‹ Anne de GeiersteinChapitre 14 sur 246 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

élancé du ravin qui doit son nom à cette espèce d'oiseau , et après avoir involontairement tourné au dessus, battant des ailes et poussant des cris lugubres , il était venu se percher sur la pointe d'un roc , à quatre pas au plus de l'arbre où Arthur occupait sa précaire position. Quoique encore engourdi, jusqu'à un certain point, par la torpeur , il sembla encouragé par l'état immobile du jeune homme à le supposer mort ou mourant. Il se percha donc , et se mit à le regarder sans ressentir aucunement cette frayeur que les plus fiers animaux éprouvent ordinairement par le voisinage de l'homme.

Lorsqu' Arthur, s'efforçant de se soustraire à l'incapacité que produisait sur ses membres sa terreur panique , leva les yeux pour regarder lentement et avec circonspection autour de lui, il rencontra ceux du vorace et obscène oiseau , que sa tête et son cou dépouillés de plumes , ses yeux entourés d'une iris d'une couleur orange foncée, et sa position plus horizontale que droite, distinguaient autant du port noble et des proportions gracieuses de l'aigle, que celles du lion le placent dans les rangs de la création au dessus du loup maigre , grisâtre, rapace, et néanmoins lâche.

Comme arrêtés par un charme , les yeux du jeune Philipson restèrent fixés sur cet oiseau de sinistre augure , sans qu'il pût les en détourner. La crainte de périls tant imaginaires que réels pesait sur son esprit affaibli, effrayé qu'il était par les circonstances de sa position. Le voisinage si proche d'une créature aussi odieuse à la race humaine que peu disposée à rechercher sa compagnie paraissait aussi effrayant qu'il était extraordinaire. Pourquoi cet oiseau le fixait-il avec tant d'attention et d'avidité, avançant son corps hideux comme pour s'élancer sur sa propre personne? Ce vautour était-il le démon du lieu auquel il avait donné le nom, et venait-il se réjouir de ce qu'un étranger, téméraire au point d'avoir pénétré dans son domaine, semblait enveloppé des périls qui s'y rencontraient, sans avoir ni espoir, ni chance de salut j ou était-ce un vautour natif de ces rochers dont la sagacité prévoyait que le hardi voyageur était destiné à devenir bientôt sa victime? Se pouvait-il que la hideuse bête, dont les sens passent pour être si fins, devinât d'après les circonstances la mort prochaine de l'étranger, et ne différât, comme un corbeau ou la corneille auprès d'une brebis mourante , de commencer son dégoûtant banquet que pour s'en donner ensuite plus à l'aise? Etait-il condamné à sentir le bec et les serres de l'oiseau avant que son cœur cessât de battre ? Avait -il déjà perdu sa dignité d'homme, cette terreur religieuse que l'être formé à l'i-

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mage de son auteur inspire à toutes les créatures inférieures? Des appréhensions si pénibles servirent plus que toutes les tentatives du raisonnement à rétablir un peu l'élasticité d'esprit du Jeune homme. En agitant son mouchoir, quoiqu'il usât de la plus grande précaution dans ses mouvements, il réussit à éloigner le vautour de son voisinage. L'oiseau quitta son lieu de repos en poussant des cris rauques et craintifs , et soutenu dans les airs par ses ailes immenses, il alla chercher un endroit où il pût trouver plus de tranquillité, tandis que le téméraire voyageur ressentait un vif plaisir en se voyant délivré de sa hideuse présence.

Après être parvenu à recueillir ses idées, le jeune homme qui pouvait, par sa position, voir en partie la plate -forme d'où il était descendu, s'efforça de faire connaître à son père qu'il était sauvé, en déployant, aussi haut que possible , la bannière par laquelle il avait chassé le vautour. Comme eux , il avait entendu , mais à une distance moindre, le son du grand cornet suisse, qui semblait annoncer qu'il arrivait du secours. Il y répliqua en levant et en agitant son mouchoir pour diriger l'assistance qu'on apportait vers le lieu où elle était si nécessaire ; et, rappelant à lui toutes ses facultés qui l'avaient presque abandonné , il travailla mentalement à recouvrer l'espérance, et avec l'espérance , la force et les moyens de faire de nouveaux etîorts .

Fidèle catholique, il se recommanda , par de ferventes prières , à Notre-Dame d'EnsiedIen, et, faisant des vœux magnifiques pour se la rendre propice, il lui demanda son intercession pour être délivré de sa terrible position. « Ou bien, gracieuse Dame, ■> dit-il en terminant son oraison, « si je suis destiné à perdre la vie comme un renard chassé par les chiens , au milieu de ce pays sauvage et désert, parmi ces rochers vacillants , rendez-moi au moins ma part de patience et de courage naturels , et ne me laissez pas, moi qui ai vécu en homme, quoique pécheur, mourir comme un lièvre timide ! »

Après s'être dévotement recommandé à cette protectrice dont les légendes de l'Eglise catholique font une peinture si aimable, Arthur, quoique chacun de ses membres tremblât encore d'émotion et que son cœur battit avec une violence qui menaçait de le suffoquer, tourna ses pensées et son attention vers les moyens d'effectuer sa délivrance. Mais tandis qu'il promenait ses regards autour de lui, il sentit de plus en plus combien il était énervé par les souffrances corporelles et l'agonie mentale qu'il avait supportées durant le péril «lu'il venait de courir. Il ne put, malgré tous

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