CHAPITRE XIX
L'Anglais, ne voyant personne paraître sur la porte, se mit à annoncer son arrivée en appelant à haute voix d'abord , puis en mettant pied à terre et en frappant de toutes ses forces et longtemps à chacune des portes de l'hôtellerie , mais sans attirer la moindre attention. Enfin la tête grisonnante d'un vieux domestique se montra à une étroite fenêtre , et d'une voix qui annonçait plutôt son mécontentement d'être dérangé que l'espoir de tirer quelque bénéfice de la venue d'un hôte , il lui demanda ce qu'il voulait.
« Est-ce ici une auberge? répliqua Philipson. — Oui, » répondit brusquement le domestique ; et il allait se retirer de la fenêtre quand le voyageur ajouta :
« Et si c'en est une , peut-on s'y loger? — Vous pouvez entrer, » fut la courte et sèche réponse du valet.
« Envoyez-donc quelqu'un prendre les chevaux, reprit Philipson. — Personne n'a le temps, » répliqua le plus rébarbatif des valets ; « il vous faut faire vous-même la litière à vos chevaux de la manière qui vous plaira le mieux. — Où est l'écurie? » demanda le marchand , dont la prudence et le caractère n'étaient pas trop à l'épreuve de ce flegme hollandais.
Le drôle, qui semblait aussi avare de paroles que si à chacune d'el. les, comme la princesse dans le conte de fée, il eût laissé tomber un ducat, lui montra seulement du doigt la porte d'un autre bâtiment extérieur, ressemblant plus à celle d'une cave que d'une écurie ; et, comme ennuyé de cet entretien , il retira la tête et ferma vivement la croisée derrière l'hôte , comme il eût fait à un mendiant importun.
Maudissant l'esprit d'indépendance qui abandonnait un voyageur à ses propre ressources , Philipson , faisant de nécessité vertu , conduisit les deux bidets vers la porte qu'on lui indiquait comme celle de l'écurie , et se réjouit intérieurement de voir briller de la lumière à travers les fentes. Il entra avec son bagage dans un endroit assez semblable au donjon voûté d'un vieux château, grossièrement garni de râteliers et de mangeoires. Il était d'une longueur considérable, et, à l'extrémité, deux ou trois personnes s'occupaient à étriller leurs chevaux, à les panser, à leur distribuer leur provende.
Ce dernier article était livré par un vieux valet boiteux qui ne mettait la main ni à la brosse ni à l'étrille, mais qui se tenait assis, pesant le foin à la livre et comptant l'avoine par graia , à ce [qu'il
semblait, tant il était scrupuleusement livré à cette tâche, au moyen d'une lumière douteuse renfermée dans une lanterne de corne. Il ne détourna même pas la tète au bruit que l'Anglais fît en entrant dans l'écurie avec ses deux chevaux ; mais il ne semblait pas disposé à se donner la moindre peine , ni à aider le moins du monde l'étranger.
Sous le rapport de la propreté , l'étable d'Augias ne ressemblait pas mal à celle du village alsacien, et c'eût été un exploit digne d'Hercule que de la nettoyer de manière qu'elle fût seulement décente pour les yeux et supportable pour le nez du délicat Anglais. Mais c'était une chose qui dégoûtait Philipson lui-même beaucoup plus que ses deux camarades , qui se trouvaient pourtant les plus intéressés. Ceux-ci, à savoir les deux chevaux, paraissant comprendre parfaitement que la règle du lieu était : « premier venu , premier servi,» se hâtèrent de prendre possession des stalles vides qui se trouvaient les plusproches d'eux. Mais en ceci l'un des deux, au moins, fut désappointé, car il y fut accueilli par un palefrenier qui le régala d'un bon coup de houssine sur la tète.
« Attrape cela , dit le manant , au lieu de venir prendre la place retenue pour les chevaux du b.nron de Randelsheim. -
Jamais, dans le cours de sa vie, le négociant anglais n'eut plus de peine à se contenir qu'en ce moment. Il réfléchit néanmoins à l'inutilité d'une querelle avec un pareil homme pour un tel motif, et se contenta de placer l'animal ainsi repousse de la stalle qu'il avait choisie, dans une autre, voisine de celle de son camarade, et que personne ne semblait réclamer.
Le marchand s'occupa alors , malgré la fatigue de la journée, à prodiguer à ses muets compagnons de voyage les soins qu'ils méritent de la part de tout voyageur qui a le moindre degré de prudence, pour ne pas dire d'humanité. La peine vraiment extraordinaire que se donnait Philipson pour panser les chevaux , quoique son costun^e et plus encore ses manières parussent le mettre au dessus de cette espèce de travail manuel , firent impression sur le vieux valet lui-même , bien qu'aussi insensible que le fer. Il déploya quelque activité à fournir au voyageur qui conn.iissait si bien les devoirs d'un palefrenier, l'avoine, la paille et le foin, quoiqueen petite quantité, et à des prix exorbitants, qui furent aussitôt payés; il vint même jusqu'à la porte de l'écurie pour montrer du doigt à Philipson la fontaine située au bout de la cour, où il fut obligé d'aller lui-même puiser de l'eau. Le service de l'écurie une fois ter-