LA LETTRE A D ALEMBERT SUR LES SPECTACLES
C'est à l'occasion de l'article Genève, de^V Encyclopédie, comme chacun sait, que Rousseau a écrit sa Lettre à d'Aiembert sur les Spectacles. Dans cet article, rédigé par d'Aiembert, on lisait deux choses qu'on ne s'attendait guère à y trouver (mais V Encyclopédie est un livre à surprises) : d'une part, d'Aiembert, fidèle à la lactique des Encyclopédistes, qui était de discréditer sournoisement le catholicisme en exaltant tout ce qui lui était contraire, se donnait le malin plaisir d'apprendre au lecteur français qu'on trouvait à Genève des gens qui ne croyaient ni à la révélation, ni à la divinité de Jésus-Christ, et qui ne se piquaient pas moins d'être de bons chrétiens, puisqu'ils étaient des ministres de l'Évangile ; et, d'autre part, s'adressant cette fois aux Genevois, il les exhortait chaleureusement à construire dans leur ville une salle de spectacle, afin qu'on put dire de Genève qu'elle & réunissait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes. »
Si nous en croyons les Con/ess/ons, c'est Diderot qui, lors de sa dernière visite à l'Hermitage, avait appris à Rousseau que (( l'article Genève, concerté avec des Genevois du haut étage, avait pour but l'établissement de la Comédie à Genève ; les mesures étaient prises et cet établissement ne tarderait pas à avoir lieu.»
Bibliographie : Confessions II, 10. — D'Aiembert: article Genève dans l'Encyclopédie. « Lettre à M. Jeau-Jacques Rousseau », 1759 (dans ses Mélanges de littérature, d'histoire et de piiilosoptiie, édit. 1821, t. iv). — Marmontel : « Apologie du théâtre » (Mercure, de novembre 1758 à janvier 1759). — La Harpe: Lycée (Il« P. 1. i, ch. G, Seet. 3). — Desnoiresterres : Voltaire et la Société française au XVIII siècle. T. V : Voltaire aux Délices. — Paul Janet : La ptiilosopliie de Molière: Hev. des Deux-Mondes, 1881 . — Bergson : Le rire, 190U. — E. Bigal : Molière, 1908.
Occu|)c alors de ses démêlés avec Grimm et M'"" d'Epinay, Rousseau « ne dit rien », pour le moment, sur ce projet qu'approuvait fort Diderot ; mais « indigné de tout ce manège de séduction contre sa patrie, il attendit avec impatience le volume de VEncyclopédie où était cet article. »
Dés qu'il le connut, malgré son abattement et ses chagrins, malgré l'incommodité de sa nouvelle demeure (à Montlouis), il se mil à l'ouvrage avec acharnement. « Pendant un hiver assez rude, dit-il, j'allais tous les jours passer deux heures le malin et autant l'après-dînée dans un donjon tout ouvert (il existe encore), que j'avais au bout du jardin où était mon habitation... Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma Le//re à d'^/£/ïï/;e/7 sur les Spectacles. » C'est « peu après son établissement à Montlouis » (décembre 1757), que Rousseau reçut le volume de VEncyclopédie contenant l'article Genève, et c'est dès le mois de février 1758, toujours d'après lui, qu'il aurait composé sa Lettre à dWlembert. On a objecté à son récit une lettre à Vernes, du 18 février 1758, où il ne parle qu'avec la plus grande indifférence de cet article Genève, qu'il trouve (( peut-être indiscret, assurément pas olTensant » pour les pasteurs genevois ; et il refuse de s'entremettre auprès de d'Alembert pour l'amener à rétracter ce qu'il a dit du socianisme, autrement dit du libéralisme, de ces mêmes pasteurs. De sa réplique à d'Alembert, pas un mot dans sa lettre à Vernes. C'est pourtant le récit des Confessions quW faut croire, car, dans une lettre à l'imprimeur Rey, datée du 1"^ murs 1758, Rousseau parle déjà d'un ouvrage qui est(( prêt », el cet ouvrage est la iMlre à d'Alembert : Rousseau désirait que le livre fût imprimé dans le plus grand secret, d'abord par égard pour d'Alembert, qu'il prenait à partie et qu'il voulait instruire le premier de sa réplique, et aussi, sans doute, pour que, l'attaque élanl imprévue, le succès en fût plus retentissant (1).
(1) I/oiivra«c fut mis en vente à Paris, le 2 oclol)re 1758 (Bossclia : « lAttrcs de Jcan-Jacquc» Ilousscau à Marc-Michel Hev », 1858, p. 64).
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Mais, s'il a écrit de verve et assez rapidement cette Lettre, Rousseau ne l'a pas improvisée sans notes et encore moins, comme il l'insinue, sans livres. En réalité, il a sous les yeux, quand il la rédige, son Montaigne nalurellement, mais encore les Réflexions de Bossuet sur la Comédie et aussi le Traité du prince de Conli sur le même sujet (où il puisera une anecdole rapportée par Saint-Jean Chrysoslome ; et ce n'est pas dans Chrysoslome qu'il l'est allé chercher). Il a même un Platon: car, en vue de sa Lettre sur les Spectccles^ïl a composé, avec un livre des Lois et un livre de la République, un traité, d'ailleurs sans grand intérêt, sur ïlmitation théâtrale. Il a donc pris son temps pour fourbir ses armes avant de partir en guerre : maintenant pourquoi s'est-il décidé à guerroyer?
Pour deux raisons, je crois, dont l'une était certainement le dépit de voir Voltaire installé à Genève, ou aux portes de Genève. Que l'article de ï Encyclopédie eût été inspiré par Voltaire qui, dès son installation aux Délices (en février 1755), avait tout fait pour attirer à ses représentations théâtrales les riches Genevois, Rousseau n'en doutait nullement ; et il croyait même, à tort ce me semble, que certaines parties de l'article avaient été écrites par Voltaire. Le croyait-il vraiment? il savait trop bien que rien ne ressemblait moins à la prose agile et amusante de Voltaire que l'ennuyeuse correction du géomètre d'Alembert. Mais ce qu'il savait aussi c'est qu'on allait, si l'on établissait un théâtre à Genève, représenter sans trêve, et aux applaudissements de la foule, les Zaïre, les Mahomet et les Mérope de « cet homme arrogant, opulent, d'une brillante faconde » (ainsi en parlent les Confessions), de cet homme enfin qui, du jour où il s'était fixé à Genève, était devenu « l'idole des femmes el des jeunes gens. » Dès ce jour, Rousseau avait estimé que « Genève était perdue » ; en tous cas, perdue pour lui, qui avait pourtant plus de droits que tout autre d'y tenir le premier rang : n'était-il pas, en effet, « le citoyen de Genève » par excellence? — et voilà pourquoi « la Comédie est une école de mauvaises mœurs. » On m'accordera, du moins, après les aveux des Confessions (et nous aurions pu nous en passer), que, si Voltaire n'avait pas été
en 1758, comme il s'appelait lui-même, «le Suisse Voltaire «^ Rousseau aurait moins frémi « d'indignation » à l'idée qu'un théâtre allait s'établir à Genève : peut-être même y aurait-il laissé jouer le Deuin du village^ de J.-J. Rousseau.
Il n'oublie sans doute pas, dans sa Lettre à d'Alembert, d'admirer, très sincèrement d'ailleurs, les tragédies de M. de Voltaire et, en particulier Za/rt',» cette pièce enchanteresse » ; mais seuls les lecteurs naïfs peuvent se méprendre sur ses sentiments à l'égard de a l'illustre auteur de Nanine », qu'il loue même au point de formuler ce souhait, fait pour le désarmer d'avance : « s'il nous faut absolument un théâtre, que M. de VollîJÎre s'engage à le remplir toujours de son génie et à vivre autant que ses pièces. » Est-il taçon plus aimable, et plus adroite, de cacher son jeu ?
On connaît la thèse qui fait le fond de la Lettre sur tes Spectacles: le théâtre est condamnable, parce qu'il corrompt les bonnes mœurs. Rien sans doute n'est plus facile que de montrer comment Rousseau, pour aboutir à cette tlièse, n'avait qu'à développer les conséquences de ses œuvres antérieures, à savoir de ses deux Discours. Dans son premier Discours, en elTet, il a attaqué la littérature, et, dans son second, ta société, parce que ce sont deux choses artificielles. Or ce qu'il y a de plus artificiel, à la fois dans la littérature et la société, c'est bien le théâtre : les sentiments y sont feints, et les gens qui sont sur la scène jouent des personnages qui leur sont étrangers : nous voilà donc aussi loin que possible de l'homme de la nature, qui a seul, comme on sait, les sympatliies de Rousseau.
Que Rousseau ait compris tout de suite que sa Lettre sur les Spectacles se rattaclierail aisément à ses écrits antérieurs, et qu'en conséquence elle contribuerait à donner plus de consistance à son œuvre et, par là même, un air plus sérieux au rôle de Galon le censeur qu'il alîectait de jouer, tout cela n'est point douteux. Il se disait sans doute aussi, toujours plus préoccupé de frapper fort que de frapper juste, que le meilleur moyen de scandaliser le public - el d'enlever le succès —, c'était de condamner bardiinenl le plaisir même dont ce public raffolait le
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plus, le plaisir de la comédie. Rousseau a évidemment pensé à tout cela, tandis qu'il écrivait sa Lettre à d'Alembert ; mais ce n'est pas, je crois, cet ensemble de considérations, ce n'est pas, comme on l'a dit, le dessein arrêté de « poursuivre sa croisade contre la civilisation » qui l'a déterminé à écrire cette Lettre. Saint-Marc Girardin veut que Rousseau n'ait fait, en l'écrivant, « que suivre la pensée qui avait inspiré ses autres ouvrages », et il affirme que a le dépit et la jalousie contre Vollaire n'y furent pour rien. » Sans être aussi catégoriques que Saint-Marc Girardin, les modernes critiques sont tro.p enclins, selon moi, à nous représenter Rousseau comme conduit, par la seule logique, de ses deux Discours à sa Lettre sur les Spectacles ; et ils prêtent ainsi au développement de sa pensée et de ses œuvres plus de systématisation prémiditée qu'il n'y en eut en réalité. Assurément, des deux Discours à la Lettre sur les Spectacles, Rousseau n'a pas changé, et il est naturel qu'on retrouve dans la Lettre certaines idées des Discours. Mais ce n'est pas, je crois, pour être conséquent avec lui-même, et parce qu'il était bon logicien, que Rousseau a écrit la Lettre à d'Alembert. 11 ne faut pas oublier que jusqu'ici les ouvrages de Rousseau, bien loin d'être le fruit naturel de la méditation solitaire, ont été provoqués par des faits extérieurs, tels que des sujets mis au concours par une Académie. Il en va de même, je crois, pour la Lettre à d'Alembert : Rousseau n'eût peut-être pas songé à écrire un livre contre les spectacles, s'il n'eût pas espéré, par ce livre, barrer le cliemin à Voltaire, qui était en train de faire la conquête de Genève.
Mais enfin pourquoi tient-il tant à lui disputer cette conquête, et depuis quand donc Genève est-elle si clière à son cœur? depuis quatre ans exactement, c'est-à-dire depuis son dernier séjour, qui dura quatre mois, dans sa ville natale. Ce séjour, c'est, avec l'établissement de Voltaire aux portes de Genève, le second fait, et comme la seconde raison déterminante de la Lettre à d'Alembert ; et d'ailleurs, on va le voir, ces deux raisons, pour ainsi dire, se conditionnent l'une l'autre : en ternies plus clairs, si l'installation de Voltaire aux Délices est, en 1758,
insupporlable à Rousseau, cest surtout parce que Rousseau a fait, quatre ans plus tôt, un séjour en Suisse, sur l'importance duquel on ne saurait trop insister. Quand, en effet, il est retourné à Genève en 1754, Rousseau n'a pas seulement retrouvé son pays, i7 s'es/ retrouvé lui-même, le Suisse et le Genevois de jadis, celui qui écoulait, et se rappelle maintenant — il va en parler dans sa Lettre à dAlemhert — , les leçons de patriotisme de son père: «Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays... » ; et ainsi, avant même d'en revendiquer le titre, il a senti renaître en lui tous les fiers sentiments démocratiques du « citoj'en de Genève 1. Il avait fait, sans doute, avant 1754, d'Annecy et de Chambéry, plusieurs voyages et de rapides séjours à Genève ; mais, s'il n'avait jamais pu voir « les murs de celte heureuse ville sans attendrissement », c'étaient là des émotions fugitives, qui s'évanouissaient à mesure que disparaissaient à l'horizon les murs de cette ville, où il n'était alors qu'un passant inconnu. Au contraire, en 1754, il est connu de tous, et «tous les étals » fêtent à l'envi l'auteur célèbre, qui est l'honneur de la cité. « Les principales liaisons qu'il fait alors à Genève », il les énumère dans ses Confessions (II, 8), et nous y lisons les noms de pasteurs tels que Vernes et Moultou et de patriotes et démocrates, tels que De Luc et Marcel, c'est-à-dire de partisans, les uns, des vieilles mœurs calvinistes, les autres, des vieilles libertés genevoises. Voilà quels sont désormais ses amis (et nous les retrouverons plus tard); c'est dans leur société qu'il sent se rallumer, a son zèle patriotique » ; il exalte dans sa pensée celle Genève qu'il voit d'ailleurs plus belle et plus austère qu'elle n*esl à celle heure : c'est cette Genève-là dont il faut à tout prix défendre l'antique et saine rudesse à la fois contre renvahisscment du luxe et les empiétements de l'aristocratie ; or c'est cette Genève-là qui finira par sombrer, si on laisse dans ses murs un Voltaire implanter son théâtre et promener ses baladins !
. Ce n'est donc pas seulement l'homme qui craint de n'être plus prophète dans son pays, c'est aussi le patriote, qui a écrit la Lettre à d'Àtembert: la jalousie seule ne l'eût pas rendu si