‹ Anne de GeiersteinChapitre 124 sur 246 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

?al chargé de vos bagages : le misérable vous l'aurait- il enlevé ? »

C'était une question embarrassante pour Philipson, qui, ne songeant qu'à la douleur de quitter sou fils , n'avait nullement décidé si le bagage resterait avec lui-même ou s'il serait transporté de l'autre côté du Rhin. Il fut donc pris comme en défaut par la question du prêtre, auquel il répondit avec un peu d'incohérence : « Je crois que mon bagage est au hameau... à moins que mon fils ne lui ait fait traverser avec lui le Rhin.— C'est une chose facile à savoir, répliqua le prêtre. »

Un novice , sortant à sa voix de la sacristie de la chapelle , reçut l'ordre d'aller demander au hameau si les paquets de Philipson , avec le cheval qui les portait, y avaient été laissés, ou si son fils ne les avait pas emmenés avec lui sur l'autre bord.

Le novice revint au bout de quelques minutes avec la bête de somme qu'Arthur, par commodité pour son père, avait laissée avec tout le bagage sur la rive gauche du fleuve. Le prêtre regardait attentivement , tandis que le vieux Philipson , montant sur son propre cheval , et prenant les rênes en main , souhsffta le bonjour au prêtre noir dans les termes suivants : «Adieu donc, père, adieu! il faut que je me hâte avec mes ballots, puisqu'il est peu sage de voyager ainsi après l'arrivée de la nuit ; autrement je réglerai volontiers mon pas de manière à poursuivre ma route de compagnie avec vous, si vous voulez bien me le permettre. — S'il faut absolument que vous fassiez diligence, comme j'étais en vérité sur le point de vous y engager, dit le prêtre, sachez que je ne retarderai pas votre marche. J'ai ici un bon cheval , et Melchior, qui autremefft aurait été à pied, peut remonter sur votre cheval de charge. Je vous propose cet arrangement, attendu qu'il ne serait pas prudente vous de voyager seul la nuit. Je peux vous conduire à une auberge éloignée d'environ cinq milles , que nous atteindrons avant la fin du jour, et où vous sere» convenablement logé pour votre argent. »

Le négociant anglais hésita un monîent. Il ne se souciait guère de prendre un nouveau compagnon de voyage , et quoique la physionomie du prêtre fÛA plutôt belle , par rapport à son âge , telle en était pourtant l'expression qu'elle n'invitait pas à la confiance. Au contraire, il y avait quelque chose de mystérieux et de sombre qui obscurcissait son front, quoiqu'il fût haut, et une expression semblable qui jaillissait de son œil froid et gris annonçait la sévérité, la dureté même de son caractère. Mais, malg«ré ces circonstances défavorables, le prêtre avait récemment rendu un éminent service à

Philipson , en découvrant la trahison de son guide hypocrite , et le marchand n'était pas homme à changer de résolution par suite de préventions imaginaires contre le regard et les manières de son guide, ou par des craintes de complots tramés contre lui-même. Seulement il repassait dans son esprit la bizarrerie de sa destinée, qui semblait , alors précisément qu'il lui importait de se présenter d'une manière aussi prévenante que possible devant le duc de Bourgogne, le forcer à s'adjoindre des compagnons qui devaient nécessairement être odieux à ce prince; et il ne sentait que trop bien que tel devait être le cas du prêtre de Saint-Paul. Après avoir réfléchi un instant , il accepta avec politesse l'offre que lui faisait l'ecclésiastique de le guider vers une bonne hôtellerie , qui était absolument nécessaire à son cheval avant de gagner Strasbourg, quand même il aurait pu, lui Philipson, se dispenser de prendre aucun rafraîchissement.

Les choses ainsi arrangées , le novice amena le cheval du prêtre qui s'y plaça avec grâce et agilité, et le néophyte , qui était probablement celui même dont Arthur avait joué le rôle pour s'évader de La Ferette , prit , d'après l'ordre de son patron , soin de la bête qui portait le bagage de l'Anglais ; et se signant avec une humble inclination de tète, quand le prêtre passa devant lui, il resta en arrière, et parut employer son temps , comme le faux frère Barthélémy, à réciter son chapelet avec une ardeur qui provenait peutêtre d'une piété plus affectée que réelle. Le prêtre noir de Saint- Paul, à en juger par le regard qu'il jetait sur son novice, semblait dédaigner la dévotion extérieure du jeune homme. Il montait un fort chevcil noir , ressemblant plus à un cheval de bataille qu'au tranquille palefroi d'un ecclésiastique, et la manière dont il le conduisait était complètement exempte de gaucherie et de timidité. Sa fierté, quelle qu'en fût la source, ne dérivait certainement pas de sa profession seide, mais découlait d'autres pensées plus hautes qui occupaient son esprit , et venaient se joindre pour l'augmenter encore à l'importance dont jouit à ses propres yeux un ecclésiastique puissant.

Lorsque de temps à autre Philipson examinait son camarade de route, à son regard scrutateur le prêtre répondait par un sourire hautain qui semblait dire : « Vous pouvez examiner et ma personne et mes traits, mais vous ne pénétrerez pas mon mystère. »

Les yeux de Philipson que personne ne pouvait avoir jamais vus s'abaisserdevant aucun mortel, paraissaient répliquer avec une égale

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