‹ Anne de GeiersteinChapitre 128 sur 246 · CHAPITRE XIX. ÎS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. ÎS

miné , le marchand crut avoir suffisamment gagné les bonnes grâces du rébarbatif dispensateur des fourrages, pour lui demander s'il pouvait laisser en sûreté ses balles dans l'écurie.

« Vous pouvez les y laisser si vous voulez , répondit le valet; mais relativement à leur sûreté, vous feriez plus sagement de les prendre avec vous et de ne donner de tentation à personne en les perdant une seule minute de vue. »

Après cette réponse , l'homme à l'avoine referma la bouche , et sa pratique , malgré les nombreuses questions dont elle l'accabla , ne put le décider à l'ouvrir de nouveau.

Dans le cours de cette froide et triste réception , Pliilipson se rappela la nécessité de soutenir le rôle de marchand sage et circonspect qu'il avait déjà oublié une fois durant la journée, et faisant ce qu'il voyait faire à ceux qui s'étaient occupés comme lui de panser leurs chevaux , il se chargea de son bagage et le transporta dans l'intérieur de l'hôtellerie. On le laissa entrer, plutôt qu'on ne l'introduisit, dans la grande salle ouverte au public en général, ou Stube, lieu de réunion qui , comme l'arche du père Noé , recevait toute espèce de gens sans distinction, propres ou malpropres.

Le Stube ' d'une auberge allemande tirait son nom du grand poêle qui est toujours chaufTé de manière à conserver la chaleur de l'appartement où il est placé. Il y avait des voyageurs de tout âge et de toute condition rassemblés à l'entour... Leurs vêtements de dessus tapissaient les murailles , où ils étaient indistinctement suspendus pour sécher ou pour prendre l'air, et les hôtes eux-mêmes s'occupaient de certaines ablutions , de changements d'habits et d'autres actes de propreté qui généralement, dans nos temps modernes , ne se passent que dans l'ombre du cabinet de toilette.

Les sentiments plus raffinés de l'Anglais furent dégoûtés de cette scène , et il éprouva de la répugnance à y jouer aussi un rôle. C'est pourquoi il demanda où était l'appartement privé de l'hôte luimême, espérant que, grâce à des arguments qui sont ordinairement puissants auprès de ses semblables , il pourrait obtenir une chambre séparée de la foule, et un morceaii qu'il mangerait auss' en son particulier. Un ganymède à cheveux gris, auquel il demanda où était l'hôte , lui indiqua un enfoncement derrière l'énorme poêle, où voilant sa gloire dans un coin fort obscur mais extrêmement chaud, le grand homme prenait plaisir à se soustraire aux regards du public. Il y avait quelque chose de remarquable

1, Poêle, ou chambre dans laquelle il se troote. a. Im^

fei AmE DE GElERSTEin.

dans toute sa personne. Court , vigoureux , les jambes torses et l'air important, il e'tait sous ces rapports semblable à beaucoup de ses confrères dans tous les pays. Mais la pbysionomie et plus encore les manières de l'hôte différaient de celles du joyeux hôtelier de France et d'Angleterre, plus même que l'expérience de Philipson ne lui permettait de sy attendre. Il connaissait trop bien les mœurs allemandes pour se flatter qu'il rencontrerait les qualités précieuses et le caractère serviable du maître d'une auberge française , ou les manières plus brusques et plus franches d'un aubergiste anglais. Mais les hôteliers allemands qu'il avait vus jusqu'alors , quoique despotes sans doute et entichés des usages de leur pays , finissaient néanmoins , quand on leur accordait ces points , semblables alors à des tyrans dans leurs heures de gaîté , par traiter avec douceur les étrangers sur lesquels s'étendait leur puissance , et mitigeaient par de joviales plaisanteries la rigueur de leur pouvoir absolu. Mais le front de cet homme était comme une œuvre tragique , où l'on chercherait aussi inutilement des mots piquants et gais que dans le bréviaire d'un ermite. Ses réponses étaient courtes, brusques, repoussantes , accompagnées d'un air et d'un ton qui correspondaient à merveille avec le sens de ses paroles , comme on va s'en convaincre par le dialogue suivant qui s'établit entre l'hôte et notre voyageur :

« Mon cher hôte , » dit Philipson du ton le plus doux qu'il put prendre, « Je suis fatigué et même un peu malade... puis-je vous demander une chambre particulière, avec une coupe de vin et quelque nourriture que je prendrai chez moi? — Vous le pouvez , » répondit l'hôte, mais avec un regard singulièrement opposé à l'assentiment que ses paroles semblaient naturellement renfermer.

« Veuillez donc faire mettre le tout à ma disposition le plus tôt qu'il vous sera possible. — Doucement ! J'ai dit que vous pouviez demander ces choses-là, mais non que Je vous les accordais. Si vous tenez à être servi différemment des autres, c'est dans une hôtellerie autre que la mienne qu'il vous faut aller. — Eh bien ! alors je me passerai de souper pour ce soir... même \e m'estimerai heureux de payer un souper que Je n'aurai pas mangé, s'il vous plaît de me procurer un appartement séparé. — Seigneur voyageur, tout le monde ici doit être aussi bien traité que vous , puisque tous payent autant : ceux qui viennent dans celle auberge doivent manger comme mangent les autres, boire comme ils boivent, s'asseoir à table avec le reste de mes hôtes, et aller se coucher

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