‹ Anne de GeiersteinChapitre 15 sur 246 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

les efforts dont il était encore capable, fixer ses yeux troublés et hagards sur la scène qui l'entourait.... La tète lui tournait et tout le paysage se mit à tourner aussi. Un chaos mouvant de buissons et de grands rochers à pic qui se trouvaient entre lui et le château en ruines de Geierstein se mêlait et dansait en rond dans une telle confusion, que rien, sauf la conscience qu'une telle idée était la suggestion d'une folie partielle, ne l'eût empêché de s'élancer du haut de son arbre , comme pour se joindre à la danse bizarre que son cerveau troublé avait mise en mouvement.

« Que le ciel me protège ! » dit l'infortuné jeune homme , fermant les yeux dans l'espoir qu'en tâchant d'oublier tout l'horrible de sa position, il pourrait mettre un frein à son imagination trop vive ; « mes sens m'abandonnent 1 •>

Il devint encore plus convaincu que tel était le cas, lorsqu'une voix de femme, avec un accent très haut mais éminemment musical, se fit entendre à peu de distance et sembla l'appeler. Il ouvrit les yeux encore une fois , leva la tête, et regarda vers l'endroit d'où les sons semblaient venir, quoique bien loin de penser qu'ils existassent ailleurs que dans son imagination troublée. La vision qui lui apparut alors était de nature àleconfirm.er dans l'opinion que son esprit s'égarait , et que ses sens n'étaient plus en état de lui rendre aucun bon service.

Au faîte même d'un roc pyramidiil qui s'élançait de la profondeur de la vallée , se montra une figure de ftiume, tellement environnée de brouillard que le contour seul pouvait être distingué. La forme , se reflétant dans les cieux, ressemblait plutôt aux traits indéfinis d'un e.«prit qu'à ceux d'une fille mortelle , car son corps paraissait aussi léger et à peine plus opaque que le nuage clair qui entourait son piédestal. La première idée d'Arthur fut que la Vierge avait entendu ses vœux, et était venue en personne à son secours. Il se préparait déjà à réciter son ^-^Ive Maria, lorsque la voix l'appela de nouveau avec cette modulation aiguë propre aux cris des montagnards , cris par lesquels les naturels des Alpes tiennent conversation entre eux d'un sommet de la montagne à un autre par dessus des ravins d'une profondeur et d'une étendue épouvantables.

Tandis qu'il cherchait comment s'adresser à cette apparition inattendue, elle disparut du point qu'elle occupait d'abord, et redevint aussitôt après visible, mais perchée sur la pointe du roc d'où s'élançait l'arbre sur lequel Arthur s'était réfugié. Son extérieur et

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son costume permirent alors de voir qu'elle était une de ces filles des montagnes , familières avec leurs dangereux sentiers. Il vit qu'une belle jeune femme se tenait devant lui, et le regardait avec un mélange de pitié et d'élonnement.

« Etranger, » dit-elle enfin, < qui êtes- vous et d'où venez-vous?

— Je suis étranger , jeune fille , comme vous m'appelez très justement,» répondit le jeune homme en se soulevant aussi bien que possible. '• J'ai quitté Lucernecc matin avec mon père et un guide ; je les ai laissés à quatre cents pas d'ici environ. Seriez-vous assez complaisante, ma Jolie demoiselle, pour les avertir queje Suis sauvé, car mon père doit très certainement se désespérer sur mon compte. — Très volontiers ; mais je pense que mon oncle ou quelqu'un de mes parents doit les avoir déjà joints , et il leur servira de guide fidèle. Ne puis-je vous aider?... êtes-vous blessé ?... avez-vous du mal? Nous avons été tous alarmés par la chute d'un roc... oui, et le voilà en effet , c'est une masse d'une grosseur peu ordinaire. »

Tout en parlant ainsi, la jeune Suissesse s'approchait tellement du bord de l'abîme et regardait avec un tel air d'indifférence dans le gouffre , que la sympathie dont en pareille occasion l'acteur et le spectateur sont affectés l'un à l'égard de l'autre fit revenir l'éblouissement et le vertige dont Arthur venait d'être délivré, et il retomba dans sa première attitude penchée avec une espèce de faible gémissement.

< Vous êtes donc malade?» lui demanda la jeune fille en le voyant pâlir.... « où est le mal que vous ressentez , et quel est-il ?

— Aucun, jolie demoiselle, sauf quelques contusions de peu d'importance ; mais la tête me tourne, et mon cœur se soulève quand je vous vois vous pencher si imprudemment sur le précipice. — Est-ce là tout?... Sachez donc, étranger, que je ne me crois pas plus en sûreté assise au foyer de mon oncle que debout près des précipices, en comparaison desquels celui-ci n'est qu'un saut d'enfant. Vousmùmc, étranger, si , comme j'en juge d'après ces traces, vous avez pu passer le long de ce précipice dont le tremblement de terre a rais le bord à nu , vous devez pouvoir chasser un tel étourdissement, car vous méritez à coup sûr le titre de montagnard. —J'aurais pu porter ce nom depuis une demi-heure ; mais je crois que j'oserai à peine le reprendre désormais. — Ne perdez pas courage, répondit la douce conseillère, pour un éblouissement passager, pour un vertige qui parfois obscurcit l'esprit et trouble la vue des hommes les plus braves et les plus expérimentés. Levez -vous sur

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