DEUXIÈME PARTIE
Compte Emlm
DU
DISCOURS
PKOFESSETR ORDINAIRE .V LA FAa'LTÉ DE PHILOSOPHIE ET LETTRES ET RECTEI'R
DE l'uMIVERSITÉ DE LIÈGE,
A L'OCCASION DE LA DISTRIBUTiON DES PRIX.
LB 9ft SBPVBMBMB 1949.
Messibi'rs ,
Il est des questions qui ont le privilège d émouvoir vivement Topinion publique ; ce sont celles qui touchent aux intérêts intimes, à Texistence même de la société. Telle est la question de renseignement qui, chaque fois qu elle s'est produite, n a pas manqué do partager les esprits sérieux.
Mais aussi l'avenir d'un pays ne réside-t-il pas dans l'éducation de la jeunesse? La direction donnée à ses idées, les notions qu'elle reçoit, les impressions mêmes qu'elle éprouve no sont-elles pas destinées à déterminer plus tard les actions de l'âge mûr? Dans cette influence que subit la portion éclairée d'un peuple, n'y a-t-il pas un de ces leviers qui agissent puissamment sur le monde, en imprimant un caractère à toute une époque historique?
C'est vers l'enseignement moyen surtout que les regards sont tournés. L'enfant qui fréquente l'école primaire n'est pas encore parvenu à l'âge où l'esprit se forme, où le raisonnement commence à s'exercer ; les écoles supérieures ne sont accessibles qu'au petit nombre, et les jeunes gens d'ailleurs rarement y abandonnent les
principes qu ils ont reçus au collège. Le collège, voilà donc le poste important pour qui aspire à former les générations futures. La loi qui règle cette partie importante de l'instruction se débattra bientôt : nous en avons la parole d'un ministère désireux de donner satisfaction aux vœux de la grande majorité du pays.
A cette œuvre d'organisation chacun est tenu d'apporter sa pierre, et si les membres de l'enseignement supérieur ne possèdent pas, quant aux nécessités de l'enseignement moyen, cette expérience que donne une pratique journalière, leurs conseils peuvent néanmoins être utiles. Il est certaines lacunes queux seuk peuvent bien constater. D'ailleurs la position qu'ils occupent les convie à ne pas rester simples spectateurs. La prospérité des universités se lie de la manière la plus intime à celle des collèges ; ils sont des pépinières pour elles, et si leur enseignement est incomplet, celui des hautes écoles ne portera pas ses fruits. Il n'est pas donné de refaire à Tuniversité ce qu'on a omis de faire au collège. Notre intervention est donc légitime, et rencontrerait malaisément pour se produire une circonstance plus favorable : dans une fête consacrée à récompenser les efforts d'une jeunesse studieuse, il ne peut être inopportun de discuter quelques principes applicables à un projet auquel tant d'espérances se rattachent.
Nous nous proposons d'examiner la position que l'étude des langues anciennes doit continuer à occuper dans l'enseignement moyen. Nul ne s'étonnera qu'à une époque aussi pratique que la nôtre, on ait contesté l'utilité du grec et du latin. Comme moyen habituel de transmettre ses idées, de nos jours leur utilité est assurément fort contestable, et ce n'est pas sur ce terrain qu'il convient de se placer pour les défendre.
En général, que doit-on rechercher dans l'étude des langues? Quel avantage doit-on principalement en attendre pour l'éducation? Ainsi que l'a fait judicieusement remarquer un savant critique français (i ) , sawir beaucoup de mots et pouvoir demandei' son pain en six ou huit langues différentes, est le fruit de la mémoire et le résultat d'exercices
(I j Saint-Marc Girardin, Sur l'instruction intermédiaire en France et en Allemagne,
A l'occasion de la distribution bES PRIX (l848-1849]. 213
i>ieii moins importants que ceux qui s'adressent au jugement. Ce que J 'étudie des langues doit surtout procurer, c est Thabitude d exprimer olaiîement ses pensées, et on ne lobtient qu en étudiant une langue oCraogère; car on sait sa langue maternelle sans rapprendre, et on on applique les règles par une sorte d'instinct.
Mais, pour obliger Tesprit à réfléchir, à exercer ses forces par le travail, une langue étrangère quelconque ne sufEt pas. Le résultat sera nécessairement incomplet, si Ion n a pas eu soin de choisir Yîdiooae qui, par son génie, s éloigne le plus do Tidiome maternel. Au point de vue de la grammaire, les langues modernes ont entre elles des rapports trop nombreux, et u offrent pas un aliment suffisant à la gymnastique intellectuelle qu'il convient d'imposer à la jeunesse; on ne le rencontre que dans les langues anciennes, et particulièrement dans le latin.
Ce résultat, qui ne laisse pas d avoir son importance, n est pas le seul. La connaissance du grec et du latin met en contact immédiat avec ce inonde ancien, où les nations modernes ont été chercher les bases de leur état social, religieux, politique et scientifique. Quil nous soit permis d'emprunter ici les paroles d'un écrivain qui est en inéme temps lun des premiers historiens et l'un des hommes d'État les plus distingués de la France : a L'étude des langues mortes, dit M. Thiers(i), nest pas seulement une étude de mots, mais une ^6 de choses; c'est l'étude de l'antiquité avec ses lois, ses QMBurs, ses arts, son histoire si morale, si fortement instructive. Il n'y a qu un âge pour apprendre ces choses : c'est l'enfance. La jeunesse une fois venue avec ses passions, avec son penchant à lexagération et au faux goût, l'âge mûr avec ses intérêts positifs, la vie se passe sans qu'on ait donné un moment à l'étude d'un monde mort comme les langues qui nous en ouvrent l'entrée. Si une curiosité tardive nous y ramène, c'est à travers do pâles et insuffisantes traductions quon pénètre dans cette belle antiquité. Et dans un temps où les idées religieuses se sont affaiblies, si la connaissance de 1 antiquité s'évanouissait aussi, nous ne formerions plus qu'une
(') BUtoire du Consulat et de l' Empira.
société sans lien moral avec le passé, uniquement instruite et occapée du présent; une société ignorante, abaissée, exclusivement propre aux arts mécaniques. »
« L'étude de lantiquité, dit aussi le savant dont nous invoquions il y a quelques instants le témoignage, fait à juste titre une grande partie de l'éducation des peuples modernes. Nos pensées sont nées des pensées de nos devanciers. Supposez que nous rayions de notre cerveau toutes les pensées que nous devons aux anciens, nous serons effrayés du peu qui nous restera. L'humanité a beau vouloir parfois se séparer en plusieurs parties, et en plusieurs âges, dont le second ne devrait rien au premier, et le troisième au second; cela est impossible. Lhumanité fait corps; cest un seul et même homme qui traverse plusieurs âges, et les pensées de son âge mûr naissent des pensées de sa jeunesse. La seule manière que nous ayons de visiter Tantiquité, cest d'étudier ses langues et ses littératures; c'est de converser, par l'étude, avec ses poètes, ses orateurs, ses historiens (<). »
A ceux qui objecteront que cette connaissance des auteurs anciens et des idées nobles et grandes qu'ils ont émises ne doit pas nécessairement se puiser dans les originaux mômes, nous répondrons en rappelant l'imperfection bien connue des traductions. Les bonnes traductions (et elles sont rares) ne peuvent initier à la manière d'être et de penser du peuple dans la langue duquel l'ouvrage a été primitivement écrit; elles appartiendront toujours à la littérature du traducteur, et non à celle de l'original. Pour retirer un profit réel d'un livre, pour bien le comprendre, il faut le lire dans l'idiome même qui a servi à le composer.
Faible résultat, dit-on, puisque ceux qui, par position, ne sont
ff ) La même idée est exprimée par M. Fréd. Thiersch, dans un livre bien connu : « Les peuples modernes ne sont pas devenus par eux-mêmes ce qu'ils sont. Notre religion, nos lois, nos sciences, notre civilisation eu un mot, nous sont parvenues k travers l'aotiquité grecque et romaine, et nos rapports avec elle ne cesseront jamais. Or les études claiM— qiies sont le seul moyen d*entretenir ces rapports, rie donner toujours une vie noureUe & cutte civilisation. Ces études sont également la base, le soutien de toute notre culture scientifique : nous leur devons ce goût du beau qui anime les nations de TOccideot. » t cher ffelihrto Schuleft, mit bcHonderpr R'ûcksichl nufBniern.
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pas aslreiots à continuer l'étude des langues anciennes, les abandonnent complètement au sortir du collège. Mais le fait fût-il aussi iréquentquon lafErme, ce qui nest pas, doit-on dédaigner le perfectionnement intellectuel que cette étude a produit? S'il est malbeoreusement vrai que beaucoup rompent ainsi avec les écrivains de l'antiquité, c'est que généralement ils n'ont pas acquis un savoir suffisant pour continuer sans aide ce glorieux commerce ; que l'enseignement, si justement appelé humanitaire, reprenne vigueur ; que le collège procure une connaissance solide des idiomes dans lesquels les grands génies d'Athènes et de Rome ont écrit leurs immortels ouvrages, et Ton verra considérablement augmenter le nombre des hommes instruits qui sauront trouver, quelles que soient leurs occupations, des moments de loisir pour converser avec les anciens. Ainsi font , en Angleterre , ces hommes d'Etat dont les talents exercent tant d'influence sur le monde entier.
Aujourd'hui que le scepticisme envahit toutes les croyances; que les fortes convictions deviennent de plus en plus rares; que le culte des intérêts semble être la seule religion qui augmente le nombre de îies prosélytes, il faut encourager les études classiques, ne fût-ce que pour servir de contre-poids. Elles élèvent l'esprit, l'arrachent aux préoccupations de l'intérêt matériel, et lui impriment un caractère de supériorité qui se révèle dans toutes ses manifestations. Deux hommes d'une intelligence égale se rencontreront dans le monde. L'unaorafait un cours d'humanités, expression vulgaire mais juste; l'autre aura négligé ces études. Qu'une comparaison s'établisse; elle sera toute au détriment de ce dernier, quelque instruit, quelque bien élevé qu'il soit d'ailleurs, et le caractère incomplet de son éducation n'échappera pas à l'observateur le moins attentif. Cette infériorité, qui résulte d'un moindre perfectionnement de l'intelligence, se remarque aussi dans la jeunesse. Assez souvent les professeurs de madiématiques, dans nos universités comme dans les universités étrangères, ont eu à constater que leurs élèves les plus distingués sortaient des collèges où les études classiques étaient fortes ; leurs élèves médiocres, au contraire, des collèges ou ces études étaient plus ou moins sacrifiées aux sciences exactes.
216 DISCOURS PRONOrtCB PAR M. BORGNBT
Au rebours de ceux qui ne trouvent h admirer que les produits d'une époque industrielle, nous n'entendons pas qous poser en détracteurs absolus de notre temps. Nous dirons cependant que si en France, malgré les efforts de quelques critiques aux opinions paradoxales , le siècle de Louis XIY reste toujours le grand siècle, il doit sa supériorité littéraire à 1 étude profonde que les écrivains qui lont illustré avaient faite des anciens. En ajoutant qu il est à peu près impossible de citer, dans les poètes modernes de ce pays, un passage de quelque étendue, sans avoir des taches à y signaler, nous nous bornons à enregistrer ici des observations faites par des hommes beaucoup plus compétents que nous.
Nous ne faisons qu effleurer une question immense; mais dussent ces réflexions paraître oiseuses à quelques-uns, nous croyons qu'il est toujours utile de combattre un préjugé dont Tesprit du siècle favorise la propagation, et que, dans des idées d avenir, tous les hommes sérieux doivent s'attacher à détruire.
Le dédain pour les langues anciennes ne va pas jusqu'à la prétention de les proscrire de l'enseignement moyen. Les adversaires de ces langues ont compris que le bon sens public se soulèverait contre cette croisade impie, et qu'il valait mieux en amoindrir Tétude en l'entourant de plantes parasites destinées à 1 étouffer. De bons esprits eux-mêmes ont subi l'influence des préventions dominantes, et se montrent disposés à leur céder en quelques points. Tout en maintenant obligatoire l'étude du latin, ils proposent de rendre facultative celle du grec. C'est mettre en oubli la supériorité du grec sur le latin, aussi bien sous le rapport linguistique que sous le rapport littéraire. On a dit avec raison que la langue des anciens Hellènes t'St la plus belle que les hommes aient jamais parlée (<), et nous n entendons nullement déprécier la littérature qui a produit Virgile et Tacite, en rappelant qu'elle le cède, en originalité comme en perfection, à celle qui a produit Homère et Thucydide. On peut sans doute, au moyen du latin seul, parvenir à connaître l'antiquité; mais cette connaissance restera incomplète, et pour que Téducation
{i) Burnouf, dans la préface d»» sa Mèlhùdc pour étudier la langue grecque.
21 8 DISCOURS PRONO.NCË PAR M. BORGNET
d enseignement. Cette liberté a eu ses inconvénients; mais, Dieu merci, des principes généreux décrétés par ia Constitution belge, aucun n'a encore engendré d'abus sérieux.
Reportons la cause de cette décadence avant tout à lesprit positif de notre siècle, à ce besoin de jouissances immédiates qui voudrait recueillir avant même d'avoir semé. Comment la jeunesse apprécierait-elle la noble jouissance que procure la connaissance de Tantiquité, alors qu'on ne cesserait de lui répéter que cette connaissance n'est d'aucune utilité pour se pousser dans le monde, pour parvenir aux honneurs et à la richesse? Ajoutons le défaut de direction et d'ensemble, l'anarchie qui a été le résultat de labsence de règles précises et généralement appliquées. Chaque professeur, naturellement porté à s'exagérer l'importance de son enseignement, s'attribue, dans la répartition du travail, la part la plus forte qu'il peut, et l'élève, écrasé de devoirs de toute espèce, ne trouve plus le loisir ni de lire , ni de développer ses forces physiques par les jeux si nécessaires à son âge. Chose étrange! l'étude est devenue plus difGcile, malgré les améliorations incontestables introduites dans les méthodes et dans les livres. Il n'est pas un père de famille, aujourd'hui, qui ne voie arriver avec crainte le moment ou commencera l'éducation de son fils. Que d'enfants, en effet, dont la figure étiolée atteste une santé détruite par des études excessives !
La décadence que nous signalons ne résulterait-elle pas aussi de ce que souvent on a voulu trop embrasser, en dépit de cette loi physique qui condamne à perdre en profondeur ce qu'on gagne en étendue? L'enseignement d'une science offrait de l'utilité ; on a p>aru en conclure qu'il fallait le donner, sans se demander s'il n'était plus vrai que l'esprit, comme le corps, ne peut supporter d'exercices disproportionnés!
Cette manie d'enseignement encyclopédique paraît avoir fait son temps , et les bons esprits , chez nous et dans les pays qui nous avoisincnt, n'ont pas attendu jusqu'à présent pour en signaler les dangers (i). Le concours dos collèges, principal objet de cette fête,
(1] a Plusieurs colléijes, disait M. Ro;;icr dans le rapport sur l'enseignement supérieur présente* aux Chambres en IB'iO, ont sinculièreinent étendu la li!»te des matières cnici>
A l'occasion de la distribution des prix (1848-1849). 219
n'a pu qu'imparfaitement remédier au mal ; il a réussi néanmoins à diminuer un peu lanarchie qui dévorait ces établissements. Nous manquerions à la reconnaissance , si nous laissions passer cette occasion sans rappeler qu une mesure aussi éminemment utile, quoique susceptible d amélioration, est due à la sollicitude d'un homme d'État qui a l'honneur de figurer en ce moment dans les conseils du roi. Cette sollicitude s est signalée par d'autres dispositions encore ; nous pouvons les passer ici sous silence, sans craindre que les professeurs de l'enseignement moyen en perdent le souvenir.
Nous signalions tout à Theure un mouvement croissant de décadence dans l'étude des langues anciennes; nous pourrions, avec certaines réserves, étendre cette observation à l'enseignement moyen en général. Ainsi pour l'histoire, cette école de philosophie pratique dont nous sommes, moins que personne, disposé à contester l'importance, nous le disons avec regret : on n'en sait guère plus aujourd'hui qu'il y a vingt- cinq ans, alors que cet enseignement était complètement négligé. Pourquoi? Précisément parce que le temps manque aux jeunes gens pour lire. L'enseignement historique dans Jes collèges doit porter avant tout sur les faits, et, pour apprendre les faits, le développement oral est la chose accessoire. Au lieu d'exiger des explications qui dépassent l'intelligence d'un jeune auditoire, le professeur étant invinciblement poussé à aborder les considérations, utilisez cette fièvre de lecture qui tourmente les enfants; donnez-leur des ouvrages convenablement rédigés, et mis à la portée de leur âge ; demandez-leur des résumés ; bornez à peu près Faction du professeur à exiger un compte du temps ainsi employé , et l'étude de l'histoire se relèvera , n'en doutez pas. Si nous étions appelé à formuler notre principe , nous le ferions en ces termes : Peu de leçons, beaucoup de lectures.
En établissant le grade d'élève universitaire, la nouvelle loi sur
I, tont en raccourcissant le temps des études. Si les pro^'^rammes étaient trop cir- GoiMcriti autrefois^ si les méthodes en se perfectionnant ont permis d'étendre le cercle de l'enseignement, il a pris un développement extrême qui offre plus d'uu danger. Si la mémoire y gagne, Fintelligencc y perd. Trop souvent aussi on aborde des branches i^ieblifiques pour lesquelles des jeunes gens de collège ne sont pas mûrs encore. »
renseignement supérieur a réalisé les vœux des professeurs de a>llége, et décrété, entre autres dispositions salutaires, une amélioration qui ne peut manquer de porter d'excellents fruits. Aux sciences qui faisaient déjà I objet de renseignement dans la plupart des collèges, elle a ajouté la connaissance de Tallemand ou de l'anglais, cédé dans une juste proportion aux tendances pratiques de notre époque, et détruit ce que présentaient do spécieux les attaques dirigées contre les langues anciennes. Les matières d'examen qu elle détermine ne forment pas un programme trop étendu. Nous sommes convaincu que désormais un collège convenablement organisé, et où il sera tenu compte des réformes généralement réclamées dans les méthodes d enseignement, suflfira aisément à cette tâche, môme en allégeant le fardeau imposé aujourd'hui à la jeunesse.
Il nous reste à traiter un autre côté de la question que nous nous sommes proposé d'examiner : celui des rapports à établir entre l'enseignement classique et l'enseignement professionnel.
Notre système d éducation repose sur une triple division indiquée par la nature môme des choses : à l'enfant, l'école primaire; à ladolescent, le collège; au jeune homme, l'université ou tout autre établissement qui rentre dans la catégorie des hautes études. A part les modiûca tiens accessoires que rexpérlence indiquera, renseignement peut ôtre considéré comme organisé à ses deux points extrêmes. Nulle difficulté à déterminer l'objet de Técolc primaire, et, à ce point de vue, la loi actuellement en vigueur nous parait atteindre son but. Il s'agit de notions dont la connaissance peut raisonnablemjsnt être imposée à tous les citoyens, et dont la portée doit ôtre proportionnée à l'âge de ceux qui sont appelés à les recueillir.
Les hautes études s'adressent au petit nombre, à ce quon pourrait appeler l'aristocratie de Tintelligence. Nous avons les séminaires [)Our le clergé, l'école militaire pour larmée, les universités pour les professions libérales, les écoles spéciales pour l'industrie et pour divers services publics. Le commerce et l'agriculture no figurent pas dans cette énumèration, et il y aurait lieu de leur assigner une place, s il est démontré quà cet égard l'enseignement moyen est insuffisant. Somme toute, les lacunes qui peuvent exister dans les
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A ce point de vue, le collège est donc préparatoire ou définitif, selon qu'il sert ou non de préliminaire à renseignement supérieur. Son organisation , basée sur letude des langues anciennes , suffi dans le premier cas ; elle no convient pas dans le second. On a sou vent tenté de combler cette lacune, en proclamant la nécessité d deux sections ; mais, en labsence d'une loi organisatrice, la directior de l'enseignement moyen se trouvant aux mains des communes, ce? essais ont été faits sans esprit d'ensemble. Les deux sections ont et» tantôt confondues, tantôt distinctes. Parfois elles ont réagi Tune s l'autre d'une manière fâcheuse, et souvent l'enseignement profes sionnel a été sacrifié à l'enseignement classique. Il faut en finir av ces tâtonnements, et la loi, dont la discussion est annoncée, dev établir un double mode d'éducation. La question n'est plus aujou d'hui de savoir s'il existera un enseignement professionnel, m comment il sera organisé.
A cet égard, deux systèmes sont en présence.
L'un consiste à séparer complètement les deux enseignements, telle sorte qu'ils forment deux établissements distincts. Les partisa de cette division trouvent du danger à un voisinage immédiat , c^est dans l'intérêt môme des études classiques qu'ils la réclamen/ Leurs craintes nous paraissent exagérées ; l'expérience atteste qu les deux enseignements peuvent fonctionner l'un à côté de l'autre sans danger, et môme avec avantage (i).
L'autre système consacre le principe de la division d'un collège en deux sections, et maintient ainsi les deux enseignements l'un à côté de l'autre. Il nous semble préférable. Comme l'enseignement professionnel tend, par sa nature môme, à se matérialiser, il importe de le confier autant que possible à des hommes initiés aux études classiques, et ils ^e rencontreront dans la section littéraire; peut-être
nous ne saToos comment traduire, rend plus exactement l'idée de l'enieignemeiit en question, que le mot professionnel couiacrë chex nous par l'usage.
(1 J Nous signalons à l'attention des hommes du métier une intéressante brochure de M. B. Thiersch : Das Gymnasium und das neunsehnte /aArAuncfar/. Dortmund, 1841. Les idées qu'il y développe sont, dit-il, partagées par les directeurs de plusieurs gymnases prussiens.
A l'occasion de la DISTKIBITION DBS PRIX (t848-1849). 2SI3
/)arviendront-iIs à imprimer h leurs leçons un caraclèrc qui ne résulte pas nécessairement de I objet enseigné.
Sans prétendre entrer dans un examen détaillé des besoins de J*eiiseignement professionnel, plaçons en première ligne les mathématiques, rhistoire et la géographie, cours communs à la section humanitaire.Une langue vivante au moins remplacera les deux langues anciennes. Puis viendront quelques autres cours, dans le choix desquels il convient d'apporter une extrême circonspection. Un enseignement élémentaire ne convient pas à certaines sciences; il ne peuten donner que des notions incomplètes ou inexactes, et c est là un résultat qui ne compense pas assurément la perte du temps consacré à les ao<|uérir.
A. propos du second système, on s est demandé s il serait possible avantageux de ne pas faire, au début môme des études, la division deux sections. Par leffet d'une coïncidence assez remarquable, combinaison dans ce sens a été proposée simultanément en Allemagne et chez nous, par deux savants (i], qui ne se sont probablement pas communiqué leurs idées ; professeurs d université tous d.etii, et ayant acquis précédemment, par une longue pratique, comme professeurs de collège, le droit de parler d'enseignement moyen; tous deux encore philologues érudits, et méritant à ce titre d'autant plus d'égards, qu'il leur a fallu une conviction bien forte pour dominer ^es préventions trop fréquentes parmi ceux qui font des langues anciennes le principal objet de leurs études. L'idée fondamentale est la même ; les détails seuls varient. Certaines questions ojit pu être soulevées à l'égard des gymnases d'Allemagne, qui n'en sont pas pour nous; celle-ci, par exemple : Conservera-t-on quelques cours ^ latin dans l'enseignement professionnel, comme étude préparatoire à celle des langues romanes?
Arrêtons- nous un instant au projet du savant belge, comme étant plus en rapport avec l'organisation actuelle de nos collèges. D'après
(i) U l'agît de M. B. Thiench, dont nous venons de signaler la brochure. L'autre savant est K. Bagnet, professeur à l'université de Louvain -, il a publié deux brochures intitulées, l'une : Riflesianê sur V enseigne mont moyen. Vautre : Considérations sur l'organisation dêê coUégeê.
224 DlSCOUllS VHONOMCÉ l'AH M. BORÛNET
lui, il y aurait trois années d études communes, qui porteraient sur la langue maternelle et sur une partie de Ihistoire et des mathématiques. A cette idée de ne pas scinder renseignement moyen à son début, nous trouvons un avantage : si ce n est dans des cas exceptionnels, la vocation d'un jeune homme ne se révèle pas quand il commence ses études; des années souvent s écoulent avant quil puisse faire, avec intelligence, choix de la carrière à laquelle la tournure de soik. esprit le dispose; on fait donc chose utile en le laissant le plu^ longtemps possible en position d opter, sans perdre le fruit de se^ études antérieures.
Toujours d'après le projet de notre compatriote , la séparatior^ s'effectuerait après la troisième année, et les deux sections commen — ceraient alors un second cours d études, limité à trois autres années : dans la section professionnelle, renseignement des sciences qui seraient reconnues utiles ; dans la section d'humanités, renseignement des langues anciennes et des sciences dont la connaissance est exigée pour aborder les hautes études.
Le principe d'organisation, déposé dans ce projet, nous parait digne d'attention. Dans ses détails, le plan est susceptible de modifications, et lauteur, croyons-nous, napas entendu dire son dernier mot. Ainsi, les trois années d'études communes devraient peut-âtre se réduire à deux, à moins qu'on ne préférât étendre à sept le cours complet; c'est ce qui a lieu déjà dans la plupart des collèges, surtout en France, et le temps serait convenablement employé si, dans l'intervalle, on apprenait bien aux élèves tout ce que comprendrait le programme. Avec des méthodes convenables et une bonne répartition des heures de leçon, nous ne doutons pas que trois, et surtout quatre années, ne suiBsent à l'étude des langues anciennes. A présent, si l'on y consacre plus de temps, c'est qu'on laborde trop tôt. En commençant à quatorze ou quinze ans, quand ils connaîtront les règles de leur langue maternelle, les jeunes gens trouveront plus de facilité à étudier le grec et le latin ; le dégoût, si fréquent aujourd'hui qu'on s'applique à trop de choses à la fois, ne les atteindra plus; une intelligence mieux développée les fera plus avancer en trois ou quatre ans que maintenant en sept.
iHi DISCOIRS PRONONCÉ VAK M. BORGNET
monde. Le christianisme a été une réaction contre le caractère matériel de la société païenne. Comme toute réaction, peut-élre a-t-il dépassé les limites du possible, et imposé à l'homme un spiritualisme au-dessus de ses forces, un spiritualisme contre lequel semblent s'insurger les tendances modernes. Qui sait si la sagesse divine ne nous réserve pas, dans un avenir plus ou moins éloigné, une civilisation où la matière et lesprit coexisteront dans des conditions respectivement plus équitables, et cela pour le plus grand bien de l'homme? Nous y croyons, car nous avons foi dans la perfectibilité de la race humaine, comme dans la bonté et la prescience de Dieu.
Un mot à vous en terminant, jeunes lauréats. Ces palmes qui vont vous être décernées sous les yeux du Roi , c'est la patrie qui vous les donne, la patrie qui se réjouit de vos succès^ et qui aime à'y voir un gage de votre conduite future. Ne déméritez jamais d elle, et ne cessez pas de vous rappeler la généreuse confiance qu'elle met en vous. Continuez a être , comme aujourd'hui , un modèle et un encouragement pour ces nobles enfants, à qui la sollicitude intelligente d'un père a voulu montrer vos pacifiques couronnes; ils viennent ici pour apprendre à bien faire, pour apprendre à régner un jour; car il est vrai pour tous que les qualités de la jeunesse annoncent celles de l'âge mur, et que Tenfant qui s'applique à pratiquer ses devoirs ne peut manquer de devenir un citoyen utile. Avant tout, gardez-vous de la présomption ; de Tange du bien elle a fait un ange de mal, et tarirait dans sa source ce qu'il y a de bon et de vertueux en vous. Ne vous méprenez pas au caractère de ces applaudissements qui vous attendent ; ils s'adressent moins à ce que vous avez fait, qu'aux résultats à venir. Plus vous pénétrerez dans le champ de la science, plus vous en découvrirez 1 immensité, plus vous constaterez ce qu il y a de vain et d'exigu dans les connaissances de 1 homme. Jeune, il croit savoir beaucoup; vieux, il s'aperçoit qu'il a tout encore à apprendre. Conservez vos habitudes studieuses; vous leur devez déjà des succès, vous leur en devrez par la suite d'autres plus importants. Le travail a été imposé à l'homme ; c'est la condition de son amélioration comme être sensible et comme intelligence;
RAPPORT