CHAPITRE XXI
quelque puérile timidité... quelque folle idée sur votre naissance qui était au dessus de la sienne... quelque rêve de modestie poussée à l'excès , qui considère comme impénétrable la glace d'une gelée de printemps. Cette illusion peut être dissipée par un léger encouragement , et je prendrai cette tâche sur moi pour que vous n'ayez pas à rougir , ma chère Anne. — Non, non, pour l'amour du ciel, non , Veilchen ! » répondit la baronne , pour qui Annette avait été si long-temps une compagne et une confidente plutôt qu'une domestique ; « vous ne pouvez entrevoir la nature des obstacles qui peuvent l'empêcher de songer à une chose que vous êtes si désireuse de terminer. Écoulez-moi... Ma première éducation et les instructions de mon cher oncle m'ont appris à connaître les étrangers et leurs manières plus que je ne l'aurais pu faire dans notre heureuse retraite de Geierstein. Je^suis intimement convaincue que ces Philipson sont de naissance illustre , car leur air et leur tournure dénotent des gens bien supérieurs au métier qu'ils semblent exercer : le père est un homme de profonde observation, réfléchi, capable, et généreux enfin plus qu'on ne peut l'opérer d'un marchand même très libéral. — C'est vrai, dit Annette; je dirai pour ma part que la chaîne d'or qu'il m'a donnée pèse la valeur de dix couronnes d'argent , et la croix qu'Arthur y a ajoutée le lendemain du jour où nous fîmes une si longue promenade à cheval jusqu'au mont Pilate, vaut encore, me dit-on, beaucoup davantage. Il n'y a pas sa pareille dans les cantons. Eh bien! quoi donc ? ils sont riches, et vous aussi, c'est pour le mieux. — Hélas! Annette, ils ne sont pas seulement riches, mais encore nobles, j'en suis persuadée; car j'ai souvent remarqué que le père s'élo gnait avec un air de dédain, de calme et de dignité, des discussions avec Donnerhugel et autres, qui, n'allant pas par quatre chemins, désiraient trouver une occasion de se quereller. Et quand une observation mordante, une fine plaisanterie était dirigée contre son fils, son œil étincelait, ses joues rougissaient, et c'était seulement un regard de son père qui le décidait à retenir la réplique peu amicale qui était déjà sur ses lèvres. — Vous avez donc examiné de bien près, dit Annette. Tout cela peut être vrai, mais je ne l'avais pas remarqué. Mais quoi donc? dirai-je encore une fois : si Arthur a droit de porter quelque beau nom dans son pays, n'êtes-vous pas vous-même baronne d'Arnheim? Et j'avouerai franchement que votre titre n'est pas sans prix , s'il doit aplanir les voies vers un mariage où vous devez, je crois , rencontrer le bonheur... je m'en flatte du mpins;
ANNB DE GBIBRSTBIM. 19
aiUrement je ne vous conseillerais pas de former cette union. — Je n'en doute pas , ma fidèle Annette; mais, hélas ! comment peux-tu, dans l'état de liberté naturelle où tu fus élevée, connaître, imaginer même les différentes contraintes que cette chaîne dorée ou d'or du rang et de la noblesse impose aux personnes qu'elle gène et embarrasse, je le crains, autant qu'elle les décore? Dans toutes les contrées, la distinction des rangs oblige les hommes h certains devoirs. Elle peut par certaines restrictions les empêcher de former des alliances en pays étranger... Elle peut souvent leur défendre de consulter leurs inchnations quand ils se marient dans leur propre pays ; elle conduit à des unions où le cœur n'est jamais consulté, à des traités de mariage qui sont conclus souvent lorsque les parties sont encore au berceau ou à la lisière, mais qui n'en sont pas moins obligatoires sur la foi et l'honneur : il peut en exister de tels dans le cas présent. Ces alliances sont souvent rattachées à des vues politiques ; et si l'intérêt de l'Angleterre , ou ce qu'il regarde comme tel, a porté le vieux Philipson à former un tel engagement, Arthur briserait son propre cœur , et le cœur de toute autre personne , plutôt que de mettre son père dans le cas de manquer à sa parole. — Honte alors , honte à ceux qui contractent de pareils engagements! répliqua Annette. Pourtant on parle de l'Angleterre comme d'un pays libre; mais si on peut y dépouiller les jeunes gens et les jeunes filles du privilège naturel de disposer à leur gré de leur main et de leur cœur, j'aimerais autant être serve allemande. Bien, madame ! vous êtes savante, vous, et je suis ignorante , moi. Mais que faut-il faire? J'ai amené ce jeune homme ici, m'attendant , Dieu le sait , à une issue plus heureuse de votre entrevue. Mais il est évident que vous ne pouvez l'épouser sans qu'il vous demande. Maintenant , quoique j'avoue que , si je le croyais capable de renoncer à la main de la plus belle fille des cantons , faute d'un mâle courage pour la solliciter , ou par égard pour un ridicule engagement formé entre un père et quelque autre noble de leurs îles de nobles, je ne me gênerais guère, en l'un ou l'autre de ces cas , pour l'envoyer faire un plongeon dans un fossé ; néanmoins il s'agit actuellement de savoir si nous le laisserons aller se faire assommer dans ces coupe-gorges du Rhinthal ; et à moins de ce dernier parti, j'ignore comment nous pourrons nous eu débarrasser. — Laisse alors au jeune William le soin de le servir ici, et veille à ce que rien ne lui mampie. Mieux vaut que nous ne nous voyions pas. — Soit, dit Annette; mais encore, que dirai-jc pour vous? malheu-