CHAPITRE PREMIER
ROUSSFAU A MONTMORENCY
Le 15 décembre 1757, « malgré le froid et la neige », Rousseau, qui a rompu successivement avec Grimm, Diderot, M"'^d'Epinay, ^jme d'Houdelot et Saint-Lambert, doit quitter précipitamment l'Hermitage, où il était, comme on sait, l'Iiôle de M"'^ d'Epinay. Il n'a plus d'amis et il est sans asile. Four ce qui est du logement, un obligeant voisin lui vient d'abord en aide : un certain M. Matlias, procureur fiscal du prince de Condé, mis au courant de ses mésaventures, lui ofTre une petite maison à Montlouis, dans la forêt de Montmorency. Quant aux amis, il se consolera bien vite de les avoir perdus : il va trouver, cbez le maréchal et la maréchale de Luxembourg, une hospitalité qui sera aussi glorieuse pour lui qu'honorable pour eux et, de toutes les surprises qu'il réserve à son biographe, voici l'une des plus piquantes : après avoir, dans ses deux Discours, exalté la vertu et maudit les grands, il va être, à Montmorency, l'hôte et l'ami d'une des plus grandes dames du temps et cette dame est, au su de tous, l'une des moins vertueuses de Paris ; la vie de Rousseau est aussi paradoxale et aussi pleine de contradictions que ses œuvres. Sans parler de l'auteur, l'homme, qui nous intéresse
Bibliographie : Confessions, P. I, L. X. — Grimm : Correspond. Uitér., V. — Streckcisen-Moultou ; J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis, t. I. — Bibliothèque de la Chambre des Députés : Lettres à M">« la Maréchale de Luxembourg (Mauuscrit autographe de J.-J. Rousseau). — Sur M"'" de Luxembourg : Bezenval : Mémoires, LSOô, t. 1. Duc de Lévis : Souvenirs et portraits, 1815. — Sur Mme de Boulïlers : Revue historique, mars 1905 ; Revue de Paris, P'' décembre 1909. — Aug. Re3^ : J,-J. Rousseau dans la vallée de Montmorency, 1909
2 JÉAN-JACOUES ROUSSEAU
seul en ce moment, est faible de caractère ; ce n'est pas sa raison, c'est sa sensibiliié qui le mène — comme il arrive, sans doute, à la plupart des hommes; — mais chez lui, on le sait, la sensibilité est plus vive que chez tout autre, et elle est encore surexcitée par les visions, vraies ou fausses mais toujours obsédantes, d'une imagination qui est elle-même exceptionnelle, puisque c'est l'imagination d'un artiste et d'un malade à la fois.
C'est celte extraordinaire sensibilité qui naguère, froissée outre mesure par des procédés, qui n'étaient certes pas toujours délicats, et qu'il a promptement jugés odieux, l'a brouillé avec ses meilleurs amis à l'Hermitage ; et c'est cette même sensibilité qui maintenant, caressée et choyée, va faire du fier ciloyen de Genève l'hôte respectueux et attendri des châtelains de Montmorency, et le jeter « dans un nouveau tourbillon » au moment même où, tout meurtri de ses ardentes querelles avec les Grimm et les Diderot, il s'était juré de vivre désormais « dans une retraite absolue ».
L'ours toutefois ne se laissa pas tout de suite apprivoiser ; et même la façon dont il répondit aux premières avances du château est tout à son honneur. Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, qui y venait tous les ans passer en deux fois cinq ou six semaines. Apprenant que Rousseau était leur voisin, les Luxembourg envoyèrent un valet de chambre le complimenter et « l'inviter à souper chez eux toutes les fois que cela lui ferait plaisir » : Jean-Jacques ne bougea pas, ce dont il convient de le féliciter. Sans doute il exagère, quand il dit qu'une telle façon de l'inviter à souper lui rappelait M*"* de Bezenval l'envoyant jadis dîner à l'office : « les temps étaient changés, dit-il, mais j'étais resté le même. » Les temps étaient changés, cela veut dire qu'il était maintenant un auteur célèbre et, en cette qualité, il a raison, pour la dignité des lettres, de décliner une invitation faite dans les termes qu'il nous cite.
Bientôt, cependant, une visite au château devint obligatoire : le maréchal de Luxembourg vn personne, avec toute sa suite, vint le voir dans son pauvre logis de Mont-Louis. « Je le reçus
avec peine », dit Rousseau. Et pourquoi cette peine? C'est que « mon plancher pourri tombait en ruine et que je craignais que le poids de la suite du maréchal ne reffondràt tout à fait. Moins occupé de mon propre danger que de celui que l'affabilité de ce bon seigneur lui faisait courir, je me hâtai de le tirer de là pour le mener, malgré le froid qu'il faisait encore, à mon donjon tout ouvert et sans cheminée. Quand il y fut, je lui dis la raison qui m'avait engagé à l'y conduire ; il le redit à M™e la maréchale, et l'un et l'autre me pressèrent, en attendant qu'on referait mon plancher, d'accepter un logement au château. » Me sera-t-il permis de remarquer que ce plancher pourri rend à Rousseau un double service : il fait de lui l'hôte du maréclial et il lui fournit plus tard le moyen d'expliquer et de justifier, dans ses Confessions, son installation au château. Il sent très bien, en effet, que d'aller loger chez un maréchal de France, lui, le farouche citoyen de Genève, l'ennemi déclaré des grands et des riches, cela pourrait paraître aux lecteurs des Confessions, comme cela parut d'ailleurs au public de son temps, un assez piquant démenti à son attitude et à ses doctrines. N'écrivait-il pas précisément à cette date au maréchal, avec un peu d'emphase : « Je n'ignore pas que mon séjour ici, qui n'est rien pour vous, est pour moi d'une extrême conséquence. Je sais que, quand je n'y aurais couché qu'une nuit, le public, la postérité peut-être, me demanderaient compte de cette nuit. » On lui offrit de loger, soit au château même, soit dans un édifice isolé au milieu du parc, et qu'on appelait « le petit château » : il s'installa au petit château, très vraisemblablement le 15 mai 1759. C'est là, « dans une profonde et délicieuse solitude, qu'au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, i7 composa, dans une continuelle extase, le cinquième livre de l'Emile ». De mai 1759, au mois de juin 1762, Rousseau (si l'on excepte ses inquiétudes, assez vite dissipées, au sujet de l'impression de VEmile), dut passer à Montmorency trois années délicieuses.
Ce qu'était Montmorency à cette époque, Grimm nous le dit dans sa Correspondance littéraire (15 juin 1762) : « La vallée, qui
s'élend depuis le coleau d'Enghien jusqu'à la rivière de la Seine, eslune des plus agréables contrées des environs de Paris. Elle est fameuse pour ses cerises et d'autres fruits ; c'est un jardin de l'étendue de plusieurs lieues, rempli d'habitations délicieuses. »
A .Montlouis,où il continuait à avoir son logement, il jouissait d'une jolie plate-forme plantée de tilleuls devant la maison, et qu'une étroite allée joignait à un cabinet, reste d'une tour carrée appelée « le donjon ». C'est dans ce donjon qu'il va écrire sa Leilre à d'Alembert. L'ensemble de son habitation (environ 15 ares), formait une terrasse a plus élevée que celle du château », et dont la vue s'étendait sur la vallée et l'étang de Montmorency ; à l'horizon se dessinait le château de Saint-Gratien, a retraite du vertueux Catinat ». Quant au « petit château », il parut à Jean- Jacques une « demeure enchantée..., il était d'une propreté charmante; l'ameublement en était blanc et bleu. » Tous les matins il courait, au lever du soleil, respirer l'air embaumé du péristyle...; il était là dans le paradis terrestre. »
Avec le bien-être et toutes les commodités de la vie, auxquelles il tenait doublement, en sa qualité de bourgeois authentique et de malade plus ou moins imaginaire, Rousseau trouva à Montmorency l'éclatante revanche de son amour-propre, à la fois humilié et blessé par le récent abandon de tous ses amis. Déjà, dans son humble maison de Mont-Louis, sait-on bien qui venait le voir? Avec le maréchal, la maréchale elle-même, et aussi le duc de Villeroy, la comtesse de Boufflers, et « d'autres personnes de ce rang», c'est lui-même qui nous les présente ; et il nous fait remarquer que tous ces grands seigneurs et toutes ces grandes dames prenaient la peine, pour faire le pèlerinage de Mont-Louis, de gravir « une montée très fatigante», et l'on sent que cette montée djil le rehausser lui-même à nos yeux. Au reste, il est aussi dépaysé que possible chez les Luxembourg: parmi les gens du monde, il perd contenance ; s'il parle, il a peur qu'on se moque de lui; il n'a pas d'esprit, ou, du moins, il n'a pas, ce qu'il méprise, ne pouvant l'attraper, l'esprit parisien. M a toujours peur, en se souvenant de ce qu'il doit au maréchal de Luxembourg, d'oublier ce qu*il se doit à lui-même ; et, inversement, en
sauvegardant sa «dignité de pauvre », d'oublier le respect qu'il doit au rang de son noble protecteur. «Je suis toujours, écrit-il au maréchal (30 avril 1759), dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant. »
C'est au milieu de ces perplexités que je l'imagine faisant, d'un pas assez peu pressé, le chemin qui le mène au château. Le maréchal (1), il est vrai, l'a mis bien vite à son aise : d'après ce que nous savons de lui, non-seulement par Rousseau, mais par les contemporains, il est affectueux, de manières simples, d'ailleurs esprit assez ordinaire : c'est un bon homme. Mais la maréchale est loin d'être une bonne femme ! Sœur du duc de Villeroy, elle avait d'abord épousé le duc de Boufflerset l'on sait que le comte de Tressan avait fait alors sur elle une chanson satirique dont le premier couplet est resté célèbre :
Quand Boufïlers parut à la cour.
On crut voir la mère d'amour; Chacun s'empressait à lui plaire Et chacun l'avait à son tour.
S'il fallait en croire Bezenval, qui a fait d'elle un portrait atroce, ce n'est pas seulement à la cour que la maréchale aurait prodigué ses faveurs : Bezenval nous parle « d'histrions et de gens plus obscurs encore» (!), et il renonce à énumérer « le nombre prodigieux d'hommes dont M"'^ de Boufflers s'est passé la fantaisie. » Devenue veuve, elle se remaria en 1750 avec le maréchal de Luxembourg qui, disait-on, pour la connaître, n'avait pas attendu de l'épouser. Telle sérail, si j'ose m'exprimer ainsi, la Messaline dont le vertueux citoyen de Genève va devenir pour un temps le plus intime ami. Dans tout ce qu'il nous dit d'elle, il ne souffle pas mot, et il faut lui en savoir grè, des scandales
(1) Le maréchal de Luxembourg (né en 1702) était le petit neveu de ce vainqueur de Neerwinden surnommé, pour ses nombreuses victoires, «le tapissier de Noire-Dame ». Il avait assisté en Bohème, comme maréchal de camp, à la défense de Prague et à la belle retraite de Belle-Isle ; puis, ayant suivi le roi en Flandre, comme aide-de-camp et lieutenant-général, il s'était distingué à Fontenoy et avait été fait maréchal en 1757. Il avait épousé, en premières noces, M"-^ de Golbcrt-Seignelay, dont il avait eu une fille, la princesse de Robecq, mêlée à l'affaire des Philosophes, la comédie de Palissot ; et, en secondes noces, M'"« de Boufflei-s, née de Villeroy.
de sa vie passée. Au reste, quand il entra en relations avec elle, M"' de Luxembourg s'était fort assagie : elle avait 52 ans. Elle était d'ailleurs resiée «charmante, dit Rousseau, de ce charme à l'épreuve du temps, le plus fait pour agir sur mon cœur. » Mais elle avait un esprit terrible et c'est ce qui alarmait le timide Jean-Jacques. Tous les contemporains sont d'accord sur l'esprit de la maréchale de Luxembourg : M™® du DefFand, qui s'y connaît, nous la montre « pénétrante à faire trembler » ; le duc de Lévis nous parle de sa «sévérité caustique». On sait que Rousseau se plaint sans cesse d'avoir l'esprit lent : se le figure-ton dans l'intimité d'une femme qui, sans crainte de blesser, se livrait, selon l'expression de M™*^ du Deffand, «à toute l'impétuosité de son caractère», et qu'enfin Walpole, qui la vit cependant bien plus tard (en 1765), nous dépeint en ces termes: « en voyant son agitation continuelle, on serait tenté de croire qu'elle a signé un pacte avec l'esprit malin et qu'elle s'attend à devoir le remplir dans une huitaine de jours. » On comprend mieux maintenant les transes de Rousseau en présence d'une personne qui, il le dit lui-même, « passait pour méchante » — c'est justement le mot que lui applique, à tort, je crois, Bezenval — ; « méchante et très grande dame », ajoute Rousseau, et tout cela « le taisait trembler. »
Dès la première entrevue, la perspicace maréchale eut vite fait de pénétrer son ombrageux voisin ; elle eut l'esprit d'être simple^ ment aimable, de flatter Vauteur, qui lui trouva a une grâce exquise » et, ce qui était plus habile encore, de donner à Vhomme « la douce impression qu'il ne lui déplaisait pas. » Rousseau ne fut pas seulement rassuré; dès la première visite, il fut <i subjugué. »
Grimm désormais et toute la coterie holbachique peuvent à Paris déclamer contre lui, le peindre sous les plus noires couleurs, l'appeler, comme ils feront, « un fourbe et un forcené », incapable de ressentir et indigne d'inspirer de l'amitié ; hôte et ami des Luxembourg, il a de quoi les confondre et même, j'en suis sûr, de quoi exciter leur jalousie. Grimm n'a-t-il pas écrit : « il nous avait remplacés par des gens du premier rang ; à Mont-
morency, sans aucune rivalité, il jouissait de l'encens de ce qu'il y a de plus grand et de plus distingué dans le royaume, sans compter une foule de femmes aimables qui s'empressaient autour de lui (1). » Ces gens de haut parage sont pour Rousseau d'une amabilité et d'une prévenance dont on ne pourrait se faire une idée, si on n'en avait pas les témoignages les plus curieux dans leurs lettres. Le maréchal oublie son rang dans ses promenades quotidiennes avec Rousseau, à qui il laisse prendre le ton familier, qui était si naturel à celui-ci, à cause de son caractère impétueux et de son manque d'éducation. Rousseau vient et part quand il veut; on le connaît, on lui passe tout ; le maréchal et la maréchale le gâtent et le caressent et l'on peut dire : le dorlotent à l'envi l'un de l'autre. Le comte de Ségur a peint d'un trait fort juste les rapports entre les grands et les gens de lettres à l'époque qui nous occupe: «Les institutions étaient monarchiques et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques continuaient à être le partage de certaines classes ; mais, hors de l'exercice de ces fonctions, l'égalité commençait à régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse. La cour seule conservait son habituelle supériorité; mais comme les courtisans en France sont encore plus les serviteurs de la mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang et venaient faire leur cour à iMarmontel, à d'Alemberl, à Raynal, avec l'espoir de s'élever, par ce rapprochement, dans l'opinion publique. C'était cet esprit d'égalité qui faisait alors le charme des sociétés et de Paris et qui y attirait en foule les étrangers de tous les pays (2). » Voici, par exemple, ce qu'une très haute dame, la maréchale de Luxembourg, écrivait à un simple homme de lettres, à Rousseau : « j'ai beaucoup d'impatience de retourner à Montmorency; mais ne craignez pas
les importunités, je sais trop votre façon de penser Eh bien !
Monsieur, je vous propose de venir à l'hôtel du Luxembourg (à Paris) pour y manquer de tout : vous n'y aurez pas seulement
(1) Grimm: Corr. litt., t. V., p. 100.
(2) de Ségur: Souvenirs et anecdotes sur le règne de Louis XVI.
du sel sur une Uiile. Si c'est la façon de vous y attirer, il n'y a rien que l'on ne fasse. »
Eu recevant de si charnianls billets, et beaucoup d'autres du ^lême ton, familiers et gracieux à la lois, Rousseau devait se dire qu'une société où l'on renconlrait, dans une même maison, un si bon seigneur et une si parfaite grande dame, n'était peut-être pas si affreuse qu'il se plaisait à le répéter dans ses livres ; et il pouvait faire aussi, à pari soi, celle réllexion que, tout de même il était plus aisé à un roturier comme lui de vivre sur un pied d'égalité avec un maréchal de France qu'avec certains patriciens de sa connaissance que leur morgue avait confinés dans les « quartiers hauts » de la démocratique Genève. Car à qui donc pensait-il, si ce n'est à ses concitoyens, quand il faisait à ce moment même dans VEmile cette fine remarque : « il n'y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d'affectation que ceux où l'inégalité n'est pas grande et où chacun craint toujours d'être confondu avec ses inférieurs. » Au contraire le maréchal et la maréchale lui écrivent comme à un des leurs, comme à un ami un peu bizarre dont on ménage avec sollicitude les susceptibilités et les manies : « ce n'est pas moi, lui écrit M'"'^ de Luxembourg, qui vous ai envoyé ni trulïe, ni chapon, ni gâteau d'amandes ; je respecte trop votre iaçon de penser ; nous ne vous avons jamais donné que du gibier de la chasse de M. le maréchal. » Ainsi Rousseau faisait grâce au gibier, quand il avait été tué par un maréchal de France. « Quelle nouvelle j'ai apprise ! je partage votre douleur ; j'en suis même au désespoir. M. de Luxembourg ne sait pas le malheur, o Quel est donc ce grand malheur? Rousseau aurait-il perdu sa Thérèse ? non, c'est son chien qui est mort : a Ce pauvre Turc ! quel dommage ! il y a bien des amis qui ne le valent pas î » Hélas oui ! a dû s'écrier Rousseau en pensant à ces ingrats mortels, les Grimm et les Diderot. Et enfin ipr on nous permette de citer encore ces mots de la maréchale, à propos des lettres de Ximenès, c'est-à-dire de Voltaire, contre la Souuelle Uvloise : «• Voltaire ne serait pas capable d'avoir écrit un livre comme le vôtre. Nous ne voyons point dans ses ouvraiïcs l'élévation» la force de génie qui est répandu dans celte
charmante Julie. » Etre mis au-dessus du premier homme de lettres de son temps et par une femme d'esprit, quelle joie pour son amour-propre; et le dernier mot de la lettre, comme il dut aller à son cœur avide de caresses : « adieu, le plus aimable de tous les hommes et le plus aimé. »
Voilà donc ce qu'écrivait à l'ancien laquais des Gouvon et des Vercellis une grande dame dont ou pouvait dire que, sauf les membres de la famille royale, il n'y avait personne de plus distingué ni de plus titré dans tout le royaume de France ; voilà aussi plus qu'il n'en fallait pour tourner des têtes plus solides que celle du pauvre Jean-Jacques ; quand donc il nous apparaîtra plus tard à peu près fou d'orgueil, il faudra nous souvenir qu'il n'est pas seul responsable de cette folie. Notons enfin (ou rappelons) que, malgré ses défauts, Rousseau savait très bien» quand il le voulait, plaire aux femmes et leur inspirer (à Monlmorenc3% comme il l'avait fait à la Chevrette), sinon de l'amour, du moins une amitié tendre ou passionnée.
II goûtait pleinement le charme de cette hospitalité, à la fois amicale et princière, qui lui était comme une douce confirmation de ce qu'avait écrit, quelques années auparavant, son ami Duclos, dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle : (c plus on est grand, moins on s'avise de faire sentir une distance trop marquée. » Le danger ici était plutôt que l'homme de lettres oubliât trop complètement cette distance qu'on avait eu la délicatesse de ne jamais lui rappeler et que, par exemple, pour témoigner sa gratitude, « il passât les bornes », comme s'en accuse justement Rousseau, lui qui n'a jamais su, il le reconnaît, (( garder un milieu dans ses attachements ni remplir simplement les devoirs de société. » Un jour, par exemple, il reçoit chez lui, à Montlouis, la visite de je ne sais combien de princes, ducs et duchesses, et sentant bien à qui il doit toutes ces belles visites, il se jette au cou du maréchal et, pour lui exprimer la joie dont son cœur déborde : « ah ! s'écrie-t-il, M. le maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître et je les hais bien davantage depuis que vous me faites sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer ! » Et, en efTet, rien n'est plus aisé ;
il n'ont, pour cela, qu'à ollrir leur table et leur petit château. Rousseau ne nous dit pas ce que répliqua le maréchal à un compliment si bien... asséné.
Au resie ce qu'il y a de plus curieux dans ces rapports fréquents de Rousseau avec les Luxembourg, c'est la peine inouïe, et inutile, que se donne Rousseau pour s'adapter à un milieu qui n'est pas le sien : les vétilles prennent à ses yeux une importance considérable ; tantôt il se choque d'un mot insignifiant ou, dans un billet très banal, il devine les plus terribles sous-entendus ; tantôt au contraire une simple politesse le transporte d'admiration et le fait pleurer de tendresse. Pour se soutenir dans les bonnes grâces de la maréchale, il a imaginé, se défiant de son esprit (le tous les jours, de lui lire, d'abord la Nouvelle Héloïse, puis VEmile, et la maréchale est ravie, surtout de la Nouvelle Héloïse ; elle ne parlait plus que de Rousseau : « elle me disait des donceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour »;... et, dès lors, Rousseau vécut dans les transes : qu'allait durer cet engoùment et combien de temps M""® la maréchale lui donneraitelle à table la place d'honneur, à côté d'elle, et quels que fussent, paraît- il, les grands seigneurs invités? Pour prévenir le refroidissement qu'il redoute, Rousseau pousse ce cri d'alarme, qui est, du reste, un cri du cœur : « la reconnaissance, écrit-il à M'"* de Luxembourg, suffira t-el le pour un cœur qui ne connait pas deux manières de se donner et ne se sent capable que d'amitié : d'amitié. M"*' la maréchale ! Ah ! voilà le malheur I Vous vous jouez, moi je m'attache. Que je hais tous vos titres ! que je vous plains de les porter ! que n'habitez-vous Clarens 7 mais le château de Montmorency, mais l'hôtel de Luxembourg! est-ce là qu'on doit voir Jean-Jacques? est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'un cœur sensible ? Vous m'oublierez, Madame, après m'avoir mis hors d'étal de vous imiter. Vous avez beaucoup fait pour me rendre malheureux et pour être inexcusable. » Nous n'avons pas la réponse où la maréchale dut s'excuser, comme elle put, d'avoir un château et de n'habiter pas Clarens ; mais nous savons comment s'y prenait le maréchal pour se faire pardonner ses « bontés cruelles b (le mot est de Rousseau) pour le
«solitaire» qu'on oublierait trop vite. Lui, au contraire, ne devait jamais oublier ce que fit un jour ce « bon maréchal », et c'est longtemps après la mort de ce dernier que, dans ses Confessions, il nous a conservé le souvenir de l'événement mémorable que voici : Rousseau avait introduit chez les Luxembourg son compatriote Coindet qui s'était occupé des dessins de la Nouvelle Héloïse. Or un jour que Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, M. le maréclial dit après dîner à la compagnie : allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis ; nous accompagnerons M. Coindet. « Le pauvre garçon n'y tint pas, sa tête s'en alla tout à fait. Pour moi, j'avais le cœur si ému que je ne pus dire un mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal.» Qui parle ici ? est-ce le citoyen de Genève? Non , c'est un petit bourgeois fourvoyé dans la société des grands seigneurs, qui s'exalte un peu à tort et à travers devant les faits et gestes les plus simples, aussi prompt à s'enthousiasmer quand il pense qu'on veut lui faire honneur ou à ses amis, qu'à se fâcher quand il se ligure qu'on veut lui faire affront (1). Le prince de Conti s'aviset-il un jour de lui envoyer du gibier : Jean-Jacques refuse fièrement cet humiliant cadeau. Mais voici que le prince vient le voir en personne, avec toute sa suite, et Rousseau reconnaissant a consigné pour la postérité les détails de cette auguste visite : « Au milieu de mes tracasseries littéraires, je reçus le plus grand honneur que les lettres m'aient attiré, et auquel j'ai été le plus sensible, dans la visite que M. le prince de Conti daigna me faire par deux fois, l'une au petit château et l'autre à Mont-Louis. Il choisit même toutes les deux fois le temps que M'^^de Luxembourg n'était pas à Montmorency afin de rendre plus manifeste qu'il n'y venait que pour moi... Pour comble de grâces, le prince voulut que j'eusse l'iionneur de faire sa partie aux échecs. » Et Rousseau lui fit, lui, « l'honneur » de le gagner ; car, en finissant la
(1) Stendhal apprécie un peu durement ce passage des Confessions : « Ce laquais parvenu, fait -il dire à Julien Sorel , est ivre de bonheur, si un duc change la direction de sa promenade pour accompagner un de ses amis. » (Le Rouge et le Noir, XXXVIII).
partie, il lui dit a d'un ton respectueux, mais grave: Monseigneur, j'honore trop votre Altesse sérénissime pour ne pas la gagner toujours aux échecs. » Échec et mat ! mais le prince se déclara sans doute hattu et content, car « il était plein d'esprit et de lumières et il sentit, du moins je le pense, qu'il n'y avait que moi qui le traitasse en homme. » C'était, en tous cas, faire coup double : car c'était montrer au prince qu'en présence d'un joueur sérieux, il n'était qu'une mazette, et aux gens de sa suite qu'ils étaient de plats courtisans ; et de cette leçon de courage donnée aux flatteurs du prince, Rousseau , dans ses Confessions^ se montre encore plus fier que de la leçon d'échecs qu'il a donnée au prince lui-même.
Les relations de Rousseau avec la comtesse de Boufïlers méritent aussi qu'on s'y arrête un instant; elles nous aident à mieux comprendre les singularités de Rousseau. La comtesse de Boufïlers était mieux faite que personne pour goûter le paradoxal auteur de la Lettre sur les spectacles : « La comtesse de Bouiîlers, écrit M"^ de Lespinasse, vint dîner hier chez M™" Geoffrin ; elle fut charmante : elle ne dit pas un mot qui ne fût un paradoxe. » Le prince de Ligne, qui lui est favorable, dit aussi qu'elle était « un peu paradoxale », mais que, « dans un cadre de simplicité, elle faisait pardonner son sophisme et sa supériorité d'éloquence » ; et voilà donc une admiratrice née de l'éloquent auteur d'Emile, auquel elle écrit, en effet, qu'il a mérite des statues et les hommages de tous les humains. »
Malheureusement M™*= de Bouiîlers ne se contentait pas d'être une lectrice passionnée de Jean-Jacques ; elle écrivait ellemême, ce qui était un bien moindre mérite aux yeux de Rousseau : une de ses « chances », nous dit-il, était d'avoir toujours dans ses liaisons une femme auteur. Il avait espéré « au moins chez les grands éviter cette chance » et voilà que la manie d'écrire, qui avait épargné M™*^ de Luxembourg, avait atteint M*"*^ de BoulUcrs. Celle-ci fit une tragédie, mais en prose — que voilà bien les paradoxes de M"'« de Bouiîlers ! — et naturellement elle la soumit au jugement de Rousseau. Rousseau se rappelant sans doute (il venait de le proclamer dans sa Lettre sur les
spectacles), qu'AIceste avait eu lort « de tergiverser et d'user de détours pour dire son avis à Oronte », donna ce qu'on lui demandait ; un éloge, certes, « mais modéré et tel, paraît-il, que le méritait l'ouvrage », et il ajouta ce qu'on ne lui demandait pas : un avertissement, et conçu en ces termes : « L'ouvrage, ditil, avait un très grand rapport à une pièce anglaise assez peu connue, mais pourtant traduite, intitulée Oroonoko. » Et Rousseau, qui nous fait ce récit dans ses Confessions, a la bonhomie de nous informer qu'il n'a jamais averti de ce « plagiat » que la comtesse seule, c'est-à-dire la personne seule qui ne désirait pas être avertie.
On sait que la comtesse de Boufïlers était la maîtresse du prince de Conti et qu'à ce titre elle faisait les honneurs du Temple, où se tenait la petite cour du prince, et c'est pourquoi ^\pne J^ DefTand, toutes les fois qu'elle parle de la comlesse, l'appelle (( l'idole » fdu Temple). Que Rousseau, malgré son austère humeur, ait fléchi le genou devant « l'idole », |je ne songe pas à le lui reprocher : nous sommes au dix-huitième siècle et tout le monde faisait comme lui. Seulement tout le monde n'avait pas écrit VÉmile, et il y avait, dans VEmile, certaine phrase que M™^ de Boufïlers n'eut aucun besoin, tant elle était précise, de se faire expliquer par l'auteur : c'est la phrase où il déclare sans ambages que « la femme d'un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d'un prince. )) Quand il avait écrit cette phrase terrible, Rousseau ne connaissait pas encore, et nous l'en croj^ons sans peine, M'"^ de Boufïlers. Il ne songea pas à l'effacer lors de l'impression ; mais, quand parut le livre, il fit part de son émoi au chevalier de Lorenzi, un familier du prince, qui le rassura, dit Rousseau, en se moquant de son inquiétude. Qui sait si le chevalier ne se moquait pas un peu aussi, à part lui, des plaisants démentis que se donnait à lui-même cet homme étrange qui semblait prendre autant de plaisir à flageller le luxe et les vices des grands qu'à vivre dans la société, hélas I si délicieuse, de ces grands et de leurs trop aimables maîtresses. M"^^® de Boufllers avait d'ailleurs, comme Rousseau, a la morale la plus austère » ; et M'"* du Deffand, qui relève « ce constraste », entre
sa morale et sa conduite, ajoute que « le mot drôle semble fait exprès pour elle ». Mais par dessus tout, et tous ceux qui ont parlé d'elle sont unanimes sur ce point, la comtesse était souverainement « aimable » ; nous aurons bien des fois l'occasion de parler de cette charmante femme qui restera longtemps une des meilleures amies de Rousseau.
Le séjour à Montmorency (15 décembre 1757 — 9 juin 1762), fut marqlié par une extraordinaire fécondité ; indépendant et heureux, et dans la pleine maturité de son talent, Rousseau, qui a commencé tard à écrire, semble vouloir regagner le temps perdu et donner au public des preuves éclatantes de la variété de son génie : moraliste, il compose la Lettre à d'Alembert sur les Spectacles (à Montlouis, 1758); romancier, il termine la Nouvelle-Hèloïse, commencée à l'Hermitage (1761) ; politique, il publie le Contrat Social (1762) ; éducateur enfin, il écrit VÉmile (1762). Je voudrais, non pas analyser, après tant d'autres, ces grandes œuvres, mais essayer de résoudre, à leur propos, les Irois questions suivantes : Qu'est-ce qui, en chacune d'elles, peut s'expliquer par la vie et le caractère de Rousseau?— Quelle esl leur véritable originalité? - Quel lien enfin les rattache les unes aux autres? —Voyons d'abord la première en date : la Lettre à d'Alembert.