CHAPITRE XVII
« Vous pouvez, dit-il , compter sur raon active intercession; et personne n'est en droit de porter un témoignage plus direct que moi de la cruauté infâme et de l'insatiable rapacité d'Hagenbach dont j'ai été si récemment la victime. Mais de son jugement et de son exécution je ne sais rien et ne puis rien dire; et comme il est certain que le duc demandera pourquoi une exécution a été faite sur son officier sans qu'on en appelât à son propre tribunal , il sera bien quejvous me fournissiez ces faits qui sont à votre connaissance , ou que vous envoyiez du moins, le plus promptement possible, les témoignages que vous êtes en état de lui soumettre sur ce point très important de l'aflfaire. »
La proposition du marchand causa quelque embarras visible sur la figure du Suisse , et ce fut avec une hésitation manifeste qu'Arnold Biederman, après l'avoir emmené à l'écart, lui parla ainsi à voix basse :
« Mon cher ami , les mystères sont en général comme ces épais brouillards qui défigurent les plus nobles traits de la nature ; et néanmoins, comme les brouillards, il faut parfois qu'ils interviennent lorsque nous désirons le plus leur absence, lorsque nous souhaitons le plus d'être clairs et explicites. Le genre de mort d'Hagenbach, vous en avez été le témoin... Nous aurons soin que le duc soit informé de l'autorité qui a rendu ce jugement. C'est tout ce que je puis à présent vous dire à ce sujet, et permettez-moi d'ajouter que, moins vous en parlerez à qui que ce soit, plus vraisemblablement vous échapperez à une foule d'embarras. — Digne landamman , répliqua l'Anglais , ce n'est pas moins par caractère que d'après les habitudes de mon pays , que je hais les mystères. Pourtant , telle est ma ferme confiance en votre bonne foi et votre honneur, que vous serez mon guide dans ces obscures et secrètes transactions , comme vous le fûtes au milieu des brouillards et des précipices de vos montagnes natales , et je n'hésite pas plus, dans un cas que dans l'autre, à m'en remettre à votre sagacité. Permettez-moi seulement de vous recommander que votre explication avec Charles soit prompte aussi bien que claire et franche. Alors j'espère que mon faible crédit auprès du duc pourra quelque chose en votre faveur. Nous allons donc nous quitter ici , mais , je m'en flatte , pour nous revoir bientôt. j>
Le vieux Philipson fut alors rejoint par son fils, qu'il envoya louer des chevaux avec un guide pour les conduire en toute hâte à la cour du duc de Bourgogne. Après différentes recherches dans
f^ ANNE DE GEiÈRSTEIN.
!a ville, et spécialement parmi les soldats de feu d'Hagenbach, ils apprirent enfin que Charles avait été en dernier lieu occupé à prendre possession de la Lorraine, et que, se trouvant alors soupçonné d'intientions ennemies à l'égard de l'empereur d'Allemagne aussi bien que du duc Sigismond d'Autriche, il avait rassemblé une grande partie de son armée sur Strasbourg , de manière à être prftt contre toute attaque de ces princes ou des villes libres de l'Empire qui pouvaient vouloir arrêter le cours de ses conquêtes. Le duc de Bourgogne , à cette époque, méritait bien l'épithète de Téméraire ^ puisque entouré d'ennemis, comme un des plus nobles animaux que poursuit le chasseur, il étonnait encore par sa contenance ferme et audacieuse non seulement les princes et les États que nous avons mentionnés, mais aussi le roi de France, non moins puissant, mais beaucoup plus fin politique que lui-même.
Les voyageurs anglais se dirigèrent donc vers son camp, tellement plongés tous deux dans des réflexions profondes et mélancoliques, qu'ils étaient incapables de donner beaucoup d'attention à l'état d'esprit l'un de l'autre. Ils cheminaient à cheval comme gens absorbés dans des pensées intimes, et causant beaucoup moins qu'ils n'avaient coutume de le faire dans leurs voyages précédents. La noblesse de caractère du vieux Philipson et son respect pour la probité du landamman , l'avaient empêché de séparer sa cause de celle des députés suisses , et il ne se repentait pas de la générosité dont il avait donné une preuve en s'attachant à eux. Mais quand il se rappelait la nature et l'importance des affaires personnelles qu'il avait lui-même à régler avec un prince fier, impérieux et irritable , il ne put que regretter les circonstances qui avaient fait confondre sa mission particulière, mission qui l'intéressait si fortement lui-même et ses amis, avec celle de gens qui devaient probablement être si peu agréables au duc qu'Arnold Biederman et ses compagnons ; et quoique i)lein de reconnaissance pour 1 hospitalité de Geierstein, il déplorait néanmoins les circonstances qui l'avaient obligé à l'accepter.
Les pensées d'Arthur n'étaient pas moins inquiètes II se trouvait de nouveau séparé de l'objet auquel revenaient constamment toutes ses idées, presque contre sa propre volonté. Cette seconde séparation avait eu lieu lorsqu'il venait de contracter envers elle une nouvelle dette de reconnaissance, et de trouver un aliment nouveau et p'tus mystérieux encore à une ardente imagination. Commeul pouvait-il couciiier le caractère et les qualités d'Anne de