‹ Anne de GeiersteinChapitre 10 sur 246 · CHAPITRE II. M · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. M

seul... et la mienne, de beaucoup moins précieuse, doit, d'après toutes les règles de la sagesse aussi bien que de la nature , être hasardée la première. — Non , Arthur, » répliqua à son tour le père d'un ton déterminé , <- non , mon fils ; j'ai survécu à bien des personnes , mais je ne veux pas vous survivre. — Je ne crains pas pour l'issue de mon entreprise , si vous me permettez d'aller seul , mon père ; mais je ne puis , je n'ose entreprendre une tâche si périlleuse, si vous persistez à vouloir en partager le péril avec une aussi faible assistance que la mienne. Tandis que je chercherais à faire un nouveau pas , je serais toujours à regarder derrière moi pour voir comment vous pourriez atteindre vous-même l'endroit que je me préparerais à quitter... Et songez , mon cher père , que si je péris , il ne périra avec moi qu'une chose «ans valeur , sans plus d'importance que le rocher ou l'arbre qui est tombé dans l'abîme avant moi. Mais vous... si votre pied glissait, si la main venait à vous manquer , réfléchissez combien de choses et d'individus vous entraîneriez nécessairement dans votre chute. — Vous avez raison , mon enfant... j'aurais encore motif de tenir à la vie, dussé-je même perdre en vous tout ce qui m'est cher... Notre-Dame , et le chevalier de Notre-Dame vous bénissent et vous protègent , mon enfant ! Votre pied est jeune, votre main forte... vous n'avez pas gravi le Plynhmmon * en vain : soyez hardi , mais prudent... N'oubliez pas qu'il existe un homme qui , après vous avoir perdu , n'a plus qu'un devoir à remplir qui l'attache à la terre , et que , ce devoir rempli , il vous suivra bientôt. »

Le jeune homme se prépara donc à son dangereux voyage , et se débarrassant de son vaste manteau , montra des membres bien proportionnés que recouvrait un justaucorps étroit et dessinant toutes ses formes. Cependant le père changea de résolution lorsqu'il vit son fils se retourner pour lai dire adieu ; il retira la permission qu'il lui avait donnée , et lui défendit d'un ton péremptoire d'avancer d'un pas. Mais , sans écouter cette défense , Arthur avait déjà commencé la périlleuse entreprise. Descendant de la plate-forme où il se trouvait , grâce aux branches d'un vieux frêne qui poussait par une fente de rocher, le jeune homme parvint, quoique à grands risques , à gagner un étroit sentier , au bord même du précipice , le long duquel il espérait se traîner en rampant jusqu'à ce qu'il pût se faire entendre ou voir de l'habitation que le guide leur avait dit exister en cet endroit. Sa situation, pendant qu'il poursuivait sa

1« Uontagne du pays de Galles, a. u..

sa ANNE DE GEIERSTEIxN.

marche audacieuse , semblait si précaire , que même son compagnon payé ogait à peine respirer en le suivant des yeux. La rampe qui le soutenait paraissait devenir tellement étroite à mesure qu'il avançait , qu'elle fiait par ne plus être visible. Cependant il continuait toujours sa route , tantôt avançant la tète au dessus du précipice , tantôt rcîjardant devant lui , tautôt levant les yeux au ciel ; mais ne s'aventurant jamais à jeter un regard au dessous de lui , de peur que la tète ne lui tournât à la vue d'un abîme aussi effrayant. Pour le père et le guide qui observaient sa marche, c'était moins celle d'un homme avançant à la manière ordinaire , et s'accrochant à quelque chose qui tient à la terre ferme , que celle d'un insecte grimpant sur la surface d'un mur perpendiculaire , dont les mouvements progressifs sont à la vérité sensibles , mais dont nous ne pouvons apercevoir les moyens d'appui. Ce fut donc amèrement , très amèrement , que le malheureux père se lamenta alors de n'avoir pas persisté dans sou projet de faire adopter la mesure ennuyeuse et périlleuse même qui consistait à regagner l'habitation de la nuit précédente, en revenant sur leurs pas. Il aurait du moins alors voulu avoir partagé le destin du fils de sa tendresse.

Cependant le (;ourage du jeune homme était énergiquement soutenu par sa ferme détermination de rcmphr sa dangereuse tâche. Il exerça un puissant empire sur ses idées, qui d'habitude étaient passablement vives , et refusa d'écouter , même un instant , aucune des appréhensions pleines d'effroi par lesquelles l'imagination augmente un véritable danger. Il s'efforça bravement de réduire tout ce qui l'entourait à l'échelle de la stricte raison , comme meilleur soutien du vrai courage. « Cette i-ampe dérocher, se représenta-t-il à lui-même, est sans doute étroite; mais elle a encore assez de largeur pour me soutenir ; ces pointes et ces crevasses qui rompent la surface unie sont petites et éloignées; mais les unes présentent à mon pied, pour qu'il s'y pose, un espace assez sur, et les autres à ma main , pour qu'elle le saisisse, un objet aussi solide que si je me tenais sur une plate-forme large d'une coudée, et si j'appuyais mon bras sur une balustrade de marbre. Ma sûreté dépend donc de moi-même. Si mes mouvements sont hardis, mon pas ferme, et ma main vigoureuse, qu'importe que je sois plus ou moins près de l'ouverture d'un abime? •

Évaluant ainsi l'étendue de son danger d'après la mesure du bon sens et de la réalité , soutenu aussi par une certaine pratique des exercices de ce genre, le brave jeune homme accomplissait son 1er-

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