‹ AnnalesChapitre 8 sur 81 · EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES · texte numérisé non relu

EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES

Le dernier numéro de la Hevue des Deux- Mondes (t 5 janvier 1861), TeDferme un mémoire sur reroptjissoonement des eaux douces, par M. Baude, membre de Tlnstitut, que nous avons l'honneur de compter au nombre de nos correspondants. C'est un travail extrêmement remarquable par le talent de condenser les i^lémenls de cette nouvelle science, les théorie:^ et les enseignements d'ordre pratique, dans quelques pages profondément pensées et écrites néanmoins avec cotte clarté parfaite et cette magie du style, qui rendent les : hoses les plus élevées non-seulement accessibles à tout le monde, mais qui en rendent Tétude si attrayante qu'il est fort difOdle de Tmterrompre quand on Ta commencée une fois. Je ne veux pas essayer d'analyser, c'est-àdire, de réduire à Tétat de squelette ce petit cbef-d'œuvre, ce aérait 'ourir au-devant de l'adage italien : trrdvttore traditare; je vais simplement en détacher et on paraphraser, les faits et les considérations qui m'CrOt le plus intéressé.

On convient généralement que le poisson, accommodé secundum artem, constitue un excellent manger, mais il est moins généralement reconnu que c'est encore un manger trés-salutaire. Pour conserver la santé, il ne suffit pas de consommer une certaine quantité d'aliments, il faut (selon l'expression vulgaire et pourtant bien profonde) restaurer ?e corps, il faut que la nourriture compense très-exactement la déperdition incessante des lobstances chimiques trés-viriéesqui entrent dans la structure des corps vivants. Chaussât ayant nourri les poules avec leurs aliments ordinaires, mais dont il enlevait préalablement les sels calcaires, les poules succombèrent rapidement, et on trouva à l'autopsie leurs os cartilagineux, amincis et perforés quelquefois*

Le phosphore, ce poison si énergique, ,est cependant une des substances les plus indispensables à l'organisme vivant. C'^t aux comUnaisons dont il est la base, que les os doivent leur dureté, et, dit-on, les races vivantes leur faculté de se propager. Le soi

n'en recèle predque toujours qu'une quantité restreinte, et \t» récoltes consommées au loin l'en dépouillent asseï rapidement. C'est k cette cause qu'on attribue la sté^ililé actueOe de la SicBe. Le professeur Libbig traite en ce moment de l'appauvrissement phosphorique du sol de la Grande-Bretagne. G*est vn vain que l'Angleterre va chercher les phosphates dans le guano des lies de rOcéan pacifique, dans les ossements humains qu'elle déterre sur les vieux champs de bataille, et même dans les squelettes des animaux fossiles : elle ne remplace pas ce que lui ravit la convergence des déjections de la seule ville de Undres vers le lit de la Tamise. On pourrait fuire des calculs analogues sur les égoutn de Paris, et dire quelle part de la fertilité de la France s'écoule chaque jour dans la Seine. Les villes sont, aux yeux de la chimie, des espèces de suçoirs qui dépouillent, particulièrement dans les grains et les viandes qu'elles consomment, les campagnes de.^ principes de leur fécondité.

Que deviennent les diverses substances organiques, emportées par les eaux courantes, et noyées dans la piasse des eaux du globe? Les poissons s'en emparent : la pèche peut donc rapporter a la terre quelques parcelles au moins des principes indispensables à l'organisation vivante, qui vont diminuant chaque jour. On attribue à la chair des poissons, la plus phosphorée de toutes, la beauté relative et la vertu prolifique des populations ichlyophages. Je crois qu'on pourrait mentionner au même titre les propriétés médicinales de l'huile de quelques poissons marins. L'action de la misère, comme celle du bien être prolongé, épuise la vie humaine. Espérons, que les progrès si rapides de l'industrie moderne tiendront leurs promesses, et nous mettront bientôt à l'abri de l'exiiéme misère : mais où trouver le remède contre les douceurs de la vie? Tout le monde les recherche avec passion, économistes et philosophes du jour, nous prêchent à l'envi que la grande affaire, sinon le but, de l'association humaine est l'augmentation continue du bien-être. Cependant le bien-être augmenté tant qu'on voudra, — on s'y fait très vite et Ton cesse de s'en apercevoir : mais il suffit de quelques générations plongées dans la mollesse, pour tarir la source des générations à venir. Où sont-ils, les représentants des innombrables familles qui, depuis le moyen-âge seulement, se sont élevées successivement au-dessus de la foule? « Ces fortunés convives au banquet de la vie • ont cédé leur place à d'autres, en devenant, sauf rares

«Lceptiûos, la proie de mille maux rachitiqiiei, depuia rioihéciilité et la folie, jusqu'à la déformation de la charpente osseuse, ce qui rond les naissances impossibles ou mortelles. L'huile de foie de morue est Tunique remède, à peu près constamment i^fi* cace, contre ces désastres de la vitalité

Depuis que Remy, le célèbre i écheur des Vosges, a retrouTé Tari de semer le poisson, on s'est beaucoup occupé de la pisciculture, » mais faire édore Icsxeufsdc poissons, n'est pas approvisionner de poissons les marchés. On se demande même, en considérant la fécondité merveilleuse des habitants de l'eau, si le fretin a manqué jamais, si l'appauvrissement actuel des pêcheries ne tient pas à d'autres causes. Pour répondre à cette question, il faut, comme toujours, observer la nature ; il faut étudier les mœurs et les habitudes des poissons.

Au point de vue qui nous occupe, les poissons se partagent en eqièces sédentaires et en espèces voyageuses. Le contingent que ks dernières introduisent dans l'alimentation est de beaucoup le plus important, cela suffit pour attirer notre attention de préférence. L'anguille, l'alose et le saumon, tiennent le premier rang parmi les poissons voyageurs.

L'anguille fraie à la mer. Chaque printemps ses rejetons remontent aux embouchures des rivières de TOcéau et de la Méditenanée, sous la forme de fils gélatineux de la dimension d'une épingle noire, armés de deux yeux en saillie. Pour franchir les obstacles qui s'opposent à leur marche, ils s'entassent les uns sur les autres, ou môme sortant de l'eau, s'appliquent aux surfaces mouillées adjacentes, puis se poussent en rampant comme des vermisseaux. Si la quantité de ces animaux embryonnaires qui pénètrent dans les fleuves, arrivait tout entière tu la maturité, le lit où elle se meut ne suffirait point à la contenir ; mais telles sont les causes destructives multipliées autour de ce fretin, qu'il y a presque à s'étonner delà conservation de l'espèce. Tous les poissons, carnassiers ou non, en sont avides, les oiseaux aquatiques s'en gorgent, et l'homme se montre plus destructeur qu'eux tous. On voit souvent, au moment de la montée, des chariots se diriger vers les fermes, chargés de fretiîi qui servira de pâture à la volaille, aux porcs, ou même d'engruisanx terres !

L'anguille ne se plait pas dans les eaux vives ; comme aucun poisson qui la vaille ne lui dispute le séjour des eaux stagnantes, la production, si facile et si fructueuse, devrait être le souci de ■ÉHoun. — lsei. I 2

quiconque possède une pièce d'eau, une simple mare. Avec ua bon système d'expédition, un millier d'anguillettes, rendues k destination, ne reviendrait pas à plus d'un franc.

Tandis que l'anguille fraie à la mer et grossit dans l'eau douce, l'alose fiit Tinverse. Longtemps cachée dans des retraites pro fondes, elle ne se rapproche de la côte, que lorsqu'elle atteint une taille de 30 à 40 centimètres. Ses essaims se réunissent au printemps dans les anses voisines de l'embouchure des rivitoes. Ils entrent enfin, gonflés d'œufs et de laitances, dans les eaux douces, les remontent, et offrent au pécheur la plus riche proie, jusqu'au moment où, cédant au vœu de la nature, ils fraient, et ne conservent plus qu'une chair flasque et presque maladive. L'alœe fraie à une dislance d'environ 300 kilomètres de la mer, voilà pourquoi sa valeur ne se maintient que dans «le certaines limites. Blois sur la Loire, Valence sur le Rhône, sont les termes au-delà desquels elle se déprécie de plus en plus.

Rien n'est foit pour exciter notre gratitude envers la Providence, comme les migrations de poissons qui, comme l'alose, grossissent à la mer et n'entrent dans les rivières que pour se mieux mettre à la portée de l'homme. Tels seraient des troupeaux qui, s'enfonçant chaque année dans des pâturages inconnus, nous livreraient gratuitement au retour la chair dont ils s'y seraient chargés. De toutes les espèces, vouées à ces heureuses alternatives de séjour dans les eaux salées et dans les eaux douces, la plus précieuse est sans contredit le saumon. Ce roi des fleuves partage presque également son temps entre les unes et les autres, et, réunissant les dons de l'abondance à ceux de la délicatesse, il rapporte en moyenne de ses campagnes en mer, environ 3 kilogrammes de la chair la plus succulente. Non content d'emprunter 4 la mer tout ce qu'il donne à la terre, il ne dispute guère dans l'eau douce la nourriture aux autres poissons; il y rentre saturé, s'y maintient sans grossir en vertu du privilège qu'ont les poissons de supporter de longues abstinences; et la saison qu'il y passe est pour lui celle de la sobriété. H est probablement des retraites, où par compensation le saumon mange beaucoup ; mais de quelle pâture sous-marine fonne-t-il ainsi sa propre substance? Trouvet-il dans les gouffres de TOcéan des végétaux appropriés à sa nature, ou bien, leur dérobe-t il une proie vivante comme lui 1 A la force de ses mâchoires, au nombre et â la dureté de ses dents, il est difficile de roir en lui autre chose qu'un pisdvore; quels

liAt alon les troupeaux marins dont il se repait ? On dirait que jaloux de nous dérober son secret, le saumon plonge en atteignant les eaux salées dans leurs profondeurs, et ne se remontre à la surface qu'au moment de rentrer dans les rivières. Le hareng s'éclipse et reparait de môme ; on tient aujourd'hui pour constant, qu'après avoir promen^} l'abonJauce de la mer du nord tk la Manche, les bancs de harengs, au lieu de se réfugier sous les glaces du pôle, descendent à des profondeurs impénétrables, et que leurs migrations, — coïncidant avec celles du saumon, — sont plutôt Terticalcs qu'bortzontalqg. La certitude que la pâture olTerto par le hareng, est Télément des récoltes que nous rapporte le saumon, eotTcdoerail une conséquence importante. La multiplication du bireog étant, pour ainsi dire, illimitée, les assertions réputées incroyables sur Tancienne affluence du saumon dans nombre de rivières de France, seraient pleinement jut^titiées ; et la possibilité de retour à cet état de choses ne serait plus Tobjet d'un doute. La pèche du saumon constitue une des principales richesses de b Grande-Bretagne. En 1824 lachambie des communes a or* donné une enquête sur celte pèche, et il en est ressorti des lu* micres inattendues sur les moyens d'assurer la multiplication de ce poisson. Il a été constaté que le saumon remonte les rivières pour Crayer; c'est près de leurs sources qu'il dépose et féconde les œufe: chaque femelle porte environ six mille œufs. Les éclowms ont lieu une centaine de jours après la ponte. De là viennent aux approches du printemps ces myriades de petits saumoneaux (on les appelle iacon's dans le bassin de la Loire) qiû, après un se* jour de quelques semaines, disparaissent ensemble, — pour re- Tenir plus tard aux lieux de leur naissance. On s'en est assuré en Ecosse par des expériences rèilérées ; on a vu des saumons mar- ([nés à remporte-pièce dans les nageoires, revenir avec constance à leur point de départ, et montrer ainsi qu'en ensemençant le haut d'une rivière, on assure le peuplement de tout son cours. Sofio, le saumon est doué d'une force musculaire très grande, il remonte les courants les plus rapides, franchit même en s'élançant des obstacles verticaux, mais cette force a des limites, et quand les constructions hydrauliques placées en travers des cours d'eau, ne sont pas mises à sa perlée, elles en excluent complètement ce poisson.

Le rétablissement de la viabilité des eaux que parcourt le poisson de la mef à leur source, en ménageant dans chaque bar-

rtge uu couloir, ou des degrés, {mr lesquels le poissou puisse Iti ûmncbir, est doue la première coDditfon'de rempoissonnement des rivières. M. Goste a recueilli en Irlande un exemple frappant de l'efficacité de ce procédé. Trois petites rivières, dit-ll, se réo- Dissent près de Siligo et se précipitent à pic dans la mer, d'une hauteur de plus de vingt pieds Toute communication entre la mer et les rivières étant impossible pour le poisson, ces riviéreg •e trouvaient privées de saumons. Un propriétaire, M. Cooper, eut lldée d'établir à c6té de ce petit Niagara une écbelle à saumons, et son esssi réussit au-delà de ses espérances. Dès la première année on vit quelques saumons remonter l'échelle ; l'année suivante on en compta jusqu'à quatre cents, et la troisième année, en 1857, un fermier demanda à louer la pèche du saumon 500 livres sterling.

Douie mille cinq cent francs de loyer, prélevés sur trois petites rivières, dans un pays oîi le saumon se vend à très-bas prii : — il faut que ces rvières soiienl pavées de saumons! Bn présence de telles aubaines, il est difficile de ne pas ressentir quelque amertume contre l'incnrie et ce cruel esprit de gaspillage, qui ont amené la destruction, déjà ancienne, des richesses analogues dans les eaux de la France. Cependant, en 1 789 encore, la pèche du saumon de la Bretagne, était affermée 200.000 fr., équivalant à une somme double aujourd'hui; maH toutes les pêcheries de la France ne rapportent actuellement au trésor qu'environ 600,000 fr. C'est qu'il suffit d'un abus toléré sur un seul passage d'une rivière, pour que le poisson déserte entièrement son cours. Il faut ajouter que le peu de poissons qu'on pèche encore, est inférieur en qualité à ceux de plusieurs antres pays. La nature des eaux n'y est pour rien, puisque la même infériorité se retrouve dans les produits de la pèche maritime. La morue anglaise ou hollandaise, se vend plus cher, elle est cependant pèchée sur les mêmes bancs et salée avec les mêmes sels. Seulement, sur les bâtiments anglais et hollandais, les matelots qui jettent les lignes de bord, ont derrière eux lestnmeheurs, qui, dès que le poisson est hors de reaii, lui coupent la tète, lui fendent le \'entre et le déploient. Cette opération ne se fait que le soir sur les morues françaises. Le saumon des pêcheries de Saint-Goar . sur les rives du Rhin, est réputé fort supérieur en qualité à celui qui se pèche au-dessus et au- dissous, parce que les pécheurs y tuent rapidement le poisso^ en lui transper-

çuA ie cerreau avec une grosse aiguille d'ader, cl après lui avoir doDOé le temps de se remettre daus des viviers, des cfiTorts et des angoisses éprouvées dans les filets. M. Claude Bervard, interrogé sortes bits, a répandu qu'il existe dans lacbair de tous les anf» maux bien portants, des matières glycogènes, qui disparaissent des tissus par des souffrances prolongées; tandis que les mêmes matières restent àans la chair, quand l'animal a été tué subitement, ou qu'il n'a eu qu'une agonie de courte durée.

Ed acceptant avec courtoisie la raison physiologique, Téminent aaleur y ajoute une raison à lui que, pour ma part, je préfère de beaucoup. Les poissons, dit-il, ne sont-ils pas des créatures douées de sensibilité, et s'ils n'ont pas la parole, n'est ce pas une iiison de plus de la prendre pour eux ?

Sidney Smith, le grand humoriste anglais, dénonça un jour à son pays une association nombreuse, comptant des affiliés dans les classes les phis respectées de la société, et qui ««'élait coustitoée uniquement pour accrocher des animaux vivants à des crampons aigus et se réjouir au hideux aspect des convulsions et des tressaillements de ces victimes. Aussitôt un cri d'indignation retentit d'un bout à l'autre de l'Angleterre, et on somma le dénonciateur de donner des indications précises sur une bande de cuiDibales dont la seule présence déshonorait le pays. . . Il répon* dit qu'il avait entendu désigner le club des pécheurs à la ligne.

La conclusion est qu'il faut tuer les poissons aussitôt péchés dans leur intérêt, — et dans le nôtre : comme le chasseur le plus Mvice n'a garde de laisser le gibier blessé, mourir lentement dans sa carnassière ; il le tue dès qu'il le saisit, — pour Tempecher de se sauver, — mais tout chef de cuisine sait parfaitement, que les animaux forcés à la course et tombés après les angrâses d'une lutte désespérée, ne donnent qu'un détestable manger. — Aux poissons vivants, il faut la liberté de la circulation; que les barrières qui l'arrêtent partout, s'ouvrent devant lui, il reprendra possession des domaines d'où on l'a exclu, et l'abondance d'arancera sur les pas de la liberté. Enfin, le repeuplement*des eaux ne saurait s'effectuer, s'il était troublé sans cesse : c'est donc une condition essentielle de succès, que la pèche puisse dans i'occurence être temporairement interdite dans des bassins entim. Les eaux courantes, plus que les terres, ont besoin de temps de jachère.

Je Toodrais qu'il nous soit permis de fonneriinircra. Lapêdie, eomme l'auteur nous apprend à rentisager, est on islèrét lodal de premier ordre. Puiûcnt les trés-judideuses réforaes, adonnisiratives et autres, que notre illustre Gorrespoodaiit rMami avac raotorité qui lui appartient, fixer ratteotkm du miniitre.

lIlCHALOWSn.

h JDb. c)e^ ïw Q^auôAcuui^

UCTEOft DE L'ACiDI^MIE DK UOK.

JK DÉniB CET KSSAT.

eV . (Dccd«iNi c^.

MARCHE COMPARATIVK

jm l'architecture et de la uttératurb

!•• Umw !«• pl«» reculés J«m«'wb Mwf^tmmA^^

Ht m. Daumptub di la 6RAif6Ba»« rédacteur ei chef du Mémorial de la fjoire.

Toutes les productions de Tesprit humain portent Tempreinte d'uo cachet commun, bien qu'elles varient suivant le climat, le caractère et les mœurs des différents peuples. — Cette espèce de parenté qui unit les diverses connaissances humaines et atteste une même origine, parait se retrouver particulièrement dans deux sciences, entre lesquelles semble n'exister.au premier abord, aucune analogie : rArchitecture et la Littérature.

Ces deux arts me semblent devoir leur naissance aux mémts causes, qui sont : le besoin d'être utile et le désir d'être illustre.

N'est-ce pas le besoin d'être utile qui a engagé quelques hommes d'une intelligence supérieure à construire d'abord des maisons, puis des palais, puis des temples magnifiques?

N'est-ce pas ce même désir d'ulililé qui a porté les premiers poètes à transmettre à la postérité des vérités religieuses et morales, des chants patriotiques et guerhei-s?

N'est-ce pas aussi le besoin de gloire et de renommée, le besoin de se survivre à eux-mêmes, qui a poussé de puissants monarques et de grands écrivains, à fonder des monuments de pierre 00 des monuments intellectuels?

Tout monument, soit matériel, soit immatériel, est l'expression d'ooe pensée ; et, si j'avais besoin de le prouver, je rappellerais la radne latine de monumenium (mooere, avertir) et la racine grecque de mnaornaî (se souvenir), et mnema (monument ou BOQ^enir).

Les hommes ont dû commencer, pour rendre durable un fai| important on une pensée quelconque, par des monuments maté» 'iéli, d'une construction grossière le plus souvent. — Ainsi, l'ar-

ehitociure a dû précéder partout la littérature ; cet ordre déri?e de la Dature même des dioees et de la marche rationiielle de l'esprit bnmaio. — filais, pour peu qu'un peuple fasse de progrès dans lavoiedelacivilisalion, la lUlérature suit de près sa sœur ; et toutes deux se soutiennent, se dirigent et grandissent eosemble, et aussi déclinent ensemble ; car c'est le même goût qui, d'abord pur, préside à lent développement et à leur perfection, puis qui finit par les égarer et les perdre, quand il s'est corrompa lui-même.

J'ai dit que les hommes, à l'enfance de leur civilisation, se sont servis de pierres amoncelées pour transmettre une pensée à leurs descendants. — En faut-il des preuves ? — Elles sont toutes présentes à votre mémoire : ce sont les desceodants de Noé,qui avant de quitter leâplaines de la Méâopotamie,et de se disper ser dans TUnivers, veulent laisser un monument qui atteste leur nombre et leur puissance ; c'est Josué, qui, après avoir traversé miraculeusement le Jourdain, élève au milieu du fleuve des autels de pierre, afin de rappeler sans cesse ce grand souvenir aux juifs trop oublieux ; c'est Alexandre, qui arrivé sur les bords de l'Hyphase, dans l'Inde, consacre le terme de sa marche victorieuse par l'érection de douze autels; Bacchus, Hercule avant lui, s'il faut en croire la fable, s'étaient servis du même moyen pour déterminer les lieux où s'étaient arrêtées leurs conquêtes ; ce sont les tyrans d'Egypte, qui ont élevé à grands frais d'hommes et d'argent ces fastueuses pyramides, pour léguer à la postérité leurs noms et leur orgueil. — Dieu s'est joué de leurs desseins superbes; à peine savons-nous aujourd'hui comme ils se nomment, ces rois architectes qui avaient cru pouvoir braver l'oubl des hommes.

11 me serait facile de multiplier les citations qui viennent toutes à l'appui de ce que j'ai avancé ; mais qu'on me permette seulement d'insister sur ce besoin de tous les peuples à l'état primitif, de revivre dans leurs monuments.

Les Pélasges, ces premiers habitants connus de la Grèce, nous étonnent par leurs constructions informes et gigantesques; les Assyriens, par leurs remparts, leurs ponts, leurs temples, leurs jardins suspendus, bâtis avec des briques ; les Egyptiens, par leurs monuments de toute espèce, qui se perdent dans la nuit des temps; les Gaulois, par leurs roches énormes, tantôt élevées perpendiculairement comme des obélisques, tantôt rangée^"^

dnMm ordre drcubire, tantôt placées en forme de bancs, de table8 ou d'allées.

Ge même besoin de se survivre, nous le remarquerons aussi dans la pensée qui préside à toute littérature. Mais, pour que cette pensée soit comprise de tout un peuple, il faut qu'il soit déjà arrivé à un certain point d'émancipation intellectuelle ; il faut que la force brutale ait cédé le pas à l'intelligence, et que r4me, siège de toutes les grandes et belles facultés, soit généralement reconnue bien supérieure à son enveloppe terrestre.

alors, mais alors seulement, ou comprend toute la portée des monuments littéraires ; et, si l'on ne place plus ceux qui les ont élevés au rang des dieux, comme l'ont fait les peuples primitifs, du moins on les croit d'une nature presque supérieure à la nature humaine ; on pense que Dieu a placé en eux un rayon de sa suprême intelligence.

— Je veux donc montrer le rapport intime qui me semble unir les cfaefjB-d'œuvre littéraires et les chefs-d'œuvre d'architecture ; prouver que l'art, dans ces deux branches des sciences humaines, a suIh les mêmes vicissitudes, qu'ensemble elles ont eu leur enfance, puis que le goût les a mûries et perfectionnés aux mêmes époques, et qu'enfin, aux mêmes époques aussi, elles ont ca leor décadence. — Et, chose significative et qui achèvera de porter l'évidence dans les esprits, les mêmes effets se reproduiront dans le même ordre chez les diverses nations, quoique dans des siècles bien éloignés les uns des autres.

Ainsi, nous verrons qu'aux époques syncrétiques, aux époques d'enfantement, si je puis m'exprimer ainsi. Fart monumental et l'art littéraire flottent sans r^les, sans but, d'une manière incertaine, et présentent l'image du chaos; — qu'aux époques où le bon goût, formé par des travaux antérieurs, exerce un empire salutaire, les arts et les lettres font paraître des chefs-d'œuvre. Et Qu'enfin, aux époques de décadence, lorsque le bon goût, égaré de sa véritable voie, ne guide plus les hommes, on voit les produotions de l'architecture et de la littérature ne plus offrir qu'on mélange incohérent de beau et de bizarre, de grand et de mesquin, de rectitude et de mauvais goût.

Je crois devoir, avant d'aborder mon sujet, répondre à quelques objections. — Je le ferai en peu de mots ; ce que je dirai jettera peut-être quelque jour sur la ro^ite que je me suis proposé de parcourir.

Et d'aberd, pourquoi chotflir rircbitoctare êeoie, «ftii do li

comparer à la littérature ?

Pourquoi do pas y réunir tous les autres arts, et montrer que tous, eniiuits de l'esprit humaiD, ils ont dû être sujets aux mêmes lois, aux mêmes Ticissitudes?

NoD, ce D'est pas sans dessein que j'ai rapproctié l'architecture seule, de la littérature, qui m'a paru lui être unie par les fieoi le* plus étroits. ~ Toutes deux doivent leur origine aux besoitts des hommes. — Aussi les trouve-t-on toutes deux cbea tous les peu* pies. — Quelleest la nation, même à Tétai sauvage, qui n'aitdes huttes, des maisons plus ou moins grossièrement bâties, des tem* pies peut-être construits sans beaucoup d'art, et en même tempe des diants religieux ou guerriers, ou des contes poétiques trans- D»is à la crédulité par la superstition? — Et longtemps encore, nous ne trouverons chez cette même nation aucun élément des autres arts tels que, par exemple, la peinture et la staturire. — Celles-ci, quoique marchant à la suite de l'architecture, lui prêtant un appui qu'elle est loin de dédaigner, sont enfants du luxe et du superflu. - Elles servent à embellir de leurs admirables productions, les temples des Dieux, les palais des rois, les jardins des grands. — Elles supposent donc la constnictiofl de ces magnifiques demeures. — Aussi, voit-on dans rhisloh^, de longues périodes de temps où la peinture, la statuaire, la musique et les autres arts plus secondaires n'ont rien produit de remarquable, n'ont même donné aucun signe d'existence, tandis que Tarchitecture et la littérature existent toujours, partout, tantêt comme des reines puissantes et adorées, tantôt comme des esclaves déchues de leur ancienne grandeur, exposées au mépris de reines barbares qui ne leur laissent la vie que parce qu'elles ont besoin de leurs services.

Bd second lieu, si l'on rapproche telle époque de la littérature de l'époque correspondante de l'architecture et que l'on descende jusqu'aux détails, peut-être n'apercevra* t-on au premier coup d'oeil aucun rapprochement possible, et pensera-t-on que mon opioion ne repose pas sur des fondements solides.

Je ferai observer que pour traiter convenablement cette question, il faut se tenir À une certaine hauteur ; telle a été du motni ma peusée, et je ne ipe suis jamais iMt)po0é de la résoudre autre* ment. — Que si l'on descend de ce^ point de vue étevê, il est certain que les exceptions se présenteront, peut-être asses breuses; mais c'est déplacer, changer même la question.

IKMtktm, les ré^ du gOût n'ont pas nne précision mattiéaatique. 11 se poemit que telle époque, soit littéraire, soit arcbitectoaique, ne fût pas apprécié de même par tous les esprits. -- Dans ce cas, il faudrait appeler une discussion approfondie qui s'appuierait sans cesse sur les grands principes de la raison et du goût.

Je ne m'occuperai de Tarchitecture et de la littérature que cbez les Grecs, ches les Romains et chez les Français. — Deux peuples anciens, qui U« premiers, ont été formés en corps de nation, ches lesquels abondent les monuments de civilisation les plus antiques, les Assyriens et les Egyptiens, sont cependant renommés et à juste litre pour leurs nombreuses et colossales constructions; mais ils n'ont pas eu de littérature.

Je ne puis résister ici au désir de rechercher sommairement pourquoi ces peuples, du reste assez avancés dans la civilisation, oumquérent totalement, ou à peu près, de ce qui nous semble, à noua autres modernes, faire partie intégrante delà vie d'une nation, — Je crois ne pas trop m'écarter de mon sujet en me laissant aller à cette digression; seulement, livré à mes propres forces dans cette recherche, je réclame votre indulgence.

On a défini la littérature : Texpression des idées d'un peuple; et vous savez ce que Ton entend par peuple. — Y avait-il réellement un peuple, dans Tacceptionque nous lui donnons, chez les Assyriens et les Egyptiens? La division des habitants en différentes castes dont il n'était pas permis de sortir, Tobligation de suivre la mémo profession que ses ancêtres, Tassujettissement servile où les rois tenaient ceux qui leur étaient soumis, l'autorité sans bornes dont jouissaient et abusaient les prêtres d'une religion matérielle et dégradante, les invasions multipliées des peuples barbares auxquels les indigènes se soumeKaient avec nne facilité incroyable, l'absence de toute idée noble, de tout sentiment électrique, tels que l'amour de la patrie, le besoin d'indépendance et de nationalité, toutes ces considérations réunies ne semblentdles pas exclure de chez ces peuples le culte des lettres?

On pourrait dire que ces contrées offraient une'réunion dlndi- Tidus agités de passions, isolés, s:ins lien général, sans idées communes et dès lors dépourvues de rélémcnt premier de tonte littérature. — Us étaient soumis au principe de l'immobilité; et jamais peuple n'y fut plus fidèle.

Ce n'est pas que certaines classes ne fussent moins supersti-

lieiues, pli» édairées, plus susceptibles de sentiments géaéreui.

— C'étaient les prêtres et les grands. ~ Des mystères, enveloppés du secret le plus profond, leur donnaient des idées plus pures de la Divinité, élevaient leur àme et les faisaient sans doute aspirer à un état de choses plus conforme à la dignité de l homme; mais d'un côté, la crainte des châtiments réservés aux révélateurs des mystères et aux innovateurs; d'un autre, l'intérêt qu'ils avaient de maintenir la plèbe dans son avilissement, durent arrêter toute tentative d'émancipation intellectuelle.

Cependant, c'est 4 ces lumières concentrées dans un petit nombre de mains qui s'en montraient avares, que ces peuples durent leur succès dans les arts mécaniques et industriels ; de là, leurs progrès en astronomie, en physique, en géométrie, en chirurgie, et principalement dans les arts chimiques; mais toutes ces sciences, arrivées aune certaine perfection, n'avancèrent plus. — Le principe de l'immobilité leur fut aussi ai^liqué.

L'architecture seule, menant avec elle la peinture et la smilpture, qui ne la suivirent pas dans son essor, fut poussée assez loin et produisit des monuments, sinon approuvés par le goût, du moins destinés à frapper l'imagination par leur aspect grandiose.

— Les absurdes partisans de l'altrutissemeot et du matérialisme du peuple pensaient sans doute que Fart architectural, loin d'émanciper l'intelligence des honmies, inspirait au contraire à leur &me un sentiment de respect et de crainte, en déployant à leurs yeux ces gigantesques monuments dûs à la puissance de leurs maîtres.

Du reste, l'architecture égyptienne manque totalement d'élan, de légèreté, de grâce; elle tient du caractère imprimé ù la nation par les classes privilégiées ; elle e.^t lourde, basse, j*ose dire souterraine. — Elle manque de proportions; point de règle fixe; les ornements sont bisarres, distribués sans goût, surchargés. — Les architectes s'abandonnaient sans direction presque, non pas à leur imagination puisqu'ils ne faisaient guère que se copier et que , leurs œuvres ont toutes un air de parenté, mais à leur caprice, règle unique de leurs conceptions. — Aussi, voyons-nous que les Grecs et les Romains, malgré leurs rapports fréquents avec les Egyptiens, malgré leur admiration pour les monuments de ce peuple, n'ont pas cherché à imiter son architecture qui reste absolument originale.

J'aborde enfin la question principale et je commence par es Grecs.

tlhes ce peuple, rarcbiiecture et ia litlérature furent d'abord et aux mâmes époques, dans un état de coofusiou el de chaos doDt elles sortirent presque en même temps, et d'une manière à peu près analogue.

Sa effet, c'est dans la Grèce que nous voyons pour la première fois apparaître les différents ordres d'architecture, comme aussi les divers genres de littérature. — Dans les deux arts on éprouva le même besoin de débrouiller le chaos, d'établir des régies, et de diriger l'instinct du beau et du grand.

Le caractère de chaque ordre architectonique répond au caractère littéraire de Tépoque où cet ordre domine. — Je passe sous silence les grossières constructions des Pélasges que Ton pourrait cependant rapprocher des cbants informes des Linus, desOleo, des Orphée. — J'examine Tordre Dorique. — Son origine se perd dans la nuit des temps, mais on sait qu'il est dû à la civilisation des Hellènes, comme aussi les premiers essais littéraires. N'est-ce pas aussi celui des premiers poètes que la Grèce ait vu naître, des Homère, des Hésiode, des Gallinus, des Archiloque?

L'Ionique, moins fort et moins grave que le Dorique, est élégant et gracieux sans arriver encore à ce luxe qui distinguera le Corynthien. — C'est Athènes qui remploie de préférence dans 8es Dombreux monuments, principalement sous le ministère de Pèriclès. — C'est aussi cette ville qui voit éclore à la même époque une foule d'orateurs, de poètes, d'historiens, dont le caractère général est représenté par un seul mot, Vatticisme^ c'est-àdire une simplicité de bon goût, une attrayante sévérité, une sage élégance. — C'est l'art dans son exquise pureté, dans son idéale perfection. — Qui ne connaît Sophocle, Euripide, Pindare, Ânacréon, Hérodote, Thucydide, Démosthènes et tant d'autres écrivains de cette époque ?

Quant à l'ordre Corynthien, expression de la plus riche élégance, quoiqu'il soit d'origine grecque, il a été peu employé par 163 Grecs, et c'est encore chez les Romains, ou du moins pendant la période greco-romaine, qu'il faut en étudier l'usage.

Ainsi, l'architecture grecque nait avec la littérature ; on les voit ensemble grandir, se perfectionner et produire à la même époque des œuvres avouées par le goût le plus sévère.

Lorsqu'après la mort d'Alexandre, la Grèce eût perdu tonte son indépendance, tous les arts abandonnèrent une terre où la liberté allait expirer dans les convulsions de l'agonie, et répondi-

T€ùi à l'appel bienveillaut des Ptolémée, rois d'Egypte. Là, doui la protection éclairée de ces princes, ib s'efforcèrent de reproduite les chefs-d œuvre de la patrie. — Mais rinspiration ne dirigea plus leurs tentatives; Timitation devint scrvile; le goût perdit de sa pureté, le sentiment de sa noblesse et de son élévation aussi bien dans les œuvres littéraires que dans les monuments de rarchiteclure. — C'est de cette époque que date pour nos doux arts une décadence lente, il est vrai, mais irrévocable. ~ Tous deux en effet, dans l'époque athénienne étaient arrivés à un point de perfection duquel ils ne pouvaient s'écarter qu'en déclinant.

Si la Grèce perdit sa liberté, si la domination qu'elle avait étendue par la force d'Alexandre sur tout TOrient connu alors, pa$sa presque tout entière à sa rivale d'Occident, elle n'en exerça pas moins sur celle-ci Tinfluence de son génie, de sa civilisation, de ses beaux-arts.

Ainsi nous dirons, pour nous renfermer dans le sujet qui nous occupe, que les Romains, ù proprement parler, n'eurent point d'architecture ; ou du moins qu'ils n'en eurent point d'originale. Ils ne firent qu'adopter celle des Grecs, qu'ils approprièrent à leurs usages, façonnèrent à leur goût et modifièrent selon leurs mœurs.

Npus devons en dire autant de leur littérature qui n'est qu'une imitation de la littérature grerque, mais une imitiilion adroite, hardie et heureuse.

S'il est vrai dédire que l'architecture d'un peuple tient de bien près à sa politique, à ses mœurs et à sa religion, ceci est incontestable pourla littérature. — C'est surtout chez le peuple romain que Ton en trouve la preuve ; car ce qui caractérise I architecture romaine, c'est l'utilité dans les entreprises, la grandeur dans les plans, la solidité dans les constructions. — Cette même sévérité ne peut-elle pas se remarquer en général dans la langue et dans les œuvres littéraires du Peuple Roi?

L'architecture solide et grave des premiers âges de Rome fut seulement appliquée aux usages publics, de même que le style simple et sans apprêt des magistrats consignait sur des livres de toile (lintei libri], les événements contemporains, de mémo que l'éloquence austère et sans art des premiers orateurs servait à éclairer le peuple sur les grands intérêts de la République.

Les Etrusques, dont la civilisation en grande partie grecque,

fÊklÊk ûièimmoap orite ^eB Ronaiin, et aiaqttelB m dut ftoifMHh &è l^^Mât^ tbecdn, légère d(hriatioii dé rordye«ort(|iie> liifMttC^ Rème leurs monuments, leure artistes et temr^ût des aiH, eoaime il» lui communiquèrent leur langue et lui transfihirtBlkè jsoxscéniques depuis longtemps en usage parmi eut.

Ce n'est qu'après la prise de Syracuse par Marcellus que le goût ta arts se propagea chez les Romains, ccmime après la première guerre panique la littérature vint essayer de polir les mœu|8 ruèn raeore de ce peuple conquérant. — Le début des deux arts DS manqua pas d'une certaine grandeur, quoiqu'ils ne fussent fueooore guidés par un goût bien pur ; mais tous deux ne firent yno^ler servilement les Grecs dont les richesses artistiques et BlfeÉnkes lurent bientôt transportées à Rome, étudiées et admirées par tout ce qu'elle refermait d'hommes distingués. .

n ne nous reste qu'un seul traité sur l'art architectural des RosnÉOf celui de Vitruve, qui vécut sous Auguste, mais lui-même aoBS apprend que plusieurs autres ouvrages de ce genre avaient élécoinposés avant le sien. — Or, dans tous les arts, la pratique a péeédé la théorie. — L'architecture, avant César, avait donc d^ bit beaucoup de tentatives, avait élevé un assez grand nomhedeoMmuments ; mais, sans arriver encore à cette précision, à celte correction, à cette pureté de style qu'elle ne devait atteindre foe sous Auguste.

Presque tous les genres littéraires furent aussi, même avant la aort de Sylla, tentés par les Romains; aucun, si j'en excepte la ccmédie sous la plume de Plante et de Térence, ne parvint à la perfection classique. — Et cependant les Ennius, les Pacuvius, ks Lacilnis n'étaient pas des poètes vulgaires ! Nais serait-il juste 4e se montrer trop sévère à leur égard, quand i'idiOme était enccre brut et presque grosâer, le goût public peu formé, et quand is oat les premiers, ouvert la carrière et tracé la route à leurs Mocesseursplus heureux?

On connaît ce mot d'Auguste : • J'ai trouvé Rome de bouo, et ie la laisse de marbre. • C'est sous sa protection en effet, que l'ardétaeture prit un essor extraordinaire. — Les artistes grecs, fsonses foule à Rome, élevèrent dans cette ville et dans toutes lai parties de l'empire, de nombreux monimients; fidèles aux f^gftBade l'art grec,^ ils y firent néanmoins quelques modifications IQOr se conformer au goût de leur patrie adoptive.

Qe ce ifMBfare eat ca qu'en a appelé le Compo$it9j maii* qui

MÉIIOIIM* — 1861. 3

n'est aui yeux de plusieurs savants archéologues qu'une i naison nouvelle dans Tomementation du chapiteau corynthien. — Ce qui distingue l'architecture sous Auguste, c'est la ricbeese, le luxe, l'abondance des or lements. — Aussi Tordre corynthioi, le plus élégant, le plus magniOque de tous les ordres, est-il presque exclusivement employé sous ce prince.

Il n'est pas besoin, je pense, de rappeler qu'à cette même époque de grandeur pour Tarchitecture romaine répond l'apogée de la littérature. et particulièrement de la poésie latine. — Qui n'a lu les immortels auteurs du siècle d'Auguste; Virgilç, Horace, Ovide, TibuUe, Properce ? — Je me contenterai de faire tibservet que, pendant cette même période, la langue et la littérature romaine perdent leur rudesse et acquièrent avec la douceur et l'harmonie, cette élégance, cette richesse, celte ornementatioD pour ainsi dire que nous ayons remarquée dans l'architecture.

Les deux arts qui nous occupent, négligés sous les successeurs d'Auguste, ne reprirent ensemble quelque faveur, ne retrouvèrent quelque frottement que sous les Antonins. — Trajan donna l'exemple à ses successeurs qui l'imitèrent ; il aima, il encouragea les arts et les lettres ; et à côté du fameux anhitecte Apollodore, brillent les noms des Tacite, des Pline, des Quintilien, des Juvénal.

Sous cet empire romain si malheureux, gouverné par des cheh éphémères, le plus souvent vicieux et cruels, tous les arts ne pouvaient que décliner, de même qu'au milieu de la corruption générale des mœurs, le goût ne devait pas conserver sa pureté.

Et cependant deux arts restent encore en honneur, brilleot même parfois d'un certain éclat, c'est toujours l'architecture et la littérature. — Si elles ne produisent plus ces chefs-d'œuvre que nous admirons dans d'autres temps, elles excitent au moins, eliee flattent l'ambition dé quelques esprits. — On se fait gloire de les cultiver. — On semble se consoler avec elles de la décadence de l'empire et des mœurs.

Si même, après la chute de l'empire romain, deux monumeuts imposants, chefs-d'œuvre de Tarcbitecture, nous apparaissait encore : la coupole de Ravenne et l'Eglise de sainte Sophie à Godbtantinople, ils sont dus à deux grands princes : Théodoric et Juslinien qui, par leur caractère et leur génie, se sont montrés bien supérieurs à leurs siècles et à leurs contemporains. — L'un, chef de barbares, conquérant de l'Italie, s'éprend d'amour pour la ci«

1 romaine et s'efforce de la faire fleurir parmi ses sujets peu dodles à sa voix. — L'autre, assis sur le trône d'Orient, veut rendre à l'empire démembré et avili son unité et sa grandeur anciennes. — Tous deux élevèrent de beaux inonumenls de jurisprudence; tous deux aimèrent et protégèrent les lettres et les arts, auxquels cependant ils ne purent rendre qu'une courte existence,et qui, après eux, s'éteignirent au milieu des convulsion» du monde.

Personne n'ignore qu'au commencement du cinquième siècle de notre ère, les barbares s'étant précipités comme de cx)ncert sur Fempire romain d'Occident, celui-ci ne put résister à un choc aussi terrible et fut la proie des peuplapes du Nord.

Que pouvaient devenir la civilisation abâtardie des Romains et les arts qu'elle conduisait à sa suite, sous la loi du glaive, au milieu du sang, des brigandages et des ruines ? Tout disparut. — El si les beaux-arts neusseut trouve un asile sûr au sein des monastères, tout aurait disparu sans retour. — C'est la religion chrétienne, ce sont ses ministres qui conservèrent lldelement le prédeux dépôt des connaissances humaines, dépôt qui fut rendu plus lard au monde étonné, quand des lemps meilleurs se levèrent pour lui.

Cette réunion de tous les beaux -arts entre les mains des ministres de Dieu et souvent'entre les mains d'un seul d'entre eux, a dû imprimer un caractère uniforme aux œuvres diverses qu'ils nous ont laissées. — C'est ainsi qn'aux premiers siècles du Moyen- Age, tout, lans les lettres, comme dans les arts, prend une teinte religieuse. — C'est ainsi, pour nous renfermer dans notre sujet, que le petit nombre de littérateurs et d'architectes (lui apparaissent dans ces temps, appartiennent presque tous h la religion et que nous trouvons souvent dans le même personnage, un saint révéré, un artiste remarquabi ». un écrivain distingué.

Sous la domination romaine, la langue latine était généralement parlée dans la Gaule ; et si quelques restes de langue celtique subsistaient encore, c'était dans les derniers rangs de la société et dans les campagnes. — Les barbares apportèrent avec eux et imposèrent au peuple vaincu leur idiome germanique ; mais la langue latine fut conservée dans les monastères. — Dès lors, deux langues se trouvèrent en présence : la langue savante et la lanfme barbare.

11 en f^t de même dans les arts où. a côté de Télément de la

aiiiOM se plaça l'ôlémeal âe la barbarie tl où te S9ètpv iikl mêlé au mauvais goût.

Les phases diverses que subil notre langue me semWeol œr*

respondre aux phases de l'architecture.

En effet, Irois époques, selon Topinion des artistes les pluthabiles de nos jours divisent Tbistoire de rarchiteclure au Bfoyet* Age:

— Celle où domine le plein cintre ;

— Celle qui présente remploi simultané du pleia cintre et de Togive;

— Celle où domine l'ogive.

Sans être très-versé dans la linguistique de notre pays, on ne peut s'empêcher de reconnaître aussi trois époques dans Fbistoire des divers idiomes parlés en France, pendant la mèeae pé* riode de temps :

— Celle où domine la langue latine;

— Celle qui présente l'emploi simultané delà langue latine et de la langue vul^ire;

— Celle enfin, où Tidiôme vulgaire domine seul.

Ce simple rapprochement ne jette-t-il pas déjà quelque lumière sur la question? Lo pleio cintre, reste de l'architecture des Romains, ne règne t-il pas en même temps que leur langue? — N'assistons-Dous pas ensuite à la lutte des deux langues coaune à la lutte des deux styles architectoniques? Le triomphe de l'ogive ne correspond-t-il p<ns exactement au triomphe de l'idiôaie vulgaire?

La littérature suit lu même marche; elle est d'abord toute latine, sous 1 empire du plein cintre et de Tidiôme romain ; puis mi-partie latine, mi partie originale, lorsque dans les beaux-arts et dans la langue, éclate la lutte entre Télément romain et Télémcnt barbare; enfin, indépendante et libre dans son allure, quaad une architecture et une langue, nouvelles et feunes, régnent sans pajtage.

Si une triple influence préside à la formation et au développement de la littérature du Moyen-Age : le génie de ki religioa, te génie des Romains, le génie des Arabes, rarchitecture ne aoûtdte pas les mêmes influences?

Si les diverses formes adoptées par la littérature, poèmea^ discours, chroniques, loin d'être un effet du hasard ou du caprice, soit une, des oécestités de l'époquon rarchiteetore n'a-t-eUe pas

m besoins de 1% même, société ! ,

])!i(^ii9^ toi^tes les,lûi8 queTua de ce^deoxarlachercheàiincn* df^ Ve9tm% Tautr^iQiircbe fidélciBieDt sur ses traces. — Oogob^ cin}^lff9po,leg (N^emiers Capélieni, sous leiègfie des^e)^ lar- AWecjjife i^^leva des monuments remeiquables» encouirag^ixt iMipsi l'étude des lettres. — Or, la ^^jss^oce de nQ(r« li^t^n^^^ date de l'aTénement des Capétiens, et si sous^Dagobert «(t Cb^ié* magoe les lettres, n'ont rien produit jue nous puissions citer, cje^ plutôt l'imperfection de la laogue qu'U fout en accuser,, qv^U tendance des esprits,

C*esl «u nofd. de la France q«et Taf chitecture ogivale parut d^'abord et arec le plus d'éclat. — Qe sont aussi les. p^èt^^dju ftKd, les Trouvères, quî inaugurent, et un dialectoi uouv6|M»i«t im.oouyeaufl^nre de poésie lia feîs^épiqite et historique. — ^'^ •irait*il.paad;aillQura^ qufdqii'i^fuilogie à étabUr eati«. les^^ na)esttteuaes,et miposanteadues auii artistes de cette éfiocp^a (|t les chansons de gestes de nos vieux trouvéresi ces.iwvres éf^ ques imposantes aussi, par leur hardiesse et leur grandeur?

— Les croisades exercèrent sans contredit l'influence la plus grande sur les mœurs et les opinions des peuples occidentaux. — Biles donnèrent aussi un nouveau caractère à la langue, à la littérature et à l'architecture.

La langue française emprunta à la langue grecque un grand

•mtoe de termes et peut-être sa marche simple et logique. —

Lahttérature refléta je ne sais quelle couleur orientale qu'elle

n'a pas su conserver. — L'architecture s'inspira du goût byian-

tin.

La guerre des Albigeois quieui uiLcaractère tout à la fois religieux et politique, am^a aussi une révolution dans la littérature et dans Tarchitecture du midi de la France.

Si la langue d'Oc dut céder la prééminence à la langue d'Oil, si la poésie fraîche, riante et insoucieuse des Troubadours se tut pour ne laisser entendre que les accents m&les et satiriques des Trouvères, le style ogival aussi fut introduit dans les provinces mériditmales par la force deô armes, pour ainsi dire, à la suite de la soumission sanglante des habitants.

(Test ainsi que la France du Nord fit disparaître à la fois les rinlités menaçantes d'une nouvelle hérésie, d'un état nouveau, d'une langue déjà riche en illustrations et d'une architecture qui t'était inspirée du goût romain et du goût arabe.

Enfin, à mesare que Tarcbileclnre ogivale acquiert phu d'originalité, la littérature devient plus originale aussi.

On les voit enfin s'élancer toutes deux libres et fières. presque sans frein, sans règles, ni méthode; même hardiesse de plans, même bixarrerie dans l'exécution, même luxe des ornements, même délicatesse des détails. — Dans Tune et dans l'autre, le goût du difficile remplace le goût du vrai. — Les grands prineipe9 puisés dans la nature sont oubliés et dédaignés. — Tous, artistes et écrivains, s'abandonnent à la fougue de leur naïve indignation, et pleins d'une foi vive dans leur art, semblent se complaire et s'admirer dans les œuvres sorties de leurs mains.

En un mot, si l'on ne peut dire de l'architecture et de la littérature du moyen- Age, qu'elles satisfont pleinement le goût, on ne saurait se refuser à reconnaître qu'elles frappent fortement l'imagination, qu'elles n'ont rien dû, ou presque rien dû à llmitatioB, et que, toutes deux, parfaitement appropriées aux besoias et aux nécessités du temps, sont l'expression la plus fidèle de cette époque, si curieuse à étudier.

Page 1