RELATIVES A L'ÉLECTRICITÉ CHEZ LES ANCIENS PEUPLES U'ITAUE
Pari. F. BocLLET, docteur-ès-sciences , proviseur du Lycée impérial de Saint-Elienoe.
Introdactlon.
Depuis la fameuse découverte de Franklin, l'élude de Télectrkilé n'a cessé d'élonner le inonde par ses prodigieux développ^oeols et par ses fécondes applications à l'industrie, aux arts, m usages les plus vulgaires, comme aux besoins les plus élevés delà vie.
Eq présence de ces magnifiques résultats, plusieurs savants ofllélé naturellement conduits à se demander si les anciens, dont l'esprit curieux et sagaco avait entrevu lanl de faits et ébauché lanl de théories, n'avaient pas aussi porté leur attention sur la nature des phénomènes électriques et sur les moyens de les détourner ou de les produire.
Les plus graves historiens des sciences physiques (I) ont renieilli dans les écrivains grecs, des observations éparses, desquell<^il résulte que Thaïes, Théophrasle, Epicure avaient cherché à S'-' rendre compte de l'attraction exercée sur des corps légers par raimanl, Tambre jaune et le lyncurium, après un frottement plus ott moins long.
Plusieurs modernes, amis des paradoxes (2), ont été beaucoup l^ loin; ils ont voulu tirer des auteurs grecs et latins la dénoQstralion, que les anciens avaient approfondi, l'étude de tout ce «îui coDccrne la foudre, et que nos savants, sur ce point comme Hir beaucoup d'autres, n'ont guère fait que retrouver une science pertlue.
il' Priestlcf . Histoire de tel clricité.
Libes, Histoire de la physique.
BccpicreL Traité de rôlectric'.lé ci du magnétisnc.
* Dut* ns, origine des déconvcrles attribuées aux raoJer.ics. EttSî>be-Sal verte, des Sciences occullcs.
Enfin, de nos jours, un docte physicien allemand (1) a dépensé une immense et ingénieuse érudition, pour établir que, sous les symboles de la mythologie grecc^ue, se trouvaient entrevus d'avance quelques uns des plus précieux résultats des travaux modernes sur l'électricité et le magnétisme.
Nous ne nous proposons pas de reprendre une à une toutes ces citations grecques et latines, pour les interpréter de nouveau et les rapprocher des faits authentiques constatés par TobservatioD. Nous ne demanderons pas non plus aux textes de nous apprendre jusqu'à quel point l'antiquité greco-latinc a pressenti les théories nouvelles. Ce serait une tâche trop longue par les développements philologiques et archéologiques qu'elle exigerait, et surtout trop éloignée du caractère plutôt scientiGqne que littéraire de notre travail.
Nous le réduirons donc aux termes qui nous permettent de li rattacher à Tétude de la physique, et nous n'emprunterons à l'antiquité que les observations et les réflexions qui nous mettront sur la voie d'une doctrine. Nos inductions seront étayées sur des autorités recommandables ; et si, guidé par une critique scrupuleuse, nous osons entrevoir chez les anciens quelque chose qui ressemble aux résultats de la science moderne, nous nous garderons des affirmations tranchantes et des hypothèses téméraires.
Nos recherches se renfermeront dans la vieille Itahe, parce que, de tous les peuples de l'antiquité, nul ne nous paraît avoir été plus vivement frappé du spectacle émouvant des éclairs, du bruil redoutable de la foudre et des ravages que le feu du ciel apporte sur la terre, que les anciens habitants du Latium et delEtrurie. Le culte de ces contrées nous apparaît encore plein de leflroi religieux qu'inspirent les imposants phénomènes de l'électricité, et les vestiges qui nous restent delà doctrine étrusque révèlent une science avancée, cachée sous de mystiques symboles.
Si l'on nous permet d'appliquer la méthode moderne à ces débris épars, mutilés, obscurs, restes incohérents de connaissances effacées et perdues, nous espérons constater:
lo Que les peuples de la vieille Italie avaient eu souvent occasion de remarquer sur des animaux, sur des plantes et sur des corps inorganiques, des phénomènes lumineux identiques ou analogues à un dégagement d'électricité;
[W Schwpigjcr. Uber die atteste phy sic. — Einleiluiig in die mythologie auf dcin Standpunktc der Naturwissenscbafft.
2o Que les prêtres, dépositaires des secrets de la science, et particulièrement les Haruspices, avaient reconnu que les phosphorescences qui se manifestent sur certains corps vivants ou inanimés, et que certains météores qui apparaissent dans les deux, proviennent de la même cause qui produit les éclairs et le tonnerre;
3» Que Vétude des propriétés électriques de ces corps, et celle dfs effets de l'électricité atmosphérique avaient conduit les Etrusques et leurs disciples à chercher les moyens de détourner et d'attirer la foudre ;
40 Que les procédés employés à cette fin, lesquels malheureusement nous sont peu connus, ont dû constituer une doctrine occulte, qui avait ses livres, ses professeurs et ses adeptes.
Tels sont les résultats auxquels nous nous proposons d'arriver par Texamen attentif des faits consignés dans les auteurs anciens, cl par le rapprochement de ces données de la science antique, et des expériences qui ont fondé la théorie moderne
iiO
«iopiter.
AB lOVB PRJNCIPIUM.
Virg. Ed.
De tous temps, les hommes ont dû être frappés des phénomènes électriques, qui, dans les moments d'orage, exercent sur les animaux eux mêmes des impressions si fortes et si étranges. Aussi, dans la plupart des cultes, la foudre, sous différents symboles, est -elle adorée avec un mélange d'admiration et de terreur. Chez les Latins, elle est le principal attribut du roi des dieux, ou, pour mieux dire, Jupiter n'est que la personniQcation du tonnerre et de tous phénomènes qui l'accompagnent.
Le long de la chaîne de l'Apennin et dans la vieille Etrurie, théâtre de fréquents orages, la religion fut toute météorologique. Le dieu suprême est avant tout, le dieu de l'atmosphère, rassembieur des nuages^ comme disait Homère. C'est lui qui envoie sur la terre, la neige, h grêle ci la foudre, (1)
« C'cst-là, disait Ennius, celui que j'appelle Jupiter et que les Grecs nomment air : Il est le vent et les nues^ puis la pluie: de pluie, il se transforme en froid^ ensuite il devient vent^ et de rechef air. » (2)
Virgile le désigne sous le nom d'.Ether, lorsqu'il le représente descendant en pluie féconde dans le sein maternel de la terre (3).
(1) Jam salis terris nivis atque dinc Grandinis roisit pater, et rubentc Dextera sacras jaculatus arces
Terruit urbem.
Hor.od. 1.2.
Horrida tempestas cœlum contraxit, et Imbres Nivesque deducunt Jovem.
Hor. Epod. 13.
(2) Hic est is Juppiter quem dlco, quem Grœci vocant Aérera, qui venlus est et nubes, imber postea ; Atque ex imbre frigus, ventiis post fil, aer denuo.
Varr. LLV. 10.
(3) Tum pater omnipotens fœcundis imbiibus iSther Conjugis in greminm laetîc descendit.
Virg. Georg. 11 325.
Jiippilcr et lîclo tîcsccndel pliirimus imbr^.
Virg. Ecl. VII. 60.
Il est par dessus tout, le dieu de la foudre qui se forme dan^ JesDuages, Jupiter Altitanans (1). C'est lui qui tonne du haut du mont Tarpéien, Tarpeia de rupe tonans (2). C'est par la foudre qu'il se révèle: Cœlo tonantem credidimns Jovem (3). 11 la tient en main, et, à son ordre, Taigle la porte au loin : Qualem mmisirum fulnUnis alitem (4).
A parler plus rigoureusement, Jupiter est la foudre elle-même ; c'est lui, qui descend sjjr terre en pluie, en grêle, en orage. De là le culte que lui adressaient les Grecs sous le surnom de Catabaiès, Jupiter descendant, et les Latins sous celui û'Elicius, Jupiter attiré; c'est le Dieu-Tonnerre, le plus grand des dieux fétiches, que les Celles, voisins des Etrusques, invoquaient sous le nom deTarann (5).
De ^ael^nes phénomènes éleetrlqnet décrlta par les anciens.
Le culte symbolique de Jupiter enveloppe et laisse voir tout ensemble une science sacerdotale qui avait observé avec soin les phénomènes atmosphériques relatifs à la foudre. La même curiosité s'était attachée aux faits analogues qui se produisaient sur terre. Les exemples que nous allons citer, empruntés aux poètes et aux historiens, présentent des détails assez précis, auxquels on reconnait le fluide électrique, sa lumière et ses étincelles.
Virgile, Enéide II, v. 679, décrit en ces termes, une lumière miraculeuse quiappanU tout à coup, sur la tête d'Iule:
• Tandis qu'Iule est pressé dans les bras et sur les lèvres de ?a • famille en pleurs, une flamme innocente et légère brille au
(I) Cicer. Divin. L. l. C. 47.
i2) Lacan. Pharsal. L. l. V. 196.
(3) Hor. od. m. 5.
(4) Hor. od. IV.
(5) Et Taranis Scythicaenon mitior ara Dianae.
Lucan. Pbarsal. L. 1. V. 446.
Voir à la dernière page une note compléroentaire et explicalivo, que je dois à l'obligeance deTandemes honorables collègues, le doctinir Michalowski, savant philologue, particulièrement habile dans les littè^ ratures du nord de l'Europe.
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« sommet de sa tête, effleure mollement ses cheveux, et semble « se nourrir eu se jouant sur son front (1). •
Ces flammes inoflènsives qui, parties du sommet de la tête, se répandent sur la chevelure, lu lèchent mollement et se nourrissent autour des tempes, ne rappellent-elles pas les observations de la science moderne? Virgile ajoute que les spectateurs effrayés du prodige cherchent à éteindre le feu en y jetant de Teau. Mais ils sont rassurés par Anchise qui reconnaît dans ce signe céleste un augure favorable. C'est que le docte vieillard, comme disait Ennius, avait appris de Vénus, belle entre les déesses, le sens mystérieux des choses divines (2).
Nous retrouvons au 7« livre de l'Enéide un phénomène à peu près pareil: « Pendant que Lavinie, debout à côté de son père, brûle sur les autels un chaste encens, on voit, 6 terrsur! sa longue chevelure enveloppée de feu ; toute sa personne s'enflamme en pétillant, son bandeau royal, sa couronne de pierreries s'embrasent; elle-même, entourée d'une fumée ardente et rougeâtre, répand dans tout le palais la lueur de Vulcain (3). •
Remarquez que celte description un peu plus chargée que la précédente, doit offrir un présage de guerre; magnum porten- (1ère bet/um, La flamme néanmoins partie de la chevelure, s'étend à tout ce qui la touche et répand une sombre lueur, sans perdre son innocuité.
Le poète donne à ce feu qui étincelle (crepitans) sans brûler, le nom de Vulcain^ c'est-à-dire du dieu de la foudre, et c'est au dieu qui Tinterpréle, à Faunus, que le père de Lavinie va demander l'explication du prodige qui épouvante le palais. Fmtnus^ qui joue un rôle très important dans la légende italique relative à l'évocation du tonnerre, est une divinité augurale, comme son père Picus^ que Virgile représente, liv. Vil. v. 187, ayant en main le lit uns qnirinal,
(1) Ecec Icvis snramo de verticc yîsus Juli Fundere lumen apex, tacluquc innove ia molli Lambere flamma comas et circum tempora pasci.
t2) Atque Anchises doclu Venus quem polcra dearum Fari donavil, divinura pectus habere.
i3) Visa (ncfas) longis coroprendcre crinibus içnem. Alqiie omnera ornatum flamma crepUanlccremari. Regales adcensa comas, adcensa coronam Insignem geramis; tam Tumida lamine fulfo iDYoWi, ac toUs Yulcanum spargere lectis.
Encid. Vil. V 72.
Ce curieux symbolisme s'éclaircira et se précisera par les exemples suivants (1).
Il nous paraît hors de doute, que le chantre d'Enéc, en exposant les circonstances des deux faits relatifs à iQle et à Lavinie, n'a fait que reproduire, selon sa constante habitude, la vieille tradition italique, qui entourait d'un môme présage la léte de Servius Tullius au berceau; voici le récit de Tile Live, L. l. C. 39(2):
« En ce temps eut lieu dans le palais un prodige aussi merveilleux par sa manifestation que par ses suites. On rapporte que pendant le sommeil de Servius Tullius enfant, sa tôte parut s'enflammer en présence de beaucoup de témoins. De grands cris s'étant élevés à l'aspect d'un tel miracle, on appela le roi et la reine, et Tun des serviteurs ayant apporté de l'eau pour éteindre le feu. la reine l'arrêta, calma l'agitation et défendit de remuer l'enfant jusqu'à ce qu'il se réveillât de lui-même. Bientôt, dit-on, la flamme s'en alla avec le sommeil. •
11 faut remarquer que Tanaquil qui, comme plus haut Anchisc, rassure les spectateurs, explique le prodige et prédit les hautes destinées de l'enfant, était instruite dans la science des Etrusques. C'est Tite Live qui nous l'apprend au chapitre 34 : perita, ut vulgo Etrusci^ cœlestium prodigiorum mulier.
Phne, liv. 2, c. 37, mentionne, sans les expliquer, ces auréoles qui, le soir, brillent quelquefois autour de nos têtes et dans lesquelles, il voit de grands présages (3).
• J ai vu, dit le naturaliste dans le môme chapitre, j'ai vu, la nuit, de brillantes lueurs semblables à des étoiles, s'attacher aux pilums des soldais en sentinelle devant les retranchements. Légers comme des oiseaux qui volent ça et là, ces feux se posent
(|i Voyez n» IV, la légende de Numa, page 1 17.
(2) Eo tempore in regia prodiginm visu eventuque mirabile fuit. Poero dormienti cui Serfio Tulllo nomen fuit, caput arsisse fenmt multornin in conspectu. Plurirao igitur clamore iode ad tantœ rei rairaculum orto, excitus roges; et omim quidam familiarium aquam ad resUnguendum ferret, ab regina retcntum, sedatoque eam tumultu. moveri vetuisse pucmra, donec sua sponteexperreclus esset. Mox cum somno et flammam abiisse.
Clceron. Divinat. L. 1. C. 53. Caput arsisse Scrvio Xullio doimicnli qnse historianon prodidit? Freinshemius sur Flonis, L. 1. C. 6, cite de nombreux passages relatifs à ce prodige.
(3» Hominam qiioquc capita, vespertinis horis, magno prœsagio circumfulv^enl.
sur les antennes ou sur d'autres parties d'un vaisseau, en rendant comme un son vocal. Lorsqu'une flamme se précipite seule, son poids submerge le vaisseau; si elle tombe au fond de la caréné, elle hncendie. Lorsqu'au contraire la flamme est double, elle est salutaire et devient le présage d'une heureuse navigation. On croit qu'à rarrivéede ces lueurs amies, s'enfuit la première, sinistre, menaçante, qu'on nomme Hélène, tandis que cette divine influence vient de Castor et de Pollux. »
Pline déclare ignorer la cause de ces météores qui reste ensevelie dans la majesté de la nature. Les sages du sanctuaire en savaient peut être un peu plus que le physicien érudit. Un docte allemand (1), dans un livre très ingénieux, a reconnu sous ces noms mythologiques, la personnification des deux électricités.
Sans aller aussi loin que lui, nous croyons que les prêtres étrusq^ics avaient constaté une identité de sul>stance entre ces fluides lumineux et la foudre.
Les navigateurs ne s'y méprenaient pas, lorsque dans ces météores volants, ils reconnaissaient un pronostic d'orage (2) :
« Dans les tempêtes violentes, on voit comme des étoiles se poser sur les voiles. Les navifrateurs en péril croient alors que des divinités bienfaisantes, Castor et Pollux, viennent à leur secours; et comme efl'eclivement l'orage ne tarde pas à perdre de sa fureur et les vents à s'apaiser, il y a lieu de concevoir de l'espérance. Quelquefois ces feux volent sans se fixer. Quand Gylippe vint à Syracuse, on vit une étoile se reposer sur le fer de sa lance. On a vu dans les camps romains ces feux briller sur la pointe des javelots où ils s'étaient posés. Quelquefois, comme la foudre, ils frappent les animaux et les arbres : lancés avec moins de force, ils coulent mollement, et se posent sans frapper ni blesser.
(!) Sdiwoiggcr, ourragcs cités.
(?) Argumcntum tempestatis nautœ pntant quum multœ transrolant stellœ
In magna tcmpestatc apparent quasi stellœ vélo insidentes. Adjuvari se lune périclitantes existimant PoHucis et Casloris numine. Gansa antcm molioris sp<'i est. qnod jam apparet frangt tempestatem, etdesineic ventos. Aliqiiando fenmlur ignés, non setlent. Gylippo Syraciisas pelcnti, visa est Stella super ipsam lanceam conslitisse. In romanorum castris, visa sunt ardere pila, ignibus scilicet in illa delapsis: qui sœpc rulminum more, animalia ferirc soient cl arbiista. Sed si minore vi mitturilur, defluunl tantum et incident, non feriunt, nec volnerant. Alii inter nubes eliduntur, alii sereno. si aer ad exprimendum ignem aptiis fuit. i\am sereno quoque cœlo aliquando tonat, ex cadem causa, qua nnbilo, aire inter se coUiso. Fencc. Nalur. Qnœst L. l. C. 1
Tantôt ils jaillissent du choc des nuages, tantôt ils naissent dans un air pur et serein, mais inflammable. Ainsi la foudre gronde quelquefois dans un ciel sans nuage, et s*y forme de la môme manière qu'au sein des nues, par la collision de l'air. •
il est manifeste que ces phénomènes si bien décrits, sont attribués par Sénèque à la cause qui produit les éclairs et le tonnerre. Cette cause est selon lui une substance réelle (i).
César et Tite Live citent un assez grand nombre de faits semblables, dans les airs, sur les piques et sur les vêtements des soldats. Les Augures et les Haruspices se bornaient le plus souvent à interpréter ces signes où l'on voyait une manifestation de la volonté céleste. Mais, à une époque plus reculée, le sacerdoce avait eu de plus hautes prétentions et des lumières •supérieures; il avait cherché et peut-être découvert le secret de conjurer ou de produire à son gré, ces redoutables phénomènes.
Tnllns Hostiliat.
La prédilection bien marquée des écrivains latins pour les faits relalifs à l'électricité, les récits merveilleux que la tradition populaire leur fournit sur ce sujet inépuisable, les pratiques religieuses qui s'y rapporlcnl, tout nous démontre combien les éclairs, le bruit et les effets de la foudre avaient occupé les esprits des peuples, des prêtres, des savants et même des rois, dans les temps les plus reculés.
Les Annales, ce premier répertoire de Thisloire romaine, parlaient d'un Sylvius, descendant d'Enée, qui était mort frappé de la foudre, Fulmine ictus, dit Tile Live, 1. C. 3. Ovide qui mentionne le même fait, mais en nommant ce roi RemultiSy ajoute qu'il périt pour avoir imité la foudre (2).
Comment le prince Albain s'y prenait-il pour imiter la foudre? était-ce à la façon de Salmonèc, ce monarque d'Elidc, dont parle Virgile?
• Insensé ! qui avec son pont d'airain, et ses chevaux aux pieJs
(1) Dehis nemo dubilal quinhabeant flammam qnam oslendunt; cerla illis sabslantia est.
Senec. Nator. Quœsl. L. 2.
(2) Pulroineo periit, imilator fulminis, Icln.
Metam. XIV, 617.
culés, le sanctuaire avait tu naître une science au moyen de laquelle on maîtrisait la foudre. L'historien Yalerius Antias, cité ]^rkTùohe(AdversusgmteSy Vy, racontait, dans son second Livre, que le roi Numa, ne possédant point la science d'attirer la foudre (procurandi fulminis scientiam)^ et voulant Tacquénr, cacha d'après le conseil d'Egérie, auprès d'une source, douze chastes jeunes gens munis de liens, pour y attendre Faunus et Picus, lors^ qu'ils viendraient boire à cette fontaine, les saishr et les garrotter. Ces divinités, à l'instant môme, avairat enseigné au roi par quels procédés on pouvait faire descendre Jupiter sur la terre (1).
Cette fable a été racontée avec un charme tout particnûer par Ovide et par Plutarque. Nous allons donner une traduction très littérale du poète latin, afin de conserver à la légende sa physionomie (2).
• Egérie, déesse chère aux Camènes, fut l'épouse et la conseillère de Numa. Elle voulut que les Quiriles, d'abord trop enclins à la guerre, fussent adoucis parle droUet par la crainte des dieux. De là, ces lois qui ne donnaient plus raison au plus fort. Alors les sacrifice» traditionnels commencèrent à être pratiqués. Le peuple dépouille sa férocité ; la justice commande aux armes et le citoyen a horreur de se battre avec le citoyen.. Le cœur farouches change à la vue d'un autel, et offre sur le foyer brûlant du vin et des gâteaux salés.
« Mais voilà que le père des dieux répand ses rouges flammes par les nuages et verse les eaux de Téther épuisé. Jamais les feux lancés du ciel ne tombèrent plus souvent. Le roi en est effirayé et la crainte s'empare du vulgaire. Alors la déesse dit à Numa: t Ne le laisse pas aller à un excès de terreur. La foudre peut être conjurée et Jupiler irrité laisse fléchir son courroux. Les rites de la conjuration pourront t'ôlre dévoilés par Picus ei Faunus^ l'un et l'autre divinités du sol romain. Mais ils ne les livreront qu'à la force; il te faut les saisir et les lier. •
« Puis elle enseigne ainsi qu'il suit le moyen de les surprendre. Il y avait au pied de l'Aventin, un bois noirci par l'ombre des yeuses. Il suffisait de le voir pour dire : ici la divinité est présente. Au miUeu s'étendait un gazon, et d'un rocher que couvrait la mousse verdoyante s'écoulait la veine d'une source intarissable. Là, piesque seuls, Faunm et Picus venaient boire. Là, se
(1) Quibus ad terras modis Jupiter posset elici. i2) Ovide. Fastes liv. 3, v. 375.
rrad le roi Numa, et h cette Tontaine il immole une brebis et dépose pour les dieux, des vases pleins d'un vin odorant.
t Ensuite avec des compagnons dévoués il se cacha lui-môme au fond de Tantre.
« Les deux divinités champêtres viennent à la source accoutu- Bsée, et arrosent largement de vin leurs gosiers altérés. Le vin amène le sommeil. Alors Numa sort de Tantre frais et charge de liens étroits leurs mains assoupies. Lorsque le sommeil s'est retiré, ils luttent en s'efforçant de rompre leurs chaînes. Plus ils luttent, plus elles se rossèrent. Alors Numa: « Dieux des bois, paidcnnez à notre audace, si vous savez que le crime est loin de m pensée, et montrez-moi par quels moyens la foudre peut ^conjurée. • Ainsiparle Numa : ainsi lui répond Faunus en agitant ses cornes : « Tu demandes chose difficile et qull ne t'est pas pennis d'apprendre de notre bouche. Notre puissance divine a ses iKnes. Dieux agrestes, nous ne dominons que sur les hautes nootagDes, Jupiter seul dispose de ses traits (1). Par toi, tu ne pourrais le faire descendre du ciel, mais tu le pourrais peut-être » osant de notre aide. » Faunus avait dit, Picus était du même ans. • Cependant, ajoute Picus, ôte nous nos liens. Jupiter viendra id, amené du ciel par un art puissant. Le Styx nébuleux est témoin de ma promesse » . Ce qu'ils font, une fois dégagés de leurs liais, quels charmes ils prononcent, par quel art ils attirent Jupi- \er des demeiures d'en haut, il n'est pas permis à l'homme de le saToir. Nous ne chanterons que ce qui peut être révélé, ce que le poète a le droit de dire d'une bouche pieuse. Ils l'attirent du ciel, ô Jupiter, et c'est de là, que les âges suivants jusqu'à ce jour te célèbrent et te nomment Vattiré (2).
« n est constant que les sommets de la forêt aventine tremblerait, et que la terre s'affaissa pressée du poids de Jupiter. Le cœur ài roi frissonne, le sang se relire de toute sa poitrine et ses chefeux se dressent hérissés. Lorsque le cœur lui est revenu : • Donne nous, dit-il, des moyens sûrs de conjurer la foudre, roi et pcre des dieux supérieurs, si nous te présentons nos offrandes afec des mains pures, et si c'est d'une langue pure que nous t'adressons cette prière. ■
« D'un signe de tête Jupiter Texança ; mais il cacha la vérité
(ti Arbitrium est in sua tela Jovls.
(2) Elicinnt cœlo te, Jupiter, unde minores Nunc quoqué te célébrant eliciumque vocaut.
MÉHOIBBS. — 1861. 9
dans des détours mystérieux et effraya le héros par une réponae équivoque. « Immole une tête — Nous obéirons, répondit le roi. Qu'on immole une tête d*oignon arrachée de mes jardins. —Le dieu reprend : Une tête d'homme. — La chevelure qui la couronne, poursuit Numa. — Je veux une victime vivante, dit l'un. — Tu auras un poisson, réplique l'autre. — Jupiter rit: « S<Ht, dit-il, emploie ces trois objets pour te procurer les traits que je laoce, ô prince digne de ne pas être écarté de mes entretiens • (1).
Ce mythe d'une si charmante naïveté contient plusieurs traits qui n'auront pas échappé aux lecteurs attentifs. Les dieux qui révèlent au roi les moyens d'attirer et de conjurer la foudre, sont Faunus et Picus, divinités italiques (2). Ce sont les dieux des champs, des bois et des montagnes ; on durait qu'ils représentent l'électricité terrestre, comme Jupiter personniGe l'électricité atmosphérique (3).
Ces divins maîtres d'une science mystérieuse ne cèdent qu'à la contrainte, et s'ils font descendre la foudre, c'est par un art qu'il n'est pas permis à l'homme de connaître (4).
Pour le fait de l'attraction, la légende l'affirme positivement. « lis t'attirent du ciel, ô Jupiter, et c'est de là que les âges suivants jusqu'à ce jour te célèbrent et te nonunent l'attiré (5).
Lisons maintenant, dans la traduction d'Amyot le récit de Plutarque, quia été manifestement puisé aux mêmes sources. La sincérité de l'historien est d'autant plus sûre qu'il ne croit pas au prodige, qu'il raconte sur la foi des vieilles traditions.
• Mais encore excède plus toute vanité de mensonge ce que i'oo treuve par escript touchant son parlement avec Jupiter, car le mont Aventin n'estait pas encore habité ny renfermé dedans la ville, ains y avait force fonteines et bocages ombrageux,
(t) Cœde caput dixit. — Parcbimus inquit: cœdcnda est hortis emta cepa meis. — Addidit hic hominis. — Sumraos, ait ille, capillos. — Postulat hic animam. — Gui Numa : piscis, ait. « — Risit, et bis inquit, facito mea tela procures, ô vir colloquio non abigende meo. • {% Sed potenint rilum Picus, Faunusqne piandi Prodere, romani numen uterque soli.
(3) Di sumus agrestes et qui dominemur in altis Mont'd)us; arbitriumesl in sua tela Jovi.
(4) Emissiquid agant laqneis, qnse carmina dicant
Scirenefas liominL
(5) Elicinnt cœio te, Jupiter, unde minores
^ I^unc qnoque te célébrant, Eliciumque vocant.
là où se yenayent ordinairemenl esBallre deux dieux, Picus et Faunas, lesquels on pourrait au demeurant estimer estre deux satyres, ou de la race des tilaoiens, excepté que Ton dit qu'ils allayeot par toute l'Italie, faisans les mesmes miracles et preuves merveilleuses par vertu de médeciues, de charmes et d'art* magiqœ, que roo raconte de ceulx que les Grecs appellent Idœes Dactyles: si dirent que Numa les surprit tous deux ayant mis du vio et do miel dedans la fonteine, où ilz souloyent boire coustumièreoral. Quand ilz se sentirent pris, ilz se transtigurërenl en beaucoup de diverses formes, desguisans et tranmuans leur essence en plusieurs Tantomes terribles et espouvan tables à veoir: toutefois i la fin quand ilz se sentirent si bien pris, qu'ilz nepouvoyent aoconement écbapper, ilz lui révélèrent plusieurs choses à advenir, etluy enseignèrent la purification contre la fouldre et contre lelonnerre, que l'on fait encore aujourd'hny avec des oignons, iks cheveux et des sardelles. Les autres diseutque ce ne furent jttseux qui la luy enseignèrent: mais que par coiijuration d'art i&agique, ilz feirept descendre du ciel Jupiter, de quoi Jupiter estant courroucé respondit en cholère, qu'il le fallait faire avec à& testes, et Numa y ajouta incontinent (ZW^nom; Jupiter répliqua, d'hommes, Numa de rechef lui demanda, pour divertir on peu lacruaullé de ce commandement: quelz cheveuxUupi- 1er répondit, de vives, et Niuna y ajouta, sardelles: et disent que ce fut la déesse Ëgérie qui enseigna cette subtilité à Numa.
• Cela fait, Jupiter s'en retourna apaisé, au moyen de qucile lieu en fut appelé llicium, pour ce que ilus en langage grec signifie apaisé et propice, et la purification fut depuis ainsi faille. Ces comptes non seulement fabuleux, mais aussi dignes de moquerie, nous montrent clairement Taffection et la dévotion des hommes de ce temps là envers les dieux, à laquelle Numa par accous- . lufflance les avait rengez. »
Remarquons que l'écrivain grec voit dans Faunus et Picus une sorte de Dactyles Idi'ens, occupés de magie, d'enchantements et de toutes les pratiques superstitieuses, sous lesquelles se cachaient 1» sciences naturelles à leur début. Il mentionne deux traditions Pdatives à Tart de purifier la foudre : selon la première, il auiait été enseigné à Numa par Faunus et Picus; selon la seconde, ces divinités auraient fait descendre du ciel Jupiter lui-même qui aurait communiqué au roi le secret qu'il cherchait. Mais faire desoodre Jupiter n'étant en réahté que faire descendre la foudre, les deux traditioiis n'en font qu'une seule.