CHAPITRE II
rible voyage, pas à pas, poursuivant sa route avec une circonspection, une valeur et une présence d'esprit qui pouvaient seules le sauver d'une ruine immédiate. Enfin il jjagna un point où une roche saillante formait l'angle du précipice, autant qu'il avait pu le remarquer de la plate-forme. Le mérite consistait à surmonter cet obstacle , le plus grand sans doute de l'entreprise. La roche s'avançait de plus de six pieds au dessus du torrent qu'il entendait bouillonner à ses pieds à une profondeur de soixante toises , avec un bruit pareil à celui d'un tonnerre souterrain. Il examina le lieu avec la plus scrupuleuse attention , et fut induit , par l'existence des ronces, des herbes et même des arbres rabougris qu'on y voyait, à croire que cette roche marquait la dernière extrémité de l'éboulementou de la chute des terres, et que, s'il pouvait seulement tourner l'angle qui le terminait , il lui serait permis d'espérer qu'il atteindrait la continuation du sentier qui avait été si étrangement interrompu par cette convulsion de la nature. Mais la roche se projetait tellement , qu'il était impossible de passer dessous ou autour ; et comme elle s'élevait de plusieurs pieds au dessus de la position qu'avait atteinte Arthur, ce n'était pas chose aisée que de la gravir. Il adopta cependant ce parti comme le seul moyen de surmonter le dernier obstacle qu'il espérait devoir rencontrer dans son voyage de découverte. Un arbre faisant saillie lui fut de grande utilité pour se hisser et parvenir au faîte de la roche. Mais il s'y était à peine établi, il avait à peine eu un moment pour se féliciter en voyant , au milieu d'un chaos horrible de rocs et de bois , les ruines lugubres de Geierstein, d'où s'élevait du moins une fumée indiquant qu'il s'y trouvait quelque habitation humaine , quand, à son extrême surprise, il sentit le pic élevé sur lequel il se tenait, trembler , s'abaisser lentement en avant , et changer peu à peu de place. Saillant comme il était, et de plus ébranlé dans son équilibre par un tremblement de terre récent, il était demeuré dans une position si peu solide que son centre de gravité était entièrement détruit, malgré même l'addition du poids du jeune homme. Entraîné par l'imminence du péri!, Arthur, cédant à cet instinct qui nous pousse toujours à conserver notre vie , s'élança avec précaution du rocher détaché de la terre sur l'arbre par lequel il était monté , et retourna la tète , comme obéissant à un charme , pour voir tomber le roc fatal d'où il venait de se retirer. Le roc vacilla pendant deux ou trois secondes , comme incertain de quel côté il tomberait, et s'il eût pris une direction latérale, il aurait arraché
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l'aventurier de son lieu de refuge , ou aurait entraîné l'arbre et lui dans Ja rivière. Après un raomcnl. d'Iiorrible incertitude, la puissance de la gravitation défernniina une chute directe. L'énorme fragment qui devait peser au moins quarante milliers , se précipita donc, écrasant et brisant dins sa course rapide les arbres et les broussailles qu'il rencontrait, puis roulant enfin dans le lit du torrent avec un fracas égal à celui d'une décharge de cent pièces d'artillerie. Le son fut répété par l'écho , de rocher en rocher , de précipice en précipice, avec un tumulte effroyable, et comme àl'envi ; enfin le bruit ne cessa que lorsqu'il s'éleva jusqu'aux régions des neiges éternelles, qui, insensibles aux sons terrestres, aussi bien que défavorables à la vie animale , écoutèrent le rugissement dans leur majestueuse solitude , mais le laissèrent mourir sans pouvoir y répondre.
Quelles étaient cependant L s pensées du malheureux père qui vit bien tomber l'énorme roc, mais ne put distinguer si son fils miique l'avait accompagné dans sa terrible chute ? Son premier mouvement fut de s'élancer aussi sur la rampe étroite du précipice qu'Arthur venait de traverser sous ses jeux ; et lorsque le jeune Antonio l'arrêta en lui jetant ses bras autour du corps, il se retourna vers le guide avec la furie d'une ourse à qui l'on a volé ses petits.
« Lâche-moi, vil paysan, s'écria-t-il, ou tu meurs à l'instant! — Ilélas ! » répliqua le pauvre garçon tombant à genoux devant lui , « j'ai aussi un père ! » — Cet appel alla au cœur du voyageur qui laissa aussitôt le jeune homme s'éloigner , puis joignant les mains et levant les yeux au ciel , il dit avec l'accent de la plus profonde douleur, mêlée d'une pieuse résignation : « Fiat voluntas tuai C'était le dernier, le plus aimable, le plus chéri, et le plus digne de mon amour.... et pourtant, ajouta-|,-il , pourtant au fond de cette vallée planent les oiseaux de proie qui boiront à plaisir son jeune sang.... Mais je le verrai encore une fois, » s'écria le père infortuné à l'instant où un im-mense vautour passa près de lui battant l'air de ses ailes... « je verrai encore une fois mon cher Arthur, avant que le loup et l'aigle le déchirent... je reverrai Je lui tout ce qui en reste encore sur terre. Ne me retenez pas... mais mettez-vous ici , et regardez- moi avancer. Si je tombe , comme il est fort vraisemblable, je vous charge de prendre les papiers cachetés que vous trouverez dans la valise et de les porter à leur adi'essc dans le plus bref délai possible. 11 y a assez d'argent dans