‹ Anne de GeiersteinChapitre 102 sur 246 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

animaux bien connus d'Arthur, qui, durant tout le cours du Toyage , avaient porté Anne de Geierstein et sa suivante. Tous deux étaient montés comme à l'ordinaire par des femmes , et du mieux qu'Arthur put voir, celle qui marchait la première avait le costume habituel d'Anne, depuis le manteau gris jusqu'à une petite plume de héron , que , dès son entrée en Allemagne , elle avait portée par déférence pour l'usage du pays , et comme insigne de son rang en sa qualité de fille noble. Cependant , si les yeux du pauvre jeune homme lui présentaient alors la réalité, que lui avaient-ils donc pu faire voir lorsqu'ils lui avaient montré (et une demi-heure s'était à peine écoulée depuis) , dans le cachot souterrain de La FereLte , la même figure où ils se fixaient maintenant , dans des circonstances si différentes? Le sentiment produit par cette pensée fut violent, mais ne dura qu'une seconde, comme l'éclair qui brille au milieu d'une nuit noire, et qui s'évanouit au même instant qu'on le voit ; ou plutôt , la surprise excitée en lui par ce merveilleux incident ne put demeurer dans son esprit qu'en s'alliant à son inquiétude pour la si\reté de son père, pensée qui dominait alors toutes les autres.

« S'il existe réellement, dit-il en lui-même, un esprit qui porte cette forme délicieuse, il doit être aussi bienveillant qu'aimable, et il étendra jusqu'à mon père, qui en est beaucoup plus digne, la protection que son fils a deux fois éprouvée. •>

Mais avant qu'il pût poursuivre ce raisonnement plus loin , il avait rencontré le landamman et sa troupe. Sa présence et sa physionomie excitèrent parmi les envoyés la même surprise qui avait déjà été produite sur Rudolphe et sur l'avant-garde. Aux questions multipliées du landamman , il répliqua par un court récit de son emprisonnement et de son évasion , s'arrangea de manière que toute la gloire en revînt au prêtre noir de Saint-Paul, et ne laissa rien échapper sur l'apparition plus intéressante de la femme qui avait accompagné et secondé l'ecclésiastique dans sa charitable entreprise. Arthur garda encore le silence sur un autre point. Il ne jugea pas convenable de communiquer à Arnold Biederman le message que le prêtre avait, par son entremise, adressé à Rudolphe , à Rudolphe seul : qu'il dût en résulter du bien ou du mal, n'importe; il regardait comme sncrée l'obligation de garder le silence que lui avait imposée un homme qui venait de lui rendre le plus important service.

Le landamman resta un moment muet de douleur et de surprise

aux nouvelles qu'il apprenait. Le vieux Philipson avait mérité son respect aussi bien par la pureté et la fermeté des principes qu'il émettait, que par l'élendue et la profondeur de ses connaissances , qui étaient particulièrement précieuses et intéressantes pour le Suisse , attendu qu'i= sentait combien son admirable jugement était , pour ainsi dire, enchaîné, faute de ce savoir raisonné sur les pays , les temps et les mœurs, auquel son ami l'Anglais avait souvent suppléé.

« Hâtons-nous! » dit-il au banneret de Berne et aux autres députés ; « allons otîrir notre médiation entre le tyran Hagenbach et notre ami, dont les jours sont en danger. Il faudra qu'il nous écoute , car je sais que son maître s'attend à voir ce Philipson à sa cour : ce vieillard me l'a donné à entendre. Comme nous possédcms un tel secre: , Archibald d'IIagenbach n'osera jamais braver notre vengeance, puisque nous pouvons aisément faire savoir au duc Charles comment le gouverneur de La Ferette abuse de son pouvoir dans les affaires qui concernent non seulement les Suisses, mais le duc lui-môme. — Sauf votre respect, mon digne monsieur, répondit le banneret de Berne, nous sommes députés suisses, et nous allons exposer les griefs de la Suisse seule. Si nous nous embrouillons dans des querelles d'étrangers, il en arrivera que nous aurons plus de peine à terminer celles de notre propre pays ; et si le duc allait, par cette violence commise sur des marchands anglais , s'attirer le ressentiment du roi d'Angleterre , la rupture entre les deux princes ne ferait que mettre plus certainement Charles dans la nécessité de conclure un traité avantageux aux cantons suisses. »

II y avait tant de politique mondaine dans cette opinion, qu'Adam Zimmerman de Soleure y donna aussitôt son assentiment, et ajouta, en outre, comme raison concluante, que leur confrère Biederman leur avait dit, à peine deux heures auparavant, que ces marchands anglais, d'après son avis et par suite de leur volonté libre , s'étaient séparés d'eux dans la matinée , de crainte d'envelopper la députation dans les querelles qui pourraient être occasionnées par suite des exactions qu'exercerait le gouverneur sur leur marchandise.

« Maintenant quel avantage, dit-il, firerons-nous de cette séparation,'en supposant, comme mon collègue semble le prétendre, que nous devions encore nous intéresser à cet Anglais autant que s'il était resté notre compagnon de voyage et sous notre protection spéciale? »

Page 1