elle est toujours si voisine. La seconde partie surtout de l'^Zog^e deFénélonme paroît un peu redondante. On sent que l'auteur auroit pu faire un choix plus sévère parmi ses nombreux matériaux , i-esserrer quelques endroits dans un cadre plus restreint, et diriger avec plus d'économie le cours entraînant de ses pensées fécondes; mais ce morceau est plus véritablement éloquent que le discours qui fut couronné : il y règne une vivacité d'élocution , une chaleur , un mouvement, que le talent pur et correct de M. de Laharpe ne connut jamais. Les compositions académiques de ce deiniei- sont des dissertations faites avec jugement, plutôt que des discours cxîmposés avec verve. Le style de son Eloge de Féiiélon est d'une exactitude et d'une élégance singulièrement remarquables j mais ces précieux avantages n'ont la totalité de leur valeur que lorsqu'ils sont animés de ce feu qui doit vivifier tous les détails du style comme toutes
les jxirties tic la composition; de ce feu qui, suivant son degré de force et d'intensité, fiil l'ornlcur ou le poète, et sans lequel il n'existe ni poésif ni él<»(|uence. Laiiteur des di.sconrs dont je rends coni])tt' en eslubou' damment pourvu ; tout vit, toutse meut sous sa plume; et si le piix avf)it dû être donné à celui dos deux Discours qui remplit le mieux l'atlonte du lecteur, qui répond le mieux à l'intérêt, à l'amour, à l'admiration, à tous les sentimens qu'excite le nom de Fénélon , (|ui laisse dans l'ame l'impression lu plus sensible et la plus profonde, et qui retentit le plus long-temps dans le cœur, il me semble que M. de Laharpe n'eût pas remporté la palme. Il est vrai qu'on peut désirer quelquefois dans l'ouvrage de son concurrent cette pureté deslyle, celte déliciitcsse de goût, cette sobriété , cette mesure , peut-être même cette £icilité de l'expression , cette netteté des tournures , qui distinguent l'orateur couronné 5 mais si l'un des deux Teraporlo ]3ar l'élégance des détails et le mérite de la diction, l'autre a pour lui, sans contredit , un mérite non moins important et non moins essentiel, dans toutes les compositions de l'art, celui de l'efiét total,
Je voudrois pouvoir m'étendi'e davantage et sur cet Eloge et sur le grand homme qui en est l'objet : je n'oublierois pas déparier des critiques que l'on vient do faire du style de Fénélon , dans un ouvrage publié récemment , et remarquable à beaucoup d'égards. Il est difficile de concevoir poiuquoi madame la comtesse de Genlis s'atUiche à relever qvielques négligences , quelques ré-? pétitions de mots , quelques légères incorrections dans ce style harmonieux, enchanteur, que les Grâces ellesmêmes semblent avoir inspiré; dans cette diction qui
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joint tous les altraitâ de la plus aimable poésie à toute la liberté de la prose la plus facile , dont aucune langue n'a fourni le modèle, et qui honore la nôtre, où elle est uni-» que : madame de Genîis ignoroît-elle que quelques fils d'une matière moins pure et moins précieuse n'ôtent rien au prix d'un tissu d'or et de «oie ?
Le panégyrique de saint Louis a exercé le talent d'un grand nombre d'orateurs : cet éloge étoit de fondation; tous les ans, un nouveau prédicateur le prononçoit en présence de l'Académie française, le jour de saint Louis. Vollaire, qui s'est essayé dans tous les genres, a prêcbé ûiissi ce panégyrique , non pas, il est vrai , en personne , mais par l'organe d'un ecclésiastique , qui certainement dût croire que jamais meilleur éloge de saint Louis n'avnit été et ne seroit prononcé, et qui se trompa. Le discours coiTiposé par Voltaire , et inséré dans le recueil de ses (Euvres , est extrêmement médiocre. Il a manqué plus d'un genre de talent à cet homme universel , «pii voulut réunir sur sa tête toutes les palmes et toutes les couronnes : il ne fut ni bon po'éle lyrique, ni bon poêle comique, ni bon fabuliste, ni bon chansonnier, ni bon autevir d'opéras sérieux , ni bon auteur d'opéras comiques , ni bon orateur : le talent oratoire lui est totalement étranger. Je crois que de tous les panégyriques de saint Louis , prononcés dans la même occasion , le plus digne de mémoire est celui de M. le cardinal Maury. Un critique , qui traite quelquefois cet orateuiavec bf^aucoup de sévérité, M. de Laharpe^, s'exprime ainsi dans sa Correspondance avec le grand-duc de Russie : « M. Tabbé Maury prêcha le panégyrique de saint « Louis devant l'Académie française , et ce fui un des « meilleui^s qu'on eût eiicore fait. » Le plan en est cojîçu
avec autant de m.ignificeuco que de justesse : l'orateur montre saint Louis créateur de son siècle , et saint Louis bienfailcur de tous les siècles qui l'oiil suKi. C'est daiis ce discours (|ue se trouve celle phrase célèbre qui fut répétée depuis par M. de Maleslierbes , a])rès le rappel des parleniens : « 11 fut grand sur le ivène par la jus- « tice, qui est la bienfaisance des rois. » La question des Croisades y est traitée avec sagesse; on y reconnoît partout un orateur qui a fait une élude approfondie de noire liisloire, et à qui celle élude fournit de gi'andes vues : le politique s'y montre autant que le moraliste. Ce n'est pas là un simple morceau de rhétorique, im tissu plus ou moins heureux de phrases brillanles et de périodes artislement entremêlées et cadencées; c'est une composilion pleine d'idées, d'éloquence et d'intérêt : elle annonçoit l'orateur qui devoit un jour passer avec succès de la tribune sacrée dans la tiùbune politique.
M. le cardinal Mauiy ne parla pas devant l'assemblée du clergé avec moins de distinction que devant l'Académie française. Les mêmes qualités que j'ai fait observer dans les discours précédens se reproduisent avec le même éclat dans l'éloge de saint Augustin : grandeur dans le plan , richesse dans les détails , noblesse dans les pensées, énej'gie, chaleur, véhémence dans le style. Je crois cependant que la diction de l'éloge de saint Louis a plus de coiTCction , de netteté , de facilité, d'harmom'e : il me semble que ce discours est celui dans lequel l'orateur a élé le plus heureusement inspiré ; et s'il falloit choisir entre les quatre moiceaux oratoires que renferme ce recueil, je donnerois, sans balancer, la pabue au panégyrique de saint Louis.
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Le discours que M. le cardinal Maury pj'ononça dans l'Institut , lors de sa nouvelle réception , ce discours si diversement jugé, reparoît ici : l'auteur a pris le sage parti de le couper en deux, et chacune de ces deux portions forme encore une liarangue d'une dimension très-raisonnable : l'ëloge de M. l'abbé de Radon villiers est d'un coté; le reste est de l'autre; c'est le moyen de ne rien perdre et de contenter tout le monde : ceux qui ont trouvé le discours trop long, pourront, en le lisant, reprendre haleine; ceux qui ne se sont pas plaints de sa longueur, pourront replacer les deux discours l'un dans l'autre.
J'ai fait un grand nombre d'articles sur ces deux volumes , et je n'ai point épuisé la matière : chacun des morceaux dont je viens de parler auroit mérité un article à part, je le sens; mais il faut se borner : trop heureux si dans cette justice rapide que j'ai été chargé de rendre publiquement au rare mérite de IVL le cardinal Maury, j'ai pu ne rien dérober à la gloire d'un orateur si célèbre, et d'un écrivain si distingué!
Madame de Maintenon peinte par elle-même} ouvrage de madame Suard.
27 juin.
On a déjà parlé de ce livre , dans ce journal , avec autant d'étendue que de justessej je ne dirai donc qu'un mot de la seconde édition.
Il y a toujours deux questions à fliire quand il s'agit d'un nouvel ouvrage : Est-il solide ? est- il agréable ? La
plnprirl des lecleur.s se horncjit mémo à la dernière : c'est ramuscmcnt, le phii^ir qu'on cheiclie gniéi-alement da,Jis la lecture.
La seconde question, qu'on pent regai'der comme la ])Ui.s impoilante, est résolue à l'égard do ce livre, et la sojinloii est toute en sa faveur: c'est un livre très-agréable ; aussi le succès n'a-t-il pas été équivoque. Le piorapt débit de Touvi-age est une preuve incontestable de ce succès : deux mois ont sufTi pour épuiser la première édition et pour donner lieu à la seconde.
Tout le monde sait aujourd'hui que l'auteur de ce îi\-re est une femme , et son nom même n'est plus un secret : il me semble que le sexe de l'écrivain ajoute à l'intérêt de l'ouvrage.
La cause de madame de Maintenon est plaidée devant la postérité par une dame qui a le droit de se charger de cette cause, puisqu'elle a de l'esprit, du talent, du goût, et des intentions pures ; si quelques parties du plaidoyer peuvent faire murmurer la justice , le zèle de l'avocat se recommande au moins par la bienséance : on aime à voir u)ie femme employer son éloquence à faire valoir les qualités , et à pallier les défauts d'une des personnes qui ont répandu le plus d'éclat et d'illustration sur son sexe.
L'ouvrage est un éloge, un panégyi-ique , ou , si l'on veut, une apologie oratoire j le style même est du genre : la phrase est pompeuse, et même un peu trop; la marche et le tour tout-à-fait académiques ; l'auteur n'auroit pas écrit, n'auroit pas du écrire autrement, si l'éloge de madame de Maintenon avolt été proposé au con- (flours, et qu'elle eût voulu disputer le prix.
H faut dire pomlanl que tout l'ouvrage repose sur
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<îe.s faits , si Von veut donner ce nom à des extraits des lettres de madame de Mainlenon; et ces extraits, faits avec soin , contribuent beaucoup à le rendre intéressant : ces lettres sont si bien écrites, d'un style si pur, si noble et si simple! elles sont si pleines de lumière, de justesse et de raison! le bon goût s'y fait si bien sentir! elles sont ornées de tout ce que le sentiment des bien^ séances a de plus délicat et de plus exquis î
D'ailleurs , l'auteur a choisi ce qu'elles renferment de plus curieux, de plus piquant, de plus attrayant: elle a rassemblé, rapproché tous ces passages ; elle en a formé , avec beaucoup d'art, un tissu précieux et brillant, qui conduit agréablement le lecteur ébloui depuis le com" jnencement de l'ouvrage jusqu'à la fin.
Mais ces extraits , si habilement enchaînés , liés entre eux par des transitions si heureuses , sont-ils des argu— mens bien solides? forment-ils un corps de preuves aussi fort que par oit le croire l'auteur dans l'ingénuité de ses pensées et de son admiration? Je me plais à répéter ici ce qu'a dit, sur ce sujet, l'homme de lettres judicieux et spirituel qui a rendu un compte siavantageux, dans ce même journal, de la première édition. Écoutons M. Hoffman:
« Sans doute , disoit-il , des entretiens familiers , des « lettres confidentielles décèlent ordinah-ement le carac^ <( tère du personnage , et révèlent des secrets ignorés du « public; mais une femme aussi habile (madame de <( Maintenon ) , parvenue aune fortune inespérée , assise « près du trône , et presque dessus , ne dit rien et n'écrit « rien qui puisse la compromettre : elle savoit très-cer' « tainement que ses lettres exciteroient une vive curio-^ « site et feroient une gi^ande sensation; elle n'a donc « pas écrit, comme le vulgaire des femmes, tout CQ
« qui lui passoit par la Irtc Madame do Maiiilonon ,
« dil \ ollixwv. ^ .scmh/c (ifoir /irci'u <inc tiCS Ictlrcs se- « ruii'/it u/i /oiir pul)/i(jn('.s. Il suHil d'eu lire (juclqnes- « unes j)(»ur adopler l'opinion de Volt;iiio, cl poiii're— « garder comme une cerlilude ce qu'il regarde comin» « une prolKd)ililé. »
Ces léllcxions me paroissenl. d'une justesse parfaite: madame de ]\laintenon ne .se pei/il point dans ses lettres; elle n'y peint que son esprit, qui étoit sage, on même temps qu'il étoit extrêmement vil et lumineux; son caractère, ses vraies pensées, ses affections , ses passions, demeurent dans l'ombre : on voit une femme de tête, qui marclie toujours vers son but d'un pas mesuré, ferme et si^n-, mais qui n'indi(|ue pas sa route. Elle étoit adroite, liabile, politique; donc elle ne s'esl point peinte elle-même dans ses lettj-es : ce qui n'empêche point qu'on ne les parcoure avec beaucoup de plaisir et de fruit, et qu'on ne lise l'ouvrage qui en contient les passages les plus remarquables, avec le plus vif intérêt. Quelle différence entre madame de Main tenon et madame de Sévigné ! La même qu'entre les positions de ces deux dames : l'une jouissoit d'un coup d'oeil, d'un mol, de la moindre faveur de Louis XI V, avec ime naïveté, avec une candeur, qui ne lui permetloient ni de contenir sa joie , ni de mesurer ses expressions ; l'autre aspiroit à subjuguer le monarque aVec une ambition pleine de sang-froid et de réserve , qui ne lui permettoit aucun épancbement.
L'ame de madame de Sévigné est dans ses lettres ; c'est ce qui leur donne tant de prix : on y voit une femme etune mère, des tendresses maternelles , des loiblesses d esprit et de coeur, des impressions, des caprices, des me-
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(îisances, des engouemens, des frivolités, des accès de vanité , des élans de dévotion , du babil , et tout cela accompagné d'une imagination vive, légère, foldtre et forte à la fois , qui fournit en abondance des tours originaux, des expressions pittoresques, des mots pleins d'énergie, des saillies d'un bonheur extraordinaire: c'est la nature dans toute sa francliise.
Les lettres de madame de Maintenon ont un tout autre caractère; elles sont composées avec plus de régularité, parce qu'elles sont écrites avec plus de méditation: quoique le style en soit admii-able, elles paroissent sèches et froides en comparaison de celles de madame de Sévigné; elles sont pleines de bon sens et de retenue; elles montrent partout un esprit maître de lui-même, et qui règle et domine ses impressions plus qu'il ne faut pour être parfaitement aimable : c'est l'art dans tout son raffinement.
Jetez les yeux sur toutes les maîtresses de Louis XIV, sur cette sensible et touchante la Vallière, qui reporta dans le sein de la religion toutes les tendresses que re— poussoit un amant refroidi ; sur cette vive jVIontespan , si impétueuse dans ses affections, dont l'orgUeil et oit dénué de tout artifice , et dont l'amour excluoit tout calcul; sur cette Fontange, dont l'extrême jeunesse aimoit le roi comme elle eût aimé un simple berger , et qui , sous les pavillons du luxe , avoit la simplicité des chaumières : et voyez arriver sur leurs pas et entre elles la sévère madame de Maintenon, avec ses sentences pé-' dantesques, sa dévotion réfléchie, et ce faste de vertu, qui , en aspii-ant au cœur du maître , le i-égente quelquefois avec dureté : voyez comme elle ne consent à être amante qu'à condition qu'elle sera reine : vous recon*
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iioiîiscz sans dnulc la siipcriorilo do sos moyens o( de sonespril; mais Vous iiispiic-t-cllc auUuil iriiilcrcl , ov<r tout M)ii gc'uic, (|U(! CCS autres rrinim-s avec toute* leur^ toi blesses ?
Je n'ai jamais aimé madame dcMaintonon, et ce nouveau livre ne m'a poiuL converti; mais il a opéré des conversions plus importantes, et, chose ctonnatitc, la première de tout es est celle du mari même de la personne à qui nous le devons I Les maris sont rarement convertis par leur femme; écoulons-le lui-même raconter ce miracle conjugal : « J 'a vois lu à peu près tout ce qui a été « écrit sur madame de Mainlenon , dit-il avec humilité, « et j'en avois conservé le souvenir comme d'une fem- « medislinguée parmi les pei-somies lesplus distinguées « de son sexe, par la supériorité de son esprit, par la <v noblesse de son cai'actère, et par la sagesse de sa con- « duite; mais ces perfections ne me paroissoient pas « sansquelques taches : je lui reprochois, comme beau- « coup d'autres, d'avoir eu part aux persécutions des « protcstans, de n'avoir pas défendu avec assez decha- « leur la cause de deux amis tels que Fénélon et Raie cine; d'avoir donné de foibles conseils à Louis XIV, « dans les dernières années de son règne ; mais après « avoir lu l'ouvrage qu'on m'a communiqué, je me M suis étonné d'avoir pu conserver une prévention si in- {( juste, si peu fondée, si contraire aux documens au- « thentiques et multipliés que l'histoire nous a transmis « sur la vie de cette femme célèbre.» Voilà donc M. Suard revenu de ses erreurs !I La gi-âce maritale a opéré. Je crains que beaucoup d'autres ne soient pas aussi sensibles aux argumens du nouveau livre, et ne meurent dans rimpénitence finale : il y aura beaucoup de lec-
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 255
teurs et peu d'appelës. L'ouvrage est plein d'agrément: il plaira; il restera; mais il n'est pas du nombre de ceux: qui produisent de grands cliangemens dans les opinions des hommes : n'est-ce donc pas assez, sur un pai^eil sujet, de plaii"e et d'intéresser?
Quelcjîtes observations sur le Rapport du Jurj de V Institut y relatif aux prix décennaux,
3o juillet.
C'est un grand et noble spectacle, en littérature, de voir toutes les académies dont l'Institut de France s€ compose, porter des regards attentifs sur les productions de tout genre qu'ont fait éclore les dix premières années du dix-neuvième siècle, les peser, les comparer entre elles, prononcer un jugement , et soumettre leur sentence à l'examen sévère de l'opinion publique. Que ne doivent point attendre les lettres françaises d'une si belle et si sublime institution? Quel avenir brillant ne leur prometelle pas? Jamais rien de si grand n'a été conçu pour honorer le talent et pour l'encourager ; mais ne serions-nous pas trop heureux si l'état présent des lettres répondoit à toute la grandeur de cet établissement ? Avouons-le , il existe une disproportion sensible entre la magnificence de cette pensée et l'état actuel de notre littérature. Les genres , que l'on doit placer au premier rang , ne présentent rien qui soit digne des nobles distinctions offertes au génie: quelque violente qu'ait étélafui'eurdes spectacles dans l'espace de temps marqué pour le concours , le jury n'a trouvé aucime comédie qui mérili'Vt
d\Hic couronm'c ; l;i tragédie a été plus lieureuse; mais pc'ul-cdlc se l'cliciUT de son bonheiii- ? 11 y a sans doute beaucoup de talent dans Touviage de M. Renouaid ; mais ce talent lessemble-t-il au gt^uie dramati(jue? Non, assurément : évidemnuiil né j)our la haute poésie , l'auteui' des Templiers n'a toutefois reçu de la natute que peu de dispositions pour la scène.
11 y a long-temps (jue notie littérature a perdu l'espérance d'avoir \n\ poème épique : le public n'a pas été peu surpris de voir le jury s'occuper de prodiulions telles que Charles Martel , VOresle de M. Duménil^ la Bataille d'Hastings de M. Dorion, poëmes qui n'ont fait aucune espèce de sensation , et qu'on ne devoit pas tiier de l'oubli ; mais , en exposant fort bien les raisons de noU'e indigence , le jury littéraire a cru devoir essayer de la voiler. H a voulu que la place vacante du poème épique lût remplie d'une manière ou d'une autre, et cet efl'ort Ta conduit à une injustice trop évidente : « Le jury pense, a-t-il dit, qu'une excellente « traduction en vers des poëmes immortels , que le « temps a consacrés, est l'ouvrage de poésie qui appro- « che le plus du genre de talent et de l'étendue de travail « qu'exige TEpopée : c'est réellement enrichir la na- Ci tion d' un poème épique, que de lui donner une belle « traduction d'un de ces po'éiiies ; dans cette idée , il « piopose comme dignes de concourir au prix les tra- « ductions de V Enéide , pai* M. Delille et M. Gaston , « et celle du Paradis perdu , par M. Delille. » Ce passage du rapport est un tissu de sophismes : jamais le talent qui produit une bonne traduction , ne pourra être comparé avec celui qui produit un bon ouvrage original, parce que lïnvention et la disposition qui appartiennent
à l'auteur , mettront toujours une distance infinie entre lui et son traducteur. Ces deux qualités fondamentales de la composition passent d'elles-mêmes de l'original dans la copie , sans coûter au traducteur le moindre effort ; et plus le genre de l'ouvrage est élevé , plus elles deviennent importantes : ainsi , l'invention de la fable dans le poème épique , et la distribution des différentes parties du sujet , sont éminemment l'œuvre du génie : c'est par-là surtout cju'il se signale ; point de poème épique sans ces deux grandes conditions ; la meillem-e traduction d'un épopée ne peut donc jamais être inise sur le même rang que la composition originale ; l'élocution même élève encore de lieaucoup le poète au-dessus de son traducteur : car en la supposant excellente dans ce dernier , et très-voisine du mérite de l'original , c'est de lui qu'elle emprunte toutes ces idées de détail, toutes ces pensées particulières , ces images, ces figures, ces tours, qui sont le fonds du style , et qui constituent l'invention dans cette partie. Je ne prétends pas ici rabaisser la gloire des écrivains qui ont fait passer avec succès dans notre langue les beautés des langues mortes, où des langues étrangères : je rends justice à leurs travaux et à leurs talens , et je sais reconnoître tout ce que nous leur devons ; mais je ne puis m'empêclier de regarder comme très-inconvenant qu'on veuille mettre y pour ainsi dire, les Ixaductions à la place des originaux, et nous faire croire que c'est réellement enrichir la nation d'un poème épique, que de lui donner une belle traduction d'un poème de ce genre : je ne pense pas que» l'adverbe réellement ait jamais été plus mal employé.
Mais voyons à quel résultat positif conduit ce beau S. 17
jaiioiniement : « I.o jurv jx-ilsc (jiic \v mOiite si rnre « d'avoir produit , dans l;i ])('ri<)d(; du roiicom.s , deux « ouvrages tels (juc la IraductioTi d(^ Vlùiéidc (I celle <( du Paradis Perdu , duiiiir' à TauU'ur un lilre l('giliiu(î « n quelque distinctio/i particulière. » Voilà ceitos une conséquence inattendue! Pour avoir voulu élevei-ces traductions au )ang des poëmes originaux , vous le» privez de la récompense qui leur est due comme traductions : vous exaltez leur gloireau delà de leur inérile, et vous les ti-ouvez seulement dignes d'une distinction particulière ! Il eût été trop fort de leur donner le prix du poème épique ; et parce que vous vous êtes amusés à leur créer des prétentions extraordinaires dont vous ne voulez rien laballre, et que vous ne pouvez pas soutenir jusqu'au bout , vous leur i-efusez le prix de la traduction , et vous ne leur accordez , dans le vague de vos jugemens , qu'une distinction particulière l Tous vos sophismes ne seroient-ils donc qu'une ruse , qu'un vrai tour de passe-passe; et n'auriez-vous tant loué les traductions de M. Delille que pour mieux assuier le prix à celle d'un autre auteur ? Dans ce cas , vous rappelleriez la fameuse maxime de Tacite : Pessifuuni inimicorum genus laudantes ! Non , Messieurs, nous n'avons point de poemc épique , et nous ne voulons pas y substituer des traductions j rendez justice à chacun: un traducteur est un traducteur; vous reconnoissez de grandes beautés dans la traduction de V Enéide par ]\I. Delille ; le même écrivain a supérieurement rendu IVlilton dans notre langue : faites votre devoir , et n'allez pas considérer que vous lui accordez un autre prix ; cai* une justice que vous rendez ne sauroit vous donner le droit de commettre une injustice; vous ne multipliere»
LITTÉRAIRES. (lûlO.) 25^
J)as les talens en divisant les prix 5 et le mérite peut ^ sans abus , cviinuler les couronnes.
Si le jury veut quelquefois déguiser notre pauvreté j quelquefois aussi il nous fuit plus pauvre que nous ne le sommes : on voit qu'il a été embarrassé pour tiouver un ouvrage de littérature qui réunît au plus haut degré la nouveauté des idées , le talent de la composition j et l'élégance du style. Celui dans lequel il a cru rencontrer ces conditions ^ est sans doute un outrage très-estimable , un ouvrage très-remarquable par le mélange de l'érudition la plus profonde ej, de la ciitique la plus éclairée ; mais est-il question ici d'érudition? Ces termes du décret j la nouveauté des idées j ne font-ils pas assez entendre la pensée du législateur ? Et quand on les joint à ces mots , le talent de la composition j Vélégdàce du style , ne reconnoît'on pas (ju'il s'agit de Vues littéraires , morales et philosophiques , présentées dans un système neuf, dans un ordre original , et revêtues d'un style qui s'écarte des formes vulgaires , plutôt que de recherches historiques ou philologiques , exposées avec clarté dans une dissertation bien conçue? C'est une des parties dans lesquelles notre littérature a le plus brillé depuis dix ans : trois ouvrages auroient pu , je crois, fixer l'attenllon du jury : celui de madame de Staël intitulé : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutio?is sociales ; le livre de M. de Donald sur la législation primitive ; enfin , le Génie du Christianisme par M, CiiAteauljriand. Comment est-il arrivé que ^ dans dette revue générale de toutes nos productions liltéiaires , le jury n'ait pas même prononcé les titres de ces trois ouvrages? En est-il qui aient fait plus de sensation dans la décade d'années
26o ANNAÎ.ES
lixt'o pour le rom"oiir.s ? En csl-il (|ui aient l'clevé d'une manière plus brillaiile les espéjances de notre lilléralure? Ils ne sont pas san.sdonletxenipt.-idcdt'ruutsetdcroproclicsnnai.s ilsélinc(ll(nl de heautc^ssupi'iieiues, el montrent pai loui c(Llc force de tète ou d'imagination, celle A'crve d'abstraction j)liilosoplii(jue qui encliaîne toutes les idées d'un sujet suivant leurs rapports les plus généraux, qui imprime au style un caractèie d'originalité, et répand i;ur l'expression des couleurs neuves et frappantes. Madame de Staiil a conçu un très-beau plan ; mais elle est peut-être restée , dans l'exécution , trop au-dessous de sa pensée. M. de Donald est sans contredit l'écrivain qui, depuis dix ans , a semé le plus d'idées nouvelles. M. de CluUeaubiiand , penseur moins profond que ses deux rivaux, est plus grand peintre que l'un et Tautre. Est-ce donc à côté de ces écrivains du premier ordre qu'il faut placer M. de Villers , ou même M. de Sainte-Croix; et ne seroit-il p.'.s étrange que le genre éminemment philosophique, dans lequel ils se sont exercés avec tant d'éclat , n'eût pas même été indiqué dans le décret du concours? Il l'a été ; mais le juiy semble n'avoir pas voulu l'y voir. On est moins smpris de tant d'erreurs , lorsqu'on observe que le jury n'a pas même des principes littéraires bien fixes et bien arrêtés : lisez ce qu'il dit du Poème de la Navigation ^parM. Esmenard; voyez comment il essaie d'analyser la nature de ce poème et d'en justifier le génie : jamais l'entortillement du style et l'embarras des idées n'ont été poussés plus loin ; jamais on n'a accumulé plus de subtilités et de sophismes pour établir les maximes les plus fausses. Est-ce donc dans une académie instituée pour le maintien des règles du goût, qu'il est permis de se jouer ainsi de toutes les doctrines
littéraii'es ? Esl-ce dans le rapport d'une commission nommée par l'Institut de France, que l'on devroit rencontrer des phrases telles que celle-ci : le chantre de la navigation est souvent placé comme les i^aisseaux entre le ciel et l'eau ? Quelle comparaison et quel goût de style! Une pareille pln'ase, qu'on nous donne comme une apologie , est moins propre à justifier le poijte qui en est le sujet , qu'à le rendre très-ridicule. Que veut faire entendre le jury , lorsqu'il dit que le talent de M. Mieliaud est formé dans une bonne école , mais dans une école ? Cela signifie sans doute que ce talent n'est point original ; mais quelle manière de s'exprimer ! Et l'on ajoute : Si l'imitation est toujours sensible , Jamais elle n'est serpile ; il me semble que c'est le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un talent yorme da7is une bonne école : on ne loueroit pas autrement Virgile, qui a imité Homère ; Racine , qui a imité Euripide ; Boileau , qui a imité Horace ; et toutefois on veut faire à M. Michaud un reproche de s'être fbr?né dans une école , quelque bonne qu'elle soit : je ne crois pas que le vague des principes et le galimatias de la phn^se puisse aller plus loin, et je doute fort qne l'aimable et ingénieux auteur du P rintejnps d'un Proscrit entende ce quon veut lui dire. En généi-al , il règne dans le rapport du jury un air, ou , si l'on veut, un palelinage d'impaitialité ; mais il est aisé de s'apercevoir qu'il a été rédigé sous la dictée d'une foule de petites passions : on y reconnoît leur style oblique et louche ; l'Institut ne s'y laissera point tromper : il vengera la littérature des injustices et des l'idicules dont son étonnant juiy semble la menacer. Faudroit-il donc qu'une époque, qui doit marquer, à jamais, dans nos fastes littéraires, comme
û6i ANNALKS
un dclours traits les plus hrillans, en dovînl le déshonneur et l'opprobre ! Proli I pudor I
Œuvres de M as sillon j nouvelle édition. §. I".
3o octobre.
Lorsque M, de Voltaire fit pour l'Encyclopédie un article, peut-êli-e trop abrégé et trop incomplet sur Vèloqueiice^ il ne cita que deux exemples, tou.s deux également bien choisis, et dont l'un étoit d'autant plus piquant , qu'étant tiré de Mézerai , écrivain qui ne passe point pour éloquent, il excitoit autant de surprise qu'il pouvoit causer de plaisir; Faulrc étoit emprunté d'un des discours les plus célèbres de Massillon. Cet homme d'un goût si sûr ne crut donc pouvoir recueillir, ui dans Bourdalouc , ni dans Bossuet, rien qui fut au-dessus du morceau que lui fournissoient les oeuvres de l'évêque de Clermont; et en effet, si l'éloquence de Bossuet est généralement plus ncrveiise et. plus élevée que celle de Massillon ; si la manière de Bourdaloue est plus serrée, plus rapide et plus impérieuse dans son ensemble ,les composil ions de ces demc illustres orateurs n'offrent peut-être pas un aussi grand nombre de morceaux qui, détachés et pris à part, soient propres à doimer l'idée de ce que peut produire le talent de l'éloquence, dans son plus haut degré d'é-» nergie et de perfection : les sermons de Tévéque do Clermont abondent en morceaux de ce genre, et dans tous les autres orateurs je ViQ.yy connois aucun qui soit supérieur à celui que Voltaire a cité. Je me propose de
le remettre ici sous les yeux des lecteurs; maïs je prie qu'on me permette auparavant de transcrire l'exemple lire de Mézerai : c'est une petite digression qui ne paroîtra peut-être pas trop déplacée dans un article qui est voué à l'éloquence même , puisqu'il est consacré à l'examen des œuvres d'un de nos plus grands orateurs. Henri IV, avec très-peu de Li'oupes, étoit pressé auprès de Dieppe par une armée de trente mille hommes: quelques courtisans lui conseillèrent de se retirer eu Angleterre; voici ce que lui dit, au rapport de Mézerai , le maréchal de Biron , pour le détourner de prendre ce parti : « Quoi ! Sire , on vous conseille de vous « embarquer, comme s'il n'y avoit point d'autre moyen « de conserver votre royaume , que de le quitter ! Si ({ vous n'étiez pas en France, il faudroit percer au tra- « vers de tous les hasaixls et de tous les obstacles pour « y venir; et maintenant que vous y êtes, on voudroit « que vous en sortissiez! et vos amis seroient d'avis « que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand <( effort de vos ennemis ne sauroil vous contraindre de « faire! En l'état où vous êtes, sortir de France seulc- « ment pour vingt-quatre heures , c'est s'en bannir « pour jamais. Le péril, au reste, n'est pas si grand « qu'on vous le dépeint : ceux qui nous pensent en- « velopper sont , ou ceux même que nous avons tenus « enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne « valent pas mieux, et qui auront plus d'affaires enti-e « eux-mêmes que contre nous. Enfin, Sire , nous som- « mes en France, il nous y faut enterrer : il s'agit d'un « royaume, il faut l'emporter^ ou y perdre la vie; et « quand même il n'y auroit pas d'autre sûreté pour « votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que
« vous aimorie/, mioiix niiHc lois mourii- do pied Toi-me « que (le vous sauver par ce jnoyen; Volio Majeslé ne « souflriroit jamais qu'on dise (pi'un cadet de la mai- « son de Lorraine lui auroit fait perdre terre , encore « moins (|u\)n la vît mendier à la porte d'un prince « étranger. Non, non, Sire, il n'y a ni couroinie ni « honneur pour vous au delà de la niei-. Si vous allez « au-devant du secours de l'Angleterre, il reculera; si « vous vous présentez au port de la Rochelle en homme « qui se sauve, vous n'y trouverez que des reproches « et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt « fier votre personne à l'inconstance des Ilots et à la « merci de l'étranger , qu'à tant de braves genlilshom- « mes et tant de vieux soldats qui sont prêts à lui ser- « vir de remparts et de boucliers; et je suis trop servi- « tem* de Votre Majesté pour lui dissimuler que si elle « cherchoit sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils « seroient obligés de chercher la leur dans un autre « parti que le sien. »
On ne sauroit trouver, je crois, dans aucun historien de l'antiquité, une haiangue d'un tour plus vif et plus éloquent que ce discom's; mais je ne sais si Démosthènes lui-même, cet orateur si fécond en mouvemens frappans et sublimes, a rien d'un plus grand effet que le morceau suivant de Massillon : il avoit entretenu ses auditeurs des difficultés du salut et du petit nombi'e des élus , avec un développement de pensées et de pjeuves proportionné à l'impoitance du sujet; tout à coup, appliquant, par une resti'iction admirable, à son seul auditohe tout ce qu'il a dit des hommes en général, il s'écrie : « Je vous regarde comme si vous étiez seuls « sur la terre , et voici la pensée qui m'occupe et qui
LITTéRAIRES. (181O.) 265
« m'épouvante : je suppose que c'est ici voti'e dernière « heure et la fin de l'univers; que les cieux vont s'ou- « vrir sur vos têtes , Jésus-Christ pai'oître dans sa gloire « au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assem- « blés que pour l'attendre, et comme des criminels « tremblans à qui l'on va prononcer, ou une sentence « de grâce, ou un arrêt de mort éternelle; car vous « avez beau vous flatter , vous mourrez tels que vous <( êtes aujourd'hui : or, je vous le demande, et je vous « le demande frappé de terreur, ne séparant pas en « ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la « même disposition où je souhaite que vous entriez; « je vous demande donc : si Jésus-Christ paroissoit « dans le temple, au milieu de cette assemblée, la plus « auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le « terrible discernement des boucs et des brebis , croyez- « vous que le plus grand nombre de tout ce que nous « sommes ici fut placé à la droite? Croyez-vous que les « choses, du moins, fussent égales? Croyez-vous qu'il « s'y trouvât seulement dix justes? » — L'orateur fait ensuite l'énuméràtion de toutes les espèces de pécheurs qui peuvent se trouver dans l'assemblée, et reprend ainsi : « Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de « cette assemblée sainte; car ils en seront retranchés « au grand jour. Paroissez maintenant , justes :" où êtes- « vous ? Restes d'Israël , passez à la droite ; froment de « Jésus-Christ , démêlez-vous de cette paille destinée au « feu : o Dieu , où sont vos élus ? et que reste-t-il pour
« votre parlage ? Mes frères , notre perte est pres-
« que assurée , et nous n^y pensons pas ! »
Tout le monde sait que l'auditoire, effrayé de ces terribles images , se leva de terreur : c'est un des plus
îfî'^ ANNM.KS
beaux triomplios do l'ail oraloiro; l^ossuot sonl en ol)lint un pareil, lorsqu'il fit relciilir, romino la foiidro.» CCS paroles à jamais ccU'brcs dans les fastes de fcloqncnce : Madame se meurt ; Madame est Tuorte. On cile un trait qui honore la dialectique pressante et irrésistible de Boui-ddloue : frappé d'un argument où se faisoit sentir toute la logique do cetoi-ateur, un des plus grands seigneurs de la cour ne put s'empêcher de s'écrier, malgré la majesté du lieu et le respect dû à l'auditoire : // a raison! Quel temps pour l'éloquence! quels orateurs! et quel effet ne produisoient-ils pas! Mais aucun d'eux n'a obtenu aussi souvent que Massil- Ion ce genre de succès qui se signale par les émotions spontanées et manifestes de tout un auditoire; et ces émotions qu'il produisoit étoient de plus d'une espèce : la première fois qu'il prêcha devant le roi, et devant la cour la plus polie et la plus brillante de l'univers, il sut jneler si habilement, dans l'exordc de son discours, le charme de la louange à la sévérité de l'Evangile, qu'il fut interrompu par un murmure d'admiration et d'applaudissement involontaire. Qu'elles étoient en effet délicates, ces louanges que le goût exqiiis de l'orateur avoit tournées en instructions, et que le choix de son sujet i-emplissoit de sensibilité! Son texte étoit : Heureux ceux qui pieu re?it; et s'adressant au roi : « Sire, « lui dit-il, si le monde parloit ici à la place de Jésus- « Christ, sans doute il ne tiendroit pas à Votre Majesté « le même langage : Heureux le prince, vous diroit-il , « qui n'a jamais combattu que pour vaincre; qui na « vu tant de puissances armées contre lui que pour « leur donner une paix plus glorieuse, et qui a tou- « jours été plus grand ou que le péril ou que la vie-
LITTÉRAIRES, (l8lO.) 267
«toire! Ainsi parleroit le monde; mais, Sii-e ,
« Jtsus-Christ ne parle pas comme le monde. » J'engage toutes les personnes sensibles à l'éloquence à relire cet exorde, que je ne puis transcrire ici tout entier, et qui est un des plus admiiables chefs-d'œuvre de l'arl : je n'en connois aucun qui puisse lui être comparé , si ce n'est peut-être, dans un autre genre, l'exorde de l'o)'aison funèbre du maréchal de Tarenne par Fléchier. De toutes les péroraisons françaises, la plus belle, sans contredit, est celle de l'oraison funèbre du grand Condé; mais, en général, les péroraisons de Bossuet n'ont rien de très-remarquable : ce n'est pas dans cetle partie de la composition oratoire que son talent trou- Toit son application la plus naturelle et la plus heureuse ; les péroraisons de Bourdaloue ne sont que de beaux résumés; c'est dans Massillon qu'il faut chercher le plus d'exemples de ce pathétique qui semble devoir régner surtout dans la péroraison : Bossuet excelle par le sublime, Bourdaloue par le raisonnement, Massillon par l'expression des sentimens doux et tendres : presque toutes les péroraisons du Petit Câréjne , de cetle partie de ses (Euvres qu'un illustre littérateur, M. le cardinal Manry, a beaucoup trop rabaissée, et qu'il a même calomniée, sont des chefs-d'oeuvre de grâce et de sensibilité : qu'on se représente Massillon formant des vœux à la fin de chacun des discours du Petit Carême pour un roi enfant, échappé des ruines de toute sa famille; quelle situation! mais aussi quelle éloquence! « Jetez les yeux sur lui, '< du haut du ciel, grand Dieu, et voyez ici à vos pieds « cet enfant auguste et précieux, la seule ressource de « la monarchie, l'enfant de l'Europe, le gage sacré de « la paix des peuples et des nations ; les entrailles de
268 AKNALES
« votre mùséricordo n'en sonl-ellos pas émues? Regar- « dcz-Ie, grand Dion , av«'C Ic-s yeux el la tendresse de « toute la ualiitn; écoulez la première voix, de .son coeur « innocent, qui vous ilit ici, connue anireloi.s un .saint
« roi : Dieu de mes pcies, regardez-moi sauvez
« le fiL) d'Adélaïde, des Blanclies, des Clotilde.s, et de « tant de pienses princesses qui me portent encore de- « vaut vous dans leur sein, et comme l'enfant de leur « amour et de leurs plus chères espéi-ances, etc. , etc. >» L'enlant-roiétoità genoux au pied de l'autel, quand l'orateur prononçoit, du haut de la tribune .sacrée , ces attendrissantes paroles, qui tiroient des larmes aux cœurs le.^ plus enduicis d'une cour fiivole et corrompue, et qui nous pe'nèlrent encore aujourd'hui du sentiment le plus vif et le plus tendre : les péroraisons du Petit Caré?ne suffiroient pour le placer parmi les plus beaux monumens, non-seulement de la littérature fiançaisc, mais de l'éloquence en général 5 et M. le cardinal Maury a prétendu que le Petit Carême avoit contribué à corrompre le goût! Quel étonnant paradoxe! Honneur au libraire, plein de zèle et de luiriière, qui , sans examine;r si l'éloquence sacrée jouit aujourd'hui du même degré d'estime qu'autrefois , reproduit les œuvres d'un de nos plus grands orateurs chrétiens! L'édition est aussi brillante qu'elle est pure et correcte: elle a surtout, comme le dit l'éditeur lui-même, avec beaucoup de précisioji et de grâce, « cette élégante netteté (jui captive le lecteur, et « souvent même, sans qu'il s'en doute, lui fait trouver « plus agréable une lecture qu'elle lui rend plus facile. » Un Aifis du Libraire , en tète du premier volume, fait connoÎLre le plan de celle réimpression, et l'éditeur nous apprend que si elle est sullisamment encouragée.
LITTÉRAIRES. (iSlO.) 269
« Bourdaloue suivra immédiatement après , imprimé « de même, et avec les mêmes soins. » Personne n'est plus en état que le libraire- éditeur de bien conduire et de bien exe'cuter de telles entreprises : tout le monde sait que M. Renouard est un de nos plus savans bibliographes. ^
§. II
3o avril 181 1.
Voila cette entrepiise estimable entièrement terminée : la dernière livraison vient deparoître; les ouvrages de Féloquent évêque de Clerraont sont maintenant recueillis dans une édition vraiment digne d'eux : celle de 1 745 , qui a servi de type à cette réimpression, quoiqu'elle ne soit pas sans mérite , lui est pourtant trèsinférieure sous le rapport de l'exactitude , de la correction , de l'exécution typographique , et même du format : il semble que la pompe et la gravité de Vin-^°, conviennent mieux à des ouvrages sérieux et graves, que la légèreté commode de Vin-12. Du reste, l'éditeur a cru devoir suivre fidèlement l'édition de 1745 : il en a même conservé les Préfaces et les ^pertissemens , et il n'a point retranché ce volume de Pensées qui la termine, et qui, rempli d'extraits et de passages des diîFérens discours de Massillon , semble être un double emploi. Loin d'en débarrasser son édition , comme sans doute ilam-oilpulefairesans inconvénient, le libraire, M. Renouard, a augmenté ce volume en rendant le choix des morceaux détachés plus complet et plus parfait. C'est en tête de ce tome , qui est le dernier de l'édition , que l'on trouve le portrait de l'auteur fort agréablement exécuté, ainsi que l'éloge de Massillon par M . d' Alembert j éloge qui ne dépare point tiop le Recueil des (Euvres de ce grand
2fO ANNALES
oralour, parce qtie M. d'AIcmbert y fuil lUi pou mollis to plaisant, l'aj^mible el \v l'iotidoui-, que flans la pliipait<le ses autres élogea aoadéniiciues, où il a sacrifié plus d'un principe respectable aux: pens»?es les j)lu.s faussis , et plus d'une convenance à de froids bons mois et à d'insi-' pides cpigranmies.
Le public ne sauroit dortc accueillir avec trop de fireur une entreprise si digne de ses sullrages , ni Ij-op euoourager un éditeur qui se propose de donner les mêmes soins aux ouvi'ages du P. Boui-daloue , cjue nous pouvons regarder comme le Déraostliènes de la chaire française, dont l'évêque de Clermont est le Cicéron- Sans doute, des sermons ue sont guère du goût actuel; mai^ quand on songe que ceux de IVIassillon el de Boiudaloue foiment un des titres les plus biillans de notre littérature, pour peu (ju'on soit touché de l'intérêt des lettres, on sait gré à M. Renouard d'avoir poitéson at-^ tention sur ces monumens de notre langue, f:ùts pour en consacrer la gloire, et qui seront des modèles éternels de tous les genres d'éloquence , dans les temps même où l'éloquence sacrée sera le plus négligée. 11 a fait connoitre, dans un Prospectus particulier, les conditions qu'il attache à son travail sur les seinions de Bourdaloue, et je regrette que les bornes et la nature de cette feuille ne me permettent pas d'y insérer ce ProS' pectus qui termine le dernier tome de l'édition de Massillon. Celle de Bourdaloue sei-a composée de seize volumes i/z-8°, et calquée sur l'édition originale de 1707 : on peut s'en rapporter, pour l'exactitude bibliogiaphique, au zèle de l'éditeur, en qui le goût de ce genre d'exactitude est, pour ainsi dire, une qualité innée, et luie espèce de passion.
LITTIÊRAIRES. (1810.) 271
Les sermons de l'illustre évêqiie de Clermont lepaloisaenL donc dans cette réimpression tels absolument qu'ils ont été publiés en l'y'^b. Partout on y retrouve cet orateur également aimable et sévère , qui ne dépouille jamais la morale de son austérité, et qui pourtant la fait toujours aimer j qui dit la vérité aux princes comme aux peuples, aux grands comme aux particulière; qui ne réserve point l'Evangile pour les chaumières , et qui fait retentir dans les palais, et jusque devant les trônes, les maximes de sa religion; qui parloit dans les chapelles des Tuileries et de Versailles , comme il auroit pu parler dans la plus humble église de village ; dont l'éloquence s'adressoit tantôt à un monarque couvert de cheveux blancs , tantôt à un roi enfant, et auquel il fut donné d'instruire et l'enfance et la vieillesse des rois.
On ne relit pas , sans vm très-grand intérêt, ces discours qui nous ti'ansportent à des époques importantes de la monarchie : on se représente l'éloquent Massillon développant devant Louis XIV, devant le plus fier des rois , les oi-acles du ciel , et prescrivant, avec toute l'autorité de la parole, au sein d'une cour orgueilleuse, contre l'oubli des droits de la morale pt de la religion. On volt Louis XIV sortir de ces sermons mécontent de lui-même, comme il le disoit avec une franchide si flatteuse pour l'orateur. Bientôt la scène change : le royal vieillard descend au tombeau , et les peuples font expier à son ombre les ro.alheurs de sa caducité ; un enfant de cinq ans le remplace sur ce trône , autrefois resplendissant de gloire, et maintenant couvert de deuil; les soutiens de la monarchie sont tombés, et les anciens trophées n'offrent plus que des débris épars. Quelles leçons I mais quel orateur pour les faire valoir ! Celte même
voix dont les ncrciis vciioioiil de iclciilir aux oreilles du palriarclic coiiroiiiir, s'iiKsiuuc ddiiccmciil. dans le ccriiidu jt'ijiio pi'liicc (|ui s'<'l('Vo paiiiii 1rs iiiine.s de sa maison ctde IT.lat. Ce u'esl plus ce; iondic Inrihle qui t^rondoit sur ks hauteurs ; c'est un zc'pliyr li'îg< r (jui caresse une fleur iiaissanle, et dont le suidlle amoureux préparc le fiuit qu'elle annonce ; mais le passé lonteFois n'est pas perdu potu- l'avenir. Le règne du monarque expiré devient la leçon de Théritier du tn^ie; de sojubres souve nirs descendent quelquefois , comme des nuages lugubres , du haut de la tribune sacrée pour répandre ihans l'ame encore tendre et sereine du jeune roi , des ténèbres salutaires et une tristesse instructive. Quel code de moiale (|ue le Petit Carême! c'est le livre de ceux que leur destinée place à la tête des peuples. Jamais îa religion , qui n'est autre chose que la justice proclamée au nom dé la divinité , ne tint aux princes un langage plus insinuant, plus énergique, plus persuasif, plus digne d'en être écouté. Ce fut là que Massillon borna sa carrière oratoire à la cour et dans la capitale : la nation le nommoit le premier de ses orateurs, et les portes de l'Académie s'ouvrirent devant lui. Le discours qu'il prononça dans cette compagnie littéraire, contenoit ses adieux à des auditeurs qu'il avoil instruits et charmés si long-temps. Il se retira dans son évêché, dans ces montagnes solitaires et sauvages où ce talent si brillant et si poli de voit s'éclipser et s'ensevelir pour jamais. Sou éloquence, transplantée dans ce inide terroir, y porta cependant encore d'heureux fruits : ses discours tynodajj-x prouvèrent qu'il n'avoit pas besoin d'être soutenu par le désir de satisfaire un auditoire difficile, pour produii'e des cliefa-d'œuvres : ils sont au rang non
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pas de ses ouvrages les plus lus et les plus connus, mais de ses compositions les plus distinguées.
Ses morceaux les plus fuibles , ou plutôt les moins fceaux , sont ses Oraisons funèbres eisesPanégyriques. Il ne faut pourtant pas croii-e que son talent et son éloquence se démentent entièrement dans cette partie de ses (Euvres : on y retrouve souvent encore l'auteur du Grand et du Petit Carême, J'ai toujours regretté que le génie de Bossuet eut manqué à l'oraison funèbre de Louis XIV, et j'ai entendu un grand orateur de nos jours , M. le cardinal Mauiy, regretter lui-même, avec toute la conscience de son talent , que cette oraison funèbre fût restée à faire : je doute cependant que ni Bossuet, ni M. le cardinal Maury, eussent trouvé un début plus heureux que celui de MassiUon : je le vois montant en chaire au milieu de la pompe lugubre du catafalque royal ; il promène un moment ses regards silencieux sirr l'auditoire, et prononce, d'une voix forte et concentrée , ces imposantes paroles : « Dieu seul est grand j
« mes frères! et, dans ces derniers momens, sur-
« tout , où il préside à la mort des rois de la terre ; plus (( leur gloire et leur puissance ont éclaté , plus , en s'é- « vanouissant alors, elles rendent hommage à sa gran-
« deur suprême ; Dieu paroît tout ce qu'il est! et
« l'homme n'est plus ]ien de ce qu'il croyoit être. » Il me semble aussi qu'il y a bien de la tendresse dans ce dernier morceau de l'oraison funèbre du dauphin, fils de Louis XIV : « Grand Dieu , consolez la piété d'un « roi et la douleui* d'un père , qui ne demande plus que « son fils vive, pourvu qu'il vive devant vous ! Que ce « temple auguste (la Sainte-Chapelle) parle lui-même « en faveur du sang de saint Louis I Donnez voire jus- 3. 18
* lii'o au fil.s du roi, si ses juslicos se Iroijvcnl défec- <( tuciLscs : pl;icc/,-l(! devant vous, parmi ces saints rois , u ses aiicêlics, (|ui occupèrent lelrônc que sa naissance « lui destiuoit : que le livre éternel le fasse rentrer dans « la succession des Cliaileniagne et des saint I.ouis , dont « il sera exclu dans nos Jiistoires; et i-endez-lui dans le « ciel la couronne que vous n'avez pas voulu perraet- « tre qu'il port At sur la terre! »
Les rjiciens éditeurs, dont V yîvertissemenl .se trouve tn tête du volume des Oraisons funèbres ^ ont cliei'clié à expliquer comment il se fait qu'un même talent ait si l'arement réussi dans deux genres si rapprochés, qui semblent même se confondre en un seul, celui des vraisons funèbres et celui des sermons; mais le problème reste encore à résoudre : il y a dans le génie et dans le talent des secrets, des mystèi'es inaccessibUis à la pénétration et à la lumière de la mélapbysique la plus déliée, et de la plus subtile analyse; et il semble que ces dons lieureux de la nature doivent toujours présenter quelque impei'fection , quelque tache du coté même le plus voisin de leur pejfection et de leur éclat.
Je termine cet article, comme je l'ai commencé, par lecommander au public une édition très-soignée , trèsexacte, très-correclc , brillante sans luxe, modeste sans mesciuiuerie , et dont le succès sera le gage d'une auti'e réimpression , piopre à remettre en honneur les ouvrages du rival de Massillon,
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XXY.
Les Deux Gendres , comédie ea cinq actes et en veis , par M. Etienne.
1 novembre.
1.E succès brillant et soutenu que cette comëdie A^ient d'obtenir , les applaudissemens qu'elle a excités , le nombreux concours de spectaLeurs qu'elle ne cesse d'attirer, ne peuvent laisser aucun douté sur son mérite : j'aime les pièces qui réussissent au théâtre ; car ce genre de succès est le principal but de tout ouvrage dramatique: malheur à celles qu'on admire sur le papier, et qui font bailler à la scène 1 La vraie pierre de touche d'une pièce de théâtre n'est pas, selon moi, la lecture du cabinet , mais la représentation; heureuses toutefois les productions qui soutiennent également bien l'une et l'autre épreuve !
La comédie des Deux Gendres me semble être de ce nombre : très-agréable au théâtre, elle ne perd point à la lecture : c'est le propre des ouvrages dramatiques qui joignent le mérite du style à celui delà conceptiort^ Les Deux Gendres ont triomphé de ces critiques précipitées, de ces arrêts prononcés à la hâte, trop souvent adoptés de confiance par ceux qui n'ont pas d'avis en propre, c'est-à-dire par le grand nombre; ils ne redouterit pas une censure plus attentive et plus méditée : chargé de cet examen réiléchi, je parlerai de cet ouvrage avec autant de franchise que si aucune considération particulière ne devoit modifier mon opinion , ni effiroucher ma libsrté : je ne me piquerai d'être d'uç-
v.oid avt'C personne; «l je ne vois, dans la posilion de
l'aiileur, qu'un droit à la plus exacle imparlialilc.
Les ingénieuses et jolies bugulelles qui turent les jeux de sa première jeunesse, el qui ont commencé sa ic'putalion lillérairc, annonçoient sinon le talent qu'il vient de montrer dans rexécutiou d'une comédie en cinq actes et eu vers, du moins la nature et le caractère de ce talent : on y Toyoit percer, d'une manière plus ou moins saillante, une certaine disposition à fronder avec esprit et fmessc les mœurs du moment; à relever, avecencore plus de malice peut-être que de gaîté, les ridicules du jour ; à employer tous les traits de l'épigramme, et même tous ceux de la satire, contre l'impudence du Tiee: à caractériser avec rapidité, mais avec une sorte d'amertume, les désordres , qui appartiennent plus particulièrement au temps où nous vivons ; à les marquer des couleurs qui leur sont propres; à prodiguer le sel de cette espèce d'allusions , qui semblent sortir du cercle des généralités, et qui se rapprochent, autant qu'il est possible, delà satii-e personnelle; à enfoncer et à tou)'ner l'aiguillon dans les entrailles même de Thomme pervers, elïl'onté et ridicule.
Telle est, sijeneme trompe, la physionomie du talent de l'auteur dans presque toutes les compositions qui ont pi'écédé les Deux Gendres ^ telle est la teinte (pii distingue son pinceau et ses productions, et qui doime à ses ouvTages le mérite si rare de l'originalité : nul auteur dramatique ne pai'oît s'être plus appliqué , nonseulement à observer les travers , les ridicules , les vices qui dominent aujourd'hui dans la société, et qui, né» au milieu des ruines de l'ordre social et dans les fermentations révolutionnaires , ont des traits qui leur sont
propres, maïs à saisir ces traits et ces nuances qui séparent une époque d'une autre époqiTe , et qui ne permettent pas à l'œil attentif de l'observateur de confondre les ridicules du jour avec ceux du lendemain : la tournure de son talent appartient aux circonstances, aux événemens , aux spectacles , parmi lesquels il a p )ssé sa jeunesse : elle y est singulièrement appropriée : la nature même de ses saillies comiques tient quelque chose d'une époque où l'on avoit encore plus de vices à signaler que de ridicules à peindre : elles sont moins gaies qu'ingénieuses , vives et caustiques ; et l'espèce de sérieux qu'il porte, pour ainsi dire, jusque dans ses plai-» Ganteries , et qui les ]-end moins enjouées sans les rendre moins piquantes , pouvoit faire prévoir que , si jamais il TOidoit s'occuper de composer une comédie, il choisiroit le genre de comique le plus relevé. Du reste, parmi ces traits généraux et principaux de son talent, considéré sous le point de vue moral, on observoit sous le rapport de l'tu-t, d'un côté, une certaine tendance au drame, et à ce qu'on appelle V intérêt; de l'autre, rai léger défaut de mesure qui le disposoit à pousser quelquefois \es plaisanteries de situation jusqu'à la farce, et à jeter dans ses tableaux quelques caricatures au»inilieu d.i ses personnages comiques : les Deux Gendres euxmêmes se rapprochent en quelques points du drame, et l'auteur y avoit mis d'abord une scène de valets qui n'étoit qu'une charge indigne du reste de la pièce, et qu'il a eu la sagesse de supprimer.
En cédant à l'impulsion naturelle de son talent, qui le porte à la comédie qu'on pourroit appeler satirique^ l'auteur, dès son début, ne s'est point dissimulé Jei iuconvéniens du genre auquel il est appelé : répigrapliG
Q<^ïi ANNA I,r, S
qu'il a mise en Irlf de sa pièce pioiivc assez qu'il craint <|iie se.s traits ne blciisenl, el. (jue sa inauicrc ne pvt\o. trop à des applications particulières; mais celte crainio ne doit, je pense, ni l'arr^lej*, ni le tionhlor dans la carrière, où il vient (rciitrci- avec tant d'cclal : la viaie comédie, celle (pii est autre chose qu'un tissu brillant de scènes ingénieuses et de tirades élégantes, la comédie véritable est la peinture des mœurs el la censuie des vic.es , des sottises et des ridicules : peut-elle admettre ces niéiiagemens inquiets el ces scrupules méticuleux qui éneiVeroienl sas pinceaux el afï'oihliroienlses coukiurs? }[ tuut que l'auteur comique; crayonne nos portraits d'une main ferme et hardie; et qne , tranquille sur les applications qu'en peut l'aire im public souvent phis malin que lui-même, il laisse murmurer les consciences, ou qu'il jette sapalelte, et qu'il abandonne son ait. En louchant aux plaies les plus vives et les plus dcjuloureuses de la morale publique, l'auteur des Deux Gendres a dû s'attendre à quelques cris; mais ces cris font partie de son triomphe, et semblent luidiie, comme ce vieillard à la première repiésentation des Précieuses ridicules : a Courage, voilà la bonne comédie! »
Son genre est en effet excellent: on se plaignoit depuis long-temps que paimi tant d'auteurs comiques d'un mérite plus ou moins distingué dont notre liltéraluie s'honore aujourd'hui, il ne s%n trouvât aucun dont le talenl fût spëcialeraent approprié à l'époque actuelle ; on n'a plus de regrets ni de désirs à former, si l'auteur des Deux Gendres persiste et se soutient, comme on doit l'espérer, dans la route nouvelle qu'il s'est ouverte : ses premiers pas montrent qu'il peut aller loin ; son coup VA esisai signale un rare lalcnî; et si à toutes les qualités
qu'on y voit briller, sa pièce joignoit le mérite de rouler sur le développement d'un seul caractère, elle le placeroit, sans contredit, à la tête de tous ceux qui courent aujourd'hui la même carrière ; mais la complication de ses deux personnages principaux me paroît être un défaut grave : il s'est proposé de peindre deux liypoci'iles qui veulent usurper reslirae et la considération par des moyens différens, et l'hypocrisie se présente sous des traits bien plus frappans et bien plus odieux dans son philantrope , qui n'est pas le personnage le plus saillant, que dans son anibUieux , qui joue véritablement le premier rôle : celle combinaison , cet ordi-e de choses, qui n'est pas naturel, ne conlrarient-ils^Das le dessein de l'auteur? Un prétendu philanlrope, assez inhumain, assez barbare pour dépouiller et chasser son beau-père , est un être plus détestable encore qu'un homme avide de places et d'honneurs, qui est en même temps mauvais fils , et qui, sans aucune prétention aux sublimités de la moiale , ne craint de paroître ce qu'il est que parce qu'il croit utile à son ambition de tromper l'opinion publique : l'un a sans cesse à la bouche les mots de bienfaisance et (ï humanité , tandis que sa conduite décèle l'ame la plus aride , et trahit le cœur le plus dur : voilà le véritable hypocrite! L'autre ne rêve qne places et ministères , et foule aux pieds tous les devoirs de l'honneur et tous les droits de la nature : voilà Vam^ bilieux, mcàs seulement l'ambitieux 5 il est vrai qu'il craint le scandale, qu'il redoute l'opinion publique, et, en cela, il n'est hypocrite et faux qu'autant qu'un ambitieux doit l'êlre : il a sa dose d'hypocrisie comme le philanlrope lui-même a sa dose d'ambition , mais il ne peut pas plus être considéré comme un hypo-
03o ANNALES
cvilo, que loplinanlropc ne ]KMit èfrf ronsidrrcconiTTie Tin am Milieux jîrupicjiK^iil dit. l'iiifmjsi jciienic trompe, cGii deux personivîges sont tellemeiil amalgam<'s l'nn nvcc Tantrc, tpu' cliirim d'eux perdioil toiiLc sou iiu— porlanro draïualiciuo .si on les sépiiroil , cl, loinb'Moil , soiis le rappori de VvïWl llu'iUral, daii.s la plus coinpRle Tuillik' ^ ce (pli ]inKive (jiTils oui cliacuu (pi(l(|ue chose <riiicoiiiplcL el de vague qui ne pcrincl, pas de Ivs regarder comme des caraclcres suffisammenL bien dessines, l^einarquons aussi que la moralité de la pièce ne jaillit point çlu fond et du développement de ces caractères , mais de la conduite du beau-père , triste jouet et déplorable victime de l'ambilleiix et du philantroj^e : en effet, ce que le spectateur apprend dans celte pièce , ou du ihoins ce qu'on veut qu'il apprenne, et ce que l'auteur énonce formellement dans le dernier couplet, c'est qu'un père ne doit pas avoir de Mche^ complaisance pour ses enfans ; moralité assez commune, qui est la même que celle des Fils Ingrats de Piron , et qui a pu donner lieu à la comparaison aOectée rju'on a voulu établir entre deux compositions d'un mérite si différent, entre un mauvais drame et une belle comédie , entre un ouvrage qui n'a eu aucun succès et une pièce qui restera au iliéâ- Ire : or , l'auteur des Deux Gendres ne semble-t-il pas pjforaettie tout autre chose qu'un pareil résultat ? Car il n'a pas fait et n'a pas voulu faii'e du beau-père le personnage principal de sa pièce , comme on pourroit le croi)'e d'après la moralité , mais bien mettre en première ligne les deux gendres, l'un avec son ambition, l'auti-eavec f^aphilantropie, tous deux avec leur crainte du scandale. La foibîesse du beau-père ne sert qu'à faire éclater leurs vices et qu'à mettre au jour toute
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leur perversité. Que conclui-e de ces observations ? que l'auteur des Deux GeJidres s'élèvera au-dessus de ce premier ouvrage lorsqu'il donnera une comédie dans laquelle il aura employé tout le talent qu'il annonce, et tout Fart dont il est capable , à la peintuie et au développement d'un seul et unique caractère principal.
La contexture générale de la pièce est d'un écrivain qui entend bien le théâtre , qui connoît la scène , et qui s'est préparé long-temps par de petits ouvrages à des coiuposi tions plus difficiles et plus impprtantes : l'intrigue , à la vérité , est pevi de cliose j le nœud consiste dans la question de savoir si le beau-père , exclu des maisons de l'un et de l'autre gendre, couchera dans la rue , ou pourra trouver queUjue gîte plus honnête : l'arrivée d'un ami de Bordeaux tranche le nœud , et les deux gendres finissent par- rendre , avec un peu de précipitation , les biens qui leur avoient été donné avec beaucoup de légèleté. Mais plusieurs situations énergiques ou piquantes, et un grand nombre de scènes conçues avec finesse , et développées avec art , consolent la raison et le goût de ce qu'ils peuvent trouver ou de trop peu motivé , ou de trop hasardé dans le fond de l'ouvi'age , et font même oublier que l'auteur a éludé une des principales difficultés de l'art, en n'observant point Vitnité de lieu avec . toute la rigueur que sembloient lui commander le caractère même de sa composition , et la sévérité du genre qu'il a choisi : c'est dans les ouvrages importans que l'art est jaloux de ses droits ; son joug devient plus elroit à mesure que nos prétentions s'élèvent; et ce qui peut être une grâce dans un opéra coinique , est souvent une faute dans une comédie. Les derniers actes sont pleins de chaleur et d'intérêt , et si l'on sent quel-
<(ii(' ville, (jutlijno langueur dans lo coniniencemenl deh pièce , le premier acte au moins est un clief-d'œnvro de netlett^ : il renferme toute l'exposition; et celte expovsilion est d'une clarté admirable ; les personnages, bien earoclérisés dès la première scène , se présentent successivement dans les scènes suivantes, et se font connoîtro de la manière la plus satisfaisante; ils ont tous des traits convenables , et les moins i)nportans se groupent liésbien autovu- des piincipales figures : la Femme de l'ambitieux est un de c^-s caractères mixtes , qui joignent à beaucoup de frivolité , d'inconséquence et d'étourdeiie, un certain fonds' de sensibilité vraie , et quelque reste de bonté natruelle; la fille du pbilantrope est une jeune personne pleine de douceur et d'ingénuité ; le petit cousin qu'elle aime , sans trop démêler le sentiment qu'elle éprouve , intéresse par le malbeur de sa position, et par la noble fierté de son caiaclèi'e ; la foiblesso du beau-père inspire peut-être une pitié trop voisine «l'un sentiment moins favorable; mais l'ami de Bordeaux est un de ces personnages qui sont toujoui-s sûrs de réussir au tbéâlre, fermes et sensibles à la fois, bienfaisans avec brusquerie , et tendres avec rudesse : sou arrivée luet tout en feu ; la foiblesse est ranimée par son courage , et le vice orgueilleux plie et s'humilie en sa présence : son ascendant donne à tout une face imprévue; ses discours sont pleins d'énei-gie, de raison et d'autorité : c'est le Chrêmes qui élève le ton de la comédie jusqu'à celui de la plus haute éloquence:
Interdùm et vocem comœdia tollit , Iratusaue Chrcmes CuinL!o deiuigatore.
Je n'ai pas besoin , je crois , d'eulier dans une analyse
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plus exacte et plus détaillée de celte pièce : ses beautés et ses défauts , éclairés par le grand jour de la scène , ont été aperças et sentis par tous les gens de goût. Le coloris en est fort et sévère , les intentions fines et profojides, le comirpie original ; quelques scènes où l'auteur sacrifiant à la mode, et peut-être cédant à une des impulsions de son talent, a répandu des teintes d'une sensibilité larmoyante, et des traits de mignardise, sans être ti'ès-répréhensibles en elles-mêmes , peuvent faire craindre qu'il ne veuille pas toujours se défier assez de l'altraitde son penchant etdes séductions du goût actuel ; cette observation est moins une critique qu'un avis.
§. IL
9 novembre.
Il règne dans cette comédie un ton et une correction de style d'autant plus remarquables qu'ils sont plus rares auj()urd"J}ui : quelques-uns de nos auteurs comiques , quelques-uns même de ceux dont le talent et la réputalions'élèvent au-dessus de la foule, semblentcroire qu'une observation exacte des règles de la grammaire et des lois du langage éteindroit l'ardeur de leur verve, et que des solécismes et des barbarismes sont les meilleurs auxiliaires de leur génie ; d'autres , qui se distinguent par leur manière d'écrire , qui se sentent forts de leur style , abusent de ce talent et de cette force , substituent à la vivacité de l'action d]-amati(iue , à l'artifice d'utie fable bien conçue, au développement animé des caractères , des morceaux écrits avec légèreté , avec finesse , avec élégance , et paroissent se persuader qu'une comédie peut n'être autre chose qu'un recueil de conver^ salions aussi longiies et aussi froides qu'ingénieuses j
Sot Annat.t:s
r|u'nn tissu do jolies narralion.s cl. de tirades agr('a1)]o,'!. Je no parle pas de ceux qui ne font parler Thalie qu'en madrigaux, qui la dcguisoul qw pn'cieii.se ridicule , et .s'imaginent avoii* le meilleur ton , parce qu'ils ont lo goût le plas détestable.
Tant d'exemples dangereux n'ont point égaré le talent de l'auteur des Deux Gendres : il ne paroît point penser <pi'il l'aille ^'ti'c bai'bai-e pour être nalurel ; précieux et manière , pour être aimable et intéressant ; cju'on iio peut plaire à la bonne cow/?^^^?,/^ qu'autant qu'on blesse le bon sens ; et que si Ton est doué de quelque facilité poiu' écrire , on doit s'y livrer sans frein et sans retenue , noyer tout dans des torrens de jolis vers, et faire pleuvoir sur les speclaleurs un déluge de mots dilistement ajrangés, cl de phrases plus ou moins spirituelles et brillantes : le plus sévère grammairien trouveroit difficilement, dans toute l'étendue de sa pièce, une phrase, une construction , une tournure qui pût provoquer sa censm'ç , ou même lui donner de l'inquiétude ; et cette coiTection , cette pureté de diction , tics-estimable en elle-même , a d'autant plus de prix , qu'elle semble n'avoir rien coûté : partout le style est aisé , facile , d'ime rapidité qui exclut l'idée de l'étude et du travail ; l'esprit qui brille dans cet ouvrage , montre bien qu'il ne tenoit qu'à l'auteur de prodiguer les tii'ades ambitieuses , les morceaux à prétention •. et la sagesse, la réserve avec lesquelles il a usé de son talent , font beaucoup d'honneur à son goût : rien d'éUanger au sujet , rien qu'on pût retrancher sans attaquer le fond même des choses ; aucun développement de style qui ne jp soit appelé et nécessaire , qui dégénère en luxe , qui s'étende au delà des justes bornes que le jugemeni près-
cnt à la fuclUlé ; nul ornement postiche ; une sévérité telle, que peut-être quelques lecteurs n'en sentiront pas tout le mérite : quelques esprits amoureux des super— lluités brillantes , pourront regretter que l'auteur ne se soit pas abandonné davantage à la fécondité de son imagination , et n'ait pas eu plus de condescendance pour le goût actuel; maïs les vrais connoisseurs lui sauront gré de sa retenue : il a mieux aimé multiplier ces traits rapides qui frappent comme des éclairs , et qui pénè-^ trent l'esprit sans absorber l'attention; toute la pièce en étincelle; quelques-uns de ces traits sont si justes et si forts , qu'ils deviendront proverbes :
C'est pour les malheureux un liomme de ressource : Il leur prête sa plume, et leur ferme sa bourse.
Et ailleurs :
Il a poussé si loin l'ardeur phllantropique, Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
Plus loin :
Ah ! la philantropie est souvent bien barbare ?
Et toujours sur le même sujet :
La charité, jadis, s'exerçoit sans éclat; A Paris, maintenant, on s'en fait un état.
Il s'est fait bienfaisant pour être quelque chose.
Sur d'autres sujets :
Les pères complaisant font les enfans ingrats.
2^6 A\N\LÈî»
L*.unl)ilionx rccoiniuaiulc à sa Icmme do cacïici' sCfd laiincs, el de ne, ])ai> mon lier sa douleur aux gens (ju'il u invitée à diuer :
C'«"Sl lorl essentiel, je mjus en avertis:
Ceux <ini <lincnl «liez moi no sont pas mes amis.
DalaiuvlUe s'excase , auprès de l'ami de Bordeaux, des torts de ses domestiques envers son beau-père j l'ami reprend :
Ils n'ilisullont point ceux que respecte leut maître.
Un trait de caractère excellent et digne de nos plus grands comiques , c'est celui de Dervière , le philantrope , lorsque les deux gendres s'humilient devant le beau-père , qui ne veut pas les écouter} le philanlrope «"écrie d'une voLx lamentable :
L;ii>se7,-nous dire au moins que nous sommes coupables!
Dans un aulre genre , le valet du beau-père , tièsmaltraité par les gens de l'ambitieux , laisse échapper xni mot fort plaisant : au moment où le premier laquais de Dalaiïiville l'accable d'injures et d'outrages , et le pousse à la dernière extrémité , il dit entre ses dents :
Morbleu ! si les duels n'étoient pas défendus!
Je pourrois citer une foule d'autres traits non moins saillans 5 mais pour donner une idée juste du slyle de l'auteur , je dois mettre sous les yeux des lecteurs quel- (]ues morceaux d'une certaine étendue. Voici la portrait (jue le valet du beau-père fait de la femme de Vanibitieux :
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 287
De ce monde pervers
Elle a facilement adopté les travers ;
Le désir de briller, l'amour de la parure,
Font taire dans son cœur la voix de la nature :
Elle vous aime au fond; mais cent futilités
Occupent tout son temps; si vous vous présentez.
Elle répète un pas, ou bien elle étudie
Quelque rôle nouveau dans une comédie :
Car la mode du jour est d'apprendre aux enfans
Tout, hormis le respect qu'on doit à ses parens :
Le jour de votre fête, elle n'est point venue;
Je n'en suis pas surpris : comment l'auriez-vous vue?
Madame , à son hôtel, avoit spectacle et bal;
Le soir, elle jouoit dans VAmovr Filial;
Et vous concevez bien qu'une si grande affaire
Ne lui permeltoit pas de songer à son père.
Ces A'ers sont parfaitement bien tournés j mois il m? .semble que cet excellent trait ,
Car la mode du jour est d'apprendre aux enfans Tout, hormis le respect qu'on doit à ses parens,
n'est pas appliqué ici avec assez de justesse et de netteté : on croiroit que madame Dalainville en est encore à son éducation , et il n'est point question de cela.
La jeune et intéressante Amélie laisse ainsi entrevoir Famour qu'elle éprouve pour son cousin :
Si je l'aime !
Hélas! j'en ai bien peur; mais prononcez vous-même :
Du matin jusqu'au soir je ne songe qu'à lui ;
Quand il est loin de moi, tout m'inspire l'ennui;
Mais que je suis heureuse aussiiôt qu'il arrive !
Je prête à ce qu'il dit une oreille attentive :
Pour moi tous ses discours ont irn charme enchanteur i
Je n'ai point de mémoire , et je les sais par cœur;
Donne-t-il son avis, soudain je le partage;
Tout semble à mes regards retracer son image ;
I..1 niiit iiK-mc j'v iH^vc, i-t j'en parU- le jour : Ah ! ji" suis bien Irompcc, ou c'est là de Tunioui' !
Ce morceau est lrè.s-bieu (5ciil , tiès-joli , trop Joli peul-ôtre : c'est le seul où l'on aperçoive un peu de cette gentillesse, qui est si fort à la mode avijourd'hui. On ne peut dire : un charme enchanteur : c'est une espèce de pléonasme ; c'est uiielorte négligence.
Le beau-père peint de couleurs très-vives et très fortement satiriques , les réunions et les dîners du grand monde:
Dans le grand nionde, il est aisé de deviner
<^u«llc sorte de j^eas on rcneonlre à diner :
Des hommes en laveur, de graves personnages,
Qu'on a soin d'inviter pour avoir leurs sufl'ragesj
Quelques seigneurs venus des pays étrangers,
Et s'eflbrçant en v;tin de paroilre logersj
Certains mauvais plaisans, courant toujours le monde.
Devinant un repas une lieue a la ronde:
Misérables bouffons, parasites ronnus,
Des LuculUis nouveaux, Conipiaisans assidu»; ^
D'autres, dont l'industrie est la seule ressourec,
\rais courtiers de bureaux, politifjucs de bourse,
Chaque jour, de scandale et de propos méehans
Fabricant un recueil pour divertir les grands:
Hommes perdus d'honneur, avides mercenaires.
Qui , tour à tour, agens de plaisirs et d'affaires ,
Parleur impertinence indignent tout Paris,
Et se sont l'ait un nom à force de mépris.
Avons-noiis aujourd'hui beaucoup de poètes qui écrivent avec ce nerf et cette vigueur? Cette peinture est de main de maître : elle peut lutter avantageusement avec tout ce qu'ont produit de plus vif le pinceau facile, piquant, et pur, de M. Andrieux, et la touche correcte , sage , et spirituelle de M. Roger.
LITTÉRAIRES. (l8lO.) 289
Le jeune Charles raconte le malheur qui lui est arrivé
chez le banquier dans les bureaux duquel il étoit placé :
"Oe ce coup imprévu je suis encor frappé :
Non , jamais , de la sorte on ne se vit trompé :
La place que j'avois, quelques économies,
Par ce désastre afiTreux me sont toutes ravies;
Lui-même, ce matin, m'a conté son malheur:
« Vous voyez, m'a-t-il dit , l'excès de ma douleur ;