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L'ASSISTANCE

ET LES INSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE IPar M. jrvlM «UifMV.

Revue des Deux-Mondes. 1** mars 1861.

Compte-rendu présenté par M. F. Michalowsu, dans la séance du 11 arril 1861.

La compassion est un céleste apanage de la nature humaine, le dévouement à nos semblables qui découle de ce sentiment gravé au fond du cœur, ne peut donc jamais tarir. Cependant, autre chose est de secourir l'infortune dont le spectacle nous arrache des larmes involontaires, autre chose est de secourir la société. La bienfaisance publique, œuvre sociale, doit subir les vicissitudes de Tétat social.

Le caractère des civilisations antiques, de la civilisation grécoromaine au moins, c'est que Tindividu y était subordonné à TBtat; comme TEtat n*a pas d'entrailles, ni les Grecs ni les Romains D'eurent rien de vraiment comparable à notie bienfaisance publique. Elle date du moyen-àge, et elle appartient surtout aux temps tout-à-fail modernes. La charité fut, et sera toujours, la vertu des belles âmes, mais l'assistance, (noble mot, qui honore notre époqiie), est plus qu'une vertu, c'est un devoir.

Si, malgré le riche héritage de l'antiquité, l'Europe s'est débattue mille ans dans les ténèbres, lorsque à Athènes, par exemple, deSolon àPIaton, deux siècles suffirent pour jeter im éclat impérissable, il faut s'en prendre aux Germains. Presque toutes les nations européennes ont été envahies, à une certaine époque, par les hordes germaniques, qui ne se sont ni retirées après la conquête, ni perdues dans le sein des peuples conquis. Où la conquête n'a pas eu lieu, l'exemple a agi. De là le vice radical

des sociétés modernes : Fioégalité permanenle des conditions sociales, l'établissement général d'une aristocratie durable. L'esprit aristocratique, maître de rBurope qmûte siècle durant, a façonné nos idées, nos mœurs, nos lois et nos institutions, celles de bienfaisance comme les autres. Par Teffet d'une situation politique où le petit nombre avait sans cesse à compter arec les masses, effet aidé puissamment par renseignement catholique, l'aumône est devenue comme une fonctioa soôalfi. Pour apaiser les affamés ou les mécontents, pour mériter les récompenses célestes, quelquefois pour expier un crime échappé à des lois impuissantes ou partiales, on fondait des hospices, on distribuait des aumônes, moyennant dîmes, privilèges, exemptions, monopoles, pensions, faveurs et les drdts prohibitifis. Donner aux pauvres, par compassion ou par bienséance, est devenu de bonne heure un usage. On donnait beaucoup ; une sainte reine, Elisabeth de Hongrie, se réduisait à force d'aumônes, à mendier de porte en porte; mais personne ne songeait à tarir les sources de la misère. Y songer était quelque chose de si exorbitant que la postérité a fait le plus beau titre de gloire à Gasimir-le-6rand, à Henri IV, à Yauban, de leurs vœux philantropiques, vœux que le plus fiéffé scélérat, arrivé de nos jours au pouvoir, n'oserait pas ne pas mettre en tète de sa profession de foi. Certes, les souffrances n'étaient pas moins cruelles, ni les cœurs moins accessibles à la pitié (on peut s'en rappwler à Yauban)» mais Finégalilé des conditions humaines était regardée en dépit de l'Evangile, non seulement comme une nécessité fatale : c'était encore dans la plus sincère conviction des classes intéressées, un besoin particulier à notre espèce, un palladium de civilisation et d'ordre public, un fondement social, et presque un droit. Lorsque aux états généraux de 1614, les derniers avant la révolution de 1789, le tiers-état s'était hasardée dire, que les trois ordres étaient frères : t En quelle misérable condition sommes-nous tombés, si cette parole est véritable ! ■ s'écriait la noblesse. Un mot suffît pour caractériser le passé sous le point de vue en question. EXetjiiootvt; aumône, signifie: compassion, miséricorde, attendrissement. L'avilissement d'un terme fii sacré, jusqu'à la fastueuse et méprisante signification qu'il a pris depuis longtemps, en dit assez.

Le temps a marché. Rien n'est venu depuis l'invasion germanique renforcer dans le sein des sociétés modernes, l'élément aristocratique, et comme l'égalité humaine est un fait naturel, tout a

concouru à affaiblir cet élément, li est impossible que le cours régulier des choses ne tende de lui-même vers la justice. Le droit comme Feau, cherche et trouve son niveau, tôt ou tard. Or, la conscience humaine ne reconnaît pas le droit de conquête; le droit de conquête, le droit du plus fort, c*est justement le contraire du droit. On subit la force brutale, sans cesser de réagir cratre elle. La forme primitive comme la forme définitive de la société humaine, est la démocratie.

Elle Tient, le vieux monde croule de toutes parts. II est inutile de s'épuiser en récriminations contre les faits inévitables ; il est ioutile de vouloir mener la Providence, elle ne se laisse pas mener. Le bon sens conseille de travailler à faire place aux faits oooveaux ; soutirons la foudre de la nuée qui nous menace, elle se résoudra en pluie bienfaisante. On dit : c'est une grande illusion de croire, qu'avec un article de loi ou quelques combinaisons éooQomiques, on va transformer tout à coup une société malade et guérir les plaies saignantes. — Qui prétend guérir les plaies... loot à coup? Avec quoi veut-on les guérir, sinon avec les combinaisons économiques nouvelles, et des lois, comme Robert Peei en savait faire? Les choses humaines, ne peuvent être jamais au dessus du pouvoir humain ; la volonté, Téncrgie et la réflexion manquentsouvent. Au lieu de donner au jour le jour pour entretenir et surexciter la paresse, ceux que tourmente le noble besoin de consacrer au service des malheureux leur temps et leur argent, doivent s'attacher à créer des institutions préventives. « Il y a trop de souffrances, (dit R. Peel à M. Guizot), et trop de perplexité dans la vie du pcup*e travailleur. C'est une boute et un péril pour notre civilisation ; il faut absolument rendre la position dn prolétaire moins dure et moins précaire; on n*y peut pas tout, maison y peut quelque chose, on doit faire tout ce qui se peut. • Bien des essais ont été tentés, quelques-uns ont réussi au delà de l'espérance. Nous allons reproduire d'après le mémoire cité eo tête de cet article, les vues et les mesures les plus dignes d'être connues et propagées, nous espérons au moins inspirer le désir de lire l'ouvrage de M. Simon, qui est un beau livre et une bonne

^ action.

p. Le paupérisme est un péril immense, il est inutile d'insister là dessus, mais personne n'a le pouvoir de sauver l'ouvrier du paupérisme, si ce n'est l'ouvrier lui-même. Qu'y peut-il cependant,

MiUOIBES. — 1S61. il

ii 800 esprit D'est pas formé, s'il est coodamné par son igoorance À one minorité et à une enfance perpétuelles? La patriotique loi de 1833 a donné des écoles primaires à toutes les communes, mais deux ou trois ans passés languissamment dans une école primaire n'aboutissent qu'à une instruction tout à fait insuffisante, si l'oo- Yrier n'a pas le moyen de revenir sur ce qu'on lui a enseigné, et de pousser un peu au delà. • Ce n'est rien de fonder des cours, il faut conquérir des auditeurs. • On se décourage trop fadlemeot. A la suite d'un accident, arrivé dans un atelier de Lille par l'inexpérience d'un chauffeur, on y a fondé par souscription, il y a quelques années, un cours de physique appliquée. La plupart des souscripteurs, en donnant leur argent par bienséance, prophétisaient que le cours serait désert, — la salle ne suflit plus pour contenir les auditeurs. Les fondateurs ont eu l'idée de délivrer des brevets de mécaniciens, — c est à qui se présentera pour en obtenir. Partout où l'on a fait appel à l'intelligence des ouvriers ils ont répondu.

Un moyen de moralisation infiniment supérieur à rinstructioo elle-même, est l'influence du foyer domestique. La mort, la misère, rinconduile^ les cabarets, brisent les liens de famille. C'est, dit à ce sujet M. Simon, une belle et fiëre institution que cette maison de Nancy, qui a tout fait par elle-même, et qui a dédaigné de demander des secours, même à l'Etat. L'enfant y trouve une nourriture grossière mais saine; un bon dortoir, des vêtements suffisants, une surveillance attentive sans dureté et sans minutie; et ce qui vaut mieux que tout le reste, des maîtres qui savent l'aimer et qu'il peut aimer. Quand il retourne le soir de l'atelier à l'école, il a presque le droit de dire qu'il rentre chez lui. Un patronage est encore plus nécessaire pour les filles; auprès de Lyon, on n'a fait que des pensionnats sévères, moitié ateliers moitié prisons; la charité a été mieux inspirée à Mulhouse. Un très modeste couvent catholique reçoit à bas prix les jeunes ouvrières, leur donne le coucher et la nourriture, et les laisse libres de travailler dans les ateliers de la ville. Quelques ouvrières restent indéfiniment dans celte maison, qui leur laisse h faculté, après le rude travail de la journée, de se distraire d'une façon décente. D'autres y descendent seulemeiit comme elles descendraient chez des amies, pendant le temps nécessaire pour trouver avec l'aide des Sœurs, une famille honnête qui consente à les recevoir; d'autres enfin, qui ne veulent pas loger en garni,

restent au couvent, jusqu'à ce qu'elles aient réuni les deux ou trois meubles les plus indispensables. La supérieure garde leurs économicî?, et leur vend elle-même, pièce par pièce, le lit sur lequel elles couchent. — U est difficile de ne pas éprouver une pénible émotion, en songeant aux abîmes des plus honteuses misères, qu'une telle institution dans chaque ville manuractuhère préviendrait quelquefois.

Une application attentive de la psychologie à la bienfaisance

avait démontré que la méthode qui développe Ténergie indivi*

doellc, en confiant l'ouvrier à lui-même, en le provoquant et en

l'aidant à agir, est préférable à celle qui le prend en tutelle. Ne

puavait-on pas s'avancer plus encore dans cette voie, recourir au

stimulant le plus énergique de l'activité humaine qui est sans

coolredil la propriété? Ne pouvait-on pas donner à l'ouvrier, m

kbange de ses économies, Timmédiato et solide jouissance d'une

lEaisoD et d'un coin de terre? Si ce projet se réalisait, non seule-

iDent il développerait très puissamment le goi^t du travail et de

l'épargne, mais en concentrant toutes les espéran(;es de l'ouvrier

dans la possession d'un intérieur, il lui inspirerait directement le

goût des vertus domestiques. - Cette réforme vraiment capitale»

est-elle possible? Elle est possible, puisque elle est faite.

En 1853 une société s'est constituée à Mulhouse, avec 60 actions de 5,000 francs, souscrites par douze personnes qui s'impokreotTobligation, acceptée depuis par les nouveaux actionnaires, àene prélever que quatre pour cent d'intérêt, et de renoncer à âwl autre bénéfice. Le programme qu'on s'est proposé a été largement exécuté, le but atteint, et cependant il n'y a eu aucune perte pour la société. Lorsque les ouvriers de Mulhouse virent à la porte de la ville des maisons riantes, commodes, bien situées, entourées d'un jardin et qu'ils pouvaient habiter au prix de leur ioden loyer, il y eut un moment d'hésitation; ils craignaient d'être parqués, enrégimentés, ils furent surtout étonnés quand on leur parla d'acheter ces maisons. Jamais l'idée de se transformer ei propriétaires ne leur était venu. La société ne leur faisait pourtant aucun mystère, elle leur disait: i Voilà mes maisons toutes «vertes, entrez-y, parcourez les depuis le grenier jusqu'à la cave. Mes me reviennent, les unes à 2/i00 fr., les autres à 3,000; je •ous les vends pour le même prix. Vous verserez une première sùse de 3 à 400 fr., après quoi vous me payerez 18 fr. par moiPg pour une maison de 2,400; 23 fr. pour une maison de 3,000 fr.

C'est 4 ou 5 fr. de plus que ne vous coûterait votre loyer; eo tontÎDuant ce paiement pondant 14 ans, vous aurez remboursé le prix de votre maison, vous en serez propriétaires, vos 5 fr. d'écomie pur mois, vous auront rapporté un immeuble, qui vaut aujourd'hui 3,000 fr., mais qui alors vaudra très probablemenl le double. Et pendant ce temps là, vous aurez été parfaitement logés, ù Tabri des caprices d'un propriétaire, vous aurez joui d'un jardin qui vous aura produit 30 ou 40 fr. par an, sans compter les vastes rues, les établissements d'utilité publique, que vous n'eussiez pas rencontrés toujours dans l'ancienne ville. ■

On conçoit que la lumière n'a pas tardé à se faire ; toutes les mabons sont loués aujourd'hui; quant à la vente, au mois de novembre 1860, sur 560 maisons bâties, il y en avait 403 de vendues.

Voilà donc au bout de six ans, 403 familles qui sont propriétaires de leur maison et de leur jardin. Le père après son travail, n'est plus obligé de choisir entre un galetas et un cabaret ; il n'y a pas de cabaret dans la ville qui soit aussi gai que sa maisonnette. S'il y a quelques moments à perdre, il donne un coup de bêche à son jardin, il arrose une plate-bande. Quand la vieillesse sera venue, il ne rougira pas de vivre du salaire de ses fils, puisque il aura amplement payée sa dette à la famille. Il vieillira et mourra chez lui, et laissera un héritage à ses enfants. Un hérilage! voilà un mot nouveau dans l'histoire d'une famille d'ouvriers. Oui, les enfants succéderont à leurs pères, ils deviendront maîtres à leur tour, de ce joli jardin témoin de leur enfance, de ce foyer où leur mère leur souriait. Ils raconteront leur histoire à leurs enfants, caria famille peut avoir une histoire maintenant qu'elle est attachée à ce coin de terre.

Est-il possible qu'un tel exemple donné par Mulhouse, il y a six ans déjà, n'ait encore porté des fruits ailleurs?

BDUOTHÈQUE FORÉSIENNB.

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