‹ Anne de GeiersteinChapitre 101 sur 246 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

une hache , et un bourreau pour me trancher la tète quand il aura fini. Mais je n'exposerai jamais le cou du fils de mon père à un pareil risque. S'ils assassinent un colporteur anglais qui ne les a Jamais offensés , que feront-ils à l'Ours de Berne dont les dents et les griffes sont déjà connues de sir Archibaîdd'Hagenbach? »

A ces mots , le jeune Philipson joignit les mains et les leva au ciel, comme un homme dont toute l'espérance est dans le ciel seul. Des pleurs s'échappèrent de ses yeux, puis, serrant les poings, grinçant les dents , il tourna brusquement le dos au Suisse.

« Que signifie cette colère? dit Rudolphe, où allez-vous maintenant? — Secourir mon père, ou mourir avec lui, » répliqua Arthur, et il allait retourner à toutes jambes vers La Ferette, lorsqu'une main forte mais amicale l'arrêta.

« Donnez-moi le temps d'attacher ma jarretière, dit Sigismond Biederœan, et je vais avec vous , roi Arthur. — Vous? benêt ! s'écria Rudolphe, vous?.., et sans ordre? — Mais voyez donc, cousin Rudolphe, » répliqua le jeune homme, continuant avec un grand calme à attacher sa jarretière, qui, d'après la mode du temps., était fort compliquée... « Vous êtes toujours à nous dire que nous sommes des Suisses , des hommes libres : quel avantage y a-l-il à être homme libre, si on n'a point la liberté de faire ce qu'on veut? Vous êtes mon capitaine, voyez-vous, aussitôt qu'il me plait, et pas plus long-temps. — Et pourquoi m'abandonneriez-vous, à présent, imbécile? pourquoi déserter en ce moment plutôt qu'à tout autre moment de l'année ? — Voyez -vous , répliqua le soldat insoumis ; « j'ai chassé avec Arthur tout le mois dernier, et je l'aime... il ne m'a jamais appelé idiot ni imbécile, parce que les idées me viennent moins vite peut-être qu'aux autres. J'aime aussi son père... le vieillard m'a donné ce baudrier et ce cor qui valent, j'en réponds, phis d'un kreutzer; il m'a dit encore de ne pas me décourager , attendu qu'il valait mieux penser juste que penser vite, et que j'avais assez de bon sens pour l'un , sinon pour l'autre ; et ce digne vieillard est maintenant dans la boucherie d'Hagenbach!... Mais nous le délivrerons , Arthur , si deux hommes le peuvent. Tu me verras combattre tant que cette lance d'acier tiendra à ce manche de frêne. »

En parlant ainsi il agitait en l'air son énorme pertuisane , qui tremblait dans sa main comme une baguette de saule. A coup sûr, s'il eût fallu assommer l'iniquité comme un bœuf, il n'y aurait eu personne, dans cette troupe choisie, plus capable d'accomplir cet

exploit que Slgismond ; car, quoiqu'il fût un peu plus court de (aille que ses frères, et d'un esprit moins impétueux, la largeur de ses épaules et la vigueur de ses muscles étaient néanmoins extraordinaires} et quand il était vraiment excité , vraiment disposé à se battre , ce qui toutefois n'arrivait pas souvent, peut-être Kudolphe lui-môme, sous le rapport de la force , aurait-il eu de la peine à le vaincre.

Vérité de sentiment et énergie d'expression produisent toujours leur effet sur des naturels simples et généreux. Plusieurs des jeunes gens de la troupe se mirent à s'écrier que Sigismond par.ail bien ;. que si le vieillard s'était exposé à un perd , c'était pour s'être plus inquiété du succès de leur négociation que de sa propre sûreté , et qu'il avait volontairement renoncé à leur protection, plutôt que de les engager dans des querelles à cause de lui. « Nous en sommes d'autant plus obligés , disaient-ils , de le soustraire au danger, et c'est ce que nous allons faire. — Paix ! vous tous, imbéciles, » dit Kudolphe regardant autour de lui avec un air de supériorité ; « et vous, Arthur d'Angleterre, adressez-vous au landamman qui nous suit de près : vous savez qud est notre principal commandant ; il n'est pas moins le sincère ami de votre père, et quoi qu'il puisse décider en faveur de son hôte , vous nous trouverez tous ensuite prêts à exécuter avec zèle sa moindre volonté. »

Ses compagnons parurent donner leur assentiment à cet avis, et le jeune Philipson vit qu'il lui était indispensable de je rendre à cette recommandation ; quoique à la vérité il soupçonnât encore que le Bernois par ses diverses intrigues, aussi bien avec la jeunesse suisse qu'avec celle de Bàle, et comme on pouvait le conclure des discours du prêtre de Saint-Paul, par des intelligences avec l'intérieur même de La Ferette ,1 possédait les moyens les plus efficaces pour l'aider en pareille circonstance : néanmoins il se fiait davantage à la simple candeur et à la bonne foi parfaite d'Arnold Biedernian : il se hâta donc d'aller lui conter sa triste histoire et de lui demander assistance.

Du haut d'une colline qu'il atteignit peu de minutes après avoir quitté Kudolphe et lavant-garde, il apen^ut au bas le vénérable landamman et ses collègues accompagnés d'un certain nombre de jeunes gens qui ne se dispersaient plus sur les Hancs de la troupe , mais l'escortaient régulièrement et en ordre de bataille , comme des gens prêts à repousser toute attaque subite .

Derrière venaient une mule ou deux chargées de bagages, puis les

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