CHAPITRE XXI
l'ami... — Ton propre ami, je gage, dit la jeune baronne. — Eh ! oui, c'est mon pauvre ami, Louis Sprenger ; car je ne serai jamais assez fausse de cœur pour renier mon amant. — Bien , bien! mais quelle doit être la conclusion de tout ceci? » répliqua la baronne avec impatience.
« La conclusion? oh! suivant moi, répondit Annette, elle est bien simple. Nous avons des prêtres et des missels à moins d'un mille... Descendez au salon , ouvrez votre cœur à votre amant , ou écoutezle vous ouvrir le sien ; unissez-vous , et retournez tranquillement à Geierstein avec le titre de mari et de femme , et préparez tout pour recevoir votre oncle à son retour. Voilà la manière dont une fille suisse, qui est franche, doit terminer le roman d'une baronne allemande. — Et briser le cœur de son père , » ajouta la jeune dame avec un soupir.
« Son cœur ? il est plus dur que vous ne le croyez , répliqua Annette ; il n'a point vécu si long-temps sans vous , pour ne pouvoir se passer de vous le reste de sa vie , et beaucoup plus facilement encore que vous-même. Avec vos idées de noblesse nouvellement écloses , vous ne pourriez accepter les plans de fortune et d'ambition qui tendraient à vous faire la femme de quelque illustre comte, tel que d'Hagenbach, qu'au moins vous ne voyez plus depuis qu'il a terminé ses jours d'une manière si édifiante, au grand exemple de tous les chevaliers-brigands du Rhin. — Ton projet est inexécu" table, ma fille; c'est l'innocente vision d'une enfant qui ne connaît de la vie que ce qu'elle en a entendu dire en trayant les vaches? Rappelle-toi que mon oncle entretient les plus hautes idées sur la discipline des familles , et qu'agir contrairement aux vœux de mon père nous ferait perdre toute son estime. Pourquoi suis-je ici? pourquoi mon oncle a-t-il résigné sa tutelle ? pourquoi suis-je obligée de quitter des habitudes qui me sont chères pour prendre les mœurs d'un autre peuple , qui me sont inconnues et par conséquent déplaisantes?— Votre oncle, » répliqua Annette fermement , « estlelan* damman du canton d'Unterwalden ; il respecte la liberté , et il est le protecteur juré de ses lois; et quand vous viendrez, fille adoptivc de la confédération, en réclamer l'appui , il ne pourra vous le refuser. — Alors même, dit la jeune baronne, je perdrais toute son estime , toute son affection plus que paternelle; mais il n'est pas besoin de s'appesantir sur ce point. Sache que , quoique j'aie pu aimer ce jeune homme qui, je l'avouerai, me paraît aussi aimable que ton impartialité l'a dépeint... sache, » reprit-elle, après un mo-
292 AINNE DE GEIERSTEIN.
ment d'hésitation, t qu'il ne m'a jamais dit un mot sur un sujet dont, sans connaître ses sentiments ni les miens, tu es venue m'entretenir, —Est-il possible? répliqua Annette. Je pensais... je croyais, quoique je ne vous eusse jamais priée de me faire confidence... que vous deviez, attachés comme vous l'étiez l'un à l'autre... avoir causé ensemble bien des fois en amants qui ne se gênent pas. J'ai fait mal en croyant faire pour le mieux... Est-il possible ?.. . A la vérité, j'ai entendu conter dépareilles choses même dans notre canton... Se pourrait-il qu'il eût nourri un aussi abominable projet que Martin de Brisac, qui fit l'amour à Adèle de Sungdau, la rendit folle, et... la chose, quoique presque incroyable, est vraie... prit la fuite... quitta le pays , et se vanta de son infâme trahison , jusqu'à ce que Raymond, cousin d'Adèle, mit à jamais finaux vanteries insultantes de Martin , en lui cassant la tète avec son bâton dans la rue même de la ville natale du vilain? Par la sainte Mère d'Einsielden ! si je pouvais soupçonner cet Anglais de méditer une semblable perfidie , je scierais la planche qui sert de pont sur le fossé, de manière que le poids d'un moucheron suffît pour la rompre, et qu'il allât se repentir, à six toises au dessous, d'avoir osé songer à déshonorer la fille adoptive de la Suisse. »
Tandis qu' Annette Veilchen parlait, tout le feu de son courage de montagnarde brillait dans ses yeux, et elle n'écouta qu'avec répugnance Anne de Geierstein cherchant à effacer l'impression fâcheuse que ses dernières paroles avaient produite sur la simple mais fidèle suivante.
« Sur ma parole , dit-elle , sur mon âme , vous faites injure à Arthur Philipson , une criante injure , en exprimant un tel soupçon : sa conduite envers moi a toujours été droite et honorable , celle d'un ami envers une amie, d'un frère envers une sœur.. . il lui aurait été impossible, dans tout ce qu'il a fait et dit, d'être plus respectueux, plus complètement dévoué, plus candidement loyal dans nos fréquentes entrevues : dans toutes nos relations il m'a toujours, il est vrai, semblé fort bon, fort attaché; mais si j'avais été disposée... parfois peut-être ne l'ai-je été que trop... à l'écouter, à le laisser dire, peut-être alors... » Là , la jeune dame mit la main sur ses yeux , mais ses larmes coulèrent à travers ses jolis doigts... « C^ependant, conlinua-t-elle, il ne m'a jamais parlé d'amour, de préférence... à coup sûr, s'il a conçu un pareil sentiment, quelque obstacle insurmontable de sa part l'a empêché de m'ouvrir son cœur. — Un obstacle ! répliqua la jeune suivante. Oui, sans doule. .